‹ La veine; comédie en quatre actesChapitre 31 sur 41 · SCÈNE VIII JULIEN, CHARLOTTE · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII JULIEN, CHARLOTTE

CHARLOTTE

Je vois que tu lui as accordé tout ce qu'elle te demandait.

Et comme conséquence, c'est assez eu-

rieiix, figure-toi... Je me présente à la députation dans mon pays, à la place de Pétrel, qui démissionne. Et je suis nommé naturellement. Oh ! pour ça, il n'y a pas d'erreur ! J'ai des renseignements : c'est fait I

CHARLOTTE

Te voilà bientôt un grand personnage.

JULIEN, liant.

Député?... Mais ce n'est rien du tout!

CHARLOTTE

Ce n'est peut-être rien pour un homme comme Pétrel, mais c'est beaucoup pour un homme comme toi. Enfin! c'était une de tes ambitions ! Si tu l'as eue, c'est qifelle n'était pas si puérile.

JULIEN

Oh ! je l'ai eue sans trop savoir pour-

quoi... Une fois élu, je méconnais, je ne songerai qu'à démissionner.

CHARLOTTE

N'importe ! c'est un grand cliangement dans ta vie.

Mais non...

CHARLOTTE

Si. Je m'en rends compte, quoique je ne sois pas très au courant de ces choses-là. Tu vas entrer dans un milieu différent, faire des relations nouvelles. Il n'est pas possible que ton avenir ne commence pas à te préoccuper.

.IULIEN

Il ne me préoccupe pas du tout. Notre avenir se prépare en dehors de nous, et il n'y a qu'à racce[itor quand on nous le

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signifie, (^csl parco que la polite .José|)liine aura rencontré un jour Tourneur avenue de rOpéra que je serai nommé député, et, en supposant que je rende jtlus tard des services à mon pays, c'est à Joséphine que mon pays le devra, et ils ne s'en douteront ni l'un ni l'autre 1

CHARLOTTE

Ça me navre toujours de t'entendre parler ainsi... Oui... oui... parce que tu raisonnes de la même façon pour nous, pour notre liaison, pour notre amour. Pour toi. il n'y a dans la vie que des hasards. C'est par hasard que tu m"as prise, et tu me gardes parce que ça se trouve comme ça ! Mais tu ne t'es jamais demandé si tu m'aimerais encore demain ; tu n'as jamais vu au delà de la nuit que lu passais avec moi ; et, quand tu aimeras une autre femme, lu te diras encore : « (l'est le hasard ! » et tu ne résisteras pas.

JULIEN

Mais voilà la question : je n'aime pas une autre femme.

CHARLOTTE

Si!

JULIEN

Moi, j'aime une autre femme?...

CHARLOTTE

Oui... oui !...

JULIEN

Laquelle?

CHARLOTTE

Simone !

JULIEN

Mais non, je n'aime pas Simone ; je ne l'aime pas. Nous avons déjà eu tout à

l'heure une conversation à son sujet, ici même. Il n'y a rien eu de changé depuis.

CHARLOTTE

Tout à l'heure j'étais plus calme, parce que je ne vous avais pas vus ensemble depuis hier ; je ne pensais plus à la manière dont tu lui souris, dont tu lui parles... Tiens! quand je suis entrée ici il y a cinq minutes, j'ai surpris vos yeux en flagrant délit !

JULIEN

Ma petite Charlotte, c'est absurde, absurde î Xous causions politique ; je lui disais des banalités.

CHARLOTTE

Ce que tu lui disais, je l'ignore. Mais tu devrais lui dire des choses qui m'auraient tordu le cœur, probablement, si je les avais entendues ! Ces choses-là, d'ailleurs, il n'y a pas besoin de les entendre. On peut même en douter encore quand on les en-

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tend ; mais quand on ne les entend pas, on en est sur ! Et puis, j'en avais le pressentiment depuis longtemps, depuis le premier jour que Tourneur est venu à la maison. Elle nous a rejoints au café-concert. Oh ! tu te rappelles... Eh bien ! ce soir-là, quand elle s'est tournée vers toi, j'en ai eu la gorge sèche!... Enfin tu es son amant, ou tu vas l'être ; je ne peux pas y échapper ! . . .

JULIEN

Tu ne sais pas ce que nous allons faire, Charlotte?... Nous allons garder cette petite querelle-là pour tout à l'heure, quand nous serons chez nous, dans notre chambre.

CHARLOTTE

Et alors, au premier mot, tu me [)ren(lras dans les bras, je [xM'drai la f(Me, et ce sera à recommencer le hMidemain... Xoii ! je ne veux pas !

JULIEN

Tu liens à ce que nous nous fassions une scène devant cinquante personnes !.,. Si tu y tiens, dis-le tout de suite !

