VOLTAIRE ET LE SIÈCLE DE LOUIS XIV
» mins détournés à l'île d'Ormus, et on le remit entre les » mains du commandant qui. avait reçu d'avance Tordre de » Cha-Abas de ne laisser voir son prisonnier à qui que ce fût. » Un seul domestique , qui était du secret , fîit transféré » avec le prince. Mais, étant mort en chemin, les chefs de n l'escorte lui défigurèrent le visage à coups de poignard afin » d'empêcher qu'il ne fût reconnu, le laissèrent étendu dans » le chemin, après l'avoir fait dépouiller pour plus grande pré- » caution, et continuèrent leur route. Giafer fut transféré » dans la citadelle d'Ispahan (la Bastille) , lorsque Cha-Abas » en donna le gouvernement au gouverneur de l'île d'Ormus » pour récompenser sa fidélité. On prenait la précaution à » l'île d'Ormus, comme à la citadelle d'Ispahan, de faire » mettre un masque à Giafer, lorsque pour cause de mala- » die, ou pour quelque autre sujet, on était obligé de l'expo- » ser à la vue de quelqu'un. »
Tel fut cet écrit, qui courut toute la France et qu'on attribua successivement au duc de Nivernais, an chevalier de Res~ séguier, de Toulouse, officier aux gardes, enfermé à la Bastille à cette époque, pour avoir fait des vers contre madame de Pompadour , enfin à madame de Vieux-Maisons , qui prenait Grébillon fils pour éditeur responsable. Barbier et Weis ont voulu, il est vrai, faire remonter cette paternité à un nommé Pecquet, petit commis au bureau des affaires étrangères ,. et embastillé à cette époque pour une indiscrétion dans son service. Mais le Bibliophile Jacob, le premier, fit ressortir les analogies nombreuses qui existaient entre le style de l'auteur de Candide, de Zadig et de tous les contes orientaux publiés à cette même date à l'étranger, et celui de l'écrivain des Mémoires secrets de Perse.
Voltaire, en effet, n'a-t-il pas soutenu depuis qu'il était le premier ayant traité ce problème historique? Voltaire, qui avait été enfermé à la Bastille dans sa jeunesse, ne pouvait guère se permettre de soulever directement cette question délicate, mais il était bien capable de la faire surgir à distance , pour
se donner le droit de réponse et de contradiction , de manière
à obtenir la solution d'un problème inconnu pour lui , en stimulant l'attention publique et les travaux contradictoires. Toutefois personne n'avait encore parlé du masque de fer. Il fallait l'ouvrage informe du chevalier de Mouhy pour prêter à la légende ce dernier caractère des complaintes populaires. Ce roman y qui ne s'appliquait nullement à l'homme au masque, fut interdit en France, et, comme tous les ouvrages défendus, eut beaucoup de succès dans les ruelles de la cour. Gomme dit M. Louvet, son titre piqua fort la curiosité, et désormais on appliqua ce nom de Masque de fer au prisonnier dont l'attention publique se préoccupait. Or ce roman n'était en réalité qu'un imbroglio espagnol, sans goût et sans but, écrit dans un français d'antichambre. Qu'on en juge :
Don Pèdre de Cristoval, vice-roi de Catalogne, est marié secrètement avec la sœur du roi de Castille. Ce roi s'introduit une nuit dans l'appartement où sont couchés les deux époux. « Il s'était muni, raconte l'auteur, de deux masques, » en partant de sa cour, dont les serrures étaient faites avec » tant d'art, qu'il était impossible de les ouvrir, ni que le « visage qu'ils renfermaient pût jamais être vu sans qu'on
» arrachât la vie à ceux à qui ils devaient être mis Leur
» fille était belle comme le jour, excepté qu'elle avait un » masque parfaitement dessiné sur la poitrine , et ressemblant » à celui de don Pèdre »
L'auteur enfin, pour faire accorder quelque créance à cette invention , prétendait en avoir trouvé le manuscrit dans un coffre nageant sur l'eau , près du pont Neuf.
Ce fut pourtant avec des contes pareils que se forma cette légende du Masque de fer, qu'il appartenait au clergé contemporain et à la Société de Saint-Victor pour la propaga-tion des bons livres et des arts catholiques, de faire imprimer à Nancy en 1849 et de faire répandre à profusion parla Société de colportage dans les campagnes , à un moment où les travaux remarquables de Reith, de Roux-Fazillac , de Delort, d'EUis et de Lacroix (bibliophile Jacob) avaient déjà fait
justice de toutes ces inconséquences du siècle dernier par des études critiques incomplètes, mais tout au moins consciencieuses.
