‹ La veine; comédie en quatre actesChapitre 20 sur 41 · SCÈNE X JULIEN, TOURNEUR · texte numérisé non relu

SCÈNE X JULIEN, TOURNEUR

Je vais vous expliquer mon affaire en deux 5

mots. Le journal la Boussole m'attaque déjà depuis longtemps.

JULIEN

J'ai lu ça.

TOURNEUR

Bon. S'il ne s'agissait que de blaguer mes fêtes ou ma manière de vivre, cela me serait bien égal, vous pensez ! Mais la Boussole en est arrivée à de véritables outrages envers moi et envers mon père, ou plutôt la mémoire de mon père, car il est mort, il y a---

Il cherche.

JULIEN

Il y a cinq ans.

TOURNEUR

C'est cela. Mon père — je n'ai pas besoin d'insister, puisque vous êtes renseigné, — a gagné une grosse fortune, comme entrepreneur. Il a exécuté des travaux con-

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sidérables pour le compte de FEtat et de la Ville, et il s'est fait naturellement des tas d'ennemis, qui ont inventé sur son compte des histoires infâmes qu'on n"a jamais pu prouver. Il est mort officier de la Légion d'Honneur, et je prétends empêcher qu'on l'insulte aujourd'hui, et moi par la même occasion. Ai-je raison?

Profondément.

TOURNEUR, prenant des coupures de journaux dans son portefeuille.

Tenez : au cas où vous ne les auriez pas bien lus, voici quelques articles... A propos d'un bal très chic que j'avais donné : « 11 est regrettable que les familles d'ouvriers et les petits industriels réduits à la misère par feu Tourneur n'aient pas été invités... » etc. Un autre jour: « L'Etat, qui a rhabitude d'être volé, — rappelez-vous les affaires de la bandeTourneur et C'*"... »

Et tout le temps comme ça ! C'est intolérable I Je suis furieux 1 II faut que cela finisse!

JULIEN

Ça finira.

TOURNEUR

J'ai consulté trois de mes amis, Sigismond, Lebrancard et Poussier.

JULIEN

Qu'ont dit ces messieurs ?

TOURNEUR

Sigismond ma conseillé d'aller casser la figure à deux ou trois journalistes ; Lebrancard voulait que j'envoie des témoins.

Et Poussier?

TOUR-NEUR

C'est lui qui ma donné l'idée de faire un procès.

JULIEN

Et VOUS ? Quelle était votre opinion personnelle ? Vers quelle solution étiez-vous particulièrement attiré ?

TOURNEUR

Moi, si je m'étais écouté, j'aurais cogné.

JULIEN

Ah!

TOURNEUR

D'abord, je suis très vigoureux... Mais j'ai réfléchi qu'après avoir cogné une première fois, il me faudrait cogner une seconde.

JULIEN

Très bien raisonné.

TOURNEUR

Et puis, où cogner ? dans la rue ? au théâtre? C'est très compliqué. Le duel a

les mêmes inconvénicnls, et ça n'aurait pas empêché la campagne de recommencer le lendemain. En outre, on peut tuer son adversaire, et ça m'ennuierait. Je ne suis pas méchant, au fond.

JULIEN

Et vous vous êtes décidé pour le procès?

TOURNEUR

Oui. Je demanderai des dommages et intérêts formid"ables. Je suis bon garçon, c'est vrai, mais je sais me défendre quand on m'attaque. On m'a apporté un petit dossier sur le directeur de la Boussole, Vermoulin ; je vous le remettrai. 11 y a quelques histoires de jeunesse, avec preuves à l'appui, je ne vous dis que ça... Nous le traîneronsdans la boue,Vermoulin,en plein tribunal ! Ce sera un scandale dans la presse. Je consacrerai six mois de ma vie, s'il le faut, à cette afïaire-là, et ça ne m'amuse fichtre pas 1 Mais j'en finirai avec la Boussole,

d'une manière ou d'une autre !... (Ju'est-ce que vous dites de mon plan?

JULIEN, ^c lcv;nit.

Voilà. Eh bien ! votre plan n'est pas mauvais dans les grandes lignes ; mais il a une foule d'inconvénients. I^aissez-moi vous expliquer, vous verrez... Que cherchezvous? La fin d'une campagne de presse qui vous horripile. Il est certain qu'un procès, sans être un moyen tout à fait radical, est encore ce qu'il y a de mieux dans votre cas. Ce procès, je vous le jilaiderai, et je vous le gagnerai ])robablement...

('ommeni ! probablement !... ^ ous admettez que je puisse perdre? Ce serait un déni de justice !

JULIEN

11 faut lout prévoir. Mais j'espère (pie je

LA VEINE li7

VOUS le gagnerai. Où nous ditïérons d'avis complcteiiient, c'est sur les moyens à employer... Vous voulez traîner Vermoulin dans la boue ? C'est une grosse faute. Vous n'aurez pas le tribunal avec vous, ni le public. Vermoulin est un homme qui, depuis dix ans, accuse tout le monde de vol, de concussion, d'immoralité, de lâcheté... A qui ferez-vous croire qu'un monsieur qui a pris cette attitude ait quelque chose à se reprocher? (Geste de Toumeur.j

Attendez donc, voyons... Oui, vous raconterez des histoires sur son passé. Et, en effet, il est fort obscur, le passé de Vermoulin. Mais justement, à force d'être obscur, il est devenu inattaquable. Je vous le dis carrément ; vous n'avez aucune prise sur ce gaillard-là, pas même la ressource de Tacheter. Car pourquoi se vendrait-il? Ça ne lui rapporterait jamais autant que d'être incorruptible.

