‹ La vallée de la Mantawa: recit de voyageChapitre 1 sur 3 · AU PUBLIC · texte numérisé non relu

AU PUBLIC

Le lecteur qui achètera ce récit de voyage dans Tespoir d'y trouver quelque terrible aventure qui le remue de fond en comble fera bien de redemander son argent. Car, je le déclare tout d'abord, notre expédition s'est faite sans accident. Nous n'avons pas péri, grâce à Dieu ! et nous n'en avons pas été non plus réduits à manger les cordons de nos souillers.

Le but principal du voyage était de se renseigner sur la nature des territoires inexplorés qui se trouvent au-delà des Laurentîdes, et nullement de courir des aventures pour mieux ensuite en faire accroire au lecteur.

Ce but de notre expédition est celui que j'ai ici en vue.

Maintenant que le public est mis sur ses gardes, je solliciterai une grosse part de son indulgence pour bien accueillr cette simple narration. Que je réussisse à augmenter son intérêt pour la question si vitale du !a colonisation en lui parlant des vastes territoires que nous avons parcourus, et je m "estimerai tout-à-fait heureux et content de Tavoir écrite.

L'Ë-Tmitojïc fte Si. Paul l'Ermite, I îM Octobre 1869. )

LA MANTAW^A

— Vous partez pour la Mantawa : bon voyage, bonne pêche et chasse abondante 1 Surtout, saluez bien les rares colons qui végètent par là, si tant est que vous en rencontriez encore de vivants.

C'est rassuré ainsi par Taraitié, ne sachant pas trop qui serait le gibier dans cette course à travers un pays ignoré, mais bien décidé à chercher

le vrai et à le dire si je revenais vivant, que je partais de Montréal, samedi, 4 septembre de Tan de grâce 1869. Le lendemain, je traversais le riant et ombreux village de l'Assomption et le quittais bientôt en compagnie de l'Honorable M. Ls. Archambeault ,ministre des Travaux Publics et de l'Agriculture, qui avait organisé lui-môme celte expédition.

A peine de retour du Saguenay et de la vallée du lac St. Jean, il n'hésitait pas à se mettre de nouveau sur la route pour voir de ses propres yeux l'emploi des deniers affectés aux chemins de colonisation et juger par lui même de la valeur des vallées du versant septentrional des Laurentides.

Ni les fatigues certaines de l'expédition, ni la longueur de l'absence, ni la crainte des dangers, rien n'avait pu modifier son généreux dessein. L'honorable ministre avait à cœur de montrer le vif intérêt que lui et ses collègues portent à la colonisation des terres incultes, afin de mettre, s'il est possible, un frein à ce flot incessant d'émigration qui décime notre population.

Je SUIS heureux de dire ceci à la louange de M. le ministre des Travaux Publics, parce que cette sorte de dévouement gratuit est trop rare pour

que le pays ne soit pas instruit des exemples qui lui sont ainsi donnés.

Joliette avait été indiqué comme lieu de rendez-vous.

Joliette est une industrieuse petite ville de 3000 âmes, fondée par Phomme entreprenant dont elle porte le nom, et qui doit une partie de son importance à ses nombreux moulins et au commerce de bois qui s'y fait. Chef lieu de District, Joliette est destinée à devenir l'entrepôt et le marché du nord-ouest de cette partie du pays, comme SL Jérôme l'est pour le bassin de la rivière du Nord et les Laurentides qui la bordent. Ces deux centres, également riches de pouvoirs d'eau, sont à mi-chemin entre les vallées translaurentides et Montréal, et chacun est le terminus naturel des deux grandes routes que le gouvernement, avec une rare sagacité, jette à travers une épaisseur de dix lieues de montagnes pour atteindre la Mantawa.

Joliette possède déjà une voie ferrée qui l'unit au fleuve St. Laurent ; St. Jérôme projette d'en

construire une qui le mettrait à deux ou trois heures du port même de Montréal. La nature semble donc avoir mis en réserve un avenir brillant pour ces deux villes que l'esprit d'entreprise de leurs habitants rend si prospères d'ailleurs.

Or, c'était le six septembre sur les huit heures du matin. 11 y avait grand remueménage à l'hôtel Deschamps, principale auberge de Joliette.

L'animation s'étendait jusque dans la rue ; on allait et venait; nombre de gens affairés couraient ça et là en s'appeîant; des groupes de curieux se formaient en discutant autour de plusieurs wagons solidement garnis de sacs et de caisses ; bref, tout indiquait qu'il se passait quelque chose d'inusité dans la localité. Enfin, sur les neuf heures, tout ce monde se sépara, les voitures se remplirent de voyageurs, il y eut de chaleureux vivats de part et d'autre, et fouette cocher I Nous roulons vers les montagnes.

Vive Mantawa !

Les commères attirées sur leur perron par le grand bruit, nous regardent passer avec étonnement et comptent une par une ces six ou sept voitures qui disparaissent bientôt dans un nuage de poussière.

Il fait beau temps ; la campagne est pleine de soleil et des senteurs embaumées de la moisson qui mûrit.

A tout seigneur, tout honneur: M. Tabbé Brassard, le vénérable pionnier de la Mantawa, tient le^devant, ainsi que son infatigable et dévoué collaborateur M. l'abbé Provost ; puis, vient l'honorable Ministre de l'Agriculture suivi de MM. Leprohon, M. D. et Shérif de Joliette, G. Baby, avocat distingué de cette dernière ville, MM. Hôtu, et L. J. Martel de l'Assomption, Maynard, de St. Paul, enfin votre très-humble serviteur, et de nos engagés sous les ordres du fidèle Pigeon.

Les voitures de bagage s'avancent en trottinant, et de loin en loin.

Nous rasons le haut des paroisses de Ste.

Elizabeth et de St. Félix de Valois dont nous apercevons le clocher étincelant, et bientôt quel- ' ques côtes nous avertissent de l'approche des montagnes. Les campagnes que nous traversons sont couvertes ça et là de belles et abondantes récoltes. Tantôt le sol change ; alors les épis sont moins longs et plus clair-semés ; l'herbe même a de la peine à pousser sur le sable aride, et les granges étroites sont néanmoins toujours trop grandes.

11 n'y a qu'un instant, un petit garçon est accouru du maigre champ d'avoine, où il travaille avec toute sa famille, pour faire tomber une perche qui nous barœ le chemin. Il a tendu la main ; et nous avons payé le tribut volontaire dû par le voyageur pour l'usage du chemin nonverbalisé qui passe à cet endroit. De l'autre côté du champ, nous avons renouvelé notre modique tribul, et nous avons vu l'enfant, après avoir remis sa perche, courir en.fesant des cris de joie vers les siens en leur montrant de loin sa petite pièce blanche.

11 y a beaucoup de sable ici, et le propriétaire a raison, de prélever sur le voyageur ou le riche fermier qui passe le butin que lui refuse sa terre.

Le chemin monte sensiblement, nos chevaux

s'essoufflent eite, et vers la droite Tœil embrasse un panorama immense. Mon compagnon m'indique du doigf les riches paroisses du fleuve St. Laurent, les fertiles plateaux de St. Gabriel, et en se retournant nous verrions le grand fleuve couler derrière nous si la brume ne fesait rideau

A onze heures nous gravissons les premiers, contreforts des Laureatides qui se dressent devant nous, à gauche et à droite, si loin que le regard puisse s'étendre. Nous sommes en peu de temps au pied de la Montagne Coupée qui nous paraissait tout à l'heure un pic élevé et n'est plus maintenant qu'une petite montagne assez bizarre. Cinq minutes avant mon associé m'a fait remarquer deux ou trois échancrures dans la chaîne des montagnes; l'une à gauche, c'est la coupe de la rivière de l'Assomption, l'autre à droite, c'est celle de la décharge des lacs de St. Gabriel. Voilà comment de distance en distance ces lourdes masses granitiques s'écartent pour livrer passage à l'humble petit cours d'eau qui se fait mugissant et redoutable en descendant dans la vallée.

Nous venons de faire un détour, et tout à coup St. Jean de Matha est devani nous, au bout de ce chemin qui monte, monte jusqu'au perron de

Téglise dont la croix domine tout ce fertile plateau.

C'est l'heure de V Angélus ; il est midi.

Nous mettons pied à terre chez M. Lassalle, marchand de l'endroit, qui nous fait les honneurs de sa maison.

St. Jean de Matha est déjà une paroisse comparativement ancienne puisque les premiers établissements remontent à trente ans. La terre y est de bonne qualité, et l'hiver il s'y fait un trafic considérable pour l'approvisionnement des chantiers des rivières Glaire, du Poste, du Milieu et de la Mantawa, tributaires du St.

Maurice.

Cette paroisse fait partie de la ligne irrégulière des derniers groupes d'établissements juchés sur les premiers échelons des Laurentides et qui commence à St. Gabriel de Brandon, se continue par Su Damien, St. Jean de Matha, St. Gôme, Ste. Béatrix, St. Alphonse, St. Théodore de Chertsey, Ste. Marguerite ou Lac Masson, Ste. Agathe et se termine à Ste. Adèle.

A St. Jean de Matha s'ouvre à proprement parler notre expédition.

Il est deux heures de l'après-midi quand nous nous éloignons du toit hospitalier de M. Lassalle qui s'est joint à nous et veut bien nous accompagner avec le Dr. V... jusqu'à notre halte du soir.

A mesure que nous avançons, les défrichements se font rares, et comme le remarque notre ami M... — « les terres faites s'en vont, les maisons « aussi. »

Nous sommes en pleines montagnes ; le chemin nous paraît à tout bout de champ se diriger vers un cul-de-sac ; mais c'est une illusion à laquelle nous nous fesons vite.

La route s'élève sans doute, puisque nous sommes à quelques centaines de pieds au-dessus du niveau de Montréal qui est lui-môme de 1028 pieds au-dessus du niveau de la mer. Mais l'ascension est à peine marquée, sauf quelques roidillons par ci par là.

La nature s'adoucit cependant peu à peu ; la ligne des élévations qui s'approchent ou s'éloi

gnent de nous prend ce moelleux de formes propre aux bois francs. Encore une demi-heure, et nous entrons dans la vallée de la Rivière Noire où le vétéran des pionnieis du Nord, M. Antoine Leprohon est venu abattre le premier arbres il y a quinze ans.

Qui ne connaît M. Antoine Leprohon dans le Nord du diocèse de Montréal ? C'est presque un personnage légendaire dont on cite à la veillée Tesprit aventureux, les misères, les travaux, les privations et la bonne humeur. Il fut jadis l'hôte aimé des soirées du grand monde à Montréal ; la jeunesse dorée de son temps le comptait parmi ses membres et une carrière d'emplois et d'aisance s'ouvrait devant lui. Il n'avait qu'à y entrer, lorsqu'un jour le jeune lion jeta là sa défroque parfumée, et vint planter sa tente au milieu de la forêt à plus de dix milles des dernières habitations. Il campa, et le lendemain il s'attaquait corps à corps à cette forêt vierge qui devait après mille chances diverses céder la place à de luxuriantes moissons. Quand le pionnier, que son caractère de bohème de grande ville ne quitta jamais, eut assez vécu seul, assez lutté, assez agrandi son domaine, un beau matin les colons établis sur le chemin que ses pieds avaient défri-

ché le vireat descendre endimanché et à peu près vêtu comme eux. Quand il remonta, il n'était plus seul : un gai cdrtége apportait encore dans les montagnes quelques-unes des notes joyeuses de la noce célébrée dans la plaine. L'intrépide chasseur et le hardi défricheur était allé se chercher une femme selon son cœur.

Jean Baptiste ramenait Josette. Une vie nouvelle commença pour le colon et le bonheur calme du foyer domestique germèrent sous les pas de la jeune femme en môme temps que le ciel souriait à leur union. De beaux enfants naquirent à la jeune et courageuse ménagère : ils eurent l'air doux de leur mère, et le caractère audacieux de leur père. Les champs s'agrandirent, l'horizon se recula, une jolie habitation remplaça la hutte du chasseur et du colon insouciant; des voisins montèrent de la plaine. Bref, rétablissement se fonda, et bientôt on cessera de dire — chez Leprohon : on dira Ste. Emmélie des Monts. Cependant la colonie conservera le nom qui lui fut donné par les gens du pays — U Energie,

A un raille environ de la demeure de M. Lepiohon, nous vîmes arriver aii devant de nous un homme à cheval : les acclamations des premières voitures l'accueillirent. Les dernières y mêlent

leurs vivats: c'est M. Leprohon qui vient à la rencontre de ses hôtes et qui leur sert la maio à tous.

Nous cheminions depuis quelque temps sur un plateau mis à nu de distance en distance par de larges trouées de colonisation. Enfin, nous débouchons sur de beaux champs en cultui*e.

Les granges, Iss arbres, les maisons des colons portent des drapeaux et nous sommes accueillis par un feu de joie redoublé par les échos des montagnes qui nous entourent.

Nous mettons pied à terre : Madame Leprohon nous attend souriante sur le seuil de sa porte entourée de sa jeune famille, et nous entrons en traversant une avenue formée par une rangée de grosses gerbes de blé, d'orge, de seigle et d'avoine, prémices magnifiques d'une moisson abondante. Nous applaudissons à cette ingénieuse idôe; la gerbe ainsi chargée d'épis mûris est Tem blême du travail béni de Dieu. Le foyer est aa bout avec ses joies pures, ses ôpanchemeiits et ses douces caresses que les soucis du

lendemain ne sauraient plus assombrir désormais. Au dessus de la porte sont écrits ces mots :

U Agriculture est la mèreées nations^ et autres devises pleines de goût et d'actualité.

La maison est un petit palais de propreté où respirent Paisance et même le confort: nous craignons vraiment d'y pénétrer dans notre toilette poudreuse de voyageurs au long cours.

Cependant, nous sommes chez nous : la table nous attend, et jamais meilleur souper ne fut honoré par de plus solides appétits.

Le soleil se couchait après une journée splendide: avant la brune qui descend vite dans ces endroits, nous allons visiter l'emplacement qui vient d'être marqué pour une modeste chapelle et où déjà sont entassés les matériaux de construction. Le curé qui y viendra en prendre possession devra se contenter de peu : mais il sera jeune ; il aura d'autres dessertes à faire, et s'il est studieux, zélé, actif, il sera encore aisément heureux. Quel bonheur pour ces braves gens de songer qu'ils vont bientôt avoir une église au milieu d'eux.

Chose significative! c'est la femme surtout du colon qui soupire le plus ardemment après Féglise, et son plus mortel ennui est d'être éloignée des consolations de la religion et de l'influence si bienfaisante du prêtre dans la famille. L'épouse se résout assez volontiers à suivre son mari dans les terres nouvelles pourvu que l'église ne soit pas trop éloignée ni la visite du prêtre trop rare. Il semble que les intérêts spirituels de sa jeune famille la touchent davan tage et que plus elle s'isole de la société, plus elle a besoin de Dieu.

On a donc mille fois raison de regarder le prêtre comme l'âme de la colonisation en notre pays ; et il est bon qu'il en soit ainsi.

Le lendemain qui est un mardi, tous les voyageurs se lèvent de grand matin, et pendant que notre aimable hôtesse, aidée de ses servantes,

prépare le déjeuner, nous allons sur les pas de M. Leprohon visiter ses champs, voir ses animaux et donner un coup d'œil à ses instruments d'agriculture. Il est fier de son bien, et il a raison. Tout cela c'est son ouvrage, c'est son labeur de quinze années, c'est sa récompense que rien ne pourrait lui ravir. Nous jouissons de son triomphe et de son indépendance, et M. le Ministre dans un petit discours d'adieu, après le déjeuner, s'est appliqué à faire ressortir très heureusement cette honnête et glorieuse aisance du colon avec la condition misérable du canadien employé dans les manufactures américaines.

L'heure du départ arrive ; il faut se hâter, car les nuages annoncent de la pluie. Nous faisons nos adieux à Madame Leprohon, plusieurs sans oser répondre à son gracieux au revoir ; M.

Leprohon ne veut pas se séparer encore de nous ; il nous accompagne jusqu'aux sept Chûtes.

Nous fesons gaiement la route matinale à tra« vers les montagnes qui bordent l'horizon de chaque côté. De colonisation suivie 'dans ces groupes de monts enchevêtrés, la chose ne me semble guère possible. Néanmoins, nous traversons de temps à autre des dévallages qui permettront à des établissements sérieux de se faire de

distance en distance et de rompre ainsi la solitude du chemin.

La natare dans les montagnes fatigue an premier abord l'œil de l'homme des terres basses accoutumé aux grands horizons, au ciel large, aux océans de lumière. Ces lourdes poussées de monts l'écrasent; la matière brute disposée là sans ordre apparent parait s'y être donné beau jeu dans des tressaillements gigantesques. On ne voit qu'un coin du firmament et l'air manque.

Et cependant, les Laurentides n'ont rien d'âpre ni de trop tourmenté dans leur composition générale ; presque partout de magnifiques forêts couvrent leurs sommets arrondis, et le regard cherche quelquefois longtemps en vain un pic sauvage et ces scènes de rochers amoncelés et curieusement disposés qu'on rencontre dans d'autres grandes chaînes.

' Cette première fatigue passée, l'aspect devient moins monotone, et la nature semble changer lorsque c'est nous seuls qui changeons de sentiment.

Les montagnes ont leurs beautés, et je plaindrais celui dont l'âme y serait insensible. Je me suis surpris pour ma part à aimer passionnément la solitude des Laurentides, leurs cimes tantôt

dorées par les feux du jour, tantôt fumantes de nuages qui n'ont pu les franchir : et puis, ces belles traînées de ciel bleu qui les traversent d'outre en outre, leurs lacs silencieux pleins d'ombres et de mystères, leurs échos majestueux, l'air vif qu'on y respire, la vie hardie, indépendante forte qu'y mène l'homme, et l'éloignement de la multitude qui n'arrivera jamais là.

Il y a déjà. quelque temps que nous roulons rapidement sur le magnifique chemin parachevé de la Mantawa qui travei*se la forêt comme une grande avenue de vieux château. Les lots de bonne terre sont communs dans ces bois francs et ces bois mâles.

A l'entrée du chemin, les ouvriers ont élevé une solive sur laquelle les plus lettrés d'entr'eux se sont amusés à écrire— C^min Brassard — avec le moins de fautes d'orthographe possibles ; nous I>oussons dans toutes les voitures de vigoureuses acclamations en l'honneur de cette grande entreprise d'un gouvernement patriotique.

Bientôt, à quelques milles, les premières voi-

lures traversent les escouades de travailleurs du chemin qui mettent chapeau bas. Messire Brassard a des mots d'encouragement pour tous; la plupart sont des colons ou fils de colons ; ils paraissent jouir de la visite qui leur est faite. Le sous-conducteur, averti, est aussitôt venu à nous.

Il reçoit avec plaisir les éloges qui lui soni faits de son travail, de ses ponts solides et du progrès de l'ouvrage ; il a bien envie d'en faire hommage au révérend M. BrassaTd, mais un regard de celui ci l'en empêche.

La nature ne revêt un aspect sauvage qu'aux Sept Chûtes où le granit se dénude et se fend pour livrer passage à la rivière Noire qui bondit entre les blocs énormes qui veulent l'arrêter. Nous jetons un coup d'œil sur le Cheval hlanc^ masse de granit posée en contrefort au pied de quelques montagnes pelées. Un peu plus loin, sur le versant, la Jument blanche fait le pendant du premier gradin que nous avons noté, et avec lequel sa ressemblance ne manque pas de frapper le voyageur.

