Surnom donné à Solange
[Paris, décembre 1833].
« Mon ami,
» Je te prie de donner pour moi à Julie, ma femme de chambre, cent soixante francs que je lui dois pour six mois de ses gages. Elle en aura peut-être besoin en arrivant. Si tu ne peux lui donner le tout, donne-lui au moins une centaine de francs. J'ai donné un bon sur Salmon à une personne à qui je dois deux cents francs, et qui les ira toucher au 1er janvier. J'en ai donné un second de trois cents francs pour le Ier février. Je verrai demain Salmon pour le prévenir. Il n'est pas en avance avec moi. En donnant ces cent soixante francs à Julie, tu seras en avance avec moi de soixante francs sur le mois de mars, époque à laquelle je serai peut-être de retour et où j'irai prendre Solange, toi, — si tu [veux] venir à Paris, — et ma bonne.
» J'ai vu madame Dudevant aujourd'hui.
Je t'écrirai démain à cet égard1.
» S'il m'arrivait en route le hasard de me casser le cou, je te préviens que j'ai donné à un marchand de vin une reconnaissance de six à sept cents francs, et qu'un marchand de bois aura à réclamer deux cents francs environ. Ces petites dettes seraient plus que suffisamment payées par la vente de mon mobilier. Je te prierais de faire honneur à ces engagements et à ma signature.
» J'espère que tu n'auras pas cette peine, et que je rapporterai mes os.
» Adieu, mon ami, je t'embrasse.
» aurore. »
Venise, 5 mars [1834].
« J'espérais, mon ami, que tu me donnerais de tes nouvelles et de celles de ma
1. Cette lettre, si elle a été écrite, n'a pas été retrouvée.
fille ; mais je n'ai pas reçu de toi signe de vie, et si je ne savais, par d'autres lettres, que vous êtes en bonne santé, je pourrais être inquiète depuis longtemps. Je t'ai écrit pourtant de Florence, en te priant de m'adresser tes lettres à Venise, poste restante. J'y suis depuis deux mois sans que tu m'aies donné une marque de souvenir. Je suis au moins heureuse de savoir que ce n'est pas la maladie qui te rend silencieux à ce point, et que ma fille est toujours rose et grasse comme je l'ai laissée. Moi, j'ai été sérieusement malade. La fièvre qui m'avait prise à Gênes et ensuite à Florence, m'a reprise à mon arrivée ici, et je suis restée quinze jours au lit avec des douleurs insupportables à la tête. Enfin, la saignée et la quinine m'ont rétablie. J'ai encore traîné quinze jours avant d'être tout à fait bien. Maintenant, je suis très forte, et je travaille énormément. Je me promène aussi beaucoup, et je vais de temps en temps au spec-
tacle, qui est fort bon, Nous avons madame Pasta et Donzelli. Comme je me plais beaucoup ici, que Venise est la plus belle viile de l'univers et que la vie y est charmante, à bon marché, j'ai renoncé à pousser plus loin mon voyage, et j'y resterai encore ce mois-ci. Le mois prochain, je retournerai à Paris, par Genève, et après avoir vu et embrassé Maurice, j'irai passer l'été à Nohant. II y a bien longtemps que je fais le projet de m'y aller camper pour un bon bout de temps, et ce projet échoue toujours. Mais enfin je crois que celui-ci tiendra ; c'est pourquoi je te prie de ne pas te presser de mettre Solange en pension sans que nous nous soyons consultés à cet égard. Elle est encore bien jeune pour être tout à fait pensionnaire. Si je restais à Paris, je la mettrais en demi-pension, et elle serait bien. Mais quand je serai à Nohant, il vaudra mieux qu'elle soit auprès de nous que partout ailleurs. Attends-moi donc, au moins
]) E « E L I. E ET LUI ». OÔ
jusqu'à l'époque que je t'indique. Si je manque d'exactitude, tu pourras alors faire comme tu voudras. Si je prolongeais mon séjour en Italie, je ne voudrais pas garder Julie à Paris. Solange étant en pension, je n'aurais pas besoin d'une femme pour garder mon appartement, et cela me dépenserait beaucoup d'argent. Si je suis à Nohant cet été, je serai bien aise de garder Julie auprès de ma fille, et comme je ne peux ni ne veux rester ici, je te prie donc de garder et la bonne et l'enfant jusqu'à mon prochain retour.
» Adieu, mon ami; réponds-moi, je te prie, et parle-moi de ma grosse mignonne. Embrasse-la mille fois pour moi, et quand tu verras mademoiselle Decerfz, ou sa mère, ou Alphonse1, dis-leur de m'écrire. Je ne sais pas s'ils sont mariés, et je m'étonne
1. M. Alphonse Fleury, qui allait épouser mademoiselle Luire Decerfz.
de leur silence. J'ai reçu des nouvelles de Polite et de mon fils, il y a une huitaine de jours. Dis mille amitiés pour moi à Duteil. Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur.