AVERTISSEMENT
Avant la découverte, faite il y a peu d'années (i), du fragment de la Vie d'Auguste, par Nicolas de Damas, dont nous réimprimons une traduction remarquable (2), les savants étaient indécis sur la nature de cette composition littéraire.
Hugo Grotius , d'après le seul passage de ce livre connu de son temps , relatif à l'éducation d'Auguste , avait conjecturé que c'était un roman, l'utopie du tyran, si l'on veut, et son hypothèse a été reprise et défendue de notre temps par M. Egger, qui a cru
pouvoir rapprocher cette production perdue de la Cyropédle de Xénophon (3).
Grotius et M. Egger se trompaient.
La Vie de César est un livre d'histoire, ainsi que l'abbé Sevin l'avait affirmé pour de bonnes raisons, et, on peut le dire aujourd'hui , un livre dont la perte est regrettable entre toutes.
Nicolas de Damas se montre, dans le long fragment naguère retrouvé, nonseulement narrateur excellent, mais encore et surtout moraliste d'une remarquable perspicacité. A travers les écrivains de l'antiquité qui l'ont copié, il a excité l'esprit de Montesquieu. Peut-être même a-t-il cet avantage sur les historiens philosophes anciens ou modernes qui se sont rencontrés avec lui dans leurs réflexions sur les événements dont il a parlé avant eux , qu'il est sans affectation et sans insistance dans ses Jugements, comme un homme qui , pensant de première main , n'a pas à s'efforcer de paraître penser avec plus de profondeur que
personne, et se contente de le faire avec justesse.
La mort de César n'entre que pour un tiers dans ce fragment devenu presque célèbre , et encore à titre d'événement rétrospectif.
On y voit d'abord Octave quitter ApoUonie à la nouvelle de l'assassinat de son grand-oncle; il débarque en Calabre ; on le suit dans ses étapes jusqu'à Rome, en passant par Lupies et Brundusium.
Le récit de la conspiration contre le dictateur perpétuel de la république vient ensuite; après lequel l'historien raconte les premiers démêlés entre Octave et Antoine.
Nicolas de Damas, quant à l'action dont la postérité se plaît à faire honneur surtout à Brutus et à Cassius , n'ajoute que fort peu à Velleius Paterculus , Plutarque , Suétone, Dion Cassius et Appien, et se trouve rarement en contradiction avec eux; mais il a su présenter les faits
essentiels à son récit avec plus d'ordre et plus d'art qu'aucun de ces e'crivains. Sa Mort de César est , comme on l'a déjà dit, la page d'histoire sinon la plus complète , du moins la plus approchant de la perfection littéraire, que l'antiquité nous ait laissée sur un événement impérieusement mémorable; c'est celle qui nous y fait le mieux assister.
Il ne reste presque rien de Nicolas, et il avait beaucoup écrit. Homme politique, diplomate , secrétaire et conseiller d'Hérode le Grand, mêlé aux complications extérieures et domestiques d'un règne agité, chargé de missions publiques et confidentielles , il trouvait le temps de s'exercer assidûment à des travaux littéraires. Outre la Vie d'Auguste, oeuvre de sa vieillesse, on cite de lui une Vie d'Hérode ; une Histoire universelle, compilation énorme, divisée en cent quarante quatre livres, une Histoire d'Assyrie; un Recueil des coutumes singulières en
usage chez différents peuples ^ de nombreux traités de philosophie, et des Mémoires personnels (4).
Sa biographie est plus connue que ses ouvrages. L'abbé Sevin en a réuni au XVIl^ siècle les éléments (5), depuis rectifiés et complétés par M. Mûl- 1er (6). La voici en abrégé.
Nicolas de Damas naquit l'an 64 avant J.-C. Son père Antipater tenait à Damas un rang distingué et fut plusieurs fois chargé par ses concitoyens de fonctions diplomatiques.
Nicolas, dans sa jeunesse, étudia la grammaire, la poétique, les mathématiques et la philosophie. Il composa des comédies dont les titres sont perdus; Stobée nous a conservé un fragment de cinquante vers de l'une d'elles. En philosophie, il tenait pour Aristote.
Sa liaison avec Hérode le Grand , dont il devint le secrétaire et l'ami, semble dater de l'année oû celui-ci , préfet de Galilée, accusé par les Juifs,
se réfugia à Damas, sur Jes conseils d Hyrcan.
L'an 20 avant J.-C, Nicolas se trouvait à Antioche, oû il rencontra les envoyés des Indes à Auguste.
Quatre ans après, il accompagna Herode dans le Pont, et ensuite à Kome. Il paraît avant ce voyage avoir entretenu une correspondance avec Auguste, auquel il envoyait des dattes de la vallée de Jéricho. Auguste leur avait donné gracieusement le surnom de l'expéditeur.
II retourna à Rome, en l'an 8 avant J.-C, pour combattre la mauvaise impression que les plaintes de Syllœus contre Hérode avaient faite sur l'esprit de l'empereur.
On lui a reproché de ne pas s'être opposé assez énergiquement au supphce des deux fils légitimes d'Hé-" rode, Alexandre et Aristobule, que leur père fit condamner par l'assemblée deBérytepour conspiration contre sa vie. Toujours est-il que Nicolas, qui
avait rejoint à Tyr, peu de jours après le jugement, ce maître ombrageux et violent, lui conseilla de ne .
rien précipiter dans un cas aussi grave.
Antipater, fils d'une concubine d'Hérode, et auteur du complot pour lequel Alexandre et Anstobule avaient été condamnés, quoique innocents, fut mis à mort dans sa prison , à la suite d'un discours de Nicolas contre lui.
Nicolas fit son troisième et dernier voyage à Rome, à Pâge de soixante ans, pour défendre devant Auguste le testament d'Hérode en faveur d'Archelaûs contre les prétentions d'Antipas et des députés juifs. Il réussit à le faire maintenir.
On conjecture qu'il ne revint pas en Judée, et qu'il passa la fin de sa vie soit à Rome, soit à ApoUonie.
Plutarque a laissé de notre auteur, dans les Symposiaques , un portrait physique assez peu agréable : « Il avait le visage rougeaud, et sa taille était éle-
vée et^ mince. » Autant dire que son teint était en contradiction avec son élégance corporelle.
En revanche, Nicolas a laissé de lui-même, dans un fragment de ses Mémoires cité par Constantin Porphyrogénète, un portrait moral vraiment aimable. On y voit qu'il était simple, frugal, sans souci des richesses. Il savait au besoin représenter, mais il aimait par-dessus tout la liberté et la familiarité dans les rapports sociaux, ce qui lui fit souvent reprocher ses habitudes avec des gens du commun. L'esprit de justice et d'impartialité était la règle de sa conduite.
Il se trouve que Nicolas a presque tracé d'après lui-même le portrait du philosophe homme d'esprit.
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