CHARLOTTE

Ils s'occupent bien de nous, tous ces gens-là ! Ils jouent, ils rient, ils s'amusent! Ça leur est bien égal ce que nous disons!... Julien! Julien !,.. ayons une minute de franchise, de profonde franchise! Une union comme la nôtre ne peut pas durer dans le mensonge. Nous nous sommes donnés trop librement, sans arrière-pensée, sans hypocrisie, et ce serait insensé, vois-tu, maintenant, de nous duper et de nous tricher... Je suis prête atout! je préfère tout à la situation équivoque où nous sommes, où je devine que nous sommes avec cette femme entre nous !...

JULIEN

Que veux-tu que je réponde à des enfan-

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tillages pareils ? Je suis désarmé ! Tu nie reproches des coups d'œil, des sourires, des. pressentiments ! Il n'y a pas de défense possible ! nous sommes dans le vague.

Pense ce que tu voudras...

Je' t'en supplie ! ne t'en tire pas avec de l'adresse, avec des détours ! Tu dois comprendre ce que je souffre pour te parler comme je le fais!... Réponds-moi quelque chose de précis, de net, quelque chose de digne de nous !

JULIEN

Charlotte, j'ai pour toi une tendresse, une afïection infinies ; tu le sais, tu n'as pas le droit d'en douter ; je t'en ai donné des preuves, tandis que tu n'as aucune preuve contre moi, aucune de sérieuse... Mais je suisobligé, entends-tu. etje profitede celte occasion pour te le dire une fois pour

LA VI£I\E 21 i)

toutes, je suis absolument obligé, sous peine de renoncer à toute ambition, de rester dans ce monde des amis de Tourneur où nous avons été conduits par hasard, qui ne meplaît pas plus qu'à toi, mais qui représente une influence «t des relations dont j'ai besoin. Et si j'y reste, je suis obligé aussi de m'y conduire avec ialelligence, avec souplesse, de m'y faire des amis, hommes et femmes... mais oui : hommes et femmes... Ce n'est pas parce que tu me verras causer avec lune dans un coin, sourire à l'autre, que tu pourras m'accuser de trahison, de déloyauté, de mensonge 1 C'est comme ça... c'est comme ça 1

CHARLOTTE

Ce que je vois de plus clair, c'est que je ^ ais te gêner horriblement, moi, dans toutes ces opérations 1

•JULIKX

Xon. parce que tu as du bon sens. Parce

que tu comprendras que nous ne sommes plus, aujourd'hui, dans la même situation que lorsque nous nous sommes rencontrés. Mais tu viens de me le dire toi-même... Je suis chargé de toutes les affaires de Tourneur, qui sont très compliquées, et voilà encore cette histoire de députation ! Tout cela, il ne faut pas nous le dissimuler, va retentir fatalement sur notre manière de vivre... Tiens ! je vais te parler franchement ; en effet, ça vaudra mieux... Eh bien ! oui, parla force des choses, nous allons être amenés à modifier un peu nos habitudes et, par exemple... peut-être, ça dépendra... à ne plus vivre aussi complètement ensemble que par le passé... Laisse-moi continuer... Estce que notre amour, qui est éprouvé maintenant, qui est solide, qui est durable, estce que notre amour en sera touché ? Est-ce que nous nous aimerons moins, parce que nous n'habiterons plus... je suppose... la même maison?... ^ oyons, vovons, ne sovons

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pas des êtres de préjugés et de routine. Raisonnons avec la vie, avec la vie véritable et réelle en face de nous 1

CHARLOTTE

Oh 1 comme tu te tortures l'esprit pour empêcher de sortir ta pensée, ta vraie pensée !... Tu veux être libre, c'est évident, tu veux être libre. Tu ne m'aimes plus, et tu n'oses pas me le dire : et tu n'oseras jamais, parce que tu as des scrupules. Alors, tu as trouvé cette combinaison... Qu'est-ce que tu me proposes? De m'entretenir. comme Joséphine avec Tourneur. Et tu seras très généreux, c'est certain ; tu me donneras beaucoup d'argent!... Ah 1 mon pauvre ami!

je ne t'ai jamais demandé cela. Je ne t'ai jamais demandé que d'être ta maîtresse tant que la vie ne nous séparerait pas ! Comme femme entretenue, vois-tu, je serais déplorable 1 je ne te ferais pas assez d'honneur '....Tiens! je sens que nous en

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sommes juste au point où uolrc liaison va te devenir insupportable. Je t'ai souvent promis que, ce jour là, je saurai m'en aller. Le moment est venu de tenir parole : je mVn irai !

