‹ La véritable révolution et la liberté brévetée en RussieChapitre 1 sur 1 · La véritable révolution et la liberté brévetée en Russie · texte numérisé non relu

La véritable révolution et la liberté brévetée en Russie

Ija Russie a eu des révolutions dont les chefs étaient les empereurs et la noblesse. Elle s’est trouvé même dans une révolution permanente depuis Pierre le Grand et pourtant ni le gouvernement ni la noblesse n’ont été contents de leur oeuvre. Certes une révolution est mauvaise qui ne contient pas assez de garanties contre une autre révolution. Mais ces garanties ne se trouvent que dans la délivrance de toutes les entraves sociales, politiques et religieuses. Les révolutions dans les autres pays out réussi, puisqu’elles contenaient ces garanties. Récemment la Russie les a voulu imiter et son Gouvernement, contraint par la force des circonstances, a fait promulguer un décret qui attaque l’esclavage. La Russie est alors en pleine révolution. — Sera-t-elle maintenant plus heureuse que par le passé; cette nouvelle révolution contient-elle les garanties nécessaires?

Le caractère des révolutions dans les autres pays différait d’après le grade d’expansivité ou de concentrativité dans le principe des peuples.

Pour le peuple allemand la liberté est le franc arbitre de chacun. C’est à cause' de cette volonté concentrée que les Allemands se sont jusquà présent montrés incapables de fonder une unité organique sur leur domaine, c’est de là que coulent abondamment les doutes qui empêchent toute action hardie et nationale, c'est là que l’on doit chercher le soutien des institutions qui n’existent que pour la ruine de certaines parties de l’Allemagne, où le peuple les conserve uniquement

pour ne pas joindre ceux qui lui présentent une large arène sous un nom unitaire.

Le peuple allemand est un peuple arbitraire adorant l’arbitraire.

Le peuple français, possédant à un très haut degré la faculté de la combinaison et étant encor systématique dans sa manière de penser, cherche de prime abord l’ordre et tend ensuite à le propager. Toute son histoire condamne le chaos d'une liberté déréglée, son âme abhorre la licence. Son but est en même temps la conséquence logique de son principe. L’unité se présente alors à ses yeux comme une nécessité inévitable et sa fierté nationale devient un sublime dévouement, eu égard au principe, en faisant de toute la nation l’instrument d'un pouvoir intellectuel qui est inséparable de sa vie politique. Ses monarques furent tous, à l’exception des derniers Bourbons, imbus de la tendance nationale et toujours ses représentai. La grandeur et les garanties d'une politique nationale, dont, comme les souverains français, un Cromwell, un Frédéric 11. et tous les présidents de l’Union depuis Washington se sont fait un axiome, sautent aux yeux quand on la compare aux tendances de ceux qui regardaient la politique nationale comme un fardeau et rejettaient le diadème, que la providence leur ordonnait de prendre des mains d'un peuple réuni autour du même autel.

■ Le peuple obéissant au principe de l’ordre est naturellement appelé à simplifier, d’abord par son exemple, puis dans le combat légitime pour sa propre tranquillité, tout ce qui se compliqua par des abus. Son caractère doit être le plus expansif.

Le peuple anglais et le peuple américain présentent tous les deux la tendance d’unir le feu et l’eau; c. a. d. l'ordre et le libre arbitre; mais l’avenir leur en demandra d’autant plus sévèrement compte, quils se sont abstenus longtemps à reconnaître l’erreur dans leur manière d’agir. L’union américaine en subit déjà l’épreuve.

Le peuple russe ne s’adonna pas au libre arbitre en pro-

clamant chaucun maitre absolu de sa destinée. 11 se plut au contraire dans une dépendance dégradante.

Encore ne se rangea- 1- il pas du coté des français en se courbant sous la loi ; car la légalité fut jusqu’aujourd’hui si inconnue en Russie que la découverte d’un pays, où toute règle est à la risée de tout le inonde et où une fausse générosité remplace le devoir, ne pourrait être faite qu’en elle.

Le travail de Sisyphe des Anglais et des Américains est également inconnu au peuple russe.

Comme il lui manque l’indépendance et la volonté forte et ferme, il est dépourvu de l’énergie à pouvoir engendrer des idées originales, et de l’élan dévastateur; comme il lui manque le principe de l’ordre, il est dépourvu du dévouement par principe, de l’empressement à se sacrifier à une grande cause.

Le peuple russe est un peuple en fermentation, sans principes, sans but et par conséquent sans organisation.

Un tel peuple ne peut avoir ni des partis religieux ni des partis politiques et scs luttes, portant toujours le caractère de crises involontaires, doivent rester sans résultats. Mais là où il n’y a pas de luttes réglées et répétées, il n’y a pas de progrès. La Grèce avant sa délivrance, l’Italie avant la guerre, la Pologne encore en fournissent les preuves.

Un peuple sans luttes et sans but, entouré de peuples intelligents concevra naïvement l’idée que tout pourrait être appris jusqu’à l’énergie. Et ceci tout le monde lui pardonnera d’autant plus aisément, qu'on est sûr de voir s’augmenter l’influence étrangère par l’imitation. Mais qu’il imite aussi l’orgeuil national des autres, sans avoir un principe, sans avoir même une histoire, en se proclamant élevé au dessus des Polonais, des Allemands, des Français, cela mérite une correction sévère de tout le monde.

La masse d’un tel peuple jouit naturellement de la stagnation dans un cercle très restreint, tandisque de la classe des oppresseurs s’empare la fièvre continuelle d’une ambition souveraine

et impie, qui ailleurs ne saisit la société que dans les grandes secousses.

Le gouvernement de ce peuple naif et licencieux s'opposa aux intentions de son peuple à l’intérieur et adopta ses penchans dans la gestion des affaires étrangères. Cette contradiction dans la gestion des affaires anéantirait, déjà pour elle seule, tout succès durable; mais, pour comble d’erreurs, elle se combine encore avec un mécompte du pouvoir absolu des éléments de toute institution politique.

Cependant ce dualisme, quoiqu’il soitfuneste, est justifié par l’origine du gouvernement de Pierre le Grand, l’homme, avec lequel l’histoire moderne du gouvernement russe commence.

Pierre le Grand s’imposa au peuple et n’eut d’autre but que de consolider son pouvoir. A ce but -ci dut -il s’ériger en contrepoids du peuple et chercher en même temps ses appuis à l’étranger.

Le gouvernement russe montre alors les conséquences inévitables d’une origine indépendante de la volonté nationale, puis il est la meilleure illustration de ce que la diplomatie, dite pratique, se trouve parfaitement empetrée dans les filets de la diplomatie théorique, ensuite son histoire nous livre la preuve, que l’expiation des fautes commises depuis des siècles, soit dans la politique, soit dans l’administration, est une nécessité inévitable.

Toutes les manoeuvres du gouvernement russe, depuis Pierre le Grand jusqu'à nos jours: son orgeuil trompeur de vouloir faire admirer ce qui est créé sans avoiç connu les lois de la nature humaine, sa foi secrète dans le hasard, sa croyance naive que, pour avoir de l’inlluencc, il suffise de contrecarrer tout développement des peuples, sa tolérance envers les employés fripons, enfin toutes les erreurs, dont, dans sa vanité, il a fait tant d’aveux dans ses nombreuses dépêches et dans ses décrets, trouvent leurs causes dans son origine, la marque de leur impuissance dans les deux autres points.

Tour à tour ami et ennemi des nations, le gouvernement russe coquettait avec la Pologne et la détruisit après. Il tacha d’embuffler la Prusse et lui. porta une haine implacable, puis nouvelle amitié et nouvelle trahison au Congrès de Vienne, lui faisant prendre une partie de la Pologne et intriguant encore aujourd'hui à s'approprier cette partie par la fausse monnaie du Panslavisme, depuis 1849 jusqu’à 1857 jouant sous la même couverture avec les partisans de la fameuse politique »nondum meridies» en Prusse — ensuite .empêchant de nouveau la Prusse de joindre les puissances occidentales. A la diète germanique tantôt compagnon de l’Autriche, tantôt du Danemarc, puis délateur auprès de la Prusse et maintenant son rival dans la faveur des puissances occidentales, boute -feu à Copenhague, éteignoir à Berlin, offrant ses bons offices à l’Autriche, d’accord avec les Polonais et se servant d’eux pour abimer la Prusse, le gouvernement russe dénonce encore au cabinet de Berlin que des émissaires français parcouraient sa Pologne et sa Silésie, pour soulever le peuple. Mensonge effrayant! — Napoléon est partout son propre émissaire en dirigeant scs conseils aux trônes eux-mêmes et puis Mr. de Gortchakoff, qui serait bien informé de tout ce qui se tramait par le Dziennik Posnansky , ou par la noblesse de St. Petcrsbourg, s'il ne l’était pas par son frère, fit de grosses oeillades et s’amusa des fautes de Trepof et de Moukhanof Ce n’est cependant pas par amour pour les polonais que Mr. de Gortchakoff se fait lcurconÿ>iice.*j Avecl’Autriche le gouvernement russe

*) Le prince Alexandre Troubetzkoi, jouissant, comme toute sa famille, de la meilleure réputation et se tenant loin des trames de la noblesse russe, se laisse induire en erreur, s’il croit, comme il s’exprime pans une lettre sous la date du avril 18G1, que la Pologne soit agitée par un parti qui cherche violemment à la ramener h son passé oligarchique et ultramontain et qui peut - être travaille sous main àponsser par cela même la Russie à une alliance avec l’Antriche.

Mais sa lettre est pourtant importante en ce quelle fait voir qu’à 8t. Pétersbourg on vondrait se servir des Polonais pour contraindre le gouvernement à rebrousser chemin et pour le retenir loin des puissances occidentales.

fit le même jeu. Du peuple français d'abord l'allié et l'ennemi du roi, ami de la république, ami de Napoléon, ennemi de son ascendant, favorisant l’ avènement de Louis XVIII. et parfaitement froid à la chute de Charles X., partisan de la royauté en France et hostile à la personne du roi Louis Philippe, grandement en peine pour la république, puis ami de Napoléon 111. et ensuite son ennemi, nouveau voile d’amitié au-dessus des sourdes menées contre lui. La même conduite vis à vis de l’Angleterre, de l’Italie, de Union américaine. (Toujours la même fièvre et par quels moyens, par quelle dissipation d’argent cette carrière épineuse s’est -elle tenue ouverte. Le gouvernement russe payait des sommes considérables à tous les traîtres, à scs agents qu’il avait partout et qui parcourent l’Europe encore chaque été, ou en jupon, ou en habits d’officiers d’état major et en portant le masque d’un radicalisme ‘démesuré ; il faussait l'opinion publique et le conseil dans les cabinets. Et à quel but tout cet étalage bariolé, qui n’a jamais aveuglé le monde qui se mocque de ses espions, de ses dépêchés et de ses corps d’armées, avec lesquels il meuble les frontières et qu’il fait marcher dans les gazettes. A quel but? Est-ce pour porter dans le lointain un principe, ou une civilisation ? Ah mon Dieu ce serait de la folie que de poser sérieusement celte question.

Mais pour garantir ses intérêts; car Nicolas I. en a vraiment fait la découverte quand il dit, que la guerre d’Orient devait défendre la religion de la Sainte Russie. C’était d’abord une nouvelle Sainte que la Russie et puis une précieuse idée qu’on voulait empêcher les Russes, d'être iconolàtres.

Une guerre de religion! Elle aurait flatté la vanité des Russes, mais les autres peuples ne s’emburclicoquent pas si vite dans la machinerie théâtrale du gouvernement russe.

Mais à quel but donc? Pour des conquêtes?

