DU CLERGÉ RUSSE
On attaque souvent et vivement le clergé russe : en effet il y a bien des choses à dire, mais aussi la position de ce clergé est fort pénible. Est -il juste, est-il loyal de s'en prendre à la victime, auJieu de demander compte au coupable de sa conduite? Le coupable, — c'est le gouvernement russe. En Europe, l'on croit à tort que l'empereur de toutes les Russies est le chef de la religion dans son pays. C'est une idée complètement erronée. L'empereur est le protecteur tenaporel du clergé, mais le chef de l'Église, — c'est Jésus-Christ (1). Le pouvoir d'interpréter les dogmes réside dans les conciles œcu-
(1 ) Il n'est arrivé qu*à un seul souverain russe de se considérer comme chef de la religion, et même de témoigner en cette qualité l'intention de célébrer la messe. Ce fut à l'empereur Paul; mais ce malheureux prince, on le sait, n'avait point l'intelligence saine. Les personnes de son entourage n'osaient s'opposer à ses lubies, et souvent il leur arrivait d'exploiter ces dernières à leur propre profit. Heureusement il y avait à la cour de Paul un homme d'une intelligence supérieure , dont le dévouement à son souverain et bienfaiteur reposait, non sur un calcul d'intérêt privé, mais sur le sentiment de la reconnaissance. C'était le comte Rostoptchine (depuis si célèbre par le patriotisme qui, en 4 84 2, lui fit brûler Mos-
méniquesy et celui d'administrer l'Église , dans la religion d'Orient, est déféré aux patriarches, représentés en Russie par le synode, sous l'autorité duquel l'Église se trouve administrée par l'ordre sacré le plus élevé, celui de l'épiscopat. (Il y a dans la religion orthodoxe orientale trois échelons d'ordres sacrés : le diaconat, la prêtrise, l'épiscopat, et ce dernier ordre se trouve partagé en quatre catégories : les évèques, les archevêques, les métropolitains et les patriarches.) Depuis l'introduction du christianisme en Russie, en 988, le métropolitain de toutes les Russies fut, pendant sept siècles, le suffragant du patriarche de Constantinople. Le 23 janvier 1589, le métropolitain de Moscou et de toutes les Russies fut élevé, par les patriarches d'Orient, à la dignité de patriarche et en acquit tous les droits. Jusqu'à Pierre P% le pouvoir spirituel, placé sous la protection temporelle des souverains, souvent influencé par eux^ conserva cependant une in-
cou et mettre le feu à ses propres maisons). Rostoptchine, sachant qu'en attaquant de front la lubie de Paul, il ne Ty ferait point renoncer, prit un moyen habile. Il lui dit : « Sire, un prêtre, dans » notre religion, ne saurait être marié qu'une seule fois ; vous êtes » marié pour la seconde fois, il vous est donc impossible de pou- » voir célébrer la messe. » Paul lui répondit : « Vous avez raison, » mon cher, » et renonça à son projet.
L'empereur Nicolas, même dans les moments où le fétichisme de sa propre personne arrivait chez lui à un point culminant, ne s'est pourtant jamais considéré comme le chef de l'Église. U est vrai qu'il lui arrivait d'agir comme s'il l'avait été.
dépendance complète pour tout ce qui touchait à Tadministration intérieure de Téglise. Non-seulement le clergé, mais encore les nombreux serfe appartenant à ce ^dernier, se trouvaient soumis exclusivement à la juridiction spéciale du patriarche dans toutes les affaires civiles, ainsi que dans toutes les affaires criminelles non politiques. Uantique droit de l'Église primitive de procéder à Télection des prêtres et des évêques, s'était en partie maintenu en Russie, dans les provinces qui avaient appartenu à l'ancienne république de Novgorod. Là , jusqu'au dix-septième siècle, les paroissiens procédaient à l'élection de leurs prêtres, et le chef du diocèse les confirmait ou bien les repoussait. Dans ce dernier cas , il y avait lieu à une nouvelle élection. Les évèques et les abbés des couvents, dans toute la Russie, étaient nommés par le patriarche, suivant son bon plaisir; mais le patriarche lui-même était élu , et son élection avait lieu dans des formes solennelles. A la mort d'un patriarche, les métropolitains , les archevêques , les évêques , les abbés des couvents de première classe (stavropighialnyii monastyri) se réunissaient à Moscou, élisaient trois candidats et déposaient leurs noms , chacun sur un bulletin séparé , sur le maitre-autel de la cathédrale de r Assomption. Après une messe solennelle, le doyen des métropolitains, administrateur (ad intérim) du patriarcat, prenait au hasard l'un des trois
l)ulleiins, et celui dont le nom s'y trouvait inscrit était proclamé patriarche de toutes les Russies.
A la mort d'Adrien , le onzième et dernier patriarche de Russie, décédé en 1699, Pierre I" nomma un administrateur du patriarcat, et laissa la dignité de patriarche vacante pendant vingt-deux années. Au moment de conclure la paix avec la Suède, libre de soucis extérieurs et raffermi à l'intérieur, il se décida à abolir le patriarcat, et le remplaça, le 25 janvier 1721, par un synode composé de membres inamovibles et de membres temporaires. Il y a aujourd'hui trois membres inamovibles de droit : ce sont les métropolitains de Saint-Pétersbourg, de Kiew et de Moscou (1); il y a des membres nommés à vie, ce qui veut dire, en Russie, tant qu'il plaira au gouvernement de les laisser siéger; enfin il y a des membres nommés pour une année. Une administration ainsi composée ne renferme guère d'éléments d'indépendance et ne saurait apporter d'obstacles à la volonté du gouvernement : mais Pierre V ne s'en contenta point. Il
(4) n faut entendre : inamovibles à la russe. Sous le règne de l'empereur Nicolas, S. Em. le métropolitain de Moscou ayant émis dçs opinions qui déplaisaient à l'empereur, reçut l'avis officiel que sa présence était indispensable dans son diocèse, et qu'il rie devait point le quitter. Or, le synode résidant à Saint-Pétersbourg, l'illustre prélat se vit privé par le fait de son droit d'y siéger, et resta dans cette position tant qu'il plut à l'empereur de l'y laisser.
