‹ La vérité sur la Russie (volume 3)Chapitre 11 sur 23 · DE L'EMANCIPATION DES SERFS · texte numérisé non relu

DE L'EMANCIPATION DES SERFS

Nous nous trouvions à Saint-Pétersbourg le jour, si heureux pour notre pays, de l'avènement au trône de l'empereur Alexandre II, le 18 février [2 mars] 185Ô; jamais nous ne saurions oublier la joie qui, comme une étincelle électrique, parcourut alors toute la Russie. Chacun éprouvait le sentiment d'un honune sortant des ténèbres pour voir le grand jour. Une époque d'oppression venait de finir, et quelle époque d'oppression! Il faut l'avoir vue, il faut y avoir vécu pour s'en faire une juste idée. La presse enchaînée; la parole enchaînée; la liberté de conscience opprimée; tous les nobles instincts de l'humanité foulés aux pieds et érigés en crimes de lèse-majesté; la police politique régnant sur la Eussie et répandant une véritable terreur, rançonnant qui elle pouvait, écrasant ceux qu'elle ne pouvait rançonner; le servage, que le souverain avait plus d'une fois voulu abolir, maintenu à la suite de cette maxime politique, qu'un empereur de Bussie ne pouvait opprimer les classes supérieures qu'en les laissant opprimer, à leur tour, la classe in-

férieure ; des finances en désordre ; une guerre engagée avec une insigne maladresse, conduite avec une insigne maladresse; des généraux dont Tincapacité était devenue proverbiale ; nos braves soldats, si admirable» de courage et d'abnégation, manquant du nécessaire,, tandis que leurs chefs nageaient dans le luxe, produit des vols les plus odieux; une alliance, basée sur les principes de la politique rétrograde et arriérée, avee TAutriche, laquelle, depuis un siècle et demi, n'a* vait fait que se jouer de la Russie, et qui est notre véritable ennemie naturelle; la guerre avec nos alliés naturels, et l'opinion de l'Europe entière exaspérée contre la Russie, parce qu'il avait plu à notre souverain de se poser en ennemi de tous les nobles instincta de l'humanité ; voilà la position de la Russie à l'avénement au trône d'Alexandre II.

La plaie du servage rongeait le pays; il fallait la guérir, et l'empereur Alexandre II l'a noblement compris. Mais c'est une illusion de croire que l'on peut abolir le servage sans réformer les tribunaux et Tadministration, sans mettre de l'ordre dans les finances^ sans appeler aux fonctions élevées de l'administration des hommes capables et honnêtes. On entend dire souvent: „Mais il est difficile d'accomplir tant de réfor-^ „mes à la fois." C'est vrai, la tâche n'est guère facile, mais elle est inévitable ; le règne précédent ayant laissé arriver les choses à un point où l'édifice de l'état menace d'une ruine complète, si l'on n'en rebâtit presque toutes les parties à la fois: les palliatifs, les demi-mesures elles-mêmes ne feront que hâter la chute de ce qui est. Des réformes énergiques, combinées avec sagesse, conduites avec fermeté, et appuyées sur l'appel à l'opinion publique, peuvent seules amener la

reconstruction de Tédifice, le rendre beau et solide à la fois, et garantir la prospérité de ses habitants.

Les nobles des provinces de Vilna, Grodno et Kovno, voisins de la Prusse, témoins de Theureuse influence du développement des libertés publiques sur la prospérité de ce pays si éclairé, sollicitèrent Tautorisation de se réunir en comités provinciaux, pour ^iccomplir l'œuvre de Témancipation de leurs serfs. Le 20 novembre [2 décembre] 1857 fut signé le rescrit impérial qui leur en accordait Tautorisation. Grand émoi du parti rétrograde, émoi d'autant plus grand, que le comité supérieur créé le 2 [14] janvier 1857 pour Fexamen de la question de l'émancipation, avait trouvé moyen, en dix mois de séance, de n'aboutir à aucune conclusion: la majorité des membres de ce comité et son président lui-même étant complètement contraires à toute émancipation. Le parti rétrograde eût recours au moyen qui lui avait constamment réussi sous l'empereur Nicolas: il évoqua le fantôme d'une insurrection, comme si les serfs réjouis par la promesse d'une liberté prochaine, étaient plus disposés à s'insurger que les serfs qui n'ont aucune espérance de liberté ! et grâce à cette manœuvre, il obtint que dans les journaux et dans toutes les communications officielles, le mot d'émancipation fut remplacé par celui d^amMioration de Vétat des paysans. C'était déjà une reculade, et une reculade ridicule, qu'aucune raison ne justifiait. Ce ne fut pas la seule.

Le parti rétrograde avait espéré que la majorité de la noblesse provinciale ne sympathiserait point avec le mouvement nouveau, et trouverait moyen de l'empêcher. Il eut raison sur le premier point: il fut complètement déçu relativement au second. La grande

majorité de la noblesse provinciale fut opposée à Témancipation , mais la minorité éclairée, appnyée par r opinion publique dans les deux capitales, par les revues, par les journaux, enfin par tout ce qu'il 7 a en Russie d'éclairé et d'honnête, se rangea du côté de l'empereur, décidée à le soutenir à tout prix dans la voie éclairée où il manifestait l'intention de mMx^r, et grâce à ces belles et nobles tendances, la cause du progrès eut le dessus (l). Ce fat un magnifique moment dans l'histoire de Eussie: à la voix d'un souve* rain honnête et bien intentionné, une nation d'esclaves se réveillait d'un long sommeil et suivait la route qui devait l'amener à la dignité d'hommes. Ce qui était bien digne d'étonnement et d'admiration, c'est que ce long esclavage n'avait point abruti ce peuple A richement doué des dons de l'intelligence et de ceux du cœur; confiant dans l'avenir, il assiste aujourdluii» spectateur muet, calme et tranquille, avx conférences où se décident ses destinées. Mais que les rétrogra* des ne s'y trompent point: c'est le calme de la foroe. Ces esclaves d'hier sont des hommes aujourd'hui, ils attendent leur liberté, et malheur à la Russie si le parti rétrograde finissait par voir exaucer ses vœux imprudents et aveugles, qui consistent à essayer de

(') Les tentatives du parti rétrograde ne se bornaient point k vouloir arrêter l'émancipation: quelques indiWdos de ce parti essayèrent' de spéculer sur les nouvelles toidanees du gouTememeiiit: peur trcHnper leurs serfs. Ainsi, le général T . . . . proposa k ses paysans d'acheter leur liberté aux prix de 350 roubles (1,800 francs) par tête, et s'étonijia fort de voir ses serfs repousser cette proposition insidieuse. C'est ce même général T.... connu pour avoir volé son beau-frère le comte .......fi, dont il adminis^aît les tenret.

tromper les ci-devant serfs en leur donnant, au lieu de liberté, un demi-servage déguisé sous le nom do kavail obligatoire. Nous le disons avec la plus profonde douleur mais avec la conviction la plus intime, basée sur la connaissance de l'état intérieur de la lUissie: si le système des rétrogrades venait à prévaloir, notre malheureux pays se trouverait inondé de sang.

Cette tendance du parti rétrograde se manifesta dans la déplorable circulaire publiée par le comité snpérieuf, le 17 [29] avril 1858, circulaire complètement déraisonnable au point de vue politique comme au potnt de vue économique, circulaire repoussëe par le» hommes éclairée, et accueillie avec applaudissement par le parti rétrograde.

Cette circulaire prescrivait à tous les comités provinoiaux, chargés de discuter la question de l'émaaoi^pat»Ni, d'adopter pour base le principe du travail obligatoire, en d'autres termes, le principe de la corvée.

Au moment où le gouvernement abordait une entreprise aussi ooloseale que celle de T émancipation de vingt'-^ieux millions de serfs, au moment où il commençait une oeuvre devant amener la réorganisation de toutes les branches 'de l'administration, qu'y avaitil de plus simple, de plus logique, de plus naturel, que de faire appel à l'opinion publique par la voie de la publicité? Le plus simple bon sens l'indiquait. Agir autrraMnt, travailler dans l'ombre, c'était venir, de gaieté de cœur, se heurter contre les écueils. Mais k parti rétrograde, auquel appartiennent et la camarilla et la bureaucratie, ne voulait point de l'émandpatkm : il cherchait à l'entraver de toutes les manières, et il porta le gouvernement à défendre à la presse

d'examiner la question sous un autre point de vue que celui du travail obligatoire. Cette défense absurde, plusieurs fois levée, plusieurs fois renouvelée, contribua beaucoup à entraver la marche de cette grande •affaire.

Les comités provinciaux furent composés de propriétaires élus par la noblesse; l'ordonnance du 17 [29] avril se taisait sur la question de la publicité des séances. 11 semblait tout naturel d'y admettre de droit au moms les nobles de la province, desquels les membres du comité tenaient leur mandat. Le bon sens, la logique, auraient exigé d'ailleurs pour ces séances une publicité raisonnable. Il n'en fut rien. L'horreur de la publicité est si grande au sein du parti rétrograde, qu'hormis un petit nombre de provinces conmie Tver, Orel, Nijni, partout ailleurs les séances furent secrètes. Les comités même de Saint- Pétersbourg et de Moscou, de ces deux capitales qui renferment un si grand nombre d'honmies éclairés, procédèrent à leur œuvre dans l'ombre du mystère officiel le plus illogique et le plus ridicule. Le résultat pouvait être prévu: la plus grande partie des comités provinciaux présentèrent des projets dictés par le désir secret d'entraver l'émancipation et d'annuler les bienfaits de ce grand acte.

Nous employoïis à dessein l'expression de „mystère officiel." Il faut avoir aussi peu d'intelligence politique qu'en a le parti rétrograde, pour s'imaginer que dans une question aussi intimement liée aux intérêts privés qu'aux intérêts généraux, le secret fût possible. Pendant l'époque de la session des comités provinciaux, nous avons traversé Toula et Moscou, nous avons habité Saint-Pétersbourg^ et nous pouvons

affirmer que tons les détails des séances étaient connus, non-seulement des personnes placées dans une certaine position sociale, mais même de la masse du public. Le mystère avait seulement pour double résultat d'irriter l'opinion, et de permettre aux membres rétrogrades des comités de rester sourds à la voix de cette opinion qui se prononçait avec énergie contre eux. Il faut le dire à la louange de la minorité des membres des comités provinciaux; ils demandèrent la publicité des séances, et n'ayant pu l'obtenir, dégagèrent, par de nobles protestations, leur responsabilité devant leur pays et devant l'histoire.

Une fois l'œuvre des comités provinciaux achevée qu'allait faire le gouvernement? Les projets provinciaux, dans l'ordre hiérarchique, devaient être soumis à l'examen du comité supérieur d'émancipation. Mais sans parler déjà de ce que la majorité de ce comité, y compris le président, se signalait par une opposition obstinée, ouverte chez les uns, sourde chez les autres, à toutes les réformes et à toutes les idées nouvelles^ il n'y avait points parmi les membres de ce comité, un seul qui eut habité la campagne, et connût les conditions et les nécessités de la vie rurale en Russie.

Le gouvernement n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de remettre la question de l'émancipatio» dans les mains d'un comité nouveau, composé d'hommes plus intelligents que la majorité du comité supérieur, d'y appeler des hommes dont les discussions des comités provinciaux avaient pu mettre en évidence les lumières et la capacité, et de soumettre en même temps la marche de ce comité au contrôle journalier de l'opinion publique, en accordant à ses séances une certaine publicité, à ses procès-verbaux une publicité

complète et sana réserve, et en laissant a la presse toute latitude pour aider et éclairer ce comité dans sa marche. Le gouvernement ne suivit point en entier ce plan, seul capable d'amener une solution logique. Il créa un comité nouveau, auquel, pour ménager Tamour-propre des vieilles incapacités du comité supérieur, il donna le titre de commission de rédactiofiy chargée d'élaborer les projets d'amélioration de l'état des paysans, avec Tobligation de les soumettre ensuite à l'examen du comité supérieur. Cette commission de rédaction fut divisée en quatre sections: économique, judiciaire, administrative et financière, qui siégeaient, tantôt isolément, tantôt en séance plénière. Pour ce qui est de la publicité des séances et des procès-verbaux, le gouvernement n'admit point la première et n'accorda aux procès - verbaux qu'une publicité bi^d restreinte. Ils furent communiqués à ceux auxquels il plut à la commission de rédaction de les faire lire, et ceux-là eurent l'autorisation d'envoyer leurs observations à la commission ; mais la presse et le public furent tenus à l'écart de cette discussion, où les plus graves intérêts de la Russie se trouvaient en jeu. Ici encore, le gouvernement ne sut s'affranchir qu'à demi des traditions déplorables de la bureaucratie et du mystère officiel.

Et pourtant, dans les intermittences de bon sens qui arrivaient parfois à la censure, lorsqu'elle accordait aux revues et aux écrivains la latitude nécessaire pour discuter la question de l'émancipation, la presse russe, il faut le dire à sa gloire, déployait dans ces discussions une noblesse et une élévation de sentiments dignes d'admiration et de respect, et souvent une hauteur de vues politiques, une lucidité d'avenir

qai auraient fkit honDenr aux publicistes des pays de rEurope les plus avancés en civilisation. La presse j)rofita des intermittences de bon sens de la censure pour examiner sérieusement la question de Témancipation, pour l'envisager sous toutes ses faces, et si aujourd'hui, dans l'opinion publique, cette question se trouve dégagée de bien des erreurs, de bien des préjugés, si les saines notions de la justice, de l'équité, de rhumanité, ont jeté en Russie des racines impérissables, c'est à la presse que nous en sommes redevables. Quels immenses services n'aurait-elle point rendus encore, si le gouvernement, au lieu de la bâillonner à plusieurs reprises, comme il le fait de rechef en ce moment pour la question de l'émancipation, avait constamment fait un franc appel à ses lumières et à son patriotisme!

Avec la création de la commission de rédaction surgissaient deux questions importantes: le choix de «es membres et la base à donner à leurs travaux. 11 n'y avait point à se borner à l'examen des projets des comités provinciaux; il fallait aller droit au but, et rédiger un projet d'émancipation complet dans toutes «es parties, vu l'incapacité bien reconnue et bien constatée du comité supérieur de faire quoi que ce soit de bon et de pratique. Le gouvernement, influencé par la bureaucratie, commit une nouvelle faute; il adopta le principe impraticable et éminemment dangereux du travail obligatoire, ou d'une redevance pécuniaire payée <iirectement par les paysans à leurs anciens maîtres, et il déclara impossible la voie du rachat immédiat, la «eule issue rationelle, la seule voie dans laquelle on ne soit point exposé à rencontrer l'anarchie et la révolution. Le choix des membres du comité fut réglé.

sur ces bases; au lieu d'y donner accès à toutes le& opinions, on n'y appela que les adversaires du rachat immédiat et général, et les partisans de ce rachat furent écartés.

La commission fut composée, en majorité, de fonctionnaires ayant eu jusque-là la réputation d'hommea éclairés, mais complètement étrangers à Texistence de la campagne, aux intérêts, aux besoins, aux exigences de la vie rurale. La minorité de la commission fut composée de propriétaires qui avaient habité la campagne et auraient dû connaître la vie rurale, mais, qui partageaient les illusions de leurs collègues citadins, et restèrent fort au-dessous de Fattente de To* pinion publique. La commission admettait bien le principe du rachat, mais partiel, successif, et dans un avenir plus ou moins éloigné; elle ne voyait point que la conservation du travail obligatoire après T émancipation était un non-sens; que c'était placer les deux classes de propriétaires et de paysans en état d'hostilité permanente, qui ne pouvait se terminer que par la ruine des propriétaires et par une révolution. La commission resta complètement au-dessous de sa tâche^ et enfanta des projets absurdes; ses travaux ne furent qu'une lutte constante des théories contre la réalité^ des combinaisons bureaucratiques contre le bon sens, et pour comble de malheur, le gouvernement, en intimant à la presse la défense de se mêler des travaux de la commission, privait celle-ci du seul flambeau qui pût l'éclairer et la guider dans la route difficile qui s'ouvrait devant elle. Chaque comité provincial eut l'ordre d'envoyer à Saint-Pétersbourg deux députt's pour conférer avec la commission de rédaction. Cette mesure, très-bonne en elle-même, ne remplaçait point les

immenses avantages de la publicité qui faisait défaut aux travaux de la commission. Les provinces où les comités avaient été les premiers à élaborer leurs projets, furent invitées les premières à envoyer à Saint- Pétersbourg leurs députés. C'étaient les dix-neuf provinces de Moscou, Saint-Pétersbourg, Astrakhan, Jaroslaw, Xharkow, Kostroma, Nijni-Novgorod, Novgorod, Poltava, Pskow, Riazane, Saratow, Simbirsk, Tambow, Tchernigow, Tver, Viatka, Vladimir et Voronèje. Les observations présentées par les députés provinciaux furent accueillies par la commission avec une hauteur ^t un dédain nullement justifiables, et ne pouvant s'expliquer que par la morgue et la suffisance particulières à la bureaucratie russe. Le gouvernement se donna le ridicule de refuser aux députés l'autorisation, instamment sollicitée par eux, de se réunir en assemblée officielle; il ne leur permit que des conférences privées; la commission invitait plusieurs députés à la fois à venir conférer avec elle, mais jamais les députés en corps ne furent admis à siéger avec la commission sur le pied de parité. (Voyez à ce sujet une brochure publiée en russe, à Leipzig, intitulée les Dé" jnUés et la commission de rédaction). Cinq d'entre les députés: M. Ounkovski, maréchal de noblesse de la province de Tver, MM. Doubrovine et Vassiliéw, députés de la province de Jaroslaw, MM. Khroustchow •et Schrôtter, députés de la province de Kharkow, présentèrent à l'empereur, le 16 (28) octobre 1859, une adresse remarquablement bien rédigée et digne des plus grands éloges. Dans les termes les plus respectueux, les plus remplis de dévouement pour la personne impériale, ils exposaient à Sa Majesté que dans la grave question de l'émancipation il y avait deux

Voies à suivre: Tune, celle de Téquité, amenant à un résultat de paix et de prospérité; l'autre, celle de la violence, aboutissant aux luttes civiles et au dénouement le plus funeste; ils ajoutèrent que la position des serfs ne se trouverait réellement améliorée, qu'après qu'ils auraient été complètement soustraits à tout pouvoir de leurs anciens maîtres et qu'ils suaient devenus propriétaires véritables de leur lot de terrain, la liberté personnelle, ajoutèrent - ils avec une vraie sagesse, se trouva,nt incompatible avec la servitude^ imposée à la propriété de ces individus. Ils exposèrent également cette vérité incontestable, que la position de toutes les classes de la société ne pourrait jamais se trouver améliorée sans la réforme complète de l'administration, de la police locale et des tribunaux; en conséquence, ces cinq citoyens si éclairés sollicitaient respectueusement Sa Majesté de vouloir bien ordonner :

1) Que les serfs fussent émancipés avec une certaine quantité de terrain en toute propriété, et les seigneurs immédiatement indemnisés au moyen démesures financières;

2) Que l'admini-itration locale, rendue commune à toutes les classes de la société, fût basée sur le principe électif;

3) Que les tribunaux, réorganisés, fussent placés dans une indépendance complète vis-à-vis du pouvoir administratif, avec l'introduction du jury et de la procédure publique et orale, et que les autorités locales fussent, en cas d'abus, justiciables des tribunaux;

4) Enfin, que la liberté de la presse, avec des lois raisonnables pour lui sei-vir de frein, fût établie, afin que les abus et les malversations puissent arriver à la connaissance du pouvoir suprême.

Et ils ajoutèrent que rémancipatiou des aeris ne pourrait jamais aboutir à une issue régulière et paisible, sans l'adoption et la mise en pratique des quatre conditions ci-dessus énoncées.

Cette lettre, si respectueuse dans sa forme, si forte de pensées, si logique de déduction, émanant d'hommes qui habitaient l'intérieur du pays et en avaient la connaissance la plus partaite, irrita la toute puissante bureaucratie, laquelle, par l'influence de la camarilla et de ses intrigues, obtint de l'empereur l'ordre déplorable de faire une réprimande aux cinq députés au sujet de leurs „ prétentions injustes et déplacées!" Dixhuit autres députés, qui avaient présenté une adresse où ils se bornaient à solliciter le droit de délibérer en commun, reçurent également une réprimande!

De retour dans leurs provinces, les députés racontèrent tout ce qui s'était passé, l'accueil qu'ils avaient reçu, les réprimandes qui leur avaient été adressées. Ce despotisme bureaucratique irrita tout le monde; l'indignation se répandit dans les provinces, et tous les honnêtes gens se trouvèrent d'accord qu'autant la personne de l'empereur Alexandre II est digne de respect et d'affection, autant l'administration russe est exécrable et digne de mépris, et que ce mépris croît encore à mesure que l'on apprend à connaître les hautes régions de cette administration.

Le 6 [18] février 1860, mourut le général Bostovtsow, l'organisateur et le président de la commission de rédaction. Doué d'un très-bon cœur et trèsaimé dans la vie privée pour ses qualités personnelles, pour son obligeance et sa courtoisie, il avait une intelligence médiocre, mais immensément de finesse. Le plus rusé et le plus adroit des courtisans, il avait

su acquérir la faveur intime de l' empereur , et tout marcha bien pour lui tant que les questions politiques ne vinrent point à surgir en Russie. Une fois le pays entré dans cette voie nouvelle, la finesse ne suffissait plus; il fallait une capacité réelle, et cette capacité manquait au général E^ostovtsow. Désireux de plaire à tout le monde, il voulut, chose impossible, conquérir la réputation de libéral sans trop choquer les rétrogrades. En politique, vouloir plaire à tout le monde et être de l'opinion de chacun, amène inévitablement à se brouiller avec tous, et c'est ce qui est arrivé au général Rostovtsow. Dans les derniers jours de sa vie, il n'avait pour lui, comme homme politique, que les ambitieux voulant s'étayer de son crédit à la cour pour le succès de leurs vues personnelles. Cet échec si complet remplit son âme de chagrin; atteint d'une maladie grave (le charbon), il vit son mal s'empirer, et finit par succomber.

Pour faire un pas de plus encore dans la voie si déplorable, si grosse d'orages pour l'avenir où le gouvernement s'engage, M. le ministre de l'intérieur eut la bizarre idée de défendre, à celles d'entre les assemblées provinciales, de la noblesse dont les cessions triennales ont lieu cette année, de discuter la question de rémancipation. Cependant il est dit dans le code des lois, que la noblesse, à ses assemblées provinciales, a le droit incontestable de s'occuper de tout ce qui concerne les intérêts de la province, et de soumettre ses vœux à Tempereur par l'intermédiaire de M. le ministre de l'intérieur. Cette manière d'agir de M. le ministre, qui n'était qu'une usurpation du pouvoir souverain, décida plusieurs assemblées provinciales à s'abstenir de siéger en signant des protestations. L'une

^e ces assemblées, celle de Tver, considérant un ordre iU^al comme non ayenu, déclara qu'elle passerait outre et qu'elle discuterait la question de l'émancipation. Tout à coup arrive de Saint-Pétersboui^ Tordre impérial de clore les séances de l'assemblée provinciale de Tver, et de mettre en jugement le maréchal de noblesse, M. Ounkovski, en le destituant en même temps de ses fonctions (1). Mais avant tout il faut commencer par décider si un ordre ministériel peut suspendre l'exécution de la loi impériale. Jusqu'à présent, comme nous l'avons dit plus d'une fois dans cet ouvrage, le pouvoir autocratique, en Russie, est soumis à un partage, fort inégal d'ailleurs, entre le souverain et la bureaucratie. Cette dernière s'est arrogé la part du lion; mais ici, pour la première fois, surgit au grand jour la question de savoir: si le pouvoir législatif réside dans la personne de l'empereur, ou bien dans celle des ministres, autrement dit dans la bureaucratie. Si c'est dans cette dernière, le maréchal de noblesse de Tver devait être mis en jugement et condamné; mais si, comme le dit la loi, le pouvoir législatif réside dans la personne du souverain, alors c'est au ministre de l'intérieur à passer par le jugement et la condamnation.

Pour en revem'r à la commission de rédaction, il faut avouer que la manie de tout réglementer, de soumettre la vie quotidienne de la nation à une série d'ordonnances impraticables, entraîna la commission au point de la faire tomber dans des naïvetés qui seraient

(*) M. Ounkovski, jeune homme très-intelligent, a été, comme on Ta vu, l'un des cinq signataires de la remarquable adresse du 16 (28) octobre 1859.

comiques si elles ne recelaient pour ravenir le genne de dangers sérieux. Voici quelques-unes des mesiurea arrêtées par elle:

1) Si les paysans ne viennent point accomplirr lia travail obligatoire, le propriétaire peut louer des ouvriers libres. (On dirait, en vérité y qu'il y a besoin dlwH^ permission pour le faire 1)

2) En ce cas, il est permis au propriétaire de porter plainte (encore si ce droit lui était refusé l); il est procédé à une enquête, est si Tenquête établit la vérité du fait, le propriétaire aura droit à une indemnité complète. (Voilà le ge^'rne de nombreux pro^ cèsy cette Caiifomie de la bureaucratie.)

3) Si le paysan accomplit mal le travail à lui imposé, le propriétaire peut le faire constater par l'ancien du village en présence d'un témoin, et le coupable sera obligé de refaire ce travail, ou bien il sera soumis à une pénalité. (Mais si le propriétaire trouve ^ par exemple, que le labour a été mai faity et si Vam^ cien soutient qu'il Fa été bien , il faudra donc enta-mer wn p^-ocès, et laisser le duvmp labouré h titre de pièce de conviction^ sans y rien semer ni planter. Si le propriétaire^ contrairement h Vavis de Fancien, trofwve que la mjoisson et la fenaison ont été faites négligem^ menty H faudra donc laisser le blé sur le champ y le foin sur la prairie , pour attendre la décision judiciaire? Voilà à qtùeUes absurdités amène le travail obligatoire^)

4) Si la commune envoie au propriétaire un ouvrier incapable d'accomplir le travail nécessaire, il a le droit de le renvoyer et d'en demander un autre. (Et si la commune persistait à affirmer la capacité du travailleur y ce serait donc encore un procès h engor^

gerf On peut se représenter dans qtiel état cPantor^ gon£sme violent ^ cF antagonisme quotidien y se trouve-raient pHoLcés les propriéta£res vis-à-vis de leurs tror^ vaiSeurs obligés,

5) Les paysans auront le droit de coupe régula^ risée dans les forêts de leurs ci-devant maîtres. (Il est vraiment étonnant que la commission de rédaction n'ait point su apprécier ni même comprendre toute rétendue des abus et des collisions auxquels un droit pareil ouvrirait la porte. Le résultat le plus clair en sera, que la loi forestière n'existant point en Russie» où elle est d'ailleurs d'une mise à exécution presque impossible, vu Tétendue et le peu de population du pays, la plupart des propriétaires s'empresseront de défricher leurs forêts, surtout dans les provinces les moins boisées, celles où le bois est le plus nécessaira)

Voilà à quels résultats absurdes aboutit une commission, composée en grande majorité de personnages d'ailleurs instruits sur beaucoup de matières, mais n'ayant jamais habité la campagne, complètement étrangei^s aux conditions, aux besoins, aux exigences de la vie rurale, et dont plusieurs se trouvent imbus de cette déplorable routine bureaucratie qui rétrécit Vintelligence, dessèche le cœur, et finit par crétiniser les hommes d'esprit.

Si dans un pays européen l'on voulait créer une marine, et que le soin en fût confié à une commission composée en majorité d'agriculteurs n'ayant jamais vu le moindre bras de mer; si l'on confiait la création d'une fabrique de produits chimiques à des hommes qui ignorent les premiers éléments de la chimie, que dirait l'opinion publique? En Russie, de pareils faits ont passé à l'état de choses normales et quotidiennes;

aussi la sécurité de notre pays est-elle bien compromise pour un avenir, hélas! beaucoup plus prochain qu'on ne le pense!

Au moment où il proclamait le grand principe de rémancipation des serfs, le gouvernement avait le choix entre trois routes à suivre:

1) Émanciper Thomme sans lui accorder aucune propriété, sauf à chacun de s'en créer une par son travail.

2) Émanciper Thomme en accordant à chaque serf libéré un lot de terrain. Une mesure de ce genre n'étant qu'une expropriation pour cause d'utilité publique, l'indemnité due au propriétaire lui serait payée par le ci-devant serf en travail obligatoire, sauf ensuite à procéder au rachat de ce travail par une somme d'argent, sur le pied d'un intérêt capitalisé et fixé par la loi.

3) Émanciper l'homme en accordant à chaque serf libéré un lot de terrain, pour lequel il payerait au gouvernement des annuités pendant une époque plus ou moins longue fixée par la loi, et le gouvernement indemniserait les propriétaires immédiatement, au moyen de mesures financières.

Le gouvernement a choisi la seconde route. Examinons s'il a eu raison de le faire.

Le servage étant une énormité contraire à toutes les nations de justice humaine ainsi qu'à toutes les lois divines, tout serf a droit, devant Dieu et les hommes, d'obtenir sa liberté inmiédiate et complète. Ceci est hors de toute discussion, mais en même temps il n'a aucun droit à obtenir la moindre parcelle de la terre de son ci-devant seigneur. Maintenant vient se poser la question politique, celle de savoir s'il est sa-

ge et prudent de transformer en prolétaires vingt-deux millions d'individus, le tiers de la population de Tempire, en un mot, de créer en Russie une immense Irlande. Jusqu'à ce jour, ces vingt-deux millions de nos semblables n'étaient point, aux yeux de la loi, des hommes; ils étaient des choses^ tous les droits civiques leur étaient refusés, et nous, leurs mgdtres, nous en disposions à notre gré. En revanche, ils jouissaient en plein, à nos dépens, du droit de ne point monrir de faim, de ne point manquer d'abri ni de vêtements, et dans les cas de malheurs imprévus, comme l'incendie de leurs cabanes, Tépizootie de leurs bestiaux, nous devions venir à leur secours > obligés à cela et par la loi et même par notre propre intérêt De plus, nous étions responsables, vis-à-vis du gouvernement, de leurs impôts et redevances. Maintenant, en les émancipant, en nous ôtant l'autorité que nous n'aurions jamais dû avoir sur enx, mais en nous dispensant en même temps de nos devoirs à leur égard, est -il sage, est-il prudent de placer ces vingt-deux millions d'êtres humains, le tiers de la population de l'empire, dans la position d'ouvriers prolétaires, exposés à toutes les variations du prix des salaires, et en cas de maladie, à la misère la plus affreuse? Les conseils d'une politique prudente et habile ne prescrivent-ils pas impérieusement, de profiter d'un moment unique dans l'histoire de Russie, d'un moment qui ne se représentera plus jamais, afin de prévenir, pour longtemps du moins, les dangers de ce prolétariat si menaçant pour la sécurité de plusieurs pays de l'Europe? Il est d'autant plus urgent de le faire, que les serfs russes ne comprennent point la liberté sans une propriété fon-

oière, et qu'on s'exposerait aux périls les plus graves en agissant autrement. En accordant aux serfs émancipés, moyennant le payement d'une série d'annuités, la possession en toute propriété d'un certain lot de terrain qui ne serait point assez étendu pour leur permettre de ne point offrir leurs bras à l'agriculture des diamps des propriétaires voisins, et qui suffirait pourtant d'un côté à ne point les placer dans la dépendance exclusive de ces propriétaires; et d'un autre côté, à leur offrir, en cas de maladie, un chez-soi honorable au lieu d'un asile de mendicité; l'on inspirerait à ces vingt-deux millions d'individus le goût et le respect de la propriété, de la propriété acquise par le travail, puisqu'ils n'en jouiraient qu'après l'accomplissement entier du payement des annuités. Une fois initiés aux avantages du travail, de l'économie, aux jouissances de la propriété qui en découlent, ils marcheraieurt progressivement dans la voie du bien-être.

Nous avons vu dans le royaume de Pologne (alors duché de Varsovie), l'exemple d'une émancipation sans terre, en 1807, lors de l'introduction dans ce pays du Code Napoléon. Les paysans obtinrent la liberté personnelle, mais ils se trouvèrent en même temps complètement à la merci des propriétaires, tandis qu'en Prusse, où les paysans, lors de leur émancipation, obtinrent de la terre, leur position prospéra, les biens des seigneurs eux-mêmes haussèrent de valeur, par suite de la sécurité générale qui s'ensuivit, de la prospérité qui en fut le fruit , et de l'amélioration du système des travaux agricoles. Le serf, en Russie, ne se trouvait point dans la position d'un homme ; il était dans celle d'un bétail bien soigné, mais au moins ses besoins physiques se trouvaient - ils satisfaits; il ne

— yô —

manquait ni de nourritui'e, ni de vêtements, ni d'abri ; lui donner la liberté en l'exposant à manquer d'abri, de vêtements et de nourriture n'aurait point été améliorer son sort, mais l'empirer; et il s'agit du tiers de la population de l'empirer î D'ailleurs, nous l'avons dit plus haut, le paysan misse est bien déterminé à ne point se laisser émanciper sans terre, et l'émancipation une fois devenue aussi nécessaire qu'inévitable, l'on ne saurait assez louer l'empereur Alexandre II d'avoir absolument voulu l'émancipation avec de la terre. Ce sera Téternel honneur de son règne.

Le servage a été institué par le gouvernement, il n'y a point trois siècles ; le gouvernement l'a maintenu par des lois souvent sévères jusqu'à la rigueur; il Ta propagé jusqu'en 1801, en distribuant aux nobles des tenues avec serls attachés à la glèbe, et jusqu'en 1857, tout blâme public du principe de servage était considéré comme un attentat à la loi, et puni comme tel. Maintenant le gouvernement, mieux inspiré, plus éclairé, a proclamé la prochaine abolition de cette détestable institution. Mais dans toute Tétendue de la Russie, la fortune des t?eigneurs et basée sur le travail des seris ou bien sur la redevance que les serfs leur payent (obrok). Dans le premier cas, il faut arriver à remplacer le travail de corvée par le travail libre, et pour avoir des travailleurs libres, il faut avoir un capital d'exploitation qui manque complètement à la très-grande majorité des nobles russes. Dans le second cas, il faut que le payement de Vobrok, juisqu'à ce jour perçu par les seigneurs au moyen de leur pouvoir presque illimité et parfois barbare, une fois ce pouvoir exorbitant annulé, soit garanti par des mesures légales. Dans l'un et dans l'autre cas, il est

indispensable, en toute justice comme en toute loyauté,, d'accorder aux seigneurs une indemnité. Cette îndem> nité fournirait aux propriétaires de terres à labour un capital qui leur permettrait de remplacer immédiatement la corvée par le travail libre, et aux propriétaires de terres à obrok un capital qui les indemniserait de la perte de cet obrok ; car, il ne faut point se faire illusion là-dessus, une fois l'autorité seigneuriale abolie, il sera impossible aux propriétaires de se faire payer les redevances dues par les paysans pour la jouissance des terres qu'ils continueraient à exploiter. IN'on-seulement il surgirait une foule de procès, au. grand profit de la bureaucratie seule, mais on en arriverait à des collisions violentes entre les deuxclassea des propriétaires et des paysans; tel serait Tinévitable résultat du système du travail obligatoire, préconisé par la commission de rédaction, si ce déplorable système venait à prévaloir.

Encore, si Ton ignorait en Russie ce que c'est que le travail obligatoire! Mais on Ta vu à Tœuvre^ on a pu juger de ses résultats, et dans quelles conditions encore! Des propriétaires ayant sur leurs serfs les droits les plus exorbitants, pouvant leur infliger des châtiments corporels, les envoyer en exil, ne parvenaient jamais à obtenir que le travail de la corvée fût accompli avec zèle et exactitude. Il est bien connu, parmi tous ceux qui ont vécu à la campagne en Russie, que dans le courant d'une semaine, trois travailleurs libres feront au moins autant d'ouvrage que neuf ou dix serfs, en ce même espace de temps. Et la commission de rédaction veut, une fois le servage aboli, conserver ce travail obligatoire, dont les nombreux côtés défectueux se trouvent si bien con*

statés! H est évident que cette commission se trouve, sans s'en douter, influencée par la bureaucratie, laquelle sait très-bien qu'en abolissant le pouvoir sei- ^etirial sans abolir le travail obligatoire, elle placerait sous son propre pouvoir tous les serfs émancipés, et que les innombrables conflits qui viendront à surgir journellement entre les propriétaires et les paysans équivaudront, pour la bureaucratie, à la découverte d'une nouvelle Californie.

La commission de rédaction établit: que le paysan pourra racheter sa corvée en la capitalisant dans les limites prescrites par la loi. Mais la plus grande partie des paysans russes n'ont point d'argent; ils ne sauraient opérer ce rachat à leurs propres frais; tout ce qui leur est possible, c'est de payer des annuités pendant un temps plus ou moins long. Si l'obligation de prélever ces annuités incombait aux propriétaires euxmêmes, les paysans payeraient inexactement, et en bien des endroits ne payeraient point du tout. Il surgirait une masse de conflits et de procès, et c'est ce que veut la bureaucratie. Donner du terrain aux serfs émancipés est une mesure, à notre avis, indispensable à la sécurité de l'avenir en Russie; mais c'est une expropriation pour cause d'utilité publique, et comme telle exigeant une indemnité réelle. Accorder une indemnité fictive, ce ne serait plus une expropriation, ce serait une indigne spoliation.

Pourquoi les paysans ne payeraient-ils point des annuités au gouveraement, sauf à celui-ci à indemniser les propriétaires au moyen de mesures financières ? C'est le gouvernement qui a infligé à la Russie la flétrissure du servage, qui lui a inoculé cette plaie. Et au moment d'abolir le servage, le gouvernement

se refuserait à se charger de la tâche de oontribuer à Taccomplissement de cette mesure, la plus noble dans ses tendances, comme elle est la plus salutaire pour la Brussie? Mais une pareille conduite ne serait digne d'aucun gouTemement civilisé, d'aucun gouvernement qui se respecte. L'Angleterre, en abolissant l'esclavage dans ses colonies, a payé une indemnité pécuniaire, et ce qui vient à l'appui de nos protestations contre le travail obligatoire, c'est que dans les colonies anglaises, outre le payement de l'indemnité, l'on avait établi, à titre de mesure transitoire, le travail obligatoire pour un certain nombre d'années; mais avant l'expiration du terme, les propriétaires se virent contraints, dans l'intérêt de leur sécurité, de solliciter et d'obtenir l'abrogation de cette corvée, car c'en est nna Courir à des catastrophes pour servir la rapacité de la bureaucratie, serait donner une preuve éclatante d'inintelligence et de manque d'énergie. Nous avons entendu plus d'une fois des hommes haut placés en Bussie, nous affirmer sérieusement que le gouvernement russe ne serait point à même de se faire payer ces annuités par les paysans. Mais si le gouvernement, qui dispose de l'armée et de toutes les forces de l'État^ proclame son impuissance à cet égard, que peuvent faire les propriétaires? Si les hommes qui se trouvent aujourd'hui au pouvoir en Russie, qui entourent le bon et loyal empereur Alexandre, s'avouent incapables de gouverner (et personne ne pourra dire qu'à ce sujet au moins ils soient dans l'erreur), qu'ils se hâtent au plus vite de se retirer et de faire place à des hommes plus capables. Leur retraite comblerait les vœux de tous les honnêtes gens et de tous les hommes de bon sens, si nombreux en Russie.

-Le grand argument opposé aux partisans de Tindemnîté pécuniaire, consiste à dire que la Russie, avec le déplorable état de ses finances, n'est point en mesure d'indemniser les propriétaires. Mais d'abord, l'état vraiment déplorable des finances russes ne tient point au manque de ressources; la Russie est riche «ous tous les rapports; il ne suffit que de savoir exploiter ses ressources. L'état des finances tient en Russie a9 système organisé de vols et de concussions, au manque absolu de publicité, à l'absence de tout <5ontrole sérieux, au ridicule et sauvage mystère dont le budget se trouve entouré; voilà les causes. Ensuite, il y a en Russie un fonds bien riche de ressources, jusqu'à ce jour peu utiles à l'état et complètement livrées au pillage de la bureaucratie: ce sont les domaines de la couronne, qui ne rapportent point à l'état un et demi pour 100, et dans des mains particulières auraient donné quatre fois autant, au moins. Ils pourraient être consacrés à l'indemnité dont nous venons de parler. Les terres arables des domaines de la couronne se divisent en deux catégories; les unes sont afiermées à toujours, moyennant une rente perpétuelle, aux paysans de ces domaines; à ces terres-là non-seulement il faut bien se garder de toucher, .mais encore faudrait-il permettre à leurs fermiers actuels d'en faire l'acquisition en toute propriété, au moyen de la capitalisation de leur rente. D'autres terrains sont affermés pour un certain nombre d'années; l'état en retire bien peu de chose, et les employés reçoivent de larges pots-de-vin; ces terres-là devraient être vendues à l'encan, en accordant le droit de les acquérir à tout le monde, sans aucune distinction de caste ni d'origine, et aux étrangers comme

aux Russes. Il faudrait vendre de la même maniera les prairies, les salines, les pêcheries, les fabriques, les usines faisant partie des domaines de la couronne. Les terres, champs, prairies, dépendant de ces domaines, comprennent une étendue de soixante noillions de dessiatines (la dessiatine contient 109 ares), sans compter les forêts, qui occupent une étendue de cent huit millions de dessiatines. Tout cela forme aujourd'hui^ pour la bureaucratie, une source très-lucrative de gains, illicites, et pour cette raison elle s'oppose de toutes les manières à la réalisation de ce projet. L'on voit bien qu'en Russie, sur quelque branche de l'adminis-^ tration publique que l'on porte ses regards, l'on ne manque jamais de rencontrer le mauvais vouloir de la bureaucratie et son insatiable rapacité, obstacle à toute réforme sérieuse, à tout progrès réel.

Il est d'autant plus urgent d'accorder une indemnité aux propriétaires, que la plupart des propriétés foncières se trouvent hypothéquées aux établissements de crédit de la couronne. Si les propriétaires ne reçoivent point d'indemnité, avec l'impossibilité absolue (d'après notre conviction intime, qui est ep même temps celle de tous les hommes pratiques connaissant bien la Russie), soit de faire marcher le travail obligatoire d'une manière tant soit peu satisfaisante, soit de se faire payer exactement les redevances par les paysans, les propriétaires ne seront point à même de payer les intérêts de leurs dettes et subiront une expropriation presque générale. En accordant une indemnité, la dette hypothécaire y serait comprise; les propriétaires s'en trouveraient exonérés, et l'état, en même. temps, en aurait d'autant moins à leur payer.

On pourrait, à notre avis, adopter les mesures suivantes :

1) Fixer pour chaque province un certain lot de terrain à accorder à chaque serf mâle (les femmes, veuves et filles des serfs devront obtenir leur liberté gratuitement). L'étendue de ce terrain varierait suivant le chiffre de la population et le prix du terrain, en raison inverse de Tun et de l'autre, de manière qu'il leur serait donné moins de terrain dans les provinces où son prix est le plus élevé.

2) Les serfs attachés au service personnel dès seigneurs {dvorovyié) pourraient avoir le droit d'opter entre deux sortes d'émancipations : ou bien de recevoir chacun la même quantité de terrain qui serait donnée à chaque paysan, et d'être soumis aux mêmes obligations de payement, ou bien de ne point recevoir de terrain, et d'obtenir alors leur liberté gratuite, sans rien débourser.

3) Un terme d'une année serait fixé à titre de terme définitif pour le servage en Russie. Ce délai ^est indispensable, pour donner aux propriétaires le temps de louer des travailleurs libres, de se munir ^u bétail, des ustensiles et des machines nécessaires à Tagriculture.

4) Une indemnité de cent roubles (400 francs) serait payée aux propriétaires pour chaque serf mâle. D'après le dixième recensement, celui de 1857, le chiffre des serfs mâles en Russie monte à 10,850,000 individus, dont 725,000 dvorovyié. Parmi ces derniers, il y en a beaucoup qui accepteront la liberté gratuite sans terre; mais dans l'impossibilité de prévoir d'avance à combien s'élèverait leur nombre, nous préférons adopter pour nos calculs le chiffre le plus

élevé. L'indemnité s'élèverait donc à 1,085,000,000 de roubles (4,340,000,000 de fr.), et serait répartie ainsi qu'il suit:

a) Dettes hypothécaires aux établissemente da crédit de l'état 500,000,000 de roubles.

ô) TJn emprunt à 5 0/0, contracté à l'intérieur comme à l'extérieur, et qui contribuerait à attirer l'or en Russie, pour la somme de 200,000,000 de roubles.

c) Émission de billets fonciers portant intérêt à 3 0/0, pour la somme de 385,000,000 de roubles.

Total 7^1,085,000,000 de roubles.

Ces billets fonciers seraient rachetables, au pair^ à la volonté du gouvernement, et l'amortissement successif de l'emprunt pourrait commencer au bout der quinze années.

5) Chaque serf mâle devrait payer à l'état pourrachat de terrain, pendant une période de trente-trois, années, 5 roubles (20 francs) par an, et une fois tous ces payements accomplis, il se trouverait le propriétaire de son terrain, qu'il aurait acquis, de cette manière, par son travail.

6) Un serf pourrait toujours devenir immédiatement le propriétaire du lot de terrain qui lui serait assigné, moyennant le payement en une seule fois de toute la somme qui lui resterait à acquitter sur les 100 roubles fixés.

7) Le payement de ces 5 roubles aux caisses du gouYemement aurait lieu en même temps que le payement des impôts.

8) Il serait procédé à la vente aux enchères, jusqu'à concurrence de 350,000,000 de roubles, et sur le pied de capitalisation de 3 0/0 du revenu actuel, des domaines de la couronne énumérés plus haut. (Malgré le chiffire élevé de la capitalisation, la vente irait vite, le revenu tiré par la couronne de ces propriétés étant bien au-dessous du revenu réel.)

9) Ces propriétés, mises à l'enchère, pourraient être acquises par tout le monde sans distinction d'origine, par les étrangers ôomme par les nationaux, mais elles ne pourraient être payées qu'avec les billets fonciers émis pour l'indemnité, ce qui amènerait en quelques années la rentrée de la plupart de ces billets au trésor, et le reste des billets pourrait être successivement racheté par le gouvernement, au moyen d'une partie de la somme payée par les serfs émancipés.

10) Les 10 millions et demi de roubles de revenu que perdrait le gouvernement par la vente des domaines de la couronne, pourraient être en partie remplacés par deux moyens: a) par l'augmentation de l'impôt sur les actes de vente des propriétés foncières qui est aujourd'hui à 4 0/0 et pourrait être porté à 8 0/0; 6) par la création d'un impôt sur les successions, très-modéré sur les héritages en ligne directe, et progressant à mesure de l'éloignement de la lignée collatérale appelée à recueillir la succession.

Nous l'avons dit plus haut, il nous est impossible d'admettre l'argument favori de la bureaucratie et de ses protecteurs, que le gouvernement ne serait point en état de faire rentrer ces sommes annuelles, dont

le payement serait facile aux paysans dotés d'un lot de terrain et complètement libérés de toute obligation de corvée, de travail et de prestation envers leurs anciens seigneurs. S'il est impossible au gouvernement de tenir la main à la rentrée de ces sommes, à plus forte raison sera-t-il impossible aux propriétaires de percevoir exactement leurs redevances, et de faire accomplir avec exactitude le travail obligatoire. Pour un gouvernement, l'aveu de l'impuissance d'administrer équivaudrait à une abdication morale, dont le résultat peu éloigné serait l'anarchie.

L'emprunt de 200 millions de roubles, proposé par nous, outre l'immense avaCntage de contribuer à la solution pacifique de la question si grave de l'émancipation, aurait encore un autre avantage, celui d'attirer la monnaie dans ce pays, d'où elle a presque disparu.

Enfin, on ne saurait accepter, contre l'émission des billets fonciers portant intérêt, l'argument consistant à dire que ce serait une nouvelle émission de papier-monnaie. On appelle papier-monnaie les assignats, ou, comme on les nomme en Russie, les billets de crédit, émis pour les sommes de 100, 50, 25, 10, 5, 3 roubles, et même pour la somme de 1 rouble, et ne portant aucun intérêt. Les billets fonciers seraient des titres de rente, émis momentanément pour une cause spéciale et évidente, garantis par la vente, immédiatement commencée et poursuivie pendant quelques années, des domaines de la couronne, et, dans le courant de ce petit nombre d'années, absorbés par le trésor, où ils rentrent au fur et à mesure de la vente des domaines. Le gouvernement russe, pour suffire aux dépenses de la dernière guerre, de cette guerre

si maladroitement engagée et si maladroitement condnite, n'a point hésité à jeter dans la circulation une masse de billets de crédit (en d'autres termes, d'assignats), pour la somme de près de 400,000,000 de roubles (environ 1,600,000,(XX) de francs). Cette mesure extravagante a produit une crise financière, encore aggravée par la mauvaise gestion des finances, et par le mystère ridicule dont, en dépit des notions les plus saines et les plus simples de l'économie politique, on cherche à entourer le budget en Russie. Et ce même gouvernement, qui n'hésitait point â lancer une pareille masse d'assignats pour une dépense aussi improductive et aussi funeste qu'une guerre, hésiterait à émettre pour une somme pareille des titres de rente entourés des garanties les plus sérieuses, faisant retour au trésor au bout de quelques années, et destinés à l'accomplissement régulier et paisible de T entreprise la plus colossale qui ait jamais été abordée en Eussie, d'une entreprise du succès de laquelle dépend tout l'avenir du pays!

Enfin, les adversaires de la vente des domaines disent que cette vente mettrait empêchement pour un •certain temps à la mutation des propriétés particulières, en faisant baisser le prix de celles-ci par la concurrence. Mais si l'on ne procède point à la vente des domaines de la couronne, il ne saurait être question, pour les propriétaires, d'une indemnité réelle et sérieuse; le gouvernement refuserait donc de s'interposer entre les seigneurs et les serfs, comme il est de son devoir absolu dans la question de l'émancipation. Alors les seigneurs et les serfs se trouveraient en présence, placés, par le travail obligatoire et la redevance pécuniaire directe, à l'état d'antagonisme permanent.

d'hostilité sans aucune chajice d'issue régulière; l'indemnité ne serait que fictive. Une indemnité activa équivaudrait à une spoliation, la spoliation produirait Tanarchie, et l'anarchie amènerait une révolution. Quelle sera alors, en temps de révolution, le prix de la propriété foncière? Il nous semble que de deux maux il faut choisir le moindre. Les choses en sont venues en Russie à un point, où les palliatifs, les demi-mesures elles-mêmes ne servent plus à rien ; il faut dire la vérité tout haut, bien haut, et procéder sana délai à des réformes réelles et sérieuses. Marcher en. se couvrant les yeux d'un bandeau n'est point le moyen d'arriver à son but; c'est bien au contraire le moyen de trébucher et de tomber dans un fossé (1).

Une grande discussion se trouve engagée en ce moment, en Eussie, entre les partisans du système communal et ceux de la propriété privée, pour chaque

(*) Nous aven» adressé à Tempereur, en décembre 1858^ notre projet d'ëmancipation. Sa Majesté l'a renvoyé au comité supérieur dont nous avons parlé. Nous avions soumis ce projet à la censure: en ayant obtenu le visa, nons voulions le faire imprimer, et il se trouvait déjà soufl presse, quand le comité supérieur d'émancipation nous fit dire par Torgane de notre cousin, M. le chef supérieur de la police politique, que notre projet, malgré le visa donné par la censure, ne pouvait être publié si nous ne consentions k supprimer tout ce qui se rapportait k la vente des domaines de la couronne. Cest comme si Ton avait dit k un cocher: „Mon ami, nous allons ôter les quatre roues de votre équi> „page, et puis nous vous laisserons continuer votre route." En présence d'une absurdité pareille, il n'y avait qu'k hausser les épaules et k renoncer k imprimer notre projet en Russie,. C'est ce que nous fîmes, d'autant plus volontiers que nous avions déjk l'intention de partir au printemps pour Fétran^ ger, et de nous y fixer, comme nous Tavons fait

paysan, du lot de terrain qui Ini sera assigné par la loi de rémaneipation. Il faudrait être aveugle pour ne point voir tout le désavantage du maintien à perpétuité du système communal, qui appartient à Tenfance de la civilisation. Le système communal, comme le font observer très-judicieusement ses adversaires^ est un obstacle aux progrès de Fagriculture et au développement de Tindustrie, en même temps qu'il est un encouragement à la paresse et à la fainéantise. Mais nous croyons que, pour les premières trente ou trente-cinq années qui suivront Témancipation, le maintien du système communal est de toute urgence, tant que la commune ne sera point libérée de la dette au moyen de laquelle elle aura acheté son émancipation. La dette une fois acquittée, on pourrait procéder, entre les membres de la commune alors existants, au partage des terres, qui deviendraient des propriétés particulières et héréditaires. Il va sans dire, que toute propriété acquise par un paysan hors de la commune formerait, dès le moment de son acquisitioli , la propriété particulière et héréditaire de son acquéreur.

Si Ton accordait aux paysans, individuellement, en propriété hérédiaire, leurs lots de terre avant que la dette d'émancipation eût été payée, il est clair que la plupart d'entre eux se trouveraient soumis à l'expropriation dans le courant de quelques années , et le but que la législation aurait voulu atteindre serait complètement manqué.

Dans cette grande mesure de l'émancipation, il y a trois tendances venues à surgir. La bureaucratie a aussi ses vltrh; ceux-là auraient bien voulu assimiler les serfs émancipés aux paysans de la couronne, et, en conservant leur autorité sur ceux-ci, l'étendre

également sur les serfs émancipés; en d'autres termes, piller tout le monde. Les bureaucrates plus modérés consentent à voir les serfs émancipés administrés autrement que ne le sont les paysans de la couronne. Mais nous, libéraux, nous croyons qu'il est éminemment impolitique d'établir deux administrations, complètement différentes, pour les deux tiers de la population de l'empire; nous avons l'intime conviction que l'assimilation des serfs aux paysans de la couronne mènerait uniquement à l'accroissement de ce pouvoir si exhorbitant déjà de la bureaucratie, qui entraîne la Russie vers une révolution. Augmenter le pouvoir de la bureaucratie, serait arriver à l'extension et à la consécration de ce droit de vol, que la bureaucratie russe considère comme sa propriété inaliénable et sacrée, auquel elle se cramponne, pour le maintien duquel elle repousse toutes les réformes, et les repoussera jusqu'à amener une révolution, car elle sait bien que les réformes diminueraient son pouvoir exorbitant et mettraient fin à ses odieuses rapines.

Nous croyons que ce ne sont point les serfs qu'il faut assimiler aux paysans de la couronne, mais les paysans de la couronne qu'il faut émanciper en même temps que l'on émancipe les serfs. Il faut donner aux uns comme aux autres des institutions communales sérieuses, réelles et non fictives, comme celles possédées aujourd'hui par les paysans de la couronne.

Kous espérons qu'il en sera de même pour les paysans des apanages, c'est-à-dire pour les paysans appartenant à la famille impériale. Leur sort a été considérablement allégé par l'empereur Alexandre U, et nous avons l'intime conviction que la bonté et les

tendances éclairées de ce prince compléteront les mesures dont il a jeté les bases. Pour les lecteurs étrangers, nous devons raconter ici Torigine de ces apanages. Ce ne sont point, comme on aurait pu le croire, des paysans acquis et des terres achetées par la famille impériale. Loin de là. L'empereur Paul, un beau matin, d'un trait de plume, déclara que tels et tels villages de paysans de domaines de la couronne deviendraient une propriété privée de la famille impériale sous le titre de paysaiis des apanages. Peu après, en 1798, il créa un ministère des apanages, le premier ministère créé en Russie (1). Sous le règne de l'empereur Nicolas, un grand nombre de paysans des domaines de la couronne furent déclarés paysans des apanages.

Un jour, lors de la création du ministère des domaines, en 1838, Tun des principaux dignitaires de l'empire ayant dit à l'empereur Nicolas que l'on faisait courir dans le public le bruit de l'assimilation des

(*) En 1798 fut créé également le ministère du commerce, aboli en 1812 et réuni alors au ministère des finances. En 1802, le 8 [20] septembre, furent créés les sept ministères de la justice, de l'intérieur, de l'instruction publique, des affaires étrangères, de la guerre, de la marine et des finances. En 1809 fut créé le ministère de la police, aboli en 1819, rétabli en 1826 sous le titre de chef de corps des gendarmes, chef supérieur de la troisième section de la chancellerie impériale ; en 1811 fut établi le contrôle général, dont le chef eut le rang de ministre ^ la direction générale des postes et celle des ponts et chaussées furent élevées au rang de ministères, la première en 1823, la seconde en décembre 1825; le ministère de la maison impériale fut créé le 22 août [3 septembre] 1826, et celui des domaines de la couronne le 1er [13] janvier 1838.

paysans des apanages anx paysans de la couronne, en reçut cette réponse bien digne de réflexion: „Jj\oiï est „dans Terreur : je ne le ferai jamais. Nul ne peut pré- „voir Tavenir. Un jour, la forme du gouvernement peut „changer en Russie, — non pas sous mon règne, bien „entendu, — mais sous mes successeurs. Il est bon, „à tout événement, pour la famille impériale, de pos- „8éder des propriétés privées."

Ces mémorables paroles du champion le plus ardent de l'absolutisme méritent d'être mûrement pesées.

P. 8. Les pages qui précèdent se trouvaient imprimées, lorsque nous avons'^lu dans le journal le Nord "du 8 mars, la confirmalion d'une nouvelle déjà en cir- •culation, mais à laquelle le bon sens du public se refusait à ajouter foi. Nous voulons parler de la nomination de M. le ministre de la justice à la place de président de la commission de rédaction, vacante par la mort de M. Rostovtsow. Confier le soin d'opérer la réforme la plus colossale dont l'histoire de Russie fasse mention, et de la solution de laquelle dépend tout l'avenir du pays, à un homme connu par sa haine pour les réformes, par son attachement aveugle et obstiné aux vieux abus, à un homme dont les actes apporte la preuve évidente de l'insanité de son intelligence, et qui est l'objet de l'exécration de la Russie entière, mais c'est à faire frémir pour l'avenir! Où allons-nous ? Quel est le mauvais génie ayant pu inspirer au gouvernement russe un choix pareil? Confier le soin de l'émancipation au comte P , mais

c'est 8e précipiter de gaieté de cœur vers une réyo-

Intioii! Qne Bieu protège laRnssie! L'avenir de

notre pays redevint sombre et menaçant; le naufrage

est peut-être plus prochain qu'on ne le croit

Que fera le nouveau président de la commission ? B-édiger un projet logique? il en est complètement incapabla ' Accorder aux paysans une émancipation illusoire, en les laissant sous le joug des propriétaires, et en conservant à ceux-ci, comme le voudrait le parti rétrograde, le droit d'infliger des châtiments corporels, c'est dire aux serfs: Vous porterez le nom d'hommes libres, mais vous n'aurez point le droit de disposer ni de votre travail ni de votre personne, et vous recevrez les coups de bâton qu'il plaira aux propriétaires de vous infliger ; c'est vouloir organiser une jacquerie! Eeplacer les choses dans-l'état. où j^JI^s étaient il y a trois ans, serait non-seul emfent odieux, maid-teut" simplement impossible. D'ailleurs, si des conseillers aveugles et insensés poussaient le gouvernement à escamoter l'émancipation par lui promise aux serfs, s'ils le portaient à transformer les ordonnances impériales en des hatti'h(yumayoun fallacieux, savezvous ce qui arriverait? C'est qu'à la première guerre, l'ennemi, quel qu'il soit, en mettant le pied sur le sol russe, proclamerait qu'il accorde aux serfs une liberté réelle, avec la propriété pour eux de leurs enclos et terres, et la Russie tomberait dans, l'abîme! Est-ce là le désir des rétrogrades? Ont-ils la conscience du résultat auquel iront aboutir leurs efforts insensés? Sans une émancipation vraie et logique, appuyée sur une série de réformes réelles et sérieuses, opérées lorsqu'il en est encore temps, le gouvernement

est perdu avant quinze ans. Ce sera le résultat du règne de l'empereur Nicolas, le. résultat des efforts de conseillers choisis et formés par lui, et qu'il a légués à son fils pour le malheur de cet excellent prince et de la Russie entière.

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