La Russie ne fit pas des conquêtes en Europe;, elle s’imposa à la manière des Barbares, à des provinces d’autres états sans le droit providentiel même qu’avaient les anciens Germains, quand

ils firent leurs invasions dans l'empire romain. Le monde romain fut pourri, il attendit le choc, comme un hydropique incurable, comme la papauté de nos jours; mais la Finlande, la Pologne, les provinces allemandes n’étaiént pas en décomposition, lorsque les Russes les envahirent et y restèrent en parasites. C’est donc à tort que l’abeille du Nord dans un article sur la société économique qui siégeait le 31. Octobre 1860 identifie les Russes avec les auciens Germains en disant: >11 y avait

un temps, où nous avions besoin de maître d’écoles; mais la Russie ne voulait pas aller pour cela à l'étranger, elle conquit alors deux provinces entières de maîtres : les provinces à la mer baltique. Elle fit son apprentissage chez les vaincus, comme les Germains vinrent à l’école chez les Romains.» A la justesse de cette comparaison manque encore que les Germains avaient tout les droits à triompher sur les empires en décadence. C’était leur volonté forte et leur état intellectuel qui les rendirent supérieurs à tous les peuples, qui, tombés dans les erreurs, attendirent le régénérateur, qu’ils ne pouvaient plus produire eux -mêmes. Que l’on regarde encore les normands, les habitans de la Suède et du Norwège, les Anglo-Saxons, les Allemands du Nord aux côtes de la Baltique et l'on comprendra facilement que les Russes du temps de Pierre et d’aujourd’hui ont tort de s'approprier, • en quoique ce soit, le titre de successeurs des Germains. Aujourd’hui les grands mots deviennent ridicules, on les met, comme les droits fictifs qu’ils doivent renfermer, sur la pierre de touche et là c’est le rouge du sang et non pas la couleur blanche d’un droit pur, qui se dérive des conquêtes russes en Europe.

Est-ce pour des conquêtes en Asie et au Caucase?

Les grandes steppes en Asie — les contrées quittées par les Tatarcs! — Quel amalgame y peut on faire où il n’y a pas de populations, quelles colonies y veut donc faire un empire, qui lui -même manque encor d’habitans? On invite les Allemands à y fertiliser la terre, à y créer une vie. Si l’on n'était pas accoutumé à l’effronterie des Russes, on ne pourrait que hausser

les épaules! Voyez- donc, en France il y a peut-être 60.000 ouvriers allemands, en Angleterre de même, en Amérique des millions, voulez-vous qu'ils quittent leurs positions, toujours enviées, voulez-vous que les autres quittent l'Allemagne, où le grand trait de la fraternité les attache à la société , où toutes les portes leur sont ouvertes, où leurs assemblées ont tant d’importance, et tous, tous, pour vivre dans les steppes, pour vous enrichir, pour s'accrocher à votre fausse générosité, pour être méprisés comme l’engrais de votre orgueil?

Non il n’avait pas de but! La cause de cette politique fut d'abord l’origine du gouvernement russe, comme nous l’avons , dit. Le Gouvernement russe cherchait des appuis à l’étranger contre la nation, il cherchait de l'éclat pour s'en parer vis. à vis de sa nation et ensuite il fut poussé par la convoitise sans principe. Son succès est une longue liste de dépenses et une longue liste des noms de tout ce qui fut vénal ! C’est toute la diplomatie pratique, qui est jugée dans la diplomatie russe!

Dans la politique intérieure le gouvernement russe se montra hostile à l'inconstance; mais sa manière d'agir ne s’éleva pas au-dessus des mesures ordinaires. Incapable de concevoir de nouvelles idées et entièrement dépourvu de la faculté de reconnaître l’essentiel dans les tendances des autres peuples, il ne lit qu'imiter ce que la surface de leur vie lui montra. L’ordre lui sembla donc être enfermé dans les réstrictions qu'ailleurs les gouvernements soutenaient avec peine au profit des dynasties et la nature de son origine le poussa encore à sc montrer hostile à sa nation et de la courber au lieu de l'étudier. Ses concession furent rares, toujours minces et enfermèrent le faux appel au bon sens des opprimés, c. a. d. à l’abdication de leur droits.

Four caractériser ce gouvernement il faut dénoncer sa grande erreur, que l’homme puisse être lié et pourtant guidé à se développer. La nature ne permet de regarder l'homme que sous deux point de vue: ou comme bète ou comme homme

libre et indépendant. La conséquence en est inévitable: Quand ou appelle des bêtes au développement on fait des expériments sans succès, quand on entrave, de quelque manière , que ce soit, le développement, ou quelque action, que ce soit, d’un homme indépendant, on n’entame pas le combat contre l’individu mais contre la loi naturelle. Dans la civilisation moderne on a jété le manteau à grands plis autour de cette loi à l’instar du Christ et à l’instar du Judaïsme. La confession catholique a jeté son anathème contre les enchainemens , Luther proclama la liberté dans le sens des Allemands, en disant, qu’un Chrétien n’avait de loi que la foi et que par elle il était supérieur à toute autre loi. Calvin rétablit la liberté sous la loi de l'individu et proclama de cette manière la loi naturelle et la science comme le seul chemin à la connaitrc. Mais le gouvernement russe, qui ne se dit pas seulement religieux, mais même orthodoxe, dont les Empereurs se paraient toujours avec la gloriole et avec l'amour paternel, qu’a-t-il fait des commandemens de la religion? Avec eux elle a fait, de toute une nation, un peuple esclave et, ce qui est pis, un peuple incapable de se gouverner, un psuplc soumis à la friponnerie, un empire, où les lois sont à la risée de tout le monde. Telle est la conduite, tel le succès de tous ceux qui combattent contre la loi. Ils se condamnent eux -mêmes à être hors de la loi!

L’histoire du gouvernement russe ne commence pas comme celle du gouvernement français. Celle-ci est inaugurée par un ordre de Louis le Hutin en 1314, dont les paroles majestueuses à sa tète renferment aussi bien l’esprit national que la tendance du gouvernement jusqu’à nos jours: «Comme selon le droit de nature chacun doit naître franc avons ordonné et ordonnons généralement partout notre royaume de tout comme il peut appartenir à nous et à nos successeurs elc.«

La préface de l’histoire du gouvernement russe proclame l’asservissement du peuple!

Le régent Boris Godouuoff, assailli par la noblesse et trompé par sa vanité, émit en 1592 le décret, par lequel un peuple libre et indépendant fut attaché au sol. Si l’on regarde de près l’ancienne liberté du peuple russe on n’y trouve aucune régie et par conséquent ni droits, ni devoirs. Une partie du peuple s'engagea chez les propriétaires comme domestiques ou comme laboureurs sous la condition de pouvoir changer de maître chaque année. Ce changement fut tant dans les coutumes du peuple que nécessité par les manières rudes des maîtres. L’autre partie s’adonna à des migrations avec leurs troupeaux, comme chasseurs ou dans d’autres buts. Le peuple entier était alors nomade et nulle part en Russie ne se formait cette masse solide, qui ailleurs fondait les villes et devenait le foyer des arts, des sciences, des libertés religieuses et politiques. Cependant, soit que Boris Godounoff regretta son décret, soit qu’il crut pouvoir agir librement, il le modifia par un autre ordre de 1601. Le peuple, qui partout ailleurs aurait pris la hache pour abattre un gouvernement qui au seixième siècle osa l’anéantir, se courba en Russie.de plus en plus sous le joug seigneurial.

Quel contraste avec un autre peuple, qui loin du foyer de la civilisation, également nomade et assailli de toutes parts avec les armes, se défend pendant des siècles et ne se courbe guère : les Indiens d’Amérique. Mais le peuple russe se rend aux ordres d’un seul homme et souffre qu'un maître s’élève après un autre à lui imposer la chaine. Cette énigme trouve sa solution dans un trait du caractère russe. Le Russe est sans fierté et ce n’est que l’orgueil outré, dont il fait parade vis à vis des autres peuple, quand ils croit les pouvoir imiter.

Avant le seixième siècle on n’avait pas seulement des esclaves, qui se recrutèrent des prisonniers de guerre, mais même des serfs qui se donnèrent volontairement dans le pouvoir d’un maître. L’amour de la liberté n’enllamma alors pas le coeur des Russes, c’était l’amour de la licence et auprès de celui-ci nichait la faiblesse, l’insouciance et la peur. Ensuite les combats

des nobles et d’autres circonstances, qui suivaient le règne de Godounoff, dégagèrent de plus en plus ce peuple, sans doute contre sa volonté, car Pierre le Grand n’avait pas grande peine à le réduire à l’état d’esclaves.

Pierre le Grand s’imposa au peuple et son règne porta le cachet de tout autre gouvernement, qui est indépendant de la volonté nationale: le cachet de la crainte. Mais toute sa vie montre encore qu’il méprisa le peuple. La crainte et le mépris, tels furent les ressorts de ses actions. Par la crainte il fut forcé à se procurer une armée imposante , par le mépris il devint capable d’agir sans égard pour les instincts moraux de la nature humaine. Du point de vue économique il ne connut que les deux manoeuvres de tout gouvernement pareil: faire des dépenses infructueuses et charger d'impôts la masse du peuple. Le recrutement et l’impôt, changé en capitation, lui firent entrevoir que le peuple devait être enchainé. 11 ordonna alors que tout le monde devait être enrégistré, que ceux sans propriété devaient se choisir un endroit pour y être inscrit, que tout ceux sans propriété resteraient à l’endroit où ils seraient inscrits et enfin que l’on stipulerait dans le transfert des biens d’un seigneur à l’autre, non l’étendu du terrain; mais le nombre des âmes qui y appartenaient, d’après le régistre de la première révision. Far ces trois points la chaine fut rivee et ses successeurs ne pensèrent qu’à là fortifier. Tout le monde travailla à sa propagation, le peuple par sa faiblesse et par sa peur, les hommes libres par convoitise et par toutes les passions, que l’on ne rencontre que dans les états à esclaves de l’Amérique.

Bientôt des marchés à esclaves avaient lieu. Les habitans des villes se procurèrent des esclaves au moyen de contrats fictifs, car le peuple était si lâche, qu’il se rendit à un autre pour des dettes et même en feignant d’avoir des dettes. D’après Kôppen il y avait en 1847 le nombre effrayant de vingt deux millions de serfs et en 1860 le' ministère de l’intérieure les évalua encore à 21,635597. Le peuple fut garotté et livré

comme une chose morte aux propriétaires, mais ceux-ci effrayaient encore le grand Pierre. Par conséquent il détruisit tout germe aristocratique et attacha les titres de noblesse aux services que l’on lui rendrait. C’est ainsi qu’il soumit l’autre partie du peuple. La noblesse d’obéissance bien distribuée et distillée en grades ne donna le droit de posséder des serfs qu’au sommet. Le peuple premièrement la chose abjecte devint de cette manière le prix de la soumission, de l'abdication de la propre volonté des individus. Quelle contradiction!

Mais il ne lui suffit pas de faire du peuple le chien d’arrêt, de le jeter comme appât aux nobles et de le mettre à l’enchère pour ceux qui grimpaient à la cime de la noblesse sur deux échelles, il voulut encore inoculer à ce peuple un sens national, l’essor et le gôut pour les métiers, les arts et les sciences.

