II
a que nous perdons plus à ne point voir vos jolies inven- « tiens, que vous ne ferez à voir des accommodemens « fort naturels et grossiers... » S'il y a quelque chose de plus touchant que la demande un peu gauche du vieux soldat, c'est à coup sûr le tour ingénieux et tendre que prend ce refus tout féminin pour lui en dissimuler la gaucherie.
Il ne faut pas croire toutefois que les quatre-vingtdeux lettres d'Agnès au chevalier de Sévigné, dont notre manuscrit contient la copie, reflètent trop souvent ces nuances délicates d'un esprit qui, sans le savoir, rencontrerait à Port-Royal les inspirations de l'hôtel de Rambouillet* La plupart sont remplies d'une piété aussi grave qu'elle est affectueuse, et souvent la maladie et la mort sy)paraissent entre les deux vieillards sans qu'aucun d'eux sourcille à cet aspect. « Vous seroit-il Men venu dana « Tesprit, mon bon frère, que le silence que j'ay gardé « & vostre esgard, depuis que Dieu vous tient en sa main « pour vous purifier par une fâcheuse maladie, auroit . te esté une marque que j'oublie ce que je vous dois en sa « présence ? Non, certes, vous avez trop de justice et de « bonté pour donner lieu à une pensée qui seroit si désa- (( ventageusç à la reconnoisssmce et à la charité que Dieu « n^e donné pour vous. Je luy ay donc demandé durant « plusieurs jours qu'il vous disposast à une sainte n^ort. (c Mais il vous a rappelle à la vie;.. Vivez^donc, ncion bon « iprère, de la vie des saints, puisqu'il n.'a pas voulu que (c vous mourussiez de la mort des justes ^ »
' Ailleurs c'est le chevalier qui envoie son testament à Port.RoyaL. et Agnès lui répond^: «Nous avons reçu,
* F» 2, lettre iv, du S mai 1664.
2 F» 23; \o, lettre lv, de décembre 1670.
• CHAP. VI, SKCT* I, ART. 1H> g I. 32?
« mon très cher frère, le saint dépost qa il vous a pieu (( nous confier. Il nous a attendrie d'abort; mais il faut « plustost louer Dieu qui vous fait agir si chrestienne- « ment^ » Ou bien c'est Agnès elle-même, qui, toujours valétudins4re et lassé de souffrir, écrit de son lit le 6 fé-» vrler 1671^: «J'avoue, mon très cher frère, que j'au- « rois esté plus heureusie fei j'avoiâ achevé ma course.. i « Car encore que je confessé que tout ce que j'ay fait « jUsques à présent ne mérite que confusion devant Dieu^ « néantmoins Je croy que la mort acceptée de bon cœur « C9mme la fin des péchés est plus capable de satisfaire tt à Dieu que tout ce que nous pouvons faire en ce a Inonde... Jen'ay point esté à la messe depuis le jour « de sainte Geneviefve, et par concéqueiit je n'ay bougé « du lict^ ce qui me fait croire que nous serons encore « quelque temps sans nous voir, que devant Dieu. » — Ils ne se revirent plus en effet que devant Dieu. Quinze jours plus tard, la sainte femme était allée en recevoir sa récompense^.
ARTICLE tlt.
Lacuwe Hans ta correspondance de la Mère Agnès.
S I. La Mère' Âgn^ et sa ramille.
Des différents points de vue sous lesquels notre collection permet d'envisaget Texistlence de la Mère Agnès, nous voudKobs pouvoir rapprocheBCelui qui nous rtvélersfit ses relations dé famille. Malheureusement sa correspondance avec les siens n'a point été recueillie dans le manuscrit de ses lettres; et nos layettes ne contiennent
1 F» 25, v», lettre Lt.
2 Le 19 février 1671.* (Mém, de la M, Angétique, t m, p. 222.)
S28 LES REUGIECSES DE LA FAMp.LE ARNAULD.
de sa main quune exhortation à Luzancy malade, et des regrets de ne le pouvoir visiter, puisque, lui dit-elle ^ « vous estes à présent dans une closture encore plus es- « troite que la nostre, vostre lict estant vostre monastère « dont vous ne pourrez de longtems sortir sans violer « Tordre de Dieu...; mais dont aussy vous sortirez tout <( renouvelle... » A défaut des lettres, sans doute dispersées, d'Agnès à sa famille, il n'est pas une seule des correspondances reproduites par notre manuscrit dans laquelle n'éclate à tout instant la sainte et profonde affection qui l'unit avec ceux que la nature et le Christ ont fait doublement ses proches. « Je n'ay osé vous rien respondre, « écrit-elle à l'une des sœurs du désert^, sur le sujet du « voyage qu'on dit que je feray tous les ans à Port-Royal. « Vous ne devez point douter que je ne le désire extrêc mement ; mais je n'y auserois penser eu esgardàl'acca- « blement où fut nostre mère [Angélique] l'année passée, (( car j'en ay les larmes aux yeux quand on me le raconte. « Néantmoins il y auroit une grande différence, qui seroit « la présence de M. Singlin qui luy manquoit, et qui a « un pouvoir admirable de la mettre en repos. »
Dans l'une des lettres si pleines d'abandon et d'enjouement qu'aux jours heureux Agnès adressait à madame d' Aumont, c'est par une piquante anecdote que se révèle la sollicitude dont elle était l'objet de la part d'Angélique : «Je crains fort, dit Agnès, la petitte vérole « [qtii sévit à Port-Royal] pour la petitte GuiUart [Ma- « riè^?] qui est jolie, car cette malicieuse maladie s'at-
1 Le 9 mai 1663.
2 Yo 7j^ yo^ letire cxxxvi, à la sœur Dorotiiée Leeomte, religieuse de 1626 nu 1" novembre 1674. Voir NécroL de P, /?., p. AU.
5 Cf. NécroL de P, R., p. 350.
« taque plustost à celles-là pour leur imprimer sa défi- « guration. J'ay eu autrefois ce mal à la cellule de u Sainte-Thérèze, audessus de Saint-Bernard, et la mère « Angélique, qui ne Tavoit point encore eue, et qui la « craignoit extresmement, me venoit voir par la fenestre « du grenier ^ » , Dans la correspondance adressée à madame de Foix,
* F» 38, lettre lxxxi. — Cf. M. Sainte-BeuTC, PorURoyai, 1. 1, p. 194, et une lettre de la mère Angélique du 14 mai 1649 (Lettres, 1. 1, p. 423).— La charité de la mère Angélique avait bravé cependant de plus grands périls; mais cette légère faiblesse d'une grande àme pouvait tenir à la première éducation, conmie le ferait croire ce passage d'une lettre de Tabbé de Feuquières, qui venait d'être atteint de la petite vérole en 1649 : « Mon oncle me <c mène jusqu'à Louvres. C'est la seule maison où je peux aller en liberté; « car à Pomponne, quoyqu'ils ne prétendent guère en beauté, ils sont bien <x aises que je n'y aille pas... » (M. Et. Gallois, Leit, inéd, des Feuquiéresj 1. 1, p. 391.) Ces traces d'une première éducation trop mondaine disparurent bientôt devant les austères enseignements du cloître. La mère Angélique voulut y soigner cette cruelle maladie, en fut atteinte et faillit en perdre la vue. (Mém, de la M. Angélique, i, i, p. 199. — Cf. p. 518.) Depuis lors elle brava toutes les maladies pour elle-même, et ne les évita que pour sa communauté ; et encore, pour ceci, encourut-elle le blâme de Saint-Cyran, a qui <!( lui témoigna même un jour qu'il ne lui auroit pas conseillé de quitter la « maison [de Port-Royal] des Champs [en 1626] pour venir s'établir dans a la ville [à Port-Rôyal de Paris] si elles eussent été dès lors sous sa « conduite ; et comme elle lui eut répondu : Mon pére^ nous étions queU a quefois très malades, et il n'y eh avoit pas de reste pour assister les « autres^ ni même pour aller au chœur* Il lui répliqua : Tant mieiix. Ne a vaut-il pas autant servir Dieu dans Cinfirmerie, quand il le veut, que <i dans l'église? Il n'y a point de prières plus agréables que celles qui se « font dans les souffrances, » (Mém, de Lancelot, t. ii, p. 317 ; Mém, de la M» Angélique, t ii, p* 2.) Il est vrai que la mère Angélique auretit pu trouver de quoi modifier, dans le sens de ses premières impressions, les rudes paroles de Saint-Cyran d'après l'exemple même de celui-ci : « Car a M. de Saint-Cyran lui-même, ayant fait depuis sa prison un voyage à (X Port-Royal-des-Champs avec M. son neveu [Barcos], et s'y étant trouvé a incommodé, il en partit dès le lendemain, ne jugeant point que cet air a lui fût propre, e( croyant être obligé de ménageV ce qui lui pourvoit a rester de vie et de sanlé pour achever, si Dieu le voiiloit, ce qu'il avoit a commencé pour le service de l'Église. » (Ibid,, p. 318.) - >
330 I^S RELIGIEUSES DE tk FAMILLE AKNAULD.
du sein de la persécution, voici comment se peint à son tour Taffectueuse et profonde vénération d'Agnès pour sa sœur, qui vient d^expirer dans ses bras à Port-Royal de Paris : « Il faut donc, ma très chère mère, vous trait- « ter dans la dernière confiance en vous envoyant tout « ce que vous désirez de nostre chère mère, sçavoir du « sang de son cœur, et une petite croix faîtte de celle « qu'elle portoit sur son habit, qui est le présent qui est « parfaitement bien receu, et à quoy on peut moins « trouver à redire parceque p'est un objet de dévotiqu. u n y en a qui les font enchâsser dans des croix d'or, « d'argent et de cristal. [Je vous envoyé en mesme temps] (( pour vos filles, de son voile et quelques images qui ont <f touché à son cœur ^ »
Et puis lorsque les années ont un peu calmé cette idolâtrie de la douleur, ce ne sqnt plus les restes mortels de la sainte, mais ce sont ses vertus qui deviennent l'objet d'un culte touchant. Agnès écrit au chevalier do Se vigne lorsqu'il veut se fixer dans le désert^: « Vous n'avez point d'autre intention que de vous tirer
« à l'escart pour suivre l'exemple de Jésus-Christ
« en y joignant la mémojbte d'une âme que vous croyez {i transfigvfrée en Dieu, et de laquelle il a dit, comme la « confience en sa miséricorde nous donne sujet de le (t croire : C'est îcy ma fille bien aymée en laquelle fatf <( pnt man bon^^laisir; eêcautez^la..., .C'est ce que vous « faittes en vous souvenant sans cesse de ce qu'elle vous « 9. dit. Pemandez à Diw, je vous supplie^ que sa voix
* F^'lCO, vo, leUre cGLVJ,.du 14 septembre' 4664 . — La mère Angélique avati prévu et déren^uVçitc canonisatl^A auticlpée. (Mém, de la M. Angé^ liqucy t. II, p.-360.)î^ •*'■.,•
2 Fo 1, lettre I, en t663. •
CHAP. YI^ 8SGT. 1, ART. lU^ § H. - 931
« se fasse entendre tousjours parmy nous, et. . . nous res- « veille de nostre assoupissement. Vous faittes peut-estre « selon son intention en reoherehant [ Port-Roy al-des-^ « Champs] ce lieu qu^elle a tant aymé que nous en es- (( tions jalouses. Mais Dieu nous a consolées dans nostre « affliction de sa perte, d'avoir voulu qu'elle ait fmy sa « vie avec nous; ce qui rend les deux maisons esgales, « sinon que Dieu préférera celle qui possédera d'aven- « tage l'esprit de nostre sainte mère, à laquelle je donne « hardiment le tiltre de sainte, parceque c'est à vous c( seul, mon bon frère, à qui je parle. »
J II. Stoïcisme de la Mère Agnès.
Nos citations n'auraient point de terme si nous voulions ainsi recueillir tous les témoignages d.e la tendresse d'Agnès pour chacun des membres de sa famille dont notre manuscrit rappelle le souvenir. — Mais dans les lettres que nous avons choisies, il est un des caractères de âBtte tendresse qui ne ressort pas suffisamment ; celui du stoïcisme chrétien de la femme forte au milieu de la douleur. Il se dessine mieux dans un billet écrit à madame d'Aumont au moment où venait d'expirer Taînée de toute la famille Amauld, cette veuve infortunée qui dans le monde avait porté le nom de Le Maistre et dans le cloître celui de Catherine de Saint-Jean : «Nos- « tre chère sœur a donné charge à monsieur [le docteur] « Arriauld de vous assurer qu'elle mouroit vostre très <c humble servante, et dans la reconnoissance de tous « les biens que vous aviez faits à la maison et (|ue vous y « faittes tous les jours. Monsieur Amauld e^crit cçU à (( M. Singlin. Je n'ose vous aller voir, ma chère sœur.
332 LES BEUGIEDSES DE LA FAMILLE AENAULD.
a de peur de vous attendrir vous-mesme plustost que a moy qui suis moins sencible. Je ne me trouve point tt mal, sinon que je suis un peu effrayée et estonnée tt d'entendre la voix de Dieu qui nous parle en ces oca casions ^ »
Il ne faudrait pas cependant que l'humilité d'Agnès fit croire chez elle à un stoïcisme trop facile. Son insensibilité prétendue n'était qu'un rare courage, dominant du haut de la croix tous les mouvements de la nature humaine. On l'avait bien vu lorsqu'une dernière et cruelle maladie était venue frapper à ses côtés la sœur Catherine de Sainte-Félicité [28 février 1641]. — C'était le nom qu'avait pris sa mère. — Au milieu de la nuit, toute la communauté avait été appelée pour assister à l'agonie de la sœur Catheri^ne K Mais l'agonie se prolongeait, et l'heure était venue d'assister aux matines. Agnès, comme abbesse, s'y rendit à la tête de sa congrégation. Seulement elle pria celles qui veillaient de frapper contre la voûte boisée du chœur, au dessus duquel gisait la moribonde, pour prévenir lorsque approcherait l'instant fatal. Bientôt le signal retentit. — Agnès sortit seule, et avant la fin de l'oifice elle était rentrée. — La communauté croysut à une fausse alarme, et y crut bien plus encore lorsqu'elle entendit l' abbesse réciter tout haut, comme à l'ordinaire, l'oraison dominicale. Mais après avoir prononcé ces paroles : Que votre volonté soit faite^ soudain l'abbesse se tut, et la fille éclata en sanglots 5.
1 Fo 41. lettre ic, fin de janvier 1644*
2 Relation de S' Françoise de Sainte-Agathe de Sainte-Marthe. (Mém. de M. Angélique, t. ni, p. 334*)
^ md.
GHAP. YI5 SEGT. IL 3SS
SECTION II
AlfGÉUQUE DE SAINT-JEANj FILLE D'ARNAULD D'ANDILLY.
Angélique de Saint-Jean a beaucoup plus et même beaucoup mieux écrit qu'aucune des femmes de sa famille ^ Ses ouvrages sont presque tous connus du public; mais ses lettres ont été moins nombreuses ou plutôt moins bien conservées que celles de ses deux tantes. ^
1 « M. Nicole estime qu^elle avoit plus d*esprit même que M. Arnauld, < très exacte à ses devdrs, très sainte, mais naturellement un peu scienûc fique, et qui n^aimoit pas à être contredite. > (Racine, l^ra^. sur P. IL^ QEuv., t. lY, p. 298.) c M. de Pompone demandoit un jour à M. Nicole : c Tout de bon^ croyez-vous que ma sœur ait autant ttesprit que madame « Duplessis Guénegaud?M, Nicole traita d*un grand mépris une pareille c question. » (Ibid., p. 299.) « Madame de Longue ville ne Taimoit pas« et c pourtant convenoit de toutes ses bonnes qualités. Elle avoit plus de goût c pour la mère Du Fargis, qui sayoit beaucoup mieux vivre.» {Ibid,, p. 298.) Tout en admirant la mère Angélique de Saint-Jean, nous avons déji!i Tait et nous faisons de nouveau une restriction. Elle est bien loin, à notre avis, de posséder Tesprit de charité à un degré aussi éminent que ses deux tantes, la première Angélique et la mère Agnès. Sa fermeté est presque toujours voisine de la rébellion et de Pentètement Avec une nuance de plus, cette fermeté deviendrait chez elle ce qu*elle est devenue chez quelques-unes de ses compagnes, de Taigreur, de Temportement et presque de la haine ; ses Relations ne s^éloignent pas assez du ton qui règne, par exemple, dans celles de la sœur Geneviève de Tlncarnation Pineau (sur la singulière vocation de cette fille voir Mém. de la Af. Angélique, t. ïi, p. 323), ton que peut Taire excuser, mais non approuver, la position difficile dans laquelle se trouvaient ces filles. (Voir Hist. des Persécut.^ p. 325-442.) Quelle différence entre ces violents factums et la relation si calme et si touchante où la pauvre Thérèse raconte que sa tante, la mère Agnès, la laissa libre de signer, sans vouloir même Tinfluenoer par un avisi (Act., lett,, relat,, t i, n» iv, p. 29-65.)
2 Voir cependant Le Clerc, Vies édif, de P. R., 1 1, p. 256-321, et t iv, passim ; ainsi que la plupart des recueils et hisioires relatifs à Port-Royal, où ces lettres sont citées ; comme Ife Râewil in-12, p. 377, 386, 523 ; Hist. des Persécuta, p. 51, 108, 237, 270 ; Actes ^ lett., relata, n" i, p. 49, n" v, p. dOy 26, 33, 46, relation de la captivité, etc.; ibid.^ n^vi, lettres de la mère Angélique de Saiût-Jean à M. Arnauld, etc., et 1. 11^ n" xii, p. 51.
BIk LES REUGIEUSES HE LA FAMILLE ABMAULD.
Il ne s'en trouve que fort peu de publiées, et notre dépôt n'en renferme que dix-huit inédites. — Celles de la première Angélique qui nous sont parvenues donnent une idée complète des relations de celle-ci avec des étrangers, avec ses amis, avec ses proches. — Celles de la mère Agnès ne sont adressées qu'à ses compagnes ou à des personnes amies. — Les lettres d'Angélique de Saint-Jean se rapportent presque exclusivement à sa famille. Dans celles qui sont imprimées, il n'est guère question que de Sacy et du grand Arnauld.Dâns les nôtres, qu'elle adresse presque toutes à d' Andilly , son père, ell^ se montre surtout préoccupée de lui, des petits-enfants du solitaire et de Luzancy. — Cç sentiment est d'ailleurs celui auquel s'abs^ndonne le plus volontiers cette fille de Robert, môme dans ses autres écrits, où les intérêts, les périls, les catastrophes de Port-Royal sont un thème que reviennent presque toujours dominer les réminiscences du foyer domestique. Ces réminiscences, il est vrai, s'absorbent tout en Dieu; mais peut-ôt^e, devant Dieu même, Çtvaientelles quelque chose d'excessif ^
ÀRTiaE I",
Angélique de Saint-Jean et son père.
Nous aurions grand regret toutefois à ce qu'Angélique se fût moins préoccupée de sa famille, car l'histoire y perdrait de curieux renseignements sur les persécutions de Port-Royal, et notre dépôt des lettres comme celle-ci : « Je ne scay [mon père] si vous vous persuaderez faci-
1 Voir comment» & ce sujet, Angélique de Saint-Jean avotu sou ùnper^ fection et ê'gn coofesu ; Menu deéa 3t Angélique, 1. 1, p. 52.
'GHAP. Yl, 8fiCT. Uf AlTt h ZK
« lepent à quel point je ressens mon bopheor, parceque a J9 doute si vous avez bien creu combien il m'a falu don* « ner à Dieu depuis plus de deux ans [la lettre est datée « du 1** mars 1ÔQ8] pour me priver de la consolation que «je reçois aujourd'huy en me donnant Thonneur de vous « escrire, et qui est une suitte de celle qu'il vous a pieu K enfin de me donner après un si long silence [dont le H motif ou le prétexte était la persécution de 16Q&-1ÔÔ8]. « J'ay creu revivre quand j'ay veu vostre billet; car il a sembloit que jusques4à nous fussions au rang des « morts de ne recevoir aucunes marques de vostre sou- « venir, et vous ne pouriez pas vous imaginer de com* (I bien«les années m'en ont paru plus longues. ^-11 n'y u avoit pas jusques à cette parfaitte amie que Dieu nous a « ostée ^ qui ne le ressentit comme moy, quoy qu'elle eût « incomparablement plus de vertu. Et encore ce m'estoit « un soulagement de m'en pouvoir consoler avec elle. c( Mais je pense que Dieu a eu pitié de moy à présent « que je ne l'aurois plus, puisqu'il vous a donné sitost n après sa mort la volonté et l'occasion de nous consoler « d'une si grande perte, et de toutes les autres afflictions (( de nostre estât dont vous nous parlez d'une manière si « avantageuse 2, qu'il ne faut qu'estre pleinement perce suadées, comme nous le sommes, de toutes ces grandes c( véritez pour n'avoir nulle impatience d'en sortir et ce nulle appréhension de tout ce que les hommes pou- « Toient encore y adjouster de rigueur ; puisque la mec( sure de nos souJTrances sera la mesure de la grâce et
