‹ La véritable histoire de "Elle et lui", notes et documentsChapitre 3 sur 40 · Émiîe Regnault, un ami de Balzac et de Jules Sandeau · texte numérisé non relu

Émiîe Regnault, un ami de Balzac et de Jules Sandeau

A l'Europe littérair, On doute de mon courage ; Afin de le leur prouver, Je suis venu vous trouver. »

vu

Ils allèrent chez Lepage

Pour chercher des pistolets ;

Mais on leur dit qu'il fallait

Mettre cent écus en gage.

Alors Buloz, prudemment,

Dit : « Nous n'avons pas d'argent. »

Ils prirent les Dames Blanches 1 Pour s'en aller à Meudon Acheter des mirlitons, Afin que Gustave Planche Pût faire baisser le ton A messieurs du Feuilleton.

L'ennemi se fit attendre Jusqu'à quatre heures un quart, Ce qui fut canulant, car Buloz brûlait de se rendre Chez madame Dudevant, Qu'il aimait passionn'ment.

1. Voitures publiques du temps, assez semblables à nos omnibus.

Enfin, dans un beau carrosse, Par deux beaux chevaux tiré, Feuillide parut, paré Comme pour un jour de noce ; De plus, Lautour Mézcray, Et deux petits pistolets.

Alors les témoins, tous quatre Devant donner le signal, Retardent l'instant fatal Où l'on allait voir combattre Ces deux grands littérateurs, C'qui faisait frémir d'horreur,

Regnault regardait ses bottes Sans pouvoir trouver un mot ; Feuillide dit : « A propos, Je vais ôter ma culotte, Afin d'être plus dispos Et de n'être pas capot. »

Buloz, s'asseyant par terre, Saisi d'un effroi mortel, S'écria : « Au nom du Ciel, Mes amis qu'allez- vous faire?

Que deviendra mon journal ?

Je m'en vais me trouver mal. »

« Messieurs, écoutez de grâce, Dit Regnault aux assistants ; Je ne suis pas éloquent, Mais mettez-vous à ma place, Je crois que, certainement, Nous sommes tous bons enfants.

Monsieur Planche a du courage Et monsieur Feuillide aussi ; Pour nous, nous sommes ici Pour empêcher le carnage.

Votre journal est charmant, Le nôtre pareillement.

Vous avez raison entière, Et nous, nous n'avons pas tort.

Vous ne craignez pas la mort Et nous ne la craignons guère.

Je crois, sans vous offenser, Qu'il est temps de s'embrasser. »

« Messieurs, c'est épouvantable, Leur dit Buloz tout suant, George Sand, assurément, Est une femme agréable Et pleine d'honnêteté, Car elle m'a résisté!! »

« Messieurs, ce n'est pas pour elle, Dit Planche, que je me bats, J'ai ma raison pour cela; Je ne sais pas trop laquelle; Si je me bats, c'est pour moi, Je ne sais pas trop pourquoi. »

Buloz, qui chargeait les armes Avec du plomb à lapin, Le prit alors sur son sein, Et le baigna de ses larmes En lui disant : « Mon enfant, Vous êtes trop véhément. »

Feuillide, le gigantesque,

Lui dit : « Monsieur, s'il vous plaît,

Donnez-moi mon pistolet,

Tous ces discours-là me vesque,

Je ne viens pas de si loin

Pour voir pleurer les témoins. »

Les combattants en présence Firent feu des quatre pieds.

Planche tira le premier, A cent toises de distance ; Feuillide, comme un éclair, Riposta, cent pieds en l'air.

« Cessez cette boucherie, Crièrent les assistants, C'est assez répandre un sang Précieux à la patrie ; Planche a lavé son affront Par sa détonation. »

Dedans les bras de Feuillide, Planche s'élance à l'instant, Et lui dit en sanglotant :

« Nous sommes deux intrépides, Je suis satisfait vraiment, Vous aussi probablement. »

Alors ils se séparèrent, Et depuis ce jour fameux, Ils vécurent très heureux.

Et c'est de cette manière Qu'on a enfin reconnu De George Sand la vertu.

Remarquons en passant que George Sand, environ quinze mois après le duel dont on vient de lire la burlesque épopée, écrivit, en collaboration avec plusieurs de ses amis, un

morceau du môme genre, pendant un des courts séjours qu'elle fit à Nohant, toute frémissante des dernières convulsions qui accompagnèrent l'agonie de ses amours.

