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La vérité sur les Bolcheviki

L'histoire du régime bolchevik est encore tout entière à écrire. Ce n'est pas le moins du monde une tentative de ce genre que nous avons eu Vintention de livrer au public. A mesure que Von avancera dans la lecture de ces pages, on comprendra la multiplicité, la complexité et Vampleur des problèmes et des questions qui sont posés par le stade bolchevik de la Révolution Russe. On les devinera plutôt, car nous en avons à peine indiqué quelques-uns.

Nous avons passé quinze mois en Russie, nous avons été le témoin attentif et informé des formidables événements qui s'y sont déroulés.

La guerre était naturellement au premier plan des préoccupations du monde occidental. Les informations sur la Russie faisaient défaut. Des événements considérables sont ignorés.

Dr cette situation, lapropagande bolchevik, appuyée sur des ressources illimitées a fait état pour tenter d'influencer le prolétariat international en sa faveur et Jentraîner dans ses voies.

De loin, de très loin, l'entreprise bolchevik garde un prestige mythique qui s'évanouirait par la simple constatation de la réalité et des faits.

Le prolétariat français a-t-il été informé comme il avait le droit de l'être par ceux dont c'était le devoir? Nous ne e pensons pas.

Sous prétexte d'ignorance de la situation, certains ont entrepris l'apologie du bolchevisme. Mais pourquoi ceux-là qui se plaignent le plus de ne rien savoir, se refusent-ils à faire connaître au prolétariat certains documents d'une importance capitale, comme le récent manifeste du Parti Social-Démocrate russe ou la lettre du leader social-démocrate de Finlande, Tokoï ?

Il y a deux périls bolcheviki que nous voulons écarter

Le premier serait que Von solidarisât en quelque façon le socialisme avec le bolchevisme*

Le second serait que l'on tentât d'entraîner le prolétariat dans la vole bolchevik, au ïout de laquelle il n'y a que deux alternatives : ou une effroyable réaction qui écraserait l'Europe pour un demi-siècle, ou l'effondrement total de la civilisation. Et sans aller jusque-là, ce serait encore beaucoup trop que nous fussions en quelque façon manœuvres par les lointaines intrigues du bolchevisme.

Certes, ce n'est pas une garantie négligeable que Vnnité et l'autorité que la sagesse de ses dirigeants a

su assurer à la Confédération Générale du Travail. Par là, se trouvent singulièrement réduites les possibilités d'action des « personnalités irresponsables. »

Mais ce nous est un devoir de plus d'éclairer le monde du travail ouvrier et paysan sur le bolchevisme et ses œuvres. C'est ce que nous nous sommes efforcé de faire, non-seulement par notre témoignage, mais surtout par des documents. Nous les avons pris chez les bolcheviki eux-mêmes. Quant aux critiques, nous nous sommes borné à de ne citer que celles émanant de socialistes russes qui se placent dans l'Internationale à la gauche des Zimmenvaldiens français.

Gorki a dit que les bolcheviki ne considéraient le prolétariat que comme matière à leurs expériences sociales, et qu'ils avaient consumé la classe ouvrière russe pour voir si par hasard, à la flamme de cet incendie, le monde entier ne prendrait pas feu.

Il a fallu des circonstances inouïes pour que cette entreprise infernale pût être tentée par des dilettanti déments.

Mais le crime le plus haut appartient à ceux qui, à travers les siècles, en ont préparé les conditions. Révolte d'esclaves ignorants, a-t-on dit! C'est un peu vite dit. Mais qui donc a fait les esclaves ignorants?

Terrible leçon pour ceux qui n'auraient pas encore appris que l'on ne comprime pas en vain les aspirations

et les revendications populaires. Leçon qui vient à son heure.

Quant à nous, socialistes, nous avons à prendre dans le bolchevisme la leçon de ce qu'il ne faut pas faire. Car nous sommes nombreux, dans les heures terribles que nous vivons, qui nous refusons à considérer le socialisme et le mouvement ouvrier mondial comme une aventure intéressante à jouer, et qui ne voulons à aucun prix que le prolélariat soit consumé. Ceci dans l'intérêt bien entendu de l'Humanité tout entière.

SUR LES BOLCHEVIKI

LA POLITIOUE EXTERIEURE DES BOLCHEVIKI

Les Bolchevîki et la lutte contre l'Allemagne

La France et les Alliés en général auraient-ils pu s'entendre avec le Gouvernement bolchevik, pour faire la guerre à l'Allemagne ? On l'a dit dans nombre de journaux des pays de l'Entente, et nous l'avons même entendu affirmer dans des congrès socialistes assez récents. Peut-être n'est-il pas inutile de rappeler que ce sont les Bolcheviki qui, seuls en Russie, ont pris l'initiative de traiter séparément avec l'Allemagne, tout en s'efforçant de convaincre les Alliés de participer aux négociations de Brest-Litovsk pour une paix de compromis. Cependant, il y a eu une heure où il a été possible d'admettre que le régime bolchevik aurait pu être amené à se dresser militairement contre l'Allemagne. C'était lorsqu'à Brest- Litovsk l'AlleiIltglie démasquant la frénésie de

ses appétits, imposait à la Russie des conditions si effroyables qu'il semblait qu'aucun régime si bas qu'il fût tombé ne put sans être historiquement déshonoré les accepter tant qu'il restait pour le pays auquel on les imposait, une possibilité de lutte. Ces possibilités existaient : si la Russie ne les trouvait pas dans ses propres armées anéanties, elle n'était cependant pas comme la France en 1871 abandonnée du monde entier — elle avait des Alliés puissants, et l'auteur de ces lignes se rappelle que la veille du jour où Trotsky s'en fût à Brest-Litovsk pour refuser d'y signer la paix, il lui disait : « Rappelez-vous que vous n'êtes pas seuls, et que pour faire la guerre à l'impérialisme allemand, pas un des Alliés ne vous refusera la totalité du concours qu'il est en mesure de vous apporter. » La suggestion est restée sans réponse.

