‹ La veillée allemande; drame en un acteChapitre 2 sur 19 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

AMÉLIE, puis* LE PROSCRIT.

AMÉLIE, laissant son rouet s’arrêter, prenant un livre et lisant.

Rien ne console De son adieu...

Je deviens folle . Mon Dieu... mon Dieu !

Mon âme est vide,

Mon cœur est sourd!

J’ai l’œil livide Et le front lourd !

Ma pauvre tête Est à l’envers ! *

Adieu la fête De l’univers !

En sa présence Le monde est beau ;

En son absence C’est un tombeau !

Rien ne console De son adieu ;

Je deviens folle,

Mon Dieu! mon Dieu !

A la fenêtre Son œil distrait

Me voit paraître ,

Dès qu’il parait.

Sa voix m’emporte Dedans, dehors ;

Qu’il entre ou sorte J’entre ou je sors.

Joyeuse ou sombre,

Selon sa loi,

Je suis son ombre,

Et non plus moi i

Rien ne console De son adieu !

Je deviens folle...

Mon Dieu, mon Dieu !

(Le Proscrit entre par le fond pendant ces deux derniers vers.)

LE PROSCRIT

Amélie !

AMÉLIE, tressaillant.

C’est vous !

LE PROSCRIT

Quelle triste et mélancolique poésie, lisez-vous donc là?....

AMÉLIE

Vous ne la connaissez pas?

LE PROSCRIT

Non !

On voit bien que vous êtes Français ; chez nous autres Allemands, cette chanson est populaire, et il n’y a pas une jeune fille qui ne la sache... c’est la Marguerite au rouet de notre grand poète Goëtlie.

LE PROSCRIT

Ah! oui, je me la rappelle maintenant Hélas ! pauvre Amélie, Dieu vous garde du sort de Marguerite ; quant à moi, j’éprouve une des plus grandes douleurs de Faust.

AMÉLIE

Laquelle?

LE PROSCRIT

Il faut que je parte... que je m’éloigne... que je vous quitte, Amélie.

AMÉLIE

Ah ! vous partez ?

LE PROSCRIT

Ne savez-vous pas que je quitte la France, que je fuis, que je me cache... et n’est-ce pas la première chose que je vous ai dite en me présentant il y a trois jours à vous !... « J’ai faim... j’ai soif.., je suis proscrit!...

AMÉLIE

Courez-vous quelque nouveau danger ? a-t-on découvert votre retraite ?

LE PROSCRIT

Ma retraite? mon bon génie hospitalier, il est temps que je vous fasse un aveu ; ma retraite, c’est votre maison même.

AMÉLIE, effrayée.

Notre maison même. — Vous êtes caché dans la maison de mon père... sans la permission de mon père ?

LE PROSCRIT

Rassurez- vous, Amélie.... Cette maison, je vais la quitter. Pardonnez-moi donc ma hardiesse, ou plutôt faites la part de la nécessité,, où je me trouve, de me dérober aux recherches dont je suis l’objet.

AMÉLIE

Mais dès le premier jour, Monsieur, ce me semble, après que vous eûtes repris quelques forces, vous me demandâtes votre route, (tcombien il vous fallait de temps pourgagner la lisière de la forêt Noire , je vous dis alors que, du haut de la petite montagne qui domine le village, vous pouviez l’apercevoir et que trois ou quatre lieues à peine vous en séparaient... vous me quittâtes et je vous crus sauvé ! Le lendemain je vous revis.... Pourquoi êtes-vous resté?., vous ne me l’avez pas dit... il est vrai que je ne vous l’ai pas demandé!...

LE PROSCRIT

Pourquoi je suis resté., Amélie ! je vais vous le dire ? Ce hangar sombre qui est dans la cour, c’est là que je m’étais ré fugié... la fenêtre de voire chambre donne sur cette cour... ou plutôt, dominant celte cour, permet à la vue de s’étendra sur la campagne... pour plus grande sûreté, j’avais attendu la nuit, j’allais partir, tout à coup votre fenêtre s’ouvrit et vous parûtes à votre fenêtre.... Je n’ai pas besoin de vous dire que vous êtes belle, Amélie... mais placée comme vous l’étiez alors... sous un rayon de la lune., vous étiez ravissante. .. vous teniez à la main un bouquet de roses... je ne sais quel sentiment intérieur vous animait et plus encore que ce rayon de

lune, illuminait voire visage; mais les yeux fixés sur la route que j’eusse dû suivre si je ne fusse pas resté, vous effeuillâtes votre bouquet en jetant les débfis au vent qui les emportait dans la direction de cette forêt Noire, où vous me croyiez déjà... vous demeurâtes longtemps ainsi à la fenêtre et moi, je passai tout ce temps à vous regarder... et, lorsqu’enfin votre fenêtre se referma, je n’eus plus le courage de repartir.