Ce qu'il a fallu d'efforts et de labeur pour faire le chemin des Sept Chûtes sans lui faire gravir des monts arides et escarpés, ne saurait être compris que de ceux qui, sur les lieux mêmes,

en ont entendu et vu le détail. « Pour y passer l'année dernière, me disait la courageuse femme d'un jeune colon, nous dételâmes le cheval qui grimpa seul ; puis les hommes hissèrent la charette, puis le bagage, puis les gens. »

Aujourd'hui, la mine a eu raison de l'abîme, et une chaussée nivelée de près d'un arpent de long sur une vingtaine de pieds de hauteur contourne le rocher. L'assise de la route est faite de blocs de granit entassés derrière un épais mur de revêtement à sec, et le tout repose sur le roc vif. Nous admirons cette victoire de la volonté de l'homme sur la nature, et nous mettons pied à terre pour traverser avec plus d'attention ce magnifique ouvrage. d'une durée séculaire. A droite, la montagne se dresse avec roideur et presque sans végétation ; à gauche, sous nos pieds, descend en murmurant la rivière Noire, qui vient de tomber du haut d'un roc et qui va quelques pas plus loin compléter la série de ses bonds furieux.

C'est ici que M. Leprohon prend congé de nous : déjà, d'ailleurs, le temps menaçait, et nous allions prendre le plus difficile du chemin.

Nous passons le lac Marchette que M. le Minis-

Ire, sur la demande de M. Baby, baptise du nom de Lac Rémy, en souvenir de Rémy de Courcelles dont le township porte déjà la dernière partie du nom. La côte que nous gravissons en cet endroit, est assez roide pour mériter une mention honorable.

Nous tombons ensuite sur un défrichement d'une certaine étendue au centre duquel sont groupées une bonne maison de billots, des écuries spacieuses et une grange. Les champs d'avoine, d'orge, de patates et de blé-d'inde bordent cet établissement et s'arrêtent à la forêt qui n'est pas loin.'

— C'est ici chez Ayotte, me dit mon compagnon, en me montrant l'habitation.

— Qu'est-ce que Ayotte, lui demandai-je ?

— C'est un colon qui vit ici depuis quelques années au sein d'une aisance relative. Chasseur autant que colon, la forêt lui donne la récolte que l'exiguité de son abattis ou la gelée lui refuse quelque fois.

— Oui, mais que deviennent ces gens pendant

la rude saison f Sans doute, ils s'éloignent et descendent vers la plaine.

— Pas le moins du monde. Voyez ces vastes écuries et ces hangars adossés au nord : eh ! bien, tout cela devient trop petit dès les premiers chemins d'hiver. Les voitures des chantiers passent ici, et il y a des jours où l'animation et le bruit sont plus grands que dans les plus grosses auberges de village.

Nous étions arrivés devant la porte de la demeure de M, Ayolte. Lui-même était sur le seuil, le chapeau à la main, et nous invitant à descendre pour nous reposer un instant.

C'est une bonne et franche figure que celle de notre hôte ; la bonté et la résolution se lisent dans son regard placide et doux. Sa voix est agréable, et il est poli sans obséquiosité.

Ayorte connaît plusieurs d'entre nous: MM.

les abbés Brassard et Provost et notre excellent et joyeux Shérif qui entonne à la porte un de ses chants les plus sonores et les plus gais. Ce sont des poignées de mains et des joies de part et d'autre.

Nous entrons.

La maison est, comme je l'ai dit, bâtie avec des billots superposés, mais tout ce bois est

dégrossi avec un certain soin : le carré en est élevé, les fenêtres se composent de quatre vitres, et le plancher est assez uni. L'intérieur est spacieux et tout d'une pièce. Dans un coin se trouve le lit des époux : à la tête, plusieurs images dévotieuses, une branche de rameau bénit penchée sur un bénitier, une statue de la Ste. Vierge, et un gros chapelet témoignent de la piété du colon. Au pied du lit, le mur est couvert de mille objets, pendule, fusils de chasse, pistolet, cornes à poudre, bois de cerf, épis de blé, ceinturons de cuir, chapeau, trappes à castor, gravures de la guerre de Crimée, un portrait de Napoléon, deux ou trois morceaux de journal, sans doute vingt fois lus et relus, et que sais-je encore? Un énorme poêle à fourneau occupe le milieu de la place ; près de la porte, un escalier conduit au grenier: dessous, est le banc des seaux, et la table garnit un des pans.

Cependant le désordre n'est nulle part; tout est propre, rangé et vraiment pittoresque. Près du lit la jeune ménagère de céans berce dans ses bras un gros bébé de quelques mois qui lui sourit en dormant. Elle a tout au plus vingt trois ans, et cependant deux autres petits garçons à la mine éveillée se serrent près d'elle à notre vue. Nous

nous familiarisons vile, et déjà Talné nous raconte Thistoire de sa dernière bataille avec le boule-dogue de la maison qu'il a renversé sous lui.

Après avoir causé un instant avec Madame Ayotte, nous lui demandons si elle se plaît dans sa montagne.

— Mais oui, Monsieur, répond-elle. J'aime mon mari qui a le meilleur cœur du monde; notre petit champ prospère, nous avons des enfants pleins de santé et qui nous réjouissent, les soins de mon ménage m'occupent tout le jour : je serais, en vérité, bien exigeante d'en demander davantage au bon Dieu.

Il y a cinq ans, on se décida, mon mari et moi, car je venais de me marier, de venir nous établir ici, au lieu de nous en aller aux Etats. Les premiers temps, je m'ennuyai ; mais c'était probablement parce que je n'avais pas comme aujourd'hui tout ce qu'il me fallait : aujourd'hui, je suis heureuse, rien ne me manque. N'est-ce pas? dit-elle en se tournant vers son mari qui lui ramenait le plus jeune des enfants.

— Cela dépend, répondit-il, moi, j'ai toujours pensé qu'il te manquait quelque chose.

— Qu'est-ce que c'est, fit-elle étonnée ?

— Des voisines pour jaser.

La répartie nous fit beaucoup nre.

Mme Ayotte n'a pas de tapis dans sa demeure grossière* mais sa descente de lit qui est une superbe peau d'ours ferait envie à plus d'une femme élégante de nos grandes villes.

— C'est un cadeau de mon mari, à mon troisième enfant, nous dit-elle.

M. Ayotte, pendant tout ce temps, allait et venait afin de satisfaire aux demandes de tout ce monde qui remplissait sa maison de bruit et de fumée. Nous lui dîmes un mot de ses chasses.

— Espérez un instant, fit-il, et il alla chercher dans son grenier deux peaux d'ours qu'il, avait tués récemment.

L'ours des LaurenUdes n'est pas féroce d'ordinaire ; il s'éloigne môme si l'homme qui l'ajjerçoit fait du bruit. Seule la mère est ombrageuse pour ses petits et terrible à rencontrer dans sa fureur. Mais le cas est rare.

Un, jour, Ayotte trouve un ourson dans la forêt près de chez lui : naturellement, il n'eut rien de plus pressé que de l'emporter chez lui. Pendant toute la nuit, la mère fit entendre les rugissements les plus lamentables ; ses cris néanmoins cessèrent au lever du soleil. On

crut qu'elle s'était éloignée, et personne ne s'en occupa davantage. Le mari sortit comme d'habitude à ses affaires : par un reste de prudence, la jeune mère garda ses enfants à l'intérieur du chantier^ barra sa porte et se mit à coudre dans le jour d'une fenêtre. Il y avait quelque temps qu'elle était assise, quand tout à coup un sourd grognement attire vivement son attention. Elle lève vivement la tête et aperçoit une grosse patte velue, puis une autre qui se posent sur le bord de l'étroit châssis, et un ours montre son redoutable museau. L'apparition était étrange et la curiosité un peu extrême : cependant, la jeune femme ne perd pas l'esprit. Avant même que ses enfants s'aperçoivent de rien, elle s'élance pour décrocher près de son lit une carabine toujours chargée à balle. Mais au même moment, une double détonation retentit dans la montagne, et l'animal s'affaissa en poussant un effroyable cri de douleur. Il était frappé par derrière. Ayotte rentrait quand soudain il avait vu l'animal. Le double coup de fusil avait fait balle et percé la bête d'outre en outre.

— Votre femme l'eul-elle tué si vous n'eussiez pas été là ?

^— Oui, répondit Ayotte : mais c'était de l'im-

prudence, car elle n'avait qu'à jeter l'ourson par la fenêtre pour se débarrasser de la nière;

Cette histoire d'un acte de courage si simple ni'avait éleclrisé ; je me représentais toutes les femmes de colon comme autant d'héroïnes pour qui tuer ours et loups était chose toute naturelle. J'allais conjurer Ayotte de me continuer le récit de ses chasses et aussi celles de sa brave compagne, et déjà je l'accablais de questions que le cri — en route ! — vint me ramener à la réalité.

C'eût été pourtant bien piquant qu'une flânerie dans ce coin perdu des Laurentides

Après tout, que m'importe de me rendre à tel endroit ce soir plutôt qu'à tel autre ? Camper ici ou là, je suis prêt à tout, et le besoin de copie ne saurait venir jeter un seul point noir sur mon ciel de vacances. D'ailleurs, j'ai donné congé à mon esprit; assez longtemps il me faut donner à lire à mon prochain, quand môme je me laisserais aller au rôle tout nouveau d'auditeur qui est le même que celui de lecteur.

Les mémoires d'Ayotte doivent être inléres-

sanls, ce me semble. J'en suis rendu au point de trouver tout beau chez cet intrépide colon, et j'écouterais avec la même anxiété ses chasses au rat musqué, que ses courses à Torignal et ses luttes avec Tours des montagnes. Je lui permettrais de faire de l'imagination, d'associer encore plus largement sa jeune femme à ses exploits, que je le croirais sur parole. Pour un rien, je lui demanderais la permission de camper près de son chantier et de partager avec sa famille le pain et le sel de l'hospitalité. Ils me semblent si heu- . reux, ces braves gens I Pas de voisins, pas de télégraphe, pas de journaux, pas de taxes, pas de politique, pas d'envieux, pas d'ennemis, pas de créanciers, pas de pianos, point de chemins de fer, pas même de chemin macadamisé : en faut-il moins, outre une conscience en paix avec Dieu, pour couler une existence tissée d'or et de soie, comme disaient les payens?

Enfin, on m'arrache à ce lieu où je m'étais déjà bâti le plus séduisant séjour, et je me remets en route. Je rentrais dans la civilisation, car j'allais de nouveau entendre parler des hommes et des choses qui s'agitent au loin derrière nous dans la plaine.

Je me trompe, tout le monde est occupé de la

terre et du ciel, Tune qui est magnifique, arable et couverte de beaux bois mêlés, l'autre qui secoue ses nuages sur nos têtes. Je prends note de la première et tâche de me garantir de Tautre.

-^ Ce n'est rien, c'est pour abattre la poussière, me dit plaisamment mon voisin.

En effet, ce n'est rien, mais le temps se couvre de plus en plus : toutes les montagnes sont coiffées de nuées blanches comme d'un bonnet de coton ; et comme nous montons toujours, je vois arriver l'instint où nous traverserons les nuages. Je n'avais pas encore songé à ce genre d'émotions.

Mais, nous voici la à ferme Crépeau dont j'entends parler plus en mal qu'en bien depuis plusieurs quarts d'heure. Certes, à en juger par les beaux plateaux que nous parcourions, je m'attendais à un grand établissement bien fourni de moissons, d'animaux et de bâtiments propres à causer la jalousie de tous ceux qui en parlaient si mal. Rien de cela....

Cependant, pour nous la ferme Crépeau est

animée. Des hommes et des chevaux sont là, les uns fumant, les autres broutant à droite et à gauche. Des cris de joie nous accueillent et nous y répondons. Ce sont des gens envoyés au devant de nous par la prévoyance de notre estimable M. Provost. Ils arrivent de son établissement et nous amènent trois chevaux sellés.

— Pourquoi ces montures ? Est-ce une surprise ménagée aux élégants cavaliers que nous possédons parmi nous sans le savoir f Est-ce une délicate attention de l'organisateur en chef ?

Déjà je passais en revue tous mes compagnons de voyage pour découvrir les disciples ignorés de Baucher, lorsque les voitures s'arrêtent et tout le monde met pied à terre.

— Ici nous dinons, s'écria M. P. — Ce cri m'alla droit au cœur, car il est deux heures et j'ai faim depuis la villa d'Ayolte.

— Après diner, continue M. P., nous mettons le feu dessus, et nous renvoyons les voitures à ressort d'où elles viennent. Ceux qui désireront monter à cheval seront libres de le faire. La route ne permet plus que la barouche ou la charrette comme véhicule.

Notre nature est ainsi faite que l'hommô aime les contrastes. Est-ce parce qu'il désire constam-

ment ce qu'il ne possède pas, ou le genre de vie qu'il mène est-il toujours inférieur à celui qu'il ne mène pas? Hélas, les jouissances n'ont de réalité que par l'illusion qu'on s'en fait î A peine mes semblables ont-ils goûté la possession de ce qu'ils convoitent le plus, que le charme tombe, la réalité prend la place, et l'esprit toujours insatiable se met en quête d'autres désirs.

Dieu merci 1 je ne suis pas de ceux-là, du moins jusqu'à la ferme Gré peau. Je suis parfaitement content de mon sort qui change et varie à tout instant. Ainsi, par exemple, est-il quelque chose de plus gai à l'œil que ce repas ouvert par un Benedlcite général et improvisé sous le pouce !

Chacun a ses petites provisions, outre celles dont le gouvernement paternel de notre Province nous a munis. Je tombe de surprise en surprise, car mon appétit me permet largement de faire l'inventaire de tous les sacs et de revenir au mien. Je ne suis pas seul de mon goût, et chacun troque volontiers avec son voisin.

C'est du libre échange pur et simple.

En vérité, tout est meilleur que sur la table de nos demeures, et il me semble que nous devrions revenir à ce mode admirable de manger. D'ailleurs, n'est-ce pa? ainsi que faisaient nos pères ?

Cette raison, exclusivement nationale, réjouit mon patriotisme, et je chasse sévèrement de mon esprit les quelques prétextes qui se présentent timidement en faveur de la thèse contraire.

Nous dinons bien, nous buvons bien, car la source coule à deux pas, et la faculté nous a soigneusement recommandé de ne boire que de Teau pure coupée; nous causons gaiement, et nous mettons le feu dessus

— Dessus quoi ?

— Ne crains rien lecteur ; c'est une expression pittoresque employée dans les montagnes pour signifier, allumer sa pipe.

Cette explication étant donnée, nous mettons donc le feu dessus et j'enfourche la noble bête qu'on m'a;lestinée. Tout le monde est en route.

Il fesait une petite pluie fine et serrée, et soit que j'eusse oublié tous mes principes d'équitation, soit que ma main trompée par le simple bridon ne rassemblât pas assez l'avant-lrain de mon coursier, soit la faute de mon manteau dans lequel j'étais comme ficelé, soit le manque de forces dans les jarrels de ma bête, toujours est-il que j'avais à peine chevauché un arpent que, tout à coup, je prenais les devants sur ma monture et je vidais prestement les étriers.

— Mon calumet, m'écriai-je en roulant sur le talus du chemin : ma pipe !

J'aurais dû songer tout d'abord à mon cheval et lui regarder aux genoux voir s'il n'était pas blessé : mais l'égoïsme avait été plus fort. De fait, je n'avais pas encore eu le temps de m'éprendre d'une grande affection pour le noble animal.

Mon compagnon de voiture, qui était devenu mon compagnon de cheval, accourut en toute hâte pour rétablir l'ordre au milieu de la confusion. Je lui contai mon embarras et surtout la perte de mon «bouquin,» car j'avais assez de fierté pour ne m'attacher qu'à ce simple détail de ma chute. Il fit semblant de chercher avec moi : puis, comme le reste de la caravane arrivait, il m'offrit son Cumer avec une générosité qui me toucha, et je consentis alors à me remettre en selle.

Rendu plus prudent ou moins sûr de ma science équestre, quand, dans le cours du voyage, j'eus à descendre de cheval je le fis du côté du montoir^ à mon gré, et plus du tout par dessus ses oreilles. Ma dignité avait déjà trop soufPert de cet oubli momentané des premières règles de la haute école.

Nous gardons les devants, mon compagnon et moi, et bientôt nous nous enfonçons tous sous la feuillée des grands bois dont le vent secoue de temps à autre l'eau sur nos têtes. Cependant la gaieté générale continuait: et tout en admirant ici un quartier de roc en forme de navire, là un autre en forme de chandelier, nous ne fesions silence que pour écouter les renseignements détaillés que prenait le Ministre sur la qualité du sol, la position géographique où nous étions et la configuration des gorges avoisinantes.

Dire que le chemin est colonisable sur tout son parcours depuis la ferme Leprohon, ou même la ferme Crépeau jusqu'ici, me paraîtrait un regrettable sophisme. Mais, soutenir qu'il est impossible d'y former une ligne de groupes plus ou moins nombreux de bons établissements ne serait pas moins faux à mes yeux. Le pied de toutes ces montagnes, baignées le plus souvent par des lacs ou des décharges de lac, offre d'excellents morceaux de terre qui ont quelquefois une superficie assez considérable. Et puis, doit-on

prudence, car elle n'avait qu'à jeter l'ourson par la fenêtre pour se débarrasser de la mère.

Cette histoire d'un acte de courage si simple m'avait éleclrisé ; je me représentais toutes les femmes de colon comme autant d'héroïnes pour qui tuer ours et loups était chose toute naturelle. J'allais conjurer Ayotte de me continuer le récit de ses chasses et aussi celles de sa brave compagne, et déjà je l'accablais de questions que le cri — en route ! — vint me ramener à la réalité.

C'eût été pourtant bien piquant qu'une flânerie dans ce coin perdu des Laurentides

Après tout, que m'importe de me rendre à tel endroit ce soir plutôt qu'à tel autre ? Camper ici ou là, je suis prêt à tout, et le besoin de copie ne saurait venir jeter un seul point noir sur mon ciel de vacances. D'ailleurs, j'ai donné congé à mon esprit; assez longtemps il me faut donner à lire à mon prochain, quand môme je me laisserais aller au rôle tout nouveau d'auditeur qui est le même que celui de lecteur.

Les mémoires d'Ayotte doivent être intéres-

raonlagne, et vous aurez une assez faible idée de la série des montagnes du Crique-à-Lazarre.

Les pluies *ont peu à peu lavé la terre qui recouvrait le roc en certains endroits escarpés, de sortequ'il ne reste plus que de grosses racines flexibles et le granit mis à nu. Comment y opérer une ascension ou une descente, et surtout comment y passer une voiture chargée ?

On l'a dit, et nous nous en sommes tous assurés à nos dépens, les montagnes du Crique-à- Lazarre sont la barrière qui arrêteront toujours le colon en train de franchir les Laurentides pour aller peupler la Mantawa. C'est ici* que le voyageur est déjà venu tourner bride, et il a eu raison.

Cependant, je me hâte d'ajouter qu'à l'heure où j'écris ces lignes les montagnes du Crique-à Lazarre n'existent plus que de souvenir, et que je suis probablement le dernier des conteurs à les vouer à l'exécration publique et privée, M. le Ministre, après avoir pris de minutieuses informations, a ordonné à un arpenteur expérimenté (M. Laporte) d'explorer un nouveau tracé qui passerait à l'est du Crique, tournerait le pied des montagnes célèbres et viendrait rejoindre le chemin à un point donné. L'exploration conduite

terre et du ciel, Tune qui est magnifique, arable et couverte de beaux bois mêlés, l'autre qui secoue ses nuages sur nos têtes. Je prends note de la première et tâche de me garantir de l'autre.

— Ce n'est rien, c'est pour abattre la poussière, me dit plaisamment mon voisin.

Kn effet, ce n'est rien, mais le temps se couvre t}e plus en plus : toutes les montagnes sont uoilîées de nuées blanches comme d'un bonnet de coton; et comme nous montons toujours, je vois arriver l'instint où nous traverserons les imuges. Je n'avais pas encore songé à ce genre U'êï notions.

Mais, nous voici la à ferme Grépeau dont jeu tends parler plus en mal qu'en bien depuis plusieurs quarts d'heure. Certes, à en juger par les beaux plateaux que nous parcourions, je m'aitendais à un grand établissement bien fourni de moissons, d'animaux et de bâtiments propres à causer la jalousie de tous ceux qui en parlaient si mal. Rien de cela....

Cependant, pour nous la ferme Crépeau est

animée. Des hommes et des chevaux sont là, les uns fumant, les autres broutant à droite et à gauche. Des cris de joie nous accueillent et nous y répondons. Ce sont des gens envoyés au devant de nous par la prévoyance de notre estimable M. Provost. Ils arrivent de son établissement et nous amènent trois chevaux sellés.

— Pourquoi ces montures ? Est-ce une surprise ménagée aux élégants cavaliers que nous possédons parmi nous sans le savoir ? Est-ce une délicate attention de l'organisateur en chef?

Déjà je passais en revue tous mes compagnons de voyage pour découvrir les disciples ignorés de Baucher, lorsque les voitures s'arrêtent et tout le monde met pied à terre.

— Ici nous dinons, s'écria M. P. — Ce cri m'alla droit au cœur, car il est deux heures et j'ai faim depuis la villa d'Ayolte.

— Après diner, continue M. P., nous mettons le feu dessus, et nous renvoyons les voitures à ressort d'où elles viennent. Ceux qui désireront monter à cheval seront libres de le faire, La route ne permet plus que la barouche ou la charrette comme véhicule.

Notre nature est ainsi faite que l'homme aime les contrastes. Est-ce parce qu'il désire constam-

ment ce qu'il ne possède pas, ou le genre de vie quUl mène est-il toujours inférieur à celui qu'il ne mène pas? Hélas, les jouissances n'ont de réalilé que par l'illusion qu'on s'en fait ! A peine me^ semblables ont-ils goûté la possession de ce qu'ils coiivoilent le plus, que le charme tombe, la réalité prend la place, et l'esprit toujours insatiable se met en quête d'autres désirs.

Dieïi merci! je ne suis pas de ceux-là, du moins jusqu'à la ferme Crépeau. Je suis parfaitement content de mon sort qui change et varie à tout instant. Ainsi, par exemple, est-il quelque chose de plus gai à l'œil que ce repas ouvert par un BmediciU général et improvisé sous le pouce !

Chacun a ses petites provisions, outre celles dont le gouvernement paternel de notre Province nous a munis. Je tombe de surprise en surprise, car mon appétit me permet largement de faire Fin ven taire de tous les sacs et de revenir au mien. Ja ne suis pas seul de mon goût, et chacun ti'oquc volontiers avec son voisin.

C'esL du hbre échange pur et simple.

Eu vérité, tout est meilleur que sur la table de nos demeures, et il me semble que nous devrions revenir à ce mode admirable de manger. D'ailleurs, n'est-ce pa? ainsi que faisaient nos pères ?

Cette raison, exclusivement nationale, réjouit mon patriotisme, et je chasse sévèrement de mon esprit les quelques prétextes qui se présentent timidement en faveur de la thèse contraire.

Nous dînons bien, nous buvons bien, car la source coule à deux pas, et la faculté nous a soigneusement recommandé de ne boire que de Teau pure coupée; nous causons gaiement, et nous mettons le feu dessus

— Dessus quoi ?

— Ne crains rien lecteur ; c'est une expression pittoresque employée dans les montagnes pour signifier, allumer sa pipe.

Cette explication étant donnée, nous mettons donc le feu dessus et j'enfourche la noble bête qu'on m'a destinée. Tout le monde est en route.

Il fesait une petite pluie fine et serrée, et soit que j'eusse oublié tous mes principes d'équitation, soit que ma main trompée par le simple bridon ne rassemblât pas assez l'avant^-lrain de mon coursier, soit la faute de mon manteau dans lequel j'étais comme ficelé, soit le manque de forces dans les jarrels de ma bête, toujours est-il que j'avais à peine chevauché un arpent que, tout à coup, je prenais les devants sur ma monture et je vidais prestement les étriers.

— Des voisines pour jaser.

La répartie nous fit beaucoup rîre.

Mme Âyotte n'a pas de tapis dans sa demeure grossière^ mais sa descente de lit qui est une superbe peau d'ours ferait envie à plus d'une femme élégante de nos grandes villes.

— C'est un cadeau de mon mari, à mon troisième enfant, nous dit-elle.

M. Ayotte, pendant tout ce temps, allait et venait afin de satisfaire aux demandes de tout ce monde qui remplissait sa maison de bruit et de fumée. Nous lui dîmes un mot de ses chasses.

— Espérez un instant, fit-il, et il alla chercher dans son grenier deux peaux d'ours qu'il, avait tués récemment.

L'ours des Laurentides n'est pas féroce d'ordinaire ; il s'éloigne même si l'homme qui l'aperçoit fait du bruit. Seule la mère est ombrageuse pour ses petits et terrible à rencontrer dans sa fureur. Mais le cas est rare.

Un, jour, Ayotte trouve un ourson dans la forêt près de chez lui : naturellement, il n'eut rien de plus pressé que de l'emporter chez lui. Pendant toute la nuit, la mère fit entendre les rugissements les plus lamentables ; ses cris néanmoins cessèrent au lever du soleil. On

crut qu'elle s'était éloignée, et personne ne s'en occupa davantage. Le mari sortit comme d'habitude à ses affaires : par un reste de prudence, la jeune mère garda ses enfants à l'intérieur du chantier^ barra sa porte et se mit à coudre dans le jour d'une fenêtre. Il y avait quelque temps qu'elle était assise, quand tout à coup un sourd grognement attire vivement son attention. Elle lève vivement la tête et aperçoit une grosse patte velue, puis une autre qui se posent sur le bord de l'étroit châssis, et un ours montre son redoutable museau. L'apparition était étrange et la curiosité un peu extrême : cependant, la jeune femme ne perd pas l'esprit. Avant même que ses enfants s'aperçoivent de rien, elle s'élance pour décrocher près de son lit une carabine toujours chargée à balle. Mais au même moment, une double détonation retentit dans la montagne, et l'animal s'affaissa en poussant un effroyable cri de douleur. Il était frappé par derrière. Ayotle rentrait quand soudain il avait vu l'animal. Le double coup de fusil avait fait balle et percé la bête d'outre en outre.

— Votre femme l'eut-elle tué si vous n'eussiez pas été là ?

•^ Oui, répondit Ayotte : mais c'était de l'im-

prudence, car elle n'avait qu'à jeter l'ourson par la fenêtre pour se débarrasser de la mère;

Cette histoire d'un acte de courage si simple m'avait éleclrisé ; je me représentais toutes les femmes de colon comme autant d'héroïnes pour qui tuer ours et loups était chose toute naturelle. J'allais conjurer Ayotte de me continuer le récit de sea chasses et aussi celles de sa brave compagne, et déjà je l'accablais de questions que le cri — -en route ! — vint me ramener à la réalité.

C'eût été pourtant bien piquant qu'une flânerie dans ce coin perdu des Laurentides

Après tout, que m'importe de me rendre à tel ejidroit ce soir plutôt qu'à tel autre ? Camper ici ou là, je suis prêt à tout, et le besoin de copie ne saurait venir jeter un seul point noir sur mon ciel de vacances. D'ailleurs, j'ai donné congé à mon esprit; assez longtemps il me faut donner à lire â mon prochain, quand môme je me laisserais aller au rôle tout nouveau d'auditeur qui est le même que celui de lecteur.

Les mémoires d'Ayotte doivent être intéres-

sants, ce me semble. J'en suis rendu au point de trouver tout beau chez cet intrépide colon, et j'écouterais avec la même anxiété ses chasses au rat musqué, que ses courses à Torignal et ses luttes avec Tours des montagnes. Je lui permettrais de faire de l'imagination, d'associer encore plus largement sa jeune femme à ses exploits, que je le croirais sur parole. Pour un rien, je lui demanderais la permission de camper près de son chantier et de partager avec sa famille le pain et le sel de l'hospitalité. Us me semblent si heureux, ces braves gens! Pas de voisins, pas de télégraphe, pas de journaux, pas de taxes, pas de politique, pas d'envieux, pas d'ennemis, pas de créanciers, pas de pianos, point de chemins de fer, pas même de chemin macadamisé : en faut-il moins, outre une conscience en paix avec Dieu, pour couler une existence tissée d'or et de soie, comme disaient les payens?

Enftn,on m'arrache à ce lieu où je m'étais déjà bâti le plus séduisant séjour, et je me remets en route. Je rentrais dans la civilisation, car j'allais de nouveau entendre parler des hommes et des choses qui s'cigitent au loin derrière nous dans la plaine.

Je me trompe, tout le monde est occupé de la

terre et du ciel, Tune qui est magnifique, arable et couverte de beaux bois mêlés. l'autre qui secoue ses nuages sur nos têtes. Je prends note de la première et tâche de me garantir de l'autre.

-^ Ce n'est rien, c'est pour abattre la pousaièra, me dit plaisamment mon voisin.

En effet, ce n'est rien, mais le temps se couvre de plus en plus : toutes les montagnes sont coiiîées de nuées blanches comme d'un bonnet de coton ; et comme nous montons toujours, je voifi arriver Tinstint où nous traverserons les u nages. Je n'avais pas encore songé à ce genre U'èmotions.

Mais, nous voici la à ferme Gré peau dont j'entends parler plus en mal qu'en bien depuis plusieurs quarts d'heure. Certes, à en juger par les beaux plateaux que nous parcourions, je m'allendais à un grand établissement bien fourni de moissons, d'animaux et de bâtiments propres à causer la jalousie de lous ceux qui en parlaient si mal. Rien de cela....

Cependant, pour nous la ferme Crépeau est

animée. Des hommes et des chevaux sont là, les uns fumant, les autres broutant à droite et à gauche. Des cris de joie nous accueillent et nous y répondons. Ce sont des gens envoyés au devant de nous parla prévoyance de notre estimable M. Provost. Ils arrivent de son établissement et nous amènent trois chevaux sellés.

— Pourquoi ces montures ? Est-ce une surprise ménagée aux élégants cavaliers que nous possédons parmi nous sans le savoir ? Est-ce une délicate attention de l'organisateur en chef ?

Déjà je passais en revue tous mes compagnons de voyage pour découvrir les disciples ignorés de Baucher, lorsque les voitures s'arrêtent et tout le monde met pied à terre.

— Ici nous dînons, s'écria M. P. — Ce cri m'alla droit au cœur, car il est deux heures et j'ai faim depuis la villa d'Ayolte.

— Après diner, continue M. P., nous mettons le feu dessus, et nous renvoyons les voitures à ressort d'où elles viennent. Ceux qui désireront monter à cheval seront libres de le faire. La route ne permet plus que la barouche ou la charrette comme véhicule.

Notre nature est ainsi faite que l'homme aime les contrastes. Est-ce parce qu'il désire constam-

ment ce qu'il ne possède pas, ou le genre de vie qu'il mène est-il toujours inférieur à celui qu'il ne mène pas? Hélas, les jouissances n'ont de réalité que par l'illusion qu'on s'en fait î A peine mes semblables ont-ils goûté la possession de ce qu'ils convoitent le plus, que le charme tombe, la réalité prend la place, et l'esprit toujours insatiable se met en quête d'autres désirs.

Dien merci! je ne suis pas de ceux-là, du moins jusqu'à la ferme Grépeau. Je suis parfailemeiit content de mon sort qui change et varie à touï instant. Ainsi, par exemple, est-il quelque chose de plus gai à l'œil que ce repas ouvert par im BencdlciU général et improvisé sous le pouce !

Chacun a ses petites provisions, outre celles dont le gouvernement paternel de notre Province nous a munis. Je tombe de surprise en surprise, car mon appétit me permet largement de faire rinventaire de tous les sacs et de revenir au mien. Je ne suis pas seul de mon goût, et chacun Iroque volontiers avec son voisin.

CesL du libre échange pur et simple.

En vérité, tout est meilleur que sur la table de nos demeures, et il me semble que nous devrions revonir k ce mode admirable de manger. D'ailleurs, n'est-ce pa? ainsi que faisaient nos pères ?

Cette raisoD, exclusivement nationale, réjouit mon patriotisme, et je chasse sévèrement de mon esprit les quelques prétextes qui se présentent timidement en faveur de la thèse contraire.

Nous dînons bien, nous buvons bien, car la source coule à deux pas, et la faculté nous a soigneusement recommandé de ne boire que de Veau pure coupée; nous causons gaiement, et nous mettons le feu dessus

— Dessus quoi ?

— Ne crains rien lecteur ; c'est une expression pittoresque employée dans les montagnes pour signifier, allumer sa pipe.

Cette explication étant donnée, nous mettons donc ie feu dessus et j'enfourche la noble bête qu'on m'a destinée. Tout le monde est en route.

Il fesait une petite pluie fine et serrée, et soit que j'eusse oublié tous mes principes d'équitation, soit que ma main trompée par le simple bridon ne rassemblât pas assez l'avapt-train de mon coursier, soit la faute de mon manteau dans lequel j'étais comme ficelé, soit le manque de forces dans les jarrels de ma bête, toujours est-il que j'avais à peine chevauché un arpent que, tout à coup, je prenais les devants sur ma monture et je vidais prestement les étriers.

— Des voisines pour jaser.

La répartie nous fit beaucoup rîre.

Mme Âyotte n'a pas de tapis dans sa demeure grossière* mais sa descente de lit qui est une superbe peau d'ours ferait envie à plus d'une femme élégante de nos grandes villes.

— C'est un cadeau de mon mari, à mon troisième enfant, nous dit-elle.

M. Ayotte, pendant tout ce temps, allait et venait afin de satisfaire aux demandes de tout ce monde qui remplissait sa maison de bruit et de fumée. Nous lui dîmes un mot de ses chasses.

— Espérez un instant, flt-il, et il alla chercher dans son grenier deux peaux d'ours qu'il, avait tués récemment.

L'ours des Laurentides n'est pas féroce d'ordinaire ; il s'éloigne môme si l'homme qui l'aperçoit fait du bruit. Seule la mère est ombrageuse pour ses petits et terrible à rencontrer dans sa fureur. Mais le cas est rare.

Un, jour, Ayotte trouve un ourson dans la forêt près de chez lui : naturellement, il n'eut rien de plus pressé que de l'emporter chez lui. Pendant toute la nuit, la mère fit entendre les rugissements les plus lamentables ; ses cris néanmoins cessèrent au lever du soleil. On

crut qu'elle s'était éloignée, et personne ne s'en occupa davantage. Le mari sortit comme d'habitude à ses affaires : par un reste de prudence, la jeune mère garda ses enfants à l'intérieur du chantier^ barra sa porte et se mit à coudre dans le jour d'une fenêtre. Il y avait quelque temps qu'elle était assise, quand tout à coup un sourd grognement attire vivement son attention. Elle lève vivement la tête et aperçoit une grosse patte velue, puis une autre qui se posent sur le bord de l'étroit châssis, et un ours montre son redoutable museau. L'apparition était étrange et la curiosité un peu extrême : cependant, la jeune femme ne perd pas l'esprit. Avant même que ses enfants s'aperçoivent de rien, elle s'élance pour décrocher près de son lit une carabine toujours chargée à balle. Mais au même moment, une double détonation retentit dans la montagne, et l'animal s'affaissa en poussant un effroyable cri de douleur. Il était frappé par derrière. Ayotte rentrait quand soudain il avait vu l'animal. Le double coup de fusil avait fait balle et percé la bête d'outre en outre.

— Votre femme l'eut-elle tué si vous n'eussiez pas été là ?

^— Oui, répondit Ayotte : mais c'était de l'im-

prudence, car elle n'avait qu'à jeter l'ourson par la fenêtre pour se débarrasser de la mère-.

Cette histoire d'un acte de courage si simple m'avait èleclnsé j je me représentais toutes les femmes de colon comme autant d'héroïnes pour qui tuer ours et loups était chose toute naturelle. J'allais conjurer Ayotte de me continuer le récit de ses chasses et aussi celles de sa brave compagne, et déjà je Taccahlais de questions que le cri — en route l— vint me ramener à la réalité.

C'eût été pourtant bien piquant qu'une flânerie dans ce coin perdu des Laurentides

Après tovU, que m'importe de me rendre à tel endroit ce soir plu tôt qu'à tel autre ? Camper ici ou là, je suis pnH à tout, et le besoin de copie ne saurait venir jeter un seul potnt noir sur mon ciel de vacances. D'ailleurs, j'ai donné congé à mon esprit; assez longtemps il me faut donner à lire à mon prochain, quand môme je me laisserais aller au rôle tout nouveau d'auditeur qui i^sl le même que celui de lecteur.

Les mémoires d'Avotte doivent être intéres-

sanls, ce me semble. J'en suis rendu au point de trouver tout beau chez cet intrépide colon, et j'écouterais avec la même anxiété ses chasses au rat musqué, que ses courses à Forignal et ses luttes avec Tours des montagnes. Je lui permettrais de faire de l'imagination, d'associer encore plus largement sa jeune femme à ses exploits, que je le croirais sur parole. Pour un rien, je lui demanderais la permission de camper près de son chantier et de partager avec sa famille le pain et le sel de l'hospitalité. Ils me semblent si heureux, ces braves gens! Pas de voisins, pas de télégraphe, pas de journaux, pas de taxes, pas de politique, pas d'envieux, pas d'ennemis, pas de créanciers, pas de pianos, point de chemins de fer, pas même de chemin macadamisé : en faut-il moins, outre une conscience en paix avec Dieu, pour couler une existence tissée d'or et de soie, comme disaient les payens?

Enfin, on m'arrache à ce lieu où je m'étais déjà bâti le plus séduisant séjour, et je me remets en route. Je rentrais dans la civilisation, car j'allais de nouveau entendre parler des hommes et des choses qui s'agitent au loin derrière nous dans la plaine.

Je me trompe, tout le monde est occupé de la

terre et du ciel, l'une qui est magnifique, arable et couverte de beaux bois niêlés, Tautre qui secoue ses nuages sur nos têtes. Je prends note de la première et tâche de me garantir de Tautre.

~ Ce n'est rien, c'est pour abattre la poussière, me dit plaisamment mon voisin.

En effet, ce n'est rien, mais le temps se couvre de plus en plus : toutes les montagnes sont coiffées de nuées blanches comme d'un bonnet de coton ; et comme nous montons toujours, je vois arriver l'instant où nous traverserons les uuages. Je n'avais pas encore songé à ce genre d'émotions.

Mais, nous voici la à ferme Grépeau dont j'entends parler plus en mal qu'en bien depuis plusieurs quarts d'heure. Certes, à en juger par les beaux plateaux que nous parcourions, je m'attendais à un grand établissement bien fourni de moissons, d'animaux et de bâtiments propres à causer la jalousie de tous ceux qui en parlaient si mal. Rien de cela....

Cependant, pour nous la ferme Crépeau est

animée. Des hommes et des chevaux sont là, les uns fumant, les autres broutant à droite et à gauche. Des cris de joie nous accueillent et nous y répondons. Ce sont des gens envoyés au devant de nous par la prévoyance de notre estimable M. Provost. Us arrivent de son établissement et nous amènent trois chevaux sellés.

— Pourquoi ces montures ? Est-ce une surprise ménagée aux élégants cavaliers que nous possédons parmi nous sans le savoir f Est-ce une délicate attention de l'organisateur en chef ?

Déjà je passais en revue tous mes compagnons de voyage pour découvrir les disciples ignorés de Baucher, lorsque les voitures s'arrêtent et tout le monde met pied à terre.

— Ici nous dînons, s'écria M. P. — Ce cri m'alla droit au cœur, car il est deux heures et j'ai faim depuis la villa d'Ayolte.

— Après diner, continue M. P., nous tnettons le feu dessus, et nous renvoyons les voitures à ressort d'où elles viennent Ceux qui désireront mon 1er à cheval seront libres de le faire. La route ne permet plus que la barouche ou la charrette comme véhicule.

