‹ La vérité sur le Masque de fer (les empoisonneurs)Chapitre 97 sur 152 · GIRARD DIT ROUSSEAU, ET GARDIEN · texte numérisé non relu

GIRARD DIT ROUSSEAU, ET GARDIEN

Ces deux ministres n'arrivèrent en Provence qu'au mois d'août 1693, sur un ordre ministériel dont voici la teneur:

« 16 août 1693.

» Le Roi vous envoie encore deux ministres de la R. P. R. , » et Sa Majesté m'ordonne de vous écrire de les mettre » chacun dans des lieux séparés, sans qu'ils aient communi- » cation entre eux, ni avec qui que ce soit au dehors; je vous " en avertis par avance, afin que les endroits où vous aurez » résolu de les mettre se trouvent prêts à leur arrivée. Le » sieur Auzillon , qui est chargé de leur conduite , doit » partir dès demain. A l'égard de leur pension, elle vous » sera payée sur le même pied que celle des autres. »

* Archives nationales. Registres de la maison du Roi.

Un septième ministre fut conduit aux îles, à la fin de l'année 1694, comme il est facile de le voir par le décompte des états de payement, mais il n'y vécut pas longtemps, car il ne se trouve plus sur la liste des prisonniers, en 1 700. Quant à son nom, je n'ai pu encore le retrouver.

Ces ministres protestants étaient traités sur un pied identique, à raison de 900 livres par an (4,000 francs de notre mounaie), nn joli denier, comme l'avoue le ministre dans une lettre du 10 mars 1690 :

«Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire qu'elle veut bien » faire la dépense de 900 livres pour le ministre que vous » avez déjà, et autant pour celui qui sera envoyé. Cette » pension est considérable, et il y aura lieu de faire la dépense » nécessaire pour empêcher de communiquer entre eux ni « au dehors. A l'égard des prisons que vous vous proposez » de faire. Sa Majesté y donnera ordre, et vous aurez au » premier jour de mes nouvelles '. »

Ces prisonniers n'étaient pas commodes à garder, paraîtil, car Saint-Mars s'en plaint continuellement à Seignelay et à Barbezieux : « Le premier de ces ministres protestants, » écrit-il le 4 juin 1692, qu'on a conduits ici, chante nuit » et jour à haute voix des psaumes, exprès pour se faire con- » naître pour tel qu'il est. Après lui avoir défendu par » plusieurs fois de discontinuer, sous peine d'une grosse » discipline, que je lui ai donnée, ainsi qu'à son camarade, » le nommé Salves, qui a l'e'criture en tête, sur sa vaisselle » d'étain et sur son linge, des pauvretés, pour faire entendre

» qu'on le retient injustement, pour la pureté delà foi^ "

Aussi Louvois et Barbezieux ne se génèrent pas pour proposer les mesures de rigueur : « Quand celui qui vous a été mené » le dernier (Valsec) ne sera pas autant souple qu'il doit, » vous pourrez le corriger de manière qu'il le devienne » , écrit Louvois, le 16 janvier 1690^. Barbezieux ne fait que

1 Archives nationales, 0' 34.

2 Delort, p. 285.

3 P. 15, V. 911. Mss. Dépôt de la guerre.

renchérir sur les ordres de son père: « Le meilleur moyen, » dit-il, de faire taire celui qui chante continuellement et écrit » sur du linge est de lui faire donner souvent la discipline^ » o Lorsqu'il y aura quelqu'un des prisonniers confiés à votre « garde qui ne feront pas ce que vous leur ordonnerez, ou )) qui feront les mutins, vous n'avez qu'à les fouailler mal- » honnêtement et les punir comme vous le jugerez à propos^. » Et le 8 janvier 1694, il ajoute: «A l'égard de celui des 5' prisonniers qui sont confiés à votre garde, qui se conduit » mal, je vous prie d'en user de la manière que je vous l'ai « expliqué lorsque je vous ai parlé ici^ . >> Si je me suis étendu sur les procédés infamants de Louvois et de son fils, c'est pour mieux faire ressortir la différence marquée qui existe entre eux et les ministres de la maison du Roi, Seignelay et Pontchartrain. Ces deux derniers, en effet, se montraient toujours plus humains que leurs collègues de la guerre. « Sur le » compte que j'ai rendu au Roi de votre dernière lettre, » écrit Seignelay, en 1690, au sujet de quelque chose qu'un