Si le peuple se fut prête bonnement aux mesures d’oppression, il se réfusa aussi bonnement à ces bienveillantes intentions du Czar. Le peuple ne se laisse jamais élever par celui, qu’il craint et moins encore par celui qui lui montra la crainte et le mépris. Elever un peuple, c’est l’aimer, se sacrifier pour lui. La masse ne suit que ceux qui se jettent avant lui dans le précipice ou dans les rangs de l’ennemi et le peuple russe n’a pas d’autres instincts que tout le monde, quand sa faiblesse n’est pas mise en jeu. Mais le développement d’un peuple demande toute sa force, tout son courage, toute la turbulence de la jeunesse et Pierre, qui l’avait avili, qui avait anéanti sa force, son courage, sa turbulence, lui pouvait -il demander autre chose que la bassesse, l’hypocrisie, la fainéantise? Lui pouvait-il demander de le suivre, quand il l’avait jeté dans l’abime, quand il se fut entouré d’une armée imposante, avec laquelle il mit un frein à toute la nation, lui qui se retint des maux que son peuple avait à supporter, lui qui les aggrava encore? Cependant Pierre est à justifier. Comme diplomate pratique, il avait aussi le don de cette diplomatie: la prévoyence. La diplomatie pratique prévoit toujours — non les evénemens

— mais les bons mots! Ce Pierre prévit les bons mots d’un Metternieh et d’un Talleyrand qui, • comme ils disaient de l’Italie: c’est un terme géographique, diraient de la Russie: c’est un terme gouvernemental. Toute âme bien née lui saura gré d’avoir voulu éviter ce bon mot. Est-ce qu’il l’a pu? Mais son but fut honorable et d’autant plus honorable qu’il ressemblait en cela aux tailleurs, qui, pour ne pas être appelé tailleurs, se disent être directeurs d’une académie d’habillemens. Sa première action tailla le peuple et le fit taillablc, pendant tout son règne il encaissa la taille avec sévérité et son taillant était si bon que les taillades, qu’il fit, restèrent jusqu’aujourd’hui. Le pauvre grand homme avec tout son travail il devient si amusant! Une autre cause de sa bienveillance à guider son peuple au développement était encore la question d’argent.

Comme tous les gouvernements, qui s’imposent, Pierre débuta avec la question d’argent. Ses premières mesures n’en donnèrent pas encore un solution satisfaisante. Et comme il ne pouvait plus continuer le chemin, il se dirigea vers l’autre côté. Dans d’autres états il avait vu des importations et des exportations, des produits de manufacture, des industries. On lui avait dit, que c’étaient les bourgeois, qui causèrent tout ce tapage et qui trouvèrent des chemins à travers les océans et à travers les états des barbares. Surtout pendant son apprentissage de tailleur en bois en Hollande il fit connaissance de tant de gros et gras bourgeois qu’il résolut d'en faire aussi dans son empire, car il en envisagea le double profit: de pouvoir encaisser beaucoup d’impôts sur les importations et sur les exportations et puis d'avoir sous la main toute une classe dont les caisses devraient, en cas urgent, être à sa disposition. On voit que Pierre n’était pas seulement grand comme diplomate, mais aussi comme financier.

Pour conformer scs admirables sujets à ses désirs, il appela des étrangers : marchands , artisans , maîtres d’écoles. Ailleurs il avait vu que le bourgeois vivaient dans les villes , qui, d’abord

bâties par eux, pendant des siècles furent aussi agrandies et embellies par eux. Ces mêmes villes, d'abord gîtes de quelques artisans et marchands, se présentèrent à ses yeux comme les centres de toute la vie intellectuelle et politique d’un peuple, même comme les foyers des grandes idées du siècle. Les Aldcrmens de Rotterdam et de Londres lui arrachèrent bien plus de cris d’étonnement que les courtisans de la cour de France. Pierre ne devint que trop avide d’avoir des échantillons de cette espèce d'hommes et il vit avec plaisir que des marchands hollandais établissaient des comptoirs à l’embouchure de la Néwa. Bientôt il y avait même des fabriques. Les ouvriers du commerce et de l’industrie ne purent cependant être récrutés que parmi les serfs, mais les maîtres actuels réclamaient ceux, qui se furent engagés dans les fabriques, comme esclaves fugitifs et empêchaient les autres de quitter leurs domaines. Pierre instruit de ces faits ordonna au sénat de protéger les ouvriers. Mais celui-ci, composé, comme aujourd’hui, des hommes les mieux versés dans les intérêts matériels de la noblesse , s’çn acquitta naturellement d’une manière très équivoque. Centre du parti russe outré il a fomenté jusqu’à nos jours l’opposition contre toutes les mesures propres à élever la Russie sur un dégré de civilisation, lequel du moins rapprocherait ce pays de l'étranger. Il s’en suivit que les fabriques avaient bientôt des esclaves aussi. —

Les serfs, qui reçurent la permission de travailler chez des artisans, marchands ou fabricants, furent rappelés par leur maîtres, quand le temps de l’apprentissage lut écoulé et les autres furent vendus aux fabricants ou aux commerçants sous un prétexte quelconque.

Pierre ne put alors pas atteindre son but de former une bourgeoisie, pareeque scs ordonnances antérieures mirent des obstacles, que la noblesse, ayant adopté le principe de stagnation, s'opposa à la formation d’un état intermédiaire, que le peuple lui-même fut toujours incapable de faire le premier pas. c'est

à dire de combattre une noblesse peu nombreuse et très faible. Mais la parfaite impossibilité de créer une bourgeoisie en Russie ne résulte que de l’observation que ' partout cet état s’est formée par le travail sérieux, par ses buts dont il léguait l'accomplissement aux fils et aux petits fils, par le combat courageux contre les exigences stupides de la noblesse. Dans les autres parties de l’Europe les croisades avaient dégagé une grande partie du peuple de l’autorité de la noblesse, l’Eglise occidentale travaillait à l’affranchissement du peuple, les empereurs d’Allemagne s’étaient servi de la bourgeoisie et avaient doté leurs villes de libertés, de privilèges, de droits; les rois de France suivaient le chemin de Louis le Hutin ; la grande séparation de la confession romaine avait été le dernier levier de la bourgeoisie, enfin les aldcrmen de Hollande et d’Angleterre tels qu’ils se présentèrent aux yeux de Pierre étaient les fils d'un grand passé et portèrent en eux la certitude d’un grand- avenir de leur état. Aucun homme dans ce monde n’aurait alors pu avoir l’effronterie de vouloir créer une bourgeoisie, si ce n’était Pierre. Aucun homme ne peut s’imaginer sérieusement de pouvoir gouverner un état de cette manière et toute la justification de Pierre, de s’être montré si ridicule, est dans la circonstance, que le peuple qu’il méprisa, n’avait aucun élément sérieux.

Les mesures financières ne montrèrent ni étude de la question politique, ni lucidité dans la solution des questions sociales. Sa création de l’armée fut insensée, la bureaucratie qu’il réunit, s’est composée de fripons et de gens sans connaissances, les propriétaires furent opprimés, le peuple fut avili, la noblesse sans importance fut déclarée nulle sans être le domestique abruti du Czar! Ce sont les grandes oeuvres de ce pauvre grand homme, qui cependant, justement pour ce qu’il a fait, mérite des monumens — en Russie.

Ses successeur furent encore plus malheureux dans le choix de leurs mesures à l’égard des paysans. La domination de l’impératrice Anne, de ténébreuse mémoire, est une époque déplo-

râble. Mais passons outre car le peuple est responsable de ses souverains et nous avons déjà dit assez du peuple pour faire coiAprendre la possibilité du règne de cette femme en Russie.

Une autre femme Catherine II. fixera mieux notre attention. Déréglée dans sa vie elle fut encore plus déréglée dans ses idées. Tandisqu’elle tâcha d’adoucir le sort des paysans dans les provinces baltiques, elle augmenta en 1765 leur joug dans le coeur de la Russie. Quand elle se montra généreuse, comme elle l'était envers les serfs fugitifs, dans ses proclamations solennelles de 1775 et 1779, le sénat dénatura scs intensions dans ses décrets. Celui-ci s’opposa aux droits de grâce et d’amnistie, qu’avait les serfs, et se fit le défenseur des ancieus propriétaires. Ces oscillations, auxquelles l’impératrice fut sujette, apartiennent aussi bien au caractère de la femme qu’au caractère d’un gouvernement qui se perpétue, sans y avoir le droit de la volonté nationale. Calhérinc sentait bien lu fausse position dans laquelle elle se trouvait à la tète du gouvernement; mais ce péché héréditaire ne peut-être rayé par aucune mesure, par aucune bonne intention. Il ne disparait que par la liberté entière qu’on rend au peuple. Toute son anxiété que le bon sens avait éveillée, se trouve exprimer dans la fameuse instruction qu’elle adressa à une commission, convoquée à Moscou en 1767 pour la rédaction d'un code de lois. Les paragraphes 252 et 311 y sont les plus remarquables pareeque dans le premier elle faisait profession, quoique encor indécise, du grand et seul but de la royanté. Bossuet le dit: Le roi chrétien n’est pas là pour gouverneur, il est là pour se sacrifier. L’autre paragraphe contient l’évangile du travail. Dans le §. 303, elle flétrissait ceux qui ne travaillent pas, et puis elle dit au §. 34: Un Homme n’est pas pauvre parccqu'il n’a rien; mais pareequ’il ne travaille pas. Et cependant elle gouvernait et ne voulait se décider à affranchir le travail et à lui rendre tous les hommes. Elle aussi continua l'idée de Pierre 1, de créer une bourgeoisie, et comme Pierre elle crut, que les bourgeois manquaient de villes en Russie et que, quand les villes

étaient décrétées, le bourgeois se trouveraient aisément. Outre les villes que Pierre et ses successeurs avaient décrétées, elle fit paraitre pas des ordonnances plus de trois cents, dont, comme des autres, la plupart n’est plus connue et dont le reste ne consiste qu'en hameaux, bâtis aux carrefours des grandes routes.

Paul I, ce petit monstre, agit paternellement en rappelant à l'ordre les serfs inquiets puis, lors de son couronnement, il fit proclamer une loi sur le travail pendant les dimanches et jours de fêtes. Le ridicule dans les gens qui ont la fureur de gouverneur ne se montre jamais plus clairement que dans ces confitures législatives, qu’ils jettent au bas peuple. Ce fameux décret endimanché commence par ces mots: „La loi divine qui a été annoncée dans le décaloguc.“ En 1797 régnait alors le décalogue en Russie, tandisque l’évangile du Christ était foulé sous les pieds.

Alexandre 1. apparait. Il portait en lui le pressentiment d'une fin tragique et quand il ouvrit les yeux, il vit le mensonge, sur lequel son trône était hali, les travaux infructueux de ses successeurs pour anéantir ce mensonge, et sapropre position tragique, à être contraint à faire le mal au lieu du bien qu’il reconnut nécessaire. La providence ne pardonne pas et pour punir plus sévèrement, elle procède comme un macchiavel en berçant les hommes dans une sûreté illusoire et en ne heurtant que de temps à autre tout doucement à leurs portes. Sure de ne pas être comprise elle fait grandir les maux, qui résultent des erreurs. La providence se choisit le comte Roumiantzof pour intermédiaire sous Alexandre 1. Le comte voulait que les paysans soient libérés avec les terres, dont ils jouiraient à des conditions librement consenties. Alexandre, jouet du sénat, accorda au comte Roumiantzof seul la faculté d’affranchir ses serfs. Mais la providence ne lâcha pas si vite cette personne qu'elle avait déjà marquée au front comme preuve de ce que la sentimentalité ne rachète jamais les fautes dans

le principe. La noblesse de la Livonie agitait depuis six ans

la question du servage au sein de ses diètes. Cette foi l’Empereur fut lieureux d’être contraint par le nombre des sollieitans à faire le bien et il accorda sa sanction au réglement que la Livonie lui mit sous les yeux. Ce fut en 1804. Voilà une voie salutaire pour l’application de la faculté de gouverneur, se dit l’empereur et il émit, loi sur loi contre tous les abus et misères imaginables; mais tout son travail ne ména à rien, car, même à St. Pctersbourg, les ventes de serfs durèrent, la Russie blanche ne perdit pas ses mendians, la faminb fit ses ravages commet auparavant. Cependant l’aurore étendait ses rayons sur les provinces baltiques et ce que le tout-puissant empereur ne put même modifier, les habitans de ces provinces l’anéantirent entièrement. Les règlements pour l’affranchissement des serfs de L’Eslhonie, de la Courtaude et de la Livonie furent déjà mis en action avant 1819.