plaça auprès du synode un fonctionnaire laïque, amovible et révocable à volonté, comme tous les dignitaires russes, et sans le contre-seing duquel aucune mesure prise par le synode, aucune opinion émise par lui, n'a de valeur ni d'effet. Les biens du clergé, placés depuis 1708 sous une administration spéciale composée de fonctionnaires laïques, furent confisqués par Pierre III en 1762. Cette mesure fut Tune des causes de la chute si rapide et si facile de Pierre III : lé clergé en masse ayant pris parti contre lui en faveur de l'impératrice Catherine. Cette princesse, en montant sur le trône, s'empressa de restituer au clergé tous ses biens; mais deux ans après, en 1764, elle gagna, par le don de sommes considérables, la plupart des archevêques et des évêques russes, qui lui adressèrent une pétition, pour la prier de leur épargner les soucis mesquins de l'administration de biens temporels. Cette pétition fut acceptée par Catherine à titre de vœu unanime du clergé; les biens de ce dernier, comptant plus de deux millions de serfs (environ 1,100,000 serfs mâles), furent définitivement réunis aux domaines de la couronne; une partie de ces serfs furent distribués aux favoris de Catherine et aux personnages influents de sa cour, et le clergé eut un budget payé par l'état (1).
(i ) Il y avait en Russie des couvents immensément riches ; ce-
Le clergé russe est complètement livré à la merci du gouvernement; non-seulement aucune indépendance ne lui est accordée, mais encore les délits commis par ses membres sont punis arbitrairement. Les prélats les plus haut placés sont exposés à se voir brisés par la main de fer du despotisme. Il y a une trentaine d'années, Mgr Irénée, archevêque d'Irkoutsk, s' étant pris de discussion avec le gouverneur général de la Sibérie orientale, Lavinski, un
colonel aide de camp de l'empereur, M. G , et
un colonel de gendarmerie, M. B , furent envoyés
de Saint-Pétersbourg pour mettre d'accord les chefs des deux pouvoirs, spirituel et temporel, dans la Sibérie orientale. La négociation ne fut point longue;
lui de la Trinité, fondé par saint Serge , à soixante-quatre verstes de Moscou, possédait plus de cent mille serfs mâles.
En 4764, dans tout le haut clergé, une seule voix s'éleva contre la confiscation des biens ecclésiastiques : ce fut celle d'Arsène Maçéiéwicz, métropolitain de Rostow^ et de Jaroslaw, doué d'une énergie inébranlable. Ses collègues, auxquels il reprochait de ç'étre laissé corrompre, lui firent son procès en plein synode, le condamnèrent, comme rebelle au pouvoir souverain , à être dégradé de ses dignités ecclésiastiques, et l'envoyèrent, en qualité de simple moine, en exil perpétuel dans un couvent éloigné. Ayant continué à protester, il fut ensuite déchu du titre de moine, exclu des ordres, déclaré laïque, et, sous le nom d'André Vrai (le radoteur) j enfermé à la forteresse de Réval, en Esthonie, dans une casemate froide et humide où il passa environ quinze années, jusqu'à sa mort. Sur la fenêtre de son cachot se trouvait en permanence un bâillon de fer, pour le lui appliquer sur la bouche s'il osait conti- .nuer à protester. Voilà le libéralisme de Catherine II.
Taide de camp de l'empereur fit saisir l'archevêque, lequel , enfermé sous clef dans une voiture à quatre places , fut conduit ainsi, par le colonel de gendarmerie, à travers cinq mille verst^s, dans un couvent de la province de Vologda, où il fut relégué pour le reste de ses jours. On voit que si l'empereur Nicolas consentait à reconnaître Notre Seigneur Jésus-Christ pour le chef unique de l'Église, il agissait de manière à faire croire que le vicariat lui appartenait à lui-même !
Les prélats russes se trouvent sous la dépendance la plus complète du gouvernement. Placés dans la position de n'oser rien faire sans la permission de celui-ci; exposés, à la moindre velléité d'indépendance, à se voir exilés et emprisonnés, la plupart ont adopté pour ligne de conduite l'obséquiosité la plus humble envers le gouvernement et ses agents. Mais ils prennent amplement leur revanche sur le clergé de leurs diocèses , obligeant celui-ci à observer en toute occasion, vis-à-vis d'eux, non l'attitude d'un fils envers son père, mais celle des esclaves envers leurs maîtres tout-puissants. La morgue, la hauteur insolente déployée par les prélats envers le clergé , envers celui des campagnes surtout , ne saurait s'exprimer : elle révolte l'àme. L'absence de l'indépendance engendre bien des vices. Obligés de flatter les hommes puissants de l'état, de ramper devant eux, les prélats se consolent par la vénalité^
et trouvent dans le confort de la vie privée un adoucissement aux blessures de leur amour-propre. II y a des prélats dont l'avidité est devenue proverbiale, et leurs exactions font scandale , même en Russie. Nous aurons des faits curieux à citer là-dessus dans nos mémoires. La bureaucratie, qui s'infiltre partout en Russie, a pris complètement possession des consistoires diocésains (éparhialnyia komistorii)j où se trouve concentrée l'administration des diocèses. Là tout se vend et tout s'achète, suivant le beau modèle de l'administration russe. Les tournées accomplies dans leurs diocèses par les évêques, accompagnés de leur suite, se transforment souvent, pour le
pauvre clei^é inférieur, en véritables razzias
La position du clergé inférieur est bien pénible. Dans les villes elle est encore tant soit peu tolérable, mais la position du clergé des campagnes est affreuse. P^auvre, éloigné de toute ressource intellectuelle, souvent traité par les propriétaires voisins avec un manque d'égards véritablement indigne , son existence n'est qu'une longue suite de soufirances. Jusqu'à nos jours, les prêtres des campagnes ont dû cultiver eux-mêmes leurs terres , ou bien recevoir une pension de leurs paroissiens. Depuis une dizaine d'années, on introduit successivement dans les diverses provinces l'usage de faire rétribuer les prêtres par l'état. Cette mesure est excellente en principe; mais le chiffre des émoluments assignés est insuffisant, et
ne saurait soustraire les prêtres des campagnes à la dure dépendance de leurs paroissiens.
