SCENE VIII JULIEN, CHARLOTTE
JULIEN
Assieds-toi.
CHARLOTTE,, s'asseyant.
Voyons un peu ce grand service ?
JULIEN
Il n'y en a pas. C'est un petit piège de Joséphine pour fatlirer ici, parce que j'ai à le parler.
CHARLOTTE
Qu'est-ce que tu as à me dire ?
JULIEN, lui prenant les mains.
Que je faiine, Charlotte ! que je t'aime toujours'.... Cette séparation est absurde!
CHARLOTTE
Tais-toi, Julien, je t'en prie !... Tiens ! je regrette d'être venue, au risque de me rencontrer avec ta maîtresse d'à présent et d'avoir l'air de courir après toi.
JULIEN
Ma maîtresse?... D'abord, je n'ai pas de maîtresse.
CHARLOTTE
Oh! Julien...
JULIEN
Tu crois que je suis l'amant de Mme Baudrin ?... Je parie que tu le crois?
CHARLOTTE
Je ne te demande pas de détails.
\'eux-tu que je le raconte une histoire qui te fera plaisir?
CHARLOTTE
Je sais que tu racontes très bien.
JULIEN
Ce n'est pas pour ça qu'elle te fera plaieir.
CHARLOTTE
Eh bien ! quelle est cette histoire?
JULIEN, gravement.
Je ne suis pas l'amant de Mme Baudrin.
CHARLOTTE
Si c'est ça l'histoire, tu peux...
JULIEN, scandant les mots.
Je ne suispas l'amantdeMme Baudrin...
Elle n'a pas voulu ; elle s'est fichue de moi.
CHARLOTTE
('/est bien extraordinaire î
Lis cette lettre quelle vient de m'écrire à Tinstant même.
CHARLOTTE, jetant un coup d'œiL
C'est drôle !...
JULIEN
Je te l'avais bien dit. que tu rirais 1
CHARLOTTE
Gomment ça s'est-il fait ?
JULIEN
Elle m'a donné des rendez-vous à diverses reprises...
CHARLOTTE
Et elle n'est jamais venue ?
LA Vt;iNI£ :i7l
JULIEN
Ou bien, quand elle esl venue, e"a été exactement comme si elle ne venait pas.
CHARLOTTE, as.ec indignation.
Elle t'a fait poser ?...
JULIEN
Oui.
CHARLOTTE
Toi!
Oui, moi...
CHARLOTTE
Quelle grue 1
JULIEN
Voilà :
CHARLOTTE
Ces fe mmes-là sont bien fortes, pourtant :
JULIEN
Elles se Timaginent.
CHARLOTTE
Lejouroùelle voudra...
JULIEN
Je l'en défie !
CHARLOTTE
Au fond, c'est excellent pour toi. Ce f
n'était pas la maîtresse qu'il te fallait.
JULIEN
Non... non...
Vous ne vous seriez pas entendus.
JULIEN
Pas du tout... La maîtresse qu'il me faut, c'est une femme dans ton genre ... oui, parfaitement. Et là meilleure femme dans Ion genre que je puisse trouver, c'est encore toi...
Il veut reuibrasser.
CHARLOTTE, sérieuse.
Éloigne-toi, Julien.
Elle se lève.
JULIEN
Reste, dis...
CHARLOTTE
Non.
JULIEN
Je t'en supplie !...
CHARLOTTE
Crois-tu que si je refuse, c'est pour faire
la coquette avec toi ? et profiter de ton désir duiiinstantpoiirt'imposer des conditions?... Non, va... Et la preuve, c'est que, si tu le veux, si tu t'approches, je vais t'appartenir encore, je le sais bien!. Mais après, mon pauvre ami, réfléchis... Nous serions dans la même situation qu'il y a six mois, ^vec les mêmes sujets de discussions, de colères, d'inquiétudes...
JULIEN
Mais non ! mais non !
CHARLOTTE
Nous aurions des liaisons de huit jours, d'un jour, d'une heure, et des séparations (le plus en plus pénibles, de plus en plus vilaines ! Et moi qui ne cesserais pas de t'aimer, je resouffrirais en détail tout ce que j'ai soutîert d'un coup !... Mais je deviendrais eni-agée !
JULIEN
Je te jure. ..je le jure...
CHARLOTTE
Tu n"as peul-ètre pas été l'amant de Mme Baudrin, mais tu as été le mien, nous nous sommes appartenus entièrement, et, si nous avons pu nous quitter, c'est que notre liaison n'avait plus de force.
JULIEN
Tu dis que j"ai été ton amant... Mais je te regarde, et je m'aperçois que j'ai été lamant dune Charlotte qui n'est pas celle que j'ai devant moi.. . Oui, tu es une femme nouvelle, changée à mon insu, transformée. Tu n'as plus la même voix, les mêmes gestes qu'autrefois, les mêmes pensées peut-être, et je n'ai jamais été l'amant de la femme que tu os aujourd'hui .
