CHARLOTTE, JOSÉPHINE, GENEVIÈVE
CHARLOTTE, s'avançant.
Mais c'est Joséphine elle-même !
En personne. Bonjour, patronne. Comment ça va, depuis le temps ?... Tiens ! Mademoiselle Geneviève !
GENEVIÈVE
Bonjour, Mademoiselle.
CHARLOTTE
Mais ça va très bien, Joséphine, je vous remercie. Et vous-même ?
JOSÉPHINE
Vous-même!... Mais il faut me tutoyer comme autrefois... Si! si !... Et vous, ça ne vous ennuie pas que je continue à vous appeler patronne ?
CHARLOTTE
Au contraire. Assieds-toi donc... Tu as une jolie robe !
JOSÉPHINE
N'est-ce pas ? Ob ! je suis très heureuse ! Et vous aussi, j'espère?
CHARLOTTE
Très heureuse.
JOSÉPHINE
Et vous. Mademoiselle Geneviève?
Moi aussi.
JOSÉPHINE
Alors, tout va bien !... Au fait, patronne, je ne vous dis pas comment j'ai su votre adresse et ce qui vous était arrivé...
CHARLOTTE
Et comment ?
JOSÉPHINE
C'est Clémence et Louise, que j'ai rencontrées un jour... Nous sommes allées toutes les trois goûter chez un pâtissier... et elles m'ont donné de vos nouvelles. C'est comme ça que j'ai su toute l'histoire.
CHARLOTTE
Quelle histoire, mon Dieu ?
JOSÉPHINE
Dame!... que vous vous étiez retirée des affaires... et puis...
CHARLOTTE
Et puis quoi ?
JOSÉPHINE
Et puis... M. Bréard... Elles se sont peut-être trompées?
Mais non, .Joséphine, ces demoiselles ne se sont pas trompées. Elles étaient bien renseignées
JOSÉPHINE
Ah ! tant mieux ! Il est gentil, M. Bréard. Vous faites bon ménage, je suis sûre.
CHARLOTTE
Excellent.
JOSEPHINE
Dites donc, au fait, il n'y a pas d'erreur il est bien avocat. M. Bréard ?
CHARLOTTE
Mais certainement, il est avocat.
JOSÉPHINE
C'est ce qui me semblait.
CHARLOTTE, riant.
Aurais-tu un procès, par hasard ?
JOSÉPHINE
Pas moi : Edmond.
CHARLOTTE
Qui est Edmond ?
Tourneur... vous savez?
CHARLOTTE, vivement.
]\I. Tourneur?
JOSÉPHINE
Oui ; il a un procès... Des journalistes qui ont insulté sa famille... je ne me rappelle pas exactement... Il voulait prendre un grand avocat, le plus grand... je ne sais pas qui c'est. Je lui ai dit : « Mon petit, j'ai ton affaire ; tu vas prendre un avocat que je connais et qui venait au magasin... (A Charlotte.) G'cst pour ça quc je vous demandais tout à riieure s'il n'y avait pas d'erreur.
CHARLOTTE
Oui... oui... continue... Qu'a répondu M. Tourneur?
JOSÉPHINE
D'abord, il n'a pas voulu. Tl ne connaissait pas M. Bréard.
CHARLOTTE
Il le connaissait au moins de nom. je suppose ?
JOSEPHINE, pour ne pas froisser Charlotte.
Oh I ça, certainement... il le connaissait beaucoup de nom... Mais il avait une autre idée... Enfin, j'ai insisté... jai même exigé... parce que je pensais: " Ça fera plaisir à la patronne.»
CHARLOTTE, prenant la main de Joséphine.
Que lu es gentille, ma petite Joséphine ! ... Certes oui, ça me fait plaisir! (A Geneviève.) N'est-ce pas, Geneviève, que c'est tout plein gentil, ce qu'elle a fait là ?
GENEVIÈVE
Certainement. Ça prouve un très bon cœur.
JOSÉPHINE
Alors, Tourneur va venir clans un instant.
CHARLOTTE
Aujourd'hui?
JOSÉPHINE
Nous avons pris rendez-vous ici. Il est allé chez son avoué... Oh! ça ne traînera pas ! Il est furieux !
CHARLOTTE, à Geneviève.