Toujours est-il qu'après l'apparition a Amsterdam de ces publications plus ou moins anonymes et du Siècle du grand Roi, le problème du prisonnier mystérieux devint la question à l'ordre du jour. Réfutations , articles critiques , brochures , lettres , mémoires , solutions nouvelles se succédèrent rapidement de 1750 à 1790, se bornant comme à plaisir à travestir la légende au profit de l'opinion plus ou moins vraisemblable qu'on avait adoptée. C'est ainsi que parurent successivement les travaux de Lenglet-Dufresnoy, Lagrange-Ghancel, Saint-Foix, Père GrifFet, Voltaire ,i marquis de Luchet, Saint-Mihiel , Soulavie, etc., appliquant à cette question les solutions successives du comte de Yermandois, de Beaufort, du duc de Monmouth, d'un fils adultérin d'Anne d'Autriche, résultat d'une intrigue avec un inconnu, avec un Allemand, avec Buckingham ou Mazarin , d'un frère jumeau de Louis XIV, d'Avedick, etc.
Ce ne devait être qu'avec la Révolution , c'est-à-dire avec la possibilité de pénétrer dans les Archiv69 des différents États, qu'on allait employer la méthode synthétique pour résoudre ce curieux problème et combattre la légende merveilleuse si bien acceptée par les masses ignorantes et crédules.
Dans ces vingt dernières années , en dehors du petit livre de la Société de Saint- Victor pour la propagation de la foi, il n'y avait donc plus d'acceptées, dans le pubHc savant, après les travaux de recherche de Roux-Fazillac , de Reith, de Delort, de Louvet, de M. de* Bellecombe et surtout de M. Loiseleur, que deux solutions, celles de Mattioli et d'un inconnu , Vun des deux merles que Saint-Mars a gardés toujours avec lui à Pignerol, à Exiles , à Sainte-Marguerite, à la Bastille, qu'il ne quitte jamais , le prisonnier d'il y a vingt ans en 1691, de trente et un ans en 1702.
Quant à la légende , on a voulu toujoursla faire coordonner
avec les faits , et c'est elle en réalité qui a si longtemps trompé les écrivains du dix-huitième siècle, dont les suppositions se basaient uniquement sur quelques-uns de ces témoignages verbaux. Ces récits pourtant étaient loin d'être inexacts ; ils s'appliquaient à une série de faits généraux , véridiques en somme, mais circonscrits par erreur sur un seul pet'sonnage. Il n'y a pas de feu sans fumée, dit le proverbe toujours juste , même à propos d'aventures exagérées grâce au temps et à la multitude des narrateurs qui les ont transformées. C'est qu'en effet les documents mis entre les mains des écrivains pour étudier l'histoire des nations sont de deux sortes , les récits tirés des Mémoires et des panégyriques, et les documents officiels, classés dans les différents ministères, plus ou moins bien conservés , suivant le temps ou le zèle des chefs de service.
Les témoignages verbaux qui ont existé au dix-huitième siècle sont peu nombreux. Voici ceux qui les ont produits :
1** Guillaume-Louis Fortmanoir de Palteau, premier com^ mis du bureau des vivres, né au château de Palteau, diocèse de Sens , en 1712, petit-neveu de Saint-Mars , et fils de l'ancien lieutenant de ce même Saint-Mars ;
2* Le sieur de Blainvilliers , major de Metz, cousin germain de Saint-Mars et son lieutenant;
3"* Claude Souchouy officier de la compagnie franche des Iles , fils d'un officier de la compagnie de Saint-Mars ;
4* itf. Riousse^ ancien commissaire des guerres à Cannes témoin de la translation du prisonnier masqué;
5® Le marquis d'Argens, gouverneur de Provence;
6" Marsolan, chirurgien du duc de Richelieu et gendre d'un vieux médecin de la Bastille qui soigna le prisonnier masqué ;
7* Favrej aumônier de la prison de Sainte-Marguerite;
8" Constantin de Renneville, prisonnier à la Bastille de 1 702
9* Dubuisson, caissier du fameux Samuel Bernard, enfermé
aux îles ;
10"* Lagrange'Chancely enfermé aux îles;
11^ U abbé Lenglet-Dufresnoy , enrermé six fois à la Bastille, en 1696, le 18 septembre 1718, le 25 juin 1725 , le 28 mars 1743 , le 7 janvier 1750, le 29 décembre 1751 ;
12" Le Père Griffety aumônier de la Bastille en 1745 ;
13*^ Linguet, enfermé longtemps à la Bastille.
Voilà, en réalité, quels sont les témoins plus ou moins oculaires qui ont raconté à ftfM. de Voltaire, Fréron, Saint- Foix, Anquetil, Papon, etc., les épisodes avec lesquels ces messieurs ont échafaudé cette légende du Masque de 1er. A part le commissaire Loyauté et le geôlier lui-même Saint-Mars, qui prévenaient le secrétaire d'État de la guerre des histoires qui se faisaient et des contes jaunes qu'ils racon* taient, il n'en existe pas d'autres. Et pourtant tous ces récits ont un grand fond de vérité. Les premiers sont ceux faits à Voltaire par M. Riousse, le marquis d'Argens, Marsolan, de laFeuiliade et Caumartin. C'est sur ceux-là qu'il a basé son hypothèse, comme il l'avoue du reste dans sa Réfutation de La Beaumelle, qu'on lit moins que le Siècle de Louis XIV.
Que dit, en effet, M. Riousse à Voltaire? Qu'il a été témoin du départ de Saint-Mars du fort royal de Sainte-Marguerite , de son débarquement à Cannes et de la translation dans une litière du prisonnier et du geôlier? En cela, il n'y a rien qui soit étonnant et en contradiction avec la dépêche autrement curieuse et de même nature que l'on possède, pour Pignerol et pour Exiles. L'histoire vraie concordait donc avec la légende.
Que raconte M. le marquis d'Argens au même Voltaire? L'histoire connue d'une assiette sur laquelle le prisonnier avait écrit? Elle est d'argent, répète Voltaire, et là-dessus il brode le récit de l'assiette et du pécheur que l'on sait. « C'étoit » une chemise très-fine , plissée assez négligemment, et sur ■ laquelle le prisonnier avoit écrit d'un bout à l'autre, dit » à son tour le Père Papon dans son Histoire générale de la » Provence y à propos de son voyage aux îles et de sa conversa- » tion avec le fils de Claude Souchon. M. de Saint-Mars, après » l'avoir déplissée et avoir lu quelques lignes , demanda au
9 f rater ^ d'un air embarrassé, s'il n'aToitpas eu la curiosité de » lire le contenu. Celui-ci protesta plusieurs fois qu'il n'avoit » rien lu , mais deux jours après il fut trouvé mort dans son » lit. C'est un fait que l'officier a entendu raconter tant de » fois à son père et à l'aumônier de ce temps-là , qu'il le 1* regarde comme incontestable. «
L'aventure est en effet exacte, comme je le prouverai plus tard surabondamment ; mais elle s'applique à deux prisonniers, les voisins de cellule du détenu de Pignerol, que le ministre et Saint-Mars n'appelleront plus à cause de cela que le chanteur et V écrivain^ le premier, pour chanter des psaumes la nuit, le second, pour écrire sur son linge et sur des plat3 d'étain qu'il lance par la fenêtre de sa prison. Elle explique en outre les histoires de chants , de guitare , de musicien et de voix céleste, dont on a gratifié le prisonnier.
Un des témoignages les plus importants est celui de Guillaume de Formanoir de Palteau. C'est un parent de Saint- Mars, qui a entendu les récits de l'un de ses cousins, sieur de Blainvilliers. Ce Formanoir a cinquante-six ans quand il écrit à Fréron. Agriculteur, membre de la Société royale d'agriculture de la généralité de Paris, il vient de publier des observations sur diverses parties de l'agriculture, et raconte ce qu'il sait, ce, qu'il a ouï dire, rien de plus.
« Comme il parolt par la lettre de M. de Saint-Foix, écrit- » il à Fréron en 1768, que l'homme au masque de fer exerce n toujours l'imagination de nos écrivains, je vais vous faire » part de ce que je sais de ce prisonnier. Il n'étoit connu » aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille que sous le nom » de la Tour. Le gouverneur et les autres officiers avaient des » égards pour lui ; il obtenoit d'eux tout ce qu'ils pouvoient » accorder à un prisonnier, il se promenoit souvent ayant » un masque sur le visage. Ce n'est plus que depuis que le » Siècle de Louis XIV de M. de Voltaire a paru, que j'ai ouï » dire que ce masque étoit de fer, et à ressorts: peut-être » a-t-on oublié de me parler de cette circonstance ; mais il » n'avoit ce masque que lorsqu'il sortoit pour prendre l'air.
» OU qu'il étoit obligé de paroître devant quelque prince » étranger.
» Le sieur de Blainvilliers , officier d'infanterie, qui avoit » accès chez M. de Saint-Mars, gouverneur des îles Sainte- » Marguerite et dépuis de la Bastille , m'a dit plusieurs fois V que le sort de la Tour ayant excité sa curiosité , pour la « satisfaire il avoit pris les habits et les armes d'un soldat qui » devoit être en sentinelle dans une galerie, sous les fené- » très de la chambre qu'occupoit ce prisonnier aux îles » Sainte-Marguerite ; que de là il l'avoit très-bien vu ; qu'il » n'avoit point de masque; qu'il étoit blanc dévisage, grand » et bien fait de corps , ayant la jambe un peu trop fournie » par le bas, et les cheveux blancs, quoiqu'il ne fût que dans » la force de l'âge. Il avoit passé cette nuit-là presque entière » à se promener dans sa chambre. Blainvilliers ajoutait qu'il » 'étoit toujours vêtu de brun , qu'on lui donnoit de beau » linge et des livres ; que le gouverneur et les officiers res- » toient devant lui debout découverts jusqu'à ce qu'il les fît r couvrir et asseoir; qu'ils alloient souvent lui tenir compa- » gnie et manger avec lui.
» En 1698, M. de Saint-Mars passa du gouvernement des » îles à celui de la Bastille. Lorsqu'il se mit en route pour » en aller prendre possession , il séjourna avec son prison- 1» nier à sa terre de Palteau. L'homme au masque arrivadans » une litière qui précédoit celle de M. de Saint-Mars; ils « étoient accompagnés de plusieurs gens à cheval. Les pay- » sans allèrent au-devant de leur seigneur. M. de Saint-Mars » mangea avec son prisonnier , qui avoit le dos opposé aux » croisées de la salle à manger qui donnent sur la cour. Les M paysans que j'ai interrogés ne purent voir s'il mangeoit » avec son masque ; mais ils observèrent très-bien que M . de V Saint-Mars, qui étoit à table vis-à-vis de lui, avoit deux » pistolets à côté de son assiette. Ilsn'avoient pour être servis » qu'un seul valet de chambre (Antoine Ru), qui alloit cheraï cher les plats , qu'on lui apportoit dans l'antichambre, fer- » mant soigneusement sur lui la porte de la salle à manger.
Ut HISTORIQUE DE LA LÉGENDE.
» Lorsque le prisonnier trayersoit la cour, il avoit toujours I » son masque noir sur le visage. Les paysans remarquèrent
» qu'on lui voyoit les dents et les lèvres ; qu'il ëtoit grand et » avoit les cheveux blancs. M. de Saint-Mars coucha dans » un lit qu'on lui avait dressé auprès de celui de l'homme au » masque. M. de Blainvilliers m'a dit que lors de sa mort, M arrivée' en 1704, on l'enterra secrètement à Saint-Paul, » et que l'on mit dans le cercueil des drogues pour consumer » le corps. Je n'ai point ouï dire qu'il eût aucun accent » étranger. »
Tout ce récit est simple et n'a rien d'imaginé. Formanoir et Blainvilliers ne rapportent en réalité que des faits exacts.
On l'appelle La Tour, C'est un peu son nom.
Il a un masque quand il sort, mais non un masque de fer.
Il est Français ou Lorrain.
Il est grand et il a les cheveux blancs.
Il a un costume brun, du linge et des livres à sa disposition.
Saint-Mars le sert ou fait servir devant lui. C'est dans l'ordre et conforme aux instructions que l'on verra.
On a pris des précautions dans son voyage des îles à la Bastille. Elles sont identiques à celles adoptées pour aller de Pignerol à Exiles et d'Exilés à Sainte-Marguerite. Tout cela n'a rien de merveilleux et parait naturel, quand on connaît les ordres ministériels.
Le Père Papon, Louis Dutens et l'abbé Barthélémy ont également raconté la déposition de Claude Souchon et de Favre, l'aumônier des îles.
Le récit du Père Papon est simple :
« C'est à Tîle de Sainte-Marguerite, dit-il, que fut trans- » féré, vers la fin du dernier siècle, le fameux prisonnier au » masque de fer, dont on ne saura peut-être jamais le » nom.
j) Il n'y avoit que peu de personnes attachées à son service » qui eussent la liberté de lui parler... J'eus la curiosité, le » 2 février 1778, d'entrer dans la chambre de cet infortuné » prisonnier. Elle n'est éclairée que par une fenêtre du côté
» du nord, percée dans un mur fort ëpais^ et fermée par trois » grilles de fer placées à une distance égale. Cette fenêtre » donne sur la mer. Je trouvai dans la citadelle un officier » de la compagnie franche , âgé de soixante-<lix-neuf ans : il yt me dit que son père, qui servoit dans la même compagnie, » lui avoit plusieurs fois raconté.... » (Suit l'histoire de l'écriture sur le linge.)
Louis Dutens rapporte les mêmes faits.
tf L'abbé Barthélémy, dit-il, raconta à Dutens qu'étant n lié avec le marquis de Gastellane, gouverneur des îles î) Sainte-Marguerite , il le pria de lui procurer ce que la tra- » dition pouvoit y avoir conservé du Masque de fer. Celui-ci n lui donna à son retour t/n Mémoire que j'ai i;u, fait par un » nommé Claude Souchony alors âgé de soixante-dix-neuf » ans, fils de Jacques Souchony cadet à la compagnie franche j» des îles, lequel avoit été dans le secret de M. de Saint-Mars, » relativement à ce sujet. Claude Souchon dit dans ce Méï» moire avoir entendu raconter souvent à son père et au sieur » Favre, aumônier de M. de Saint-Mars, que le prisonnier j> gardé avec tant de soin et de mystère aux îles Sainte-Mar- » guérite, et qu'il appelle le Masque de fer, étoit un envoyé w de l'Empereur à la cour de Turin. Il rapporte l'enlèvement » de ce ministre. Il ajoute que le ministre fut remis à M. de n Saint*Mars du côté de Fénesjtrelle; que M. de Saint-Mars » l'obligea, sous peine de mort, d'écrire à son secrétaire à n Turin de lui apporter ses papiers. Souchon dit de plus » que le Masque de fer mourut neuf ans après aux îles ji Sainte-Marguerite. »>
Or, tout ce qui est écrit ci-dessus a un fond d'exactitude. La prison du Masque à Sainte-Marguerite est bien telle que la dépeint le Père Papon. Elle est loin d'être agréable, et déplairait fort au plus malmené de nos journalistes. Je l'ai visitée plusieurs fois et ne lui ai trouvé rien de digne d'un prisonnier de quelque importance. Sous l'Empire, celle-là et ses voisines, ainsi que des baraques qu'on fit construire , servirent de demeure à des Arabes déportés.
Pour rhistoire du délégué de l'Empire, c'est simplement rhistoire de l'enlèvement de Mattioli et de sa mort aux îles, qu'avait racontée ce Jacques Souchon , ce qui faisait conclure à Louis Dutens et à l'abbé Barthélémy que le roman de Voltaire n'avait plus de raison d'être, puisque cet homme était mort aux îles et qu'il n'avait pu par conséquent être conduit à la Bastille.
Le Père Griffet, un autre témoin important, aumônier de la Bastille en 1745 et écrivain consciencieux, fournit les deux fameux documents pris dans le Journal de Du Junca, relativement à l'entrée et a la mort du prisonnier masqué de la Bastille.
Il ajoutait avec grande raison dans sa Méthode de l'histoire: « Il n'y a nulle apparence qu'il fût obligé de garder son mas- 9 que quand il mangeoit seul dans sa chambre, en présence yf de Rosarges ou du gouverneur, qui le connoissoicnt parfaite tement. Il n'étoit donc obligé djs le prendre que lorsqu'il » traversait la cour de la Bastille pour aller à la messe, afin » qu'il ne fût pas reconnu par les sentinelles, ou quand on V étoit obligé de laisser entrer dans la chambre quelque » homme de service qui n'étoit pas dans le secret.
» Pour le nom inscrit à l'église Saint-Paul, il est évi- » demment fabriqué exprès, et par cela même il fait juger que » ce n'est pas un nom véritable. »
M. Marsolan, chirurgien du duc de Richelieu, et gendre du vieux médecin de la Bastille (Fresquier, probablement) , racontait à Voltaire qu'il avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, qu'il n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût examiné sa langue et le reste de son corps, a II était admirablement bien fait^ disait ce médecin ; sa peau était un peu brune ; il intéressait par le seul son de sa voix, ne se plaignant jamais de son état et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être... »
Voilà les seuls témoins que l'enquête du dix-huitième siècle a pu produire. Il faut avouer qu'il y a loin de leurs récits, en somme exacts, mais naturellement incomplets, à ce que l'on a écrit dai^s tant d'ouvrages.
Restent les auteurs enfermés à la Bastille et aux îles et qui en ont rapporté quelques bruits. Ils sont plus imparfaits encore, mais non moins imaginaires.
Constantin deRenneville, le premier, parle d'un prisonnier qu'il a aperçu.
u Les officiers m'ayant vu entrer, dit Renneville, lui firent » promptement tourner le dos de devers moi , ce qui m'em- » pécha de le voir au visage. C'était un homme de moyenne » taille, mais Kien traversée, portant des cheveux d'un crépu » noir et fort épais, dont pas un n'était encore mêlé. »
Renneville interrogea le porte-clefs Ru, qui lui apprit que cet infortuné était prisonnier depuis trente et un ans, et que Saint-Mars l'avait amené avec lui des îles Sainte-Marguerite, où il était condamné à une prison perpétuelle pour avoir fait, étant écolier , âgé de douze ou treize ans , deux vers contre les Jésuites.
Or Renneville fixe cette ren'contre en 1705, deux ans après la mort de l'homme masqué. Évidemment, il y a eu confusion dans ses idées et dans les détails , confusion bien naturelle si l'on réfléchit qu'il est resté douze ans à la Bastille et qu'il n'a fait mettre par écrit ses Mémoires qu'en 1715, en Hollande. L'abbé Lenglet-Dufresnoy et son narrateur Anquetil sont tout aussi peu explicites. «Comme je pressais » l'abbé de me dire ce qu'il en pensait , écrit Anquetil , il me >» répondit : Voudriez-vous me -faire aller une neuvième fois n à la Bastille? »
M. de La Borde, qui a publié le récit de Longuet, fort longtemps détenu à la Bastille , conclut aux faits suivants :
» 1° Le prisonnier portait un masque de velours et non de fer, au moins pendant le temps qu'il passa* à la Bastille;
M 2* Le gouverneur lui-même le servait et enlevait son linge;
» 3*^ Quand il allait à la messe , il avait la défense la plus expresse de parler et de montrer sa figure ; l'ordre était donné aux invalides de tirer sur lui; leurs fusils étaient chargés à balle ; aussi avait-il le plus grand soin de se cacher et de se taire ;
» 4° Quand il fut mort, on brûla et fouilla tout. M. Linguet m'a assuré qu'à la Bastille il y avait encore des hommes qui tenaient ces faits de leurs pères , anciens serviteurs de la maison. »
L'auteur des PhiUppiques , Lagrange-Chancel, autre prisonnier des ilès en 1718, a raconté également un récit que lui aurait fait le gouverneur d'alors, M. de la Motte-Guérin, pour prouver l'identité du Masque avec le duc de Beaufort. Il ajoutait que « lorsqu'il étoit seul , il pouvoit s'amuser à » s'arracher le poil de la barbe., avec des pincettes d'acier » très-luisant et très-poli. J'en vis une de ceUes qui lui sern voient à cet usage, entre les mains du sieur de Formanoir,
» neveu de Saint-Mars , et lieutenant d'une compagnie fran- »che, préposée pour la garde des prisonniers. Plusieurs ^ personnes ont raconté que lorsque Saint-Mars alla prendre n possession de la Bastille, où il conduisit ses prisonniers, w on entendit ce dernier, qui portoit son masque de fer , dire n à son conducteur : Est-ce que le Roi en veut à ma vie? — » Non , mon prince , répondit Saint-Mars , votre vie est en » sûreté, vous n'avez qu'à vous laisser conduire. J'ai su d'un » nommé Dubuisson , caissier du fameux Samuel Bernard , » qui, après avoir été quelques années à la Bastille, fut con- » duit aux îles Sainte-Marguerite, qu'il étoit dans une cham- » bre avec quelques autres prisonniers , précisément au-dessus » de celle qui étoit occupée par cet inconnu; que parle tuyau 1» de la cheminée ils pouvoient s'entretenir et se communin quer leurs pensées ; mais que ceux-ci lui ayant demandé » pourquoi il s'obstinait à leur taire son nom et ses aven- » tnres, il leur avoit répondu : que cet aveu lui coûteroit la » vie, aussi bien qu'à ceux auxquels il auroit révélé son n secret. »
Tel est le résumé de tous les témoignages verbaux.
On en pouvait conclure qu'il existait aux iles et à la Bastille un prisonnier de belle taille, aux cheveux blancs, vêtu de brun, ayant du linge convenable, lisant à volonté, mangeant yen , surveillé avec une extrême attention par Saint-Mars ,
masqué quand il devait traverser les cours de la Bastille pour aller à la messe. Il y avait loin de là au fameux récit de Voltaire, où tout ou presque tout est en contracitction avec les faits et les dates, et surtout avec les témoignages que j'ai produits.
« Quelques mois après la mort de Mazarin » , dit Voltaire, u il arriva un événement qui n'a point d'exemple, et, » ce qui est non moins 'étrange, c'est que tous les historiens » l'ont ignoré.
» On envoya dans le plus grand secret au château de File n Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier 9 inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de n la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier , dans » la route, portait un masque dont la mentonnière avait » des ressorts d'acier, qui lui laissaient la liberté de manger I» avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer » s'il se découvrait. Il resta dans l'île jusqu'à ce qu'un offi- » cier de confiance, nomme' Saint^Mars, gouverneur dePigne^ n roi, ayant été fait gouverneur de la Bastille en 1690, l'alla » prendre dans file Sainte^Marguerite et le conduisit à la. Bas- » tille toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir n dans cette (le avant la translation, et lui parla debout et avec n une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut » mené à la Bastille , où il fut logé aussi bien qu'on peut Tétre » dans le château. On ne lui refusait rien de ce qu'il deman- » dait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse » extraordinaire et pour les dentelles ; il jouait de la guitare. » On lui faisait la plus grande chère , et le gouverneur s'as- » seyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, » qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses man ladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il » eût examiné sa langue et le reste de son corps. Jl était » admirablement bien fait, disait ce médecin; sa peau était un n peu brune ; il intéressait par le seul son de sa voix , ne se » plaignant jamais de son état et ne laissant point entrevoir » ce qu'il pouvait être. Cet inconnu mourut en 1703 et fut » enterré la nuit à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble
» rétonnement, c'est que, quand on l'envoya à file Sainte^ » Marguerite , il ne disparut de l'Europe aucun personnage » considérable. Ce prisonnier Tétait sans donte, car voici ce » qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'Ile. Le gou- » verneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite » se retirait après l'avoir enfermé. Un jour, le prisonnier » écrivit avec un couteau sur une assiette d'ai'gent, et jeta l'as- » siette par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage, pres- I) que au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau ap- » partenait, ramassa l'assiette et la porta au gouverneur. » Celui-ci, étonné, demanda au pécheur : Avez-vous lu ce » qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre ^ vos mains? — Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur; je » viens de la trouver, personne ne l'a vue.
» Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fut » informé qu'il n'avait jamais lu et que l'assiette n'avait été » vue de personne. — Allez, lui dit-il, vous êtes bien heu- » reux de ne pas savoir lire. »
Tel est pourtant l'écrit qui a servi de point de départ à tous les systèmes insensés du dix-huitième siècle. J'ai démontré, je crois ,, comment les dépositions des témoins n'autorisaient pas son acceptation. Tout aussi vaines et inexactes sont les paroles qu'on veut encore attribuer de nos jours aux princes et aux secrétaires d'État à propos de ce prisonnier.
Que raconte en effet Voltaire lui-même dans sa réponse à La Beaumelle ? a M. de Ghamillart disait quelquefois, pour » se débarrasser des questions pressantes du dernier maré- » chai de la Feuillade et de M. de Gaumartin, que c'était » un homme qui avait tous les secrets de Fouquet »
Sénae de Meilhan, un émigré, qui, à l'âge de cinquanteneuf ans , à Mayence , s'occupe de cette question historique , dit positivement :
<« Je crois devoir faire précéder mon sentiment de quelques «circonstances. La première est ce que me dit, en 1754, » M, le Dauphin, père de Louis XVI, Il me parlait un jour de
» Voltaire ^ et de son amour pour le merveilleux, qui discrédi- » tait son histoire. L'homme au masque de fer , me dit-il, lui a » donné lieu de hasarder bien des conjectures. Je lui repré- » sentai que ce fait était bien propre à exercer l'imagination. » Je l'ai pensé aussi , me répondit M. le Dauphin ; mais le Roi V m'a dit deux ou trois fois : Si vous saviez ce que cest, vous » verriez que cela est bien peu intéressant.
V M. le duc de Choiseul m'a dit que le Roi s'était expliqué à m ce sujet dans les mêmes termes, et avec l'air dont on parle I» de choses indifférentes. »
Suivant M. Dufay de l'Tonne, Louis XV aurait également dit à M. de La Borde : «Laissez-les disputer, personne n'a Il dit encore la vérité sur le Masque de fer. » Et plus tard, il ajoutait : « Vous voudriez que je vous dise quelque chose à ce » sujet; ce que vous saurez de plus que les autres, c'est que la » prison de cet infortuné n'a fait de tort qu'à lui, » Ce sont là des récits d'écrivains sérieux; or Ghamillard a succédé à Barbezieux, et Louis XV et le Dauphin n'ont pu connaître que le fait, moins les détails. Us ont donc répété juste ce qu'ils pouvaient dire. Mais que sont alors ces secrets d'État communiqués de rois à rois et éteints avec Louis XVI sur l'échafaud, et Gondé dans les fossés de Vincennes? De la légende, toujours de la légende !
Ces renseignements de témoins une fois épuisés, restent les documents officiels. Ceux-là affluent ; on en trouve aux imprimés de la Bibliothèque nationale , à l'Arsenal , aux Archives nationales, dans les dossiers de Saint-Mars, de Reith, de Fou-
quet, dans les Registres de la maison du Roi, etc Mais
c'est surtout aux Archives de la guerre que les richesses abondent. Qu'on se figure dix-sept cents volumes manuscrits embrassant toute cette période du dix-septième siècle et comprenant à la fois des volumes- minutes, des lettres reçues et des transcrits. Or, chaque volume contient un millier de dépêches environ, et l'on s'imaginera facilement les curiosités que l'on rencontre à chaque pas. Toute notre
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histoire militaire vraie du dix- septième siècle est là, mais, malheureusement, hien incomplètement dépouillée encore.
C'est donc dans ces volumes que j'ai pu retrouver la solution de bien des questions. Il y a nécessairement des lacunes. Évidemment si Ton trouvait des lettres reçues, comme pour Tannée 1673 par exemple, où l'on met la main sur un nid de deux à trois cents dépêches autog^raphes de Saint-Mars et de ses agents, Thistoire ne serait pas longue à faire. Mais, faute de cette suite non interrompue, il faudrait alors recourir aux volumes -minutes , dans lesquels tout existe, avec une écriture parfois difficile. D'ailleurs, je ferai remarquer que c'est grâce à l'éloignement du secrétaire d'État et des agents de son secrétariat que l'on doit la possibilité d'avoir quelques notions de la vérité. Si le drame s'était passé uniquement à la Bastille, il aurait été impossible de découvrir quoi que ce fût; mais la distance qui sépare Exiles, Pignerol, Sainte-Marguerite, de Paris, oblige à une correspondance suivie, et c'est cette correspondance seule qui a pu faire mettre la main sur des détails nouveaux. Il est bon d'observer également que si ces richesses sont incomplètes et n'ont pas toute la régularité possible, malgré l'uniformité apparente des reliures et des volumes, c'est que l'envoi des sacs contenant ces documents n'a été que successif et volontaire au commencement du dix-huitième siècle , à l'époque où les archives erraient de leur premier dépôt de 1702 aux Invalides , à Versailles et à Paris. Quant au premier classement , à la pagination , à la reliure , ils n'ont été faits que beaucoup plus tard, grâce aux soins persévérants d'un abbé révolutionnaire et marié de la Convention et du Directoire, l'abbé Massieu \ Cela explique comment Louis XVI et Napoléon, qui voulurent éclaircir ce mystère et chargèrent, l'un, MM. de Malesherbes et Amelot, l'autre, M. le duc de Bassano, de faire les recherches nécessaires, ne purent obtenir
* Voir ma brochure Le Dépôt de la guerre^ ce qu*U a e7e, ce quil est, ce qu'il peut être y et les notes justificatives. Chez Dumaine; 1872.