Notre nature est ainsi faite que l'homme aime les contrastes. Est-ce parce qu'il désire constam-

ment ce qu'il ne possède pas, ou le genre de vie qu'il mène est-il toujours inférieur à celui qu'il ne mène pas? Hélas, les jouissances n'ont de réalité que par l'illusion qu'on s'en fait î A peine mes semblables ont-ils goûté la possession de ce qu'ils convoitent le plus, que le charme tombe, la réalité prend la place, et l'esprit toujours insatiable se met en quête d'autres désirs.

Dieu merci! je ne suis pas de ceux-là, du moins jusqu'à la ferme Crépeau. Je suis parfaitement content de mon sort qui change et varie à tout instant. Ainsi, par exemple, est-il quelque chose de plus gai à l'œil que ce repas ouvert par un BenediciU général et improvisé sous le pouce !

Chacun a ses petites provisions, outre celles dont le gouvernement paternel de notre Province nous a munis. Je tombe de surprise en surprise, car mon appétit me permet largement de faire l'inventaire de tous les sacs et de revenir au mien. Je ne suis pas seul de mon goût, et chacun troque volontiers avec son voisin.

C'est du libre échange pur et simple.

En vérité, tout est meilleur que sur la table de nos demeures, et il me semble que nous devrions revenir à ce mode admirable de manger. D'ailleurs, n'est-ce pa? ainsi que faisaient nos pères ?

Cette raisoD, exclusivement nationale, réjouit mon patriotisme, et je chasse sévèrement de mon esprit les quelques prétextes qui se présentent timidement en faveur de la thèse contraire.

Nous dînons bien, nous buvons bien, car la source coule à deux pas, et la faculté nous a soigneusement recommandé de ne boire que de Feau pure coupée; nous causons gaiement, et nous mettons le feu dessus

— Dessus quoi ?

— Ne crains rien lecteur ; c'est une expression pittoresque employée dans les montagnes pour signifier, allumer sa pipe.

Cette explication étant donnée, nous mettons donc ie feu dessus et j'enfourche la noble bête qu'on m'a destinée. Tout le monde est en route.

Il fesait une petite pluie fine et serrée, et soit que j'eusse oublié tous mes principes d'équitation, soit que ma main trompée par le simple bridon ne rassemblât pas assez l'avaoUtrain de mon coursier, soit la faute de mon manteau dans lequel j'étais comme ficelé, soit le manque de forces dans les jarrets de ma bête, toujours est-il que j'avais à peine chevauché un arpent que, tout à coup, je prenais les devants sur ma monture et je vidais prestement les étriers.

— Des voisines pour jaser.

La répartie nous fit beaucoup nre.

Mme Ayotte n'a pas de tapis dans sa demeure grossière* mais sa descente de lit qui est une superbe peau d'ours ferait envie à plus d'une femme élégante de nos grandes villes.

— C'est un cadeau de mon mari, à mon troisième enfant, nous dit-elle.

M. Ayotte, pendant tout ce temps, allait et venait afin de satisfaire aux demandes de tout ce monde qui remplissait sa maison de bruit et de fumée. Nous lui dîmes un mol de ses chasses.

— Espérez un instant, flt-il, et il alla chercher dans son grenier deux peaux d'ours qu'il, avait tués récemment.

L'ours des Laurentides n'est pas féroce d'ordinaire ; il s'éloigne môme si l'homme qui l'aperçoit fait du bruit. Seule la mère est ombrageuse pour ses petits et terrible à rencontrer dans sa fureur. Mais le cas est rare.

Un, jour, Ayotte trouve un ourson dans la forêt près de chez lui : naturellement, il n'eut rien de plus pressé que de l'emporter chez lui. Pendant toute la nuit, la mère fit entendre les rugissements les plus lamentables ; ses cris néanmoins cessèrent au lever du soleil. On

crut qu'elle s'était éloignée, et personne ne s'en occupa davantage. Le mari sortit comme d'habitude à ses affaires : par un reste de prudence, la jeune mère garda ses enfants à l'intérieur du chantier^ barra sa porte et se mit à coudre dans le jour d'une fenêtre. Il y avait quelque temps qu'elle était assise, quand tout à coup un sourd grognement attire vivement son attention. Elle lève vivement la tête et aperçoit une grosse patte velue, puis une autre qui se posent sur le bord de l'étroit châssis, et un ours montre son redoutable museau. L'apparition était étrange et la curiosité un peu extrême : cependant, la jeiine femme ne perd pas l'esprit. Avant même que ses enfants s'aperçoivent de rien, elle s'élance pour décrocher près de son lit une carabine toujours chargée à balle. Mais au même moment, une double détonation retentit dans la montagne, et l'animal s'affaissa en poussant un effroyable cri de douleur. Il était frappé par derrière. Ayotte rentrait quand soudain il avait vu l'animal. Le double coup de fusil avait fait balle et percé la bête d'outre en outre.

— Votre femme l'eut-elle tué si vous n'eussiez pas été là 7

^— Oui, répondit Ayotte : mais c'était de l'im-

Pendant que nous fesons nos apprôts, le lecteur bénévole me permettra bien de lui divulguer un précieux secret dont il me dira des nouvelles pour peu qu'il s'en serve dans des voyages de ce genre. Cela le distraira et moi aussi, car après avoir les genoux mouillés par la pluie je ne déteste rien tant que de faire le moindre préparatif, et ce pour plusieurs raisons. D'abord, si personne n'est pas là pour m'aider, j'oublie toujours une partie de l'essentiel et je m'encombre de superflu. J'emporterai par exemple beaucoup d'allumettes et pas de tabac, et ainsi de suite.

— Et ce secret ?

Pardon, mais chacun est prêt, et déjà on me crie de me hâter. Or, si vous tenez à être bon voyageur sou venez- vous de ne jamais faire attendre les autres après vous. Ceci n'est pas le secret que j'avais l'intention de vous divulguer, mais il n'en est pas moins précieux. Faites comme moi : portez vos chaussures à la main, mais partez. Il peut quelquefois se rencontrer parmi vos associés, un grand personnage, qui laissera une bonne fois tomber sur vous ces froides paroles, absolument comme Louis XIV : — «J'ai failli attendre.» Grâce à Dieu, le plus grand d'entre nous était bon prince ; mais au

sanls, ce me semble. J'en suis rendu au point de trouver tout beau chez cet intrépide colon, et j'écouterais avec la même anxiété ses chasses au rat musqué, que ses courses à l'orignal et ses luttes avec Tours des montagnes. Je lui permettrais de ùnre de l'imagination, d'associer encore plus largement sa jeune femme à ses exploits, que je le croirais sur parole. Pour un rien, je lui demanderais la permission de camper près de son chantier et de partapjer avec sa famille le pain et le sel de l'hospitalité. Us me semblent si heu- . reux, ces braves gens! Pas de voisins, pas de télégraphe, pas de journaux, pas de taxes, pas de politique, pas d'envieux, pas d'ennemis, pas de créanciers, pas de pianos, point de chemins de fer, pas même de chemin macadamisé : en faut-il moins, outre une conscience en paix avec Dieu, pour couler une existence tissée d'or et de soie, comme disaient les payens?

Enfin, on m'arrache à ce lieu où je m'étais déjà bâti le plus séduisant séjour, et je me remets en route. Je rentrais dans la civilisation, car j'allais de nouveau entendre parler des hommes et des choses qui s'agitent au loin derrière nous dans la plaine. Je me trompe, tout le monde est occupé de la

terre et du ciel, l'une qui est magnifique, arable et couverte de beaux bois mêlés, l'autre qui secoue ses nuages sur nos têtes. Je prends note de la première et tâche de me garantir de l'autre.

~ Ce n'est rien, c'est pour abattre la poussière, me dit plaisamment mon voisin.

En effet, ce n'est rien, mais le temps se couvre de plus en plus : toutes les montagnes sont coiffées de nuées blanches comme d'un bonnet de coton ; et comme nous montons toujours, je vois arriver l'instant où nous traverserons les uuages. Je n'avais pas encore songé à ce genre d'émotions.

Mais, nous voici la à ferme Crépeau dont j'entends parler plus en mal qu'en bien depuis plusieurs quarts d'heure. Certes, à en juger par les beaux plateaux que nous parcourions, je m'attendais à un grand établissement bien fourni de moissons, d'animaux et de bâtiments propres à causer la jalousie de tous ceux qui en parlaient si mal. Rien de cela....

Cependant, pour nous la ferme Crépeau est

animée. Des hommes et des chevaux sont là, les uns fumant, les autres broutant à droite et à gauche. Des cris de joie nous accueillent et nous y répondons. Ce sont des gens envoyés au devant de nous par la prévoyance de notre estimable M. Provost. Ils arrivent de son établissement et nous amènent trois chevaux sellés.

— Pourquoi ces montures ? Est-ce une surprise ménagée aux élégants cavaliers que nous possédons parmi nous sans le savoir f Est-ce une délicate attention de l'organisateur en chef ?

Déjà je passais en revue tous mes compagnons de voyage pour découvrir les disciples ignorés de Baucher, lorsque les voitures s'arrêtent et tout le monde met pied à terre.

— Ici nous dînons, s'écria M, P. — Ce cri m'alla droit au cœur, car il est deux heures et j'ai faim depuis la villa d'Ayolte.

— Après diner, continue M. P., nous tnettons le feu dessus, et nous renvoyons les voitures à ressort d'où elles viennent. Ceux qui désireront mon 1er à cheval seront libres de le faire. La route ne permet plus que la barouche ou la charrette comme véhicule.

Notre nature est ainsi faite que l'homme aime les contrastes. Est-ce parce qu'il désire constam-

ment ce qu'il ne possède pas, ou le genre de vie qu'il mène est-il toujours inférieur à celui qu'il ne mène pas? Hélas, les jouissances n'ont de réalité que par l'illusion qu'on s'en fait î A peine mes semblables ont-ils goûté la possession de ce qu'ils convoitent le plus, que le charme tombe, la réalité prend la place, et l'esprit toujours insatiable se met en quèto d'autres désirs.

Dieu merci! je ne suis pas de ceux-là, du moins jusqu'à la ferme Crépeau. Je suis parfaitement content de mon sort qui change et varie à tout instant. Ainsi, par exemple, est-il quelque chose de plus gai à l'œil que ce repas ouvert par un BenediciU général et improvisé sous le pouce î

Chacun a ses petites provisions, outre celles dont le gouvernement paternel de notre Province nous a munis. Je tombe de surprise en surprise, car mon appétit me permet largement de faire l'inventaire de tous les sacs et de revenir au mien. Je ne suis pas seul de mon goût, et chacun troque volontiers avec son voisin.

C'est du hbre échange pur et simple.

En vérité, tout est meilleur que sur la table de nos demeures, et il me semble que nous devrions revenir à ce mode admirable de manger. D'ailleurs, n'est-ce pa? ainsi que faisaient nos pères?

Cette raison, exclusivement nationale, réjouit mon patriotisme, et je chasse sévèrement de mon esprit les quelques prétextes qui se présentent timidement en faveur de la thèse contraire.

Nous dînons bien, nous buvons bien, car la source coule à deux pas, et la faculté nous a soigneusement recommandé de ne boire que de l'eau pure coupée; nous causons gaiement, et nous mettons le feu dessus

— Dessus quoi ?

— Ne crains rien lecteur ; c'est une expression pittoresque employée dans les montagnes pour signifier, allumer sa pipe.

Cette explication étant donnée, nous mettons donc ie feu dessus et j'enfourche la noble bête qu'on m'a^lestinée. Tout le monde est en route.

Il fesait une petite pluie fine et serrée, et soit que j'eusse oublié tous mes principes d'équitation, soit que ma main trompée par le simple bridon ne rassemblât pas assez l'avant-train de mon coursier, soit la faute de mon manteau dans lequel j'étais comme ficelé, soit le manque de forces dans les jarrels de ma bête, toujours est-il que j'avais à peine chevauché un arpent que, tout à coup, je prenais les devants sur ma monture et je vidais prestement les étriers.

fond du rabaska, de même ce fut toute une histoire pour l'en extraire chez M. Laporte, qui nous avait accompagnés à la ferme des Pins et à gui nous devions une visite. Or, le çhéi'if de Juliette est un homme de poids : demandez plutôt à Pigeon.

Mais entrons d'abord chez M. Laporta; nous causerons de Pigeon un autre tantôt.

Nous sommes très-bien reçus par M. Laporte, sa femme, sa ûUe et son jeune ûla. Sa maison est spacieuse, confortable et m'enchante. Peut-être aussi les numéros du Nouveau-Monde dont les murs sont tapissés sont-ils pour quelque chose dans le charme que ce séjour m'inspire. Mais^ non, car mon opinion est celle de M. le Ministre, celle du Docteur, celle de l'Avocat, celle des rentiers, celle du public enfin. Comment cette tapisserie seule pourrait-elle inspirer le môme sentiment aux trois grands corps de l'Etait ici représentés? N'étant pas accoutumé à une telle approbation, j'en conclus que mon opinion est désintéressée.

Néanmoins, je ne puis m'empôcher de rêver en retrouvant si loin un cabinet de lecture dont notre journal fait exclusivement les frais.

Notre^hôte esl le frère de M. le curé de Repçn-

tigny; c'est un homme instruit quoiqu'un peii timide. Il est arpenteur de profession et colon par goût. Son défrichement est considérable et sa récolte superbe. Il nous fait admirer un plant de lin de Riga qui a atteint un degré surprenant de croissance.

En revenant aux canots, nous nous arrêtons uîi instddt à l'entrée d'une tente de chasseurs abéiiâkis de St. FMnçoisiils sont deux frères; l'ainé s'appelle Philippe de Gonzague. Le pluâ jeune s'est blesséj c'est ce qui lés a forcés de s'arrêter: L'ainé est bloiid comme iin anglais ; le cadet est pur sauvage. On sait que ce phénomène est assez commun dans les familles de sauvages mariés à des blanches ; d'où leur nom dé boisbrfiléâ. Ces deux jeuûes gens ont l'air vraiment comme il faut ; aussi ne sommes nous aucunement surpris lorsqu'ils lïoùs disent que trois de leurs sœurs soct religieuses du Bon Pasteur à Mont, réal.

Uni dernier hourra, une dernière fusilladej et nous voguons en chantant vers le Mont Robervail qui lious apparaît dans le lointain enflammé des derniers feux de l'astre du jour. Bientôt, le sourd îDugissement de la chûfce nous avertit que nous approchons ; et de fait nous en traversons les

vagues écumantes pour aller raeltre à terre de l'autre côté, au pied môme du Mont.

— Monsieur le Ministre, les colons de la.Mantawa n'ont pu hier fêter votre arrivée au milieu d'eux, à cause du mauvais temps. La partie est remise à ce soir. Il vous prient par ma bouche d'accepter leurs compliments de bienvenue, et de vouloir bien venir vous-même donner le signal des réjouissances en allumant le feu de joie qu'ils ont préparé en votre honneur.

Ces paroles adressées par Messire Brassard à l'Honorable M. Archambeault au moment où nous nous levions de table mit tout le monde en plus belle humeur que jamais.

— Des discours, nous allons avoir des discours, s'écrie en gambadant mon spirituel ami, l'avocat, qui dans ces circonstances devient d'un mutisme décourageant pour le public.

— Hélas oui, lui répondis-je, comme en pleine civilisation.

— Voyez, rien ne manquera aux orateurs, ni les dames, ni un perron élevé, ni de franches

sympathies, pas même un journaliste pour embellir leurs improvisalionsdans son compte-rendu.

Pendant ce temps, nous suivions M. le Ministre qui s'avançait avec dignité vers le bûcher, une torche à la main.

— Eh I mais l'auditoire où le prenez-vous,reprit mon compagnon ?

— Bah ! qu'à cela ne tienne. Il y aura bien là au moins quatre à cinq colons pour les besoins de la phrase. Quant au reste, les hommes de la ferme, nos propres engagés, et nous mêmes, chacun notr^ tour, ne pouvons-nous pas former une assistance distinguée par le choix sinon par le chiffre ?

J'achevais à peine cette simple observation que la flamme montait en crépitant et avec un bruit sourd le long des sapins et du bûcher élevés sur une pointe de roc, en face du manoir. De longs cris de joie, une fusillade bien nourrie et un coup de canon annonçaient en même temps aux alentours le commencement de la fête. Le fond de la vallée s'illumina d'une teinte rouge, et presque aussitôt toutes les fenêtres de Mont- Roberval resplendirent du feu de mille bougies.

C'était vraiment magnifique que cette explosion soudaine de réjouisances en pleine forêt Puis,

par intervalles, toutes ces clameurs se taisaient, et alors on entendait la grande voix de la cataracte qui montait le long du rocher et mêlait sa note puissante et profonde aux bruits de la fête humaine.

Le chasseur solitaire qui, ce soir-là, dressa sa tente dans les environs de Mont-Roberval dut croire à l'existence de ces palais enchantés dont les contes de fée nous racontent les merveilles/ Mais, lesgensso sont groupés autour du perron habilement décoré de verdure, de drapeaux et de couronnes de fleurs; je les entends appeler M. le Ministre ; ils veulent un discours. Mon ami, l'avocat, avait raison ; nous allons probablement tous y passer. Tant mieux pour ceux qui, comme moi ou comme lui, auront eu le temps de préparer en cachette leur improvisation.

Ce que tous nous avons dit de bonnes choses peut plus facilement s'imaginer que se répéter. De fait, je m'étais trompé sur l'auditoire, car nous avions réellement devant nous au moins une trentaine de véritables colons. On comprend notre enthousiasme et le délire de la foule. Si tous ces braves gens sont condamnés pour longtemps peut-être à ne pas entendre de discours éleclorauXj ils ont eu compensation ce soir-là, car

nous avons fait en moyenne an discours par auditeur. Chacun s'est surpassé.

Des pensées et surtout des vœux sur l'avenir de la colonisation de la Mantav^a. des hommages à l'esprit d'énergie des premiers colons, des éloges chaleureux aux pieux et vénérables pionniers de ces établissements, l'importance et l'actualité de la question pour notre peuple, des encouragements officiels ou sympathiques, — c'est très beau sur le moment et pour le discoureur et pour l'auditeur, mais rien ne prête aussi peu à la narration. Lorsqu'on s'est épuisé, comme je viens de le faire, à prodiguer à cette partie notable de la fête, les adjectifs les plus riches de mon recueil, on n'en a pas moins sur les bras un compte-rendu dont on ne sait que faire, à la distance où je suis de mon journal. J'en prends froidement mon parti, et je me fais grâce de mes notes, quoiqu'elles me paraissent les plus complètes, les plus patriotiques et les plus spirituelles qu'on ait jamais faites.

Lecteur, console-toi.

C'est la coutume dans nos opulentes cités de Sc5 lever tard le lendemain d'une fôte publique ; il n'en fut pas ainsi à Mont-Roberval le matin du 1 septembre 1869, e^ si le soleil fut plus matineux que nous, c'est uniquement parce qu'il avait davantage à faire. La nuit dans ce pays quitte à regret les vallées, et l'astre du jour a plus d'un voile brumeux, nuage de poussière nacrée, à percer avant que de se mirer dans les eaux endormies des lacs.

Tout est bruit et activité dans le manoir.

Les hommes vont et viennent ; chacun passe en revue les articles dont il est chargé ; M, Provost se multiplie pour donner ses ordres, et de ma fenêtre je vois nos engagés encombrer une voiture de paquets, de sacs, d'avirons et de fusils. Le bon M. Brassard veille à ce que rien ne manque, et à notre tour nous sommes priés de vêtir notre costume des bois, de ne garder que l'indispensable et de donner le reste aux engagés qui partent sous le commandement du fidèle Pigeon.

