LEBRUN
Les Administrateurs d 1 Indre-et-Loire à ceux de la Sarthe.
« Tours, le 1 6 frimaire.
« Les Brigands ont attaqué Angers le 13 à 10 heures « du matin ; la canonnade a été très-vive. Le fau-
« bourg Bressigny a été incendié : nous avons perdu « legénéral Marigny, tué d'un coupde canon. Enfin la « troupe scélérate s'est retiréeen désordre poursuivie « jusqu'auLiond'Angers,etaperdu 3,000 hommes *.
« La fatigue, la misère, la maladie, le froid, les « armes républicaines pressent ces monstres de toutes « parts. Ils viennent de se porter à Baugé le 15 au « soir.
« Voici le moment de se réunir, de ne pas donner « aux tigres expirants le temps de reprendre haleine. « Marchons contre eux de tous les points, attaquons- « les de tous les côtés, nous garantirons à jamais « notre sûreté commune et le salut de la Répu- « blique.
« Salut et fraternité, « Clément DE RIS, L. Ath. VEAU, L. Texier OLLIV1ER. »
Le Comilé défensif de Sillé au Comité du Mans.
« Sillé-la-Montagne (Le Guillaume), 16 frimaire.
« On nous assure que l'armée Brigantine est à « Durtal, que l'armée de Rennes a coupé les ponts « et que les Brigands vont être bloqués dans cette « commune. Cela est-il vrai, citoyens? instruisez- « nous des mouvements de ces monstres qui désolent « nos côtés.
« Salut et fraternité.
« TOUSCHARD, LATOUCHE, TROUILLARD, « LESOURD, CHOUPPE. »
1 Erreur. Les Brigands n'ont attaqué Angers que par la rive gauche de la Maine, et n'ont point, de cette fois, paru sur la route du Lion.
CDXLI I
Les Brigands n'ont occupé Baugé que vingt-quatre heures; ils sont entre cette ville et La Flèche, après avoir fait, mais inutilement, une pointe sur la route de Saumur.
Une lettre de Bénaben va nous fournir d'amples détails.
J'ai dit, dans mes autres volumes, ce que c'était que Bénaben. Son compagnon Du verger étant mort, il continue à chevaucher avec lesgénéraux, armé d'un gros bâton tordu et à nœuds qui lui sert de massue ; mais il frappe rarement, sinon sa bête. Il était à Dol, à Antrain, où il pensa être pris et où il eut une belle peur.
11 revint à Angers avec l'armée de Rennes et il n'y resta que deux jours. 11 en sortit avec Marceau, qu'il faisait rire. La lettre que je donne de lui est sur le ton familier et badin. Il n'en avait pas d'autre et ce style lui allait. Il mêlait le sérieux au bouffon; je l'ai vu sublime, je l'ai vu trivial, grotesque, obscène. Il n'épargnait pas le papier et il s'était fait, au milieu du tapage, une espèce de position de mouche du coche et de Triboulet, qui fit oublier sa vieille robe et sauva sa tête.
J'ai donné de lui à la Bibliothèque d'Angers, en vers, prose, comptes-rendus, motions et discours de tout calibre , de quoi faire un volume où se trouveraient beaucoup de faits originaux, inconnus, importants.
Voyons sa lettre ; elle est datée de Baugé , le 17
frimaire an II de la République et de la mort du tyran, à neuf heures du soir.
Lettre de BÉNABEN, aux Administrateurs de Maine-et-Loire.
« Citoyens,
« Quoique je ne sois parti d'Angers qu'à neuf « heures du matin, j'ai été assez heureux, grâce aux « jambes de mon cheval , pour assister à la bataille « que notre cavalerie et une partie de notre infanteœ rie, sous les ordres deWestermann, ont livrée aux « rebelles de la Vendée. Je me suis avancé d'assez « près, avec mes deux ordonnances, pour entendre « siffler les boulets autour de mes oreilles.
« Les ennemis étaient alors à une lieue environ de « Baugé,surlaroutedecettevilleàLa Flèche. J'aisuivi « les combattants jusqu'à une lieue au delà, laissant « derrière moi les divisions Muller et Amey. Je les « aurais suivis plus loin, si, ayant parlé à trois ordon- « nances que Westermann avait successivement « envoyées pour faire avancer les deux divisions, je « n'eusse voulu m'instruire par moi-même de la cause c< de leur immobilité. Il était presque nuit lorsque « j'ai atteint le corps d'armée qui se disposait à éta- « blir son bivouac dans le lieu où je l'ai trouvé, c'est- « à-direàtroisquartsdelieuedeBaugé.ïoutce que « je puis vous dire du succès de cette journée, c'est « que les ennemis ont été battus à plate couture, et ce qu'ils ont dû laisser un grand nombre de morts sur « le champ de bataille. Si l'armée républicaine de
a Saumur prend la route de Baugé, et si celle de Klé- « ber prend celle de La Flèche, je ne doute pas que « le jour de demain ne soit le dernier pour les Bri- « gands.
