‹ La vallée de la Mantawa: recit de voyageChapitre 3 sur 3 · BIENVENUS · texte numérisé non relu

BIENVENUS

Les colons reconnaissants.

Tout le village était en fête, et j'eus à peine le temps de jeter un coup d'oeil sur le ravissant panorama qui nous entourait que l'honorable M. Edouard Masson était au milieu de nous, nous accueillant avec empressement, et nous forçant d'accepter la gracieuse et franche hospitalité que Madame Masson nous fesait offrir.

Juste ciel! dans quel état nous nous trouvions pour paraître devant le beau sexe !

11 est vrai que c'était la piemière fois que Madame Masson recevait des visiteurs lui arrivant en droite ligne de la Baie d'Hudson, et elle eut l'amabilité de nous dire qu'après tout notre costume était très-original et nous allait à merveille. Malgré ce compliment, chacun profita du premier moment disponible pour, faire peau neuve. Les barbes de quinze jours disparurent sous le razoir; les cheveux renouèrent connaissance avec le peigne ; la garde-robe et les tiroirs de notre hôte furent mis à sac par plus d'un ;

d'élégantes bottes vernies remplacèrent les grosses bottes sauvages : bref, le soir quand nous nous mimes à table, j'avais, pour ma part, Tair d'un censitaire endimanché.

Dirai-je ici toutes les marques de bonté, toute l'exquise politesse, toutes les milles prévenances délicates dont nous fûmes l'objet sous le toit si gai et si hospitalier de Nf. Masson ? Ma foi, non. Je risquerais de chanter sur un air trop connu, et de paraître étonné d'un fait passé en coutume. Rengainons donc le compliment, et paulo majora canamus.

Le village de Ste. Marguerite est cocjuettement assis au fond de la vallée où la grande route vient croiser la décharge du lac Masson. Avec ses quarante-trois maisons, son beau moulin, son pont, sa chapelle et ce joli manoir qui domine les grandes pièces d'eau que la nature y a creusés d'une main capricieuse, c'est le plus charmant endroit qu'on puisse rêver. 11 n'y a qu'un homme de goût pour avoir su si bien choisir et coordonner.

Ce fut au mois d'octobre 1863 que M. Masson vint s'arrêter au milieu de cette nature si belle des Laurentides pour y marquer le premier arbre à abattre et diriger vigoureusement la colonisation de toutWexford. Placé au centre du canton sinon sur les meilleures terres, ce premier groupe attira bientôt à lui les colons du dehors qui s'établirent de proche en proche encouragés par l'exemple et l'aide efficace de M. Masson. La population s'élevait d'après la dernière liste à cent cinq électeurs ; elle est aujourd'hui de cent cinquante, et tient la clé des futures élections du comté de Terrebonne.

Un curé réside depuis trois ans à Ste. Marguerite, et pour savoir ce que peut le prêtre intelligent et zélé dans l'œuvre de la colonisation, il faut entendre l'éloge de Messire Casaubon fait par l'honorable M. Masson. L'union, la paix et la concorde régnent au sein de la colonie, qui prospère et s'accroît tous les jours de nouveaux venus. M. le Curé nous a dit qu'il voulait faire tirer l'hiver prochain tout le bois nécessaire à une église de plus de cent pieds de long qui remplacera la chapelle devenue trop petite.

De fait, la colonisation se porte rapidement et du côté de Ste. Adèle et sur le chemin de I9,

Mantawa où les terres sont de la plus riche qualité.

Le village compte deux ou trois magasins, un boulanger, un menuisier, un charpentier, un forgeron .outre un hôtel assez décent. L'activité y deviendra encore plus grande quand le chemin des Lafons sera ouvert aux gens de Chertsey, ce qui doit être fait à l'heure qu'il est.

Le moulin, très-solidement bâti, est à scie et i. farine ; il comprend deux ou trois moulanges.

C'est là que M. Masson tient son bureau d'affaires, et que le lendemain de notre arrivée, le Maire de la paroisse accompagné de tous les chefs de famille, vint complimenter l'honorable M. ArchambeauU sur son heureux retour d'un voyage pénible fait exclusivement dans les intérêts les plus chers du pays.

L'adresse était signée de plus de cent vingt noms dont voici les principaux : Messire Casaubon. Curé, l'honorable M. Edouard Masson, MM. ce. La jeunesse, Maire, D. Chartier, G. Leroux, Hyac. Charlebois, Louis Lacas, B, Deslauriers, Isidore Legault, Jacques Léonard, G. Legault, E. Lajeunesse, G. Nadon, F. Laçasse, L. Forget, X. Monet, D. Chartier, M. Gauthier, H. Marier, J.-B. Rouleau, H. Laviolette, etc., etc.

