‹ La vassale; pièce en quatre actesChapitre 15 sur 20 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

MADAME GERBOY. LOUISE.

MADAME GERBOY.

Comment, vous n'êtes pas prête'?

LOUISE

Non.

Elle passe ses mains sur la figure, comme pour chasser ses pensées.

MADAME GERBOY.

11 est déjà tard...

LOUISE

Je n'ai plus envie d'aller à cette vente.

MADAME GERBOY.

Vous êtes soulTrante ?

LOUISE

Un peu.

MADAME GERBOY.

Jo vais donc vous laisser.

LOUISE, avec supplication.

Non, non... attendez... Ne me laissez pas seule...

Elle s'assoit, et regarde devant elle, silencieuse. MADAME GERBOY.

Mais, qu'avez-vous?

LOUISE, comme se parinnt à elle-mc'mc.

Je passe en revue toutes les femmes que je connais.., Je chen-he celles qui m'aiment.

C'est curieux, quand on ;i besoin d'un visage ami, comme toutes les figures vous apparaissent grimaçantes, ou indifférentes, ou hypocrites... fausses!... Il me semble que toutes les femmes me haïssent !

MADA^rE GERBOY.

C'est à moi que vous dites cela?

LOUISE, avec une amitié câline.

Ktes-vous mon amie, vous?

:\rADAME GERBOY.

Oh!

Vous ne m'aimiez pas, lorsque j'ai épousé Henri... Vous aviez voulu le marier à une autre.

MADAME GERBOY.

Il no VOUS connaissait pas encore, à celle époque.

LOUISE

C'est vrai... Mais, plus lard, vous êtes intervenue dans nos querelles de ménage...

Vous me donniez tous les torts...

MADAME GERBOY.

.le vous donnais surtout des conseils.

LOUISE

Oui. Vous me disiez : « Pliez, pliez, ma petite. L'homme, si intraitable ([u'il soit, est toujours la conquête de la femme habile. »

MADAME GERBOY.

Je le redis encore.

LOUISE

Je n'ai pas d'habileté, moi !.,. Devant l'injuste, je me révolte!

MADAME GERBOY.

Cela ne vous a pas réussi.

LOUISE

J'ai donc rendu Henri bien malheureux?

MADAME GERBOY, se rlégageant et voulant rompre la conversation.

Oh!... Je ne m'occupe plus de votre intérieur depuis lon;j;'temps, vous le savez...

LOUISE

Parce qu'il n'y a plus rien à faire et qu'il est trop tard, n'est-ce pas?

MADAME GERBOY, dissimulant son trouble.

Trop tard?... Mais... mais il n'est jamais trop tard.

LOUISE, avec espoir.

Vous le croyez?

MADAME GERBOY, avec embarras.

Je le crois.

LOUISE

Alors, aidez-moi... je vous en prie...

MADAME GERBOY.

A quoi?

LOUISE

Henri a une maîtresse, — je no s.iis pas qui et je ne tiens pas à le savoir. — Mais, qu'il me revienne, cela vaut mieux... cela vaut mieux... pour lui, pour moi. On ne sait plus où l'on va... Secourez-moi, je vous en supplie... Henri vous doit tout... Sa situation, c'est M. r.eihoy qui la lui a faite... Vous,

VOUS l'avez formé, voiisravez ruçu chez vous à sa sortie de l'Ecole: vous l'avez protégé, adoplù, pour ainsi dire; vous lui avez tout enseigné, les petites diplomaties de la vie, le tact de la conduite, l'à-propos, les usages... Il vous est reconnaissant. Il vous admire, parce que vous êtes belle et que vous avez été bonne. Il vous écoulera, vous obéira... Parlez-lui, ramenez-le moi.

MADAME GEKJ30Y.

Etes-vous sûre, d'abord, qu'il vous trompe?

LOUISE

Oui... Maubret...

MADAME GKRBOY.

Maubret?... C'est lui (|ui vous a rapporté I...

LOUISE. '

C'est lui.

MADAME GEKBOY.

