‹ La végétation de la Bretagne: Étudiée dans ses rapports avec l'atmosphère et avec le solChapitre 17 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Relations du degré de sécheresse ou d'humidité du sol avec la formation des stations de plantes et le développement de certaines espèces végétales.

On appelle station de plantes un certain groupement, sur un espace déterminé, d'espèces qui ne croissent que là ou sur tel autre espace présentant des conditions biologiques semblables. Bois, landes, marais tourbeux, prés, voilà autant de stations qui se sont formées sous l'influence de la nature et du degré d'humidité du sol.

Trois stations sont éminemment caractéristiques au point de vue spécial qui nous occupe : les landes, les bois, les marais.

À. LaANpes. — Une large extension des landes constitue un signe grâce auquel on peut présumer une grandé sécheresse du sol. Les pentes de nos montagnes de la Cornouaille, du Léon, du Trécorrois, du pays de Penthièvre, de vastes plaines dans le Morbihan, sont couvertes de ces landes qui pendant l’été seraient rôties par le soleil n’était la résistance extraordinaire des BUS qui les composent.

Les deux Ulex europæus et nanus y sont les espèces les plus répandues. Ils s’y mélangent ou s’y remplacent selon les localités; Agrostis setacea, A. canina, Molinia

cærulea, Erica cinerea, E. ciharis, Calluna vulgaris consti-

HÉRREN

tuent ensuite les plantes les plus communes de cette station dont l’aspect est d’ailleurs trop connu pour que jy insiste longuement.

B. Bois. — Qu'il s'agisse de futaies d’arbres à feuilles caduques ou de bois taillis, la présence de cette station nous révèle d'ordinaire une humidité assez grande du sol qu’elle recouvre. Ceci n’a rien d'étonnant : les bois d’essences à feuilles caduques (chène, hêtre, bouleau et surtout tremble et saule) se sont constitués naturellement dans des terrains assez humides; l'été, l'ombre donnée par les feuilles protège le sol contre l’évaporation. Il est vrai que la transpiration lui enlève indirectement une certaine quantité d’eau, mais il faut tenir compte.de l'épaisseur de l’humus formé au cours des siècles. Il faut tenir compte aussi de la nature imperméable des roches où des terrains sur lesquels repose cette couche d’humus : alors on verra qu'il y a, dans la profondeur du sol des bois, une forte réserve d'humidité et c’est ainsi que s’expliquera la persistance pendant l’été des marais de nos bois et de nos forêts et des ruisseaux qui y prennent naissance.

C. Marais. — Ils sont de deux sortes; les uns, encombrés de Sphagnum; les autres, simplement herbeux, renfermant surtout : de grandes Graminées, Phragmites communis, Glyceria spectabihs ; des Joncées, Juncus effusus, J. conglomeratus; des Cyperacées, Carer riparia, C. ampullacea, C. vesicaria, C. pseudo-cyperus, et toute une série d’autres phanérogames: Alisma Plantago, Scutellaria galericulata, Sparganium ramosum, des Salix,

CLOMCLC-

EE

Les marais de ce deuxième groupe résultent le plus souvent d’une transformation naturelle subie lentement par les marais à Sphagnum. C'est une des phases de l’évolution du marais tourbeux vers la station « prés humides ». Nous verrons plus loin quel intérêt s'attache à la distinction de ces deux catégories de marais.

Les marais tourbeux à Sphagnum s’établissent dans les dépressions des landes, des bruyères, des bois. On. y voit pulluler des Sphagnum d'espèces variées qui servent de substratum à un certain nombre de phanérogames.£En Bretagne, on y remarque surtout: Erica Tetralix, Pinguicula lusitanica, Narthecium ossifraqum, Drosera rotundifolia, D. intermedia, Eriophorum anqushfolium, Molhnia cærulea.

L’Erica Tetralix couronne, en général, le sommet de petits monticules formés par les Sphagnum; tous ces Sphaignes qui vivent la base dans l'eau naissent, s’allongent, meurent, se succèdent, s’amoncellent et font monter peu à peu le niveau de la tourbière. En même temps, dans les couches profondes de cette masse végétale se forme la tourbe, combustible du pauvre, si largement exploité dans la vaste tourbière de Saint-Michel, en Finistère, et ailleurs.