Quelle chance pour Julien ! Tu ne trouves pas?
GENEVIÈVE
C'est une grosse chance. Un procès contre des journalistes, ça fait toujours beaucoup de bruit. On en parle dans les journaux, naturellement...
CHARLOTTE, à Joséphine.
Je te remercie encore, tu sais...
JOSÉPHINE
Vous êtes contente, alors?... Eh bien!
c'est comme moi'.... D'abord, ça me procure le plaisir de vous revoir... et j'espère que ça ne sera pas la dernière fois.
CHARLOTTE
Certes non !... Pourvu que Julien rentre assez tôt pour voir M. Tourneur ! Il est allé au Palais.
JOSÉPHINE
On fera attendre Edmond.
CHARLOTTE
Tu crois ?
JOSÉPHINE
Nous attendrons avec lui. Vous ferez sa connaissance.
CHARLOTTE
Ouel homme est-ce ?
JOSÉPHINE
Tout ce qu'il y a de plus chic !
Mais comme caractère?
JOSÉPHINE
C'est un hon garçon, tout rond ; il tutoie tout le monde, et avec ses millions il ne demandequ'à s'amuser. Seulement, iln'aime pas qu'on Tembête, et il est très roublard sous son air bon enfant... Moi, j'en fais tout ce que je veux.
CHARLOTTE
Et tu te plais avec lui?... Tu aimes cette vie-là ?
JOSÉPHINE
C'était mon rêve. D'iiillciirs Edmond so conduit admirablement avec moi.
CHARLOTTE
Et toi, de ton côté, j'espère... ?
JOSÉPHINE
Il n"a pas ça à me reprocher... Et puis on ne se quitte presque pas ; il est plus souvent chez moi que chez lui.
CHARLOTTE
Allons 1 te voilà tout à fait lancée. Quel genre de monde fréquentes-tu ?
JOSÉPHINE
Des gens très bien... Connaissez-vous Sigismond?
Xon.
JOSÉPHINE
Ni Poussier?... Ni Lebrancard ?...
CHARLOTTE
Comment veux-tu ?. . .
JOSÉPHINE
Ce sont des amis d'Edmond. Ils ont été charmants pour moi.
CHARLOTTE
Et omme femmes ?
JOSÉPHINE
Des masses... Germaine, Toto, Isabelle, la mère Plesnois... Et puis, j'oubliais, la belle Simone, leur passion à tous ! Mais vous ne connaissez qu'elle !
CHARLOTTE
Je connais Simone, moi?
JOSÉPHINE
C'est Mme Baudrin, notre ancienne cliente.
Ah bah ! Je crois bien que je me la rappelle I Comment ! elle va... ?
JOSÉPHINE
Oui. Vous pensez que j'ai été aussi étonnée que vous en la voyant à tu et à toi avec Toto. Quand je lui vendais des fleurs, je croyais que c'était une grande dame. Et il faut entendre ces messieurs 1 Lorsqu'ils ont dit Simone Baudrin, ils ont tout dit. Dans les premiers temps, Tourneur lui-même, qui n'est pourtant pas bête, me répétait du matin au soir : « Consulte Simone... Adressetoi à Simone... Habille-toi comme Simone... » Ça devenait une scie! J'ai fini par lui faire comprendre qu'en matière de
toilette je n'avais besoin des' conseils do personne.
GENEVIÈVE
Dites -moi, Mademoiselle Joséphine, (|uand vous avez passé brusquement de la situation où vous étiez à celle où vous êtes maintenant, vous n'avez pas été un peu... ahurie ?
JOSÉPHINE
Un pelit peu, dans les commencements.
Mais je m'y suis habituée tout de suite.
GENEVIÈVE, riant.
Hein ! Je crois que vous ne redeviendriez pas facilement une petite ouvrière ?
JOSÉIMIIXE
C'est ce qui vous Irompe. S'il me fallait retravailler demain, je ne serais pas plus embarrassée qu'avant, et je ne verserais pas toutes les larmes de mon corps, allez !
LA \ EL\E l;U
CHARLOTTK
Et lu aurais bien raison ! Les femmes sont faites pour supporter toutes les aventures, aussi bien les bonnes que les mauvaises, et nous sommes moins effarées que les hommes devant l'imprévu ,
Entre la bonne.