NICOLAS FOUQUET
et si je me permets ici d'ajouter quelques mots, c'est uniquement pour donner certaines pièces curieuses , relatives au traitement et à la mort du célèbre prisonnier.
Voici d'abord, d'après un manuscrit des Archives nationales, le menu de la dépense allouée mensuellement à M. de Saint-Mars pour l'entretien de ce personnage ' :
« Pour la nourriture pendant ledit mois dudit Fouquet et » de son valet, 500 livres;
» Pour le payement des gages dudit valet, 50 livres ;
» Pour le payement du bois et chandelle, tant pour la •') chambre dudit Fouquet que du corps de garde, 100 livres;
» Pour le chapelain qui dit la messe de Fouquet, » 25 livres. »
Cela faisait un total de 40,000 francs par an, rien que pour les frais personnels occasionnés par le surintendant , plus de 600,000 francs pour les quinze ans qu'il est resté dans le donjon, en dehors, bien entendu, des dépenses qu'exigèrent ses deux installations de Pignerol et de la Pérouse, son voyage, l'entretien de ses vêtements, la solde de la compagnie des gardes, et les appointements passablement élevés du geôlier. Les prisonniers d'État revenaient cher h cette époque d'omnipotence royale.
La mort du surintendant est incontestable. Je l'ai racontée en détail à propos de la réfutation de l'hypothèse du Bibliophile. Il succomba le 23 mars 1680, et fut enterré le 23 mars de l'année suivante à l'église du couvent des Dames de Sainte-Marie (Grande rue Saint-Antoine). L'acte mortuaire, je l'ai dit, a été publié par M. Ravaisson dans les Archives de la Bastille ^^.
Il n'y a donc pas lieu de s'arrêter un seul instant à la supposition de la suppression de cet infortuné, toujours malade et se traînant à peine. Mais quelle fut la dernière crise qui l'enleva? Cette crise même fut-elle naturelle? La critique historique , cette fois , en curieuse qu'elle est , a le droit de
s'en inquiéter, en raison de ce passage d'une lettre de madame de Sévigné : « Fouquet a succombé à des convulsions n et des maux de cœur sans pouvoir vomir. » Y aurait-il eu empoisonnement , comme c'était dans les habitudes du temps? Avait-on craint une confrontation de ce personnage avec les empoisonneurs de la Bastille , les inculpés de la Chambre ardente? Le sieur Eustache Dauger, un autre prisonnier de Pignerol, un des valets du surintendant, fut-il pour quelque chose dans cette fin mystérieuse? Ce qui est certain 5 c'est que, le 10 juillet 1680', Louvois écrivait à M. de Saint-Mars : « Mandez-moi comment il est possible » que le nommé Eustache ait fait ce que vous m'avez envoyé « et où il a pris les drogues nécessaires pour le faire , ne pou- » vaut croire que vous les ayez fournies. »
Là encore reste un détail énigmatique à éclaircir, dont je m'empresse de soumettre l'explication à la sagacité des chercheurs.
II. LES SAUVEURS DE FOUQUET, LE SIEUR DE VALCROISSANT ET LE VALET HONNESTE.
Je ne parlerai que pour mémoire de ces malheureux prisonniers du donjon, dévoués à la fortune du surintendant, et qui payèrent de la vie et de l'envoi aux galères leur tentative pour faire évader ce grand criminel.
III. LE SIEUR DE CRON , COMMISSAIBE PROVINCIAL DE l'aRTILLERIE. Ordre d'entrée, 23 mars 1668. — Ordre de sortie, 10 juillet 1669.
Dans le projet de réorganisation de l'armée française , les places de Perpignan , Pignerol , Brisach , Arras , Dunkerque , avaient toujours été désignées par le secrétaire d'Etat de la guerre, Michel Le Tellier, pour servir de modèle aux autres places de France. A Pignerol particulièrement, le sieur Cron, commissaire provincial de l'artillerie , fut chargé d'installer la première fonderie de canons qui fonctionna pour le compte de l'État.
