PAR SON FILS RECONNAISSANT
ANTOINE CRONER.
Il serait impossible de peindre le profond attendrissement que le respectable vieillard éprouva en recevant ce magnifique cadeau. Des larmes de joie coulaient le long de ses joues, tandis qu'il tenait Antoine serré dans ses bras. Mais son émotion fut au comble lorsque Celui-ci lui remit encore un rouleau de pièces d'or.
*'Mon père chéri, dit-il, vous avez fait pour moi de grandes dépenses, il ne serait pas juste que vos enfants et vos petits-enfants fussent frustrés de ce qui doit leur appartenir/*
Le vertueux vieillard ne voulut pas accepter cet argent.
** Ce n'est pas un cadeau de ma part, s'écria Antoine; c'est à notre bon prince que je dois cette riche gratification ; et son présent me fait un double plaisir, puisque cette somme me met en étit de vous rembourser au moins une faible partie de ce que je vous dois."
A ces paroles touchantes, le vieillard pressa de nouveau son fils adoptif entre ses bras, et, vaincu par ses vives instances, il fut obligé d'accepter le rouleau d'or.
Toute la famille éprouvait la plus vive émotion.
'*Ah ! mon cher Antoine, dit la vieille nrière, qui aurait cru dans cette nuit de Noël où nous te recueillîmes à moitié mort de froid et de faim, que dix-huit ans plus tard tu serais à ton tour notre sauveur, que tu nous ferais recouvrer notre demeure, notre place, et que tu nous récompenserais si largement de nos soins ?
— Bénissez-en le Seigneur, ma digne mère, c'est Dieu qui a tout fait ; c'est lui qui a guidé mes pas vers votre maison; c'est lui qui a daigné nous bénir et nous sauver, moi par vous, et vous par moi : que son saint nom soit glorifié ! Maintenant, ajoutat-il, permettez-moi de vous quitter.
— Comment, déjà ! et pourquoi ? vous ne vous plaisez donc pas avec nous? s'écrièrent-ils tous d'une commune voix.
— Ce n'est que pour aller rendre une visite à M. Riedlenger, que je n'ai pas encore été voir depuis mon retour. J'espère arriver en ville à temps pour assister au service divin, puis j'irai surprendre mon excellent maître par mon arrivée inattendue. Demain soir je reviendrai ici avec lui, et nous passerons ensemble les fêtes de Noël, ainsi que les derniers jours de l'année."
Rassurée par cette promesse, toute la famille accompagna Antoine jusqu'à sa voilure. Le lendemain il revint avec M. Riedlenger, comme il l'avait promis, et leur retour dans la vieille maison forestière y répandit une joie telle, que cette demeure humble et solitaire, situés au milieu d'une sombre forêt, renfermait peut-être les gens les plus heureux qui eussent jamais existé sur la terre.
Peu de temps après, Antoine pria Grunewald et Elisabethde lui accorderleurfilleLouise en mariage.
' Tous deux y consentirent avec joie, et Louise, tout en rougissant, en témoigna aussi son contentement,
*' Ah ! Louise, dit la vieille grand'mère, lorsqu'il y a dix-huit ans, tout enfant encore, tu donnas une petite pomme pour cadeau de Noël au pauvre orphelin grelottant de froid, j'étais bien loin de songer que c'était là celui qui devait un jour te conduire à l'autel comme son épouse."
La noce d'Antoine et de Louise fut bien la plus joyeuse des fêtes qui eussent jamais été célébrées dans la maison de la forêt.
Antoine acheta à la ville une jolie maison où il s'établit avec sa jeune épouse ; et comme c'était un peintre habile et fort protégé du prince, il fît de bonnes affaires, et vécut avec Louise dans l'union la plus heureuse.
Au printemps suivant, le prince arriva inopinément au château de Felsek, accompagné du conseiller Mi lier et d'un autre personnage très entendu en matière forestière. M. de Schilt, consterné de cette visite inattendue, s'en promit peu de bien.
*'Vous avez outrepassé mes ordres^ lui dit le prince d'un ton sévère ; il est vrai que, sur la foi de vos rapports, j'avais suspendu provisoirement de ses fonctions le forestier Grunewald, et j'avais cru devoir donner à son fils une place inférieure ; mais jamais mon intention n'a été d'agir inhumainement, comme vous avez voulu le faire, et d'expulser toute une famille de son domicile au milieu de l'hiver. Avant d'aller plus loin, voyons d'abord l'état des forêts confiées à votre surveillance."
L'arrondissement du garde général se trouva dans un pitoyab.o état.
^* Suivant les rapports que vous avez adressés au
îiA VEILLE DE NOËL 105
garde forestier^ lui dit le prince, tout était dans un ordre admirable, et cependant je vois par mes yeux que les choses sont bien loin d^être conformes à ce que vous annonciez. Je me suis assuré à ne pouvoir en douter que sur plusieurs points on a coupé beaucoup plus de bois qu^il n'en a été porté en compte ; ainsi il y a fraude, et j^ai été trompé.»
Effectivement la suite de Tenquête prouva que le garde général avait vendu des coupes importantes à ime forge voisine, sans en faire mention sur ses comptes. Il avait été entraîné à une conduite aussi coupable par le besoin de satisfaire son goût effréné pour le luxe et les plaisirs. Non seulement il avait dissipé en fêtes et en prodigalités un riche patrimoine, mais il avait encore contracté de nombreuses dettes, et enfin commis des infidélités dans la gestion des biens de son maître. Aussi fut-il destitué et condamné à rembourser au gouvernement les sommes détournées.
Ce malheureux, reconnaissant ses fautes, mais trop tard, se retira depuis dans une petite campagne, seul bien qui lui restât de Fimmense fortune de son père, et y passa le reste de sa vie dans un état voisin de la misère.
Quant au district forestier confié aux soins du vieux Grunewald, le prince le trouva dans Fétat le plus satisfaisant et voulut lui en témoigner toute sa satisfaction. A cet effet il vint un jour lui-même voir Thonnête forestier dans son habitation, et s'y entretint familièrement avec le vieux père; il se fît présenter toute la famille, adressant à chacun de ses membres quelques paroles affables. Avant de remonter sur son cheval blanc, qu^un piqueur en riche livrée tenait par la bride devant la porte de Grunewald, le prince, se tournant vers Chrétien, lui dit ;
(( A partir d^aujourd^hui^ je vous nomme forestier en remplacement de votre père; tâchez de remplir vos fonctions comme il s'en est acquitté.» Puis, s'adressant au vieillard : « Quant à vous, mon brave et digne Grunewald, vous êtes bien un peu âgé ; mais je suis loin de vous reléguer parmi les invalides^ comme ce misérable Schilt aurait voulu le faire. Quoique vous comptiez de nombreuses années de service, vous êtes encore robuste et actif, ainsi je ne puis pas vous admettre à la retraite. Cependant, puisque votre fils prend votre place, ajouta le prince avec une grâce touchante et en lui serrant amicalement la main, vous comprendrez que je vous dise : Au revoir, monsieur le garde général.»
Toute la famille, surprise, et comme frappée de stupeur à ce surcroît inattendu de bonheur, eut à peine assez de force et de présence d'esprit pour accompagner ce bon prince jusqu'à la porte en le comblant de mille bénédictions.