Le déjeuner fut copieux, gai et cordial ; nous allâmes faire une dernière prière à la Chapelle de Notre-Dame-de-Bonsecours, puis nous nous séparons de notre vénérable hôte et de son digne Intendant ; nous arrêtons en passant dire adieu aux MM. Brassard et à Mme Brassard, charmante et intrépide jeune femme, et nous nous rendons à pied au pont flottant où nous attend le canot.

Quelle belle matinée il fait ! Nous nous réjouissons de cet augure favorable, car la prochaine maison qui nous abritera est peut être à cent milles d'ici, et cela prendra huit grandes journées de marche pour nous y rendre.

Voilà nos hommes, ^oilà notre rabaska. Nos hommes s'appellent respectivement Jette, Man deville, Aubin et Pigeon, leur chef. J'élève ici un monument plus dur que l'airain à leur mémoire. Notre rabaska est un magnifique canot d'écorce portant dix avirons et trente pièces, c'est-à-dire près de 3,000 livres. Nous le devons à l'obligeance de la maison Hall et à la politesse de notre digne ami, Monsieur Julien, qui nous a dépêché quatre de ses hommes pour nous accompagner jusqu'au lac Bourget et revenir ensuite avec le canot. Ils sont sous les ordres d'un grand gaillard qu'on appelle NoVSeigneur.

Gréer un canot ne demande pas peu d'expérience, car Textrême légèreté de ces embarcations rend Téquilibre difficile à établir. On ne le dirait pourtant pas à la rapidité avec laquelle Pigeon commande le chargement et dispose les pièces.

Pendant que notre lourd bagage disparaît dans les flancs du rabaska, nous sommes rejoints par Messire Brassard et M. Maynard, qui viennent nous donner une dernière poignée de main, et par M. G. Baby et M. Leprohon, notre pauvre Docteur forcé de rebrousser chemin. Ils espèrent tous deux aller coucher ce soir à l'Energie, chez M. Antoine Leprohon. Déjà, M. Hêtu a pris les devants, et nous lui avons souhaité bon voyage de grand matin.

Enfin les derniers adieux sont faits.

— Embarque, crie Pigeon, son grand chapeau à la main.

— Embarque, répond M. Provosl.

— Embarque, répétons-nous en chœur.

— Attention ! s'il vous plait, me dit-on, ou vous allez faire ch^^virer le canot.

— Du silence, vous autres, reprend Pigeon ; je réponds de tout et de monsieur Técrivain aussi.

Tenez, ajouta-t-il en s'adressant à moi,asseyezvous-là en face de M. le Curé et de M. le Ministre. C'est une bonne place.

Excellente, en effet, brave Pigeon ; car outre cet inappréciable avantage, elle me procure le plaisir d'avoir devant moi ta figure si pleine de calme et de force. Seulement, comme nous venions de faire connaissance à peine, je ne devinais pas encore combien tu disais vrai, en me recommandant le siège que ta sollicitude m'avait destiné.

Adieu ! Bon voyage ! Que Dieu veille sur vous I Au revoir ! Trois hourras pour ceux qui partent! Trois hourras pour ceux qui restent. Et tous d'échanger mille saluts.

C'est ainsi que nous nous séparons définitivement de nos aimables compagnons au pont flottant que j'appellerai le Font-des-Soupirs en mémoire de notre ami le Shérif dont j'entends la voix formidable nous jetter une dernière parole d'adieu.

Les avirons tombent à l'eau en cadence, les drapeaux flottent aux deux bouts de notre canot qui fend l'onde, et nous entonnons A la claire

fontaine! Nous sommes déjà loin que Técho nous apporte encore des bribes du refrain chanté par ceux que nous laissons au Pont-des-Soupirs.

Il en va ainsi de la vie.

A peine Tamitié s'est-elle ébauchée entre gens de cœur que le destin de la séparation brise ce commerce charmant. Les uns vont d'un côté, les autres de l'autre. Tout ce qu'il en reste se résume en un souvenir et un regret, souvenir embaumé du passé, regret de n'en avoir pas assez joui.

— Combien sommes-nous dans le canot ? demande quelqu'un.

Pigeon nous compte ; quatre bourgeois et huit engagés : cela fait douze. Oui, lecteur, douze hommes dans un frêle canot d'écorce, sans parler de la charge qui pèse bien de quinze à dix-huit cents livres.

vous, qui dans un langage unique, disiez jadis que le premier humain qui osa tenter Tonde perfide sur un navire avait au front un triple airain, Horace, qu'eut pensé votre grande âme de nous voir dans notre mince écorce glisser sur la Mantawa comme une flèche rapide ?

Mais, j'y songe, Horace était un Romain de la décadence, un esclave affranchi, un flatteur éhonté, un crétin pour tout dire. Il eut pâli de frayeur : qu'attendre autre chose d'un classique payen ?

Si jamais j'écris un traité touchant l'Art d'aller 'en Canot d'Ecorce, je m'emprunterai sans scrupule cette digression pour en faire mon Avant-propos. Ce passage respire un parfum d'antiquité que j'essaie en vain de retrouver dans les leçons que me donne en ce moment Pigeon sur la façon de me tenir et de me déranger dans un rabaska.

Premièrement, dit-il, il faut ne plus bouger une fois qu'on est en place ; secondement, se tenir assis carrément et solidement, afin que si, par hasard, on ait à remuer tôte ou bras le' tronc reste immobile ; troisièmement, avertir ses compagnons quand on veut changer de position ;

quatrièmement, ne jamais prendre les bords du

canot pour point d'appui soit pour erabariuer, soit pour débarquer, soit pour aucun mouvement, cinquièmement

^Mais, je m'arrête ; car ou le lecteur connaît ce que je lui dis, ou il n'en sait rien. Dans le premier cas, je m'expose inutilement à sa critique ; dans le second, je dois en toute conscience l'avertir qu'il se donne Irien de garde de se risquer avec ces seules notions dans le moindre canot d'écorce : autrement, je ne réponds de rien.

La chose est plus difficile qu'elle en a l'air, et la meilleure théorie ne vaut certainement pas une heure de pratique sous les ordres de Pigeon. En effet, notre première sensibilité nerveuse est déjà passée, et nous nous extasions, tout à noti^ aise sur le pays enchanteur qui se déroule à nos regards. Les dernières pluies ont fait monter l'eau de quatre à cinq pieds, de sorte que la rivière coule à pleins bords et comme entre deux tiiassifs de verdure A gauche nous apercevons les premières montagnes des Laurentides, qui fuient de plus en plus à l'est; à droite l'horizon n'est coupé que par de légères élévations ou des montagnes isolées entre lesquelles on découvre de vastes plaines couvertes de grands bois mêlés. C'est à se croire sur la rivière

des Milie-Islesou sur celle de Tlsle Jésus, disions^ nous mes compagaons et moi.

— Attention ? crie subitement le devant-decanot qui se lient debout son grand aviron à la main.

— Attention ! mes cœurs, répète Pigeon debout au gouvernail. Nagez bon, tout le monde.

Ces mots dits d'une voix brève donnent tou jours la chair de poule quand on sait combien ces deux chefs d'un canot d'écorce sont avares de leurs paroles. Ici c'était un rapide dont nous nous approchions et qui fesait déjà sentir au rabaska ces oscillations courtes et saccadées, indices du danger. Pigeon de même que Messire Provost avaient plusieurs fois remonté la Mantawa avant celle-ci, mais jamais dans un canot de cette dimension et avec un pareil chargement. Or, on sait que le moindre, choc est toujours fatal à ces embarcations.

Au commandement de Pigeon, le«i avirons glissèrent drus le long des flancs du rabaska, le silence se fit partout et Messire Provost se leva à moitié pour reconnaître le portage.

— Là, fit-il, en indiquant au gouvernail un petit enfoncement insignifiant pour tout autre que l'œil exercé d'an homme des bois.

Le canot bondit sur les dernières vagues furieuse du Rapide Brûlé qu'il franchit comme un trait, puis :

— Sciez, fit Pigeon.

Tous les avirons nagèrent en sens contraire; bientôt le canot se trouva dans un petit remou et vint se coller le long des branches de la rive. Nous étions au pied même du rapide ; c'était notre premier portage.

Le devant-de-canot, Nof Seigneur sauta le premier à terre en s'aidant de son aviron, puis un autre, puis un troisième jusqu'à ce qu'il ne restât plus que Pigeon. Alors commença le déchargement des effets sous la direction de ce dernier. Quand le rabaska fut complètement vide, les hommes le tirèrent doucement à terre et le renversèrent sur le côté en attendant d'être portage.

Malgré l'appel de mes compagnons qui avaient pris les devants, je restai, pour voir comment les hommes allaient s'y prendre pour faire le portage de tant de paquets en pièces, comme ils disent. Ce ne fut pas long. Les porteurs étendirent leur

bricole à terre en la doublant (une bricole est une lanière étroite de cuir, longue de huit à dix pieds et un peu élargie vers le milieu) ; puis ils firent un paquet de soixante à quatre-vingt livres pesant qu'ils se jetèrent sur le dos ; ils assujettirent sur leur front la partie large de la bricole, et les voilà partis à la file les uns des autres. Honteux de voir ces hommes courbés sous leur paquet, je résolus de leur aider de mon mieux, et à l'exemple de mes compagnons je me chargeai d'un drapeau.

Ceux qui ont voyagé dans la forêt vierge savent que si l'on est étonné des fardeaux énormes transportés par les hommes des bois, en revanche un rien fatigue le voyageur novice-qui n'a jamais foulé que le trottoir uni des grandes villes. Donc, je fis preuve de courage, en m'emparant d'un drapeau tricolore et en protégeant noire arrièregarde 4e ses plis glorieux.

Les sentiers de portage sont loin d'être larges ; tout au plus quelques branches cassées, un arbuste tordu, certaines traces à peine visibles le découvrent au chasseur. D'ordinaire, cependant, aucun obstacle sérieux, renversis ou marais, ne s'y rencontre : mais on se tromperait si l'on allait en conclure qu'ils sont faciles au pied inexpéri-

raenté. C'est ce dont je pus me 'convaincre en peu de temps.

Jbe portage du Rapide-brûlé a trente arpents de long, et je n'en avais pas fait la moitié que j'étais en nage ainsi que mes compagnons que j'avais rejoints dans un accès d'amour propre. J'aurais voulu en ce moment voir le drapeau de mon ancienne Mère-Patrie sur les tablettes du marchand ; mais, comme personne ne demandait grâce, je devais souffrir et me taire sans murmurer, suivant le mot de Scribe. Ajoutez à cela qu'il fesait une chaleur écrasante, et que dans le brûlé que nous traversions le soleil ne nous épargnait guère.

Déjà la conversation languissait, car après s'être félicité mutuellement sur la qualité du sol, MM. Provost et Archambeault m'avaient laissé la parole, lorsque de magnifiques bluets s'ofTrirent à nos yeux. Nous avions chaud, j'avais faim, et la soif la plus intense nous dévorait I nous fimes une abondante cueillette de ce petit fruit que tout le monde s'accorda à trouver délicieux. Que ne trouve t-on pas délicieux dans les bois ?

Presqu'au même instant une perdrix se le\^a à deux pas de moi. Aussitôt, sans jperdre une

minute, je saisis mon revolver, je Tarme et je fais fea au jugé, à tout hasard. Je n^avais pas vu la perdrix, mais j'avais entendu le bruit, et ce pouvait bien être quelque animal moins inoffensif qu'une perdrix. Il me semblait glorieux de défendre mes compagnons, et moi avec eux, contre toute bête cruelle, et d'ailleurs je brûlais depuis longtemps de décharger mon arme sur quelque chose. Hélas I j'y perdis ma poudre et mon dévouement, car mes compagnons n'eurent qu'une voix pour rire de ma précipitation et blâmer ma maladresse. Qu'auraient-ils pensé si je leur eusse dit que tout cela n'était dû qu'à un acte de courage? J'eus la modestie de le leur cacher et d'endurer leurs quolibets sans me défendre, car c'est ainsi que se comporte le vrai mérite.

Clou, nous avions avec nous un chien qui portait ce nom, Clou se précipita dans la direction de ma balle, et je l'excitais pour me distraire, lorsque derrière moi éclate un vrai coup de fusil, cette fois.

— Venez, me dirent aussitôt mes compagnons; laissons la chasse à M. Martel (Louis-Jérémie), il est bon tireur et rapportera certainement de quoi faire une gibelotte.

Je subis cet affront sans sourciller : Clou, qui

n'était pas meilleur chasseur que moi, en prit aussi sa part, car il se mit à marcher devant moi. tôte et queue basses, malgré les cris de M. Martel, mon rival. Si ce dernier avait le gibier pour lui, moi j'avais le chien.

Des hauteurs de la tête du portage où nous fûmes bientôt rendus, M. Provost nous montra dans le lointain cette splendide Vallée des Aulnaies — siège futur des plus riches paroisses de la Mantawa, car elle comprend une grande étendue de pays. Puis, comme les portageurs retardaient, nous cherchâmes de l'ombre sous les grandes aulnes du rivage. M. Provost se mit à lire tout haut quelques pages d'un poème sur les Grandeurs de Dieu dans la Nature; j'écoutais tout en faisant mes notes et en rechargeant mon pistolet. M. le Ministre se défendait avec peine con tre les maringouins qui s'acharnaient à son cou, comme s'ils eussent été de l'ancienne opposition. Le rapide mugissait tout près de nous.

Un deuxième coup de fusil suivi de hourrahs nous signala bientôt l'arrivée de M. Martel et de

nos hommes. En effet, le premier nous rejoignit et me montra tout triomphant une magnifique perdrix. D'une seule voix nous le proclamons grand chasseur devant rEternel, tout en me réservant in petto de lui demander compte de son deuxième coup de fusil. Je savais par ouidire que le plus beau gibier du chasseur est invariablement celui qu'il manque. Par grandeur d'âme, je ne voulus pas néanmoins mêler publiquement des chardons à sa gloire, car réellement M. Martel est un adroit chasseur et sa réputation comme tel dans l'Assomption est à l'abri de tout soupçon.

Lorsque notre rabaska, porté triomphalement par cinq engagés, fut délicatement couché de long du rivage, il passait midi ; le portage était fait et le temps était arrivé de manger une bouchée. Personne ne se fit prier, pas même votre serviteur.

— Enfin, dit l'un de nous, voilà notre vie des bois bien et duement commencée ; qu'en pensez vous, jeune citadin?

— C'est charmant, répondis-je, et mes rêves les plus caressés sont définitivement en chemin de s'accomplir. Un beau temps, une belle navigation accidentée, une nature opulente, la forêt

vierge, des horizons infinis

J'aurais continué loagteraps sur ce ton enflammé, mais j'entendis Pigeon observer à demi voix que je changerais vite d'idée sur la navigation s'il me fallait portager seulement vingt-cinq livres sur mon dos.

Je lui demandai du feu en lui disant qu'il avait raison.

Notre halte n'avait pas été longue: cependant le rôles étaient distincts entre tous ces hommes. Pigeon évidemment leur était supérieur par la force, l'habitude des bois et par l'intelligence, sa taille carrée et sa vigueur extraordinaire. Jaloux de ses droits, personne autre que lui ne se môle de notre service, et il nous soigne avec la tendresse d'une mère. Son caractère est gai. ouvert, et il aime à causer quand son devoir ne l'en empêche pas. Ce qui fait qoe tous nous avons emporté de lui le meilleur et le plus agréable souvenir possible.

Si jamais, lecteur, il te prend envie de traverser les Laurentides et de t'enfoncer par devoir ou

par plaisir dans les vastes ragions qu'arrosent les tributaires du St. Maurice vers roccident, confietoi à Pigeon, le fidèle. Joliette a l'honneur de le compter parmi ses plus robustes enfants.

Je passe rapidement en revue le grand Jette, hercule et géant tout ensemble, Mandeville-letaciturne, beau-frère de Pigeon, pour me reposer avec complaisance, dans le souvenir du père Aubin, de St. Félix-de- Valois. Il me revient en écrivant ce nom une certaine odeur de thé noir et de galette chaude qui m'embaume. Ce fut notre VateL notre Baron Brisse, notre Gilbert enfin : et jamais chef de cuisine n'a pu se vanter de voir ses mets goûtés avec un tel appétit.

Pourtant, sa méthode est élémentaire et ses recettes des plus simples. Sauf le soda dont le père Aubin est prodigue, les fils d'Adam dans le paradis terrestre devaient préparer ainsi leurs repas rustiques.

— Etait-il propre? me demandez-vous, madame.

A vrai dire la réponse m'embarrasse; mais comme bien d'autres choses dans la vie, la propreté est une qualité purement relative que chaque peuple a sa manière de définir et d'entendre.

C'est ce qui me porte à conclure que le père

Aubin mettait certainement une grande propreté dans ses opérations, quoique plus d'une ménagère, même la moins exigeante, eut pu parfois trouver à redire.

L'avenir, a écrit Louis Veuillot, appartient aux peuples sales, aux mangeurs 4e suif: il a raison, car tout dépend de la définition du mot propreté, et j'aflirme que les plus grands mangeurs de suif ne sont pas les cosaques ni les moujicks.

Maintenant que voilà vengée la mémoire du père Aubin, excellent homme et brave chasseur du reste, je vous dirai, lecteur, que depuis tantôt notre rabaska est à Peau et que nous remontons rapidement les mille replis capricieux de la Mantawa. De chaque côté s'étendent de grandes prairies naturelle dont les herbes ondulent sous le vent comme un lac agité.

Nous approchons d'un portage, car nous entendons à travers les arbres le sourd bouillonnement de l'eau, et des flocons d'écume émaillent ça et là le velouté de la rivière. En effet, en tournant une pointe nous nous trouvons en face du Rapide la Grosse-Roche.

— Prenez garde, fait M. Provost Pigeon, vous remettez-vous le portage î

— Oui, Monsieur ; il est en haut de ce roidillon.

L'eau est si haute qu'il va nous falloir lancer le canot dans les bouillons. Nagez dur, mes cœurs : attention, NoV Seigneur.

— En avant, crie le devant-de-canot d'une voix énergique.

— En avant, répètent les nageurs dont le coup d'aviron devient plus pressé et plus ferme.

Le courant est teirible, et de grands tourniquets décrivent près de nous leurs cercles redoutables. Le rabaska s'engage fièrement dans les vagues écumantes dont il semble effleurer la crête.

— Hourra! Nous voilà passés. Doucement, arrêtez de nager : prenez garde M. Pigeon, s'écrie Not'Seigneur.

— Je poussai un ah ! des plus accentués, car en vérité j'avais eu sur la poitrine un poids plus lourd que cet énorme caillou le long duquel vient paisiblement s'arrêter le canot. Tous en convinrent, l'endroit était dangereux.

xxxiir

11 est quatre heures de l'après-midi ; on décide de faire portage et d'aller camper un peu plus haut.

En attendant que les homme portagent, M.

Archambeault jette sa ligne espérant de prendre quelque poisson pour varier le repas du soir. Je lui succède dans le charmant exercice de la poche à la ligne, et je me convainc, pour la dix-huitième fois peut être, que si je déteste ce genre des sport, en revanche les poissons me le rendent bien. Jamais, au grand jamais, pêcheur plus malheureux ou plus malhabile que moi na s'est rencontré au bout d'un manche de ligne.

Je le savais en prenant la place que mon honorable compagnon m'offrait, mais je n'osai le lui dire, car comme il n'avait rien pris je ne risquais après tout que de faire comme lui. Ayant ainsi mis ma réputation à l'ombre d'un ministre et de ce frêle raisonnement, je tendis résolument une ligne amie aux poissons delà Mantawa qui se donnèrent bien de garde de s'y laisser prendre.

Je l'avais prévu et n'en fus point désappointé.

Comme le portage était court, il fut rapidement franchi, et bientôt nous continuons notre course* pendant que les ombres descendent déjà dans la vallée et qu'une brise légère vient nous rafraîchir des ardeurs de la journée.