Pour la Russie devait encore poindre le jour qui apporta un adoucissement pour les esclaves car les huit commissions secrètes sous les règnes d’Alexandre et de Nicolas avaient, naturrellement d’accord avec le sénat, tous les soins d’éluder la question, tandisque les roturiers arrivés à la noblesse s’abattirent comme des vautours sur le peuple , achetèrent des âmes et les firent travailler pour eux.

Nicolas débuta comme ses prédécesseurs avec un édit (1826, 26 mai) contre les serfs insoumis et contre ceux qui dans leur bon sens s’étaient établis dans d’autres provinces ou dans les villes. Tel but avaient ses anathèmes de 1834 et 1827, 1828. L’empereur Paul avait créé des ordres de chevalerie et recompensé ces sangsues chevaleresques par des cadeaux de terres à paysans. Nicolas en dota la Sibérie. Les colonies aux alentours de Tobolsk et ailleurs devinrent les dépôts de ces malheureux. L’édit 1841 ordonna hypocritement que les familles entières, pour ne pas être séparées, devaient être transportées dans ces lieux funestes. Encore avait-il fermé la Sibérie, le Caucase et la Transcaucasie au servage. Mais quel bonheur peut donc

goûter une famille dans le désert et surtout un tas d'hommes auquel le courage et la fierté manquent entièrement. Ce ne sont pas des planteurs de l’Amérique, ces pionniers courageux de la civilisation. En 1830 le gouvernement russe employa même le peuple asservi en Pologne comme dénonciateurs de ses maîtres. Mais la providence ne voulut pas manquer d’avertir Nicolas, comme elle avait averti son frère. Les Comités, dites d’inventaires, qui s'occupaient sérieusement du sort des paysans polonais, qu’aucune constitution, mais le bon plaisir du gouvernement russe, avait asservis, décidèrent que l’abolition du servage était urgente. Cet avis se présenta à l’empereur en 1854. Quelques mois après, la providence lui fit connaître l’état de la Russie. Sa mort en fut la conséquence directe et inévitable.

Les évenemens grandissent et elévent les hommes capables de les conduire à bonne fin; mais les hommes ne grandissent jamais pour les évenemens. Les hommes ne s’élèvent jamais au-dessus du niveau de leur destinée. Cependant la providence arrange quelquefois la fin des destinées avec une ironie effrayante. Hannibal et Nicolas I. de Russie s'approchent dans la ressemblance de leurs heures suprêmes. Nicolas, qui voulut être grand homme, n’atteignait de toute la grandeur que quelque instans dans lesquels il ressemblait à un autre, dont la vie était un grand sacrifice. une sublime tragédie.

Tel était l’état de révolution jusqu’à l’avénement d’Alexandre II. Celui-ci entrevit les grandes fautes de ses prédécesseurs et résolut de donner au courant révolu tionaire une autre direction. Sa grande oeuvre à laquelle il voulut attacher son nom devait alors être l’affranchissement du peuple. Mais cette oeuvre sera-t-elle encore suffisante pour élever le peuple russe au rang des nation civilisées dans le 19ième siècle? Les autres nations ont des intérêts encore parfaitement inconnus en Russie, elles ont en outre une confiance en eux -mêmes et un amour de la gloire, qui ne peuvent pas être inoculés parccque l’une et l’autre ne se sont formés qu’après de grands combats. Est-ceque ces

combats peuvent être épargnés à la Russie? Nous ne le croyons pas, mais nous avons la conviction que, si l’on donne un champ libre à ces combats, ils seront terminés d’autant plus vite que les autres nations aideraient par leur bon exemple et directement par leurs conseils.

Cependant pour bien connaitre la nature des combats futurs en Russie, il faut jeter un regard sur les deux élémens du peuple.

Le peuple russe se distingue des autres peuples par le teint, par ses traits et par sa manière de penser. La couleur d’un sale jaunâtre courre également la figure et le corps. Elle est très favorable pour l’observation des traits, dont le dessein se présente aussi nettement que les carricatures du moyeu âge sur un vieux parchemin. Le front souvent haut et même élargi ne montre cependant rien de remarquable ni de saillant. Généralement il est arrondi comme celui des enfants et en parfaite harmonie avec la tète ronde comme une balle. Les yeux ni grands ni à fleur de tête n'ont dans leur regard tantôt louche, tantôt terne rien d’égal avec les regards fermes ou étincelans, sombres ou majestueux des autres peuples. L’oeil petit de couleur noire, bleuâtre ou verdâtre laisse rôder son regard furtivement. Les cheveux ont peu de variations et sont généralement noirs ou d’un blond sale. 11 est remarquable que la différence de la taille et de la couleur des cheveux ne soit pas accompagnée d'un changement des autres traits, mais l’oeil, la forme de la tête et les traits du visage — une bouche sans caractère, les lèvres sans dessein, le nez ou retroussé ou grossier, les pommettes saillantes — se conservent par tout le pays. La voix du Russe n’est pas mâle et ferme; mais s’insinuante, pendant que l’individu cille avec les yeux, ou théâtrale, quand qu’il prend la pose d’un sergent. Les membres sont gros, lesdoigts souvent courbés de cote, les hanches saillantes, le pied a le talon étroit et la plante s’élargissante. Cependant avec tout cet ensemble, les nobles comme les autres sont d’une coquetterie

sans égale. Il n’y a aucun pays où l’on ait besoin de tant de poudre de riz, de crème de pompadour, de vinaigre de toilette, des diverses odeurs qu’en Russie.

Là la civilisation n’est que la contrefaçon de toute notre vie à l’occident et comme le fard ne détruit pas le dessein des traits, le Russe se trahit toujours comme contrefacteur. Dans la race slave on compte toujours les Russes et les Polonais. Mais c’est à tort. Quand on passe la frontière de la Pologne et se dirige sur Varsovie ou sur Kowno on est surpris du changement dans les figures Le polonais a des couleurs fraiches, les yeux ouverts et passionnés, le timbre de sa voix annonce la précision dans ses idées, sa tournure est élégante, son corps bien bâti. Autour de la bouche les coins rentrans jettent de petits plis et servent les lèvres à être arquées. Ses manières sont rapides et décidées et son oeil devient étincelant quand il parle politique, il est franc et doux quand il s’occupe des sciences et des arts, son regard est lier et dominant quand l'histoire de son pays est déroulée par lui-mèrae ou devant lui. Il a des ancêtres, il a des siècles d’existence, il a des larmes pour ceux qui sont tombés dans les grandes crises de son peuple, il a un sourire délicat, des paroles de courage, grands symboles de sa propre jeunesse, pour ceux qui se préparent joyeusement à vivre ou à mourir pour le bien-être des compatriotes. Les Polonais peuvent être Slaves, les Russes ne le sont pas. Ceux-ci sont au contraire un peuple mixte de Slaves, de Tatares, de Mongoles et de Circassiens, des habitans du Caucase, de peuples enfin que la destinée ne voudra jamais confondre avec les occidentaux, jamais amalgamer avec les polonais, les hongrais. les moldaves et les valaques. Pierre dit de ce peuple qu’il était assez juifs pour qu’il puisse se passer des juifs dans son empire. Il aurait du dire ce qu’un officier prussien dit à Berlin en présence de trois officiers russes: Les

russes du centre sont tellement abrutis et faux que l’on est toujours joyeux de trouver un juif, car alors on est sûr de voir

un homme qui a du bon sens et de ia compassion. Les russes lâches de nature et intimidés par les assistans empochèrent tranquillement ces paroles. La fourberie de la noblesse russe va si loin, qu'elle refuse de payer les maîtres de langues, quand ceux-ci . n’ont pas eu la prévoyance de se faire payer d’avance pour quatre à cinq mois. On se rappellera encore à Paris l’affaire scandaleuse du prince russe qui au lieu de payer le directeur d’un pensionnat pour l’éducation de ses filles lui avait encore emprunte quatre milles roubles et déclara devant une cour de justice à Paris où il était traduit par son créditeur: C’est en rougissant, Messieurs, que je doive reconnaître que j'ai traité monsieur le directeur toujours comme un ami et jamais comme un homme que. l’on paie.

Mais jettons nôtre regard dans un boudoir de la rue des galères à St. Pétersbourg. Un jeune homme y est assis sur la causeuse, devant lui une tasse, remplie d'une solution de racahoùt des Arabes, près de lui son valet de chambre. Monsieur de Chorck trouve convenable de se faire malade et parconséquent il donne ordre d’appeler un inédicin. Le docteur arrive- et lui donne ses remèdes. Mais Petrovich qui a besoin d’un éclat, fait un tapage horrible dans la nuit et le docteur est appelé à figurer, dans cette comédie. Enfin la maladie cesse après trois jours et les ainjs sont appelés à faire leur cour à Monsieur Putois (trad- de Chorek). Un de ces malheureux, depuis quelques semaines seulement en Russie, hasarde la question, combien Mr. de Putois donne à son médicin le premier janvier. Le malade non imaginaire s’élève et avec un accent de sergent il réplique: Jamais je n’ai traité ce docteur comme un homme que l’on paye, il est mon ami. Mais, dit l’autre, c’est très peu délicat de la part du médecin, de vous traiter comme un homme, auquel on doive donner la médecine sans frais, et je crois même que , comme vous le consultez déjà depuis deux ans , il prendrait volontiers une pillule de cent roubles. Un domestique entre et invite à diner. Des dames et des Messieurs s’assetn-

blent dans le salon et à table. Heureux d’avoir un autre sujet de conversation que le sel dans le potage, on continu^ de parler du salaire d’un médecin. Les russes se rangent du coté de Topinion qui est à bon marché ; mais l’étranger soutient que le médecin ne refusera jamais cent roubles. Pétrovich Putois fait alors une pose à la Ristori , ordonne de lui apporter du papier et deux billets de cinquante roubles, écrit une lettre doucereuse à son docteur et y enveloppe les cent roubles. Son valet de chambre prend la lettre et s’envole. Une demi heure après le beau Pétrovich apprend à son grand étonnement que le médecin n’est pas même courbé par tant de générosité et qu’il empoche tout bonnement. Pétrovich de Putois est grand artiste, il a toutes les vertus du coeur, un beau sentiment, un gôut délicat. L’on dit de lui et de son frère qu’ils on poussé leur soeur vers uu bec à gaz, quand à un bal elle se trouvait en robe assez inflammable. Elle fut presque entièrement consumée par le feu. Mais cette petite action d’espiègle, que je ne crois pas, ne fut que pour épargner la dot. D’ailleurs ce monsieur est très tendre pour sa famille, un ange pour tous ceux qui l'entourent, L’art qu’il pratique est la musique. Tout le jour il joue des gammes et en deux mois il arrive même à jouer une valse de Chopin. Un des premiers maître de musique doit se donner la peine de l’initier dans le mystère de l’art, mais ce qu’il ne peut pas lui enseigner c’est le mystère du talent. De temps à autre ce grand Putois descend même à dire qu’il a été une heure à l’université et comme il veut se ranger avec tout ceux qui sc sont elevés au-dessus des préjugés populaires, il choisit encore ce qui est à bon marché, c’est à dire de nier l’existence de Dieu — ah ce serait très peu — et de nier tout principe supérieur, destinée, nécessité, prédestination, centre de toutes nos idées, volonté primitive enfin tout ce dortt on reconnàit la justesse. C’est un nouveau pyrrhoniste qui promet beaucoup et peut-être niera-t-il un jour sa propre existence. Le médecin s’occupera alors de lui — oh que non ce n’est- que de l’hypocrisie ; Putois est très