1 Delort, p. 261.
EUSTACIIE DAUGER. 187
Le 13 juillet 1663', Le Tellier écrivait au commissaire des guerres Damorezan , le futur heau-frère de Saint-Mars :
« Je vous prie de me faire savoir bien soigneusement ce que -» fera le sieur Cron , en exécution de la commission qui lui a -» été donnée pour une fonderie à Pignerol , afin que je puisse » en rendre un compte exact au Roi, »
Ce Gron fut anobli l'année suivante, puis disgracié, enfermé en fin de compte^. Pour quel motif? Je n'ai pu le savoir. Le fait est que le 10 juillet 1669 Louis XIV écrivait :
« Ayant trouvé bon de faire élargir le commissaire de Cron, " ordinaire en mon artillerie, lequel est détenu par mon or- " dre, je vous écris cette lettre pour vous dire qu'aussitôt que » vous l'aurez reçue vous ayez à faire mettre en pleine et en- « tière liberté ledit sieur de Gron, sans difficulté^. »
IV. EUSTAGHE DAUGER, DANGER OU d' ANGERS. Ordre d'entrée, 28 juillet 1669. — Mort à Pignerol en janvier 1694.
Eustache Danger^ Danger ou d'Angers ! Est-ce là le nom véritable de ce prisonnier, ou un simple surnom, fait si commun à cette époque? D'où venait cet homme, que faisait-il? Je l'ignore. Le 1" août 1669, un courrier extraordinaire apportait au gouverneur de Dunkerque, M. ie comte d'Estrades , des dépêches urgentes du secrétaire d'Etat de la guerre. Il s'agissait de l'envoi immédiat et secret à Pignerol d'un nommé X , qui fut plus tard appelé Eustache Danger. Le major de la citadelle, le capitaine de Vauroy, avait ordre de conduire lui-même le prisonnier à sa nouvelle destination : « Capitaine de Vauroy « , disait la missive royale, « étant mal satisfait de la conduite du nommé. . . . , et voulant » m'assurer de sa personne, je vous écris cette lettre pour » vous dire qu'aussitôt que vous l'aurez vue vous ayez à le » saisir et arrêter, et à le conduire vous-même en toute sûreté
1 P. 87, V. 179, Mss. Dépôt de la guerre.
2 23 mars 1668. Mss. Dépôt de la guerre.
3 P. 96, Y. 234, Mss. Dépôt de la guerre.
188 HISTORIQUE DES PRISO^^NIERS.
.' dans la citadelle de Pignerol, pour y être gardé par les soins » du capitaine de Saint-Mars'. »
A la même date, un second ordre de semblable nature était adressé à MM. de Saint-Mars et marquis de Piennes :
« Envoyant à ma citadelle de Pignerol, sous la conduite )) du capitaine de Vauroy , sergent-major de ma ville et cita-
» délie de Dunkerque , le nommé , je vous écris cette
» lettre pour vous dire que lorsque ledit capitaine de Vauroy » sera arrivé enanadite citadelle de Pignerol, avec ledit pri- » sonnier, vous ayez à le recevoir de ses mains et à le tenir " sous bonne et sûre garde, empêchant qu'il n'ait communi- » cation avec qui que ce soit, de vive voix ou par écrit ^. »
Ces ordres étaient précédés d'une lettre explicative du ministre : « Le Roi, écrit Louvois à Saint-Mars le 19 juil- » let 1669, m'ayant commandé de faire conduire à Pignerol )) le jiommé X..., il est de la dernière importance à son ser- )' vice qu'il soit gardé avec une grande sûreté, et qu'il ne " puisse donner de ses nouvelles à qui que ce soit en nulle nia- M nière. Je vous en donne avis par avance afin que vous puis- « i7es yaz're accommoder un cachot où vous le mettrez, seulement » observant de faire en sorte que les jours qui seront au lieu » où il sera ne donnent point sur les lieux qui puissent être » abordés de personne, et qu'il y ait assez de portes fermées: « les unes sur les autres pour que vos sentinelles ne puissent » rien entendre. Il faudra que vous portiez vous-même à ce « misérable, une fois le jour y de quoi vivre toute la journée,. » et que vous n écoutiez jamais , sous quelque prétexte que ce » puisse être, ce qu'il voudra vous dire, le menaçant toujours V de le faire mourir s'il vous ouvre jamais la bouche pour » vous parler d'autre chose que de ses nécessités. Je mande
» au sieur Poupart, etc Vous ferez préparer les meubles>
» qui seront nécessaires, observant que comme ce n esi qu un » valet, il ne lui en faut pas de bien considérables^. »
1 28 juillet 1669. P. 272, v. 234. Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 274, V. 234, Mss. Dépôt de la guerre, a P. 272, V. 234, Mss. Dépôt de la guerre.