» de vos ministres avoit écrit sur et des traitements que

» vous lui avez faits à cette occasion. Sa Majesté m'a ordonné " de vous écrire qu'elle est fort étonnée que vous en ayez » usé ainsi sans en avoir l'ordre, et elle ne veut pas que vous » leur Jassiez, à l'avenir, de pareilles duretés. Vos soins se » doivent réduire à les faire garder et à empêcher qu'ils » n'aient communication, tant au dedans qu'au dehors; ') et la pension qui vous a été réglée pour chacun d'eux est » assez forte pour leur fournir tous leurs besoins et une » bonne nourriture. Il faut que vous me fassiez savoir de » temps en temps, s'il vous plaît, ce qui se passera à leur » égard''*. » Et Pontchartrain, de son côté, ajoutait à M. de Saint-Mars, le 29 juin 1692 : « Il est certain que vous ne » devez pas souffrir que ces ministres chantent des psaumes

1 1692. P. 187, V. 1127, Mss. Dépôt de la guerre.

2 29 juin 1692, P. 324, v. 1124.

3 P. 134, V. 1185, Mss. Dépôt de la guerre. ^ Archives nationales.

» à haute voix ; mais si leur désobéissance alloit jusqu'à le » faire, quand vous leur avez défendu, il faut les mettre dans » les lieux les plus écartés, afin qu'ils ne puissent pas être » entendus. A l'égard de ce qu'ils écrivent sur la vaisselle » qu'on leur donne, il est aisé d'y remédier en leur en » donnant de terre seulement. Enfin ce sont des très-opiniâtres » qui sont à plaindre et qu il faut traiter avec le plus d'huma- " nité possible. " De pareilles dépêches reposent des ordres toujours sévères de ces despotiques Le Tellier , et font entrevoir comme une ère nouvelle dans l'application de la justice humaine à l'approche de ce curieux dix-huitième siècle.

Que devinrent ces prisonniers? Leur nombre, on le connaît : six de 1689 à 1693. A la fin de 1690, il y en a trois aux îles, Paul Cardel (le chanteur), Valsec (l'écrivain) et le nommé Lestang. Au mois de mai 1692, on amène le quatrième, Malzac; mais le 3 mars 1693, il n'y en a plus que trois, car, ce jour-là, Barbezieux écrit à Saint-Mars: « Vous )) pouvez faire instruire celui de vos prisonniers qui paroît )' avoir envie de se convertir. Je vous prie de ne plus nom- » mer à l'avenir, dans vos lettres, les prisonniers dont vous » voudrez me parler et de vous contenter de me les faire con- » lïoiire ^acv le chanteur , l'écrivain, et le dernier venu\ » Donc il en reste trois, le chanteur Cardel, l'écrivain Valsec et le dernier venu Lestang. Le quatrième, Malzac, est mort ; effectivement cet infortuné est arrivé malade aux îles, atteint d'une terrible affection , et le 31 octobre 1692 Barbezieux écrit à Saint-Mars : « Le Roi veut bien faire la dépense » nécessaire pour traiter de la vérole le nommé Malzac, qui » est prisonnier par ordre de Sa Majesté, à quelque somme » qu'elle puisse monter ^. » Mais avec le temps que réclamaient les deruandes et les réponses, à une époque où la télégraphie n'existait pas, une telle maladie avait le temps de décomposer un individu Il est donc probable que

^ P. 87, V. 1187, Mss. Dépôt de la guerre. 2 P. 467, V. 1130, Mss. Dépôt de la guerre.

Malzac, dont on ne retrouve plus le nom, mourut à la fin de 1692 ou dans les premiers jours de 1693.

Au mois d'août 1693 , on envoie aux îles les numéros cinq et six, Girard et Gardien, ce qui devrait porter à cinq le nombre des pasteurs protestants incarcérés (Paul Gardel, Valsec, Lestanf]^, Girard et Gardien); or, le 10 novembre', Pontchartrain écrit : « Vous me mandez l'état auquel se trouvent » les quatre ministres dont vous êtes cbargé. Il faut bien en- » fermer ceux qui sont aliénés d'esprit, et les traiter cepen- » dant avec charité ; et à l'égard de l'autre, contribuer en ce » que vous pourrez à le faire bon catholique. »

Par conséquent, de cinq il y en a un de mort (Paul Gardel) ; mais comme, le 5 janvier 1695, Pontchartrain écrit à Saint- Mars :