orthodoxe. Il aime la religion , c’est à dire ces portraits de saints dont il a remplit de grandes armoires. Putois veut passer son hiver dans un de ses châteaux. H se rend à Moscou, delà à Jaroslav et enfin à quatre heures du soir il arrive devant le manoir de scs ancêtres, qu’il dit avoir été princes. Pourquoi pas c'est à bon marché! C’est au mois d’octobre, tout est calme, la nature après son essor d’été se repose avant de s’adonner à des tempêtes et aux rigueurs de l’hiver. Dans le chateau retentit le chant monotone d’un prêtre; mais quand la grille s’ouvre, tout le monde sort du chateau et la cour se remplit de vassaux, de prêtres et de paysans Putois accompagné de deux amis saute en bas de la voiture, s’agenouille devant le prêtre, lui baise la main et baise ensuite la croix. 11 est conduit à la grande salle où une image miraculeuse resplendissante d’or et de pierreries est exposée à l'adoration. Des moines, auxquels cette image appartient, l’entourent et entonnent en nasillant un chant, qui est remarquable par la rapidité, avec laquelle les mots sont prononcés dans cette sorte de canliléne. Putois prend d’abord place dans l’embrasure d’une fenêtre et plustard il conduit la procession par toute la maison. Pendant ce service il s’agenouille, se relève, s’agenouille de nouveau, se croise, baise la croix et fait ccs exercices gymnastiques avec une rapidité qui ne montre que trop clairement que son esprit se plail à être abasourdi. Dans toutes les chambres de sa demeure un on deux coins sont décorés avec un tableau, dont on ne sait justement si des orang-outang ou des hommes y sont représentés. La procession s’approche cependant de tous ce tableaux et par l’adoration quelle leur accorde on est tenté à croire qu’ils soient des images de Saints. Enfin ou arrive dans la chambre à coucher. Là, deux grandes armoires remplies d'images, de reliques, de cordons de perles, de ilacons d’eau bénite, de petites pièces de porcelaine peinte, sorte de talismans, attirent l’adoration du maître et des assistans. Des cierges ou de petites lampes sont allumées devant les tableaux et armoires et bientôt une odeur

fétide, une odeur nauséabonde de mauvaise graisse remplace l’encens. Tout le monde se retife, le maître reste dans son cabinet, soupire, se livre aux mains de son valet chéri — peutêtre trop chéri — et se fait couvrir de crème pompadour la figure et les mains, puis il se fait coiffer , prend un verre de thé très faible, murmure pendant le travail du valet des prières et se couche enfin les mains jointes. Mais subitement il remarque que ses deux amis dont l’un est étranger sont entrés dans la chambre, il cesse alors ses prières et commence un discours sur le ridicule d’une prière, sur l’invention des dogmes et se montre brétailleur avec un cynisme, purement hors de saison. La religion, continuc-t- il, est nécessaire aux paysans, pareeque le gouvernement ne veut pas qu’ils soient instruits. Quand les erreurs enferment ce qui excite nos sentimens, il faut s’occuper de ces erreurs, pour ne pas tomber dans une parfaite barbarie, et puis croyez -vous que les têtes des maîtres restent sur leurs épaules quand il n’y a plus de religion dans les masses. Mais, hasarde, l’étranger, le fait remarquable que le christianisme, cette religion de liberté et de vérité, soit employée pour soutenir tant d’esclavage et tant de mensonge en Russie, ne m’étonne pas. Pourquoi pas? Pareeque en Russie il n’y a pas de religion, il n’y a qu’un rite, et ce rite est le plus simple qui se rencontre: ce sont des exercices gymnastiques de s’agenouiller et de s’élever rapidement, les prières sont récitées avec une vélocité enorme et encore prononcées dans un dialecte monacal. De cette manière le peuple ne se trouve nullement instruit des vérités de sa religion et encore à la maison ne s’en saurait- il informer, car on a eu la précaution d’imprimer les prières avec des caractères que le peuple ne connaît pas. Mais, Dmitri Petrovich, continua l’étranger, e« qui m’a paru un peu trop indulgent de Votre part, c’est que Vous ne Vous refusez pas à être acteur dans ces spectacles. Dmitri Petrovich répond en fronçant les sourcils : Comment Monsieur notre culte, à ce qu’il parait, ne vous plait pas, vous ne le trouvez pas beau ; et puis,

quant à mon assistance, je dois vous dire que c’est ma tante, à laquelle cette terre appartient,’ que c'est elle, qui la désire. Ah bah, Monsieur, laissons votre tante, il s’agit de la contradiction dans votre négation de tout principe supérieur et — quoi Monsieur, j’ai mes principes, je suis un homme de principes — Monsieur ne vous emportez pas, car il ne s’agit nullement de vos principes, mais du principe du monde. Eh bien, Monsieur, dit le beau poudreux, cette différence de principes entre nous m’étonne — mais permettez que je m’endors. On fait les saluts de coutume et se retire par les portes latérales. Putois se fut découvert en véritable russe. Brillant avec des mots, sans les comprendre, brillant avec des bêtises, avec une impudence par^ faite, voltigeur dans le discours et tâchant d’abasourdir l’adversaire par les moyens les plus grossiers, enfin se retirant sans courage, mais avec un gros mensonge sur les lèvres.

A huit heures du matin les trois amis se trouvent en voiture. Les chevaux se dirigent vers l’église, mais ils s’arrêtent {ires du carapo santo qui entoure le temple. On met pied à terre, Draitri s’approche d’un tombeau sans monument et le déclare être celui de sa soeur brûlée vive; 11 verse des larmes, il s’agenouille, il parle des beaux jours passés avec elle sur cette terre. Ah c'était un auge! Oui, répond l’étranger, c’était très angélique que de se brûler pour les autres. Dmitri fait semblant de ne pas l’entendre, mais sa ferveur a disparu et il trouve subitement que le matin est très froid. L’on retourne et en faisant chemin l’adorateur d'une soeur morte parle d’une scène qui l’attend. 11 a convoqué ses domestiques et vassaux et donnera une preuve à ses amis de l’amour que ses esclaves lui portent. A dix heures le maître accompagné de deux intendants et de deux amis se rend dans la salle bleue. Là une cohorte de femmes en haillons et d'hommes en pelisses sales l’attendent. Tous les âges, beaucoup de laideur, beaucoup de servilité y sont représentés. Le maître fardé, parfumé, en habits de la dernière coupe de Paris s’approche de chacun et de chacune et les em-

brasse sur chaque joue et sur les lèvres. La scène fut dégoûtante. C’est dommage que Voltaire ne l’ait pas vue pour l’intercaler dans le Huron ou dans Candide. Mon dieu, s’écria enfin l’étranger, je n’ai jamais vu que la bouche d’un homme se puisse transformer en trompette d’arrosoir — mais, dites donc, est ce que ces embrassemens sont les récompenses de services rendus? ou payez - vous d’avance ? Le grand artiste en accoliades se retire brusquement et avant de donner audience à ses intendants il se lave la bouche avec le savon de tridace, avec lilionese et du vinaigre de toilette.*)

La famille Putois est très répandue en Russie, elle est le type de la noblesse.

Dans d’autres pays il n’a jamais été douteux que la puissance et le pouvoir sont au peuple et toute la controverse, dont les révolutions et contrerévolutions firent connaître tour à tour les points essentiels, s’enferme dans la question, si le peuple transmet son pouvoir à des représentans élus, ou si ce pouvoir est transmis à des représentans comme droit de naissance. La noblesse ne cessa pas de défendre le dernier point; mais elle se distingua de la royauté et de la bureaucratie, qui reconnurent le même principe’, dans l’application de celui-ci. La noblesse disputa au souverain le droit d’être le seul représentant dit peuple et ne fit un compromis avec la couronne qu’au jour de la découverte de la légitimité. Ce n’est que de la chùte de Napoléon I. que date la nouvelle raison de la noblesse «parti royaliste et religieux».

Les révolutions, quoiqu’elles portassent souvent le caractère d’une défense des intérêts de la noblesse, eurent cependant souvent et encore de nos jours le résultat de faire, dans l’ordre

*) Nous ne donnons pas le nom de famille de cette personne pour ne pas faire plaisir à sa vanité. Car il y a en Russie plus d’Erostrates qui désirent graver leur nom dans l’histoiie par des bassesses , qu on ne suppose d'après les expériences faites dans nos cercles.

politique, les deux choses les plus populaires que connaisse l’histoire. Elles proclamèrent et garantirent d’un coté les droits personnels et universels des simples citoyens, de l’autre, la participation active et décisive du pays dans son gouvernement.

Telle fut l'origine, et la tendance de la guerre, dite religieuse, en France, dont un Coligny et un Condé furent les héros, tel fut le commencement et le résultat des révolutions anglaises.

La noblesse russe n’a jamais pu reconnaitre ni la controverse, ni l'énigme qui entoure encore le pouvoir de la noblesse anglaise, qui ne changea jamais de raison et ne fit jamais de compromis. •

La noblesse dùt-clle déjà devenir un jouet puéril en Russie sans qu'elle s'initiât dans cette controverse, sa ruine devrait certainement résulter, comme celle de toute noblesse, de l’ignorance du sécrèt de la noblesse anglaise, sécrct qui est le seul levier à faire de la noblesse le coté fort de l’aristocratie, pareeque ce secret fait l’aristocratie partout.

Ce secret n’est guerre inconnu, mais comme il est difficile à être soutenu, la léthargie s’en détourne et cléve justement une idée mortelle comme fausse monnaie aristocratique.

Quand la noblesse anglaise se dit être le représentant du peuple elle accepta la peine de vivre avec le peuple, de l'étudier, d’étudier ses intérêts, de travailler avec lç peuple et de travailler pour lui. La main câbleuse lui est celle de son compatriote, de son colloboratcur et ne lui devient jamais celle de son serf ou d’un être inférieur. Son droit de naissance devient son devoir du travail, et son pouvoir devient celui de l’intelligence et de la peine.

11 n’est pas à contester que b peuple ne puisse avoir des représentons de naissance et que ces représentans si nationaux, si honorables qu’ils soient, doivent céder la place aux délégués directement élus ; mais le devoir du travail pour le bien être du peuple est du moins soutenu par la noblesse anglaise et parconséqnent le grand parti aristocratique fondé, sans lequel aucun

pays ne pourrait être que le repaire d’un tas d'hommes plus au moins fourbes.

Le peuple ne se révolte jamais contre l’aristocratie, mais contre la noblesse; car l’aristocratie règne de fait et anéantit les illusions. Le peuple au contraire prodigue ses applaudissemens à l’élévation des hommes qui, comme Brougham , comme les Peels et autres, ne comptent aucun moment dans leur vie, qui n’ait pas appartenu au peuple. Il vénère un Faraday, un Davy, un David Brewster aussi bien qu’un Lord Rosse. Le peuple aime les hommes pour la dignité de leur travail et abhorre tout noble, comme tout roi fainéant, qui, comme Charles X. en parlant de ses chiens et de ses chevaux, n’est pas aristocrate; il abhorre les petits dandins qui maltraitent le piano ou le pinceau, au lieu de s’occuper des intérêts du peuple ; il rit de ces brétailieurs à grande moustache, marquis de Carabas, qui n’ont pour eux que d’être plus nobles que le roi. Son instinct aristocratique fait défaut vis à vis de ceux qui se sont donnés la peine de naître et rien de. plus. Enfin on ne flaire pas l’aristocrate dans celui qui ne travaille pas.

Mais la noblesse russe, permettant d’être créée par le bon plaisir des personnes qui avant tout lui demandent l’abaissement, est séparée du peuple par une chaine d’erreurs et de préjugés et ne put avoir ni le goût, ni l'object du travail. Le gouvernement, encore en peine d’occuper cette noblesse et d’attacher le droit à avoir des prérogatives à des occupations se mocqua d’elle, en lui laissant d'un coté les intérêts pécuniaires et purement individuels et en la courbant sous le joug d’un examen en connaissances, qui n’ont aucun rapport avec le bien être public.

