‹ La valise de MolièreChapitre 24 sur 24 · LE COMTE · texte numérisé non relu

LE COMTE

Tu scauras que, depuis, cet illustre Mulière Les a tous ajustez de la bonne manière, Et cet esprit en soy qui n'a rien que de haut A sceu tailler beaucoup de besogne à Boursauit.

Cette fin montre, comme nom l'avons dit, que Molière ne fil

mie : avant de répondre, il avait voulu se bien renseigner sur l'attaque.

Sa riposte de V Impromptu fut très-vive. Il ne s'en prit pas seulement à l'auteur qui l'avait critiqué, mais aux comédiens, trop facilement hospitaliers pour la critique : Montfieury, Beauchâteau et sa femme, Hauteroche, ds Villiers, tous les plus fameux de l'Hôtel, hormis Floridor , qu'il respecta, furent par lui moqués d'importance dans toute l'emphase de leur déclamation tragique.

Ils ne tardèrent pas à le lui rendre sur la même note, et avec quelque avantage, car la tragédie était son côté faible.

Montfieury, dans l'Impromptu de l'hôtel de Condé (i), de Villiers dîns li Vengeance des marquis (2), qui furent joués peu après, L- malmenèrent fort, l'un et l'autre, dans le rôle tragique qu'il préférait, celui de César de la Mort de Pompée (3).

Molière alla-t-il encore se voir moquer t J'en doute; mais la critique ne fut pas perdue. Il ne joua presque plus la tragédie (4).

Il ne répondit pas autrement à ces nouvelles attaques. Il laissa Mignard, son ami, lui donner la seule revanche qu'il en ait eue : c'est l'admirable portrait acquis tout récemment (février 1868; par la Comédie-Française, de la succession du violon de l'Opéra, M. Vidal, au prix de 6,5oo francs. Molière y est représenté, la couronne de laurier sur la tête, et le bâton de commandement à la main, dans ce même rôle de César, où on l'avait moqué 5 .

1 V. Fournel, /es Contemporains de Molière, t. I, p. 248. l) Ibid., p. 321 .

(3) Il l'avait joué dès les premiers temps de son installation à Paris. V. le Registre de Lagrange, pour la date du 16 may 1659.

(4) Fournel, t. 1, p. 248.

g L'abbé de Monville [Vie de Mignard, 1730, in-12, p. 93~<Ï5), ne parle que d'un portrait de Molière peint par Mignard. Il y en eut au moins deux pourtant, M . Feuillet de Conches l'admet dans ses Apocryphes de la peinture ( Revue des Deux-Mondes, iqe année, t. IV, p . 621.) Celui que grava Nolin, en l685, et qui représente'Molière assis, en robe de chambre, un livre à la main, ne peut être confondu avec le portrait tout d'apparat dont nous parlons; mais B. Audran peut s'être inspiré de celui-ci pour la gravure, évidemment arrangée, qu'il a faite de Molière, d'après Mignard . Cathelin, quoiqu'en arrangeant aussi, fut plus fidèle. Il prit du portrait de Molière en César toute la tête couronnée de lauriers. Il n'eta que le costume romain, pensant que sa gravure, devant figurer au frontispice des œuvres du grand comique — elle est en tête de l'édition Bret, en 177H — pouvait bien garder la couronne, mais devait dépouiller toute apparence de tragédie. Le portrait, quand Cathelin le grava, se trouvait chez un certain M. Molinier, qui nous est resté inconnu, malgré nos recherches.

Dans une circonstance pareille, où il avait eu aussi maille à partir avec Boursault, premier meneur de cette affaire de satires, Boileau se montra d'humeur moins accommodante que Molière.

Celui-ci s'était laissé jouer et même après s'était allé regarder jouer, ne voulant de revanche que par lui-même.

Boileau, se souvenant qu'il était fils de greffier , et que la main de justice a la poigne plus sûre que celle même d'un satirique, requit la protection des juges, dont il eut de tout temps les bonnes grâces : il fit interdire la représentation de la pièce, qui n'était qu'une légitime réponse à ses propres attaques.

