CORYPHÉES
MESSAGER DE L’ARÉOPAGE ESCLAVE, portant des fruits.. . .
Esclaves et peuple
MM. Guichard.
Lahat.
Gibf.au.
Kerrier.
Ariste.
Philippe.
Riga.
M»« Méa.
Débat.
Mosé.
Debiiunel. ' M. Étienne.
MUc Eugénie.
Lorsqu’en rêvant dans les galeries du Louvre, je conçus l’idée de cette comédie, je ne pensais pas qu’elle dût jamais paraître devant le public. Les encouragements de quelques amis m’engagèrent à lui faire voir le jour, et MM. Alphonse Royer et Gustave Vaëz, alors directeurs de l’Odéon , l’accueillirent avec une bienveillance trèsflatteuse pour moi, et dont je leur conserve une sincère reconnaissance. Une partie de la presse s’est montrée sévère pour ma première œuvre; je ne m’en plains pas. Il y a dans toute critique quelque chose d’utile au poète ; en amoncelant les obstacles devant lui on l’oblige à consulter ses forces et son courage avant de s’engager dans la carrière. C’est le baptême des tropiques que tout navigateur doit subir s’il est assez hardi pour vouloir doubler le cap des Tempêtes, et je remercie les aristarques du feuilleton de ne pas m’avoir épargné cette épreuve. Je regrette seulement qu’il ne m’ait pas été permis de les consulter avant la représentation de ma pièce ; elle y eût sans doute gagné au point de vue de la forme. Je n’ai pas la prétention de croire mon style parfait; j'attache moins d’importance à la rime qu’on n’a l'usage de le faire aujourd’hui; il me semble puéril de lui sacrifier la pensée ; c’est peut-être un tort.
Quaut aux reproches qui atteignent le fond même de l’œuvre, je les accepte moins facilement. Plusieurs m’ont blâmé d’avoir fait Phidias contemporain de Praxitèle. J’eusse évité ce blâme, en donnant à mes personnages des noms imaginaires; je le pouvais d'autant plus que les archéologues les plus habiles ne sont pas d’accord entre eux sur l’auteur de la Vénus de Milo. Si je ne l’ai pas fait, c’est que j’ai cru que ma fable y perdrait en intérêt. J’ai pensé qu’avant tout le but du poète dramatique était d’intéresser et d’émouvoir, et que le public me pardonnerait volontiers un léger accroc à la chronologie pour voir réunis sous ses yeux ces noms glorieux de Phidias et de Praxitèle, qu’on est habitué à ne pas séparer par l’imagination, et qui sont le Sophocle et l’Euripide de la sculpture. J’ai agi en cela comme Panini, dont les tableaux de ruines réunissent sur une même toile des monuments souvent fort éloignés les uns des autres; et pour citer des noms plus illustres, je pourrais diro que Virgile et Shakspeare n’ont pas reculé devant de pareils anachronismes.
Quelques critiques, s’attachant à une prétendue couleur locale, m’oul reproché d’avoir donné à Agatlion l’idée de s’emparer de l’œuvre de Praxitèle, assurant que le plagiat était inconnu dans l’antiquité', où tout chacun travaillait au grand jour. Je leur demanderai si la fable du tieai paré des plumes du paon n’est pas aussi ancienne que le monde.
D’autres affirment que les sentiments que je prête à Chloé et à Praxitèle, au moment où Agathon annonce qu’il veut faire un modèle de sa nouvelle esclave, sont des sentiments purement modernes. Selon eux, Praxitèle eût été flatté de cet hommage rendu à la beauté de son amante, et Chloé, loin d’en être offensée, s’en fût enorgueillie. S’ils avaient raison, s’il était vrai que les jeunes Grecques fussent aussi disposées à dévoiler leurs charmes aux regards des adrni-
ra leurs, comment expliquer la fable d’Actéon changé en cerf pour avoir contemplé Diane au bain, et cette loi de Le'sbos qui condamnait les jeunes filles suicidées à être exposées nues après leur mort. La pudeur et la jalousie sont de tous les siècles; tous les sentiments vrais sont éternels. Et si je ne craignais de paraître trop chercher l’éruditiou dans ces lignes qui précèdent une œuvre toute de fantaisie et d’imagination, je les renverrais au savant archéologue Al. Beulé, qui leur prouvera que les statues de femmes de la grande époque antique étaient toutes vêtues, que Praxitèle fut le premier à représenter une Vénus dans toute la nudité de ses formes, et que cette statue, quoiqu’un chef-d’œuvre, fut refusée par le peuple à qui elle était destinée, précisément à cause de cette nudité. Mais, encore une fois, je ne fais pas de l’archéologie.
Du reste, le public a parfaitement compris mon intention, et l’accueil chaleureux et sympathique qu’il a fait à mu pièce m’a prouvé que j’avais atteint le but que doit se proposer tout poète dramatique. On s’est intéressé à ma fiction; que puis-je désirer de plus?
Je dois ici l’expression de ma gratitude à mon excellent ami M. Adrien Limague, pour sa complaisance à méttro son talent de compositeur au service de ma comédie. Scs mélodies, simples et larges, réalisent bien l'idée qu’on se fait de la musique antique, et si j’ai un regret, c’est que la scène de l’Odéon, peu familière aux exigences lyriques, n’ait pas permis de leur donner, dans l’exécution, toute l'importauce quelles méritaient.
Je saisis également cette occasiou pour dire il MM. Henri Portalés, Édouaid Gcoghegan et Edmond Gondinet, combien j’ai été touche de leur sollicitude pour ma pièce, dont ils ont suivi toutes les péripéties ab ovo, et qui a beaucoup gagné à leurs intelligentes critiques.
Il ne me reste qu’a remercier les artistes qui lui ont donné la vie.
M Guichard a réalisé do la façon la plus complète l’idéal que j’avais rêvé dans le rôle de Praxitèle; il en a saisi toutes les nuances, et a rendu avec beaucoup de tact ces deux amours qui se partagent le cœur du jeune captif, Cldoé et la gloire. Bien que je n’eusse jamais douté de son talent, je suis heureux de lui donner ici ce témoignage de reconnaissance et de sympathie. M. Gibeau a fait une véritable création du rôle ingrat et difficile d’Agathon; il a su éviter avec une rare intelligence ces deux écueils où devait sombrer un acteur ordinaire, l’odieux ou le ridicule; il n’a été ni un tyran de mélodrame, ni un Sainville en cothurne; il a été Agathon tel que je l’avais compris. M. Laray a représenté avec dignité le personnage de Phidias ; quelque peu mouvementé que soit ce rôle, il y a trouvé de belles inspirations et des élans chaleureux. Quant à MM. Ferrier et Ariste, chargés de rôles bien au-dessous de leur taleul, ils ont su leur donner une valeur dont je les remercie. Je ne saurais trop me féliciter de ce que mademoiselle Méa a bien voulu débuter à l’Odéon par le rôle d’Aspasie, qu’elle a fait ressortir avec le talent d’une actrice consommée. Mademoiselle Debay a su se faire applaudir dans le rôle de Chloé. Enfin je remercie également mesdemoiselles Mosé et Dchrune) de l’abnégation avec laquelle elles se sont chargées des rôles de coryphées.
l’aris, 20 octobre 1858.