CHAPITRE PREMIER
DOMREMY — NAISSANCE ET BAPTEME DE JEAN- NETTE d'arc — SA PREMIÈRE ÉDUCATION — SON ENFANCE PLEINE DE PIÉTÉ ET DE COURAGE — l'arbre DES DAMES ET LES RÉCRÉATIONS DE LA
jeunesse de domremy — opinion du curé de l'enfant
Domremy est un petit village du département des Vosges. En 1365, Charles V l'attacha définitivement à la France et Tunit à la province de Champagne. Situé tout proche du duché de Lorraine, qui devait longtemps encore attendre son annexion à la France, Domremy appartenait donc à la frontière ; et comme on désignait alors très souvent sous le nom de Marches les frontières militaires de notre patrie, on appelait ordinairement
Marches de Lorraine toute cette partie de la Champagne avoisinant le duché.
Au commencement du xv° siècle, Domremy était habité par une population de laboureurs trouvant, pour la plupart, dans leur travail une honnête aisance : ils vivaient heureux au milieu d'une petite plaine fertile entourée de coteaux boisés, et formaient comme une seule famille, tant ils s'aimaient entre eux, tant ils aimaient la France si éprouvée alors et depuis si longtemps par les malheurs de la guerre. Le véritable amour de la patrie, surtout de la patrie en deuil, rapproche les cœurs de tous ses enfants; il fait amis les plus irréconciliables ennemis.
Le 6 janvier 1412, un événement merveilleux mit en émoi le calme village de Domremy. C'était la fête de l'Epiphanie de Notre-Seigneur; le soir de cette journée, les habitants de Domremy se sentent tout à coup saisis d'une inexplicable et ineffable joie; ils sortent de leurs maisons, et se demandent les uns aux autres ce qui est arrivé de nouveau; nul ne peut répondre.
La cause ignorée de cette extraordinaire allégresse, c'est la naissance d'une petite fille : le ciel vient de la faire apparaître, à l'instant même, sous le toit de chaume d'une de leurs humbles maisonnettes ; et leur joie n'est qu'un
présage des transports de triomphe que cette enfant au berceau soulèvera plus tard en France; de longs siècles en seront les échos, car cette petite fille sera, pour sa patrie agonisante, une libératrice telle que jamais nul siècle n'en connut.
Elle est la fille d'humbles paysans à Tair simple, au cœur noble. Jacques d'Arc son père, originaire de Céfonds, au diocèse de Troyes, est venu se fixer à Domremy avec Isabelle Romée, de Vouthon, son épouse ; il est de famille ancienne et honorable, mais guère plus riche que ses compatriotes ; il possède une petite maison gentille et proprette, située près de l'église, à quelques pas du ruisseau qui fait la frontière de France. Travaillant courageusement et fidèle à sa devise : « Vive labeur! » Jacques gagne à la sueur de son front de quoi élever sa famille; il a déjà trois garçons quand le bon Dieu lui envoie cette petite fille. ^
Jacques d'Arc et sa femme étaient des catholiques pieux et fervents; quelques-uns pensent même qu'Isabelle reçut le nom de Romée pour avoir accompli un long et pénible pèlerinage.
Sitôt l'enfant née, on songea au baptême, et l'on se mit en quête de parrains et de marraines, car l'usage du temps en admettait plusieurs. Estimés de tous comme ils l'étaient,
Jacques et Isabelle en trouvèrent facilement; l'enfant fut donc portée à l'église escortée de quatre parrains et de quatre marraines, dont l'une était la femme du mayeur de Domremy. Les fonts baptismaux où lui fut conféré le saint baptême existent encore aujourd'hui dans l'église. On y baptisa la petite fille de Jacques d'Arc sous le nom de Jeannette.
Elle grandit, entourée des meilleurs soins; sa mère inculqua à son âme une foi robuste, et lui apprit à prier en même temps qu'à parler. Cette pieuse femme lui enseigna ellemême les éléments de la religion, puis \e Pater, VAve, le Credo ^ k mesure que sa fille fut en âge de les retenir. Aussi Jeannette faisait-elle par sa piété l'admiration de tous ses compatriotes.