EUSTACHE DAUGER. 189
Quel était ce prisonnier myste'rieux? J'ai fouillé partout sans rien découvrir. De trace de ce personnage, il n'en existe nulle part. Etait-ce un simple espion? La chose est possible. J'ai bien retrouvé une dépêche du ministre à de Vauroy, mais elle est datée du 8 juillet, et ainsi conçue :
«J'ai reçu, avec votre lettre du 4 de ce mois, le procès » du soldat déserteur de la compagnie de Balvilliers , par « laquelle je vois que ce misérable a fait surseoir son procès » sur ce qu'il a dit aux officiers que le prévôt des bandes lui « avoit pris un certificat qu'il avoit du heutenant de Roi de M Toul, portant qu'il avoit été soldat dans les troupes lorraines ; " qu'ayant été visiter les prisons de Saint-Gervais, on lui avait 5) dit que l'on le ramèneroit à sa compagnie pour y servir'. »
Or quelle probabilité pour qu'un simple soldat déserteur eût été l'objet de pareilles mesures de précaution ? A cette date, il n'y a eu en France que trois affaires mystérieuses auxquelles puisse se rattacher l'incarcération de cet infortuné : celle du complot de Roux de Marsilly ; celle du supplice de la dame de La Douze Las Tourre, et l'empoisonnement supposé de Golbert.
L'année précédente, c'est-à-dire en 1668, M. de Ruvigny, notre ambassadeur à Londres, avait signalé à M. de €olbert l'arrivée en Angleterre d'un des sujets les plus malintentionnés du monde. Il s'agissait d'un protestant. Roux de Marsilly, né à Nîmes. L'ambassadeur ajoutait que, caché dans un cabinet, chez un ami, où se trouvait Roux de Marsilly, il avait obtenu, à l'aide d'une série de questions concertées, les renseignements les plus complets sur les projets du conspirateur. Roux fut exécuté le 21 juin 1669. Il était xiccusé d'avoir pris part à des négociations secrètes contre le service du Roi et de l'État.
La ville de Dunkerque fut-elle le centre d'action de ce conspirateur? La dame de La Douze Las Tourre, Italienne, condamnée à mort le 27 septembre de la même année, et
j 1 P. 73, V. 234, Mss. Dépôt de la guerre.
exécutée, était-elle du complot? Cet Eustaclie Dauger, arrêté à Dunkerque, venait-il d'Angleterre, servait-il de valet à ce Roux? Était-ce un simple agent, un traître qu'on avait enfermé après en avoir obtenu tous les renseignements désirables? Ce sont là autant de probabilités que le rapprochement des dates et des événements rend seul possibles.
Les documents relatifs à cette affaire ténébreuse de Marsilly sont peu nombreux.
Aux Archives nationales, j'ai trouvé une lettre du 5 juin 1669, adressée au gouverneur de la Bastille, M, de Besmaus, et ainsi formulée : «Je donne avis au sieur lieutenant » criminel de ma bonne ville de Paris d'interroger le sieur » Roux de Marsilly, qui a été rais dans mon château de la » Bastille, dont j'ai bien voulu vous donner avis'. » D'autre part, ce même lieutenant criminel, M. Defita, répondait à Colbert, le 14 juin, pour lui faire part du jugement de Roux de Marsilly et d'une lettre d'un négociant de Lyon, nommé Jacques Gueston, envoyé du comte deMolina et de Buckingham, mêlé à toutes les affaires de Londres et de Bruxelles, au sujet d'un traité entre l'Angleterre, la Suède, la Hollande et les Suisses^. Cet homme arrivait de Londres, il se rendait à Nieuport ; il était âgé de quarante à quarante-cinq ans.
Le 22 juin, une nouvelle lettre de Defita annonçait à Colbert que Roux, condamné à être roué vifle 20 juin, avait été exécuté le même jour.
Enfin, il est possible de se procurer des détails surMars ill dans V Histoire de Védit de Nantes par Benoist (t. IV, p. 125 et suivantes) .
Pour la même année, j'ai trouvé dans les Registres de la maisoJi du Roi, pour les entrées et sorties de la Bastille (Ordres adressés à M. de Besmaus)^ :
Le 28 avril 1669, ordre d'entrée d'un inconnu;
Le 29, élargissement d'un nommé Lerret ;
1 0. 34, p. Ii9.|
2 Depping, t. IV," p. 311.
3 Archives nationales.
EUSTACIIE DAUGER. 191
Le 13 juillet, ordre de mise en liberté d'un nommé Santini ;
Le l" octobre, conduite des sieurs de Gomboyer et Le Haussier du Fort-l'Evéque à la Bastille ;
Le 3 octobre, ordre d'entrée du sieur Jean Toillv, dit La Chambre, valet du sieur de Gomboyer;
Le 15 octobre, ordre d'entrée des sieurs Odin et de L'Isle, sans communication ;
Le 31 octobre, envoi de la Bastille au Ghâtelet, pour y être jugés, des nommés Gomboyer et son valet, Lamotte d'Aulnoy, Lamire, Ijamazière, garde du corps.