Enfin, à cinq heures et demie le canot aborde à une belle pointe qu'on appelle la Pointe-du-

Camp, où nous mettons à terre. De l'autre côté de la rivière une assez haute montagne nous fait face en nous renvoyant les feux du soleil qui fuit rapidement à l'horizon.

L'endroit est très-bien choisi et nous en féhcitons M. Provost, notre chef d'expédition, et Pigeon son Lieutenant. Ces messieurs reçoivent nos éloges avec cette modestie qui rend la vertu si aimable. La réflexion que j'en fais divertit beaucoup notre monde, et c'est ainsi qu'en riant eten causant nous déchargeons notre rabaska qui porte maintenant le glorieux nom de V Empereur^ en souvenir de notre bon ami M. de Kéradec.

Nous l'avons baptisé ce matin au portage du Rapide-Brulé, et j'ai eu le soin de l'attester au crayon sur les bords de son élégante carène, avec les noms des illustres voyageurs, outre les jour, an et date.

Pigeon, je l'ai déjà dit, s'occupe exclusivement du soin de nos personnes; c'est lui qui fixe l'emplacement de notre- tente, qui en pose les bâtons et masse ingénieusement en épais matelas les lourdes brassées de petites branches de sapin que les hommes lui apportent. Il place ensuite à la tôle nos sacs qui nous serviront d'oreillers, étend les couvertes de chacun et ne termine cette inté-

ressante besogne que pour se livrer à une autre bien plus intéressante, à mon avis, celle de nous mettre la table. S'il m'eut consulté, j'aurais certainement pris la liberté de lui représenter qu'avant de faire dormir les gens on leur donne à souper. Mais dans la forêt, les habitudes pourraient bien différer de celles de nos demeures ; c'est pourquoi je laisse notre Pigeon à son service et je m'informe timidement auprès du père Aubin si la cloche va bientôt nous appeler.

— Dans une minute, me répond-il.

En effet, sur le feu qui flambait gaiement le long d'un arbre renversé il tenait une poêle dans laquelle grillaient en pétillant de larges tranches de lard. Plus loin, une chaudière fixée au bout d'une gaule bouillait à gros bouillons : c'était le thé.

Ainsi le père avait organisé sa coucousse. J'aurais bien envie de rechercher Torigine de ce mot, mais le danger de paraître pédant me retient. J'en fis à notre chef mon sincère compliment tout en lui tendant un petit verre d'appétit. Il prit bien l'un et avala l'autre d'un trait. Je fus également bien reçu de tous nos hommes qui, eux aussi, avaient en un clin d'œil dressé leur tente en face de la nôtre, coupé le sapin néces-

saire à leur couche et ramassé assez de bois sec pour entretenir le feu toute la nuit entre les deux tentes. Les uns et les autres étaient étendus et fumaient en se reposant et en attendant le souper. Ils devaient être barrasses, car moi qui n'avais pas travaillé, je Tétais; de même aussi leur faim devait être grande car la mienne était cruelle. Néanmoins, je n'en soufflai mot et feignis une stolque indifTérence.

— Vous n3 soupez pas î me dirent mes compagnons dont les mâchoires fesaient merveille.

— Si, répondis-je : mais, vous le voyez, je verse le nectar aux dieux inférieurs de notre Olympe, et je m'oublie assez volontiers dans ce service bienfaisant.

Les dichesy encore un mot dont j'ai fort envie de rétablir l'orthographe et la langue, les diches fumaient d'un thé odorant ; les grillades dorées pétillaient encore dans l'assiette : je pris ma part et je trouvai le tout délicieux. Cependant il commençait à faire noir et le feu de la coucousse éclairait mal notre banquet du soir. M. le Ministre en fit la remarque au majordome Pigeon, tout en le complimentant de sa table.

— C'est vrai, dit ce dernier : mais espérez une minute, je vais allumer le gaz. Nous autres le

feu de la campe nous suiBfit, mais je ôomprends qu'il faut quelque chose de plus aux messieurs de la ville.

11 s'éloigna quelques minutes, et bientôt nous le vîmes revenir avec un magniflque flambeau d'écorce de bouleau. Notre restaurant fut illuminé a giorno^ c'est-à dire que nous y voyons comme en plein midi.

Les engagés de leur côté ne restaient pas inactifs. Le Bemdicite dit, chacun avait pris la position qui lui plaisait, et mangeait sous le pouce à la lueur du feu de la cuisine. Pigeon et le père Aubin ne commencèrent leurs repas qu'après avoir servi les autres.

La flamme du bouleau éclaire d'une étrange lueur le pied des grands arbres, nos deux tentes, et tous ces hommes qui ont pris pour se reposer, causer et fumer, les poses les plus pittoresques. Quelques lignes du tableau se trouvent en pleine lumière, tandis que d'autres se dessinent vaguement dans la masse d'ombres épaisses que nous renvoie la forêt. Les ondes noires de la Mantawa

qui coule à côté reflète notre campement et en achève le fini en lui donnant pour fond la voûte céleste où brillent le croissant argenté de la lune et quelques étoiles.

A part ce bruit intermittent de paroles qui n'ont pas d'écho sous la fouillée des bois, le calme le plus profond règne de toutes parts. De temps à autre, un poisson qui saute ou le cri de la chouette trouble seul ce repos solennel de la nature et tire de sa rêverie profonde l'homme des villes qui se trouve pour la première fois en présence de ce sublime spectacle.

Je ne suis point poète ni n'ai la moindre estime pour cette paresse de l'esprit et des sens qu'on appelle mélancolie : mais, j'avouerai que la grandeur imposante des œuvres de Dieu, aperçue dans un bon moment de l'âme et loin des hommes, émeut délicieusement et ravit tout l'être. On revient à soi de cetle méditation, meilleur qu'on ne l'était, comme si l'on sortait de prier.

J'ai toujours pensé que nos immenses solitudes américaines devaient produire sur l'esprit de l'homme la même et salutaire impression que la vue de l'océan.

Nous ne cessions, mes compagnons et moi, d'admirer la beauté majestueuse de cette première

nuit passée en plein air. Bientôt, cependant, la conversation languit avec notre feu, la plupart des hommes ont déjà ébauché un premier somme, et nous décidons d'en faire autant. Notre missionnaire récite la prière du soir, à laquelle tous répondent, puis on se retire chacun sous sa tente, comme Achille, avec cette différence que nous c'est pour y dormir.

— Ah I Pigeon, que ce lit de branches est bon, et que la chaleur de ton feu pétillant est douce à nos pieds!

Je défie le plus acharné dormeur de se lever tard dans la forêt, comme je dêfle semblablement rhomme le plus éveillé de ne pas s'y coucher tôt. Ce qu'il y a de singulier, c'est que l'habitude s'en prend toute seule. On s'endort de bonne heure et on quitte sa tente de môme, de la façon la plus naturelle du monde. 11 semble qu'il n'en puisse être autrement, ni qu'on ait jamais agi différemment Ainsi donc, lecteur, ne t'étonne point si, après ce simple préambule, je te dis que durant toute notre expédition au pays de la

Mantawa, je me &ufs invariablement couché sur les huit heures et demie du soir, et levé pas plus tard que vers les cinq heures et demie du matin. Or, comme ici la fatigue et l'appétit règlent la longueur des nuits, j'ajouterai que mes nuits n'étaient pas les plus longues. Juge ainsi des honneurs que nous rendions au nocturne et assoupissant Morphée.

Lorsque je sortis de ma tente, Pigeon était sur pied : lui et le père Aubin avaient mis la soupe au feu une grosse heure avant le lever du soleil, et armés chacun d'une diche ou écuelle ils nous attendaient à la porte de liotre gîte pour nous offrir le bouillon du matin. M. Martel y reconnut le goût de la perdrix qu'il avait tuée, M. le Ministre celui du poisson qu'il avait pris, et moi je lui trouvai tous les meilleurs goûts du monde.

Rarement cuisine n3 fut d'ailleurs autant vantée que celle de notre Gilbert Je remarquai tout d'abord l'heureux effet de nos paroles, et je résolus dès ce moment d'entretenir en lui le feu qu'elles allumaient et auquel il se brûlait encore plus qu'à celui qui fesait bouillir sa marmite. On conçoit qu'il n'en fallut pas d'avantage pour me mettre dans ses bonnes grâces.

Notre toilette est bientôt faite au bord de la rivière qui ne permet guère en cet endroit d'y prendre le bain matinal, et nous déjeunons des viandes succulentes dont tout-à l'heure nous avons tant savouré le bouillon. Comme nous manquons de cuillers pour manger la soupe, le père Aubin nous en fabrique de très-ingénieuses avec de l'écorce tendre de bouleau. J'ai précieusement conservé la mienne : ce sera la première pièce du muf^ée que je me propose de fonder en concurrence avec mon excellent ami *** de Jolie tte.

Durant la nuit, l'eau de la Mantawa a monté de plus d'un pied et le courant passe avec rapidité dans les branches des aulnes qu'il plie devant lui.

— Pigeon, quel temps allons-nous avoir aujourd'hui?

— Le même qu'hier. Monsieur. Voyez ces gros bancs de brume qui montent peu à peu au-dessus du bois : c'est un .signe de beau temps.

11 disait vrai, une autre splendide journée se préparait.

Nous levons le camp de bonne heure, nous remettons VEmpereur sur le ventre, on le oharge rapidement et nous partons en chantant.

Je jetai un dernier regard sur ce coin de la farôt que nous avions animé un instant de notre vie et de nos paroles. Les poteaux isolés des deux tentes, la marque distincte du lit de chacun sur ces légers tertres de branches de sapin, ça et là des débris de caisse, de la cendre et un petit filet de fumée bleuâtre qui monte encore en se tordant à travers le feuillage, un gros tronc d'arbre noirci par le feu de notre cuisine, c'est-à-dire quelques ruines, voilà tout ce qui indiquera au chasseur que des hommes ont passé par là. C'est bien l'image de la vie.

Le pays que nous traversons sur notre droite s'étend à perte de vue ; pas la moindre montagne pour en varier la monotonie des lignes. Les plus

belles espèces de bois de haute futaie garnissent les bords de la rivière, et tout nous indique que le sol est de la meilleure qualité.

Le courant devient rapide en divers endroits; ce sont des raidillons, suivant Pigeon. Un cri d'avertissemenL un mot d'élan, et il fait beau de voir notre superbe rabaska franchir ces obstacles comme une flèche.

— * Mes hommes sont tough^ nous dit-il avec orgueil, et avec eux je suis sûr de passer slick n'importe quel raidillon.

Mânes de Gingras, pensais -je involontairement, vous devez frémir d'indignation devant une pareille corruption de la belle langue de Racine.

J'essayai bien de traduire tough et slick à nos gens : mais le mot français ne leur semblait pas dire autant que ces deux expressions de pur saxon, et je me gardai soigneusement de faire la plus petite goutte de mauvais sang pour les convaincre du contraire.

Quand je me détruirais, qu'y pourrais-je faire ?

me dis je. C'est la réaction, ce me semble, qui s'opère à huit siècles de distance. Le français fut jadis imposé aux saxons par la race normande implantée en Angleterre à la suite de Guillaumele-Conquérant, et de cet alliage naquit l'anglais moderne. C'est aujourd'hui le tour de la langue française, du moins sous le ciel de l'Amérique. Je ne prétends point qu'elle doive disparaître dans une fusion impossible et qui me parait contre nature : mais il est triste de voir l'étranger marquer sa trace jusque dans cette partie de l'héritage national. Qu'on se rassure cependant sur la marche du mal ; elle est plus lente qu'on ne le croirait

Son progrès est en raison directe du nombre de canadiens-français qui, par alliance ou par circonstance, deviennent anglais d'habitudes, de mœurs, de société et de langage. Dieu merci ! ceux-là sont l'exception.

Quant à Pigeon, ne craignez rien à cet égard ; il déteste la perfide Albion autant que n'importe quel rhétoricien en veine de patriotisme. Tout Joliette vous le dira: et si lui et ses pareils bredouillent quelques mots d'une si mauvaise langue c'est pour donner de la couleur à leur

parole, et rien de plus.

C'est ainsi que rasisuré sur la libre nationale de Pigeon, je Die laissais voguer sur les belles eaux rouges de la Mantawa, trouvant que les heures coulaient encore plus vite que le courant qui fuyait derriëre notre rabaska. Il fesait le soleil prédit par Augnre-Pigeoiî.

A neuf heures, houis venons nous glisser doucement le long du pied du Portage-de-la- Carabine qui a une bonne demi-lieue de long et qu'il faut franchir le plus rapidement possible afin d'aller coucher ce ^oir an Lac Bourget.

Instruits par rexpérietice 4e la veille, ceux qui n'ont rien à portager lâchent d'allégir encore leur costume, et pour ma part j'enfouis mon revolver au fond de mon sac, m'en remettant à M. Martel du double soin de nous défendre contre les bétes sauvages et de fournir la cuisine du père Aubin. Il eut certainement rempli fe premier rôle, tant le second lui plaisait. En effet, quel plus noble emploi que celui de vôilter sur le ^alut d'un membre du gouvernement, quand même ce dernier ne courrait aucun

danger, ainsi qu'il est arrivé ! Le monde est plein de gens qui sont toujours grêts à sauver leur patrie ; je ne me eacbe pasrq^ue cette pensée entrait pour quelqjue chose dans la décision qui me fit mrunir de mon. arme. Peu s'en est fallu que le contraire arrivât, car j'étais ua tireur encore plus zélé q^'liabUe. M. le Minière vous en dira des nouvelles.

Le' Portaga de larCarabine* est un sol légèrement accidenté qui ne le cède en rien aux terre» jaunes qpe^ noue^ avons rencontrées. Il est parfaitement boisé, et nous- en bénissons le ciel,, car la chaleur est écrasante. Avec cela pas^- la. moindre tourte, ni la plus mince perdrix,

Messire Provost tiont les devantr, suivi de près par M. le Ministre qui fiait preuve d'un jarret d'acier: tous deux, s'entretiennent de colonisation* ou de sujets, non moins graves qu'intéressants. Ils^ font sérieusement et consciencieusement une exploration officielle, calculant les cban<*.e& d'avenir des belles régions de la Mantawa, l'un, l'homme d'Église, au point de vue de la^ population à conserver vertueuse et catholique ; l'autre, l'homme d^Etat, rêvant aux moyens d^y attirer ce vigoureux excédant des

vieilles paroisses gui prend si fatalement le chemin de l'exil et de sa perte.

En vacances, j'aime à flâner, à m'arrôter au moindre rien et à en dire une foule de ceux qui ne se trouvent pas d'ordinaire eur la route. Ce qui fait que je suivais d'assez loin l'Église et l'Etat, et que je trouvais un plaisir infini à ne pas m'entretenir sérieusement avec M. Martel, notre Nemrod d'office. D'un autre côté, je ne m'épargnais pas les pauses, et quand il fait si chaud il semble que la Providence vous offre un siège à tout bout de champ. Nous nous invitions mutuellement, le chasseur et moi, à en profiter, et nous ne nous le fesions par dire deux fois. Nous étions évidemment faits pour nous comprendre. Et puis, les bluets étaient si frais et les framboises si grosses !

Enfin, au bout d'une bonne heure de marche, nous tombons sur un petit brûlé d'où partent des cris de triomphe. Ce sont nos compagnons qui nous appellent ; nous sommes à la tête du rapide ; il'est temps de se reposer. C'est notre vingtième et dernière station.

— D'où venez- vous ? Qu'avez- vous fait ? Etesvous malades ? Avez-vous fait la chasse ? Vous êles-vous couchés en route î Etes-vous montés

dans le faite de tous les arbres pour reconnaître le pays environnant ?

Tel est le feu roulant de paroles qui nous accueille à notre arrivée.

Il y avait^longtempsque nos deux compagnons étaient rendus, car l'un et Pautre étaient installés confortablement, et la pipe qu'ils avaient allumée était quasi fumée. Ils nous parurent môme à la veille d'un somme.

Nous leur expliquâmes que nous avions pris des à-comptes en route, et que nous avions plutôt faim que besoin de nous asseoir.

— Paresse et gourmandise, quelle bonne fortune que de pareils compagnons I En vérité, on ne pouvait mieux tomber. Que sera-ce donc quand il faudra marcher plusieurs jours, sans interruption f

Il fut un temp^, bien loin, hélas ! où j'exerçais le noble métier de proléger la veuve et l'orphelin ; je m'en ressouvins heureusement, et c'est ce qui fit que je portai la parole au nom des accusés,

— Messieurs, dis-je, calmez-vous, car il fait chaud. Quant au reste, nous déclarons à l'unanimité, le chasseur et moi, que nous sommes prêts à marcher plusieurs jours, mais avec interruption. Nous n'avons pas le contrat de la malle

tio

enice la Mantawa et laRenoucbe : c'est pourquoi nous aurons grand soin de nepas nmne^^orfoQdrQ* Daas riûtérêt de la colonisation, nojct» avons résolu de prouver à notre iielmir paii aoti'Q mine qu'on nepâtii point dans les régions; de: la Mantawâ^ MAinjteoaot,. l^saieurs,. nous demandions du pain, et dm fromage en>atteBdani Tar^vée des porteuris. ce qui ne saurait tarder,, après* quoi nous vous proposerons de dîner.

Si javaia eu affaire à uû jury» il es* évident qu^ ma. cause eut été irrévocablementî perdue. Ainsi, par exemple, j'avais laissé en paix la sensibUilé des juges; je ne les avais pas émus par le spectacle, d'une jeune mère- ayant plusieçirs enfants, sur les bras; je ne leur avais pas char touillé la corde patriotique en faveur d'un comr patriote indignement persécuté par de jaloux étrangers; je ne leur avais pas^ soustrait la plus petite* larme : or, c'est avec ces engins humides que njaint avnoat de nos jpursk obtient s^s< acquitements aux assises criminelles. Donc Je le répète^ j'aurais perdu: avec nos deux jug^s, je gagnai, et ma, déclaration, des droits de l'homme, obtint tout le saccès désirable.

LaUl^das: porteurs arriva bientôt, eticoimn^ iUfaliaitidoublerrle portage on fljt.le café. C0 fut

moi qm entrepriH cette tâche dèlictate pour laquelle notre ^oa/i^^rdifiaire me sembteit peu propre. On m'accaîbla d'éloges, ce gui ne laissa pas que de flatter ma vanité. Car Thomme est ainsi fait qu'il aime surtout à ôtre vanté dans lesx^hoses qu'il entend le moins.

Ma besogne proprement dite était d'enregistrer tout te quiB notre expédition offrait de remar. quable ; j'étai« l'htstoriographe du voy^ige. D'où il suit que nous Voyagions en princes, puisque les princes seuls se font accompagner comme te nôtre rétait.

Par une i&dmition toute Naturelle, le lecteur Ta s'empresser de croire que le récit aoluel est le fruit mûr 4e mes 'devoirs officiels, et que je ne îsàs ici que remplir une tibcke qui m'était dévolue dès le princi|H3. C'est une erreur : il y a longtemps que ma t&i6he est finie. Celle-ci n'en eot qu'un éého affaibli, une réminiscence «igrôalde, utile peut^re, mais à coup sûr toute volontaire*

Dans la forêt, sur le bord de la Mantavm, près de la rive sauvage des grands lacs, au pied des

Laurenlides, j'ai écrit notre expédition un peu partout. Quelques coups de hache sur l'arbre le plus près de notre campement me donnaient la page blanche sur laquelle mon crayon ou mon canif mordait avec amour. J'y laissais tantôt un souvenir religieux, tantôt un mot de patriotisme'; j'y marquais le nom nouveau de l'endroit, la date de notre passage, nos noms, ceux de nos engagés, et si ces humbles notes étaient destinées à peu de lecteurs, en revanche nous les lisions nous-mêmes et nous les relisions avec le plus vif intérêt. Et puis, nous étions en collaboration, et M. le Ministre n'était ni le moins heureux, ni le moins juste dans l'expression à choisir- Je l'avoue ici, dussè-je voir mon prestige diminuer d'autant, ou passer pour un vil courtisan, ce qui me déplairait bien davantage.