« Lorsque j'ai vu que le corps d'armée dont j'ai « parlé se disposait à bivouaquer, j'ai été droit à « Baugé, où j'espérais trouver un abri plus commode « qu'à la belle étoile. Je suis le premier patriote (avec « mes deux ordonnances) qui sois entré dans cette « ville depuis que les Brigands l'ont évacuée : aussi « n'y ai-je reçu d'abord que les félicitations de deux « enfants qui m'ont demandé comment je me porte tais. Les hommes et les femmes, ne sachant en- « core si j'étais un patriote ou un Brigand, se tenaient « tapis dans leurs maisons; j'en ai pourtant trouvé k u la fin deux à qui j'ai demandé où la municipalité « tenait ordinairement ses séances. Us m'ont répondu « que c'était au château. Je m'y suis transporté tout « de suite et je n'y ai trouvé qu'une concierge que « ma présence a glacée de frayeur. J'ai tâché de la o rassurer en la qualifiant de citoyenne. Je lui ai de- ♦ mandé ensuite à qui appartenait une superbe voi- « ture que j'avais trouvée à l'entrée du château; elle « m'a répondu qu'elle appartenait aux Brigands, qui « n'avaient pu l'emmener avec eux, ayant été obligés « d'en prendre les chevaux pour les atteler à une « pièce d'artillerie : dans ce cas, lui ai-je répondu, «< je m'en empare au nom de la nation , car je suis « un commissaire du département de Maine-et-Loire.
« Je me suis informé aussitôt où pouvaient être les
« harnais et je les ai trouvés. Vous devez bien penser « que je n'ai rien eu de plus pressé que de faire « transporter dans l'auberge où je logeais ladite voi- « ture pour la soustraire à la rapacité des généraux « ou des hussards, qui n'auraient pas manqué de la « vendre sur-le-champ pour faire la ribotte*,
« Si j'avais pu me procurer des chevaux ou des « bœufs, je l'aurais fait conduire pendant la nuit à « Angers ; mais je ferai en sorte qu'elle vous par- « vienne en toute sûreté. Cette voiture peut valoir « environ 6,000 livres, quoique les Brigands en aient « enlevé les coussins, queleurscanonniers, m'a-t-on « dit, ont mis sur leurs caissons.
« J'ai trouvé beaucoup de cadavres depuis Angers « jusqu'à Suette, depuis Suette jusqu'à Baugé, de- « puis Baugé jusqu'au champ de bataille.
« Par les renseignements que j'ai pris ici, il paraît « qu'avant l'arrivée des Brigands on avait fait filer « vers Saumur tous les vivres et tous les fourrages. « C'est la seule manière de vaincre des gens de cette » espèce, lorsque les soldats chargés de leur faire la a guerre ne veulent point les combattre ou fuient « lâchement devant eux*.
c Vousneserez peut-être pas fâchés de savoir quel-
1 II ne fait point de distinction, il accuse tout le monde pour se faire valoir seul.
2 Oui, il y a des corps qui fuient, il y a eu des déroutes dans les troupes républicaines, mais, en somme, les Brigands sont ruinés et, encore un peu, tout ce qui a passé la Loire sera détruit.
Bénaben écrit comme un gascon qu'il est, il ne faut pas s'en fier à ses jugements, mais voir les faits.
« que chose de l'affaire qui a eu lieu hier, à trois « lieues de Baugé, sur la roule de cette ville à Sau- « mur. Cette affaire qu'on avait voulu faire passer « pour un échec a été toute à notre avantage. Wes- « termann, après avoir plusieurs fois chargé les en- « nemis avec sa cavalerie, a fait mettre pied à terre « et s'est battu avec la carabine comme l'auraient pu « faire des fantassins avec des fusils ; mais n'ayant que « quatre cents hommes avec lui , il a été obligé de « battre en retraite jusqu'au delà de Jarzé, dont les « Brigands ont brûlé le château. Mais cette retraite « était honorable, c'était une jolie retraite , une re- « traite, comme le disait plaisamment un hussard, « faite pour l'amour.