D'autre part, d'après le dire de M. de La Reynie, M Pierre Giément parle également d'un valet de Golbert qui se serait enfui, aurait disparu totalement, et qui était accusé d'avoir voulu empoisonner son maître en 1669. Ce serviteur infidèle^ qui n'aurait été qu'un émissaire de Fouquet, serait-ce le nommé Eustache? Le 15 janvier 1669, l'intendant d'Infreville écrivait de Toulon à Dugay : « Quelque indisposition » qu'ait eue M. de Golbert, il n'a pas discontinué à nous » honorer de ses ordres, pour la continuation des construc- » tions ; on nous l'a fait ici bien malade, mais depuis le » dernier ordinaire, on nous a assuré de sa reconvalesence, " dont je loue Dieu ^ . »
A la même date, M. d'Ormesson remarquait que les symptômes du malaise de M. de Golbert étaient les mêmes que ceux de la maladie dont Mazarin était mort. Golbert d'ailleurs fut longtemps à se remettre de cette attaque, car en 1670 et 1671 il se plaignait encore de sa santé, et le 19 novembre 1672 il écrivait : « Gomme j'ai l'estomac » mauvais, j'ai pris depuis quelque temps un régime de vivre » fort réglé. Je mange en mon particulier, et je ne mange » qu'un seul poulet à dîner, avec du potage. Le soir je » prends un morceau de pain et un bouillon, ou choses » équivalentes ; et le matin un morceau de pain et un
1 Ravaisson, t. IV, p. 19.
» bouillon aussi ^ » Tout ce que je cite là n'est, bien entendu, que pour expliquer une supposition pure, indice des préoccupations constantes de l'époque.
Évidemment M. de Saint-Mars savait qui était cet Eustache Dauger. Louvois lui avait défendu d'écouter jamais, sous quelque prétexte que ce fût, ce que voudrait lui dire ce malheureux; pourtant, le 20 février 1672, quand le gouverneur du donjon proposa au ministre de mettre le prisonnier de la Tour d'en bas au service de M. de Lauzun : « Je ne pense pas, ajoutait Saint-Mars, qu'il dit à 1) M. de Lauzun d'où il sort, après que je le lui aurai défendu; 51 je suis sûr qu'il ne lui diroit aussi aucune nouvelle^ . « A ce propos, Louvois répond par un refus catégorique ; ce n'est que plus tard, trois ans après, le 31 janvier 1675, qu'il écrit: « Sa Majesté approuve que vous donniez pour valet à M. Fou- » quet le prisonnier que le sieur de Vauroy vous a conduit ; » mais, quelque chose qui puisse arriver, vous devez vous » abstenir de le mettre avec M. de Lauzun, ni avec qui que « ce soit autre que Fouquet, c'est-à-dire que vous pouvez » donner ledit prisonnier à Fouquet, si son valet venoit à w lui manquer, et non autrement ^ . »
Pourquoi cette crainte de voir Eustache Danger en communication avec M. de Lauzun? Cet Eustache avait-il été à Paris au service de quelque personnage du même monde que M. de Lauzun? Ce sont là autant de conjectures que je tiens seulement à signaler.
La solution doit se trouver évidemment dans les pièces du procès de Roux de Marsilly, dans les dépêches de l'ambassadeur de France eu Angleterre , dépêches existant aux Archives du ministère des affaires étrangères. Là seulement l'on pourra obtenir l'explication de bien des parties douteuses ou inconnues de cette période de notre histoire de France.
1 P. Clément, Drames hisioriques, p. 189.
2 P. 67, V. 219, Mss. Dépôt de la guerre.
•^ P. 540, V. 421, Mss. Dépôt de la guerre.
EUSTACHE DAUGER. 198
Quel que fût cet Eustache Dauger, les ordres pour le garder étaient bien étranges.
« Faites en sorte, disait le ministre, que les jours du lieu '1 où il sera ne donnent point sur les endroits qui puissent '^ être abordés de personne , et qu'il y ait assez de portes et » de fenêtres fermées les unes sur les autres pour que vos
" sentinelles ne puissent rien entendre Portez vous-même
' à ce misérable , une fois le jour , de quoi vivre toute la
» journée N'écoutez jamais , sous quelque prétexte que ce
" puisse être, ce qu'il voudra vous dire Menacez-le de ie
)' faire mourir s'il ouvre la bouclie »
Le 27 septembre, Louvois ajoutait : « Vous pouvez donner » à Votre nouveau prisonnier un livre de prières , et, s'il vous )) en demande quelque autre, le lui donner aussi. Vous pou- » vez lui faire entendre , les dimanches et fêtes , la messe qui » se dira pour M. Fouquet, sans pourtant être dans le même » lieu, et vous observerez de le faire si bien garder pendant )' ce temps-là, qu'il ne puisse s'évader ni parler à personne. >! Vous pourrez même le faire confesser trois ou quatre fois "l'année s'il le désire, et non point davantage, à moins » qu'il ne lui survînt quelque maladie périlleuse'.