1 Sœur Anne.de Sainte-Eugénie de Boulogne, dite dans le monde madttme de Saint-Ange, morte le 13 décembre 1667.
2 Voir ]q lettre écrite par d'Aqdilly à sa lille le 23 jaujvier 1668, Le Clerc, Vîes édif,, 1. 1, p. 358.
356 LES BEUGIECSES DE LA FAMILLE ABNAULD.
« de la gloire qu'il plaira à Dieu de nous donner pour (( récompence de ce que nous aurons enduré pour sa vé- « rite et la justice. Ainsy tout ce que je puis vous dire « pour nouvelles de ce désert est que, par la miséricorde « de Dieu, personne ne s'y ennuyé et que s'il y faut estre ({ quarante ans avant que d'arriver à la terre de pro- « messe, j'espère qu'ils nous seront comme quarante « jours, pourveu que Dieu continue par sa miséricorde (f à nous nourrir du pain du ciel qui est la consolation « de sa grâce, et la paix de la conscience qui adoucit « toutes les amertumes de la vie et mesme celles de la « mort; comme nous l'avons veu en celles d'entre nous « qui sont parties avec ce viatique qu'il ne dépend point a de la puissance des hommes de leur ester ou de leur « donner. — Je ne vous diray rien de particulier de celle « [de M"** de Saint-Ange] qui nous a le plus touchées. Vous u pouvez en avoir desjà appris quelque chose; et s' il n'y a « rien de plus vray que cette parole si commune que la « mort est semblable à la vie, il vous est plus facile qu' à un a autre de juger combien sa mort devoit estre heureuse, « parceque vous avez mieux connu combien sa vie avoit « esté sainte. J'avois bien eu une pensée sur ce sujet que « je pense que je dois vpus dire, qui est qu'il me semble « que vous qui faittes proffession de rendre encore des « devoirs aux ombres mesme de l'amitié, vous devriez bien « quelque chose à une amitié si solide, si parfaitte et si « persévérante; et peut-estre que vous le devriez aussy à (( la charité et à l'édification des personnes qui seroient ({ animées par les exemples d'une vie aussy édifiante que « l'a esté ceÛe de cette personne dans toutes sortes decon- « ditions. Ce sçroit de faire une relation fidelle et exacte (( de tout ce que vous avez connu d'elle, ou que vous en
CHAP. \I, SECT. n, ART. I. 337
a avez appris des autres ou dans ses entretiens, de sacon-
(( duitte et de tout ce qui luy estoit arrivé avant vostre con-
« noissance. Quand vous auriez fait tout ce que vous sça-
« vez, nous vous fournirions peut-estre bien des mémoires
« pour achever une histoire complète ; mais quand vous
n refuseriez le reste de cette proposition, au moins je me
« promets tout-à-fait que vous donnerez de bon cœur à ce
(f que je vous ay demandé d'abord, tout le temps que vous
« auriez bien voulu mettre à vous entretenir avec cet autre
(( vous-mesmCj si depuis quatre ans vous aviez esté dans
« la mesme liberté qu'autrefois de venir répandre vostre
« cœur dans le sien, où l'on trouvoit tousjours une source
« de douceur qui ne s'épuisoit jamais quoy qu'elle se
(( communicast à tout le monde. H est certain que je
« m'estime trop heureuse de ce qu'il a pieu à Dieu me
<( faire la grâce de luy rendre quelque assistance. Je luy
« devois incomparablement plus que tout ce que j'eusse
a pu faire pour son service; et mesme j'estois obligée de
« tenir en cette rencontre la place de tant de personnes
« qui auroient souhaitté de luy pouvoir rendre tous les
« devoirs que la piété et l'amitié demande de ceux qui
c( ont eu une union toute sainte durant la vie. L'ordre de
c( Dieu et l'injustice des hommes l'a privée de cette con-
(( solation ; mais, en récompence, il luy en a donné tant
d'autres dans la veue de l'éternité bienheureuse où il
« alloit la faire entrer, qu'il a esté vray d'elle que la mort
a ne luy a paru qu'un passage fort doux de la prison à
c( la liberté, et du péril à l'assurance; en sorte C[u'elle
« n'a fait paroistre que de la joye où les autres n'ont
« que de la crainte. La communauté a fort ressenty cette
c( perte, et avec raison, car elle estoit l'exemple de tou-
« tes et en toutes choses. Mais surtout la mère Agnès y
338 LES BEiibAOSfis HE ta paIUlei mnauld.
« a perdu la plos grande dottceur de sa Tie ; car, elle qui « agit sans cesse et qui ne parle que pour l'utilité et le (I senrice des autres, n'avoit proprement à se délasser tt que le temps qu'elle s'entretenoit avec tna sœur Anne- « Eugénie [de Saint-Ange] qu'on alloit quérir quand elle Il avoit besoin de se reposer et de se délasser un peu. Gependant elle a porté cette âfiUction comme toutes les au< « tres^ c'est àdire dans l'égalité d'esprit, la soustnission et « la paix qui paroist en elle comme une disposition im- « muable dans toutes sortes d'événemens. — Le monde a besoin de ces exemples, et je ne doute pas que ce ne soit « une des raisons pour lesquelles il [le Ciel] nous la con- « serve. Ce n'est pas sans mille appréhensions que nous a avons eu sans cesse depuis qu'elle est icy ; mais enfin il a s'est tousjours laissé fléchir aut prières qu'on luy a <( fâittes, et quoyqu'elle soit fort éloignée d'avoir autant « de santé qu'il plaist à Dieu de nous en conserver, et au- « tant de jeunesse si l'on en juge par la vigueur et non par «les années, néantmoins elle est incomparablemetit « mieux que nous n'aurions ozé l'espérer de la revoir ja- « mais, et elle s^t presque comme elle faisoit auparavant^ « sinon qu'on la ménage un peu plus pour ne pas tant traa vailler de suitte ^ — Elle a eu pour sa part une joye seha sible de vostre billet, et nos mères et mes sœurs aussy; d car cela fait renaistre le primtemps dans l'hiver ^ et je « croy que si vos plants avoient esté capables d*y prendre f( part, tous vos arbres auroient fleury avant la saison en (t voyant le caracthëre d'une main qui leur est si connue
1 On ménageait tellement la inère Agnès que durant la maladie de cette bonne sœui' Anne-Etigënie, qui aToit tbit en sahté sa tonsolaUoD, on ne lui permit pu de la T6ir. (Le Clerc, Vieê ééif,, t. ii, p. à9t.) Les médecins craignaient alors pour Agnès la contagion, comme jadis la première Angélique Tavait crainte pour elle-même.
CHAP. yh SECT. n, ART. î; Ht
. « dt à qui ils sont si redevables. Que seroitrce dotic si un (( vent favorable nous alloit jetter dans le Port après que « de si longues années ont lassé toutes nos esj)érarices n sans diminuer nos désirs. Je sçay que tout est possible « à Dieu; mais je né m'entretiens que le moins que je <( puis dans ces pensées, de peur d*y trouver au lieu de « la consolation que j'y chercherois, de Tennuy qui ëeroit « fort à craindre en Testât où sont les choses qui ne sont « pas peut-estre pour finit sitost? — J'ay bien de la joye « que le petit vous donne du divertissement et de la sa-
■ « tisfaction ^ On nous en dit des choses surprenantes^ « Dieu veuille joindre la grâce à la nature pour en faii^ « quelque chose digne de l'éternité ; sàhs cela tout le « reste ne seroit rien et c'est aussy sans doute le premier « de vos soins de luy inspirer de bonne heure la piété « encore plus que l'amour des sciences. On dît àussy « que les autres sont bien faits ^ et qu'ils promettent w tous (Quelque chose de bon. Dieu nous fasse la grâce
' h que vos enfans fassent un jour Vostre couronne. Je ne c( doute pas que vous ne le luy demandiez et je vous en « supplié très humblement. )>
Nous avons cru devoir citer en entier cette longue lettre, non seulement parcequ* Angélique s'y révèle, mais pàrcequ'en nous y t-amenant sur différents épisodes de la biographie de son père et de sa tante Agnès elle conclut celui qui concerne madame de Saint-Ange. Cette dame, on se le rappelle, était l'incomparable amie que
1 Nicolas-SimoD, fils aine du marquis de Pomponnek VoU* la letfre du 13 janvier 1668, Led^rc, Viei édif., 1. 1, p. 358.
2 Outre Nicolas-Simon, d'Andilly avait alors près de lui Anioine-JosepRi • ]^us taM cheralier de Malte» MaHe-Bmmanuelle, qui inourut sans être
mariéerêt Gharlo^, dont nous aUoiis bientôt parlen (Gf^ Mém^ de Jfabhé , Amavdd, part, m, p. 403,J
StO USS REU6IEU8B8 DE LA FAIOLLE ARNACID.
d' Andilly avait associée dans le monde^ àses plus grandes ambitions et à ses affections les plus intimes, en lui confiant l'une de ses filles à élever- et ses projets sur l'éducation de Louis XIV à faire réussir. C'était elle, on se le rappelle encore, qu'il avait ensuite associée à sa retraite et à ses persécutions dans le désfert '. — Et voici qu'elle expire au milieu de la solitude du cloître, sans un souvenir de celui qu'elle y a suivi. — A ce moment, il est vrai, la persécution fournissait un prétexte au silence de d' Andilly envers cet autre lui-^même *,- mais le fils de madame de Saint-Ange sut bien faire parvenir un dernier adieu à sa mère sur le lit de mort ^, et la sainte femme elle-même sut bien envoyer un dernier souvenir à d' Andilly^. — Elle n'en reçut donc aucun de celui-ci ; et cepen-
1 Voir plus haut, t i. p. 17 et 317.
2 Le Clerc, Vies édif,, t. ii, p. 409.
^ Ibid,^ p. 408-411 ; Mém. de Laneelot, 1 1, p. 325. —Madame de Saint- Ange fat une des seixe religieuses arrachées de Port-Royal, en 1664, sous les yeux de d*AndU]y. (Interrogatoire dans VHiaU des Persécuta p. 123.) c M. de Luines [en réparant Port-Royal-des-Champs en 1652] s'opiniùtra, c sans savoir pourquoi, à vouloir qu'il y eût soixante et douze cellules ; et c pour cela il fit abattre exprès des logemens bien commodes que M. d'An- « dilly et madame de Saiot-Ange avoieot fait accommoder pour eux au c bout du vieux dortoir, avant que les religieuses y vinssent. » (Mém, de la M, Angélique, t, i, p. 252 ; et plus haut, 1. 1, p. 197.)
* « Port-Royal fut, pendant trois ans et demi, tenu investi. » (Mém. de la M. Angélique, t m, p. 523. — Cf. Œuvres du docU Amauld, hîsL du Formulaire, t xxv, p. 165 ; Menu de Fontaine^ t. ii, p. 30 ; Actes, letU, relat,, t. ii, n. xii, Journaux de 1665 à 1669.)
^ « Dieu permit que l'on reçût... nonobstant la vigilance de nos gardes, c une lettre que M. d'Espinoi, son second fils, lui écrivoit pour lui deman« « der sa dernière bénédiction. » (Le Clerc, Vies édif,, t. ii, p. 433.)
^ /M., p. 431. — Le médedn à qui elle confia son message était le seul solitaire à qui Port-Roy«l ne fût pas interdit, M. Hamon, Tun des grands amis de d'AndilIy.^c Lorsque les religieuses étoient renfermées au c Port-Royal de Paris [ou des Champs?] elles trouvoient moyen de faire c tenir tous le» jours de leurs nouvelles à M. Arnauld, «t. d'en recevoir. * (Racine, Fragm. sur P. R., OEuv., U vi, p. 300.) •
dant sa maladie fut longue'. Aussi, soit espérance d'une vie meilleure, soit dégoût de celle-ci, lorsque le mal augmenta ne laissant plus d'espoir, et qu'une de ses compagnes lui dit en s' approchant d'elle : « Hélas! ma sœur, « cest donc toujours de pis en pis; » elle la regarda en souriant, et lui dit dans sa douceur : « Toujours de mieux « en mieux K »
Après sa mort' du moins, d'Andilly, dont les affections avaient tant de forfanterie, aurait pu, comme le lui demandait sa fille, cultiver l'ombre de l'amitié dont il avait négligé la réalité. On lui offrait tous les matériaux d'un éloge dont on ne lui demandait guère que la rédaction, et cela avec une insistance touchante, au nom de ses plus chers souvenirs. Il esquissa rapidement cinq pages *, où il parle beaucoup de lui-même ; et sa fille Angélique fut obligée d'en ajouter trente autres ^ pour suppléer au laconisme paternel sur une amitié désormais inutile.