Elle était de bonnes mœurs, serviable, polie, aimable à tous ; et chacun pensait du bien d'elle. Elle aimait Téglise et s'y rendait chaque fois que ses parents lui en laissaient le loisir, on l'y voyait à genoux devant le tabernacle, au pied du grand crucifix ou des statues de l'église, tantôt les contemplant pieusement, tantôt les yeux baissés vers la terre. Chaque jour elle assistait à la sainte messe; souvent elle se confessait, et recevait la sainte communion. Quand VAngelus sonnait, elle se mettait à genoux en quelque endroit qu'elle fût*
L'amour de Dieu mit en l'àme de Jeanne l'amour du prochain; bienfaisante aux pauvres, elle faisait l'aumône suivant ses moyens, elle visitait et soignait les malades. Son jeune voisin, Simon Musnier, se rappelait encore avec attendrissement, quarante ans plus tard, les soins dont elle l'avait entouré durant une longue maladie; hospitalière, elle accueillait les pauvres voyageurs et leur procurait un gîte ; quand elle n'en pouvait trouver, elle allait jusqu-'à leur céder son petit lit, passant ellemême la nuit assise à l'âtre du foyer. Tout cela n'empêchait pas Jeannette de tra-
Maison de Jeanne d'Arc à Domremy
vailler; elle aidait ses parents en toutes choses, aux champs comme à la maison. Là elle gardait les troupeaux ; ici elle nettoyait, lavait^ cousait, filait;
Une piété si peu commune, une vie si exemplaire impressionnaient ses petites amies et ses petits compagnons; toutefois, comme ils n'en faisaient pas autant, ils trouvaient parfois qu'elle exagérait; et ses amies si chéries, Mengette et Hauviette, le lui disaient parfois. Les jeunes gens, quand ils la voyaient s'attarder longtemps à l'église, tout quitter au son de la cloche et revenir de bien loin pour entendre la sainte messe, allaient jusqu'à se moquer delle. Jeannette rougissait alors, mais n'en continuait pas moins bravement ce qu'elle faisait pour Dieu.
Près de Domremy, il y avait une chapelle consacrée à la Sainte' Vierge, on l'appelait Notre-Dame de Bermont. Jeannette affectionnait d'y aller, et pour cela elle quittait sa charrue et ses champs ; mais non contente d'y prier seule, elle s'y rendait en pèlerinage presque chaque samedi avec beaucoup de gens de son village ; elle y menait Catherine sa sœur cadette; elle y faisait brûler des cierges, y portait des bouquets, y tressait des couronnes.
Il ne faudrait pourtant pas s'imaginer que Jeannette fût sauvage et peu avenante pour ses compagnes et les enfants de son âge ; volontiers, au contraire, elle se mêlait à leurs jeux. C'est ainsi qu'elle allait avec eux à la fontaine des Groseillers et à l'arbre des Dames, hêtre d'une
beauté merveilleuse, et rendez-vous des fêtes de la jeunesse. Chaque année au dimanche de Lœtare, les enfants du village s'en allaient danser et chanter autour de l'arbre, puis ils revenaient faire un repas, avec les provisions qu'ils avaient emportées, auprès de la fontaine des Groseillers. Jeannette allait avec eux, comme eux elle dansait et chantait, et ornait de guirlandes le tronc de l'arbre séculaire ; mais ni elle, ni les autres enfants ne voyaient là de superstitions, et leurs récréations n'avaient rien de commun avec les récits fantastiques de quelques vieilles femmes du pays, qui racontaient que l'arbre et la fontaine avaient été hantés par les fées ; ils voyaient souvent les seigneurs de Bourlemont venir avec leur famille se promener sous ses frais et charmants ombrages ; leur curé y venait aussi chanter un évangile, eux s'y rendaient également, et Jeannette avec eux, mais dans le seul but de se divertir.
Jeannette cependant préférait l'église et le travail à ces joyeux divertissements ; aussi., messire Guillaume Fronte, son curé, déclaraitil souvent « qu'elle était une bonne chrétienne, )) qu'il n'en avait jamais vu de meilleure, et » qu'il n'avait pas la pareille dans toute sa » paroisse. »