» L'on m'a donné avis que le sieur Honneste a parlé au >' prisonnier qui vous a été amené par le major de Dunker- )' que; il est très-important au service du Roi qu'il n'ait » aucune communication. Je vous prie de visiter soigneuse- » ment le dedans et les dehors du lieu où il est enfermé, et de w le mettre en état que le prisonnier ne puisse voir ni être » vu de personne, et ne puisse parler à qui que ce soit, ni » entendre ceux qui lui voudroient dire quelque chose ^. »
Telles furent les principales mesures prises pour ce premier habitant de la Tour d'en bas, celui que, dans les dépêches, Saint-Mars n'appela longtemps que mon prisonnier , le prisonnier qui in a été envoyé, Vltornme que m'a amené le major de Dunkerque.
1 10 septembre 1669, K, 120. Archives nationales.
2 Mss. Dépôt de la ^iierre.
L'arrivée de cet hôte mystérieux dans le donjon de Pignerol , les soins assidus de Saint-Mars , sa présence personnelle au repas unique du prisonnier, les mille et mille précautions prises , n'avaient pas été sans surexciter la curiosité des habitants de la citadelle et de la forteresse.
Dans une petite ville, les commérages vont vite, bien plus à cette époque et dans une place forte isolée, où les événements journaliers, l'arrivée d'un étranger suffisaient pour défrayer pendant tout un mois la conversation des officiers et des habitants. Saint-Mars fut même si obsédé des démarches que l'on tentait près de lui, que, le 12 avril 1670, c'està-dire neuf mois après l'arrivée d'Eustache Danger , il écrivait à Louvois : « Il y a des personnes qui sont quelquefois » si curieuses de me demander des nouvelles démon prison- " nier ou le sujet pourquoi je fais faire tant de retranche- «mentspour sa sûreté, que je suis obligé de leur dire des 5) contes jaunes pour nie moquer d'eux. »
Quels étaient ces contes? Etaient-ce ceux relatifs à la disparition du duc de Beaufort, au fils de Gromw^ell? Cela est plus que probable. D'ailleurs, l'arrivée prochaine et mystérieuse de Louvois à Pignerol , le changement complet et passablement improvisé du personnel de la forteresse , les précautions adoptées pour que les officiers nouvellement nommés n'eussent aucun rapport avec ceux qu'ils devaient remplacer, les ordres de plus en plus sévères de Louvois, la faveur toujours croissante de Saint-Mars , ne devaient faire que rendre plus intéressant le côté légendaire qui s'attachait déjà au donjon de Pignerol, ainsi qu'aux malheureux qu'on y tenait enfermés. L'incarcération de Fouquet, l'arrivée de M. de Lau3?un , leurs aventures, l'éclat de ces deux disgrâces , les efforts tentés au dehors pour délivrer ces deux hommes, la curieuse figure de Saint-Mars au milieu de toutes ces intrigues, avaient jeté , je l'ai dit, tout un vefnis passablement pittoresque sur ce coin ignoré de notre territoire. Cet Eustache était doux et facile à conduire. Saint-Mars le reconnaissait lui-même. « Pour le prisonnier de la tour
EUSTAGHE DAUGER. 195
)) que M. de Vauroy m'a amené, ëcrivait-il à Loiivois, le « 30 décembre 1673 , il ne dit rien, il vit content, comme un » homme tout à fait résigné à la volonté de Dieu et du Roi. » Dans le commencement de son emprisonnement, il fut toujours malade, et, disait Saint-Mars, « il me donne assez » d'occupation pour lui souhaiter la santé. » Dès 1672 le gouverneur du donjon avait demandé l'autorisation de le placer en qualité de valet auprès de M. de Lauzun. Ce ne fut pourtant qu'en 1678, à la suite d'une lettre de Louvois, dans laquelle le ministre annonçait que « Sa Majesté profiteroit de l'avis qu'il lui donnoit au sujet du prisonnier que le sieur de Vauroy lui avoit amené » (27 décembre 1678)', que l'habitant de la tour fut mis près du surintendant. Quel était cet avis? Je n'ai pu en découvrir le sens. Toujours est-il qu'au mois de janvier 1679, Eustache remplissait son service aux lieu et place du sieur Champagne, de concert avec le nommé La Rivière. Seulement il ne jouissait d'aucune liberté, ne pouvait accompagner le surintendant dans ses promenades sur la plate-forme, et surtout ne devait avoir aucun rapport avec M. de Lauzun. Pourquoi? « Sa Majesté, écrivait Lou- » vois, le 15 février 1679, s'en remet à vous de régler avec « M. Fouquet, comme vous le jugerez à propos, ce qui regar- » dera la sûreté du nommé Eustache Danger , vous recom- " mandant surtout de faire en sorte qu'il ne parle à personne M en particulier^. »
En 1680, quand Fouquet mourut, Eustache Dauger fut réintégré dans une prison à part, mais cette fois avec son compagnon de domesticité, le nommé La Rivière. «Persua- » dez à Lauzun, dit Louvois à Saint-Mars, le 8 avril 1680, » que le nommé Eustache Dauger et ledit La Rivière ont été M mis en liberté ; il faut que vous en parliez de même à tous » ceux qui pourraient vous en demander des nouvelles, que » cependant vous les renfermiez tous deux dans une chambre
1 P. 524, V. 681. Mss. Dépôt de la guerre.
2 P. 265, V. 618. Mss. Dépôt delà guerre.
» OÙ VOUS pourrez répondre h Sa Majesté qu'ils n'auront auîi cune communication avec qui que ce soit , de vive voix ni » par écrit, et qtie M. de Lauzun ne pourra point s'aperce- ') voir qu'ils y sont enfermés. »
Le ]0 juillet suivant, Louvois ajoutait : « Mandez-moi ') comment il est possible que le nommé Eustache ait fait ce » que vous m'avez envoyé. » A partir de ce jour, il n'existe plus de dépêches qui donnent trace exacte de ce jirisonnier.
Il est vrai qu'en 1684, le 16 avril, Louvois demande à Saint-Mars, qui est alors à Exiles, des nouvelles de ceux qu'il alaissés à Piguerol, et particulièrement du compagnon d'Eustache Danger, le nommé La Rivière. Il n'y a donc pas possibilité de confusion. Par la lettre du 6 avril 1680, on voit qu'Eustache n'a pas été réintégré dans la Tour d'en bas, qui est occupée à cette date par le moine jacobin et par un autre prisonnier. Enfin , il continue à être traité comme valet, à raison d'une livre cinquante par jour. En effet, à la même date du 8 avril, Louvois, après s'être bien expliqué sur les mesures à prendre à l'égard d'Eustache et de La Rivière, ajoutait : «A l'égard des autres prisonniers, Sa Majesté vous » en fera payer la subsistance à raison de quatre livres pour » chacun d'eux par jour. » D'ailleurs cet Eustache, qui était resté plus d'une année avec Fouquet, s'était trouvé en communication avec mademoiselle Fouquet, la famille et les autres personnes admises dans la compagnie du surintendant. Il était traité sur le pied d'un valet par Fouquet luimême, puisque, le 4 septembre 1679, Louvois écrivait à Saint-Mars : « J'ai vu par des lettres de M. Fouquet que son » valet, le nommé La Rivière, voudroit bien toucher ce qui "lui est dû de ses gages — '; » et qu'il ajoutait dans une autre lettre particulière à Fouquet : « Sa Majesté veut bien » se remettre à vous de la conduite qu'il faudra tenir à l'égard » d'Eustache Danger^. «
Si j'appuie ainsi sur ces détails, c'est qu'à propos de la
i P. 82, V. 624, Mss. Dépôt de la guerre. 2 P, 314, V. 618, Mss. Dépôt de la g.ierre.
publication de mes documents, quelques personnes avaient voulu récemment voir dans cet homme le prisonnier masqué de la Bastille. Elles basaient leur opinion sur ce propos de Chamillard, propos rapporté par Voltaire : « C'est un homme ' » qui savait les secrets de M. Fouquet. » Mais elles ne réfléchissaient pas qu'Eustache Dauger est toujours cité dans les dépêches, qu'il n'est pas dans la Tour d'en bas au moment de la mort de Fouquet et du départ de Le Tellier, enfin qu'il ne fait pas partie de la fameuse liste, où les deux merles ne devaient être marqués que d'un astérisque. Une fois Saint-Mars parti de Pignerol , Eustache Danger se trouva le plus ancien des prisonniers du donjon. Il végéta ainsi treize années encore, ignoré même, comme tant d'autres, de son nouveau geôlier, le sieur de La Prade, et de Barbezieux. Il fut de ceux qui, de même que Mattioli etDubreuil, devaient être enterrés comme des soldats s'ils venaient à mourir. Tombé gravement malade à la suite du bombardement de la citadelle, le malheureux détenu fut trouvé mort dans sa prison , un matin des premiers jours de janvier 1694. La Prade r.e connaissait du personnage «ju'une seule chose, c'est qu'il était le plus ancien des misérables confiés à sa garde. Il fît part de son incertitude au ministre qui lui-même en référa à Saint-Mars : « Comme je ne doute pas que vous ne vous en » souveniez, je vous prie de me le mander en chiffres. » Ce fut là toute l'oraison funèbre de cet infortuné. Il était resté vingt-quatre ans prisonnier dans le fameux donjon.