« Je me suis informé ici quelle pouvait être la force * de l'ennemi. On m'a dit qu'il avait trente pièces « de canon et douze caissons seulement dont la pluc part étaient vides. On m'a dit aussi qu'il manquait « totalement de cartouches, et que le jour qu'il avait « évacué Baugé, on ne distribuait que delà poudre, « des balles et du papier pour charger les fusils à la « façon des chasseurs. Les Brigands ne savent plus « où donner de la tète ; ils sont excédés de fatigue et « de faim, et sont privés de presque tous les moyens <r de défense. Ainsi , rassurez bien nos concitoyens; « bientôt les Brigands de la Vendée n'existeront plus; « il y a longtemps que leur règne serait fini si l'on « n'eût mis à la tête des armées destinées à les com- « battre des généraux ou traîtres ou inertes. »
Kléber a quitté la levée ; il revient par Beaufort et les chemins de traverse pour retrouver Durtal et marcher sur La Flèche par Bazouges et la rive droite du Loir, pendant que Marceau et Tilly s'y portent par la rive gauche.
Westermann est à l'avant-garde de cette colonne de gauche; et pensant qu'il est soutenu par les divisions Muller et Amey, il s'engage sans réserve, selon son habitude, à la poursuite de l'ennemi. — Mais Stofflet et Piron se retournent et le ramènent battant pour la seconde fois. Les leçons ne lui manquent pas et ne lui servent à rien.
Amey et Muller ont fait halte ; ils sont mous et ivrognes, et donnent à leurs soldats l'exemple du désordre. Le vin deBaugé est maigre, il leur porte au ventre plus qu'à la tête ; tout ce corps d'armée est dans une dégoûtante saleté.
CDU
Larochejaquelein est en face de La Flèche. On a coupé le pont; il envoie Forestier par Bazouges, pour passer le Loir, en aval, avec des tirailleurs habiles, et, quant à lui, il va par Créans, en amont , avec trois cents cavaliers ayant des fantassins en croupe, et franchit la rivière par le moulin des Belles-Ouvrières, sur la chaussée , bien qu'il y ait dix-huit pouces d'eau dessus.
Son projet est de prendre La Flèche entre deux
feux ; mais il faut marcher vite, et par le courage suppléer le nombre.
Forestier trouve Chabot avec des chasseurs qu'il culbute et chasse 1 .
Larochejaquelein fond, de son côté, sur La Flèche, pénètre dans la ville, s'empare du collège, et met en fuite la garnison républicaine.
Sans perdre une minute, il fait jeter des poutres, des planches sur les piles du pont, rétablit le passage, et ouvre une retraite a ses bandes effarées.
Tout le temps que défilent les Vendéens, Larochejaquelein les encourage et les protège , allant au galop de la tète à la queue, comme un fidèle chien de berger, mais qui ne parviendra pas à sauver le troupeau marqué du sceau fatal de la boucherie.
Avançons. La Flèche est au pouvoir des Brigands. Ils sont à Mareil, ils attaquent Clermont-Gallerande.
C'est le pays de cocagne, c'est là qu'on engraisse les poulardes, dites du Mans, qu'on vend à Paris pour les jours gras. Nous allons entrer en carnaval, mais il n'y aura pour nous ni violons, ni gavottes. Les bassescours sont dévastées et muettes ; on ne trouve plus de paille pour les chevaux, plus de seigle ou d'orge pour les hommes.
1 Forestier en passant au château de Bazouges y trouve une famille d'émigrés, trois dames ravissantes de beaulé et vendéennes dans l'âme, qui le reçoivent et guident sa marche.
Les Brigands, quoique affaiblis, résistaient partout, dans les bourgs, dans les fermes. Nous n'avancions que lentement. On leur tuait moins de monde par le plomb et le fer qu'on n'en trouvait de morts par la faim, le froid et la misère.
L'air était empesté à une lieue à la ronde.
Allez dans les campagnes, au printemps, vous les trouverez couvertes de fleurs qui les enchantent et les embaument ; mais en ces jours maudits, il s'exhalait de leur sein une odeur de cadavre et de pourriture qui faisait vomir.
On voyait çà et là des femmes coupées en deux, des enfants tués dans les bras de leurs mères, et des soldats bleus écharpés, mutilés, un pêle-mêle de morts, des membres épars sur la neige : un spectacle d'horreur.
CDLIII
Lettre du Commissaire à la suite de l'armée de la Sarthe au Comité
défensif du Mans.
« Foultourte, 16 frimaire, onze heures du soir.
« Citoyens,
« Les scélérats de la Vendée se sont jetés sur La « Flèche en revenant d'Angers. Huit cents braves « leur ont fait payer cher le stérile plaisir de s'être « emparés d'une ville déjà présentant le triste tableau « de leur premier passage.
« Que nos concitoyens se rassurent d'après ce « grand exemple de courage et d'héroïsme ; qu'ils « apprennent que ce n'est point du grand nombre