Soumis 9 sans restriction ni réserve, sans garanties aucunes, au bon plaisir des évèques, le clergé inférieur est traité par eux, ainsi que nous l'avons dit, en véritable esclave; un pauvre prêtre, souvent chargé d'une nombreuse famille et n'ayant pour vivre que ses modestes revenus, se trouve exposé, au moindre caprice de son évéque, à perdre sa place, à devoir remplir, suivant le bon plaisir de l'évéque et tant qu'il plaira à ce dernier, les humbles fonctions de sous-diacre; enfin, à voir sa famille réduite à la mendicité. Sans appui, sans ressources, il est obligé de se prosterner en tremblant devant son chef tout-puissant, et de baiser la main de celui qui le traite avec la hauteur la plus dédaigneuse. Peut-on blâmer ces malheureux? Est-il juste, est-il loyal de leur adresser des reproches, de leur jeter l'outrage? Non , il faut les plaindre et prier Dieu d'éclairer le gouvernement russe, qui ne comprend point que la déconsidération dans laquelle il a plongé le clergé rejaillit sur la religion et contribue à ébranler les plus fortes d'entre les colonnes sur lesquelles repose l'ordre social. Il y a à ce sujet les détails les plus curieux dans une brochure russe anonyme, écrite par un membre éclairé et honorable du clergé russe, et imprimée à Leipzig (1).
(1) La description du clergé des campagnes (opissanié sélskaho
Nous regrettons vivement que celle brochure n'ait point été traduite en français : elle aurait fait rougir le gouvernement russe, aux yeux de l'Europe civilisée, de l'état indigne dans lequel il a plongé le clergé de son pays, au grand détriment de la religion et de sa propre sécurité.
L'une des causes de l'aversion mutuelle des évoques et du clergé de leurs diocèses consiste en ce que les prêtres et les diacres, c'est-à-dire le clergé séculier, appelés en russe clergé blanc (béloié douhovénslvo), doivent être mariés, tandis que les évêques sont pris exclusivement parmi les moines, dans le clergé régulier, en russe clergé noir {tchëmoié douhovénsivo), voué au célibat. Un évêque, le plus souvent, n'ayant point été marié avant son entrée dans les ordres, ne saurait comprendre ni apprécier les besoins et les exigences de l'existence d'un prêtre marié, d'un prêtre souvent chargé d'une nombreuse famille. De plus,^un prêtre, à moins de devenir veuf, de quitter le clergé séculier et de se faire moine, ne pouvant aspirer à l'épiscopat, l'évêque, son chef tout-puissant, le regarde comme un être d'une nature inférieure, et le traite avec hauteur et dédain.
Dans l'Église primitive, les évêques étaient pris
douhovémtva) , brochure publiée par M. Franck, libraire-éditeur. Paris, rue Richelieu, 67.
iadistinctement parmi les moines comme parmi les prêtres mariés, et Ton a vu souvent des évéques engagés dans les liens du mariage. Pourquoi, en Russie, interdirait-on aux. prêtres mariés l'accès à la dignité épiscopale? L'on est d'autant moins fondé à le faire qu'un évêque se trouve nécessairement et inévitablement en contact avec les intérêts temporels de ce monde, auxquels le moine a fait le vœu solennel de renoncer pour se considérer comme civilement mort, tandis qu'un prêtre, dans l'église d'Orient, ne profère point ce vœu; il est obligé d'être marié, il a le droit d'acquérir et de posséder des biens temporels. Enlever aux moines la chance d'arriver à l'épiscopat serait un moyen infaillible de diminuer considérablement le nombre des moines, classe fainéante, dépravée, et, après la bureaucratie, la plus nuisible qui existe en Russie.
Il serait également bon, à notre avis, de revenir aux principes de l'Église primitive, et de ne plus imposer aux prêtres du culte oriental orthodoxe l'obligation expresse de contracter mariage. Pourquoi ne leur serait-il point permis de garder le célibat, si cela peut leur convenir ?
L'une des principales causes de l'infériorité morale du clergé russe vis-à-vis du clergé des autres cultes chrétiens réside dans l'organisation défectueuse des séminaires, où les études sont incomplètes, insuffisantes, dirigées d'après 4m système
tout à fait arriéré. Il faudrait abolir les séminaires, et instituer des cours de théologie aux universités et aux gymnases, en accordant à tous ceux d'entre les moines et les prêtres qui se trouveraient munis d'un diplôme universitaire, le droit de pouvoir arriver à l'épiscopat, droit réservé aujourd'hui exclusivement aux élèves des académies ecclésiastiques.