La seule excuse de celui-ci, s'il pouvait être excusé, serait la passion tout absorbante avec laquelle alors il s'appliquait à l'éducation de ses petits-enfants. — Aussi avec quel soin Angélique ne l' entretient-elle pas de ses
* De septembre à décembre i 667. f Leclerc, Vies édif.^ t. n, p. 425 et 435.)
2 Jbid,, p. 429.
^ La mère Angélique de Saîut-Jeaa (Le Clerc, Vies édif,^ t. ii, p. 484) prétend que Tarchevêque de Paris laissa expirer madame de Saint- Ange sans le secours -des sacrements. Nous ne savons trop comment accorder celte assertion avec celle de Racine: « M* de Sainte^Maitiie [ durant la « persécution] sautoit par dessus les murs, pour aller porter la communion « atfx religieuses malades, et cela de Tavis de M. d^Aleth ; en sorte qu'il c rCen est pas morte une sans sacremens, > (Fragm» sur P* 7{., OEuT., t. Ti, p. 299.)
* Leclerc, Vies édif,^ t. ii, p. 400-405.
* Ibid., p. 406-^35.
chers pupilles : « Ce 29 juillet 1669. — Je viens de me « tant réjouir en Rolande de la venue du petit ambassai deur ^ qu'à peine auray-je le temps de vous en pouvoir « aussy congratuler, ces enfans estant plus à vous en « quelque sorte qu'à ceux qui les mettent au monde, « puisqu'ils recevront plus de vous s'ils profitent du soin c( que vous prenez de les conserver dans une plus sainte (( vie qui est celle de la grâce, dont la perte est si facile u quand on néglige leur éducation. Ils auroient besoin, « aussy bien que nous, que Dieu vous conservast en- H core longtemps pour leur rendre utile la peine que « vous prenez présentement. J'espère qu'il le fera, et je « l'en supplie de tout mon cœur; et vous aussy d'y con- « tribuer, 3'il vous plaist, en ménageant vos forces et çn c( ne vous attachant point trop à vostre travail ; car tous u ceux qui vous voyent admirent l'activité et l'assiduité <( avec laquelle vous vous y appliquez tout de mesme que « vous pouviez le faire il y a dix ans. »
}l était une autre prière que dans son cœur la pauvre Angélique adressait à Dieu tout aussi fervente ; c'était celle de revoir son père. Elle et Port-Royal se trouvaient pon moins délaissés par l'exclusif vieillard qu'au temps de madame de Saint- Ange et de la persécution. Elle s'en plaint dans une lettt'e où elle évoque de la manière la plus touchante ceux des souvenirs du désert qui peuvent combattre avec le plus d'avantage les entraînements de Pomponne... « Il est bien aisé de juger u si les aonièes ne semblent pas fort longues quand il en « faut attendre la révolution toute entière pour avoir
1 ChaiW#enri, depuis abbé de Pomponne. V(4f Mfm <k PaeMU de$ Jn$eript,f t xxyii, p« 254*
fiHAP. YI^ S£GT. 11^ ART. I. 3{^3
ji « rhopneur et la satisfaction de vous voir. J'avoue que î « ce qui est rare frappe plus les sens ; néantmoins, en I « cette matière, rien n*est meilleur que ce qui est le plus \ « ordinaire. C'est pourquoy j'ay pitié de moy-mesme de
; <i ce que je me sens si ravie cj' espérer de vous voir bien-
^ (( tost, estant une marque que ce bonheur suit une longue
;• « privation. Et pleut à Dieu qu'il la dust finir ! N'estes-
« vous pas préparé à ne plus connoistre nostre maison, « ou plustost une partie du jardin qui est devenu comme (c un champ de bataille par le carnage qu'i ont fait les « maçons. Il ne faut pas que cela vous surprenne, de « peur que vous n'en fussiez trop touché. J'aurois appré- « hendé l'année passée que vous eussiez veu ce renver- « sèment qui touchoit jusques à Lolotte ^ quoyque ces « plants de son bon papa ne luy eussent rien cousté pour « mériter ses larmes. Pour cet heure que l'on commence « à voir un beau bastiment qui remplit ces ruines, cela « n'a pas quelque chose de si affreux, et pourvu, comme (( je vous Tay dit, que vous soyez préparé contre la sur- (c prise des sens en quelques endroits, vous aurez en « d'autres de quoy les satisfaire par la beauté des plants (c et la quantité de fruit que nous promet ceste année, « non obstant un hyver capable de tout faire mourir tant « il a esté extraordinaire I. . . 19 may 1670.)) — Avec quelle habileté touchante se groupent devant les yeux du vieillard, tout entier à ses fils, à ses petits-enfants, aux vergers florissants et maintenant préférés de Pomponne, ie souvenir de s^ fille de sa petite^fiUe, et jusqu'à celui des arbres Jadis familiers de Port-Royal, qu'il avait plantés
1 Ghariotle, Tane des filles de M. de Pomponne, plus tard religieuse professe de Malnoue, dont il sera bientôt question.
de sa main, soignés, choyés, faits en quelque s<M:le de sa famille, et parmi lesquels une armée de maçons venait d'apporter des insultes et l'inconnu !
ARTICLE IL Angélique de Saint'Jean et ses frères.
Cette habileté d'Angélique avait un double stimulant. Outre son père, le séjour de Pomponne lui enlevait son frère, le doux et bon Luzancy; et les préoccupations de Tun allaient jusqu'à la priver des nouvelles de l'autre, dont la santé chancelante était parfois gravement compromise. « Je ne sçay à qui je me dois plaindre, écrit <( respectueusement Angélique à l'oublieux d'Andilly, « mais je sçay bien que ce n'est pas de vous que je le « dois faire, de ce qu'on nous laisse dans Ja plus grande « peine du monde, sans nous mander un mot de mon « frère de Luzancy, depuis qu'on nous a appris sa ma- « ladie. Le seul billet que nous ayons veu estoit du 8, et « nous voilà au 17 [juin 1669], sans avoir rien sceu de- (( puis, sinon qu'une femme qui revenoit de Pomponne, « et qu'on a rencontrée, a dit qu'il avoit esté fort malade, « et qu'il commençoit d'estre mieux. Je luy avois escrit « lundy ou mardy, et je priois que Saint-Omer ', qui ne « s'incomode pas d'escrire, prît au moins le soin de nous « faire sçavoir la suitte de cette maladie ; et tout cela n'a a rien produit. Cela me fera haïr Pomponne. Car enfin « je suis assurée que nous aurions aisément plus de com- (( merce à Lyon et en Auvergne que nous n'en avons en
* Secrétaire de M, d'Andilly, après Muzac. Voir plus haut, 1 1, p. 22 ; t. Il, p. 53.
« vostre païs. Le seul avantage que je trouve de ce que « vous n'estes pas à cent lieues, c'est qu'au moins on « peust y envoyer, exprès des gens quand il n'en vient « point de lettres, comme nous sommes contraintes de le (( faire encore cette nuit. Je vous supplie donc très hum- « blement de commander à Saint-Omer qu'il nous écrive « au vray ce que c'est,et ce que c'a esté,quecette maladie; a et qu'il ait soin, tant qu'elle durera, de nous en mander « des nouvelles par tous les ordinaires. On aura soia « d'aller prendre les lettres chez M. Petit ^ »
Et quelle joie lorsqu' après six mois de convalescence [6 février 1670] Luzancy vient lui-naème rassurer le désert; et comme les prétextes se multiplient avec bonheur pour l'y retenir! « Nous aurions esté « partagées de sentimens dans nous-mesme, si Dieu « ne s'estoit rendu l'arbitre pour déterminer que mon « frère demeureroit icy plus longtemps qu'il n'avoit « dessein quand il est venu ; car les neiges l'y ont (( assiégé depuis deux jours, et il n'y auroit point d'ap- (( parence de le laisser aller par ce temps-là sans une «fort grande nécessité qui fait tout faire. Mais, Dieu « mercy, elle ne se rencontre pas présentement ; et d'un « autre costé, outre la satisfaction que nous avons de le (( posséder un peu icy, c'est mesme qu'il nous y est fort « utile pour prendre son avis sur beaucoup de choses de « nostre ménage et de nos desseins d'accomodemens et « de bastimens où il s'entend bien. Avec cela ma joye a est traversée de peur qu'il ne vous fasse un peu faute^ « et que vous soyez trop seul durant qu'il nous tient « compagnie. Quand les chemins seront un peu battus,
1 C*était un libraire de Paris qui avait la confiance de d'Audilly et recevait ses correspondances.
S&5 LES REL1GIECSES t)K LA FAMILLE AKNATJLD.
« il y aura moins de péril à aller ; inais présentement on « se peut perdre dans les neiges... »
Bientôt toutefois les neiges devaient fondre et rendre au cher captif sa liberté, qu'il maudissait de son côté, on Ta déjà vu ', et dont il ne profitait qu'afm de mieux unir ses efibrts à ceux de sa sœur pour ramener leur père dans la solitude. 11 l'y ramenait enfin [26 mai 1673]^; mais pour V y voir mourir, et pour se voir ensuite frappé de ce dernier exil durant lequel expirèrent Sacy, Angélique et lui-même. — Afin de calmer lés ennuis de cette nouvelle séparation, les lettres s'étaient multipliées entre Port- Royal et Pomponne; et Luzancy avait pieusetnent transcrit celles qu'adressait, à Sacy et à lui, sa sœur de prédilection. On ne saurait voir sans un sourire attendri l'ancien homme de ménage de Port-Royal traîner péniblement sa grosse écriture écrasée et lourde derrière la plume svelte et agile de sa sœur, trébuchant tout essoufflé sur le sens et regagnant le temps perdu sur l'orthographe, sauf à semer ensuite sa copie d'assez de ratures pour lui donner les apparences du premier jet que n'affecte jamais l'original '.
Sous ces avaries de seconde main, il est facile cependant de retrouver dans sa pureté le texte primitif qui s'est perdu; et sans nous mettre trop en frais de restauration, nous pourrons prendre dans les deux extraits suivants une idée de la différence qui existait aux yeux d'Angélique entre ses deux frères, l'ambitieux et fortuné
* Voir plus haut, t. ii, p. 120.
2 Voir plus haut, ibid,
^ « Si elle écrivoit une leUre, quel qu'en pCkt être le sujet, elle le faîsoit « avec une activité et une Facilité étonnante, et en même tems avec tant « dVspril, que l'on ne pouvoft se lasser d'en admirer Fagrément. » (htévu de la M. Angélitfue, t. m, p. 551.)
CHAP. VI, SECT. n, ART. H. 547
Pomponne, et le modeste Luzancy : « Que cette bolmë « mère de Saînt-Optat [ces derniers mots sont une de ces (( périphrases pseudonymes que Jansénîus avait intro- «duites dans l'argot de Port-Royal* ils désignent le « marquis de Pomponne] ^ que cette bonne mère de Saint- « (^tat feroit bien mieux de prier l)ieu que de se don- « ner tant de soin de l'établissement de sa maison ! Toutes « ses inquiétudes ne sçauroient faire un cheveu ny blanc « ny noir. Quelle inutilité donc, et quel peu de foy de se a tourmenter, après une deffence si expresse que Jésus- « Christ nous fait dans TÉvangile. Personne n'y croîst « plus en vérité. Il ne faut que cette conduitte intéressée « de tout le monde pour nous en convaincre. Sy on se « fioit à Dieu, il feroit des miracles. Mais on tie les àt- « tend pas. — La sœur de la Court [nous pensons qu'il « s'agit ici d'Angélique elle-même] ^ n'est point une rell- « gieuse qui cherche les grilles. Elle se consolera que « la visite qu'on [sans doute Pomponne] luy voulloit faire, « soit différée. Il ne faut point que des gens du monde « s'incomodent pourvoir des religieuses, àtiloins d'unne « véritable amitié qui les y portent, car ilz ne sont point « obligez de le faire par devoir. On les à quittez de ces « cérémonies de civilité en quittant le monde et les (( uzages du monde. — 4 juillet 1680. »
« [Autre lettre] à moy [Luzancy] le 16 juillet [1680]. a Dieu ayme ceux qui donnent gayement, et entre « amis on ayme ceux qui font librement et de bon cœut* « ce qu'ilz font. Je me repose sur vostre amitié qui sçait
1 Œuv, du doet, Arnauld, t. n, p. lAl, lettre da 6 mai 1682.
3 n n*y a jamais existé à Port-Royal de religieuse portant le Dom de Lacourt Voir tous les Néerologes et la double lisle ((ui S9 trovye k la fin du X* volume de D. Clémencet (HisU gén, deP, B. ).
3&8 LES REUGIEUSE8 DE LA PAHILLE ARNADLD.
« par elle-mesme ce que l'on sent dans ces occasions t( d'éloingnement, et qui fait pour les autres ce qu'elle tt souhaitte qu'on fasse pour elle en de semblables rena contres. [Nous pensons qu'il s'agit de donner à Angé- « lique des nouvelles de Sacy, retiré à Pomponne depuis « un an ^] L'absence prolonge les maux; mais Dieu le a veut ainsi : Odoretur mcrificium ^\ parfumons le sa- « crifice ! » — Jamais victime n'apporta plus de parfums sur l'autel. — Elle en avait recueilli de suaves ; la Providence y en avait ajouté d'amers. C'était au sein de la prière qu'était venu la chercher le combat; elle avait été distraite de la charité par la persécution ; la séparation brisait ses liens les plus chers, et lorsque la mort vint les renouer pour une autre vie, tout, dans celle-ci, semblait conspirer à relâcher ceux qui avaient si étroitement uni sa famille à Port-Royal.
ARTiaE ra.
Angélique de Saint-Jean et ses nièces.
En vsdn Pomponne, durant sa première faveur, avait fait deux parts de ses enfants ', écartant ses fiis de l'abbaye suspecte, mais y faisant élever deux de ses filles, afin de ne pas nuire dans le monde à la fortune des uns, et, sans doute aussi, d'assurer celle des autres dans le cloître. Six mois avant la disgrâce de Pomponne, l'ordre de Louis XIV, qui arrachait de Port-Royal Sacy et Luzancy, en chassait également pour une seconde et der-
1 Mém» de Fontaine, t. ii, p. 500.
3 Beg,f I, c Trri, y. 19.
' Voir plus haut, U u, p. liAt
nière fois les pensionnaires et les novices [17 mai 1679 ^]. Angélique perdait en même temps un frère dans son directeur, deux auxiliaires dans ses frères, et dans ses nièces des élèves dociles et des héritières présomptives,
L*une de celles-ci, Taînée, Marie-Emmanuelle, fut languir et mourir dans la maison paternelle 2. — La spconde était cette pauvre Charlotte que nous venons de voir pleurer toute jeune enfant sur les outrages faits aux vergers de son bon papa. Que de larmes ne dut pas lui coûter son exil ! Elle avait alors près de quinze ans '* Sa jeune âme s'était prise d'affection pour le cloître, et son esprit de sympathie pour les doctrines de Port-Royal. Mais ni elle ni sa tante ne pouvaient rien attendre de cette vocation mise en interdit par Louis XIV, mise au secret par cette bonne dame de Saint-Optat dont le cœur maternel était si vivement préoccupé de l'établissement de sa maison, et dont le courage tant soit peu féminin n'osait hasarder une visite dans les lieux où sa fille aspirait à vivre* — Lors même d'ailleurs que tout obstacle eût disparu, la tante était trop clairvoyante pour ne s'être point assurée, en élevant les filles de Pomponne, qu'il y avait peu de fond à faire sur cette génération.
Ses nièces sans doute n'eussent pas imploré comme une faveur l'oubli de Port-Royal, ni délaissé les plus saintes reliques de leur famille sans sépulture^; mais elles promettaient plutôt de pieuses compagnes à la douce
1 Mém. de la M. Angélique, t. m, p. 532 ; Mém, de Fontaine^ t ii, p. 499 ; Guilberl, Mém, chron., t. ii, p. 193 ; Besoigne, Hist, de P. I?., t. Il, p. 527.
2 Voir plus haut, t. ii, p. 217, n. 1.
s Elle était née en 1665. (NouvelL eccUs., du 6 mars 1747, p* 40.) 4 Voir plus haut, t. ii, p. 230 et 272.
j)50 LES BELtGlEUSËS DE LA FAMILLE ABNAULD.
Thérèse que de courageuses héritières des Agnès et des Angélique. La santé périclitait dans l'une, et l'esprit dans l'autre. Charlotte, enfant opiniâtre et colère pétait devenue dans les mains de son institutrice une jeune fille calme et opiniâtre dont l'éducation pouvait façonner, non suppléer, la nature, mais qui n'avait pas plus acquis les admirables qualités d'Angélique que Tabbé de Pomponne celles de son instituteur le grand Arnauld. — Odoretur sarrifîcium! — La Providence avait ménagé à la sainte Victime pour son heure suprême cette dernière douleur, afin d'en faire le parfum de son dernier sacrifice.
SECTION III
CHARLOTTE DE POMPONNE, PETITB-FILLE D' ARNAULD D'ANblLLY.
ARTICLE !•'
Charlotte sous l'inspiration de ses tantes.
Charlotte avait dix-neuf ans lorsque expirèrent du même coup Sacy, sa tante et Luzancy [1665-1684]. Elle en avait vingt et un lorsque s'éteignit sa sœur Emmanuelle [1686]. Ce spectacle de la mort continuait dans son esprit l'œuvre de Port^Roy al, jusque sous le toit de son père. En vain celui-ci, secondé dans l'exécution de ses desseins par Louis XIV, dont il secondait en cela les projets, avait choisi pour gendre ^ le marquis de Molac-
i Voir plus haut, t. ii, p. 339, n.« la lettre du 29 septembre 1671.
2 n L'aînée [de Félicité, depuis madame de Torcy], ayant été accordée «( et promise en mariage par le roy et par M. son père à M. le marquis de « Molac Rosmadek, lès pria d'agréer qu'elle lui préférast un :plus gnind <v époux, et se fit religieuse à Gif. » (Mercure galant dé décembre i69S,
CHAP. VI, SÉCT. tll, AtCT. h 351
llosmadeck. — Le cœur de sa fille était au pieux asile dont on voulait l'éloigner. — Ne pouvant s*y introduire malgré le roi, celle-ci parvint du moins à s'ouvrir Un cloître tout prochain de Port-Royal, celui de Gif, que son voisinage même lui avait fait jadis interdire comme pensionnaire^, mais où elle pénétra comme novice. Delà sans doute elle espérait se glisser quelque jour dans r asile qui lui était clos alors. Mais les volontés de Louis XIV étaient plus opiniâtres encore que celles des Arnauld. Port-Royal ne devait plus se rouvrir que deux fois, Tune pour se dépeupler [1709], l'autre sous le marteau des démolisseurs [1710-1712],
Un instant toutefois Charlotte avait pu croire son projet sur le point de se réaliser. L'ordre qui fermait le noviciat dans le cloître proscrit [1679] permettait de le rétablir pour l'époque où le nombre des religieuses se trouverait réduit à cinquante ^. Or eo 1692 la mort avait ramené ce nombre au chiffre fatal. Celles qui survivaient de-
p« 70.) La généalogie de la ftimille de Rosmadeck est très fautive dans La Chesnaye Desbois, {DieU de noblesse, t. xii, p. 330.) — Cf. M" de T Arsenal, Hist.Fr., n° 745, v» Bosmadec, où l^on verra que lé marquis de Rosoaadeck, dont il est ici question, doit être Sébastien IV, de la branche aînée deMolac- Rosniadeck, gouyerneur de Nantes, marié une première Ibis en 1081 et sans doute veuf lors du projet dont parle le Mercure,
* Le Mercure gâtant que nous venons de citer ; Moreri, (v« Arnautd,) les Mém. de ta M, Angétique, (t. i, généal., p. xvi); D. Clémcncet, {Hisf. de P, R., t. I, p. 305) ; Larrière, [Vie d* Arnautd, t, i, p. 389,) indiquent une fille de Pomponne comme ayant été religieuse à Gif. Moreri donne à celte religieuse le prénom de Charlotte, qui parait ignoré de D. Clémencet et de Besoigne, {Hist» de P. R,, 1. 1, table généal., après la préface.) Enfin les Nouvett, eectés,, (6 mars 1747, p. 40) ; Guilberl, {Mém, chron,,, t vii, p. 544) ; le ^écroL de Cerveauj. (t. ii, p. 127), ne parlent point du s^'our de Charlotte à Gif, mais seulement,. de celui qu'elle fit à Malnoue et à Chelles.
2 Besoïgile, HisU de P. R., Un, p. 525; Guilbcrt, Mém. chron.,t. ii. p. 230.
3 Mém. de Id M. Angélique, t. m, p. 532.
mandèrent à rouvrir le noviciat. On leur répondit par un subterfuge équivalent à un refusa Aussi à dater de 1693 nous ne trouvons plus aucune trace du séjour de Charlotte à Gif 2. Elle n'y prit point Thabit. Ce fut à Malnoue qu'elle le reçut'. Malnoue, situé entre Gif et Pomponne, Téloignait de Port-Royal, mais la rapprochait des siens sans l'enlever à Dieu.
ARTiaE n.
Charlotte sous l'inspiration de son père,
La jeune professe eût été mieux inspirée toutefois par le souvenir des morts que par les conseils des vivants de sa famille. — Son père d'abord semble avoir pris Ja direction de son avenir. — C'était lui sans doute qui l'avait attirée à Malnoue. A la tète de cette abbaye se trouvait la sœur* de cette princesse du sang, mademoiselle de Vertus, qui avait été l'un des principaux appuis du Jansénisme ^ et qui à sa mort [23 novembre 1692] voulut que ses dépouilles fussent réparties entre Port- Royal et Malnoue ®. L'abbesse, non moins janséniste, mais
1 Guilbert, Mem, chron,, t. m, p. 136 ; Besoigne, Hist. de P. R,, t ii, p. 592.
2 Le Mercure galant de décembre 1693 désigne Gif comme étant à cette époque son séjour ; la lettre du 11 octobre 1697 que nous allons citer place ce séjour à Malnoue. — Charlotte se trouvait à Gif sous la direction de Tabbesse Marie de Bethune Dorval, cousine-germaine de cette Constance de Harviile que le marquis Simon-Nicolas de Pomponne épousa en 1694* (Cf. GalL christ.^ t. vu, col. 60!», et La Cliesnaye Desbois.)
