‹ La veillée allemande; drame en un acteChapitre 4 sur 19 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

AMÉLIE, LE PASTEUR, entrant.

LE PASTEUR

Amélie... où es-tu donc?

AMÉLIE

Me voilà, mon père.

LE PASTEUR

Viens ici et embrasse-moi, une fois pour toi d’abord, puis une fois encore pour celle qui n’est plus là.

AMÉLIE

Oh! oui, mon père, je vous embrasserai tant de fois pour moi et pour elle que vous ne vous apercevrez plus qu’il vous

manque une fille. (Lui prenant son manteau et sa canne.) Donnez! LE PASTEUR.

Pourquoi donc es-lu sans lumière?

AMÉLIE

C’est vrai... voici la nuit. (Elle allume une bougie, puis voyant le pasteur un sac à la main.) Tiens!..*. qu’apportez-VOUS donelà? LE PASTEUR. ,

Ta dot, mon enfant.

AMÉLIE

Ma dot ?

LE PASTEUR, lui présentant le sac.

Soulève.

AMÉLIE

Oh ! comme ce sac est lourd !

LE PASTEUR

Il contient deux mille thalers.

AMÉLIE

Deux mille thalers!... oh! mon père, voilà donc pourquoi depuis si longtemps vous, vous imposez toutes sortes de privations.

'Quelles privations?

AMÉLIE

Voilà donc pourquoi vous travaillez au delà de vos forces.

LE PASTEUR

Où vois-tu donc que je travaille tant, petite fille?

AMÉLIE

A vous seul, vous bêchez, vous taillez, vous sarclez toute notre vigne.

LE PASTEUR

Mon enfant, la vigne est une des paraboles de l’Évangile^ et à ce titre, je ne saurais trop soigner la mienne.

AMÉLIE

Vous vous sacrifiez pour moi, mon père; mon père, votre fille vous fait un reproche.

LE PASTEUR

A moi ?

AMÉLIE

Vous l’aimez trop.

LE PASTEUR

Ne dis pas cela, mon enfant, car je vais te donner la preuve du contraire.

AMÉLIE

Oh ! par exemple !

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LE PASTEUR

Ne te rappelles-tu pas que j’avais déjà, il y trois ans amassé une dot pareille à celle-ci i

AMÉLIE

Oui.

LE'PASTEUR

Comme cellr-ci, elle était de deux mille thalers, vint le terrible hiver de 1812, alors je pensai que tu n’avais que quatorze ans... que les pauvres aussi étaient mes enfants, que tu pouvais attendre toi... le bon Dieu t’ayant donné ton pain quotidien, tandis qu’eux, ils avaient faim, ils avaient froid.

AMÉLIE

Bon père !

LE PASTEUR

C’était un soir de novembre... un de ces soirs qu’il fait si froid entre le Rhin et la foiêt Noire... le vent sifflait, une pluie glacée fouettait les fenêtres, et nous, couverts de bons habits, nous étions là, près du feu pétillant, toi à cette place, moi à celle-ci : te rappelles-tu, Amélie?

AMÉLIE

Oui, mon père !

LE PASTEUR

J’étais rêveur... tu arrêtas Ion rouet, tu me regardas et tu me dis : à quoi pensez-vous, mon père ? Ah ! répondis-je, je pense à ceux qui ont faim, à ceux qui n’ont ni vêtements, ni feu ! » et je me levai... et j’allai du même pas chez le notaire, et je lui repris les deux mille thalers qu’il avait en dépôt... le lendemain, tu n’avais plus de. do!, ma pauvre enfant ; mais les soixante pauvres du village avaient du pain, du bois et des habits pour tout l’hiver.

AMÉLIE

Oui, et ce fut dans leurs bouches un concert de bénédictions qui dût réjouir Dieu...

LE PASTEUR

Et qui l’a réjoui, mon enfant, puisqu’il a permis qu’au bout de trois ans je me retrouvasse à la tête d’une somme pareille... seulement celle-ci, mon enfant, comme tu as dixsept ans au lieu de quatorze, je te promets qu’elle ne manquera point à sa destination, à moins toutefois que tu ne fasses la conquête de quelque riche cavalier, de quelque beau seigneur.

AMÉLIE, vivement.

Vous croyez la chose possible, mon père?

LE PASTEUR

Pourquoi pas ? n’es-lu pas sage, bonne et belle ? car je ne

te dirais pas que tu es belle que tu t’en douterais bien un peu... (Riant.) Orgueilleuse !...

AMÉLIE

En effet, mon père, et cela me rappelle que ma pauvre sœur Gertrude eut successivement trois amoureux : Ulric, Eétudiant. de Leipzig, Wilhem, le fils d’un banquier de Francfort, et enfin le brillant comte Rodolphe de Limbourg... Oh! mon père... (souriant avec mélancolie.) C’était notre pauvre Gertrude qui était une orgueilleuse, car elle les dédaigna tous trois.

LE PASTEUR, assombri.

Hélas !

AMÉLIE

Oh ! mon père, je vous promets bien que je ne serai pas si exigeante, moi...

LE PASTEUR

Oui, oui... tu le marieras, mon enfant, et avec l’aide de Dieu, nous te trouverons un mari d'gne de toi... En attendant, prends ce sac, si lourd qu’il soit, et va l’enfermer dans l’armoire qui est à la tête de mon lit... voici la clef...

AMÉLIE

Et ce sera ma dot.... à moins comme vous le disiez tout à l’heure...

LE PASTEUR

Que pour te bien établir, il te suffise de ton front souriant, de les yeux limpides et de ta fraîcheur de rose de mai, auquel cas, ce n’est plus moi, mais le bon Dieu qui sera chargé de la dot. (m’embrasse ; elle sort.)

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