‹ La valise noireChapitre 10 sur 52 · Jefferys, vol. !•', p · texte numérisé non relu

Jefferys, vol. !•', p

Trente années s'écoulèrent sans que la France, occupée de ses querelles religieuses, songeât à aucune autre expédition. Enfin Gaspard de Ghàtillon, plus connu sous le nom d'amiral de Coligny, voulant assurer une retraite aux protestants en cas de défaite, se rappela le Nouveau-Monde, et demanda des renseignements à Nicolas Durant de Provins, seigneur de la Villegagnon, alors vice-amiral de Bretagne.

La ViUegagnon était une de ces monstruosités morales qui semblent contredire toutes les observa-

tions. Prêt à changer de parti toutes les fois qu'il y trouvait son avantage, il avait l'incroyable faculté de se passionner pour chacune de ces opinions de rechange; il y entrait avec emportement, comme si son exaltation eût été aux ordres de son raisonnement. A chaque volte-face commandée par son intérêt, il n'avait besoin, pour ainsi dire, que de traverser l'hypocrisie. Ce qu'il savait profitable à croire devenait presque aussitôt sa croyance sincère, et cette conscience ressemblait aux peaux préparées sur lesquelles on peut successivement tout écrire et tout effacer. Ajoutez à cette singulière facilité de transformation une irritabilité nerveuse capable de le pousser à tous les excès de l'injustice ou de la cruauté, et vous aurez le plus étrange de tous les fous, un fou soumettant sa folie à ses intérêts!

Il venait d'éprouver quelques désagréments de la part de la cour lorsque Coligny lui communiqua son projet. Aussi l'embrassa-t-il avec enthousiasme, et proposa-t-il à l'amiral de le mettre à exécution sur-le-champ. Celui-ci objecta au vice-amiral son

titre de chevalier de Malte, qui le rendait peu propre à conduire une entreprise protestante; mais La Yillegagnon, qui désirait le commandement de cette expédition et savait ne pouvoir Tobtenir que par Coligny, lui déclara qu'il avait depuis longtemps adopté dans son cœur la religion réformée et qu'il s'estimerait heureux de pouvoir la pratiquer publiquement loin des persécuteurs.

Il ne restait donc plus qa*à choisir la contrée qui devait servir de champ d*asile aux protestants français. On fit venir les pilotes bretons qui fréquentaient depuis longtemps les côtes du Nouveau- Monde ; mais leurs pèches les portaient vers le nord, où ils avaient découvert le pays qui reçut plus tard le nom d^Âcadie, Terre-Neuve et les Iles voisines. Ce qu*ils dirent du climat et du naturel farouche des habitants ôta à La Villegagnon tout désir de s'y établir. Il s*adressa en conséquence aux pilotes normands qui naviguaient plus au sud. Ceux-ci lui

LE Brésil; — la floride 21

vantèrent un pays placé sur la côte orientale de rAmérique et que ses bois de teinture avaient fait nommer Brésil.

C'était, dirent-ils, une terre merveilleuse où le blé, les fruits, les épices poussaient sans culture, et où se trouvaient en abondance les diamants et Tor. On y voyait des arbres de cent cinquante pieds entourés d*un réseau de lianes odorantes qui les faisaient ressembler de loin à des clochers bâtis avec des fleurs. Les sauvages y vivaient par petites peuplades et habitaient peu de temps le même lieu. Ils n'avaient pour armes que le tacape *, les flèches et le bouclier de peau de tapir. Cependant ils combattaient avec courage les Portugais et s'exposaient sans crainte à leurs coups, persuadés que les Indiens vertueux (c'est-à-dire ceux qui avaient tué et mangé beaucoup d'ennemis), sortiraient un jour de leurs tombés pour aller habiter, derrière les montagnes , une plaine délicieuse où ils danseraient éternellement au son du maraca ^.

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