« J'ai été surpris de voir le mémoire que vous m'avez « envoyé plusieurs fois , dont vous me demandez le rembour^ » sèment pour les cinq prisonniers que vous avez , outre leur » nourriture, quand le Roi a réglé 900 livres pour chacun » par an. Sa Majesté a entendu que c'étoit pour leur nourri- » ture et entretien d'habits, linge et toutes choses; et, en effet, w cette somme est bien forte eu égard aux autres prisonniers » dans les châteaux, pour lesquels le Roi ne donne que vingt » sols par jour. Contentez-vous donc, s'il vous plaît, de cette n forte pension , et leur donnez avec douceur et charité les « choses nécessaires^. « C'est donc un prisonnier protestant nouveau qui est entré en 1694. Or, en 1700, le 16juin^, le même Pontchartrain écrit à La Motte-Guérin, lieutenant de Roi aux îles et successeur de Saint-Mars :

« Il y a longtemps que je n'ai reçu des nouvelles des nom- « mes Lestang, Valsec, Girard et Gardien. Prenez la peine » de me mander dans quel état ils sont, de quelle manière ils " se conduisent, s'ils ne demandent pas à être instruits dans

^ Archives nationales, 0' 37.

\P. 276, V. 1124, Mss. Dépôt de la guerre.

3 Archives nationales.

» la religion catholique, et s'ils paroissent toujours opiniâtres )) dans la religion prétendue réformée, et enfin tout ce qui » regarde ces quatre hommes, afin que j'en puisse rendre » compte au Roi. » Et plus tard, le ] 8 février 1701, au commis Desgranges , l'allié de Saint-Mars : « Le Roi trouve » bon , dès que vous serez arrivé à Toulon , que vous passiez •) aux îles Sainte-Marguerite pour y voir les cinq ministres » qui y sont détenus par ordre de Sa Majesté , que vous vous » entreteniez avec eux, pour connaître dans quelle situation » ils sont sur le fait de la religion , et que vous m'envoyiez " un mémoire de l'état auquel vous les aurez trouvés, et de M leurs bonnes et mauvaises dispositions, sans que personne ') sache qu'ils y sont, ni pourquoi vous y allez ^. »

La conséquence logique est que le cinquième ministre qui manque sur la liste de la première lettre, c'est-à-dire Paul Cardel, est celui qui est mort dans le courant de l'année 1693. En cela je diffère d'opinion avec l'auteur de la Bastille dévoilée, qui fait mourir Paul Cardel le 23 mai 1694, et qui prétend qu'il fut enterré dans l'île sans que personne autre que M. de Saint-Mars et ses officiers en eût eu connaissance. Mais ma conviction est que l'auteur a fait confusion avec l'enterrement de Mattioli, qui eut lieu effectivement dans des conditions pareilles à la fin du mois d'avril 1694.

Le ministre protestant numéro sept mourut dans l'intervalle de 1695 à 1700. A quelle date précise, je ne sais.

D'ailleurs, que devinrent les ministres protestants restant, les numéros deux trois, cinq, six et sept, ces ministres qui sont encore au fort royal en 1701? Je n'ai là-dessus aucune donnée, et pour la découvrir il faudrait probablement aller dépouiller les Archives de la Provence et'les manuscrits relatifs à Pontcliartrasn. Mais l'histoire de ces infortunés présente un intérêt autrement important au point de vue du Masque de fer et de l'erreur historique qui s'est perpétuée à l'égard de ce prisonnier. Déjà j'ai indiqué, à propos d'Eusta-

* Depping, t. IV, p. 498.

che Danger, pour l'incarcération duquel Saint-Mars répand les bourdes les plus insensées, ainsi que pour le transfèrement du prisonnier d'Exilés à Sainte-Marguerite, dans lequel les populations veulent voir un fils de Gromwell ou le duc de Beaufort, le travail légendaire qui s'est fait. Avec les ministres protestants, on assiste encore mieux à la formation de cette erreur historique. On sait que Saint-Mars, à son arrivée aux îles, a fait installer de nouvelles prisons au bord de la mer; ces prisons touchent les unes aux autres. Dans la première, celle de droite, est enfermé le dernier survivant de la Tour d'en bas (le Masque) ; dans la seconde est M. de Chézut, qu'on remplace en 1689 par Paul Cardel, sieur du Noyer, surnommé le Chanteur, celui dont les chants religieux, se répercutant la nuit dans l'espace avec des vibrations étranges au-dessus de cette mer phosphorescente, épouvantent les pécheurs attardés de Cannes et du golfe Jouan, qui viennent raconter le soir à leurs parents et amis les gémissements et les psalmodies du prisonnier , gémissements interrompus seulement par les coups de la discipline que lui administre ce bon gouverneur M. de Saint-Mars.