Le gouvernement russe , dans l'intérêt bien entendu de la religion orthodoxe orientale comme dans le sien propre, devrait sérieusement songer à relever la position sociale du clergé orthodoxe. Or, l'on ne saurait y arriver sans restituer à ce clergé une indépendance, laquelle, sans lui permettre d'intervenir dans les affaires politiques, lui procurât le moyen d'administrer l'Église orthodoxe d'une manière convenable et digne, en plaçant sur un pied respectable ce clergé, aujourd'hui enrégimenté comme un bataillon et souvent traité à la militaire. Laisser le clergé dans une position humiliante, c'est vouloir prolonger sa déconsidération, laquelle rejaillit inévitablement sur la religion elle-même. Déconsidérer la religion, c'est démoraliser la nation, et démoraliser la nation, c'est saper les bases de l'ordre social. Que le gouvernement russe y songe bien !
Nous croyons que le meilleur moyen de rendre au clergé une indépendance complète sous le rapport spirituel, consisterait dans le retour, en partie.
au système électif de TÉglise primitive, en adoptant les mesures suivantes :
1 ) Les évêques seraient choisis par le gouvernementy sur une liste de trois candidats présentés par le clergé du diocèse, qui pourrait élire à volonté, soit des membres du clergé séculier, soit des moines.
2) Un évèque, à moins d'une démission volontaire, ne pourrait jamais être privé de ses fonctions, ni éloigné de son diocèse, sans Tarrêt du synode, prononcé par un jugement en séance solennelle.
3 ) Le synode serait composé des trois métropolitains de Saint-Pétersbourg, de Kiew et de Moscou, comme c'est le cas aujourd'hui, et de plus, de six ou sept archevêques ou évêques, élus par leurs collègues au scrutin public. Une fois élus, ces six ou sept prélats devraient renoncer à leurs diocèses, deviendraient membres du synode à vie, recevraient le titre et les honneurs des métropolitains, avec des émoluments considérables, afin de pouvoir convenablement soutenir leur rang.
4 ) Le procureur du synode devrait avoir pour unique soin de veiller à empêcher l'immixtion du clergé dans les affaires politiques et temporelles, sans pouvoir se mêler en rien de l'administration de l'Église, et encore moins des questions relatives au pouvoir spirituel.
5) Tous les six ans, à Moscou, se réunirait un
concile général do toutes les Russies, composé de tous les métropolitains 9 archevêques et évoques, d'abbés {igouméne) des principaux couvents, et d'un certain nombre de prêtres, élus par le clergé des villes et par celui des campagnes. Le synode rendrait compte au concile de son administration.
6 ) Il faudrait abolir les séminaires, et instituer des cours de théologie aux universités et aux gymnases.
7 ) Il faudrait déclarer aptes à être élevés à Tépiscopat, tous les ecclésiastiques, moines ou prêtres, qui se trouveraient munis d'un diplôme universitaire.
Il va sans dire qu'il faudrait pratiquer la liberté de conscience la plus large, la conscience devant rester un sanctuaire inaccessible à tout pouvoir humain, un sanctuaire dont Dieu seul a la clef, et dont il est le seul et unique juge. Les persécutions, les mesures de rigueur, n'ont jamais converti personne, et ont toujours eu pour résultat infaillible de relever la croyance contre laquelle elles se trouvaient exercées, de lui donner une force et une vie nouvelles. Dévoué de cœur et de conviction à notre sainte mère l'Église orthodoxe orientale , la vraie Église de Jésus-Christ, nous aurions cru lui adresser l'injure la plus cruelle, lui faire l'outrage le plus sanglant, si nous pouvions supposer un seul instant que pour son maintien et sa prospérité elle puisse
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avoir besoin de gendarmes, de geôliers et de bourreaux! Elle n'a besoin que de la protection divine et de la liberté civile, cette liberté dont l'Évangile est la source sacrée comme il en est l'expression la plus sublime.
Nous supplions le gouvernement russe de porter enfin une attention sérieuse sur l'état déplorable du clergé, état dont la responsabilité, devant le tribunal de l'Éternel, n'incombe point à ce clergé, maia au gouvernement lui-même. Nous le supplions ;de faire sortir enfin le clergé russe de la situation pénible et humiliante où il l'a réduit, et de le placer dans une position convenable , une position digne des serviteurs de Dieu.
irg iBii —
DE liA LIBERTÉ DE CONSCIBlfCE.
Le gouvernement russe procède, en fait de liberté de conscience y comme il agit en général dans toutes les branches de l'administration , par bonds et caprices, et, en définitive, avec l'arbitraire le plus absolu. La liberté de conscience se trouve inscrite dans les lois, et même dans les lois fondamentales de l'empire, mais de toutes ces lois fondamentales il n'y en a qu'une seule d'observée : celle qui confiée à l'empereur le droit de faire tout ce qui lui plaît. Le gouvernement russe, au lieu d'adopter la liberté de conscience pour maxime politique et pour règle de conduite, ainsi que doit le faire tout gouvernement véritablement civilisé et conforme aux besoins de l'époque, en prend ce qu'il veut, Taccorde en partie aux uns, le reftiseaux autres, suivant son bon plaisir. Ainsi les luthériens, les musulmans, les païens jouissent d'une liberté de conscience complète; les catholiques romains, tout en exerçant librement leur culte, se voient souvent en butte à des persécutions; les israélites, avec une complète liberté de culte, se voient privés de la plupart
des droits civiques , si peu nombreux cependant, accordés à tous les sujets russes, même aux païens; enfin, les sectaires de l'Église orientale, auxquels le libre exercice de leur culte est interdit, se voient obligés de le pratiquer en cachette, en payant la police. En réalité, la liberté de conscience en Russie existe sons le manteau de la vénalité bureaucratique, jusqu'au moment d'une razzia administrative, qui passe comme un ouragan, semant le désastre et la ruine sur son passage, et une fois l'ouragan passé, la vénalité reprend ses droits ordinaires. C'est un ordre de choses odieux, iûdigne d'un grand pays, indigne d'un prince honnête homme comme l'empereur Alexandre II. La liberté de conscience constitue le droit le plus sacré de l'homme, le droit le plus inaliénable; Dieu seul peut lui en demander compte.