Or donc, j'étais historiographe : aussitôt le café dégusté avec tous les honneurs possibles, je me mets à ma besogne, et j'écris ce que je ne me rappelle plus en ce moment sur un beau pin qui ombrageait notre table du midi, à la tête du Portage-de-la-Carabine. Mon crayon avait été devancé ; des chasseurs avaient passé, et je lus leurs notes sur des plaques faites au dessus et à côté de la mienne.

Voilà comment se fait le journal et quelle gazette on lit dans ces immenses solitudes. On me croira si l'on veut, mais nulle lecture au monde ne fait autant de plaisir et n'intéresse comme ces mots informes que la sève de l'arbre défend contre les rudes baisers des vents et des orages, et que le voyageur qui passe laisse comme un souhait de bienvenue ou comme un adieu suprême quelquefois au voyageur qui vient après lui.

A deux heures, nous poussons hardiment le

rabaska au large, et à quelque distance de là

nous rencontrons de forts courants que Pigeon

appelle des raidiUons et sur lesquels ses cœurs

font voler le canot. Même terrain varié, même

feuillage, même aspect de pays que plus bas.

C'est toujours beau, car lorsque le sol devient

ingrat, il nous réjouit encore les yeux par ses

accidents, ses horizons ou ses montagnes. La

colonisation est une grande chose, mais les

paysages ont aussi leurs attraits, de sorte que

quand mes sentiments de colonisateur se taisent,

mon enthousiasme d'amateur prend leur place, ce qui fait que je ne suis pas loin d'être en proie à un ravissement perpétuel.

— Allons donc, me dit un des nôtres, quel point d'admiration vous êtes 1 Cessez donc votre optimisme. Si jamais vous parlez de ce que nous avons vu dans notre expédition, vous exciterez la défiance, car vous trouvez tout trop uniformément beau. Comment croire un homme qui ne songe qu'à placer tout le bagage superlatif du dictionnaire de l'Académie quand on l'entend parler d'une chose que lui seul a vue ? Encore une fois, jléfiez- vous de votre enthousiasme.

— Merci du sermon, mais je n'en ferai rien.

Je suis fermement décidé, à propos de la Mantawa, de vivre et de mourir dans l'enthousiasme final. J'ai mille raisons de croire que Talleyrand voulait mettre ses pareils en garde contre euxmêmes lorsqu'il leur disait comme vous venez de me le répéter : Surtout' pas d'enthousiasme. Jamais il n'a voulu appliquer ce mot à la nature.

— Mais on ne vous croira pas; il y en a tant qui ont prôné le contraire avant- vous et nous que l'on admirera peut-être votre goût pour l'églogue et la pastorale ; quant au reste, n'y pensez pas.

— Eh 1 bien, tant pis pour ceux-là. Ils ne méri-

tent pas même de venir voir. Pour moi, je sens un vague désir de me faire pionnier de ce beau pays, tant la vie que je pourrais y mener ressemblerait à celle de Robinson Grusoé dans son lie. C'est pourquoi, je ne suis pas très-loin de désirer qu'un naufrage me jette sur ces plages désertes- Pigeon serait mon Vendredi

— Attention tout le monde, s'écria tout à coup Pigeon de sa plus grosse voix 1 Ensemble et du cœur I

Je me tus sur le champ devant cette nouvelle alarme. Je regardai Pigeon, il était d'un sérieux à tout casser. Presque aussitôt le canot dansa sur d'énormes bouillons qui en se tordant filaient à côté de nous comme une flèche. Par moment, la vague battait violemment le rabaska qui se courbait comme le coursier sous la cravache du maître. Pigeon avait trop présumé de ses forces en voulant remonter sans faire portage un rapide violent mais assez court qui nous barrait le passage. Mes compagnons avaient l'air inquiet ; la conversation était figée sur les lèvres ; quant à moi j'avais peur.

— Courage, fit Pigeon, et nagez dur. Devant de-canot tire à terre un peu pour passer en haut de ces roches. Tiens bon.

On n'entendait que le souffle haletant des dix nageurs qui repoussaient l'onde furieuse sous leurs vigoureux coups d'aviron et ce bruit sourd de l'eau qui franchit un lit d'obstacles cachés.

Un faux mouvement, un seul, et c'en est fait de nous, car on distingue à droite et à gauche des crêtes de roc, et le canot a cessé d'avancer. Le rapide est plus fort que nous. Un instant nous reculons; nous respirons à peine. Cependant nos hommes redoublent de vigueur, ils luttent pour leur vie, et jamais je n'ai rien vu d'effrayant comme ces efforts surhumains pour sortir de l'immobilité. Le canot parait comme enchaîné par une main invisible sur ce torrent qui l'étreint pour l'entraîner avec lui. Quelle terrible an* goisse !

Enfin, un suprême effort nous lance en avant, nous passons en haut des roches, et nous sommes sauvés, grâce à Dieu. Je l'avoue, lecteur, je manquai de courage dans cette conjoncture et me recommandai sincèrement à mon saint patron.

Il se peut que je n'aie pas été le seul à en agir ainsi.

La crue des eaux avait trompé Pigeon, accoutumé à remonter ce rapide à la cordelle ou simplement à l'aviron, et une fois engagé dans le

pied du torrent, il s'était aperçu trop tard qu'il

fesait fausse route.

— Dorénavant, Pigeon, vous me mettrez à terre lorsque vous voudrez tenter pareille aventure, dis-je à notre capitaine.

— Moi aussi, fit tout le monde en chœur.

Je ne m'étais pas trompé ; mon courage avait été à la hauteur de celui de mes compagnons.

Et, cependant, lecteur, combien il serait facile' d'accroître ici l'intérêt de ce modeste récit en nous fesant faire naufrage ! Car rien, à mon avi? ne pose un voyage comme un accident fortement assaisonné de temps à autre. C'est, par exemple, un de nos compagnons qui s'écarte des autres et qui trouve tout à coup un ours qu'il ne cherchait pas et avec lequel il lui faut se battre ; tantôt c'est un précipice béant qui en engloutit un autre, lequel n'échappe à une mort certaine qu'en s'accrochant aux arbres qui croissent sur les flancs de l'abîme ; plus loin c'est la forôt en feu qui trace autour de nous un cercle effrayant de flammes mugissantes qui brûlent et ravagent devant elles, voyageurs et gibier, et ne laisssnt tout juste de vivant que celui qui racontera le désastre ; enfin, c'est un combat avec les Âttikamëgues ou Poissons Mana, anciens maîtres de ces

pays, et dans lequel nous fesons des prodiges de valeur pour conserver nos cheveux, du moins ceux à qui il en reste. Un combat surtout avec des indiens féroces me plairait davantage ; la raison en est que c'est la plus impossible des aventures tragiques qui peuvent nous arriver.

Oui, je ne nvt le cache pas, il me faudrait de ces gros accidents pour piquer Tintérôt: mais, je résiste à la tentation, car si je m'écoutais, j'en raconterais assez pour donner la chaire de poule au lecteur et pour qu'en me lisant il pût dire :

— Tous sont partis, personne n'est revenu :

comment se fait-il donc que lui seul ait échappé avec ses notes à tant de dangers conjurés?

Aussi bien, c'est un modeste et pacifique voyage de colonisation dont il s'agit ici, et nullement de l'expédition de Franklin dans le pôle nord ou du Dr. Livingstone au fin fond de l'Abyssin ie.

— Venez de ce côté, me dit Messire Provost en s'écârtant un peu du sentier du portage allons voir une maison de chantier où j'ai fait

une mission Thiver dernier. Cela nous distraira des émolions que Pigeon nous a données tout à l'heure pendant qne M. le Ministre ira s'assurer plus loin de la qualité du sol. Nous le rejoindrons ensuite.

J'y consentis volontiers, et nous voilà à visiter cette massive construction de billots superposés, jadis si bruyante et si animée, aujourd'hui silencieuse et déserte comme une demeure où la mort aurait tout à coup passé. Âpres avoir tout vu minutieusement, nous rejoignons nos compagnons dans le canot que les hommes ont monté à la cordelle.

Nous fesons encore une bonne heure et demie de navigation lorsque Messire Provost dit à Pigeon :

— Eh 1 bien, Pigeon, reconnaissez-vous ce portage que nous avons là-bas devant nous?

— Si fait, répondit ce dernier, c'est le portage des Trois-Sapins, le dernier que nous avons à faire sur la Mantawa. N'est-ce pas lui ?

— Oui. Voyez, ajoute Messire Provost en s'adressant à nous, cette énorme roche arrêtée en plein rapide sur laquelle ont poussé trois jeunes sapins.

Le soleiL qui va se coucher à l'horizon, m'em^^

pêche de voir les trois sapins en question ; ^mais comme chacun prétend les apercevoir, je ferme les yeux et je crois.

Bientôt, nous touchons au portage qui a tout au plus un arpent et demi de long, et pendant que les hommes vident le rabaska pour la quatrième ou cinquième fois j'ai tout le loisir de considérer le beau pays où nous sommes et la fantaisie de ces trois jeunes sapins siamois dont M. Provost a parlé.

Du portage en montant vers le Sud-ouest aucun accident de montagne ne brise les grandes lignes de Thorizon ; la Mantawa s'éloigne ici des Laurentides et s'enfonce plus franchement dans rûuest, jusqu'à ce que ses derniers rameaux aillent quasi s'humecter dans les sources de la Gatineau. A quelque trente milles plus haut que la Roche des Trois-Sapins, la Mantawa passe au dessus de la tête de la Rivière Rouge, et dans le triangle formé par les Laurentides et ces deux rivières se trouve, dit-ên, l'un des plus beaux bassins de bois francs qui se puissent voir.

Sur la rive gauche du portage le sol me parait plus pauvre, car la forêt ne se compose que de bouleaux et de sapins d^une taille à peu près moyenne. On me dit que c'est un brûlé^ et que

je n'aperçois devant moi que des bois de seconde futaie. C'est possible, car la rire droite est un excellent terrain.

A propos de brûlé, n'est-il pas admirable de voir la leçon que nous donne la nature dans la rotation de ses produits?

Le feu dévaste une forêt de bois francs; il semble, n'est-ce pas, que la terre fera comme nos bons habitants des campagnes, et qu'elle va donner une seconde forêt de bois durs, absolument comme nos compatriotes qui sèment depuis cent ans grain sur grain, sans relâche, sans repos, sans engrais à peine ?

Que ceux qui comme moi l'ont ignoré se détrompent. Jamais la seconde futaie ne ressemble à la première. Là où il y avait des érables, des merisiers, des hêtres et des ormes, il ne pousse maintenant que des espèces dites de bois mou, sapins, épinette, tremble, bouleau, cèdre, etc.

C'est ainsi qu'on s'instruit en voyageant

Me voilà vis-à-vis de la Roche des Trois-Sapins,

ainsi nommée probablement parce qu'il y en a

quatre. Mais le chasseur qui vit ce caprice de la

nature pour la première fois fesait sans doute portage avec son canot sur la tète ; c'est ce qui Tempêcha de vérifier sa première impression. Et pour un chasseur la première impression doit être comme la première idée pour les autres, c'est la bonne.

Je fis part de mes observations à l'iucomparable Pigeon.

— Pardon, Monsieur, me répondit-il ; il n'y a sur la roche que trois sapins, le quatrième est plus petit et ne compte pas.

Cette logique inattendue fil taire toutes mes répugnances et mes critiques, et sur Finscription qu'en fidèle historiographe je gravai sur un gros pin plus penché que les autres au dessus du ragide je n'eus aucun scrupule de dater— PoWa^'c de la Roche-anûo-Tr ois-Sapins.

Nous remontions rapidement la jolie et capricieuse Mantawa depuis quelques minutes, quand nos engagés firent entendre soudain d^ cri^ de joie. Je levai les yeux sur Pigeon ; Pigeon était radieux : il marquait l^e beau fixe-

— Qu'est-ce que c'est? D'où vient cette gaieté ? demandâmes-nous à M. Provost.

— Entre à gauche, Not'Seigneur, reprit Pigeon en s'adressant à son devant-de-canol. Nous sommes dans la rivière Bourget.

En effet, le canot décrit lentement une courbe, et bientôt nous laissons la Mantawa derrière nous. Il est cinq heures et demie du soir. Divers sentiments nous agitent, et ce n'est qu'en récapitulant nos observations des deux jours précédents que noussommesheureuxdu succès d^ cette première étape. Une partie importante de notre voyage se termine ici ; nous nous hâtons de dire adieu à la grasse et belle vallée que nous venons de traverser, à ses forêts vigoureuses, à ses vastes horizons et à ses cascatelles mugissantes.

Il se peut que nous nous rencontrions encore sur le reste d6 notre route un sol aussi générale* ment bon, des forêts aussi riches et des cascades pour le moins aussi mugissantes : mais Timpression que nous en restera ne sera pas la même. Cette région a tellement été décriée et calomniée par l'ignorance ou la légèreté que le voyageur ne peut se défendre d'en admirer les richesses, davantage que s'il n'en eut jamais entendu parler.

Dorénavant, grâce à Dieu ! l'avenir de la Mantawa ne fera Tombr»^ d'un doute ni pour M. le Ministre, ni pour personne de notre expédition.

Des grincheux trouveront peut-être que mes cascatelles mugissantes ne sont pas précisément Tindice d'un pays colon isable ; mais ils sont dans les plus épaisses ténèbres. Ce que j'appelle ici poétiquement — cascatell'^s — est parfaitemant connu des ingénieurs: seulement, ils disent — pouvoirs d'eau — afin de mettre la chose à la portée de toutes les intelligences.

La petite rivière Bourget (en sauvage Passaaquînebess) ou Rivière Cyprès descend sur le versant occidental des Laurentides pour apporter à la Mantawa b tribut des eaux du grand lac du même nom. Elle est très tortueuse, assez étioite et d'une rapidité ordinaire; sa longueur peut avoir de six à sept milles.

Rien de plus enchanteur que la route que nous fesons pour la remonter 1 Le soleil prodigue ses derniers feux sur les flancs arrondis des Lauren-

tides qui s'approchent de nous ; tout l'atmosphère est rempli de cette clarté douce qui donne aux choses des teintes si harmonieuse ; l'air est Iranquille et doux et le firmament qui se mire dans l'eau est pur et serein. 11 nous semble que le ciel et la terre sont ici comme confondus. Les arbres n'ont plus de racines ; il y a la forêt au-dessus de nos têtes et la forêt au fond de l'eau. Tout est lumière en haut et en bas, et je crains de plonger mon aviron tant j'ai peur de déranger l'étoile du soir qui commence à scintiller dans le lit de la rivière.

Oui, lecteur, nous rangions les étoiles pour passer, et il n'y a qu'un instant Pigeon a failli accrocher VEmpereur sur les cornes pointues de la Lune qui en est à son premier quartier.

Cependant, ce splendide coucher du soleil et ce crépuscule ravissant ne sont pas la chose la plus remarquable dont moiî carnet de voyage fasse ici mention : la rivière a changé son cours et remonte tout bonnement vers sa source. Nos hommes préfèrent cela de beaucoup à toute la poésie qui nous enchante ; ils devaient avoir à lutter contre le courant, et voilà que celui-ci, en seigneur hospitalier, leur en épargne la peine et 3e charge seul de ce soin fatigant. Evidemment,

nous étions très-bien reçus par le lac Bourget. Il est vrai qu*uu tel nom oblige.

— Eh 1 bien, et les araourf;ux qui, les yeux levés au plafond, jurent dans les chansons, de ne s'oublier que quand le ruisseau limpide remontera vers sa source, — s'ils étaient ici, comme cela dérangerait leur muse ! observe tout-à-coup un de nos compagnons.

La réflexion est aussi spirituelle que juste, et je m'empresse de la consigner dans Tintérèt de mes jeunes lecteurs qui seraient embarrassés d'annoncer en termes convenables que leur flamme va s'éteindre.

— Mais la cause de ce phénomène étrange ?

d^mandai-je à Pigeon.

^ Je n'en sais rien, Monsieur, me répond-il.

Il se peut cependant que les dernières pluies aient fait déborder assez la Mantawa poiir refouler ses eaux jusque dans le lac où nous allons.

C'était simple comme bon jour, et dans la forme polie de la réponse de mon Pigeon je vis qu'il était de ce sentiment

Mais j'ai dit que je voyageais pour mon agrément d'abord, puis ensuite pour l'utilité que la chose pouvait avoir et pour moi et pour mon prochain i mes demandes ne doivent donc étonner

personne. Puis, je ne vois pas pourquoi je me mettrais Tesprit en frais de réflexions quand Pigeon est là pour y suppléer.

Tout en causant ainsi nous tombons dans le premier lac que M. Provost dit être un marécage, aux eaux basses: nous le traversons en nous dirigeant vers une passe étroite qui me parait complètement fermée par une lie. C'est Tavenue du lac Boui^et, et la nature semble avoir tout disposé pour la magnifique surprise qui attend le voyageur.

Enfin, le canot, qui vole en ce moment sur Tonde, franchi le goulet de la décharge, dépasse rilet et un cri d'admiration jaillit spontanément de toutes les poitrines en présence de la nappe d'eau majestueuse qui se déroule sous nos yeux.

La tôte nue nous entonnons VAve Maris Stella! et il nous est doux de penser qu'un si beau lac porte le nom de notre bien-aimé Premier Pasteur.

La voix des chanteurs vigoureux résonne sur l'eau qui est unie comme une glace et l'écho répète les dernières syllabes de l'hymne pieux.

C'est ainsi que la Religion et la Patrie prenaient possession du grand lac Bourget, le samedi soir huit Septembre 1869.

— Où campons-nous? fit Pigeon en s'adressant à Messire Provost.

— A la Pointe de-la-Groix, répondit ce dernier ; là-bas, nous dit-il, en nous montrant dans le lointain, une petite plage de sable sur laquelle nous distinguons en effet ce signe vénéré de la civilisation. C'est là que le 14 septembre 1864, il y a bien près de quatre ans, je plantai cette croix en compagnie des RR. MM. Brassai d et Caisse.

— J'y étais, ajouta Pigeon par manière d'assentiment.

Le lac a plusieurs milles de long; il est large quoique de forme aplatie et irrégulière, et une ceinture de montagnes le surplombent de tous côté. C'est ce qui fait que la nuit y vient si vite, et que ses bords qui reflètent les cimes dégarnies de lumière sont si sombres au moment où nous entrons.

Comme rien ne saurait donner une idée de cette majestueuse nature des montagnes dans laquelle le détail manque et dont par conséquent

rien n'est petit, je me résigne à clore ici ma description. Le lecteur sait d'ailleurs que lorsqu'un écrivain est à bout d'inspiration il fait comme moi, et assure que les expressions ne sont pas assez fortes pour peindre ce qu'il a vu.

J'ai toujours pensé que cette ruse de guerre ressemblait beaucoup à celle des médecins qui, ne voulant pas avouer l'impuissance de leur art dans certaines maladies, croient s'en tirer l'honneur sauf en prononçant le nom de maladies nerveuses. Tant il est vrai qu'il coûte à l'homme d'avouer sa faiblesse ou son ignorance 1

Mais trêve de réflexions philosophiques : nous sommes arrivés à la Pointe de-la-Croix et nous allons débarquer sur la plage sablonneuse de cette langue de terre qui s'avance au loin dans le lac. Le lieu est parfaitement choisi pour la haute Croix que nos pieux prédécesseurs y ont élevée ; pas un endroit sur le lac d'où elle ne soit aperçue : nous nous découvrons devant elle.