C'est une brochure de quelques pages, imprimée à La Châtre, et intitulée : Complainte sur la Mort de François Luneau. Elle porte la date du 20 novembre 1834.

Après le rappel de ce combat littéraire tourné au comique, combat sur lequel, du reste, George Sand ne s'appesantit guère, se réveilla dans son esprit le souvenir des quelques mois qui suivirent, et qui furent déjà bien troublés. Elle revit en esprit les heures où naquit chez elle et chez Musset le désir de quitter Paris, puis leur projet de voyage en Italie, son étrange démarche auprès de la mère du poète, faite dans l'intention d'obtenir le consentement de

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cette dernière à cette funeste équipée, et, ce consentement plus étrange encore obtenu1, en décembre 1833 l'enchantement du départ, bientôt suivi des premières déceptions2.

Nous avons entre les mains un des albums de voyage de nos héros. C'est proba-

î. Il faut lire les détails de cette incroyable adhésion dans la Vie de Alfred de Musset, par son frère. Malgré sa partialité visible, reconnue aussi par Arvède Barine dans un beau livre dont nous parlerons plus loin, Paul de Musset ne parvient pas à atténuer la fâcheuse impression que ce consentement produit sur le lecteur.

2. Depuis la mise au jour de la note précédente, notre ami M. Clouard, le mussettiste par excellence, a publié dans la Revue de Paris du 15 août 1896 un très intéressant travail, intitulé Alfred de Musset et George Sand> contenant une lettre de la mère du poète à son fils Paul, où se trouvent racontées les particularités de son inconcevable participation à ce départ, ainsi qu'une autre lettre, datée du 17 mars 1834, de la même à Alfred de Musset, où nous relevons cette phrase textuelle : « J'ai une bien grande reconnaissance pour madame Sand et pour tous les soins qu'elle t'a donnés. Que serais-tu devenu sans elle? C'est affreux à penser. »

En se souvenant de Lui et Elle, ainsi que des polémiques qui se sont produites depuis sa publication jusqu'aujourd'hui, on peut juger par les lignes précédentes de quelles façons de sentir et de parler tout à fait différentes la mère d'Alfred de Musset et ses autres enfants ont tour à tour fait preuve à l'égard de celle dont les soins dévoués sauvèrent peut-être la vie du poète pendant ce fatal voyage !

blement celui de Musset, car il ne contient rien de George Sand, hormis quelques lignes fort courtes, tandis qu'on y trouve, au contraire, un grand nombre de portraitscharges , spirituellement croqués par lepoète, qui possédait, on le sait, un vrai talent de dessinateur. Mais ce qu'il renferme de plus curieux, c'est toute une série de croquis exécutés d'après George Sand. L'un d'entre eux surtout, qui date évidemment de Venise, est à la fois charmant et poétique.

Les voyageurs venaient à peine de franchir la frontière d'Italie, que la fièvre particulière à cette contrée terrassait la pauvre amante; et bientôt l'amant, — le jeune amant d'une femme malade et plus âgée que lui de six ans — se lassait de cette compagnie maussade. En effet, dès son arrivée à Venise, il l'abandonnait seule dans une chambre d'hôtel, pour reprendre

1. George Sand est née en 1804 et Alfred de Musset en 1810. Il est mort le 3 mai 1857.

aussitôt le cours de sa vie habituelle, c'està-dire la chasse aux aventures et le culte de ses pires ennemies : les coupes trop pleines et leurs poisons variés I

C'est alors que commençait cette existence de larmes et de luttes, qui ne devait prendre fin qu'après un an de tortures réciproques.

En proie à ces crises nerveuses, devenues si fréquentes chez lui, par suite de son existence désordonnée et des excitations du vin, le malheureux enfant tombait un jour mourant sur son lit d'auberge, tandis que, pour l'arracher au trépas, sa compagne, malade elle-même, oubliant tous ses légitimes griefs, passait les jours et les nuits à son chevet.

Ici se place le second document recueilli dans ces pages. Déjà mis au jour à l'étranger, il est encore presque inconnu en France. C'est une lettre en italien adressée par George Sand au docteur Pagello, qu'à

ce moment elle connaissait à peine, pour l'appeler au lit du moribond. En voici la traduction aussi fidèle que possible :

« Mon cher monsieur Païello [Pagello}.

» Je vous prie de venir nous voir Je plus tôt que vous pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du signor français de l'Hôtel Royal 4.

» Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une chose d'importance.

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