Dans la troisième prison se trouve le nommé Valsec , ce pasteur qui a la manie d'écrire sur les plats d'étain et sur ses chemises et de jeter ses œuvres par la fenêtre, au grand désespoir du geôlier, qui menace de mort quiconque se trouve en état de lire ce grimoire. De la constatation de ces faits à l'origine de l'aventure du plat d'argent et du propos de Saint- Mars à un pécheur, la transition est toute naturelle. Or, pour qui connaît la Provence, l'imagination de ses habitants, pour qui sait comment le moindre fait change journellement de nature s'il passe de bouche en bouche ; pour qui veut réfléchir à l'époque de terreur où ces événements se produisaient, il n'y a rien d'étonnant à ce que de pareilles rumeurs se soient propagées. En résumé, c'est dans les récits faits aux îles et en Provence que les historiens peu scrupuleux du dix-huitième siècle se sont amusés à recueillir les lambeaux de l'historiette qu'ils ont colorée à leur fantaisie , de

manière à la présenter d'une façon plus attachante. Mais le premier entre tous ces mystificateurs est sans contredit Voltaire, dont le Siècle de Louis XIV et l'opinion émise à propos du Masque de fer ont servi de point de départ fâcheux à toutes les hypothèses incroyables qu'on a vu surgir depuis lors. Bien souvent même, en relisant les œuvres de ce merveilleux écrivain , de ce pamphlétaire émérite , en regardant la figure grimaçante de ce cruel railleur, je me suis demandé, comme l'historien Bouche , si ce génie incompréhensible n'avait pas souhaité se moquer de ses contemporains en répandant partout cette légende insensée.

Remarquons également le luxe des précautions employées pour la détention de ces malheureux. « Gardez-le avec toutes )' les précautions nécessaires pour que qui que ce soit ne sa-

» che qu'il est entre vos mains J'envoie le nommé Cardel

» pour être détenu toute sa vie Le Roi m'ordonne de vous

» dire de faire en sorte que personne ne sache ce qu'il est

» devenu On ira le prendre à la Bastille à dix heures du

" soir — Tenez la chose si secrète qu'il ne vienne à la con- » naissance de personne quel est cet homme — Cet homme

» (Valsec) ne doit être connu de personne » Certes, voilà

une série'de recommandations autrement sérieuses que celles adressées pour Mattioli, et si j'ai un regret, c'est de ne les avoir pas vues dans l'ouvrage de M. Topin. Elles avaient leur intérêt au point de vue de la comparaison , car elles eussent pu montrer avec cjuelle méfiance on doit prendre pour devise : " Il ne faut pas cju'on sache ce que cet homme sera » devenu. »

Un autre fait curieux à remarquer encore à propos de cette correspondance, c'est la présence bien constatée de Suint- Mars à Paris vers la fin de l'année 1693. Le ministre et le geôlier ont profité de cette rencontre pour s'occuper des prisonniers des îles et régler d'avance toutes les mesures qui les concernent. Or, pour qui veut réfléchir que Saint-Mars est en rapport hiérarchique avec deux autorités distinctes , Louvois et Seignelay, Louvois puis Barbezieux pour les prison-

niers d'Exilés et de Pignerol , Seignelay et Pontchartrain pour les cinq ministres protestants ; que Seignelay ni Pontchartrain n'ont dit mot du de'tenu d'Exilés, Louvois probablement a donc eu seul connaissance de cette dualité d'espèces de prisonniers. Il est même à peu près certain que, Louvois mort, Barbezieux ignorant un secret que son père n'avait pas eu le temps de lui confier à ses derniers moments, intrigué d'ailleurs des dépêches mystérieuses en partie double qu'il recevait du geôlier, s'était décidé à le faire venir à Paris pour apprendre de sa bouche même ce qui ne pouvait se confier au papier.

LX. JEAN-PHILIPPE DE VILLE>fEUVE DE LANGUEDOUE, CADET. Ordre d'entrée, 16 février 1694. — Ordre de sortie...?

La seule pièce que je possède concernant ce jeune homme est relative à son entrée. Elle est adressée de Versailles à Saint-Mars et ainsi conçue : « Ayant, à la supplication des » proches parents de Jean-Phihppe de Villeneuve de Lan- » guedoue , ordonné qu'il seroit conduit aux îles Sainte-Mar- » guérite , afin d'éviter les suites fâcheuses que pourroit avoir » sa vie déréglée, je vous écris cette lettre pour vous dire 5j que mon intention est qu'il y soit reçu et détenu jusqu'à » nouvel ordre , vous avertissant qu'il doit être nourri et en- » tretenu aux frais de sa famille' — » D'après ce que je sais de son camarade , le sieur de Montbéliard , il est probable que ce personnage jouissait d'une liberté relative, qu'il pouvait se promener et porter l'épée. Il n'y avait qu'une seule chose qui lui fût défendue , sortir de l'île , ce qui lui eût été du reste de toute impossibilité.

