LE PASTEUR, AMÉLIE
Bon père, l’argent est dans l’armoire et voici votre clef.
LE PASTEUR
Bien, mon enfant... (il l’embrasse.) Là... et maintenant je crois qu’il serait temps de souper... qu’en dis-tu?
AMÉLIE
Oui, père... (Elle fait trois pas, puis s’arrête et se retourne juste au moment où le pasteur la suit des yeux.)
LE PASTEUR
Eh bien, qu’as-tu ?
AMÉLIE
Moi rien... (Elle se tait un moment, et tout-à-coup , appuie ses. deux mains sur la table en regardant son père.)
LE PASTEUR
Amélie!
AMÉLIE
Mon père...
LE PASTEUR
Viens donc ici, mon entant.
AMÉLIE
Me voilà !
Est-lu souffrante ?
AMÉLIE
Non.
LE PASTEUR
Tu cs préoccupée, au moins?
AMÉLIE
Oui, j’ai quelque chose à vous dire, mon père... mais pour la première fois, j’hésite, je suis embarrassée, et les paroles m’étouffent.
LE PASTEUR
Voyons, parle... ne suis-je pas un père indulgent? Tu ne peux rien avoir de grave à te reprocher...
AMÉLIE
Qui sait?... Une bonne action, peut-être.
LE PASTEUR
Une bonne action... et comment peux-tu te reprocher une bonne action ?
AMÉLIE
Oh ! ce n’est pas à cause de la bonne action elle-même
c’est à cause du mystère dont elle a été entourée.
LE PASTEUR
Qu’est-ce donc, voyons...
Ecoutez -moi...
J’écoute.
LE PASTEUR
AMÉLIE
Vous m’avez dit souvent que les pères de nos pères ont subi de longues et cruelles persécutions pour la foi religieuse...
LE PASTEUR
Oui, autrefois et du temps de Luther et de la guerre de Trente ans.
AMÉLIE
Et souvent vous m’avez, les larmes aux yeux, raconté les traits de dévoûment de ceux qui, au risque de leur liberté, de leur fortune, de leur vie-même, avaient donné asile à des proscrits.
LE PASTEUR
Dieu, à ceux-là, a fait, je l’espère, une place à sa droite dans le ciel.
AxMÉLIE.
Vous ne m’en voudriez donc pas, mon père, si j’eusse senti mon cœur s’émouvoir de pitié pour un jeune homme qu’une persécution pareille aurait chassé de son pays?
Pour un proscrit ?
AMÉLIE
Oui, mon père.
LE PASTEUR
Et où est ce proscrit ?
AMÉLIE
Tout à l’heure il était là... mais maintenant il est bien loin, je l’espère.
LE PASTEUR
Et pour me parler de ce malheureux, tu as attendu qu’il fût parti?
AMÉLIE
Pardon, mon père, mais ce malheureux, c’était...
LE PASTEUR
Ah! je devine, c’était un Français.
AMÉLIE
Oui, un Français, un officier qui s’est compromis en voulant servir, après 1815, une cause encore sacrée à ses yeux et qui a été forcé de fuir la France.
LE PASTEUR
Tu as bien fait en suivant 1 ’impulsion de ton cœur, mon enfant, mais tuas mal fait en doutant du mien.
AMÉLIE
Vous l’eussiez accueilli comme moi, n’est-ce pas?
Sans doute.... Le toit d’un pasteur n’est-il pas le réfuge
naturel du proscrit et de l’abandonné... Et quel âge avait ce proscrit?
AMÉLIE
Vingt-six ou vingt— huit ans, mon père.
LE PASTEUR
Alors, c’était un jeune homme?
AMÉLIE
Devais-je le repousser, parce qu’il était jeune?
LE PASTEUR
Non, sans doute. (Il regarde Amélie avec attention.)
AMÉLIE, embarrassée.
Comme vous me regardez, mon père!
LE PASTEUR
Je cherche...
AMÉLIE
Quoi?
LE PASTEUR
Le bouquet de violettes que tu as cueilli ce matin sur la tombe de ta sœur.
AMÉLIE
Le bouquet de violettes ?
Oui... Qu’as-tu fait de ces fleurs?
AMÉLIE, regardant tranquillement le pasteur.
Je pourrais vous dire qu’elles sont perdues ou fanées... mais Dieu me garde de mentir à mon bon père... Ces fleurs... le Français me les a demandées, et je les lui ai données.
LE PASTEUR
Amélie, jusqu’à ce jour j’ai cité la fille du pasteur comme un modèle à toutes les 'filles du village...
AMÉLIE
Je vous comprends, mon père... et je vous réponds sans rougeur et sans honte; l’étranger m’a demandé ce bouquet au nom dé la reconnaissance, et je lui ai donné au nom de l’amitié.
LE PASTEUR
El tu ne reverras jamais ce jeune homme ?