Ordre d'entrée, 25 novembre 1671. — Entrée réelle, 19 décembre 1671. — Ordre de sortie, 12 avril 1681. — Sortie réelle, 22 avril 1681.
Le nom de Lauzun, qui évoque tout un souvenir des amoureux désirs delà Grande Mademoiselle et des charmantes lettres de madame de Sévigné , est trop connu pour que j'aie à revenir sur les motifs de l'incarcération de ce personnage. Il me suffira de dire que l'ordre d'arrivée du comte
de Lauzun à Pignerol fut signé le 25 novembre 1671. Et pointant, tlès le 6 octobre 1671 , c'est-à-dire à plus de six semaines de là, M. de Rissan , gouverneur de la citadelle de Pignerol, écrivait à M. de Louvois : « M. Nallot vient d'ar- » river présentement ici , lequel a commandé de votre part » de recevoir M. de Lauzun dans la citadelle pour le remettre " à M. de Saint-Mars , lorsque M. d'Artagnan le lui aura » reuiis , et qu'ensuite je recevrai les ordres du Roi pou:- ce » sujet'. » Comme on le voit, les mesures étaient prises à l'avance.
Voici, du reste , une autre dépêche qui dénote les soins donnés à la garde du nouveau prisonnier. Le 9 décembre 1671, La Motte-Lamyre , le major que nous connaissons, écrivait à M. de Louvois : « M. de Saint-Mars m'a prié de » prendre soin de rendre sûre la chambre qu'il destine à " M. le comte de Lauzun , et de vous en rendre compte avec » un plan. Je vous enverrai samedi prochain celui des appar- V tements de son logement, des épaisseurs des murs, des en- 5) droits des portes , des embrasures des fenêtres et de leurs 5) garnitures de grilles , et de toutes les choses que nous i> avons arrêtées pour la commodité et la sûreté de sa perw sonne". »
Lauzun n'arriva à Pignerol que le 19 décembre 1671. La lettre suivante du commissaire des guerres Loyauté en fait foi. Loyauté écrit à Louvois de la citadelle de Pignerol, le samedi 19 décembre 1671 , à cinq heures du soir : « Je ne )) croyois pas , Monseigneur, me donner l'honneur de vous /> écrire par la voie de M. d'Artagnan le jeune, ayant assez » de personnes qui vous feront savoir l'arrivée de M. de 5) Lauzun, qui a été mis dans son appartement dans ce mo- « ment, où il a été accompagné par M, d'Artagnan , suivant » l'ordre du Roi, lequel m'a dit qu'il étoit bien aise que je f> vous en rendisse témoignage^. » Du séjour de Lauzun dans
1 P. 205, V. 264, Mss. Dépôt de la {ruerie.
2 P. 209, V. 264, Mss. Dépôt de la guerre.
3 P. 215, V. 264, Mss. Dépôt de la guerre.
la forteresse , il est inutile de reparler ici. Je me bornerai donc à joindre à ces quelques notes le mémoire des dépenses faites pour l'installation de M. de Lauzun à son arrivée à Pignerol. Ce mémoire est intéressant à plus d'un titre, comme point de comparaison d'abord avec le prix de revient des objets usuels en 1672, c'est-à-dire deux cents ans avant nous : « Pour la levée et l'armement de trente hommes, à raison « de 22 liv., 640 livres;
» Payement de la subsistance des trente hommes , à raison » de 12 liv., 360 livres;
» Chapelain de M. de Lauzun, 25 livres;
» Nourriture de M. de Lauzun , de ses deux valets, à rai- « son de 50 liv., 100 livres;
» Bois, chandelles, tant de la chambre de M. de Lauzun ^) que du corps de garde, 100 livres;
» Pour les quinze lits destinés aux hommes, 100 livres six sous ;
» Tenture de tapisserie de Bergame, pour meubler la cham- ') bre et l'antichambre de M. de Lauzun , 224 livres ;
» Bois de lit garni de deux matelas, un lit de plume, deux « couvertures , une housse , deux sièges , deux tables , deux » tapis, deux rideaux de fenêtre, 800 livres;
» Deux paires de chenets, pelles, pincettes, tenailles, un » lit pour les valets, 250 livres ;
» Une écuelle d'argent couverte de deux flambeaux, une « aiguière couverte, une salière, deux cuillers, deux four- " cliettes et deux couteaux, 460 livres;
« Plats, assiettes d'étain, cristallerie, 153 livres;
« Quatre paires de draps fins pour le lit de Lauzun, quatre » autres paires de draps pour son valet, vingt-quatre douzai- » nés de serviettes, 624 livres ;
