PRINCE PIERRE DOLGOROUKOW
AU
Courrier élu ninuinche.
Dans le Courrier du Dimanche du 29 avril , il se trouve un article de M. Michensky , sur le livre du prince Pierre Dolgoroukow : La Vérité sur la Russie. Il est dit dans cet article : « Il y a quelque temps, nous étions sur le point d'analyser un ouvrage qui , de prinoe-abord , nous offrait un grand attrait : il s'agissait de la biographie généalogique des fanoilles aristocratiques d'un pays étranger, lorsqu'on nous mit sous les yeux une lettre que l'auteur de cet ouvrage avait adressée à un des hauts personnages dont la généalogie devait figurer dans ledit recueil biographique. Cette lettre était une invitation catégorique de remettre une somme de 50,000 roubles au signataire, qui, moyennant cette taxe0î5S^ s^engageait à annuler les documents qu'il
avoir en sa possession , et qui rendaient contestables, selon lui, l'origine et la descendance directe du personnage auquel il s'adressait. Le noble prince, indigné, voyant, comme nous le disons en France, un honteux chantage dans une semblable proposition, fît autographier l'épltre audacieuse de l'auteur, et en expédia la copie à des milliers de lecteurs. »
Le prince Pierre Dolgoroukow a adressé à M. le rédacteur en chef du Courrier du Dimanche la lettre suivante :
Monsieur ,
Dans le numéro du 29 avril de votre journal , il y a un article de M. Michensky au sujet de mon livre : La Vérité sur la Russie. Je n'entends nuliemept entamer une polémique avec M. Michensky sur son appréciation de mon ouvrage. Je me bornerai à faire remarquer qu'il semble prendre plaisir à dénaturer mes intentions , en reportant sur la nation russe , aux admirables qualités de laquelle je rends toute justice et dont je m'honore de faire partie, le blâme sévère, mais mérité, infligé à l'administration russe et à ses turpitudes.
Mais l'article de M. Michensky contient en plus une assertion attentatoire à mon honneur, une assertion qui prend sa source dans la calomnie la plus
infâme, et dans le^fauœ le plus audacieux qui aient jamais pu être commis même en Russie, où Tim^ punité est assurée aux personnages haut placés et à leur entourage. Voici le récit exact de cette odieuse et ténébreuse affaire.
Pendant les dernières années de mon séjour eu Russie, j'ai publié en russe quatre volumes de généalogies. Ce livre souleva de vives susceptibilités, et me valut de nombreux ennemis. Parmi les personnages dont les prétentions généalogiques n'étaient point admissibles, se trouvait le maréchal prince Michel Worontsow. Pendant son dernier séjour à Pétersbourg, en 1856, il ne cessa de me solliciter de dire^ dans le quatrième volume que j'allais faire paraître, que les Worontsow actuels sont issus de l'ancienne maison des boyards Worontsow (éteinte à la fin du seizième siècle); il affirmait avoir en sa possession les documents à l'appui. Je savais que son assertion était contraire à la vérité, mais les égards dus à ses cheveux blancs d'octogénaire ne permettaient point une négation directe; je me bornai à lui répéter, chaque fois qu'il m'en parla j que je serais charmé de voir et d'examiner ces do» cuments. M'étant rendu à la campagne, et comptant,^ à ^mon retour à Pétersbourg, mettre sous presse le quatrième volume, je. crus convenable, en souvenir des politesses dont m'avait comblé le vieux maréchal , de lui écrire que le volume paraî-
trait bientôt, et que je regrettais vivement de n'être point à même de satisfaire à son désir, n'ayant point eu l'occasion de voir les documents historiques dont il m'avait parlé. C'était un acte de courtoisie vis-à-vis d'un vieillard qui, plus d'une fois, avait conduit nos troupes à la victoire.
L'on peut juger de ma stupéfaction et de mon indignation, en recevant du maréchal une lettre où il avait l'efifronterie de m'écrire, comme si dans la lettre que je lui avais adressée il avait trouvé uu billet d*une écriture différente de la mienne, où on lui proposait de m'envoyer 50,000 roubles. Indigné , je répondis au maréchal par une lettre peu polie, où j'exigeais que l'original du billet en question fût produit. Mon projet était de provoquer une enquête judiciaire, et ne pouvant croire qu'un vieux guerrier pût manquer à ce devoir de loyauté, j'attendis en vain une réponse pendant plusieurs semaines. Dans l'état d'anarchie où se trouvent les tribunaux en Russie, la procédure n'étant chez nous qu'une fusion de l'arbitraire et de la vénalité, je savais bien que toute plainte portée contre un homme puissant à la cour aboutirait infailliblement à une fin de non-recevoir. Il ne me restait qu'à m'adresser à l'équité du gouvernement , et c'est ce que je fis sans aucun succès.
Je revins à Pétersbourg; j'allai voir M. le ministre de la police , le prince Basile Dolgoroukow ; je lui
montrai ]a lettre du maréchal^ jale priai d'en parler à l'Empereur, et je demandai une enquête sévère. Le prince Basile me répondit que l'on ne pouvait procéder à une enquête dans une affaire où sei trouvait impliqué un chevalier de Saint- André, uu maréchal. Je lui demandai s'il existait pour les maréchaux et les chevaliers de Saint-André un privilège d'impunité pour des actes qui, chez les simples particuliers, constituent un crime de faux? Le prince Basile me déclara qu'il ne parlerait point à l'Empereur, qu'il n'y aurait point d'enquête, et se refusa même à prendre la lettre du maréchal pour la montrer à l'Empereur. (Cette lettre se trouve dans mes papiers, déposés aujourd'hui en Angleterre.) Je répondis au prince Basile que j'espérais le voir revenir sur sa décision, et que je reviendrais lui en parler au bout d'une semaine. J'avais le projet, si l'on continuait à vouloir étoufifer cette affaire, d'en publier le récit à l'étranger, afin d'obliger le maréohal lui-même à demander une enquête.
Trois ou quatre jours après ma conversation avec Mé le ministre de la police, je dinais chez madame la baronne de Meyendorff, née comtesse de Stackelberg, et j'y appris qu'une dépêche télégraphiquQ d'Odessa venait d'annoncer la mort du maréchal. Je racontai à M. et à madame de Meyendorflf l'épisode dont je viens de parler, et ils doivent se souvenir du chagrin profond que m'inspira la mort du maréchal ,
^ 6 — à cause de rimpossibilité absolue , une ifois lui dé* cédé, d'arriver à une enquête.
Aux personnes qui m^ connaissent et même à toutes celles qui savent les fureurs soulevées par mon livre : La Vérité sur la Rmsie^ les explications sont inutiles; mais je crois de mon devoir de les donner au public, qui ne me connaît point.
- M. Michensky, dans son article, dit « que le si-^ gnataire , moyennant cette taxe , s'engageait a annuler les documents qu'il disait avoir en sa possession et qui rendaient contestables, selon lui, l'origine et la descendance directe du personnage au-* quel il s'adressait. »
Si M. Michensky et les misérables qui lui ont transmis celte calomnie connaissaient bien l'histoire de Russie, ils auraient su que ces documents ne pouvaient être détruits, par la raison toute sim-r pie qu'ils se trouvent dans le domaine public. Le principal d'entre eux, le Livre de velours, recueil officiel de généalogies, où l'extinction des anciens Worontsow se trouve constatée, a été. imprimé en i 787, et l'original officiel de ce ïivre se trouve eh dépôt au département héraldique du Sénat de Pé* tersbourg. Aux yeu3ç de tout bomme impartial , ce fait seul est la preuve évidente que le billet en question est un /a^^o?.
M. Michensky dit : « Le prince fit autographier l'épître, et en expédia la copie à des milliera de
lecteurs. J) le prince, mort dans Tatilomne de 1 856 , n'a pu faire autogr^^phier le billet que de son vivaùt. Comment se fait-il que, durant quatre années consécutives, aucune copie ne soit tombée ni sous mes yeuK ni sous les yeux de mçs amis? Cornlùent ces copies ont-elles pu ne point arriver à la connaissance du gouvernement russe , auquel l'entrétien de sa nombreuse police secrète coûte si cher? Et si ces copies étaient connues du gouvernement, pourquoi ce dernier n'a-t-il point procédé à une enquête ? Comment se fait-il que .ces copies n'ont fait leur apparition qu'après la publication du livre La Vérité sur la Russie? Pourquoi le maréchal Worontsow n'a-t-il point demandé une enquête, qu'on ne lui aurait point refusée, à lui? Pourquoi n'a-t-il point répondu à la lettre dans laquelle j'exigeais la production de l'original du billet?
Je ne veux point troubler la cendre d'un mort, mais je dois dire que cet épisode projette une lueur honteuse sur l'administration russe, et vient complètement à l'appui de ce que je dis dans mon livre. En Russie, quand on a affaire à un homme puissant en cour, il n'y a plus ni justice ni équité. Voilà un fauœ évident qui vient d'être commis, et le ministre de la police, un homme personnellement intègre, mais imbu des funestes traditions du despotisme asiatique, se refuse à toute enquête, par la raison qu'un
chevalier de Saint -André, un maréchal, y serait impliqué! L*on se croit au fin fond de l'Asie!
Je somme M. Michensky de produire la copie de Tépître dont il a parlé, et de nommer les personnes qui la lui ont remise. S'il ne le fait point, je me verrai obligé de lui intenter, ainsi qu'à votre journal, un procès en diffamation.
Je réclame de votre loyauté, Monsieur, l'insertion de ma lettre dans le prochain numéro de votre journal, et je vous prie d'agréer l'assurance de ma considération.
Prince Pierre Dolgoroukow.
Paris. — Typographie de Henri Pion, me Garancière, 8.