CHARLOTTE
Ce sont des mots, cela, Julien, et nous serions punis cruellement si nous nous laissions duper par eux... Tu es encore plus changé que moi. Quand je t'ai connu, tu n'étais rien ; te voilà un homme arrivé et riche. Qui sait ce que tu seras demain?... Ta vraie destinée, à présent, c'est d'épouser une jeune fille, de te créer une famille, et non d'avoir des maîtresses jalouses et encombrantes qui s'accrochent à toi toute la vie.
JULIEN
C'est facile à dire : épouser une jeune fille... Mais je n'en connais pas, de jeunes filles ! Et toi ?
CHAm.OTTE
Tu finiras par en rencontrer une.
JULIEN
Je finirai aussi par avoir cinquante ans.
CHARLOTTE
Tu as le temps; un homme de ton âge est encore jeune.
JULIEN
Pas si jeune qu'une jeune fille... Et puis, les jeunes filles, sous prétexte qu'on les a épousées, deviennent tout de suite des jeunes femmes, héroïnes de romans sur Tadultcre. Et alors, nous sommes dans l'inconnu, dans les ténèbres du mariage, avec des précipices de tous les côtés. Un homme qui touche à la quarantaine n'a plus le droit de s'exposer à ces émotions, qui sont le privilège des tout jeunes gens... Non, Charlotte, nous n'avons qu'une chose à faire, à moins dètre de pauvres niais qui se refusent au bonheur : c'est de re-
commencer à nous aimer, (ii la prend dans ses bras.) Comment veux-tu que je laisse échapper une maîtresse, une amie comme toi? Car enfin, je suis tout seul; je n'ai ni amis véritables, ni famille; je n'ai que des camarades. Tu n'as pas l'air de t'en douter... Sans compter qu'en ma qualité d'homme politique, je ne vais pas tarder à être traîné dans la boue... Je te parle comme un affreux égoïste, mais cest la preuve que je suis sincère.
CHARLOTTE
Ah! je suis folle de t'écouter I
JULIEN
Une plus longue séparation serait un désastre pour tous les deux. Nous l'avons échappée belle... Je t'adore, Charlotte ! je t'adore !... Tiens ! je me rappelle en ce moment la manière dont nous nous sommes connus, les visites que je venais te faire au
magasin et noire voyage au Havre. Dans le désir ardent que tu m'inspirais, il y avait de la curiosité. Je devinais que tu n'étais pas la première venue et que la vie t'avait appris beaucoup de choses... Je t'assure, tu es une femme très, très bien.
CHARLOTTE
Je suis, hélas ! une femme qui t'aime, et que tu vas faire souffrir encore à la première occasion.
JULIEN
Non 1 je te le promets 1 (II lul prend les deux niaias. Après un temps :) Si OU SC mariait ?
CHARLOTTE
Ne dis pas de pareilles choses en plaisantant !
JLLTEN
Je ne plaisante pas.jjOn se mariera un jour, bientôt même. . . Ils diront ce qu'ils vou-
dront; notre mariage en vaudra biea d'autres ! 11 ne sera peut-être pas très solennel; mais au moins il ne sera pas vilain.
CHARLOTTE
Tu ne te moques pas de moi ?
JULIEN
Ni de moi non plus... Parfaitement, on se mariera ! Nous ne nous en doutions guère, il y a une heure. Mais le hasard, le divin hasard, nous poussait en secret l'un vers l'autre. Il réalisait juste la chose que nous pouvions le moins prévoir, et c'est ce qu'il y a de charmant dans l'existence \J
CHARLOTTE
Si je fais un rêve, il est merveilleux !
JULIEN
Tu ne rêves pas... Veux-tu que je te pince ?
CHARLOTTE
Oui... Tu sais que je ne fais plus de fautes d'orthographe.
JULIEN
Moi, j'en fais toujours... Devine où nous nous marierons ?
CHARLOTTE
Chez toi, dans ton village?
JULIEN
Oui. Il y a là un vieux maire et un vieux curé à qui je réserve cette petite surprise.
CHARLOTTE
Qu'est-ce qu'il nous dira, le curé?
JULIEN
Il nous dira de continuer.
CHARLOTTE
Ce sera idéal !
JULIEN
On n'emmènera pas d'autres Parisiens que Tourneur et Joséphine. Les autres témoins, on les prendra dans le pays.
CHARLOTTE
Et on n'invitera personne, personne !
JULIEN
Nous partirons, pour nous rendre à la mairie, dans la vieille carriole de famille . Marchera-t-elle encore? Je me le demande.
CHARLOTTE
Elle marchera ce jour-là !
JULIEN
Par exemple, il ne faut pas nous dissimuler que nous entrons aujourd'hui dans la
zone des potins. Je frémis en pensant à ce que Poussier va faire avec cette histoirelà !
CHARLOTTE
Et comme ça nous sera égal !
Ça nous sera délicieusement égal î Quant aux innombrables insultes que je recevrai bientôt...
CHARLOTTE
On en rira le soir ensemble.
.lULIEN
Jurons de n'attacher désormais aucune importance à l'opinion d'autrui!
CHARLOTTE
Je le jure !
Entrent Tourneur et Joséphine.