LE REGISTRE DE DU JUNCA. 5i
un résultat pratique. Dans cette nuée de documents , quand il n!y a pas d'ordre, il est impossible de se reconnaître, tout ministre qu'on soit. On n'est en droit, d'ailleurs, de ne négliger aucune dépêche , en apparence insignifiante , car celle-là justement se trouve avoir souvent une importance réelle. Or, par où commencer, dans quel sac puiser? Que de temps perdu! Que de patience ! Que de richesses d'ailleurs non classées encore un peu partout! Et Ton pourra conclure avec moi, que , malgré les quatre mille dépêches nouvelles environ que j'ai trouvées, concernant cette question, on est encore loin d'avoir obtenu tout ce qu'on est en mesure d'attendre. Comme le dit notre maître à tous, Augustin Thierry, « notre histoire » de France est tout entière à refaire. » Fallait-il pour cela remettre indéfiniment la publication de mon travail? Je ne l'ai pas supposé. J'ai cru au contraire qu'il y avait intérêt à en finir avec les légendes et les incorrections , à donner tout ce que j'avais entre les mains, sans rien celer, et à dire au public et aux chercheurs : « A moi seul je n'ai pu faire tout, » car je ne puis être partout à la fois. Voici les nids, les indi- » cations des trésors à fouiller; aidez-moi, et en quelques » semaines il sera loisible de clore définitivement cette histoire » intéressante du dix-septième siècle et de terminer en même » temps celle non moins grave des empoisonneurs. »
J'achèverai cet exposé par l'examen de trois pièces importantes, dont se sont servis successivement les auteurs qui ont traité cette question du Masque, c'est-à-dire, du folio 120 du registre de la Bastille, du document de Du Junca^ et du registre des décès de la paroisse Saint-Paul.
On sait en effet qu'après la prise de la Bastille on découvrit un registre de 280 pages in-folio, broché et soigneusement renfermé dans un portefeuille en maroquin. D'un côté était écrit en lettres d'or le mot Bastille , de l'autre étaient gravées les armes du Roi ; ledit portefeuille fermait à clef. Chaque page de ce registre était divisée en colonnes. Voici ce qui se trouvait imprimé en tête de chacune d'elles : I. Noms et qualités des prisonniers; II. Date de leur entrée;
III. Noms de MM. les secrétaires d'État qui ont contre-signe les ordres; IV. Tomes; V. Pages; VI. Date de leur mort; VII. Tomes; VIII. Pages; IX. Motifs de la détention des prisonniers; X. Observations. — Nota. On n'a eu aucune connaissance des tomes et pages auxquels renvoyaient les colonnes IV , VI , VIII, IX.
Quand Tun des vainqueurs apporta le registre au bout d'une baïonnette, la municipalité s'aperçut que le folio 120, correspondant à l'année 1698, avait été enlevé et remplacé par un feuillet d'une écriture récente.
Or voici la dissertation savante et judicieuse faite à ce sujet par M. Lacroix (bibliophile Jacob) , dissertation que je ne puis mieux faire que de rapporter tout entière :
« Charpentier, ami de Linguet qui l'encourageait à écrire » un ouvrage historique de la Bastille, eut l'idée d'étaler au y* grand jour les injustices que cette prison d'Etat avait ca- » chées dans son ombre.
» Un comité de gens de lettres s'était formé au Lycée, sous » la direction de Charpentier, pour dépouiller et analyser tous » les papiers de la Bastille qu'on leur confierait, afin de n conserver des pièces intéressantes déjà éparses et qui dans V peu seraient perdues sans ressources.
» La Bastille dévoilée, ou Recueil de pièces authentiques pour n servir à son histoire, fut donc publiée par livraisons en 1789 j> et 1790. Ce travail fut exécuté avec autant de conscience » que de célérité. Mais les pièces contenant l'entrée et la » sortie des prisonniers ne remontaient pas au delà de l'anï) née 1663 ; à partir de cette époque , Charpentier avait puisé n ses documents dans de petits feuillets manuscrits enfilés yi par un lacet, qui paraissaient être les dépositaires des » notes relatives aux prisonniers, jusqu'à ce que le temps » permît de les mettre au net surle grand registre. Ces notes » présentaient pourtant bien des lacunes. lien était de même » du grand registre, dans lequel on avait enlevé, avec beau- » coup de précaution^ le folio 120, correspondant à Can^ » née 1698 et à l'arrivée du prisonnier inconnu à la Bastille;