Nous ne parlerons point ici du règne de l'empereur Nicolas, de son intolérance, de ses cruautés, de sa demi-folie. Son règne appartient à l'histoire, et nous ne parlons que du temps présent. Le dualisme qui existe dans le gouvernement russe depuis les cinq années de règne du nouveau monarque, cette lutte permanente entre les intentions excellentes du souverain et les tendances détestables de la bureaucratie et de la camarilla, se reproduit dans la question de liberté de conscience comme dans les autres. L'empereur veut le bien, et par conséquent
les réformes, qui seules peuvent faire sortir la Russie du bourbier où elle croupit; la bureaucratie et la camarilla veulent à tout prix la maintenir dans ce bourbier, qui pour eux équivaut à une véritable Californie. Cest une lutte à mort, où l'empereur ne pourra triompher définitivement qu'en brisant la camarilla, en abattant la bureaucratie, et en introduisant en Russie un régime nouveau, un régime basé sur Topinion publique. Si l'empereur ne se décidait point à le faire, si les forces lui en manquaient, les événements de l'avenir, dans leur marche irrésistible, briseront le régime actuel, et cet excellent souverain, qui pouvait et qui peut encore se placer à la tête des événements pour les diriger, sera emporté par le flot des circonstances. Heureux alors s'il parvient à surnager !
Pour faire voir ce que peuvent se permettre la bureaucratie et son instrument, la police politique, même à une époque où le gouvernement russe travaille à l'émancipation des serfs, et où les journaux européens sont remplis d'éloges adressés à ses tendances libérales, nous citerons un fait arrivé en 1858, dans la province de Vitebsk, en Russie- Blanche. Nous en empruntons le récit au numéro du 1 5 février 1 860 du journal russe de Londres , la Cloche.
<c Dans la province de Vitebsk, les paysans du village de Dziernowicz, appartenant à M. Antoine Kor-
sak, ayant professé jadis la religion grecque- unie, avaient embrassé , au dix-huitième siècle , la religion catholique romaine. En 1848, Téglise de leur village fut transformée par le gouvernement en une église de la religion orientale, et les paysans déclarés orthodoxes. Ils se mirent alors à fréquenter Téglise du village voisin de Siedlow, mais celle^à fut bientôt fermée par ordre du gouvernement, et le curé, le père dominicain Pierre Çeçerski, élœgné de la localité. Le gouvernement envoya à Dziernowicz un prêtre orthodoxe, lequel, pour un tribut que lui payaient les paysans, informait l'archevêque de Poloçk et de Vitebsk que ses paroissiens accomplissaient avec exactitude leurs devoirs religieux, tandis qu'au contraire ils ne mettaient point les pieds à l'église, et faisaient célébrer secrètement les cérémonies de mariage et de baptême par les prêtres catholiques romains, qui, dans ce but, accomplissent de temps en temps, sous le voile du mystère, la tournée des provinces occidentales.
En 1857, ayant entendu parier de la bonté du nouveau souverain et de ses tendances généreuses, les paysans de Dziernowicz lui adressèrent une pétition, pour solliciter la permission de professer publiquement le culte catholique romain. Cette pétition leur ayant été renvoyée par la commission des requêtes, ils en adressèrent de nouvelles à l'empereur et à M. le ministre de l'intérieur. Le ministre
ordonna au gouverneur de Vitebsk d'arranger cette affaire. Le gouverneur, après en avoir conféré avec l'archevêque, envoya àDziernowicz le colonel de gendarmerie de la province , et l'un des conseillers de la régence provinciale, auxquels l'archevêque adjoignit plusieurs prêtres. Cette mission arriva à Dziemovicz, et, soutenue par la police locale, procéda à une enquête, accompagnée de coups de poing, de coups de bâton et de coups de veines. Le nommé Vikénti, aide -chirurgien de l'hôpital du village, ayant avoué être l'auteur des pétitions adressées à l'empereur, eut une dent cassée à coups de poing et fut fouetté de manière à ne pouvoir marcher pendant plusieurs jours. Sa femme, enceinte, fut soumise à un interrogatoire et fit une fausse couche. Une autre femme du village, également enceinte, après avoir subi un interrogatoire, fit une fausse couche et mourut le lendemain. Vikénti et trois autres furent envoyés à la prison de la ville de district, et condamnés aux travaux forcés dans une forteresse. Pendant cette enquête , le colonel de gendarmerie fit réunir les paysans chefs de familles, et leur dit : « Le czar veut absolument vous voir devenir orthodoxes; pourquoi y apportez-vous tant d'obstination ? » Les paysans répliquent : (c Nous sommes les sujets fidèles du czar; nous acquittons les impôts; nous prenons part à la conscription ; au besoin nous aurions donné notre sang pour le czar, mais nous voulons rester fi-
dèles à la religion de nos pères. — Alors vous êtes des rebelles, s'écrie le colonel de gendarmerie, vous ne voulez point obéir au czarl Livrez -moi, sur-lechamp, les chefs de cette rébellion, sinon vous irez tous en Sibérie, et vous ne reverrez ni. vos femmes ni vos enfants 1 » Les paysans répondent : « Nous sommes tous chefs de la rébellion, nous sommes tous catholiques, nous sommes tous prêts à aller en Sibérie et même à mourir, mais nous ne changerons point de religion. » Le colonel s'écria : « Mais vous avez été à l'église! vous avez reçu la sainte communion de la religion orthodoxe! — Je crois bien que nous avons été à l'église, répliquent les paysans, l'on nous a entourés de troupes ; l'on nous a poussés vers l'église, l'on nous y a fait entrer les baïonnettes dans les reins; ceux d'entre nous qui se cramponnaient aux portes pour ne point entrer, ont reçu des coups de baïonnettes: ils en portent les traces que vous pouvez voir. Pour ce qui en est de la communion, une fois dans l'église, l'on nous battait, l'on nous saisissait par la tète ; après nous avoir souffletés , l'on nous ouvrait la bouche, et l'on y introduisait de force la communion, sans faire attention qu'aucun de nous n'avait été à confesse, et que nous avions déjeuné le matin ! »