Cette pièce en un acte où Boursault rendait dent pour dent au satirique, s'appelait, quand elle dut être représentée, la Critique des satyres de Monsieur Boileau. Les acteurs du Marais l'avaient acceptée, répétée et déjà même affichée, quand ordre vint d'tnlever l'affiche et de suspendre toute préparation de représentation. Boursault n'eut d'autre recours que de publier sa comédie: il n'y manqua pas, et ne s'abstint pas non plus de faire, dans la préface, une vive allusion à l'interdit dont on l'avait frappé (i) :

-. Monsieur Despréaux, y dit-il, méritoit bien d'être joué en présence de toute la Terre qu'il joue, et le Tribunal auguste où il a mandié les deffenses dont il s'e>t servy, et qui a coutume de se déclarer contre toutes sortes d'agresseurs, ne luv auroit pas esté si favorable, n'estoit qu'il en a surpris la religion.... Ceux, ajoute-t-il , qui se donneront la peine de lire la pièce, que je mets au jour, verront bien que je n'y ai rien mis de diffamatoire contre son honneur, ny contre sa personne, comme il le suppose dans l'Arrest qui fait derïense aux comédiens de la représenter. )>

Nous n'avons pas vu l'arrêt dont parle Boursault, et qui rendit l'interdiction définitive, mais nous avons eu en main un exem-

Le tenait-il de Dubois de Saint-Gelais, secrétaire de l'Académie de peinture, àquiMontaland, gendre de Molière, l'avait légué [Soulié, Rec/ierc/ies, p. 342 ', ou bien lui était il venu de madame de Feuquières, fille de Mignard, qui, en 17^0, suivant Monville, possédait encore un portrait de Molière, pemt par son père ? C'est ce que je ne puis dire. Il passa plus tard dans la ramille Didot, d'où i! sortit par une vente après décès, où Tacheta M. Vidal. La comédie a pu l'acquérir grâce à un avis empressé de M. Etienne Arago, et à l'initiative de M. Edouard Thierry.

(1) Boursault, en faisant imprimer sa pièce, lui ôta son premier titre pour lui donner celui qui est resté : la Satyre des satyres, comédie. Paris, Gabriel Quinet, 1669, in-12. Les exemplaires en sont très-rares. Celui que possédait M. de Soleinne venait de la bibliothèque de madame de Verrue. C'est à Boursault lui-même qu'est due cette rareté ; s'étant réconcilié avec Boileau, il fît autant qu'il put disparaître les traces de sa com die ; Boileau, de

plaire de V Extrait des registres du Parlement, imprimé gr. in-fol.,

pour être placardé sur les murs, par lequel, en attendant « l'arrêt à intervenir, » la défense demandée « sur requête » parle plaignant est expressément formulée.

ci cette pièce, qui n'a jamais été réimprimée fi), et dont l'intérêt n'échappera certainement à personne :

Extrait des Registres du Parlement :

Veu rar la Chambre des Vacations la Requeste présentée par M Nicolas Boile.iu. Advocat en la Cour ; Contenant qu'il a appris par une Affiche qui a esté mise par tous les Carrefours de cette Ville de Paris que les Comédiens du Marais, jouans actuellement en la rue du Temple, dévoient représenter sur le Théâtre. Vendredy prochain, une Farce intitulée la Critique des Satyres de Monsieur Boileau, qui est une pièce diffamatoire contre l'honneur, la personne et les ouvrages du Suppliant; ce qui est directement contraire aux Loix et Ordonnances du Royaume, et qui seroit d'une dangereuse conséquence, n'estant pas permis à des Farceurs et Comédiens de nommer les personnes connues et inconnues sur les théâtres : A ces causes, Requéroit estre fait deffense au nommé Rosidor (2), qui a annoncé la dite Farce, et autres Comédiens de la mesme Troupe et tous autres, de représenter sur leurs Théâtres, ny ailleurs, en quelque sorte et manière que ce soit, la dite pièce intitulée dans leurs Affiches la Critique des Satyres de Monsieur Boileau, ny l'afficher et annoncer de nouveau, à peine de punition corporelle et de deux mil livres d'amendes qui sera encourue, et en cas de contravention, en vertu de l'Arres, qui interviendra; permis de faire informer contre les Autheurs de la dite Affiche, et ceux qui l'ont annoncée et affichée, et enjoint à tous Huis iers et Commissaires de tenir la main à l'exécution de l'Arrest qui intervienira, la dite Requeste signée du Suppliant, et

son côté, effaça son nom de ses satires. Quand ils furent morts l'un et l'autre, La Monnoye, qui n'avait plus rien à ménager, publia le petit acte de Boursault dans son Recueil de pièces choisies, La Haye, 17x4, in-12, t I, p. 357-4.15. C'est là que nous l'avons lu.

