DISCUSSION DU BORDEREAU
Il est indispensable maintenant d'étudier :
point par point cette lettre. Pour qu’elle constitue une charge aceablante, il faut qu'il soit établi que le capitaine Dreyfus a eu en sa possession les documents dont il parle, ou quil ait eu les éléments nécessaires pour rédiger les notes ci-dessus énumérées. El faut, qu’en un mot, et c'est une nécessité élémentaire, que l’accusation ait d’autres points d’aypui que cette lettre, de l’authenticité de
— laquelle les divergences d'opinion des experés permettent de douter. Je vais suivre l'accusation et l'accusé, l'acte d’'accusation et la défense, et, je ne saurais trop le répéter, je défie qui que ce soit de m'infliger un démenti sérieux.
1° Note sur le frein hydraulique de 120.
Manièére dont s’est comportée cette pièce.
- Au cours de son instruction, le commandant du Paty de Clam demanda au capitaine Dreyfus : (€ Connaïîssez-vous le frein hydraulique du anon de 1202» I] répondit: « Oui, je le connais, je l'ai vu. »y Que peut conclure laccusation de cette réponse ? Rien, car il ne s’agit pas dans la lettre incriminée du frein lui-même,
mais de la manière dont la pièce s’est comportée pendant le tir, de la facon dont a fonctionné le trein qui n’agit que pendant ce tir. Le capitaine Dreyfus dit : « J'ai vu la pièce deux fois, à Bourges en 1889, à l'école de guerre en 1892, jenelaijamais vu tirer. » L'acte d'accusation reconnait que le capitaine Dreyfus dit vrai.
Donc, pour savoir comment s’est comportée la pièce, il faudrait que le capitaine ait pris des renseignements soit aux bureaux de la rue Saint-Thomas d'Aquin, soit à la direction de l’artillerie, Une longue enquête a été faite en ces deux endroits, nul officier n’a déclaré avoir donné sur sa demande, ou autrement, des renseignements au capitaine Dreyfus. L'accusation n'a trouvé aucune preuve, elle n’en fournit aucune et sur ce point l'acte se borne à dire de l'accusé : « Il Lui a suffi (!) de se procurer, soit à la direction d’artillerie, soit dans des conversations avec des officiers de son arme, les éléments nécessaires pour être en mesure de produire la note en question. » Affirmation vague à laquelle on ne peut attacher de valeur.
2° Note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouveau plan. )
Depuis le 1° janvier 1894, jusqu’au mois de
juillet, le capitaine Drevfus travailla au deuxième bureau et ne sut jamais ce qui se passait au sujet des troupes de couverture.
Jamais d’ailleurs l'accusation n’a pu s'expliquer sur cette note. Quoiqu'il en soit, c’est seulement au mois de septembre que le capitaine Dreyfus fut chargé de l’autographie detableaux relatifs à la couverture. Or, c’est au mois de septembre que la lettre incriminée est tombée entre les mains du ministre de la guerre. Quant aux modifications apportées au mois d'avril au
fractionnement du commandement des troupes
de couverture, le capitaine déclara qu'il les avait toujours ignorées.
Qi nous paraît impossible (D dit l'accusation, que le capitaine Dreyfus n'ail pas eu connatssance des modifications apportées au fonctionnement du commandement des troupes de couverture au mois d'avril dernier, le fait ayant eu un caractère confidentiel, mais non absolument secret el les officiers employés à l'état-major de l’armée ayant pu, par suile, s’en entretenir entre eux, el en Sa présence. » Nouvelle supposition sans preuve, car l'enquête n'a jamais pu trouver personne pour témoigner de son bien-fondé;
3° Une note sur les modifications aux formations de l'artillerie,
Le
«It doit s'agir (!), dit l’acte d'accusation, de la Suppression des pontonniers et des modifications en résultant. IT est inadmissible (1) qu'un officier d'artillerie ayant élé employé au premier bureau de l'état-major de l’armée ait pu s'en désintéresser quelques semaines avant qu'elle ne devint officielle. » C'est possible, mais on ignore S'il s’agit de cette suppression,si peu importante à connaître, puisqu'elle doit être officiellement annoncée dans quelques jours, et qu’elle a été publiquement discutée à la Chambre des députésle 21 mai 1894 sur le rapport du sénéral Jung. Admettons cependant cette hypothèse. Le commandant du Paty de Clam, au cours d’un interrogatoire, avait ditau capitaine Dreyfus qu'il avait dû S'entretenir avec un officier du premier bureau des modifications aux formations de l'artillerie. I était donc. facile de limiter l’enquête, de lui donner plus de précision. On l’a fait. Les officiers du premier bureau ont déclaré que jamais le capitaine Dreyfus ne leur avait demandé de renscignements sur ces modifications.
l'accusation er prend son parti. Les officiers interrogés disent non à ses demandes, elle répond : «Zl est inadmissible (!) que Dreyfus ait pu se désiniéresser de la chose. »
NO
Lo Une note relative à Madagasear,
Le capitaine Dreyfus, dit l'accusation, a p facilement se procurer les éléments de cette note qui présentait un si grand intérét pour une puissance étrangère (1). En effet, au mois de février 1894, le caporal Bernollin, alors secrétaire du colonel de Torcy, chef du 2? bureau de l'état-major de l’armée, fit, dans l’antichambre contiguë au cabinet de cet officier supérieur, une copie d’un travail d'environ 22 pages sur Madagascar. L’exécution de cette copie dura environ cinq jours et, pendant ce temps, minute et copie furent laissées à la fin des séances de travail 4ans un carton placé sur la table bureau du caporal Bernollin. En outre, quand. pendant les heures de travail, le secrétaire s’absentait momentanément, la copie qu'il faisait restait ouverte el par Suite pouvait être lue.
Or, dans sa déposition, le caporal Bernollin déclara, sans préciser de date, que le capitaine Dreyfus était venu quatre ou cinq fois dans cette antichambre, pendant qu'il faisait son stage à la section allemande, pour voir le colonel de Torcy. Il n’est cependant pas question de savoir si le capitaine Dreyfus est vanu dans cette antichambre très fréquentée 0% on laissait déployé à la vue de tous ce travail si im-
portant; il y est venu comme cent autres personnes appelées auprès du colonel de Torcy.
Quelqu'un a:t-il vu le capitaine Dreyfus lire ce document? Le capitaine Dreyius a-t-il demandé à quelqu'un des renseignements sur Madagascar? Non, l'instruction n’a trouvé personne, et l'accusation comprend si bien qu’elle ne peut s'appuyer,pour incriminer Je capitaine, sur sa présence toute naturelle dans cette antichambre ouverte, qu'elle dit : « Le document «a pu (!) encore être lu par le capitaine Dreyfus quand il à été réintégré à la section anglaise qui s'occupait alors de Madagascar. »
>° Le projet de manuel de tir de cambpa- Sne du 14 mars 1894.
« Le capitaine Dreyfus à reconnu, au cours de son premier interrogatoire, s'en être entretenu à plusieurs reprises avec un officier Supérieur du 2: bureau de l'étatmajor de l'armée. » Voilà ce que dit l'acte d'accusation.
L'acte d'accusation ment, Quand la ques.
tion fut posée au capitaine Dreyfus par le commandant du Paty de Clam, elle fut posée d'une façon ambiguë et vague. Il répondit « Oui. »
Lorsqu'il lut le document et qu’il vit de quoi il s'agissait, il protesta et dit qu'il n’avait jamais parlé à l'officier désigné que de l'artillerie allemaude et non du manuel de tir dont il