‹ La veine; comédie en quatre actesChapitre 7 sur 41 · SCÈNE VI JULIEN, CHARLOTTE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI JULIEN, CHARLOTTE

JULIEN, allant [irendre la main de Charlotte.

Je VOUS demande pardon d'avoir répondu à cet imbécile devant vous.

CHARLOTTE

Méfiez-vous de lui.

JULIEN, riant.

Et VOUS aussi.

CHARLOTTE

Soyez tranquille.

JULIEN

Je ne vous dérange pas ?

CHARLOTTE

Pas pour le moment.

JULIEN, souriant-

Dites-moi, est-ce que vous connaissez le Havre?

CHARLOTTE, étonnée.

Le Havre ? Non.

JULIEN

Tant mieux. Je parie mflme que vous n'avez pas vu la mer depuis longtemps ?

CHARLOTTE

Depuis cinq ans. Je suis allée au Mont Saint-Michel en train de plaisir. Ça et les environs de Paris, voilà tous mes déplacements.

JULIEN

C'est parfait ! Alors, vous iriez au Havre volontiers, àvouez-le?

CHARLOTTE

C'est même un projet que j'avais fait depuis longtemps, de profiter d'un jour de vacances.

JULIEN

Tout va bien. Figurez-vous que j'ai un procès au Havre lundi.

CHARLOTTE

Un procès que vous plaidez?

JULIEN

Dame!...

CHARLOTTE

Vous plaidez donc quelquefois?

LA \ i:iNE 43

JULIEN

C'est mon état... Il faut donc que je sois là-bas lundi à midi. On pourrait partir ce soir samedi, et on aurait toute la journée du dimanche pour visiter la ville et les environs.

CHARLOTTE

Partir, qui ?

JULIE N

Mais, nous deux.

CHARLOTTE

Tous deux !

JULIEN

Vous et moi.

CHARLOTTE

Vous voulez rire?

JULIEN

Je voudrais J3icn !... Il y a un train ce soir à sept heures cinquante; on arrive à onze heures. Nous dînerions dans le wagonrestaurantenbons camarades... etdemain...

CHARLOTTE

Etdemain?

JULIEN

Nous ferions une jolie promenade en bateau.

CHARLOTTE

Gomme si de rien n'était.

JULIEN

Voilà !

CHARLOTTE

Eh bien ! votre petite combinaison n'est pas pratique du tout.

JULIEN s'approchant d'elle, tout prés.

Vous ne voulez pas?

CHARLOTTE, tiouhlée.

Non... c'est impossible... Éloignez- vous, voyons. Si on entrait !

JULIEN

Je vous aime beaucoup.

CHARLOTTE

Vous ne m'aimez pas du tout. Vous passeriez volontiers une journée au Havre avec moi, je ne dis pas non...

JULIEN

Je ne vous inspire donc pas un peu de sympathie ?

CHARLOTTE

J'en aurai toujours trop.

JULIEN

C'est convenu, alors?

46 LA veinl;

CHARLOTTE

Non.

Si. Ce voyage avec vous, ce sera exquis. Je ne pense plus qu'à cela... Acceptez, ma petite Charlotte. D'abord, je suis sûr que vous en avez envie.

CHARLOTTE

Une autre fois, nous verrons. Pas cette fois-ci.

JULIEN

TTne autre fois, ce sera moins bien. Et puis, ce ne sera plus improvisé. Je rêve d'être une journée entière tout seul avec vous, de voir votre figure si animée, vos yeux si brillants, les jolis mouvements que vous avez pour faire la moindre des choses ; et j'ai tant de plaisir aussi à causer avec vous !

CHARLOTTE, riant.

Du plaisir à causer av(;c moi!... Colle-là est drôle !... Mais je ne suis qu'une hôte!

JULIEN, indigné.

Qui vous a dit ça ?

CHARLOTTE

Je m'en rends compte... D'ailleurs, je n'ai pas été à l'école seulement six mois. Vous, vous êtes un savant... un avocat,

JULIEN

J'ai oublié tout ce que vous n'avez pas appris. Le résultat est le même.

Taratata! Croyez-vous que je ne sente pas la différence qu'il y a entre nous ? Je vous plais, par hasard ; au bout de deux jours, vous auriez de moi par-dessus la tête, tant j'aurais dit de sottises.

Entre un monsieur.

LE MONSIEUR

Combien cette corbeille ?

- CHARLOTTE

Soixante francs.

LE MONSIEUR, après quel(|ues mots à voix basse

Je compte sur votre exactitude.

Sort le monsieur.

JULIEN

Ça va, la clientèle, ça va.. .

CHARLOTTE

Savez-vous ce que vous devriez faire, à votre âge ? Vous devriez vous marier, au lieu de faire la cour à vos voisines. Vous n'y avez jamais songé?

JULIEN

A me marier ?

CHARLOTTE

Oui.

JULIEN

Pas un instant.

CHARLOTTE

Qu'est donc devenue cette femme avec qui on vous rencontrait tout le temps, le mois dernier ?

JULIEN

Elle ne me l'a pas envoyé dire.

CHARLOTTE

Comment vous ôtes-vous séparés? Estce vous qui l'avez quittée, ou elle ?

JULIEN

Je cherche.