1 M. Hallays-Dabot, qui la vit comme nous dans le fonds Delamarre à la Bibliothèque Impériale, n'en a donné qu'un extrait insuffisant dans son Histoire de la censure théâtrale en Fraice. Paris. E. Dentu, 1862, in-18, p. 34. (2) V. sur ce com:-dien fort peu connu, une des notes que nous avons faites pour la réimpression du Théâtre francou de Chapuzeau. A Bruxelles, 1867, in-12, p. 1+--14.8.

de... son Procureur. Veu aussi la dite Affiche, et autres pièces attachées àicelle; Conclusions du Procureur Général du Roy: oûy le rapport de Me Pierre de Brilhac, conseiller, tout considéré. La dite chambre a permis du Suppliant de faire informer par le premier, Huissier de la Cour sur ce requis, des faits contenus en la dite Requeste, circonstances et dépendances, pour l'Information faite, rapportée et communiquée au Procureur Général du Roy, estre ordonné ce que de raison : Cependant fait inhibitions et def" fenses au nommé Rosidor et autres Comédiens de la mesme Troupe et tous autres de représenter sur leur Théâtre ny ailleurs, en quelque manière que ce soit, la dite pièce intitulée la Critique des Satyres de Monsieur Boileau, ny l'afficher et annoncer de nouveau, à peine de punition corporelle et de deux mil livres d'amende, qui demeurera encourue en cas de contravention au présent Arrest, qui sera affiché partout où besoin sera. Fait en vacations, ce 22 octobre 1668.

Signé : ROBERT.

Le vingt-deuxième jour d'octobre mil six cent soixante huit environ les dix heures du matin, le présent arrest a esté par moy Huissier en Parlement soussigné, signifié et baillé copie, et fait les deffenses y mentionnées, aux Comédiens du Roy du Théâtre du Marais, en parlant pour eux tous à trois d'iceulx, nomme % Vermuilu Chameslé et Rosimont, trouvés à la porte du Parterre de leur Théâtre , vieille rue du Tenple, à ce qu'ils n'en ignorent.

Si-né: PILIAVLT.

Page q3.

« // plaît à tout le monde et ne saurait se plaire. »

Nous avons voulu finir parce vers de Boileau, l'un des seuls que Molière acceptât, de tous ceux si remplis de sympathie et d'éloges, qui composent la 2e satire, qui lui est adressée:

Un sot en écrivant fait tout avec plaisir : Il n'a point dans ses vers l'embarras de choisir, Et toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire. Ravi d'étonnement, en soy mesme il s'admire Mais un esprit sublime en vain veut s'eslever A ce degré parfait qu'il tâche de trouver,

£t toujours mécontent de ce qu'il vient de faire, // fiant à tout le monde, et ne saurcit se plaire. Et tel, dont en tout lieu chacun vante l'esprit, Voudroit, pour son repos, n'avoir jamais écrit i .

« En cet endroit, lisons-nous dans le commentaire de Brossette. parlant d'une lecture que Boileau lui en avait faite, Molière dit à notre auteur en lui serrant la main : « Voilà la plus belle vérité « que vous ayez jamais dite. Je ne suis pas du nombre de ces « esprits sublimes dont vous parlez ; mais, tel que je suis, je n'ai k rien fait dans ma vie dont je sois véritablement content (2).»

(I) Boileau, Satire II, à Molière, vers 87-96.

(2 Œuvres de Boileau; édit. Saint-Marc, t. I, p. 49.

e^^-T-yX^JS^vin^ ---

UniversTS^ BIBLIOTHECA

aatstym 1

ïmaa*

La Bibliothèque Université d'Ottawa

Echéance

The Library

University of Ottawa

Dote due

Wk

Page 1