TOURNEUR, se calmant.

Mon cher, vous êtes le premier qui me disiez des choses raisonnables.

Si je n'écoutais que mon intérêt, je vous dirais le contraire. Je vous pousserais à faire un scandale. Je n"ai qu'à y gagner: je suis avocat. Mais vous m'êtes très sympathique.

TOURNEUR, tiiu-hA.

Et moi de même, mon cher ami. parole d'honneur !

JULIEN

Alors, vous allez me laisser faire. Au lieu de réclamer cent mille francs de dommages et intérêts à \ crmoulin, nous lui réclamerons un franc.

TOURNEUR

Oui.

JULIEN

Au lieu de le couvrir de boue, nous nous étonnerons qu'avec son beau talent il s'acharne sur la mémoire d'un homme qui a rendu, après tout, de grands services au pays. Je ferai délicatement comprendre à son avocat que nous aurions pu raconter des histoires assez désagréables pour lui et que nous ne l'avons pas fait, par considération pour la presse. Nous arrangerons cela de confrère à confrère. Alors, vous aurez tout le monde pour vous. Le public dira : « C'est un fds qui défend son père. » Le tribunal vous accordera votre franc de dommages et intérêts, et vous donnerez une fête où vous inviterez \'ermoulin, qui trouvera très élégant d'y venir.

TOURNEUR

Vous avez mille fois raison ! . ,. Où avais-

i:jO LA VEINE

je la tête? J'allais m'embarqiier dans une jolie histoire!

JULIEN

Vous en aviez pour six mois d'ennuis de toutes sortes.

TOURNEUR Ma saison était fichue ! . .. (Serrant la main de

Julien.) Mon cher, vous venez de me rendre, sans raison, iiniquement pour ma bonne figure, un gros service ! Voulez-vous être mon ami ?

JULIEN, affectueusement.

Ça ne se demande pas !

Ils se serrent encore une fois la main. TOURNEUR

^ ous verrez, je ne suis pas aussi banal que j'en ai l'air. Je sais faire la difTérence entre les gens, et vous êtes plus fort à vous

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tout seul que tous les fumistes que j'ai consultés jusqu'ici.

JULIEN

\ ous êtes bien aimable.

Maintenant, à nous deux!... Comment

se fait-il que vous ne soyez pas plus...

(Hsarréte.) Dites donc, OU pcut VOUS parler franchement?

JULIEN

Il le faut.

TOURNEUR

Comment se fait-il que vous ne soj-ez pas plus connu que vous ne Tètes?... Ça ne vous froisse pas que je vous dise ça ?

JULIEN

Du tout. C'est bien simple : j'ai horreur de plaider pour n'importe qui et de courir le client.

TOURNEUR

Vous devez parler très bien I

JULIEN

Heu...

TOURNEUR

Si... si... 011 devine ça... ^'ous avez la voix, le geste... On ne vous épaterait pas facilement... C'est fâcheux que vous ne fassiez pas de politique !

Je n'attends que l'occasion.

TOURNEUR

Vous voyez, je devine... Ce cher ami!

Est ce que vous avez liiitention de vous présenter quelque part, aux prochaines élections ?

JULIEN

Dans mon pays ... la Nièvre.

TOURNEUR

La Xièvre... Il me semble que je connais un député de ce pays-là... Est-ce que Pétrel n'est pas de la Xièvre ?

JULIEN

C'est contre lui que je me présenterai.

TOURNEUR

Ali 1 ahl elle est bonne 1... Ce vieux Pétrel 1... Mais vous serez nommé, cher ami ! C'est un imbécile, Pétrel !

JULIEN

il n'est pas fort, c'est vrai.

TOURNEUR

C'est une brute ! Je suis très bien avec lui ! mais il n'en faut plus à la Chambre.

JULIEN, riant.

11 nous embête !

TOURNEUR, riant plus fort.

Il nous rase!... Et puis, il ne parle jamais !

JULIEN

Qu'est-ce que ce serait, s'il parlait ?

TOURNEUR

Oui!... Dites donc, Bréard, moi je n'y vais pas par quatre chemins avec les gens qui me plaisent. Si on se tutoyait?

JULIEN

Ça me paraît indispensable.

TOURNEUR

Dînons-nous ensemble, ce soir? Avec ta bonne amie, cela va sans dire.

JULIEN

Parbleu !

TOURNEUR

Allons chercher ces dames.

JULIEN, ouvrant la porte de droite.

(Hiarlotte... Nousavons terminé... \'cnez donc.

SCÈXE XI Les Mêmes, CHARLOTTE, JOSÉPHINE

TOURNEUR

Mesdames, nous dînons tous les quatre ensemble, et pas plus tard que dans une heure... (AJuUen. Où veux-tu dîner?

JULIEN

Où tu voudras.

Mines stupéfaites de Charlotte et de Joséphine.

TOURNEUR

Oui, c'est comme ça... on est une paire d'amis. On vous racontera l'histoire à table.

JOSÉPHINE

Dieu ! que je suis contente !

TOURNEUR

Assez, gosse ! Sur le coup de dix heures on ira dans un boui-boui. Nous avons rendez-vous, d'ailleurs, avec Poussier et Sigismond qui accompagnent Simone, (a Charlotte.) Simonc... Simoue Baudrin. Est-ce que vous ne la connaissez pas ?

CHARLOTTE, avec un IVdncenient de sourcils.

Oui... oui... un peu.

TOURNEUR

Vous nous retrouverez au Café de Paris, à huit heures.

JULIEN

Entendu.

TOURNEUR, sortant avec Joséphine et reconduit par Julien.

Au revoir, les enfants I

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