En juin de la même année 1858, l'on vit arriver
dans la province de Vitebsk le sénateur Stch ,
chargé d'inspecter cette province en général, et d'a-
mener à une solution satisfaisante Taffaire de Dziernowicz en particulier (1). Il engagea M. Lopaçinski, maréchal de noblesse du district où cette orgie de despotisme avait eu lieu , à l'accompagner et à lui prêter aide : M. Lopaçinski eut le noble courage de refuser. Alors Stch.... se rendit à Dziernowicz , accompagné de six fonctionnaires. Dans la matinée du samedi 12 [24] juillet, les paysans, réunis par ordre et entourés de troupes, virent paraître devant eux Stch.... en costume de sénateur, entouré de fonctionnaires revêtus de leurs uniformes. Stch. . . . annonça aux paysans que l'empereur ne leur permettait point d'être catholiques romains ; qu'ils devaient professer la religion orthodoxe, et il ajouta : « La volonté du czar est sacrée. Le czar est le représentant de Dieu. Ce que Dieu est au ciel, — le czar l'est sur la terre. Ne point obéir au czar — veut dire désobéir à Dieu. Ainsi, mes enfants, vous ne devez point lutter contre la volonté divine, qui vous est exprimée par ma bouche. Le czar veut que vous soyez tous orthodoxes, par conséquent Dieu le
(4) Dans la Cloche, les noms des individus mêles à cette ignoble aflFaire se trouvent imprimes tout au long. Nous n'avons point voulu, dans cet ouvrage , publier les noms propres ; mais si des réclamations venaient à sui^r, nous nous verrions obligé d'imprimer tous les noms dans une nouvelle édition de ce livre, qui paraîtrait soit en France, soit ailleurs, et alors nous livrerions à la publicité bien des renseignements curieux recueillis par nous, annotés et déposés en Angleterre avec nos papiers.
veut. Obéissez. » Les paysans, après avoir écouté cet étrange missionnaire entouré de la force année, et l'avoir laissé professer jusqu'au bout son catéchisme à la fois mongol et bureaucratique (mais certes point orthodoxe), répondirent: « Excellence, nous avons toujours obéi au czar, nous avons toujours respecté sa volonté en tout ce qui ne touche point à notre conscience. Nous supplions qu'on nous permette de professer noire religion, comme on le permet aux luthériens et même aux Israélites, sans les poursuivre pour cela 1 »
Les fonctionnaires qui entouraient Stch.... s'approchèrent des paysans, et leur dirent : (( Rendez hommage au czar dans la personne de son sénateur; allez vous agenouiller devant lui et lui baiser la main. » Les paysans s'approchèrent, l'un après l'autre, du sénateur, s'agenouillant et lui baisant la main, et Stch.... donnait sa bénédiction à chacun d'entre eux. Après la fin de cette scène d'infâme sacrilège, tous ceux qui avaient baisé la main du sénateur et reçu sa bénédiction furent déclarés orthodoxes et considérés comme ayant librement embrassé la religion orientale. Le sénateur parti, la gendarmerie et la police locale restèrent sur les lieux, pour fouetter les récalcitrants et leur faire endurer toutes sortes de violences.
En notre qualité de fils dévoué de l'Église orientale orthodoxe, nous croyons de notre devoir sacré
de pablier des actions pareilles , pour les mettre au pilori de l'opinion publique du monde civilisé. Comme nous Tavons dit plus haut, ce serait outrager notre sainte Église que d'admettre un seul instant qu'elle puisse avoir besoin de gendarmes, de geôliers et de bourreaux. L'ignoble catéchisme de M. Stch.... est celui de la bureaucratie, mais non point de l'Église orthodoxe, animée de l'esprit de charité et de douceur chrétiennes.
L'un des points où le gouvernement russe est le plus inconséquent, et ou son inconséquence entraine les suites les plus graves pour l'état, c'est dans sa conduite et dans ses procédés envers les sectaires de l'Église d'Orient.
Notre Église compte beaucoup de sectes dissidentes, comme les vieux croyants (starovéry)^ les lut-leurs de l'esprit (douhobortsy) , les buveurs de lait (malor kany), appelés ainsi par allusion à l'abstinence complète de la viande prescrite par leur croyance, dont le communisme le plus complet forme la base; les châtrés {skoptsy), secte infâme qui se mutile, disciples d'Origène^, les coureurs (béyhouny)^ qui ne reconnaissent ni mariage, ni gouvernement, ni propriété, et dont la première exigence, envers ceux qui viennent s'agréger à leur secte, est de les obliger à jeter au feu tous les actes constatant leur état
Parmi toutes ces sectes, il y en a dont aucun
gouvernement régulier ne saurait admettre et tolérer l'existence, par exemple la secte des châtrés, dont la croyance repose sur la mutilation de l'homme; et celle des coureurs^ dont les principes forment la négation la plus complète de toutes les bases sur lesquelles reposent les gouvernements et les sociétés humaines; la secte des malakany ne saurait être tolérée qu'avec certaines restrictions. Toutes ces trois sectes, poursuivies par le gouvernement, continuent à exister grâce à la vénalité inouïe de la police et de l'administration russes , pour lesquelles elles constituent une branche lucrative de revenus.