C’est déjà une très grande erreur et malheureusement bien répandue que les connaissances des éléments en géographie, mathématique , physique , des langues et du droit fassent un homme propre à la gestion des grandes affaires de l’état, ou

même, propre à être bon employé dans quelque ministère. Si

l’on regarde de près un examen, quand on l’apprécie justement,

c’est à dire comme des coups de théâtre, on n’a qu’à blâmer un peuple qui se laisse prendre dans de ces pièges. Ces entraves ne se mettent jamais à l’ignorance, elles s’élèvent au contraire au talent. Personne ne demandra à un homme d’état ou même à un ministre le talent d’ccrire des articles de journaux ou même des dépêches et quant aux mathématiques le mot de Voltaire réste toujours vrai: La géométrie laisse l'esprit ou

elle le trouve. Quant au droit — veut -on un droit des gens — qu’elle cour est-ce qui en décide, quels traités ne sont pas violés — le droit des gens reste à être fait. Quant à la procédure judiciaire et eu égard aux lois du pays le mot de Lord Brougham dans la révue britannique (décembre 1838) nous suffit: La justice, considérée légalement, m’a parue une plaisanterie magnifique, et je l’ai laissée, telle que je l’ai trouvée.

La noblesse russe et doutes les personnes libres en Russie sont d’autant plus responsables des fautes de leur gouvenement que celui-ci avait du moins le but de les élever et qu'ils se réfusérent au véritable travail, qui, il est vrai, aurait été tout d’abord contre les vues du gouvernement. 11 ne parait cependant pas clair à tout le monde pourquoi les habitaus libres en Russie, en s’adonnant à ces études élémentaires pour parvenir à la noblesse et la noblesse en sc courbant sous ces filets, ne soient pas arrivés à former une aristocratie ou à conquérir du moins la civilisation et l’indépendance du pays de l’étranger. S’ils avaient fait ces conquêtes, s’ils avaient formé une aristocratie, le gouvernement russe aurait changé de caractère depuis longtemps; mais la prépondérance du gouvernement existe encore et même de droit, La cause en est que le gouvernement voulut tenir le peuple dans des chaines; mais en même temps l’élever, le développer; tandisque la société russe voulut que tout le peuple reste dans ses préjugés, dans son ignorance et que l’élévation, non pas le développement intérieur, soit permis à quelques individus. L’ambition en elle seule n’est qu’une frénésie et n’a rien à faire avec l’orgueil légitime qu’un Washington,

encore jeune homme de 19 ans, exprima dans une lettre à son père, en disant: J’ai toute la force d’esprit qu’un homme ait jamais eue, je veux faire tout ce qu’un homme ait jamais fait, elle n’a rien de commun avec l’orgueil légitime d’un Cromwell, des Napoléon, des Humboldt. Vouloir se parer du titre de général et être directeur de théâtre, ou fabriquant de vases en porcelaine, c'est si faux et si bas que ces individus deviennent incomparables avec le premier écolier de l’école d’Eton . de Harrow ou de l’institut de Saint Cyr. Le jeune homme, qui dit, je veux être homme d’état, serait en Russie livré à toutes les ruses, à toutes les tracasseries de l’envie et de la haine. On ne se mocqucrait pas de lui, car l’instinct dirait à tout le monde que cet homme devrait d’abord travailler consciencieusement, que pour lui ni illusions, ni croix d’honneur, ni titres, ni apparences n’auraient de la valeur, et que par conséquence il serait tenu de sonder la conscience des autres.

Que cette noblesse soit vaine et superstitieuse comme Putois, qu’elle se compose de frondeurs, surtout au centre de l’empire, quelle soit dissipatrice à St. Pétersbourg, paresseuse et intriguante, vide à l’intérieur et gonflée d’apparences, qui est ce qui en douterait encore et qui en ferait une faute au gouvernement D’abord le gouvernement ne sortit pas du peuple, mais il s’érigea en contrcpoid et puis une partie du peuple se fit maître de l’autre partie. Erreur sur erreur, abime près de l’abime et les paroles du R. P. Ventura: »La suprématie ex-

ercée par l’homme, à ce seul titre, sur l’homme est une usurpation, une injustice, un vol, un sacrilège* devraient être complétées par ces mots: Quand ce vol et ce sacrilège est une

fois commis, le voleur ne se relève jamais de son métier infâme.

Le gouvernement russe connaissant la société russe comme nous l’avons décrite, fut depuis Pierre le Grand parfaitement convaincu qu’elle devait être détruite. Nicolas 1 disait souvent: Je suis le seul homme dans* mon empire qui ne vole pas, le grandduc Constantin dans sa célébré lettre au conseil de l’amirauté

donna un tableau, à peu près égal, des moeurs de la société. Mais si le gouvernement crut nécessaire de la combattre par la création de la bourgeoisie, il se vit contraint de faire une faute qui en elle seule soutient partout la noblesse. Le gouvernement ne voulut pas de noblesse puissante, mais une noblesse de pré* position. C’est justement cette préposition qui tourne la tête à beaucoup d’hommes et les encanaille surtout en Russie. Au lieu d'effacer les signes de noblesse dans les noms, ce qui aurait du être partout, comme eu Grèce et en Amérique, le premier pas, le gouvernement s’imagina de pouvoir tirer profit de la folie humaine. Cependant la création de la bourgeoisie, affaire coulée à fond ^usqu’aujourd’hiu , a paru urgente au yeux du gouvernement et est alors en train d’être remontée du sein de l’oubli. La noblesse se montrant de plus en plus inepte, le gouvernement est résolu de lui jeter le défi en émancipant les serfs. La noblesse voyant s’approcher une forme quelle ne peut encore définir se fie à son instinct et à l’analogie qu’elle attrape à la superficie des établissements politiques dans les autres états. Elle se dit que l’émancipation soutient le germe de la bourgeoisie et que la bourgeoisie, comme elle a pris l’ascendant sur la noblesse et sur le peuple dans tous les autres états, détruira en Russie d’autant plus aisément la noblesse, que celle-ci se trouve déjà dans ses affaires matériels non seulement à. sec, mais même tellement endettée que quatre cinquièmes de ses terres sont entièrement engagés dans les caiscs d'épargnes. Pour combattre l’établissement de cette bourgeoisie si detesté, quoique eu vérité elle n’existe nulle part; car le titre de citoyen à depuis longtems remplacé le titre de bourgeois et de sujet, et décore le duc, comme le marchand et l’ouvrier, la pauvre noblesse déclare que le règne de cette bourgeoisie d’illusion est le règne du capital — oui du capital intellectuel — que la bourgeoisie se serve du peuple contre la noblesse et vole après au peuple ses avantages acquis, enfin qu'elle .détruise la religion.

Ce sont les trois balles que la noblesse jette en haut

comme un jongleur sans avoir trouvé jusqu’aujourd’hui une autre appréciation que celle d’une assez grande habilité dans ce jeu.

Quant au vol que la bourgeoisie doive commettre dans les poches du peuple, il est aisé de prouver que partout, où la soi disante bourgeoisie régné, les écoles du peuple sont bonnes, que tous les établissements d'instruction laissent un libre accès au peuple et que le développement intérieur dans ces états a pris des dimensions énormes. Le peuple vole alors dans les poches de cette détestable bourgeoisie — des connaissances pratiques, un bien-être intérieur inconnu à ta noblesse russe, un essor qui a rendu capable maint ouvrier à devenir le bienfaiteur d’un peuple. Mais c’est un vol légitime et il y a même des états, comme la Prusse et la France où l’on punit ceux qui ne le commettent pas.

Quant à la religion qu’elle doive détruire, il faut dire que pour le véritable aristocrate il n‘y a que deux dogmes religieux : Ne fais pas à autrui ce que tu 11e veux pas qu’on te fasse et puis: Il n’y a pas des maîtres parmi vous, vous êtes tous

frères! La noblesse russe ne connaît pas ces lois et se met par conséquent aussi longtemps hors de la loi (outlaw, vogelfrei) jusqu’à ce qu’elle prouve que ces lois sont fausses.

La noblesse russe sachant bien que pour défendre une forteresse il ne suffit pas de l’entourer de tambours et de tours crénelées, a creusé en tapinois encore des raines sous les pieds du gouvernement, dont a déjà éclaté une en Pologne l’autre à Kasan. La noblesse russe s’est alors mis en rapport avec la noblesse polonaise, à laquelle elle fit d'abord des aveux, puis des promesses, et qii’ elle engagea enfin à faire cause commune avec elle dans le moment indiqué par le gouvernement russe lui-même pour la délivrance du peuple. Pour appuyer ce projet les nobles se montrèrent déjà depuis quelques temps aimables envers les Polonais et avouèrent en soupirant que la Pologne coûtait beaucoup d'argent à la Russie, qui n’en tirait aucun profit et ne vit par la possession de la

Pologne sa position politique que de plus en plus embarrassée. Mais la Pologne ainsi induite en erreur se croyait sûre de ces complices, qui lui avaient permis de faire le premier pas, des garanties, des promesses faites et de l'accomplissement d'un libre développement. La noblesse russe ne s’est jamais imaginé que les polonais pussent poser des questions sérieuses. Elle qui voulut jouer comme le chat avec la souris fronça le sourcil et adopta des mesures propres à faire de la Pologne un foyer de désordres assez grands pour occuper le gouvernement russe. C’est elle qui s’est emparé du potriotisme polonais et c’est sur son instigation que les Polonais s’agitent maintenant. Le gouvernement russe, comptc-elle, embarrassé du côté de l’ouest, ne sera pas capable de soutenir son autorité au centre de l’empire. C’est elle encore qui fomente d'un coté une guerre contre l’Autriche, ou contre la France et de l’autre coté une action commune avec la France, elle veut des circonstances compliquées à tout prix pour son gouvernement et ne s’en inquiète guère de la fin.

• line autre manoeuvre c’est sa haine contre les étrangers et notamment contre les allemands, qu'elle tache d’inoculer au peuple. Jamais mission n’a été plus honorable que celle des étrangers en Russie, jamais elle n'a été entourée de plus d'entraves que là. d’abord par l’origine et le principe du gouvernement, puis par la pervertie de la société, enfin par le servage et l’abrutissement du peuple. Quand dans une soirée à St. Pétersbourg un étranger dut entendre les plus grandes invectives lancées contre les Allemands, il dit en souriant: Mais d’abord il me parait

impossible que les Allemands aient fait tant de mal; car pour en faire, comme les Autrichiens en Lombardie, il leur faudrait un centre, que je ne vois nulle part. Ah, répondit un jeune homme à la Putois: «Vous chercher leur centre? Eh bien

voilà leur repaire, c’est le palais d’hiver que vous voyez là bas. Chaque garçon boulanger, chaque chimiste en Russie jusqu’à l’Oural, soit-il Allemand ou même français se regarde comme un

fil conducteur des idées que l'on engendre vis à vis de la fortresse de Pierre et Paul.»

Mais le grand fort détaché que la noblesse met sur la route du gouvernement est le socialisme des paysans russes. Ce fort bâti par des mensonges est encore employé à flatter la vanité des russes et à éblouir les yeux des étrangers. L’on dit à ceux-ci regardez, ce que vous voulez établir, ce que vos esprits forts rêvent depuis longtemps, cela existe chez nous depuis longtemps, voilà la preuve de ce que nous sommes appelés à être les propagateurs d’un nouvel ordre social. Il y manque seulement, qu’à l'instar de la sainte Russie, oeuvre de canonisation de Nicolas, ils se disent le peuple élu de Dieu.