Mes^ire Provost la revoit avec attendrissement. Les vents et la tempête l'ont un peu penchée vers la forêt ; son bois a pris une teinte grise, et nous avons peine à déchiffrer les lettres de l'inscription tombée à ses pieds. Aussi*, notre premier soin à tous deux est-il de travailler à la

redresser; nous la consolidons à sa base par de grosses pierres que nous arrachons au flanc de la montagne, et lorsque notre ouvrage fut terminé, les tentes étaient dressées, le feu du campement projetait ses flammes rouges sur la grève humide, la nuit se fesait.

— Aux armes I dîmes-nous tranquillement à Pigeon qui venait de s'asseoir devant le feu sur un tronc d'arbre renversé.

— Aux armes! répondit-il tout bas avec le même calme, et il se leva.

Nous primes nos fusils, et nous glissant silencieusement hors du camp nous nous avançâmes sur la Pointe, lentement, à la flle les uns les autres et avec précaution, de peur de nous faire mal aux pieds sur les roches.

Personne ne nous avait vus. Le temps était noir ; pas une étoile au ciel et un petit vent froid commençait à soufiler par-dessus les montagnes.

— Feu! dit quelqu'un, et une détonation retentit soudain. L'effet fut terrible : une tempête d'échos foudroyants éclata au-dessus du lac; on eut dit cent coups de tonnerre qui se seraient croisés en se heurtant. Puis, aussitôt, les montagnes répétèrent la détonation dans

plusieurs directions à la fois, et le roulement majestueux de cette grande voix alla s'affaiblissant et unit par s'éteindre loin, bien loin de nous. C'était effrayant et solennel tout ensemble.

xLvn

Le lendemain était dimanche, fête du St. Nom de Marie. Messire Provost, gui avait apporté sa chapelle de missionnaire jusque là, nous annonça que nous aurions le bonheur d'entendre la messe

Il fèsait une splendide journée.

Un peu en avant de notre tente, mais en arrière de la Croix, un superbe pin s'élevait couvrant de ses rameaux touffus et sombres une partie de la pointe : ce fut au pied de ce géant dé la forêt que le prêtre dressa l'autel. Quelques pierres amoncelés, des branches fraîchement coupées servirent de support à la table sainte : un simple crucifix fut adossé à l'arbre, et sur le flanc du canot d'écorce qui se trouvait tout auprès j'aidai à placer l'eau et le vin du saint sacrifice. Puis, lorsque le prêtre eut revêtu ses vêtements sacrés et que tout fut prêt, l'ofBce divin commença.

Nous étions tous à genoux, sur le sable, la tôle nue, et on n'entendait que la voix contenue et suppliante du prêtre qui commençait la magnifique invocation du Judica me Deus

Kirie Eleison! dit le prêtre en élevant la voix. — Kirie Eleison! répond chacun de nous, en courbant son front humilié qu*il relève aussitôt pour entonner dans son âme le chant céleste du Gloria in excelsis Deo !

La gloire de Dieu, la nature la célébrait avec nous, qui étions comme enveloppés dans sa manifestation la plus saisissante

Nous sommes bientôt arrivés au moment le plus solennel des saints mystères. Tout semble faire silence autour de nous. L'oiseau se tait dans la forêt, le lac ne chante plus sa chanson sur la rorhe du rivage que dore le soleil, et les grandes montagnes qui sont les murailles de ce nonveatî temple retiennent le vent derrière leurs cimes gigantesques, pendantque se répètent les paroles suprêmes que le Christ prononça le premier. La prière et Tadoralion sont le sublime privilège de Thomme: la nature ne peut que rendre témoignage, car elle ne saurait prier; mais que Thomme est petit, si Dieu est grand sous celte voûte immense du Ciel, auprès de

grands bois séculaires, sur les bords inconnus de ces vastes amas d'eau, au milieu de ce recueillement profond et mystérieux de la nature

vierge !

Lorsque le prêtre se tourna pour dire Vite Missa est^ il nous trouva agenouillés, et pour ainsi dire encore sous le coup de l'émouvante scène religieuse dont nous venions d'être témoins.

Après le déjeuner, qui fut moins bruyant que de coutume, M. le Ministre partit en canot pour aller se rendre compte des terrains baignés par le lac ; Messire Provost tint conseil avec son Pigeon ; les hommes prirent chacun de leur côté pour deviser et fumer .-quant à moi que ma grandeur attachait au rivage, moins encore que le manque d'un canot, je m'assis philosophiquementsnrlegalelde la grève poursavourer tout à mon aise le panorama que j'avais devant moi.

Ce que je rêvai de temps, je n'en sais rien : mais il parait que mes songts n'étaient pas étourdissants de gaieté puisque j'entendis tout-à-coup dire à mi-voix derrière moi :

— Le pauvre garçon, comme il s'ennuie I

— Qui ose parler ainsi? repris-je indigné en me tournant vers la voix.

— C'est nous, me dirent en riant mes compagnons. En vérité, que faites-vous donc là à regarder ainsi devant vous, les pieds dans le sable, le soleil dans le dos, elles mains dans vos notes ? Ce n'est pas autrement qu'on s'ennuie

— Ou qu'on ennuie les autres? dis-je.

— Non : mais quand on s'ennuie on fait des vers et vous savez......

— Oui, et ces vers le prochain les lit, ce qui revient' au même. Merci. Or, sachez, Honorables Messieurs et Messieurs, que manquant de forces pour gravir le Parnasse à la suite de Routhier ou Lemay, ou de voix pour chanter comme Suite, je préfère la prose pauvre mais honnête au vers gueux et poseur. Je remercie Dieu de ce que, capable de mauvais vers, je n'en aie jamais fait un seul. Si donc la beauté de ce grand spectacle qui nous entoure parle à mon âme comme à la vôtre, ne croyez pas que je songe à mettre mes émotions en bouteilles dans des rimes qui me coûteraient des recherchss infinies. Si j'admire, si comme à vous cette grande nature me transporte et parle à tous les

facultés de moa être, je ne songe qu'à l'écouter et je m'abandonne tout entier aux délicieuses émotions que je ressens.

— Bravo I firent mes compagnons.

Je continuai :

— Cependant, Messieurs Je vous dois l'entière vérité : lorsque vous m'avez surpris, je ne rimais pas, mais je réfléchissais, et mes réflexions étaient de nature à intéresser les deux grands corps de l'Etat ici représentés.'

— Ehl bien, qu'on s'assoie et nous allons vous entendre, dit M. Archambeault qui assistait à mon discours depuis son commencement, espérant qu'à la fin il aurait la parole. En attendant, continua-t-il, voyez. Messieurs, le produit de ma pêche et quel superbe brochet j'ai pris en chemin 1

Nous n'eûmes qu'une voix pour féliciter ce dernier d'avoir mordu à l'appât ministériel, et nous fîmes au père Aubin nos plus instantes recommandations pour qu'il nous le servît à notre diner.

Ayant ainsi satisfait aux égards dûs à notre éminent compagnon de voyage et à nous mômes, je repris le fll de mon discours :

— Je vous parlais donc, Messieurs, des ré-

flexions qui m'occupaient quand vous vîntes me rappeler à moi ; eh 1 bien, voici. Il me semblait qu'une puissante société de colonisation se formait dans notre Province, et que son but était d'établir dans la vallée de la Mantawa une colonie militaire composée des zouaves canadiens qui reviendront au pays après avoir passé quatre ou cinq glorieuses années au service du plus illustre et du plus chéri des souverains de la terre, l'immortel Pie IX, Pape et Roi.

L'exemple ne serait pas nouveau ; tous les jours on voit les grandes nations en agir ainsi à l'égard de leurs troupes fidèles, et les colonies militaires, vous le savez, ont de tout temps été les meilleures et les plus solides. Et sans aller si loin, quels furent les premiers groupes permanents de population dans la Nouvelle France, sinon, les établissements faits par les régiments français de Carignan et Royal-Roussillon sous la conduite de leurs vaillants officiers?

Ces braves soldats, après avoir répandu leur sang pour leur Foi et leur Roi sur tous les champs de bataille de l'Europe, s'en vinrent s'établir paisiblement dans le pays de Canada et faire souche de cette population héroïque dont nous sommes les pâles rejetons.

M'est avis, Messieurs, que nous aurons la gloire de compter, d'ici à trois ou quatre ans, quatre à cinq cents de nos jeunes gens, Télite des meilleurs, qui auront servi ou qui serviront encore la cause de la Papauté ; est-ce que la moitié au moins de ces braves et fiers enfants, fils pour la plupart de cultivateurs, ne seraient pas heureux de trouver à leur retour dans la patrie que leurs compatriotes ont pensé à leur avenir ? Dans quel sang plus noble et plus épuré, dans quelles âmes plus catholiqueset plus nationales pourrions-nous régénérer nos forces et nos convictions qui s'affaiblissent î

Anciens compagnons d'armes, ils continueront de vivre ensemble, ils s'y plairont, s'y marieront et les Laurentides les sépareront toujours de la civilisation, qui, hélas 1 va si vîle dans la vallée du St. Laurent. Ils seront notre corps de réserve dans ces luttes que noire Foi et notre Nationalité ont commencé de soutenir et qui nous coûtent déjà de si douloureuses pertes.

Voilà, Messieurs, quelles étaient mes réflexions en présence de cette grande et vigoureuse nature que nous venons de traverser ensemble.

La conversation roula quelques minutes encore sur ce sujet qui m'avait mordu au cœur si subitement ; puis, nous aidâmes les hommes à défaire les tentes et à plier bagage, car il avait été décidé que nous commencerions sur l'heure de midi le grand portage de dix à douze milles environ que nous avions à faire avant d'atteindre le Lac Archambeault.

Oui, lecteur, je n'exagère pas : dix à douze milles, telle était la longueur de la route que nous allions entreprendre sac-au-dos, par monts et vallées, en nous frayant un chemin dans la forêt vierge.

Nous avions commencé, je crois l'avoir dit, à •devenir sur nos pas, et à traverser de nouveau les montagnes pour revenir.

Afin de figurer mieux la route que nous avons faite dans cette expédition, je prierai le lecteur de se représenter un rectangle, dont le premier côté part de Joliette et finit à Mont- Roberval ; le second ou la base serait formée par la Mantawa; et le troisième côté prendrait naissance au confluent de cette dernière rivière et celle du lac Bourget et viendrait aboutir au Lac Masson, ou si l'on aime mieux à Terrebonne.

Nous avions parcouru les deux premières par-

ties de cette ligure géométrique ; la dernière nous restait à faire et pas la plus aisée. Car ici plus de routes du gouvernement, plus de voitures, plus de canots, pas même de sentier ; c'est de nos jambes seules que nous allons dépendre pour le chemin à faire chaque jour, et les moins enthousiastes de nos hommes comptent trois I)onnes journées de marche en plein bois pour arriver au Lac la Joie.

La chose cependant ne m'effraie pas, peut-être parce que j'ignore ce qu'il va nous en coûter de fatigues et de misères. Dans tous les cas, on me laissa faire le vaillant tant que je voulus ; Pigeon souriait et se rangeait de mon avis ; M. Provost disait que pour des hommes le trajet était possible, et M. le Ministre n'en avait aucun doute

Enfin, après avoir pris une espèce de goûter, nous dîmes adieu au beau lac Bourget, et lui tournant le dos, nous nous enfonçâmes dans la fôrôt.

J'allais faire un oubli, celui de dire la visite que nous avons eue. Et pourtant c'est chose bien rare que de rencontrer des êtres humains

dans ces immenses régions inhabitées, et cela fait tant de plaisir 1 On se trouverait fcice à face avec son plus cruel ennemi qu'on rembr.isserait en Taccablant de mille caresses.

' Cette observation paraîtra sans doute tant soit peu exagérée au lecteur: mais je la transcris ici telle que je la trouve sur mon carnet. A ceux qui ont de cruels ennemis d'en faire rexpérience. Quant à moi qui ne m'en connais guère, je persiste à la croire fondée.

Ainsi, par exemple, bien sûr, que dans le cours ordinaire des choses nous eussions croisé le nommé Joseph Laurent, abénakis, et ses deux fils, sur la lue Notre Dame de Montréal ou sur la rue St. Jean de Québec que ni M. le Ministre ni ses compagnons n'en eussent fait le moindre cas. A trente lieues des tours de Njtre-Dame, c'est différent ; nous les avons reçus comme de vieux amis, et nous nous en sommes séparés de même.

La chose est arrivée de la manière suivante.

Comme nous nous préparions à partir, quel qu'cin dit tout à coup avoir entendu l'écho d'un coup de fusil; puis, bientôt, un autre crut apercevoir dans le lointain, vers le sud-est, un canot qui émergeait de la tête du lac. Tous les

yeux se braquèrent de ce côté. Efiectivement, quelque chose se remuait à cette distance, sans que personne put rien distinguer de précis d'abord. Mais au bout de cinq minutes le doute n'était plus permis, un canot monté par trois hommes se dirigeait sur nous, et un moment après nous serrions la main de MM. Laurent, père et fils. Ces sauvages, partis depuis quinze jours de St. François, montaient par la rivière de l'Assomption vers leurs terres de chasse pour ne revenir qu'à la fin du mois de novembre. Ils allaient comme cela jusque dans le haut de la rivière du Poste et comptaient se rendre chez les Tètes-de-Boule.

M. le Ministre causa gibier avec eux et leur acheta même d'avance quelques fourrures précieuses. Je ne sais si ces peaux-rouges connaissaient le proverbe des faces pâles, — ne pas vendre la peau de la bêle Qvant de ravoir tuée — ; mais ils n'hésitèrent pas, et en cela ne firent, ce me semble, rien que de très- raisonnable. D'où j'en conclus que non seulement les règles, mais encore les proverbes souffrent des exceptions. Ce que c'est que voyager en comparant les civilisa, tiens 1

J'écoutai la conversation entre les indiens et

leurs frères, les visages blêmes, tant qu'elle ne roula que sur le beau temps, le castor, la loutre, le vison et le rat musqué : du moment que je la vis dégénérer en affaire, je m'attachai aux plus jeunes des abénakis et les priai de m'apprendre des mots de leur langue, par exemple le nom de chien. J'a^^ais Clou près de moi.

— Alamous^ me répondirent-ils.

Je leur en demandai d'autres qu'ils s'empresrent de me traduire, et cette leçon de langue sauvage prise sur la grève du lac Bourget aurait pu durer quelque temps si on n'eut donné le signal du départ.

C'est dommage ; car j'aurais couvert de mots abénakis les feuillets de mon carnet, et comme j'aurais pu intéresser mon lecteur en faisant ici parade d'érudition ! Au premier tronc d'arbre qu'il me fallut enjamber je m'y installai tranquillement et tirai mon crayon pour ne pas laisser perdre mes mots sauvages : ma mémoire n'en avait retenu qu'un seul, celui de chien.

J'eus beau réfléchir, rien nç vint : découragé, je remis mon papier au sac, et me levai pour rejoindre mes compagnons qui ne voulurent jamais croire que je ne m'étais pas assis par paresse. Ils étaient déjà loin, et durent m'attendre.

— Et le rabaska, qu'en fitos-vousT me dira quelqu'un de ces lecteurs avides qui ne laissent rien perdre.

— ^Hélas 1 nous avions dû le quitter partir à la garde de ses quatre hommes, et répéter bon gré mal gré la scène des adieux de Fontainebleau. Notre rabaska, vous le savez, s'appelait LEmpereur,

Je le vois encore filer sur le grand lac, la pince tournée vers la Manlawa, et rapide comme l'allouettequi dans sa course effleure à peine la crête des vagues. Notre ancien devant-de-canot est debout au gouvernail, et on entend les avirons tomber drus et en cadence sous le gai refrain de la chanson sonore. Cependant, les voix s'éloignent, le canot devient plus petit; puis, tout à coup le point flottant s'enfonce derrière une lie et tout disparaît. Le vent nous apporte encore une bribe de refrain ; c'est l'adieu suprême

C'était un beau canot que ^Empereur et de fiers hommes que nos canotiers 1

— Rabaska^ me disait un jour un saint missionnaire du Nord-Ouest, signifie dans les pays de là haut l'acte le plus extraordinaire de vigueur qu'un homme peut faire. Le mot est une corruption A'Athahaska^ rivière sur laquelle se trouva pendant longtemps le dernier poste de la Cie. de la Baie d'Hudson. Ce n'était pas tous les engagés qui pouvaient se rendre jusque là ni tous les canots, et ceux qui en revenaient portaient le plumet. Aussi, le mot est-il devenu synonime de supériorité incontestable, dans la langue des métis. — «Faire quelque chose en rabaska, » c'est tout dire, et un canot, pour s'ap peler rabaska, requiert certaines proportions de force et de solidité qui le rendent capable du plus long comme du plus laborieux voyage.

Après tout, ce superlatif, tout sauvage qu'il est, me semble préférable aux tough et aux slick de Maître Pigeon.

LU

A la veille de raconter notre traverse de dix milles, je me sens embarassé, car si la vérité a des droits lé silence a aussi les siens.

Voici par exemple la question que je me fais : dois-je traîner le lecteur tout le temps à notre suite, le faire arrêter à toutes nos haltes, le rendre témoin de toutes nos fatigues, et lui communiquer les moindres incident» de cette course de deux jours et demi dans les forêts vierges des Laurentides?

Non, je n'oserai ; car s'il allait la trouver aussi longue qu'elle nous a paru 1 S'il allait l'appeler la Retraite des dix milles 1

C'est pourquoi, me rappelant cette maxime des Arabes, que la parole est d'argent et le silence d'or, je vais tâcher d'économiser autant que possible sur l'argent, et ra<îonter un peu à vol d'oiseau celle partie de notre expédition. Je ferai comme ces voyageurs qui bornent leurs impreswons de voyage à noter qu'ils sont partis de tel endroit le malin, qu'ils sont arrivés le soir à tel

autre et qu'ils sont descendus loger à tel hôteL

Cest sans prétentions comme littérature, mais c'est exact comme un livre de compte.

Donc, il était midi quand le dernier d'entre nous disparut derrière les autres dans la forêt. La chaleur était écrasante et le bois très-épais, le tout compliqué de montées et de descentes. Qu'on juge du plaisir que nous y primes. Pour me donner du courage, je me bâtis ce raisonnement que nos haltes seraient fréquentes et nos journées courtes. En cela, je me trompais : Titénéraire était tracé ; en deux jours et demi nous devions être au Lac la Joie. C'est à dire que nous avions deux milles à faire dans l'après-midi du dimanche, quatre milles le lundi et les quatre derniers milles le mardi.

J'ai toujours pensé, et c'est ma conviction encore aujourd'hui quand j'y songe, que ces dix milles étaient quinze milles, et que si Pigeon avait pris un chiffre pour l'autre, c'est qu'il lui en répugnait de nous effrayer.

Les commencements allèrent bien ; nous suivîmes d'abord un chemin de chantier qui vint nous mener juste sur le bord d'un joli lac de six milles de long, direction Est et Ouest, et qui se jette dans le lac Bourget. Mes compagnons voulurent bien, pour m'encourager sans doute,

l'appeler Lac Royal^ et afin que personne n'en ignorât je gravai la chose sur un énorme pin blanc. Comme cela je suis sur de passer à la postérité sur les ailes de la géographie de mon pays.

Notre halte du soir ne se fit qu'à sept heures et demie au milieu d'une savane. Un petit ruisseau coulait auprès, et d'énormes bouleaux nous promettaient l'écorce nécessaire pour défendre noscouches rustiques contre l'humidité de la terre.

Je ne dirai pas que j'étais fatigué; le mot n'est pas assez fort. De fait, nous avions poussé une bauche de sept heures à travers les arbres, les renversis, les bas-fonds et les montagnes.

— Pour un premier coup, ça n'est pas manchot, disait Pigeon en train de gommer nos bottes.

Il avait raison ; nous avions fait preuve d'une vigueur et d'une volonté peu communes, moi comme les autres.

Je m'endormis en me promettant de me reposer le lendemain.

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