Quand fut-il rendu à sa famille? Je l'ignore.

LXI. M. DE MONTBÉLIARD , GARDE-MARINE. Ordre d'entrée, 24 avril 1695. — Ordre de sortie...?

Vers la fin d'avril 1695, M. de Saint-Mars recevait de

1 16 février 1694. Depping, t. III, p. 274.

M. de Pontchartrain la nouvelle de l'arrivée aux îles d'un nouveau prisonnier, un cadet de famille également, le sieur de Montbéliard. « La mauvaise conduite de Montbéliard, garde- » marine, contenait la dépêche rovale, m'ayant obligé de le » faire arrêter à la supplication de ses parents, j'ai donné M ordre qu'il soit conduit aux îles de Sainte-Marguerite , et » je vous écris cette lettre pour vous dire que mon intention » est que vous le receviez et qu'il y soit détenu jusqu'à nou-

« vel ordre, et nourri aux dépens de sa famille' » Ce

Montbéliard était un cadet, et, comme son camarade de Languedoue , un fort mauvais sujet, traité, d'ailleurs, assez doucement, c'est-à-dire libre de sortir et de fréquenter la garnison. Mais il paraîtrait que notre jeune homme était d'humeur assez difficile, car, au mois d'octobre suivant, il se prit de querelle avec un soldat de la garnison de la compagnie de Mourand , du régiment de la vieille marine , qu'il tua bel et bien d'un coup d'épée dans le ventre^. Saint-Mars le fit aussitôt enfermer , et prescrivit au sieur de Dampierre , major des îles, de commencer son jugement en attendant les ordres du ministre^. Là s'arrête ce que j'ai pu retrouver de ce détenu. Quelle fut la réponse de Barbezieux? que devint ce cadet? Je n'ai aucune lettre de lui; mais, à en juger par les habitudes du temps , il est plus que probable que notre écervelé en fut quitte pour quelques mois de carcere duro et une admonestation sévère. En l'an de grâce 1695, on était indulgent pour les peccadilles des gens d'épée, et la vie d'un soldat ne comptait guère dans la balance de la justice humaine.

La voilà bien terminée, cette fois, cette histoire des différents prisonniers de Pignerol et des îles. Sans doute elle a été présentée trop rapidement et surtout d'une manière un peu

1 26 avril 1685. Depping, t. II, P. 708.

2 P. 235, V. 1299, Mss. Dépôt de la guerre.

3 10 novembre 1695. P. 221, v. 1300, Mss. Dépôt ^ la guerre.

sèche; mais, avant tout, j'ai souhaité produire des pièces authentiques , renvoyer les incrédules à hi page , au vohnne , être sincère toujours et indiquer franchement le point faible où les renseignements me faisaient défaut. Cette méthode , je la suivrai pour terminer ce travail, et je crois qu'on y prendra un intérêt plus réel , plus profond qu'aux arrangements les plus ingénieux de l'imagination. Elle donnera d'ailleurs une image plus vivante des mœurs de ce temps-là.

Quoi qu'il en soit, ce rapide historique, on le reconnaîtra, a eu le réel avantage de débarrasser le récit d'une série de personnages inutiles, de prouver qu'il y avait loin des soixante prisonniers de M. de Saint -Mars aux quatre ou cinq des autres historiens, de présenter une idée exacte de la manière de procéder habituelle à cette époque pour l'incarcération des prisonniers d'Etat, et de la valeur réelle qu'on doit attacher à ces détentions arbitraires. Il a produit l'incontestable résultat de démontrer que, parmi les prisonniers que j'ai passés en revue , il n'en existait aucun dont la figure méritât assez d'intérêt pour faire comprendre la présence continuelle de Saint-Mars et les précautions ministérielles , et dont l'incarcération cadrât comme temps avec les exigences réclamées par les données du problème. Dans l'exposé des aventures de ces différents personnages , tout est simple au contraire , clair, nettement défini , tout se présente sans ambiguïté à l'esprit, du moins je le suppose. Maintenant, au contraire, on assistera sans discontinuité à une série de faits curieux , inconnus, de mesures identiques, de procédés particuliers, qui, sans avoir rien de merveilleux, n'en sont j)as moins destinés à prouver que c'est dans cet ordre d'idées , sur cette piste nouvelle , qu'il fallait chercher la solution de ce problème étrange qu'ont légué la légende et M. de Voltaire.

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