Pour ce qui en est de la secte des vieux croyants, elle ne s'attaque en rien aux principes constitutifs des gouvernements et des sociétés. La secte des vieux croyants prit naissance le jour, où le patriarche Nikone fit corriger les erreurs qui s'étaient glissées, à la suite des siècles et par la faute des copistes, dans le texte de la traduction slave des saintes Écritures. Ce jour-là, un grand nombre d'individus appartenant à l'Église orthodoxe se séparèrent d'elle, appliquant à l'œuvre du patriarche l'épithète de sacrilège. Depuis ce temps ils nous appellent, nous, les orthodoxes, nikoniantsy; ils ont conservé le rituel, introduit dans l'église russe au moyen âge et supprimé par Nikone, qui lui avait substitué l'ancien rituel de l'église chrétienne
primitive; enfin, ils font le signe de la croix avec deux doigts au lieu de trois, comme nous le faisons, nous. Considérant l'empereur et la famille impériale comme schismatiques, les vieux croyants ne veulent point prier pour eux. Ils se divisent en deux catégories principales : les vieux croyants ayant des prêtres (popovstchina)^ et les vieux croyants n'ayant point de prêtres (bézpopovstchina). Ces derniers admettent chacun de leurs coreligionnaires à l'exercice du ministère sacré. Le cadre étroit de cet ouvrage ne nous permet point d'entrer dans de longs détails au sujet des sectes que nous venons d'énumérer; nous en parlerons d'une manière plus étendue, dans un livre que nous comptons publier l'année prochaine, sous le titre de : La Russie de 1847 à 1859. Nous signalerons ici seulement, et en quelques mots, les causes de l'immense propagation de la secte des vieux croyants dans le courant du demi-siècle dernier, et l'inconséquence de la conduite du gouvernement russe à leur égard.
Fortement attachés à leurs croyances, comme le sont toujours toutes les sectes persécutées, les vieux croyants mènent en général une vie retirée, sobre, austère, économe pour leurs propres besoins. Ceci leur fournit les moyens d'amasser des fortunes considérables. Fanatiques comme le deviennent tous les gens condamnés à une lutte journalière et sourde en faveur de leurs idées, ces hommes si sobres, si
économes^ ne ménagent point l'argent lorsqu'il s'agit de propager leurs principes. Un serf fuyant le pouvoir de son maître, un bourgeois fuyant ses créanciers 9 un soldat déserteur, un criminel, un assassin mémei trouvent chez les vieux croyants abri et nourriture, à la seule condition de professer la foi de leurs ncHiveaux protecteurs. De cette manière, le« chifiEre des vieux croyants est monté aujourd'hui à environ neuf oiillions, le septième de la population totale de l'empire. Ce nombre s'accroît tous les jours, et continuant à s'accroître tant qu'il n'y aura point en Russie de régime régulier et civi> lise, il constitue un danger sérieux pour la religion de l'état, pour la religion orthodoxe. La police des villes et celle des campagnes, vénales au delà de toute expression y non -seulement connaisBent les lieux de refuge des individus protégés par les vieux croyants, mais encore les autorités de l'intérieur de la Russie portent-elles envie à ceux d'entre leurs confrères qui ont beaucoup de vieux croyants dan^ le ressort de leur localité. « Estril heureua>j NN., d'avoir chez lui tant de siarovéryl » disent les tchinovmks (employés russes) (4). Pendant tout le règne de
{\) Pour donner une idée des sentiments inspirés par les tchîmimiks au peuple russe, nous dterons une anecdote. Un entet, le petit-fils d'un paysan, disait à son aïeul : « Grand-papa» tu me » dis que le diable est bien méchant et bien mauvais : qu'est-ce » donc que le diable? » — «Mon enfant, répondit le vieillard, le » dijdi>le, c'est ie prÎDdpel d'oitre tous les tckinovniki! *
l'empereur Nicolas, les sectaires constituèrent une branche bien lucrative de revenus pour la police politique de cette époque, laquelle, comme nous Tavons dit plus haut, avait mis la Russie en coupe r^lée.