M» le Ministre fut très-heureux dans la réponse qu'il fit à l'adresse de ces braves colons, et leur don;ia des conseils et des éloges les plus propres à les encourager dans leur vie nouvelle.

M. E. Masson prit ensuite la parole et remercia M. Ârchambeault de sa visite et des actes nombreux par lesquels le gouvernement prouvait au pays sa volonté sincère de travailler à la question si vitale de la colonisation, et en particulier du zèle infatigable qu'y mettait l'honorable Ministre des Travaux Publics.

Messire Provost dit aussi quelques mots dans le même sens, après quoi la conversation devint générale.

Comme je n'avais rien à dire, je remarquai i mon aise le respect et l'attachement que tout ce monde portait à notre hôte, M. Masson. Ils le regardaient comme leur chef et leur maître ; s'il parlait, aussitôt tous se taisaient, et personne n'ouvrait un avis différent. J'en demandai la raison à un colon qui était venu s'asseoir près de moi, et qui, me prenant pour un avocat, était à m'exposer comme quoi

— M. Masson, répondit-il tout abasourdi de la question, mais c'est tout clair qu'on l'aime et qu'on le respecte ; car il n'y a pas un seul d'entre

nous qui ne lui doive des bienfaits. C'est lui qu'est le maître ; il a tout commencé ce que vous avez vu, et même aujourd'hui que deviendrait-on sans lui? Et sa bonne dame, donc, si charitable, si

Et voilà mon homme à entonner la louange de Madame Masson : c'était une conversation privée, le lecteur trouvera bon que je m'arrête

Heureux, me disais-je en revenant au Castel, heureux les hommes qui, comme notre hôte, ont les capitaux pour réaliser les grandes œuvres publiques dont leur âme généreuse leur fournil le dessein ! Faire usage d'une belle fortune pour attacher son nom à de tels travaux et en léguer la gloire durable à ses enfants, n'est-ce pas le plus noble et la meilleure des ambitions?

Pendant notre visite à la chapelle, à M le Curé et au village, la pluie s'était mise à tomber. H paraît que nous devions finir notre voyagj comme nous l'avions commencé. Nous nous hâtons de rentrer pour nous préparer à partir*

Quoiqu'il nous en coulât, et surtout à moi, de quitter un toit aussi charmant, notre parti est pris, nous disons adieux à nos hôtes, et surtout au fils aîné de la maison, jeune homme plein de cœur et d'intelligence .qui venait d'annoncer à son père et à sa mère sa résolution d'aller à Rome offrir au Saint Père son sang et sa vie pour sa cause. Plusieurs d'entre nous ne devaient plus le revoir avant son départ pour la sainte et illustre croisade.

Au moment de monter en voiture, nous eûmes aussi à nous séparer de notre brave Pigeon et de ses engagés qui allaient se mettre en route. Se n'exagère rien en disant que ce fut avec une peine véritable que je serrai la main de ces hommes estimables dont nous avions appris à connaître le dévouement infatigable et le caractère loyal et décidé.

Pigeon ne voulut pas me dire adieu, mais au revoir à l'an prochain.

M. Masson et son fils nous accompagnèrent une certaine distance, puis on échangea de nouveaux adieux, et un pli de terrain les déroba bientôt à nos yeux.

Nous descendions droit sur Terrebonne par une pluie qui tombait menue et avec des chevaux

qui ne se souciaient guère ni du temps ni des voyageurs qu'ils traînaient. Ils se hâtaieût lentement.

J'abrège le récit de cette immense glissade de plus de cinquante milles que nous fîmes sur cette pente, détrempée par l'eau du ciel, qui commença ^u faite de la montagne du quatrième rang de Wexford et se termina à la porte du presbytère de St. Henri de Mascouche. Qu'il me sufBse dédire que nous arrivâmes parfaitement imbibés, et en pleia cœur d'une nuit noire, à une heure et demie du matin.

M'est avis qu'il eut mieux valu pour nous rester un jour de plus au foyer si hospitalier du Seigneur de Ste. Marguerite. Mais comme nous sommes rendus, à quoi boa cette réflexion î

Mon voyage, lecteur, finit ici et mon récit de même.

Je viens de me séparer de mes trois compagnons dont j'emporte le plus agréable souvenir possible : que me reste-t-il à faire, sinon de sou-

hailer que le léger intérêt de ce récit tourne tout entier au profit de la colonisation de mon pays. Il y a quelque chose de plus beau que cette grande nature dont nous avons foulé le sol vierge, c'est rhomme qui en prend possession comme un roi de son héritage, qui Thabite, y bâtit son foyer domestique et en élève avec confiance les tiges et les fruits vers son créateur.

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