AMÉLIE

Et aujourd’hui... vous partez cependant...

LE PROSCRIT

Aujourd’hui, j’ai vu rôder dans le village, les uniformes de la ville voisine, et je ne doute pas que ce ne soit moi qu’ils poursuivent.

AMÉLIE

Mon Dieu !.. que faire alors?

LE PROSCRIT

Oh! pour moi, peu m’importerait, Amélie... mais la découverte d’un proscrit dans votre maison, compromettrait votre père... vous surtout qui, sur la prière que je vous en ai faite, m’avez gardé le secret.

AMÉLIE

Et ce secret, Monsieur, je l’ai gardé d’autant plus volontiers que mon père, je ne sais pourquoi, lui si bon, si chrélièn, si miséricordieux... a voué une haine implacable à vos compatriotes.... Dix fois, à la simple vue d’un Français, je l’ai vu pâlir... si cependant, vous trouvez plus de sûreté à rester qu’à fuir, restez.... la vie d’un homme est une chose si précieuse aux yeux du Seigneur, que le Seigneur, je l’espère, me pardonnera ce que j’ai fait.

LE PROSCRIT

Vous êtes un ange, Amélie, mais ce n’est pas seulement le danger que je cours qui m’éloigne de vous, j’ai une pieuse mission à remplir.... Je vais en Westphalie à la recherche d’une jeune fille... belle comme vous, mais qui fût moins heureuse que vous... Cette mission accomplie, je serai libre... et quelque soit le danger que je coure en demeurant sur les frontières de France... oh! je vous jure que je reviendrai... quand ? je n’en sais rien ; mais je vous demande trois mois... me promettez-vous si vous me revoyez dans trois mois de me reconnaître?

AMÉLIE

Vous ne mettez pas ma mémoire à une grande épreuve, Monsieur, et j’ai l’habitude de garder plus longtemps que cela le souvenir de mes amis.

LE PROSCRIT

Adieu donc, Amélie... voici la nuit qui tombe... l’obscurité

qui s’épaissit. (Allant à la fenêtre.) Vous m’avez dit, n’est-ce pas de suivre l’allée de peupliers, et de prendre le chemin à droite, au-delà du petit ruisseau ?...

AMÉLIE

Oui; mais l’allée de peupliers est de ce côté, en face de la porte et vous ne pouvez la voir de la fenêtre.

LE PROSCRIT

Oh ! c’est que je ne regarde pas la route que je vais suivre pour m’éloigner... je regarde celle que j’ai suivie pour venir....

AMÉLIE

Pauvre exilé !... je comprends!

LE PROSCRIT, immobile et triste.

Quelle folie!... Tenez, Amélie, je donnerais uu an de ma vie avec votre amour... dix ans de ma vie... si vous ne devez pas m’aimer, pour voir encore une fois à^travers les brouillards du Khin, la flèche de Strasbourg.

AMÉLIE

Oui... ce serait la patrie.

LE PROSCRIT

Eh! bien, Amélie, une grâce !

AMÉLIE

Laquelle?

LE PROSCRIT

Ne me laissez point partir sans que j’emporte un souvenir de votre douce pitié pour moi.... Donnez-moi ce bouquet de violettes, je vous en supplie!

AMÉLIE, avec tristesse.

Ce bouquet ?

le proscrit.

Oui... Ce sera un talisman qui me protégera dans ma fuite.

Amélie.

Triste talisman, Monsieur, vous ignorez où ces fleurs ont été cueillies 1

Elles vous ont touchée, et c’est à ce titre que je vous les demandais.

AMÉLIE

Elles ont été cueillies dans le cimetière' voisin, sur la tombe de ma sœur, morte il y a aujourd'hui trois ans... au reste, chaque matin, je cueille sur la même tombe, un bouquet pareil dont le parfum m’enveloppe toute la journée. Ce parfum, c’est pour moi, comme ur.e émanation de l’âme de ma pauvre sœur.

LE PROSCRIT

Pardon... je retire ma demande... Il m’était passé par l’esprit ou plutôt par le cœur, que ce bouquet venant de vous, me serait une égide au milieu du danger.

AMELIE.

Oh! le voici alors! Et si je fais mal, que Dieu me pardonne.

LE PROSCRIT

Merci! merci, Amélie !... Et maintenant je pars, deux fois exilé!... Exilé loin de la France, exilé loin de vous; mais je reviendrai, oh! oui, je reviendrai!... Amélie ne m’oubliez point dans vos prières.

AMÉLIE

Pour qui prierais-je? je ne sais pas même votre nom?

Priez pour le capitaine Robert.

AMÉLIE, jetant un coup d’œil par la fenêtre.

Mon père ! oh! mon père!... Partez! partez!

LE PROSCRIT

Au revoir, Amélie... au revoir! (il sort).

Page 1