Vers 4 844 ou 1 845, le gouvernement autrichien, pour lequel la Russie avait fait de si énormes et de si stupides sacrifices, et qu'elle devait, quelques années plus tard, sauver d'une chute complète pour son malheur à elle et celui de l'Europe, joua à la Russie un nouveau tour. Les vieux croyants désiraient depuis longtemps avoir des évéques et un archevêque. Si le gouvernement russe avait bien compris ses propres intérêts, les intérêts de l'état, il wrait accédé à leur désir, et par une réconciliation politique, tout en leur accordant une autonomie religieuse complète , aurait eu dans ses mains , d'abord le moyen d'exercer de l'influence sur eux par l'intermédiaire de l'archevêque et des évêques, ensuite la possibilité de les surveiller en les voyant agir au grand jour, au lieu de les forcer à travailler dans l'ombre et le mystère, comme c'est le cas aujourd'hui. C'était l'idée du célèbre prince Potemkine, esprit supérieur et perspicace; s'il avait vécu plus longtemps, il aurait fini par amener Catherine n à y donner son consentement. C'était, de nos jours, l'idée de l'un des prélats les plus éminents, de l'un des prédicateurs les plus célèbres de
rÉglise d'Orient, Mgr Innocent, archevêque de Kherson et de la Tauride. Nous Tavons entendu plus d'une fois de la bouche de cet homme illustre, qui nous honorait de son amitié. Les vieux croyants s'adressèrent à l'un des évoques de leur rite, établi dans les provinces danubiennes, pour en obtenir l'ordination comme métropolitain des vieux croyants de toute la Russie de l'un de leurs coreligionnaires, fils d'un marchand de Moscou. Celuici, une fois devenu métropolitain, établit sa résidence au bourg de Biélokrinitsa, en Gallicie, sous la protection du gouvernement autrichien, et le bourg de Biélokrinitsa est aujourd'hui la métropole religieuse des vieux croyants russes. Ce nouveau prélat divisa la Russie tout entière, mystérieusement, en six évêchés : celui de Novgorod pour la Russie septentrionale; celui de Moscou pour la Russie centrale; celui de Kiew et de la Petite-Russie pour la Russie méridionale, les provinces occidentales et la Petite-Russie; celui de Kazan et d'Astrakhan pour les provinces situées sur les deux rives du Volga, enfin ceux de Sibérie et du Caucase. Il institua un évoque pour chaque évèché. Ces évêques, à leur tour, procèdent à l'ordination des prêtres, et de cette manière l'église des vieux croyants, non reconnue par le gouvernement russe, mais tolérée par la police et l'administration qui l'exploitent, existe de fait sous le voile d'un mystère transparent pour
tout le inonde, excepté pour l'empereur. Elle étend son réseau sur toute la Russie, et compte environ neuf millions de sectaires, dont le nombre augmente tous les jours. Le principal de ses prélats, celui aux mains duquel viennent aboutir tous les fils de l'administra tion ecclésiastique, réside sur le sol étranger, mais à proximité de la Russie. Par ses coreligionnaires, ses enfants spirituels, il est à même de connaître les moindres détails sur tout ce qui se passe dans notre pays, où le gouvernement a la prétention de baser son administration sur le mystère et le mensonge officiel.
Sous le gouverneur général qui administra et pilla Moscou de 1848 à 1859, Tévêque sectaire de Moscou, appelé Sofronii, habitait fort tranquillement la vieille capitale, sous le demi-voile du mystère. De temps en temps, la police opérait à grand bruit des visites domiciliaires chez les riches sectaires, en ayant bien soin de prévenir à l'avance Sofronii, afin qu'il ne s'y trouvât point ce jour-là.
Un pareil état de choses n'offre-t-il point d'immenses dangers pour l'avenir de la Russie ? Nous savons bien que la bureaucratie russe ne veut point admettre la tolérance pour les vieux croyants : elle sait que si ces derniers avaient la permission d'exercer leur culte au grand jour, ils ne seraient plus dans le cas de se voir obligés d'acheter, à prix d'or, Ja protection de la bureaucratie, qui y per-
drait une partie de ses revenus. Mais (nous le répétons pour la centième fois dans cet ouvrage) est-il donc décidé qu'on laissera la bureaucratie conduire la Russie à sa perte? Ne voit-oa pas que la tolérance serait aussi utile au gouvernement qu'aux sectaires, et peut-être au gouvernement plus eiK^re qu'à ces derniers. Arracher plusieurs millions de compatriotes à Tinfluence d'un prélat établi sur le sol de notre ennemie naturelle, l'Autriche; couper court, par la reconnaissance publique du culte des vieux croyants sur le même pied que les antres confessions chrétiennes , à une propagande qui n'existe que grâce au voile de mystère dont elle se trouve recouverte, ne serait-ce point, smis parler déjà des droits sacrés et imprescriptibles de la conscience humaine, d'une suprême habileté politique? Ce serait transformer plusieurs millions d'ennemis intérieurs, ans» acharnés que dangereux, en citoyens paisibles et tranquilles. Le meilleur moy^ de diminuer le nombre des vieux croyants, et même, nous l'espérons, d'arriver avec le temps à l'extinction complète de cette secte, serait de leur accéder la liberté de la presse. Alors, entre eux et le dei^ OTthodoxe s'engagerait une lutte vive, par le moyen des journaux et des livres. La raison d' existai» de cette secte résidant dans la p^rséctttîoiiy dont le ré* sultat est de transformer des hommes égarés en victimes et de les élever à la dignité de martyrs, dans
le mystère auquel elle se trouve condamnée, dans la position anormale et semi-mystérieuse que le gouvernement lui a faite, ses erreurs, comme la plupart des erreurs humaines, ne supporteraient point la lumière du grand jour de la publicité.
Si le gouvernement russe continue à marcher dans la voie fatale de laquelle il n'a ni le courage ni rhabileté de sortir, sait-il ce qui arrivera? Si, à la première guerre, rennemi, quel qu'il soit, en mettant le pied sur le sol russe, proclamait la liberté de conscience pour tout le monde, sans réserve ni restriction, les vieux croyants, qui forment la septième partie de la population de l'empire, se joh»draient à l'ennemi. Il ne faut point oublier non plus que les révoltes de Stenko-Razine au dix-septième siècle, de Pougatchëw au dix-huitième, qui ont embrassé une si vaste étendue de pays, et dont on a eu tant de peine à se rendre mattre, ont trouvé, chez les sectaires, un appui énergique.
Le gouvernement russe, placé aujourd'hui entre une voie de prospérité et un abtme, veut-il se sauver par des réformes, ou bien se laisser entraîner dans l'abîme par l'avidité et l'impéritie de la bureaucratie et de la camariila ? Toute la question est là : nous allons l'examiner dans le dernier chapitre de notre ouvrage.