JULIEN

Voilà l'éternel malentendu ! voilà l'éternel « Toutou rien » que la femme tinit toujours par vous jeter à la figure!... Parce que je te demande une concession, parce que je ne suis plus exactement aujourd'hui en que j'étais hier; tu. dis que je ne t'aime plus ! Te voilà sûre que je veuxune séparation, que je la cherche!... Mais non, mais non, Charlotte, je ne veux pas me séparer de toi, jeté le jurelJe t'aime, je l'aime prof ondement ; mois je l't ime ccmme je le peux, comme la nafure m'a organisé pour / aimer: je ne peux pas t'aimer autrement!... Et je ne suis j)as non plus maître absolu demes actions ; personne ne lest. Les ciroons-

tnnces nous imposent une situation nouvelle : il faut la subir, toi comme moi I

CHARLOTTE

Oh 1 je comprends maintenant!... Tiens ! tout ce que tu viens de me dire, ça peut se résumer en un mot : tu nous veux toutes les deux, Simone et moi 1

JULIEN

Nous y revenons.

CHARLOTTE

Mais il n'est question que d'elle ! tu ne penses qu'à elle ! Ne dis pas le conli'aire : elle t'a affolé ! afîolé !...

JULIEN

Je ne suis ni fou, ni affolé... Simone m'est indifférente.

CHARLOTTE

Oh!

JULIEN

Oui... parfaitement... indifférente,.. Et puis, quandmême, tu entends, quanthméme,

un jour, je serais pris pour une femme quelconque d'un désir violent, d'un coup de passion dont je ne serais pas responsable, que je n'aurais pas cherché, ce ne serait pas encore une raisjon pour que je ne t'aime plus, pour que je ne veuille plus te garder.

Et moi, alors ? et moi?...

JULIEN

Il n'est pas question de toi ; il est question de moi. Et je le dis que ce ne serait pas encore une raison pour que, moi, je veuille me séparer de toi, parce que tu es pour moi quelque chose déplus et de mieux que ma maîtresse, parce que tu es quelque chose de différent, dont j'ai besoin et dont je ne veux pas me passer. C'est bien simple !

CHARLOTTE

Mais c'est effrayant, d'être égoïste comme ça ! Dis tout de suite que, chaque fois que tu auras envie d'une femme, je devrai

me retirer discrètement et revenir ensuite pour te sourire, pour te consoler, pourfaimer d'une autre façon ! C'est monstrueux Tégoïsme à ce degré-là 1... Alors, moi, je n'ai donc pas de nerfs, je n'ai donc pas de sang, pas de jalousie?... Je ne suis donc pas une femme comme les autres?... Mais je la déteste, tu entends, ta Simone ! je la déteste ! Je ne veux plus la voir ! D'ailleurs, je ne pourrais plus ! Il y a des moments où, en la regardant, je me sens redevenir une fille du peuple, j'ai envie de la prendre par le bras et de la traîner à la porte!... Hein 1 qu'est-ce que tu dirais, si je faisais ça?... Enfin, tu vois où nous allons et que cette situation ne peut plus se prolonger... N'est-ce pas? Tu le comprends?... Va.

Julien, notre liaison est finie ! elle est bien finie ! Si j'étais assez faible, assez lâche pour rester après ce que nous venons de nous dire, notre existence serait viteabominable, pleine d'amertumes et de colères. Je devien-

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drais pour toi rennemie ; tu en arriverais à me haïr; et nous perdrions peut-être jusqu'au souvenir des belles heures! Non, Julien! Séparons-nous simplement, tout de suite, ici... Quand on s'eyt aimé, on devrait toujours s'arranger de manière à se séparer dans une fête, au milieu delà lumière et du bruit. On éviterait peut-être ainsi, non la douleur, mais ce qu'il y a de pas beau dans la douleur !

JULIEN

Eh bien ! moi, je ne te laisserai pas partir... Mais quel besoin ont donc les femmes de compliquerles choses les plus simples!... Je ne te laisserai pas partir, tu entends ?

CHARLOTTE

Tu ne me retiendras pas de force, n'estce pavS? Si je ne pars pas ccsoirjjecpartirai demain.

JULIEN

Tu partiras demain si tu veux, je ne peux pas m'y opposer. Mais tu le feras de sangfroid, après avoir réfléchi. Je ne te laisserai pas partir dans la colère. Je ne te laisserai pas gâcher ta vie et la mienne dans. une minute d'énervement 1 . . . Voici les- invités de Tourneur ; allons, viens 1 dépêchons-n*ous I

CHARLOTTE

Je ne peiLx pas me montrer' avec cette figure... J'ai les bras qui me tremblent...

JULIEN

Mais viens donc ! (H lentraîne.) Nous avons

dit des choses absurdes 1 (Pendant que le rideau

wmbe.j II ne s'est rien passé ! Voilà ' ce. cfii'il aut toujours se dire : il ne s'est rien. passé'.

On entend à peine ces derniers mots, et le rideau tombe pendant qu'il l'entraîne à gauche.

niDEAU

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