SERIE III
Anecdote cal
À par M. Jules Tr
de la Poule Noire lote canadienne
par
ules Tremblay
Section I, 1920 (87) Mémoires S.R.C.
La vente de la poule noire (Anecdote canadienne!)
Par JULES TREMBLAY.
Présenté par MARIUS BARBEAU, .:.S.R.C.
(Lu à la réunion de mai, 1919.)
Pitro Miray venait d’avoir vingt ans. Personne du village, même les plus ankylosés, ne pouvait imaginer avec une prévoyance aussi parfaite, les moyens que Pitro découvrait chaque jour de ne pas avoir de travail utile à préparer, et encore moins à faire. Sa paresse était un vœu, sa fainéantise un parti pris. Déjà il avait traversé la crise de ses années scolaires sans apprendre à lire, et il avait fait sa première communion à seize ans, par charité. Les villageois, le disant lunatique, l'abandonnaient à sa douce folie, et le laissaient occupé à son désœuvrement.
Pourtant, Pitro ne manquait pas de talents. Il était maître ouvrier dans l'art de fabriquer les rièges à prendre les oiseaux et les petits animaux à fourrure; il savait mieux que tous métamorphoser en flageolets et sifflets les roseaux bordant la rivière et les tiges nouvelles coupées dans les bois.
Par les grandes chaleurs de l'été, il se vautrait dans l'herbe à dinde, à l'ombre du haut mur dégringolant la pente du chemin de rang, et permettait aux heures de couler sans rompre la monotonie somnolente de sa béatitude.
L'hiver venu, Pitro se collait au poèle et passait les jours à gosser des bouts de cèdre et de bois blanc qui devenaient des cages, des appeaux, des trébuchets. Cela le consolait d’avoir puisé de l'eau et fendu des bûches.
Le soir arrivé, s'il y avait veillée chez »n voisin, il s'y rendait sans invitation et se plaçait le plus près possible de la chaleur, Mais il ne dansait pas. C'était trop fatiguant. Il se contentait de faire affiler les autres et de les faire danser en sifflant dans ses deux mains bombées, ce qui l'avait fait surnommer la pétague, sous prétexte queson sifflement ressemblait à celui d’une ocarina. Pitro chantait, aussi, et chantait des complaintes et des ballades à ‘aire rêver les jeunesses trop
1 Anecdote basée sur une croyance ancienne répandue en certains milieux des “Cantons de l'Est” et de la Nouvelle-Angleterre.
Sec. I, Sig. 7
88 LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA tendres, 11 avait entre
eutres pièces de son répertoire une fameuse renommée :
Catin, Catin, belleu Catin, Queu fé-tu-u dans ton hardin!
—He tuille dé fleurs
De mille couleurs,
Pour mon Sa-arvileur ;
C'é pour s-y en Jére in présent .T-à mon-0n fidè-èle amant.
Pitro avait une raison secrète d'aller en veillée, 11 aimait les Contes, les belles histoires, surtout les contes de fées et de loups- Sarous, qu'il écoutait les yeux grands, la bouche béante. Un soir, le vieux Salvaye raconta comment s'était vendue de son temps la Poule Noire. I] avait été lui-même, naturellement, le héros de l'aventure, et la Poule Noire lui avait rapporté trois mille Piastres et neuf francs. Malheureusement, il avait un jour cublié les engagements pris avec le Diable, et avait fait un signe de croix pour détourner le tonnerre, Du Coup : richesse avait été engloutie avec la grande
maison dans ’+ fond du Richelieu, et depuis lors Satan et lui ne se parlaient plus.