CHARLOTTE

Ce doit être vous.

JULIEN

Je crois en effel que c'est moi.

CHARLOTTE

Et pourquoi?

JULIEN

Pourquoi je Tai quittée ?... Je l'ai quittée parce qu'elle a pris un autre amant.

Tenez, vous n'êtes pas sérieux. Je commence à croire que j'ai plus d'expérience de la vie que vous.

.lULIEN

Vous êtes exquise, voilà ce que vous êtes.

CHARLOTTE

Une chose qui me tenterait, ce seraitd'être un peu votre confidente... Je suis sùi-e que je vous donnerais de très bons conseils.

JULIEN

Bons ou mauvais, je les suivrais.

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CHARLOTTE

Et, qui sait ? jo vous éviterais peut-être bien des sottises... Vous devez en faire beaucoup.

JULIEN

Ça dépend.

CHARLOTTE

On dit que vous êtes très paresseux.

JULIEN

Qui... on?...

CHARLOTTE

N'importe... on dit aussi que vous êtes très négligent... Oh! je n'ai pas de bonnes notes sur votre compte!

JULIEN

Je parie que c'est Chantereau ?... Sous prétexte que je lui dois de l'argent...

CHARLOTTE

Comment ! vous avez des dettes?

JULIEN

Pourquoi n'en aurais-je pas ?

CHARLOTTE

Et vous ne les payez pas, probablement.

JULIEN

C'est pour ça que je les ai.

CHARLOTTE

Vous allez gàchervotre vie, si vousn'etes pasplus raisonnable^onsieur Julien. Moi, à votre place, avec l'éducation que vous avez reçue, je voudrais arriver très haut. Vous n'êtes donc pas ambitieux ?

JULIEN

Mais si !

CHARLOTTE

Je voudrais être un grand avocat, ou bien un député, un ministre... je ne sais pas, moi... quelqu'un de célèbre.

JULIEN, riant.

J'y songe.

CHARLOTTE

!Mais vous ne faites rien pour cela.

JULIEN

J'attends la veine.

CHARLOTTE

Vous pourriez l'attendre longtemps.

JULIEN

Oui sait ?

CHARLOTTE

Oh ! si vous êtes superstitieux...

JULIEN

Je ne suis pas superstitieux... Je crois que tout liomme un peu bien doué, pas trop sot, pas trop timide, a dans la vie son lieure de veine, un moment où les autres hommes semblent travailler pour lui, où les fruits viennent se mettre à portée de sa main pour qu'il les cueille. Cette heure-là, ma petite ( Jiarlotte, c'est triste à dire, mais ce n'est ni le travail, ni le courage, ni la patience qui nous la donnent. Elle sonne à une horloge qu'on ne voit pas , et tant qu'elle n'a pas sonné pour nous, nous avons beau déployer tous les talents et toutes les vertus, il n'y a rien à faire, nous sommes des fétus de paille.

CUARLOTTE

Comme c'est faux, ce que vous dites là, el surtout décourageant !

LA vi;iNi-: 5,-)

JULIEN, ri'.iraidant sa montre.

Aussi, je m'arrête. Parlons de choses sérieuses. Le train du Havre est à sept heures cinquante. \ous nous rendrons à la gare chacun de son côté, afin d'enlever au concierge un sujet de conversation, et...

CHARLOTTE

Vous avez trouvé cela ?

JULIEN

A propos... est-ce que vous avez un sac de voyage? Non, n'est-ce pas ? Vous ne voyagez jamais.

CHARLOTTE, riant.

Et ce ne sera pas aujourd'hui.

JULIEN

Pas d'observations. Je vais vous envoyer tout à l'heure un petit sac, gentil comme

rs LA VEINE

tout, que je choisirai moi-même. Vous y mettrez tout ce qu'il faut...

Merci du cadeau. Ça me servira plus tard. Mais ce soir, Monsieur Julien, je crois bien que vous voyagerez seul. C'est samedi, et tous les samedis je dîne avec mon amie Geneviève, une amie d'enfance que vous avez déjà rencontrée ici, et qui va môme arriver bientôt, caria classe doit ôlre finie.

JULIEN

Ah ! oui, elle est institutrice, Mlle Geneviève.

■ CHARLOTTE

Nous étions à l'école ensemble, toutes petites. Seulement, elle, elle a continué ses études.

JULIEN

Est-elle plus heureuse que vous ?

LA VEINK 57

CHARLOTTE

En tous cas, avec les goûts qirellc a, elle ne sera jamais malheureuse... tandis que moi ...

JULIEN

\'ous, vous serez très heureuse, et vous rendrez très heureux aussi les gens qui seront autour de vous... C'est pourquoi je veux être autour de vous. Au revoir, je

vais acheter votre petit sac... (Ouvrant la [.orte pendant qu'entre Joséphine.) Alors. Madame, jC pCUX

compter sur votre exactitude : sept heures cinquante !

Il sort.

JOSEPHINE

Si Madame veut venir voir ?

CHARLOTTE

J'y vais... j'y vais...

JOSÉPHINE

Les roses et les violettes soutirés belles, Madame. Je crois qu'elles peuvent attendre jusqu'à lundi.

CHARLOTTE

Ça vaudrait mieux.

Elle sort.

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