3 Marie-Claire de Bretagne de Vertus. (GalL christ., t. vu, col. 594.) A Guilbert, Mém, chroiu, t. vu, p. 544. — Cf. le Recueil in-12, p. 536.
5 Mém, de Fontaine, t. i, p. 272, 296, 385, 491. — M'>« de Vertus fut la seule étrangère que le pouvoir tolérât à Port-Ro>al après 1679. (Besoigne, //«/. de P. R., L II, p. 534. — Cf. t. m, p. 131.)
6 Guilberty Mém, chron., t. m, p. 142.
' CHAP. VI, SECT. m, ART. H. S 53
plus prudente que sa sœur, savait ménager la cour '. Pomponne ne pouvait remettre sa fille en de meilleures mains ; car, nous le savons, madame de Saint-Optat se préoccupait de l'établissement de sa maison ; et, de sa fille, le secrétaire d*état voulait faire une abbesse. Cela du moins semble rester des lettres suivantes, qui lui sont adressées et qu'il a conservées précieusement au nombre de ses papiers :
« Monsieur, la seule veue de Dieu me faisant jetter les « yeux sur madame vostre fille religieuse de Malnoue (( pour ma coadjutrice, avant de luy marquer ma pensée, « je m'adresse premièrement à vous, et vous suplie très « humblement. Monsieur, de m'acorder vostre consente- « ment. Regardant cette entreprise comme l'ouvrage de (( Dieu, j'espère que le roy qui a depuis peu accordé une « coadjutrice à madame l'abesse de Malnoue 2, ne me « refusera pas cette grâce. Come je ne recherche point « la chair et le sang^ je n'emploie persone que le Père (( Athanase de Mesgrigny, mon frère^ capucin, qui vous (( rendra la présente, et vous expliquera toutes les parce ticularités que vous souhaiterés,. Je remets le tout à
« la divine Providence, et suis avec respect Sœur de
« Mesgrigny, abbesse ^ A Charenton en Bourbonois, « 11 octobre 1697. »
Pomponne souhaita de connaître toutes les particularités dont ne l'instruisait pas cette bonne abbesse, qui
* Guilbert, Mém. chron., l. yi, p. 284.
2 Cette coadjulrice était Marie-Claude-Margucritede Uosmadeck, issue de la branche cadette de cette famille, dite de Goulaine. (GalL christ, t. vu, col. 595.)
3 Madame de Mesgrigny était elle-même religieuse professç de Malnoue. (Gall, chrUU, 1. 11, col. 178.)
35A LES REUGÎEUSES DE lA FAMILLE ARNAULD.
avait laissé ce-som à son frèr^, sans doute afin de prouver qu'elle ne recherchait pas la chair et le sang. Le frère écri^ vit au ministre : a Monseigneur, pour vous donner une partt faite conoissance de l'abbaie dont j'en Thoneur de vous « parler hier au soir, j'en ay fait cette nuict une descrip- « tion très sincère que je prends la liberté de vous adresi( sef , en vous avertissant, Monseigneur, que trois per- . « sones pensent fortement à la ditte abbaye. 1* M. le « comte de Charlus ^ lieutenant de roy de Bourbonois, « qui a deux filles du même ordre, mais jeunes; Taisnée « depuis peu est nommée prieure perpétuèle des Béné- « dîctines de Provins. 2<» L'abbé de La Chaize^ qui a le « prieuré de Souvigny, à six lieues de Charenton, et a - « madame sa tante ou sa seur ^ à six lieues, abbesse de }) Saint-Menou; et a une autre seur bénédictine, fort « jeune qu'il souhaiteroit y placer. 3* M. le comte de a Brichanteau*, cousin et tuteur du jeune marquis de « Nangis, pour madame sa seur religieuse bénédictine « à Provins ^ — Cette dernière me paroist la meilleure « des trois; mais je préférerois de beaucoup les deux « que j'ay eu l'honeur de vous proposer hier. Je vous « suplie très humblement. Monseigneur, quand vous sau- « rés leur sentiment, de m'honorer d'un mot de response (( adressée à nostre couvent de Saint-Honoré à Paris où
1 Charles-Antoine de Levis, comte de Charlus, mort le 22 avril 1719. (Hiit, génial, du P. Anselme, t. iv, p. 35.)
2 n était fils du marquis de La Chaise d*Aix et neveu du célèbre P. La Chaise. (Journal de Verdun, mars 1709, p. 229.)
3 Elle n'était que sa cousine-germaine. (Cf. GalL christ, , t. ii, col. 180, et Journal de Verdun, mars 1709, p. 225, et juillet 1709, p. 73.)
4 François de Brichanteau, seigneur de Gurcy. (HisU généaL du P» A*' selme^ t. vu, p. 900.)
^ Anne de Brichanteau. EUe mourut 8im|de r^giease de Provins en 1730. (Ibid.) • / -
GHAP. YI^ SSGT. TU, ART* II. $55
« je ne retourne point, allant de ce pas travailler à plu- « sieurs missions dans le diocèze de Troyes où nos pères « me feront tenir vos lettres. J'offriray mes prières ^ Dieu « pour vostre conservation et seray toujours avec un très « proffond respect.... Frère Athanase de Mesgrigny, ca- « pucin indigne. 17 octobre 1797. »
A sa lettre le P. Athanase joint, comme il le promet, un mémoire détaillé sur Tabbaye de Charenton. Il en évalue les revenus et les charges, et dresse longuement l'état du temporel. Quant au spirituel, il se contente d'affirmer que les religieuses ne disent pas Matines le soir plus tard qu'à huit heures, ni Primes le matin avant sept heures, et qu'elles chantent la grande messe seulement les dimanches et fêtes ^ C'était sur des mémoires semblables 2 que jadis l'avocat Antoine, ce terrible antagoniste du relâchement jésuitique, avait conclu la vocation de ses deux filles Angélique et Agnès avant de les investir des abbayes de Port-Royal et de Saint-Cyr. — Pomponne avait également, d'après la lettre du P. Athanase, à pourvoir deux vocations dans sa famille. L'abbesse de Charenton nous a fait connaître Tune. Nous pensons que nos papiers révèlent l'autre. On y trouve cette lettre d'une seconde prétendante à la coadjutorerie :
(( Monseigneur, je prendray la liberté de me seryir « des mesmes termes avec lesquels vous m'avez autre- « fois faitThonneur dem'escrire, quefay tant de raisons « de prendre part à ce que le roy fait pour vous, que <( vous ne doutés point du tout de mes sentiments. C'est « cependant un devoir. Monseigneur, duquel je me #e-
1 Qe mémoire ajoulerait une page assez utile à )a notice que le GaUia chriitf i. Il, p. i7A» consacre à Tabbaye de Gharentoné S Goilbert, Jtfifm, ekron,^ partie i'% 1. 1» pt 258| TNh etc.
« rois plustost acquitée dans cette dernière occasion ', si a madame [de Floranville, abbesse] de Sainte-Marie [de « Metz] ne m'eust ordonné d'attendre la lettre qu'elle « vouloitvous escrire. Cettebonne dame, qui n'escrit plus (c que de la maingauche^ vous en avoit commencé une avec « un travail tel que vous pouvés l'imaginer à son aage. « Elle mêla fit voir, et j'aurois bien voulu vous l'envoyer « d'abord; mais j'eus beau dire que vous en sériés très « content, sa femme de chambre, et c'est tout dire préce sentement, n'y a pu consentir; et il a falu attendre le « retour d'un voyage de son aumosnier, pour vous faire « dans toutes les formes une pièce d'éloquence passée « par l'examen de l'université de Pont-à-Mousson. Après « cela, Monseigneur, le nom de mon abbesse estant au « bas, douterés-vous qu'elle escrive doctement, surtout « quand je vous auray dit que pour vous rendre la chose « plus touchante, M. l'aumosnier m'a vérifié confidem- « ment tous les beaux endroits de sa lettre pour les « avoir empruntés du recueil de celles de Monsieur «vostre père. [La satirique correspondante de Pom- (( ponne oublie qu'elle-même a fort adroitement com- « mencé sa lettre par une citation plus directe encore « que celle de l'aumônier.] Pour moy, Monseigneur, je « vous les envoyé toutes deux 2, et vous suplie de fîdre
^ La faveur que le roi venail de faire au marquis de Pomponne en le chargeant de gérer les affaires étrangères avec son gendre le marquis de Torcy. (Uém. de Saint-Simon, t ii, p. 180.)
2 Malheureusement la pièce d'éloquence de M. Taumônier s'est égarée; ées deut lettres, il ne reste dans nos papiers que celle de madame de Floranville, à laquelle semble n'avoir pas collaboré Tuniversité de PonU- Mousson, mais seulement la main gauche de la digne abbesse ; car son style et son écriture sont bien évidemment de cetie main. En voici le texte: « Monsieur, j'ay bien de la joye de quoy le roy vous a doQpié la [charge « de secrétaire d*état]. Je vous suis très obligée de vos bonté pour m
CHAP. VI, SECT. m, AIIT. II. 357
« une response à madame l'abbesse, où vous me fassîés « l'honneur de luy tesmoîgner que ce qu'elle a fait en « ma faveur vous oblige ; car je crois qu'on vous aura « dit qu'avant qu'elle fût tombée en Testât où elle est « présentement, elle a escrit au roy pour luy demander « son agrément pour moy à la coadjutorie ^ Vous dé- « meslerés qu'elle veut vous en parler, et de celle de (( Malnoue qu'on luy a dit qui venoit d'estre accordée. « La joye où elle est du retour du prince de Loraine 2, « luy fait dire Son Altesse [en parlant du roi] pour Sa « Majesté ; mais surtout j'ay pris de là occasion de vous (( faire rire un moment, puisque c'est le seul endroit par « où je puisse sans indiscrétion vous esctire une lettre si « longue qui n'a d'autre but que de vous assurer d'une « chose dont vous este convaincu ; c'est de mon respect « et de l'honneur que j'ay d'estre.... M. de Feuquière, « chanoinesse de Sainte-Marie. — Faites-moi la grâce, « Monseigneur, de m'addresser vostre réponce pour « Madame l'abbesse, parceque ces domestiques pren- « nent quelquefois la liberté d'ouvrir ses lettres, et il « n'y a que sa femme de chambre qui sache l'intention « qu'elle a eu pour moy. » — [Sur l'enveloppe: 9 octobre 1697.]