Le cultivateur peut profiter de cette surélévation du | niveau de la tourbière pour la dessécher, si possible, par un drainage approprié, mais il peut se faire que le desséchement s'opère de lui-même, progressivement. Sur plus d’un point de la Bretagne on voit ainsi s’opérer la transformation des marais tourbeux à Sphagnum en ma-

rais herbeux, puis en prairies. Ce mouvement peut être

es suivi actuellement dans les grands marais de l'Erdre, en Loire-Inférieure (1), dans les tourbières du Mont Saint- Michel, du Ménez-C'hom et du Ménez-C'herque, en Finistère. ; .. Les marais tourbeux à Sphagnum, inondés l'hiver, conservent toute l’année une grande humidité. Il est probable qu’à leur voisinage se passe également toute l’année un phénomène qui mérite toute notre attention. Les Sphagnum paraissent, en effet, doués d’une transpiration très intense et très rapide. On comprend facilement que, plongeant largement dans l’eau, ces touffes compactes, pullulantes, puissent absorber continuellement ce liquide et le rejeter dans l'atmosphère sous forme de vapeur d’eau. Il ne faut pas s'exagérer l'influence de ce tapis mobile sur l’état hygrométrique de Pair ambiant, mais il est certain qu’elle n’est pas non plus à négliger. Je ferme cette parenthèse en faisant remarquer que dans les marais herbeux sans Sphagnum, les chaleurs de l’été amèneront un desséchement notable, parfois presque complet, feront tarir toute source d’évaporation. Quoi qu'il en soit, la présence des plantes, Sphagnum et phanérogames, citées ci-dessus, à propos des marais tourbeux, indique un état d'humidité au moins temporaire du sol sur lequel reposent ces végétaux.

D. PLANTES ISOLÉES, MAIS CARACTÉRISTIQUES. — L'on

n’a pas toujours à sa disposition, pour diagnostiquer le

(a) Cf: Tr Livon. Flore de l'Ouest de la France, 5° édition, introduc-

tion, p. Lxx.

degré de sécheresse où d'humidité du sous-sol, de vastes stations comme les landes des Montagnes-Noires et d'Aré, des tourbières comme celles de Saint-Michel, des forêts comme celles de Paimpont, Rennes, Cranou, Huelgoat, etc... Il faut, parfois, se contenter de témoins plus modestes, mais non moins précieux. On a vu, dans la première partie de ce mémoire, que certaines plantes pouvaient servir à caractériser les deux régions en lesquelles se divise la Bretage au point de vue de l’état hygrométrique de l'air. La végétation des plantes xérophyles et celle des plantes kygrophales ne sera pas moins influencée par l'humidité du sol. Que telle de ces plantes trouve en un point limité d’excellentes conditions biologiques et elle se développera à merveille.

Prenons un exemple. On sait combien les Sphagnum, les Salix,les Scirpus aiment les endroits humides, le bord des eaux. Eh bien! plus d’une fois il arrive au botaniste de trouver, pendant l'été, au milieu des landes arides de l’intérieur de la Bretagne jusque sur les pentes des montagnes, de petites colonies de Sphagnum rigidum et de S. Pylæi(r); n’y at-il pas là un indice de l'humidité du sous-sol, au moins pendant la mauvaise saison ?

Pourquoi également, dans la région montagneuse, jusqu'au sommet du Mont Saint-Michel, en Finistère, pourquoi voit-on croître dans les landes de grosses

touffes de Scirpus cæspilosus, si ce n’est que cette plante

(1) Sphagnum Pylæi n'a cependant pas été trouvé, en Bretagne, en dehors du Finistère. ; -

tro Fee y trouve une partie de l’année d'excellentes conditions d'existence ?

Pourquoi parmi les blocs de grès qui couronnent ce même Mont Saint-Michel, pourquoi ces forts buissons de Salixr aurita, si ce n’est parce que cet arbrisseau des lieux humides trouve là, dans le sol, une fraicheur, une humidité dont il ne peut se passer?

On voit par là tout l’intérêt qui s'attache à l'examen des moindres détails de la flore, la présence de quelques plantes pouvant nous renseigner d’une manière

certaine sur le degré d'humidité du sous-sol.

PrcouenarD. 4

Page 1