» Ornements complets d'une chapelle pour servir et dire » la messe , 460 Irvres ;
» Un miroir, peigne , rasoirs , toilette et tapis vert garni » d'une dentelle, 88 livres;
» Deux paires de bas de soie, une écharpe de taffetas noir,
» deux bonnets de laine, souliers et mules de chambre , qua- » tre paires de gants, 76 livres;
» Douze chemises de toile de Hollande , avec leurs man- » chettes de dentelle, 257 livres;
« Douze caleçons, douze coiffes de nuit à dentelle et une )> douzaine de mouchoirs, 142 livres;
" Deux peignoirs , deux dessous de toilette, six cravates, " le tout avec dentelles, ef quatre camisoles de toile de Hol- )' lande, 279 livres;
» Habit complet, du linge, un bonnet, des bas pour le » valet, 148 livres;
» Coffre à mettre le linge , un grand parafeu de serge » jaune, un paravent, 63 livres \ »
Cet ensemble formait un total de 10,574 livres, ou cinquante mille francs de notre monnaie, le tout payable chez de Villemorard, trésorier général de l'extraordinaire. C'était là un beau denier, qui vient à l'appui de ce que j'ai déjà dit à propos de la rapacité de M. de Saint-Mars. Mais cette note a un autre avantage; elle démontre que M. de Lauzun n'était pas fort à plaindre dans sa prison au point de vue de l'ameublement et des attifements. Il possédait tout ce qu'il fallait pour rêver à son aise aux grandeurs passées et à celles qu'il aurait pu atteindre. Un intérieur confortable, une table copieusement servie, deux domestiques, des intrigues d'amour au dedans et au dehors , des essais d'évasion, des gens assez fidèles pour se couper la gorge à son intention , des maîtresses affolées jetant l'or au vent pour obtenir quelques nouvelles de sa personne , le droit de rosser ses gens et de houspiller quelque peu ce malheureux M. de Saint-Mars qui n'en pouvait mais et qu'il faisait donner à tous les diables avec ses projets , ses questions et ses réponses, purent lui permettre de trouver le temps moins long, mais ne le guérirent pas de son outrecuidance et de son aplomb.
Après dix années d'un séjour aussi accidenté , Antonin
1 10 février 1672. Archives nationales, 120.
Nompar de Caumont, comte de Lauzun , reçut avis de l'ordre de sa mise en liberté .
Cet ordre était ainsi conçu :
" Monsieur de Saint-Mars , je vous fais cette lettre pour " vous dire que mon intention est qu'aussitôt que vous l'aurez » reçue, vous remettiez au pouvoir de M. de Maupertuis , ') sous-lieutenant de ma première compagnie des mousque- » taires à cheval, qui vous la rendra de ma part, le comte » de Lauzun , sur le reçu signé de lui qu'il vous en donnera, >' moyennant lequel vous en demeurerez bien et valablement » déchargé, et la présente n'étant pour autre fin, je ne vous » la ferai plus longue que pour vous témoigner la satisfaction » que j'ai de la manière dont vous vous êtes acquitté des " ordres que je vous ai donnés pour sa garde, et celle des au- » très prisonniers que j'ai confiés à vos soins, dont je vous » donnerai des marques dans toutes les occasions qui s'of- » friront.
» Ecrit à Saint-Germain en Laye, le 12 avril 1681.
» LOUIS. — Le Tellier.»
Il fut remis à M. de Saint-Mars le 19 avril 1681 par le sieur de Maupertuis , sous-lieutenant de mousquetaires. Trois jours après , M. de Lauzun quittait définitivement ce séjour peu enchanteur et son geôlier, en compagnie de son ami Barrail, sous la conduite des sieurs de Blainvilliers et Saint-Martin , lieutenants du gouverneur du donjon , et du même Maupertuis, qui laissait à M. de Saint-Mars Vexent suivant, dans un français impossible que je me donnerai garde de changer :
«Monsieur de Sainct-Mars ma remis entre les mins M. le » comte de Lautzeun suivant lordre que je luy en é aporté ') du Roy à Pignierolle , ce vinté deux ziesme avril mille cix " sans quatre vingt é eun.
)i Maupertuis. »
Les sous-lieutenants de mousquetaires de l'époque ne brillaient pas par l'orthographe, parait-il. Il est juste d'ajouter que ce Maupertuis devint maréchal de camp.