C'était, on le voit, à deux jours de dislance que Pomponne recevait la double communication des abbesses de Charenton et de Sainte-Marie [9-11 octobre 1697] ; et très probablement les deux personnes dont il s'était
a maison. J'ayme fort vostre niéee. Je crois que son altesse [le roi fittuîs XIV] « ne vous refusera pas, [et qu^au contraire il vous accordera], comme à tt madame de Malnone. »
^ Celte lettre et le mémoire qui Tacccmipagne font encore partie de notre dépôL
2 Léopold, qui recouvra ses états par le traité de Risrick,
858 LES KWG1W8ES DE lA PÀMUXE AENAULD.
entretenu avec le P. de Mesgrigny étsdent sa fille et cette nièce, comme la qualifie madame de Floranville ^ qui n'était en réalité que son arrière-cousine \ mais qui appartenait à l'une des branches de ces Feuquière dont la famille Arnauld avait été jadis l'obligée, et dont elle était devenue la reconnaissante protectrice. — L'abbesse de Sainte^Harie se trouvait évidemment en enfance, et ce n'était pas seulement sa dignité, c'était la discipline que laissaient péricliter autour d'elle ses infirmités. Les chanoinesses qu'elle dirigeait avaient secoué la règle, et prétendaient se séculariser '. Leur titre même de chanoinesseê était un mensonge ; et pour l'acquérir il leur avait fallu attenter au tombeau de leurs devancières, où elles avalent fût eifacer le titre de bénédictines K — Décidément les religieuses de la famille Arnauld se laissaient ramener dans le cloître au point d'où les avait tiréeshla réforme des Aogélique et des Agnès.
Etait-ce à cause de cela que Pomponne, honteux de contribuer à détruire jusque dans sa famille l'œuvre de ses tantes, et pour échapper k une complicité d'intrigues avec la femme de chambre de Madame de FloranriUe,
1 Voir plus haut, t. ii, p. 856, n. 2.
3 La preuve des seîse quartiers de noblesse &à$éB pour radmission de Madeleine-Diane de Feuquière à Sainte-Marie de Metz se trouve Bibliothè* que loyalCf poUnet du titre*, dossier des Feuquière. Diane était fille de Louis, comte de Feuquière, maréchal-de-camp commandant la dtade&e de Verdun, et petite-fille de Henri, comte de Pas, gouverneur de Toul, chevalier de kl cour du parlement de Metz, cousin issu de germain d« marquis de Pomponne, et marié le 4 janvier 1668. (Ibid,) — Cf. Haudiquer deBlanoturt, NoHlùdr^iU Picardie, p. 4i0.— Voir cependant, sur le degré de confiance que mérite ce dernier auteur. Catalogue des livres imfrimi» de la bibliothèque du roi, théolog., 1. 1, Mém. hist., p. xux.)
9 Biet. fétUr. de Metz, par les Bénédictins» t, ui, p. 39e ; Dom Beannier, Recueil hist,, chronoL et topog. des archevêchés, etc*, p. i086. 4 Hist. génér^^ de Mets, et D. Beaunier, ibid.
GHAP. YI^ SEGT. III, ART. }II. 859
hésitait, devant les propositions de M. de Mesgrigny, entre sa fille et son alliée ? Nous ne savons ; mais Tune de celles-ci se refusa sans doute à un éloignement, et l'autre à un déplacement; ou bien Louis XIV .craignit d'inoculer au loin soit le Jansénisme, soit le scandale '; car Madame de Mesgrigny étant morte deux inois après sa lettre, le 26 décembre 1697, Marie-Louise de Beauverger-Mongon fut désignée le 20 mars 1698 comme abbesse de Charenton^; et ce fut une chanoinesse du nom de Méchatin ^ qui remplaça Madame de Floranville, — Nous ne savons ce que devint Madame de Feuquière* -^ Charlotte demeura simple religieuse & Malnoue.
ARTiaE m.
Charlotte sous ^inspiration de ses frères.
Dix-huit mois après, la mort frappa son père. — 11 ne
lui resta que ses frères pour appuis et pour guides. Sa
1 Nous atons déjà Ttt plus haut, t. ii, p. 2^î, n. S, et p. 243i !>• 2» ses scrupuïes à cet égard à propos de Tabbé de Pomponne, nais seulement lorsquMl s'agissait de Tépiscopat ; car le Jansénisme ne l'avait pas empêché de conrérer an loin Tabbaye de Saint-Maixent au fils de PoKiponne, ni de le rapprocher en lui donnant Pabbaye de Saint^Médard. Nous pensons donc que Charlotte craignit de s'éloigner de sa iamiHet ou que sa famille craignit de l'éloigner. La première hypothèse est plus conforme aux ciroonstanœs connues de la vie de Charlotte, qui, fille et belle-sœur de deux Boinistres puissants dtnt l'un survécut à Louis XIV, vécut et noumt simple religieuse dans le voisinage des siens. La seconde est moins plausible, car elle suppose que Pomponne aurait préféré l'affection des siens à leur avancement, et qu'après lui ses fils auraient vonht retenir près d'eux une sœur qu'ils laissaient deveaii' aveugle dans son couvent, comme nous le verrons tout à l'heure, pour ne point avoir à soigner chez eux en même temps deux
' malades.
2 GalL christ., t. ii, p. 178.
1^ J Hist, de Metz, et Dom Beaunierj toc, cit.
santé la força de se rapprocher encore de Pomponne. Malnoue lui était nuisible. Entre Pomponne et Malnoue se trouvait l'abbaye de Ghelles. Elle fut transférée à Chelles, et la dernière partie de son existence s'y écoula ^
On eût dit que, dans cet intime voisinage de ses frères, ses sentiments, tout en conservant leur opiniâtreté, devaient achever de perdre ce qui leur restait de grandeur. L'élève d'Angélique de Jean devint Fadepte du diacre Paris. Elle-même a dressé le procès-verbal d'un miracle que la vertu du bienheureux diacre avait opéré sur eUemême. Voici ce procès-veribal : « Au commencement du (( mois de mars de l'année de la mort de M. le cardinal « de Noailles [1729], je me trouvai la nuit accablée d'un « violent mal derrière la tête, qui me répondoit dans les ({ yeux. Le matin je fus fort étonnée de me trouver la « vue si offusquée, que je ne pouvois qu'avec peine lire « quelque écriture qui étoit au bas de quelques estampes, « et eus bien de la peine à dire mon office, quoique dans (( de gros bréviaires. Voyant que cela continuoit, je \is « M. Richard, notre médecin, et le sieur Creuset, notre « chirurgien pour lors. Je fus saignée et purgée ; mais (( n'en ayant pas été mieux, et toutes les personnes que « je voyois s'appercevant même que mes yeux étoient « couverts, je ne pouvois plus lire, et même on me dé- « fendit de dire mon 'bréviaire. Je ne pouvois écrire « qu'avec peine, et il n'y avoit que la grande habitude « qui faisoit que je pouvois le faire dans la grande né- « cessité. On me dit que c' étoit l'affaire d'un occuliste. (( Je priai mon frère l'abbé de m'en envoyer un. Il m'en-
* Nouvell, ecctéê, du 6 mars 1747, p. 4(î,
GHAP. VI^ SEGT. m^ ART. UI. 361
« voya le sieur Voulouse, qui demeurait aux Quinze- (( Vingts, lequel ayant examiné mes yeux, trouva la (( cataracte formée sur l'œil gauche, et l'œil droit fort « menacé. Il me fit faire quelques petits remèdes qui ne (( me firent aucun effet ; et il dit à son retour à mon frère (( l'abbé, que pour l'œil gauche la cataracte étant formée, « il falloit la laisser mûrir, jusqu'à ce qu'on pût l'abat- (( tre ; et qu'il tâcheroit d'empêcher qu'elle ne se formât « entièrement sur le droit, mais qu'il n'en répondoit pas, « mais qu'il falloit pour cela que je fusse à Paris. Mon- « sieur le cardinal me donna son obédience ; mais étant « mort [7 mai 1729], j'en eus une de Messieurs les grands- « vicaires. Mon frère l'abbé ayant été taillé dans le mois ({ de mai ^ et ayant été longtems dans un extrême « péril, toute la famille jugeant que dans celte conjonc- « ture il riétoit pas à propos de me faire sortir^ et que « si les cataractes se formoient dans la suite on les feroit « abattre ; mon frère aîné m' ayant dit cela, je pris réso- « lution de ne faire plus aucun remède, et de m' adresser « au bienheureux Paris. Je fis dire une messe à laquelle (( je communiai. Ce fut un dimanche que je commençai « ma neuvaine ; et pendant que je la faisois, je mettois « sur mes yeux un morceau du bois de la couche du saint « diacre, dont on m'avoit fait présent. Le mercredi, « quatrième jour de ma neuvaîne, revenant dans ma « chambre au sortir de la sainte messe, je trouvai qu'il (( faisoit un beau jour, ce que je dis à la personne qui « étoit avec moi, nommée Louise Vignon. Elle me ré- <{ pondit que le tems étoit fort couvert. Je m'approchai
* Cf. Éloge de Tabbé de Pomponue, par Dacier, Mém, de Vacad. des JnscripU, t. uviif p. 2C0.
« des estampes qui y étoient, lus sans peine et même « sans lunettesi quoique j'en portasse depuis longtems. « Je repris aussitôt mon bréviaire, mes lectures ; et de- « puis ce tems-là, je lis, j'écris, et travaille sans aucune «fatigue. J*avois promis de faire dire neuf messes à « Saint-Médard. Je ne sus point dans quel tems la per-r « sonne qui s'en étoit chargée les fit dire; mais je m'en « apperçus, parceque ma vue se fortifia de telle sorte, que « peu de tems après madame d'Orléans^ m' ayant donné « à copier quelques écris dont elle étoit pressée, j'écri- « vis jusqu'à sept heures par jour, sans que mes yeux (i en fussent fatigués ; et j'ai la vue très bonne, et même « plus que mon âge de soixante et onze ans ne le pour- « roit permettre. Signée sœur Charlotte Arnauld de « Pomponne. »
Charlotte vécut dix années encore, et mourut ^ à un âge où les meilleures chances pour l'esprit sont de ne subir aucune modification. — Elle dut expirer en invoquant le bienheureux diacre Paris. — Et cependant nous ne saurions avoir de blâme pour cette pauvre femme, qui, sentant Sa faiblesse, avait dès son enfance choisi d'instinct le meilleur abri, mais dont l'existence tant de fois dépaysée contre sa volonté et toujours empirée en se dépaysant, dériva par degrés sous une impulsion étrangère, du point où s'éjtaient concentrées les vertus de ses proches, vers celui où s'était concentrée leur fortune. —
i Adélaïde, fille da régent. (Gall. chrUt., t. vu, col. 57S.)*-I1 existait parmi les M" npii catalogués de TArsenal un volume auquel nous avons assigné le n« 101 bis de la ThéoL Fr,, in-f°,'et qui a pour titre : Le Psalmiste évangélique, ou prières sur les évangiles f eûtes par madame <POrU<iMt% abbesse de Ckelles, âgée de vingt'deux ans,
3 Le 7 juillet 1746. {NouveU, ecclés., 6 mars 1747, p. 40 ; NécroU fU CervêaUf t. ii, p. 1S7; Gailbert, Mém* chron,, t. vii, p« 544*)
CHAP. VI, SECT. m, ART. m. 363
Triste partage que le sien dans les rôles symboliques que la Providence semble avoir distribués à sa génération, pour résumer en quelque sorte et humilier à la fois toutes les destinées de cette famille, dont l'orgueil avait si longtemps jeté le trouble autour d'elle !