AMÉLIE
C’est probable, mon père... Cependant...
LE PASTEUR
Cependant...
AMÉLIE
fl a dit qu’il espérait revenir, et a pris trois mois pour terme de son retour.
LE PASTEUR
Amélie... Amélie... défie-toi...
AMÉLIE
De lui, mon père!... non.
LE PASTEUR
Les enfants de son pays nous sont fatals.
AMÉLIE
Que voulez-vous dire?
LE PASTEUR
Je veux dire, Amélie, que ce jour auquel nous sommes arrivés n’est point un jour ordinaire pour loi et pour moi
C’est le 10 octobre 18 1 5... Triste anniversaire d’une mort mystérieuse et prématurée... Nous ne portons plus le deuil sur nos habits, mais la main du temps si rude et si froide qu’elle soit ne l’a pas encore effacé de nos cœurs.
AMÉLIE
Non ! mon père... et la chambre de ma sœur demeurée telle qu’elie était à l’époque de sa mort, est un temple où nous éternisons et adorons son souvenir.
LE PASTEUR
Souvenir de sainte et de martyre... Tu me parlais des Français tout à l’heure, tu me demandes d'où venait la haine que j’ai contre eux : — Eh bien, aujourd’hui, jour de tristesse, jour d'anniversaire et de larmes... je vais te dire, mon enfant, comment Gertrude nous a été enlevée, et par quelle douloureuse voie est remonté au ciel cet ange que Dieu et ta mère m’avaient donné.
Oh! mon père, quelle terrible aventure est-il donc arrivée à ma pauvre sœur ? que trois ans après sa mort vous ne me parliez d’elle qu’avec cette pâleur et cette émotion...
LE PASTEUR
Ce qui lui est arrivé, chère enfant, je voulais en faire à ton innocence, un mystère éternel, mais ce Français secouru par toi, ce bouquet de violettes absent, ce retour promis et attendu peut-être, me font un devoir de ne te rien cacher
Sache donc tout, mon enfant... Si cet étranger revient jamais, je te dirai : « Souviens-toi ! » S’il ne revient pas, je te dirai : « Oui» lie. »
AMÉLIE
Oh ! parlez. .. parlez, mon père.
LE PASTEUR
Nous devons remonter à six ans, ma chère Amélie... Tu étais alors une gentille enf ml jouant encore à la poupée ; un hasard providenliel m’avait fait t’envoyer chez ta tante Newman à Nuremberg, et j’étais resté, moi, à Graffenrocte, dont tu te rappelles que j’étais alors le pasteur.
AMÉLIE
Oh ! si je me le rappelle... je crois bien... la petite maison blanche, n’est-ce pas? avec une vigne au-dessus de la porte et des pommiers au fond du jardin.
LE PASTEUR, regardant pour ainsi dire dans le passé.
Hélas! oui, c’est bien cela... moi aussi je la vois.,, pauvre petite maison! habitée par la paix et l’innocence et si bien protégée par les deux chastes sœurs que pendant les dix ans les gueires sanglantes qui bouleversaient l’Europe semblaient craindre delà profaner... Le canon grondait au loin, renversait les murailles puissantes, trouait les riches palais, et respectait l’humble maison du pasteur... Un jour cependant, le bruit de la bataille arriva jusqu’à nous; après une lutte meurtrière, nos soldats furent forcés de battre en retraite, mais le village de Grafï'enrode situé sur une montagne, leur présenta uhe situation favorable; ils s’y arrêtèrent, résolus de s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité. Il éîait de la plus haute importance pour je ne sais quelle opération stratégique que les Français ne pussent forcer la position... Oh ! mon enfant ! ce lut un jour sinistre, la lutte se prolongea ardente, opiniâtre, mortelle. .Les soldats allemands avaient envahi les maisons du village et de chacune d’elles avaient fait une forteresse. Une compagnie de Croates s’empara de la mienne, en barricada les portes et s’y retrancha comme dans un château-fort. J’étais là, au milieu de ces hommes acharnés au carnage qui faisaient leur devoir en défendant leur pays, et moi, homme de paix, qui crois que les peuples sont frères et n’ont qu’une seule et même patrie, je secouais la tète et priais également pour les amis et pour les ennemis... Us ne comprirent pas cela, les pauvres aveugles! Us crurentque du moment où je ne combattais pas pour eux, j’étais contre eux... Ils me mirent alors un fusil à la main et me poussèrent au fèu... Vais au milieu de la fusillade, au bruit des balles qui sifflaient à mes oreilles, je disais : Seigneur, vous qui êtes si grand, tout puissant, miséricordieux, faites qu’un jour ces hommes qui s’envoient la mort se donnent le baiser de paix ! Tout à coup, je chancelai... une balle m’avait frappé en pleine poitrine... je tombai baigné dans mon sang...
AMELIE.
Mon père !
LE PASTEUR
La dernière chose qu’avaient vue mes yeux en se fermant, c’était ta sœur, éperdue, et agenouillée près de moi. Oh ! ce que je souffris dans cette minute qui sépara la vie de l’évanouissement, le jour de la nuit, est incalculable... U me sembla que c’était la mort elle-même qui venait de me toucher.
que ma vie s’éteignait, et que mon âme, prèle à s’envoler, se détachait, violemment de mon corps... j’étendis les mains vers ma fille que j’apercevais encore à travers un voile de sang... j’essayai de balbutier son nom, de la toucher, de la bénir... mais la force me manqua... tout disparut et je m’évanouis.
AMÉLIE
Mon Dieu !
LE PASTEUR
Le temps que je restai dans cet état, je l’ignore... mais ce que je sais, c’est qu’en r’ouvranl les yeux à la pure lumière du ciel, j’étais si malheureux que j’eus plus de peine à me résigner à vivre, qu’il ne m’en avait coûté pour me décider à mourir.... Oh ! c’était bien la guerre, la guerre avec toutes ses horreurs, la guerre suivie de son. cortège de crimes... on m’avait trouvé couché parmi les morts, un fusil à la main, et l’on ne m’avait épargné que parce qu’on m’avait cru mort; la petite maison blanche n’était plus qu’un monceau decendres et de débris fumants. Le village était une vaste ruine. Du sang ! il y en avait partout, dans les sillons des champs et sur le seuil des cabanes, et jusques dans le tabernacle du Seigneur... ce fut là que je trouvai ta sœur, pâle, égarée, mourante... et qui était dans un délire terrible...
AMÉLIE, lui mettant la main sur la bouche.
N’achevez pas, mon père, n’achevez pas...
LE PASTEUR, il s’arrête comme étouffé par les sanglots, puis reprend avec une amère tristesse.
Après cela, on dit que ce fut une bien belle bataille et qui qui fit à la fois honneur à ceux qui attaquèrent et à ceux qui défendirent; je laissai ma blessure guérir seule, mais hélas I celle de ta sœur était bien autrement profonde que la mienne, et mes soins au lieu de la cicatriser, l’envenimèrent chaque jour davantage... J’eus beau m’éloigner de Graflenrode, quitter la Westphalie, venir dans le grand du< hé de Bade, m’appeler Waldeck au lieu de Mittler, te ramener, pauvre innocente, près de cette malheureuse, aux yeux du Seigneur bien certainement aussi innocente que toi, rien ne put la rattacher à la vie, rien ne put la sauver... je la vis pâlir, se pencher, perdre chaque jour un souffle, une haleine, un sourire, jusqu’à cequ’enfin le 10 octobre 1812, elle expira... en pardonnant...
AMÉLIE
Pauvre sœur !
LE PASTEUR
Tu comprends maintenant pourquoi Gertrude ne voulut épouser ni Ulric, l’étudiant de Leipzig, ni Wilhem, le fils du banquier de Francfort, ni même le comte Rodolphe, de
Limbourg ; c’est qu’elle avait été flétrie par le capitaine Robert.
AMÉLIE, étouffant un cri.
Ah!...
Quoi?
LE PASTEUR
AMÉLIE
Par le capitaine Robert ?
Oui. c’est le nom du misérable qui nous a vêtus de deuil, toi pour un an, ma fille, car à ton âge, le deuil est éphémère... moi pour toute ma vie...
AMÉLIE, écrasée.
. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
LE PASTEUR
Aussi, moi, parole de paix, genou plié devant le Seigneur, moi sacré pour pardonner et bénir, je ne demande qu’une chose à Dieu, c’est que sa colère n’amène jamais cet homme sur ma route, car je pourrais me tromper et croire que c’est sa justice.
AMÉLIE
Mon père, au nom du ciel !
LE PASTEUR
Tu as raison, mon enfant, ne pensons plus à cela, ou n’y pensons plus du moins avec un cœur courroucé, une âme haineuse.... Le souper est prêt, mettons-nous à table... hélas! voilà une place vide qui me fait toujours rêver, aujourd’hui surtout....
AMÉLIE, comme frappée d’une idée et allant prendre un couvert au buffet.
Ah!
LE PASTEUR
Que fais-tu?
AMÉLIE
Cette place était celle de Gertrude... Je mets son couvert là comme autrefois, à notre droite. L’heure du soir est l’heure des illusions, vous croirez qu’elle est absente et qu’elle va revenir. (Elle met un couvert et approche une chaise.)
LE PASTEUR, s’asseyant.
Bonne Amélie!
Amélie s.’assied; moment de silence. Le pasteur laisse tomber sa tête entre ses mains. Amélie pleure silencieusement. Tout à coup on entend la détonation d’une arme à feu.
AMÉLTE.
Un coup de feu !
LE PASTEUR
Qu’arrive-t-il donc?