Tout ce socialisme se réduit à une manoeuvre tyrannique des maîtres de serfs. Ces •maîtres formèrent de leur paysans sur la même terre une communauté et rendirent celle-ci responsable' de tout ce qu’ils demandaient à l’individu, lis donnèrent à une telle communauté un certain nombre d'arpens de terre sans inquiéter de la distribution et de l'insuffisance de ces arpens au fur et à mesure que la communauté s'agrandissait. L’absence de tout cadastre et de toute détermination des terres concédées par les maîtres aux paysans donnait une grande arène à la licence. Les lois ne stipulant ni la nature ni l’étendue du terrain concédé aux paysans, et puis les terres ne sc vendant jamais comme telles, mais d’après le nombre d’àmes, qui y végétaient, on trouva un grand désordre et souvent un état déplorable des paysans quand on vint pour achèter des terres ou pour les prendre -en gage. Comme les banques du district durent s’occuper de l’état du paysan quand une . terre fut engagée chez elles, le gouvernement, pour connaître du moins approximativement la grandeur du terrain, ordonna dans une loi récente que le terrain concédé à chaque àme ne devait pas être sous quatre desjatines. La noblesse anxieuse de conserver les communautés même en ce cas malheureux d’une parfaite réussite de l’émancipation, se sert pour gagner le peuple à son idée, qu’elle appelle

faussement socialiste, d’un mensonge, en disant que la terre appartienne aux paysans et que la loi des quatre dcsjatines reconnaisse cet état Dabord depuis les temps les plus reculés aucune preuve n’existe qui donne au paysan russe sur le territoire de l’empire un droit, semblable à celui que les Indiens descendans des Aztèques et Toltèques se puissent arroger sur le sol du Mexique et du Centre-Amérique, et puis la loi mentionnée ne peut servir de preuve, car elle stipule très explicitement que le paysan n’avait aucune espèce de droit sur la propriété en général.

La conservation de cette responsabilité de la commune vis à vis de l’ancien maître pour le rachat des terres et les autres redevances est une preuve de l’assentiment subreptice du gouvernement en faveur de la noblesse.

Ce régime socialiste, qui fait que la communauté possède les terres en bloc, ou qu’elle les distribue toujours de nouveau à la mort d’un deses membres, a favorisé et favorise toujours l’inertie. Le cultivateur qui ne travaille pas pour ses enfans, ne fera jamais plus que pour couvrir ses besoins urgents. Tous tes défauts du paysan russe découlent de ce régime tyrannique.

La puissance de ce régime contre la pauvreté, telle que les nobles la présentent, e6t entièrement illusoire. Dans un pays où la différence des fortunes est admise, la communauté n’est jamais en état de faire disparaitre la pauvreté et même d’empêcher l’appauvrissement. L’Angleterre a la plus haute taxe des pauvres et ses communautés sont les plus libres, les plus fortes ; mais elles n’ont jamais eu la force de faire disparaitre les maux que l’on comprend sous le mot de pauvreté. Et même si toutes les circonstances leur étaient favorables, si aucun événement n’était nuisible au développement de leur bienfaisance ou à la prospérité de leurs membres , les communautés ne sauraient jamais se défendre de l’introduction des passions humaines dans leurs conciles. L’abolition de la pauvreté devrait commencer par l’abolition des richesses et surtout par l’abolition de la

noblesse. Beaucoup de personnes sont pauvres, pareeque, comme nobles, ils se gênent de travailler.

Napoléon a donné au monde un grand exemple en faisant travailler tout le monde. Quand Viseonti lui dit que le louvre ne pourrait être achevé si vite, Napoléon répliqua: ni. moi, ni le peuple, nous ne pouvons attendre. La Russie n’a non plus le temps d'attendre. Que l’on y fasse travailler tout le monde. Les richesses des officiers de la garde en général p. e. sont délabrées par des diners, par le jeu, par de folles dépenses ; que l’on change alors les conditions d’entrée dans ce régiment en demandant à ces officiers de parade de verser à leur entrée et chaque année de suite une somme de trois mille roubles dans la caisse des travaux publics. Outre ceux-ci chacun qui voudra se parer avec un ruban à la boutonnière doit verser vingt cinq mille roubles dans la même caisse. La Russie n’a encore besoin ni d'une armee de plus de deux cent mille hommes, ni d’une armée d’employés. Il lui faut des bureaux de cadastres, des bureaux de police, des juges incorruptibles et des jurés. Voilà tout. Quant au système des douanes il doit faire place à une perception directe des impôts. Les sections de police secrète, les gouverneurs de province , les maréchaux de noblesse, et une foule d’autres personnes imposées par le gouvernement doivent céder à un gouvernement indépendant, élu et soutenu par les délégués de chaque province ou département Pour détruire encore le faux patriotisme provincial il faudrait anéantir les cercles gouvernementaux actuels et les remplacer par des cercles dont les frontières sont données par des fleuves ou par des chaines de collines, des canaux etc. Cependant, comme la Russie était jusqu’aujourd’hui dans un état de révolution, pareeque la noblesse commit chaqne jour des actions révoltantes et dirigées contre bien-être public, contre le bon sens, contre l’humanité, il est naturel que la maladie des partis vainqueurs se montre aussi au sein de la noblesse. L’esprit de réaction fomentait toujours l’esprit de révolution. Les révolutions, aussi

longtemps souveraines que les méfaits de la noblesse russe, ont cette arrogante prétention que les iniquités, qu’elles ont commises, demeurent intactes. Elles qualifient de réaction toute réparation de maux qu’elles ont faits. Le pouvoir des communautés est un mal imposé au peuple- par la noblesse et celle-ci, vaine et ambitieuse d'abord de voir conserver son oeuvre, y cherche encore un appui contre les intentions du gouvernement et la défend par méchanceté et par enclin, pour empêcher le peuple de reprendre son pouvoir légitime.

Pour chasser les honnêtes conseillers de la cour elle tâche de conduire au limon des affaires les roués licencieux, légers et présomptueux comme aux temps des impératrices, d’Alexandre et de Nicolas, en meme temps qu’elle cherche et autorise les hommes ambitieux profonds et hardis à préparer des embarras au gouvernement ou à l’occuper sur des poiuts écartés du centre.

Le bas peuple russe incapable d’agir, d'abord par léthargie et puis induit eu erreur par la récente amabilité de ses maîtres et par les phrases de socialisme qu’il ne comprend pas, ne voit nullement qu’il soit en butte à la réaction de la noblesse et à l’hostilité destructive qui grandissent parallèlement. Encore dans l’esprit étroit et roide de ce peuple l’ordre spirituel et l’ordre temporel sout-ils aveuglément confondus, parceque le clergé, soutenu par la noblesse, soutenait dans son troupeau un ordre ou plutôt un désordre de sentimens d'humilité et d’espérances vagues et l’éloignait de l’instruction pratique en lui réfusant même l’éclaircissement dans les tenébres des dogmes sans nombre, sans fondement, sans but. Triste enchaînement des erreurs réligieuses et des iniquités humaines!

L’église catholique romaine avait fait naître les croisades et avec elles l’affranchissement du peuple. Elle avait ensuite anéanti la licence des seigneurs par l’introduction du droit romain, elle avait soutenu le pouvoir central tel qu'il se formait par la main habile de Charlemagne, elle avait introduit le rai-

solidement dans l’église même en déclarant que les conciles étaient au-dessus des papes. Mais elle aussi a eu son jour. Aujourd'hui, incapable de servir les grandes idées, elle devient infidèle à sts propres principes et dégaine, comme en France, contre les gouvernemens qui plus qu’aucun autre, ont soutenu la dignité de l’église et ont travaillé pour l’affranchissement tel qu’il est demandé par l’évangile.

L’église russe n’a rien fait que demander en psalmodiant les deniers du peuple et en le courbant sous le joug de la noblesse. Ce n’était point l’entrainement d’une nature forte et dominante qu'elle fit connaître au peuple » c’était un fanatisme inintelligent et intraitable que l’église russe montra. Elle ne connut jamais le principe qui fait la base de l’église romaine, l’infaillibilité et l’indépendance du pouvoir suqrème, elle se croyait au contraire en droit d’exiger de son troupeau cette même soumission sous (es dogmes et sous l’abrutissement fanatique, qu’elle était tenu elle même de pratiquer envers le pouvoir suprême et envers la noblesse.

La masse des nobles en Russie est nouvellement évaluée par !e ministre de l’intérieur à 437,326 hommes et à 436,828 femmes. Dans cette masse il n’y a que 117,404 propriétaires de serfs et 5,508 de ce nombre ne possèdent pas une poHce de terre. Parmi les propriétaires de terre il n’y a que 3,800 qui ont 4,800000 paysans qui leur fournissent un revenu de

155.000000 de francs, tandisque 47,000 nobles vivent d’un revenu de 1 1 millions de francs, produits <lu travail de

358.000 paysans. La plupart des propriétaires livrent le peuple aux exactions des intendants et passent leur vie dans les garnisons comme officiers, ou à St. Pétersbourg, ou à l’étranger. Le peuple alors, sans la protection de ceux qui y auraient un devoir et y trouveraient un profit, livré aux tracasseries des intendants, volé par les employés du gouvernement, abasourdi par le clergé, sans instruction , sans ami, enchaîné au sol , enchaîné à la communauté, passe une vie morne et scilencieuse.

A la campagne ne se voient jamais ces réunions joyeuses aux temps des vendanges, où ces fêtes des paysans du Brabant et des Flandres, les symposions que donnent à leurs tenanciers les propriétaires anglais, les fêtes populaires d’Allemagne, les danses dans les tavernes. Le climat, qui ne lui laisse souvent pas même 150 jours sans gelée, comme dans le gouvernement de Voronèje, situé sur le même degré que Bruxelles, l’engagerait sous d’autres conditions sociales à des réunions fréquentes. Le sol, si peu productif que dans les meilleures contrées il ne donne que le 4 à 5ièine grain du blé, lui ferait connaître le profit d'un travail à forces réunies, l'instruction mutuelle s’en suivrait, des projets communs s’engendraient dans les longues soirées d’hiver. Mais il n’en est pas ainsi en Russie. L’hiver pousse au contraire les hommes à l’éloignement. Le tribut, que les paysans sont tenus à payer à leurs maîtres, et les récoltés insuffisantes à leur propre existence forcent les uns à se livrer pendant l’hiver à la petite industrie dans leurs cabanes et les autres à chercher du travail dans le lointain soit comme voituriers, soit comme colporteurs des produits de l'industrie. Les décrets de Pierre et de scs successeurs empêchèrent ce peuple de. se fixer dans les villes et d'v pratiquer les métiers. Les propriétaires encore ne permirent à leurs paysans que de faire dans les villes leur apprentissage et les condamnèrent ensuite à une réclusion dans la communauté pour tirer profit de leur industrie directement, en se faisant eux-mème marchands de leur produits ou indirectement, ci* chargeant cette industrie d'impôts. Mais encore, en ce que les paysans furent condamnés à l’isolement, les métiers ne pouvaient être perfectionnés, comme il a lieu ailleurs par 1’émulatiou, par l’enseignement mutuel et surtout par les compagnonnages et les migrations des jeunes compagnons. Les métiers restés alors en Russie dans l’état primitif n’éveillèrent que la faculté d’imiter telle quelle se trouve dans les singes.

Résumons en peu de mots alors l’état actuel du peuple russe et les conséquences qui en sont à être tirées.

Les bourreaux du peuple se comptent par 874,154 nobles, par la masse des intendants, par l’armée des employés du gouvernement, par 281,501 prêtres et par 315,027 religieuses.

Les écoles pour le bas peuple ne sont que des écoles de dimanche. Elles furent établies en 1860 et toute la Russie n’en comptait à la fin de l’année que 68 , tandisque la petite Pologne en avait déjà 100.

Les serfs sont chargés de tribut.

Ils exercent les métiers à la campagne dans leurs cabanes.

Ceux, et c’est le plus grand nombre, qui n’ont pas de métiers, doivent, au mois de Septembre quitter leurs foyers et s’adonner à une vie nomade sous divers prétextes. Dans le seul gouvernement de Jaroslaw 85,000 serfs prirent des passeports dans l’automne de 1 857 et leur nombre s’accroit toujours.