Charlotte ne semblait-elle pas en effet, dans les quatre âges de sa vie et dans les quatre stations de son pèlerinage, reproduire les phases différentes qu'avaient amenées pour les siens leurs relations avec Port-Royal? — Jeune enfant, elle s'était dépouillée dans ce pieux asile des défauts de sa nature, et y avait contracté le désir de la perfection. — Jeune fille, elle était revenue inquiète, agitée, errer non loin des murs bénis, comme les anciens solitaires lorsque le pouvoir troublait leur retraite. — Dans sa maturité, plus éloignée de la sainte demeure, elle avait été circonvenue par l'ambition. — Enfin au déclin de l'âge, plus éloignée encore, elle s'était laissée aller à toute sa faiblesse. Elle aussi avait négligé la sépulture de ses ancêtres et l'avait abandonnée, non par lâcheté, mais par aveuglement. Les tombes de Port- Royal s'étaient effacées de son souvenir, pour y faire place à celle du diacre Paris.
Note ; t. n, p. 48.
SUPEBSTITI0N8 A PORT-ROYAL.
Que certains membres de la famille Ârnauld, vivant dans le monde, aient cru à la chiromancie, à la sorcellerie, aux horoscopes (Voir plus haut, t. il, p. 48, n. 2 et 3; Mém, de t'abbé Aimauld, part. I, p. 112, 129, 192 ; part, ii, p. 168 ; Lettres de Voiture, lxxx, p. 190, etc.), il n*y a là rien qui nous surprenne. Leur époque les y autorisait, et ils n'étaient pas tenus d'être plus éclairés que leur siècle. Mais que les Amauld de Port-Royal, qui avaient la prétention de diriger le siècle, et dont personne ne saurait révoquer en doute les lumières, se soient montrés plus superstitieux que tout ce qui les environnait, aussi superstitieux qu'on Tétait du temps de Grégoire de Tours, c'est ce que nous n'avons jamais pu comprendre,et ce dont, a notre avis, il est curieux de réunir les preuves. — Elles seraient innombrables.— Nous nous contenterons d'en choisir une qui se rapporte au premier, et trois qui se rapportent au second des deux modes de superstition qui étaient le plus en vogue sous les premiers héritiers de Glovis.
S I". — Sorts des saints *.
« Le jour de l'octave de la sortie de M. de Gyran [du fort de V Vincennes]...., après la messe et le Te Deum, il envoya son do- « mestlque dans la sacristie, dire qu'il prioit tous les officiers et le a célébrant de s'assembler, et de lui tirer un pseaume tel qu'il plai- « roit à Dieu de nous l'envoyer, qui lui pût servir de cantique de « joie et d'action de grâces pour dire à pareil jour, c'est à dire « tous les vendredis, et tout le reste de sa vie. Nous nous unîmes « tous ensemble, et après avoir invoqué Dieu, le diacre [M. Âr- «nauld le docteur], tenant un pseautier, le prêtre [M. Singlin] « iicha une épingle dedans, afin de prendre ce que Dieu nous en- « voyeroit pour consoler son serviteur. C'est ici, ce me semble, où
* Cf. Gregorium Turon., Hist, eccleaiast, Francomm, lib. ii, cap. xxxvii ; lib. IV, cap. VII ; lib. v, cap. xiv, etc«
366 APPEIÏDIGEé
« l'on a tout sujet d*admirer sa providence et sa bonfé, et d'attendre « avec patience le jugement qu'il pcépare aux ennemis de ia vérité « et de ses défenseurs; car le pseaume qui nous échut fut le xixiv,
« Judicay Domine y nocentes me C'est un pseaume tout de
« consolatioq pour le serviteur de Dieu, et en même tems tout de « feu et de colère pour ceux qui persécutent les justes..... Quant à « M. de Saint-Cyran...., il fut d'autant plus surpris de la rencontre « de ce pseaume, qu'il n'y en a point de plus formel pour la con- « joneture où Ton étoit, et qu'il avoit sujet de croire que Dieu le • lui envoyoit par l'entremise des ministres de l'autel, sans qu'il y « eût aucune part. Il voulut le chanter à l'heure même, avant que « de sortir de sa place. 11 pria pour cela que l'on fit retirer tout le « monde de la chapelle, afin qu'il pût se répandre avec plus de
« liberté en la présence de Dieu Néanmoins nous fûmes bien
« aises de le considérer, M. Singlin et moi, d'un lieu où Une nous « pouvoit pas voir, pour nous édifier de sa dévotion. M. de Sainta Gyran étoit dans une effusion de larmes en chantant ce pseaume, (( à la fin duquel, ne pouvant plus se tenir, il se jeu ia face contre c( terre, et demeura là longtems à gémir et à sonpirer devant « l'autel. » (Mém. de Lancelot, t. i, p. 212-219; Cf. Dom Qémencet, Hist. de P. R., t. ii, p. 248 ; Mém de la M. AngéL, t. i, p. 195, etc.; Hist, des persëcut. de P. R., p. 25, 38, 78, 208, 293, etc.; Quesnel, Vied'Amauld, p. 112; Actes, lett.» relat., t. I, n* IV, p. 26; n" v, Captivité d'AngéU de Saint-Jean, p, 73, 108. etc.; Leclerc, Vies édif. de P. R,, t. i, p. 391-394; t. iv, p. 129, 309, etc.; Lett. de la M. Angél., 1. 1, p. 306, etc.)
S II. — Correspondance avec le ciel i.
« Gomme les religieuses de Port-Royal enterroient une de leurs « sœurs [le 18 mai 1664], la mère Angélique de Saint-Jean lui mit « entre les mains une requête addressée : Au grand pasteur des « brebis que Dieu a ressuscite (Centre les morts, qui contenoit « un appel à Dieu de la violence que l'archevêque [de Paris] venoit « de faire à Port-Royal. » (Mém. de la M. AngéU, t. m, p. 636.)
« Le 14 août 1664, l'on mit sur l'autel, pendant la sainte messe, « une requête que la mère Agnès avoit dressée la veille, au nom de « toute la communauté, à notre Seigneur Jésus-Christ couronné
* Cf. Grcg. Tur., Hist, eccUsiast, FranCt lib. v, c. xnr.
HOlï O BIS. 867
« d*épines, et ^pie qoelques sœurs avoient signée, dont voici la « copie : Supplient humblement, les filles consacrées au service de « votre divine Majesté dans le monastère de Port-Royal, disant « qu'ayant renoncé au monde, etc. » (Hist. des persécut. de P. R., p. 289.)
« Le 25 août 166&, les religieuses de Port-Royal mirent sous la « nappe de l'autel la requête suivante : A notre très saint roi « Louis IX, qtti règne maintenant avec Dieu, et que Jésus- « Christ fait régner dans son Eglise en qualité d'intercesseur
« et de médiateur envers lui Supplient humblement, etc. »
{Ibid,, p. 298.)
« C'étoit une coutume à Port-Royal d'envoyer tous les ans une « personne exprès à Glairvaux, dans Toctave de S. Bernard, pour « y porter un papier signé des religieuses, par lequel elles demanu doient^à Dieu, par l'Intercession de S. Bernard, quelques grâces « particulières, selon les différens besoins de la maison. On met- « toit ce papier sur l'autel pendant la messe. On appelloit cette « dévotion vœu, à cause de la promesse qu'elles y faisoient de dire « tous les Jours quelques prières particulières pour obtenir les «grâces qu'elles demandoienl. » {CEuv, du doct. Am,, t. i, p. 187; Cf. Guilbert, Mém. chron., t. ii, p. 214, etc.) — Il se trouve dans notre dépOt la copie d'un vœu de cette espèce.
Note bis, ou P; t. n, p. 49, 78, 110, 134, 215.
QUELQUES CHIFFRES ÉTABLIS POUR LA BIOGRAPHIE 0E D'ANDILLY ET DE POMPONNE.
Après avoir retrouvé l'époque de la retraite de d'Andilly (Voir t. i, Appendice, note H), les seuls chiffk'es qu'il nous semble utile d'établir en ce qui le concerne, sont ceux de son budget. — En ce qui concerne Pomponne, ce sont ceux qui marquent les dates des principales époques de son existence.
S l". -^ Budget de d'Andilly.
D'Andilly était entré à la cour en 1603 {Œuv. du doct. Am,, t. II, p. 744), et dans les finances en 1605. {Mém., d'Am. (tAndilly, part, i, p. 93.) — Il ne toucba aucun émolument jusqu'au 1" janvier 1618. (Brevet du 28 novembre 1618, parmi
nos papiers.) — Dans ses Mémotr^f (part i, p. 106), Robert dit cependant que Marie de Médicis loi envoya en 1616 Je brevet de la première pension qu'il ait eue du roi. Ce brevet devait être de 500 livres, comme le prouve ce qui suit. — Le 9 mars 1618, Robert fut nommé conseiller d'état (Brevet soug cette date), avec 2000 livres de gages et 2000 livres d'entretènement. Le Brevet du 28 novembre de la même année augmenta rentretènement de 3500 livres, ce qui le portait, dit le Brevet, à 6000 livres. Il faut donc qu'outre les 2000 livres portées au Brevet du 9 mars Robert ait £u par ailleurs 500 livres d'entretènement. Les 6000 livres qu'il réunit ainsi furent réduites et consolidées en une pension de 4000 livres le 18 décembre 1629, (Brevet de cette date.) — Marie de Médicis lui avait accordé une pension de 3000 livres le 1" janvier 1625 (Brevet de cette date), qui dut cesser vers 1631, lors de la retraite de Marie à Bruxelles, et qui fut sans doute remplacée par la pension que lui accorda Anne d'Autriche aussitôt qu'elle fut régente. [Mém. d'Am. (CAnd.^ part. ii. p. 118.) —Le 24 février 1625 (Ibid.^ p. 29, et Brevet dans nos papiers). Je duc d'Orléans créa Robert Intendant général de sa maison, dLvecSQQQ^" vres de gages perçus jusqu'à la disgrâce de celui-ci en i^^lQ, et peutêtre jusqu'en 1631. (Lett.d'Arn. d'AndiUy,^.US9.) Le 2 août 1637, Gaston indemnisa Robert par une pension de 3000 livres, qui fut payée jusqu'au 2 février 1660, époque de la monde ce prince. (Mém. d'Am, (tAnd,, part, ii, p. 118.) De novembre 1634 (ibid., p. 66) à novembre 1635 {ibid., p.- 115), Robert toucha 7200 livres comme intendant de l'armée du Rhin {Mém. du card, Lavallette, t.*i, p. 6), et eut à dépenser sans contrôle 70000 livres; il n'en dépensa que 23000 (Mém. d^Andillyy part, ii, p. 191), dont Bullion voulut exiger la restitution comme si elles eussent été mal employées. {Ibid., p. 88 et 91.) Rien d'ailleurs, hâtons-nous de le dire, ne semble justifier l'exigence de Bullion. (Voir Lettres de d'Andilly, p. 288.) La plume médisante de Tallemant ( t. ii, p. 312) n'a-t-elle pas écrit : « M. d'Andilly avoit les mains nettes? » (Voir cependant plus haut, t. I, p. 340.) —En 1644, Robert se dépouilla en faveur de son fils, Simon de Briottes, plus tard marquis de Pomponne, de presque tout ce qu'il touchait encore de pensions, c'est à dire des 4000 livres consolidées, et des 3000 livres du duc d'Oriéans (Simon touchait en outre ses gages d'intendant et de conseiller d'état) ; son père ne se réservant que la pension de mille écus dont la reine-mère l'avait gratifié. Anne d'Autriche mourut le 20 janvier 1666, et la seule pension qui restât à Robeit courut grand risque d'être supprimée.