Voilà au moins une histoire qui faisait Plaisir à P.ro. y avoir du vrai dans ce récit, puisque le père Salvaye était d villageois le moins menteur. Pitro se promit bien À l
Il devait le tous les occasion d'es-
(rReuaL AY] LA POULE NOIRE #
à quiconque voulait tenter des relations avec les démons. Jusqu'ici Pitro avait été simplement idiot. 11 devint crétin et de plus hypocrite. Il amenait toujours la conversation sur les Poules Noires passées et futures, et damnait à bon escient tous «es chrétiens assez mécréants pour donner leur âme au Malin en échange d'un peu d'argent. Lorsqu'il se fut à son avis -ufisamment bourré le crâne des choses indispensables au succès de son entreprise, il attendit son jour. Il avait dans i'intervalle visité toutes les basses-cours du village, et savait à quoi s'en tenir sur la population des poulaillers et sur la façon d'y avoir accès. ;
Des écoliers le surprirent, certain jour de conv£, au milieu de l'érablière, en train de se livrer, tout seul, à un exercice qu'ils ne comprenaient pas. Pitro tenait de la main gauche une poule morte, la faisait tournoyer au-dessus de sa tête en prononçant et scandant des paroies inintelligibles, et la lançait par-dessus son épaule gauche à une distance phénoménale. 11 regardait tomber puis allait ramasser la poulaille, izvenait à son poste, et recommençait. Parfois il inter. rompait un mouvement en marche, corrigeait la flexion du bras ou la suspension en ligne bien verticale de la poule:
—-Non, cé pas cd.
Il reprenait alors le mouvement, sans fatigue, accordant un soin méticuleux au moindre geste, étudiant chaque courbe du coude et du poignet, débutant avec lenteur, puis accélérant jusqu’au presto vertigineux, sitôt qu'il croyait avoir enfin surpris le tour exigé. Les enfants coururent au village raconter ce qu'ils avaient vu et entendu, mais personne ne voulut les croîre, sauf Salvaye, qui pour sa part en savait long sur ce mystère.
Septembre arriva. Les jours et les nuits conservaient encore une bonne chaleur. Le vendredi où la lune nouvelle était annoncée dans l’almanach, il faisait un temps superbe. Toute la journée Pitro fut nerveux. Il se promenait le long de la rivière, allait s'accouder sur le petit pont, pèlerinait dans la Savane, ne pouvait pas rester en place. Ses préoccupations n'empêchèrent pas l'heure de faire son chemin, et l’angélus était sonné depuis longtemps lorsque Pitro prit la route du souper, en repassant dans sa mémoire les aspects divers de son projet. Il lui fallait voler une poule, absolument noire—la crête exceptée s'entend- chez une veuve dont le mari était mort depuis au moins sept ans; cette veuve devait habiter une maison où il n'y avait pas un seul homme, pas même un enfant du sexe mascuiin. Ces conditions préliminaires étaient péremptoires. Certes, il y avait bien quelques veuves dans la paroisse, mais la Catherine avait sept garçons; la Méré en avait cinq; la Gruitr avait ses quatre frères, et la
—Coudon, la mère, y-a-ti longtemps —Quoi's'ça Peut t'fére, écornifleux?
—Bin, c'é l'vieux Dimont, comm’ Sa, qui voudré l'sa'ouèr.
—Qu gui diras qu'ça fé sept ans, pi qui attendra core sept ans avant qu'je l'marise.
—Fâchez-vous don’ Pas, la mère.
Sans écouter le flot ver!
Murmurant :
—Balèche, ça c'é bon.
Qu'vol' mari é mort?
beux qui le menaçait, Pitro s'en alla en
Ce grand Marais, aux avait des sentiers et des naissait. I] vit peu à peu
et lorsqu'il crut Je moment arrive d'exécuter son œuvre longuement Préméditée, il sortit de
à deux arpents du poulailler
rches enjambée, Pitro rampa, rampa vers son but, où il arriva sans avoir donné l'éveil. Une fois
devant le volet, il sortit de sa poche un Cylindre de f4 d'un fond et d'un couvercle percé de peti
lant su- charnières, C'était sa lanterne sourde. poche il trouva un bout de chandelle de suif, qu'il bobèche. 1] battit le briquet sur d
tre étant fermée Un rayon de la ué, et Pitro aperçut dans la demi-lumière ires, d'un noir luisant, formant boule après les Picorages d’une journée bien remplie, La chandelle éteinte d'un Il y eut un gloussement veston, et partit comme oment où trois ou quatre
Pitro eut Peur. Quel-
—C'é-t-y 106, Pitro?
—Oué.
vane cette oules utre
La
ans
en