Les nobles sont des fainéants qui dépensent généralement trois fois plus que leurs revenus leur ne permettent, ils font la fronde au gouvernement et se livrent à des débauches sans égales. La bourgeoisie n’existe pas. Ceci s’explique d’abord par la circonstance que dans toute la Russie d’une population de 60 millions on ne compte que cinq millions d’habitans de villes. St. Pétersbourg n’a que cinquante mille bourgeois et Moscou, après des siècles d’existence, n’en a que quarante mille. Toute la Russie ne possède que cinquante et trois mille marchands qui payent leur patente et de ceux-ci cinquante et un mille appartiennent à la troisième gilde et vivent d’une manière qui les range avec les paysans.

Les famines fréquentes ou partielles ou générales, produites par des jours froids à la fin du printemps ou à l’abord de l’automne et le manque de magasins de provision, d’établissemens de secours mutuel. —

Le régime communal qui ôte aux paysans les buts d’un travail assidu pour le bien-être de leurs enfants et de leurs petits fils. —

Les communications sont si lentes en Russie que les pro-

duits des raines russes coûtent à St. Pétersbourg et à Moscou plus cher que les mêmes produits arrivés de l’Angleterre, de l’Allemagne ou de la Suède.

Les produits agricoles sont en très petit nombre et nécessitent toujours des importations d'une valeur énorme.

Les forêts sont à la veille d'une disparition et dans plusieurs contrées, autrefois bien garnies de bois, le manque de bois de chauffage se fait déjà sentir *)

Le mouvement intellectuel, trouvant des obstacles de toute part par le principe du gouvernement, par l’ambition, la fainéantise, la cupidité et les préjugés de la noblesse, par l’ignorance et la dépendance du clergé, se réfugie dans des anomalies, comme la négation de tout principe supérieur avouée par la noblesse, comme la secte de castrats qui, par son opération horrible, couvre le libre raisonnement des axiomes religieux.

L'aveugle haine de tout ce qui est étranger formentée par la noblesse dans le peuple pour le prévenir contre la maison impériale aussi bien que contre ceux, qui en qualité de modèles, pourraient exciter à l'émulation.

La litéralure dans l’absence du parti aristocratique ne peut se faire voir que sous un jour assez équivoque quand le mouvement intellectuel rencontre partout des entraves.

L'orgueil national, sans la base d'une grande histoire qui préconise les combats pour la .liberté religieuse et politique pendant des siècles, ne peut servir de marche pied à la littérature.

Celle-ci ne prend par conséquent en Russie que le masque national et n'est en vérité que la contrefaçon des littératures étrangères. Même Mons. Hertzen qui se donne un air si national ne trouve aucun sujet dans l’histoire de son propre peuple. Ses

*) II y a des propriétaires insensés’ qui , quoique en possession de briqueteries ne permettent aux paysans de bâtir leurs cabanes que de bois. Ces blockhouses causent une dévastation énorme dans les forêts et donnent un prétexte aux défrichemens ruineux dans toutes leurs conséquences.

idées, empruntées aux autres nations et couvertes d’un vernis appelé national par les Russes, ne sont même plus en rapport avec notre mouvement intellectuel, car elles portent toute l'empreinte d’un temps et d’un mouvement passés depuis trente ans. Les lettres de l’autre rive le mettent encore au rang de ceux qui préfèrent les déclamations sur la fin de nos institutions politiques au travail pénible de chercher les idées réorganisatrices, au rang de ceux qui avec une joie puérile se réjouissent du chaos qui doive résulter de notre mouvement intellectuel , au rang de ceux qui dans un socialisme abrutissant voient le salut au lieu de le trouver dans le développement de chacun et dans la découverte des lois innées de la nature humaine.

11 s’agit alors de voir clairement si le peuple russe veut prendre part sérieusement à tous nos combats, à tout notre mouvement.

Dans le premier cas, sa politique étrangère doit faire aveu du principe de l’autorité et de l’indépendance des peuples. Elle doit, tant qu’il est possible, favoriser les congrès pour que les questions politiques trouvent d’abord une solution pacifique et pour qu’un droit politique qui règle les relations des états se forme avec la collaboration de tous les esprits éclairés. La main du gouvernement russe serait alors retirée partout où un peuple est engagé à réformer scs institutions politiques, où des parties d’un empire assez incohérent effacent les suites d’une conquête ou des traités faussés en faveur de quelques individus.

A l’intérieur le gouvernement russe donnerait au bas peuple d’abord une liberté pleine et entière, sans réstriction aucune, il abolirait les titres de noblesse, il appellerait immédiatement le peuple dans les comices pour élire ses représentans pour la diète générale de l’empire et pour les diètes de chaque province. 11 abolirait tous les monopoles, tout privilège, toute préférence à cause de religion. Les lois existantes telles qu'elles se trouvent dans la dernière édition du Svod ne seraient nullement corrigées, mais abrogées et remplacées par les lois des diètes. Le système

(les douanes devrait faire place au libre échange. Le système des passeports n’étant d'aucune utilité; mais au contraire unisible à tout développement devrait entièrement disparaitre. Des écoles établies aux frais de chaque province dans chaque ville et dans chaque village seraient à l’usage de tout le monde sans qu’aucun père de famille, dont le gain ne s’elcve pas à trois cens roubles par an dans les villages et à cinq cens roubles dans les villes fût tenu de payer le terme pour ses enfans dans l’école; mais sous les peines les plus sevères il serait tenu d’envoyer ses enfans dans les écoles. Les universités seraient délivrées de tous les obstacles qui les entourent à l’instant pour que le libre examen y entre et se répande delà dans tout le peuple. L’académie de St. Pétersbourg ne répond comme la plupart des autres en Europe plus aux exigences de notre siècle et il est alors nécessaire que le gouvernement russe se mette en relation avec l’Institut de France pour concerter avec celui-ci et avec le gouvernement français les mesures nécessaires à l’établissement d’une Académie centrale en Europe. Les peuples civilisés forment à l’heure qu’il est une même et inséparable famille et il est alors urgent que les intérêts, dont ils reconnaissent la puissance conciliatrice, les intérêts des arts, des sciences, des belles lettres et de l’industrie soient représentés par une cour centrale. La Russie ne pourrait que gagner par l’accueil favorable des idées qui présideraient à la centralisation des tendances civilisatrices des divers peuples d’Europe. Les arts comme les sciences n’ont pas de nationalité et les différences dans la manière de penser se dérivent ou d’un manque de counaissances ou d’autres circonstances auxquelles justement la civilisation fait la guerre.

Quelle, importance, quel poids enfin, le gouvernement russe n’aura-t-il pas quand les tristes soupçons contre lui ont cessé et quand dans l'empire les dictes agiront comme les grands tribunaux devant lesquels la bassesse n’aura pas l'audace de paraître ou de plaider son innocence.

Telle doit être la véritable révolution en Russie. Elle ne

se bornera pas avec la promulgation d'un édit qui laisse encore tant de fausses portes aux tracasseries de la noblesse que celui du 19 mars. Elle atteindra la politique étrangère aussi bien que la position de chaque soldat, de chaque prêtre, de chaque noble en Russie. Elle déclarera enfin que le peuple russe a brisé avec le passé et qu’au lieu de la stagnation, il veut le progrès, qu’au lieu de ce triste enlacement d’erreurs et d’iniquités, il veut être le piédestal d’un gouvernement qui défend la justice et la liberté.

Si le gouvernement russe n’a pas la force de détruire entièrement cette misérable administration et de congédier sa manière d’agir envers les autres peuples, il jetera un beau matin les yeux sur une guerre civile que la noblesse fomente déjà maintenant dans les provinces. Pourquoi la noblesse se livreraitelle donc sous la hache du gouvernement? Pourquoi ne pas former des états libres au sud et au centre à l’instar des principauté danubiennes? Est-ce que l’égalité de la race retient les états à esclaves en Amérique d’une s’éparation des autres états du Nord? Ou le gouvernement russe se bercera-t-il dans le rêve que l’armée lui soit un appui sur? L’armce employée en Pologne, au Caucase, en Sibérie pourra -t- elle même rétablir l’ordre dans un pays, comme le sont les gouvernements de Vologda, Jaroslaw, Moscou, Vladimir, Kasan, où il y a de grandes forêts, dans lesquelles les paysans seraient sous la conduite des nobles un ennemi introuvable, tandisque les villages quittés n'offrent par la moiridre nourriture aux troupes, comme le sont les steppes arides et les marais du sud?

Le gouvernement russe ne peut avoir qu’une confiance s’il ne donne pas à son peuple la liberté entière — c’est dans la vénalité de la noblesse et dans la léthargie du peuple. Mais en ce cas il ne retardera que ce qui arrivera dans quelques années. Si un ennemi entre au printemps en Russie, soit -il Hongrais, Polonais, Français ou Allemand, la Russie, qui déjà une fois a montré à son gouvernement, que l’on ne peut pas vaincre, quand la morale et la vertu sont remplacées par la découverte d’une sainte Russie et que tous les prêtres psalmodiants ne servent à rien — la Russie tombera en pièces d’autant plus vite que l’ambition guidera dans deux ou trois provinces un général, capable de se faire dictateur et de se gérer en sauveur du peuple, en lui donnant le suffrage universel, en lui ôtant le poid des prêtres et des cloîtres et en lui faisant goûter dans les premiers mois déjà le délice d’avoir d’autres procédures judicaires et des juges incorruptibles. Toute révolution est imparfaite.

qui ne contient pas assez de garanties contre une autre révolution.

Mais ces garautics ne se trouvent que dans le libre développement et dans les causes d’un mouvement sans relâche.

La noblesse, tant qu’il n’y a pas une diète, où elle ait l’occasion de sc faire valoir, où elle puisse combattre, sc dirigera toujours contre le gouvernement et contre l’unité de l’empire. Et même dans le cas qu’une constitution avec maison pour les nobles et d’une autre pour les communs est donnée, la noblesse sans être réorganisée ne cessera jamais d’être à charge, puisque, dans son fol orgueil, elle s’arrogera, comme dans d’autres états, toujours le métier de comploter contre le peuple et contre le gouvernement. Détruisez la et donnez au peuple toute son autorité et l’-on sauvera l'unité de l’empire en même temps que l’on laissera au peuple lui-même le soin de trouver les moyens propres à son développement.

En outre le gouvernement russe n’évitera jamais d’attirer l’ennemi dans ses frontières, s’il continue sa politique équivoque et s’il n’emploie que la duplicité. La noblesse russe aidera encore à ceque des embarras soient créés au gouvernement et que les puissances étrangères sc décident à réprimer entièrement 1 effronterie d’un gouvernement qui jusqu’alors n’a eu aucun titre à la prépondérance dans le monde civilisé.

Cependant l’empereur Alexandre et son frère Constantin nous inspirent toute confiance encore et nous n’hésitons pas de nous livrer aux meilleures espérances pour le bien-être de la Russie et pour l’adoption des mesures, que nous avons esquissées ci-dessus. L’empereur ne fermera pas ses yeux aux maux et comprendra facilement que l’empire est encore en aussi grand danger, comme avant son décret du 19 mars.

Jt

Imprimé à Berlin chez L. Barhhardt

Bsverischn î Si? - : ■ >- oth'jh • S». . :!i8n (

jfl

■ML yt/tm

En Vctfce dans la librairir de Allier! AbelsdorIT. Inter

den LinMen 8.

Tonies les publications récentes, relatives a la Russie et a la Pologne eu langue russe, française, anglaise, allemande.

Conversations - Halle.

’Beutfit)'

3eit|dirift jttr Hitler baltmijj imb govt« biltmijj.

tinter l'citung beii'iibrter 3(utovitütcii.

En trois langues.

Français.

.luiiriial amusant ut instructif.

Sons la direction d’Autcurs distingues.

llnalish.

A uuw I’criodical iutundud for Entertainment nud Iinprovoment.

Undcr tlie Direction of distinguished An t hors.

AAm

Bik

Page 1