Monsieur Maubret peut avoir un intérêt à calomnier. On sait qu'il n'emploie pas toujours (les moyens très délicats. Il vous a menti, voilà tout. Je ne crois pas qu'Henri...

Et moi, je suis sûre... Longtemps, j'ai été aveugle, non par confiance, mais parce que je voulais l'être... Mes yeux s'ouvrent, à présent : des choses me reviennent... D'ailleurs, cela devait finir ainsi... L'avenir m'efîraiel Encore une fois, je vous en prie, aidez-moi.

Klle lui prend les mains.

MADAME GERBOY.

J'ai pu, dans le temps, alors que vous auriez du m'écouter, vous donner des conseils, de liMume à femme. Mais, mainicnant, ([ue

faire? que dire?... Parler à llciiii... Le sujet est scabreux... d'un mot, il me fermera la bouche.

LOUISE

Vous refusez?

MADAME GERBOY, avec netteté.

Je ne refuse pas; mais ce que vous mo demandez est impossible.

LOUISE

Impossible?... Pourquoi impossible?...

-Mais, peut-être, la connaissez-vous, cette femme?

MADAME GERBOY, avec iiidlITérence.

Je ne la connais pas. Même, je vous le répète, je ne crois pas qu'elle existe ailleurs que dans l'imagination ingénieuse et intéressée de monsieur Maubret... Pourtant, ad-

mettons la calomnie comme vérité. Je connais Henri; il n'est pas homme à se laisser surprendre par une amourette de boudoir ou une intrigue de salon. S'il a une maîtresse, c'est qu'il l'aime; et s'il l'aime, c'est qu'elle est digne do son amour. Elle l'aime^ elle aussi. (".(•'le femme, que j'ignore, que je suppose plutôt, je la devine par le choix qu'en a fait Henri. Elle l'a vu torture dans son ménage, désemparé, triste, ne sachant où porter sa li'iidresse; elle l'a vu souffrir, car vous l'avez fait souffrir, Louise... — Moi aussi, je l'ai vu, et combien de fois! pâle, muet, les lèvres serrées sur des confidences qu'il taisait par égard pour vous. ,. Un jour, il a éclaté en sanglots et il m'a tout dit. — Eh bien! il se sera peut-être trouvé une femme à qui le cœur a saigné devant cette douleur. Elle aura compris qu'il n'était pas juste que cet homme fût

à co point misérable, qu'il n'avait jamais reçu d'amour et qu'il en demandait. Elle lui on a donné... Oh! je vous jure (ju'à l'heiiie actuelle, cette femme aime cet homme!... Elle l'adore !,..

LOUISE, avec éclat.

Vous la connaissez !

MADAMl'] GERBOY, sèche et impatiente.

Non. Encore une fois non^ je ne la connais pas. Seulement, je veux dire qu'il est inutile que je parle à Henri... Cette femme ne le rendra pas.

Oh! vous venez d'avoir la physionomie d'Ifenri... C'était son expression, le pli de s i lèvre, son regard, son accent, presque sa voix!... (précisant ses suupcoias.) ccla arrive, quand on se voit souvent.

MADAME GERBOY, avec hauteur.

Devenez-vous visionnaire ?

LOUISE

Cette nuit... chez vous, dans la serre, un homme et une femme sont entrés... Ils se sont crus seuls...

Elle dévisage madame Gerboy.

MADAME GEEBOY5 décontenancée, mais ironique.

Eh bien?...

LOUISE

Vous me regardez ; vous faites celle qui ne comprend pas. Vous ne baissez pas les yeux, vous demeurez hautaine et fière... Mais vous êtes terriblement pâle ; vos lèvres blanchissent ; au fond de vus yeux, (juel({ue chose tremble...

MADAME GERBOY.

Je n'ai rien à répondre.

C'est vous! C'est vousl... C'est vous!... Allez-vous en.

Les deux femmes se défient du regard, puis madame Gerboy sort, vivement, hautaine.

MADAME GERBOY, sur la porte.

Adieu.

LOUISE, seule, après un silence, et se redressant de toute son énergie.

Maubret se trompe... Je serai forte et j'agirai.

Rideau.

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