Que l'on pût penser à s'entendre avec les Bolcheviki avant la signature du traité de Brest-Litovsk, cela était encore permis si l'on considère l'état intérieur de la Russie, et la situation morale des esprits. Sans doute il fallait oublier bien des choses : Il fallait oublier que les Bolcheviki étaient arrivés en Russie, envoyés par l'Allemagne, à travers l'Allemagne ; il fallait oublier leur propagande dans l'armée,

SUR LES BOLCHEVIKI

leur effort pour décomposer définitivement les forces militaires de la Russie, déjà si effondrées ; il fallait oublier les 500.000 numéros de leur journal Pravda répandus quotidiennement dans les tranchées russes pour y prêcher la désertion et la fraternisation, sans qu'on se soit jamais expliqué sur l'origine des ressources qui permettaient un pareil effort de propagande ; il fallait oublier que le coup d'octobre avait été fait contre la révolution russe ; il fallait oublier qu'en engageant des pourparlers de paix séparée, les Bolcheviki avaient entraîné la Russie dans la voie de la trahison à l'égard des Alliés !

Mais cependant, si malgré tout cela les Bolcheviki avaient consenti à poursuivre la lutte contre l'impérialisme allemand, il ne pouvait pas y avoir à hé Alors, en Russie, aucun parti représentant une force réelle quelconque, n'élevait la voix pour la gui tous acceptaient silencieusement la paix, et Ton pouvait espérer que la résistance verbale des Bolcheviki à Brest-Litovsk pouvait si elle était sincère, se transformer en résistance effective. Mais si l'illusion avant Bresl-Litovsk était possible, après, elle devenait de l'aveuglement. Et à ceux qui disent qu'une politique de conciliation à l'égard des Bolcheviki aurait pu entraîner ces derniers à reprendre la lutte contre

l'Allemagne, il faut laisser les Bolcheviki répondre eux-mêmes. Déjà dans les séances du congrès bolchevik du 7 et 8 mars 1918, Lénine répondait à ceux qui réclamaient la résistance à outrance contre l'impérialisme allemand :

« Les adversaires de la conclusion de la Paix sont « des phraseurs ; pour la guerre il faut une armée, « nous n'en avons pas et le temps manque pour en « constituer une ».

Dès la veille de a ratification du traité de Brest- Litovsk par le Gouvernement des Soviets, les chefs du Gouvernement des Bolcheviki nous avertissaient Solennellement qu'ils ne voulaient pas faire la guerre à l'Allemagne. Cette affirmation se renouvelait plus tard, et voici par exemple, ce que l'on pouvait lire dans le Journal Officiel du régime bolchevik Izvcstia du 19 mai 1918 :

« Si pour reconnaître le pouvoir sovietiste, les Alliés exigent la réouverture des hostilités contre l'Allemagne, de pareilles conditions ne seraient pas acceptées. La Russie Sovietiste comprenant la situation pénible du pays, épuisé par la guerre et désorganisé économiquement, ne peut et ne doit pas se lancer dans des expéditions militaires si aventureuses condamnées d'avance à l'insuccès. Elle n'a pas l'inten-

tion de s'occuper à fournir des lansquenets pour les armées ennemies. »

L'avis était formel, il était suivi d'une suggestion, l'auteur de l'article continuait ainsi :

« La liaison avec les Alliés ne peut se baser que sur un contact d'affaires, elle sera solide et réciproquement utile si l'Amérique, l'Angleterre et la France mettent à sa disposition pour l'aider leurs ressources matérielles,, leur science et leur expérience pour ressusciter économiquement, financièrement et par conséquent militairement la Russie Sovietiste. »

Sans nous attarder à souligner ce qu'il y avait de ridicule à proposer à l'Entente de se priver ellemême en pleine guerre de ressources économiques matérielles, scientifiques et intellectuelles en faveur d'un pays qui en se retirant de la lutte avait multiplié l'intensité de l'effort personnel qu'elle avait à fournir, nous examinerons et nous éclairerons par le développement des événements futurs tout ce qu'il y avait d'hvnocrisie et de duplicité clans cette proposition.

L'affirmation officielle qu'en aucun cas le gouvernement bolchevick ne consentirait à faire la guerre à l'Allemagne était répétée à nouveau quelques semaines après, lors des tragiques incidents de

l'insurrection des Socialistes révolutionnaires de gauche.

Nous reviendrons plus loin sur ces événements pour les exposer et en tirer les conclusions qu'ils comportent. Contentons-nous pour l'instant de citer les journaux bolcheviki. A la date du 29 juillet 1918, l'organe officiel du Parti bolcheviki Pravda écrit :

« Actuellement nous nous trouvons à un des mo- « ments les plus difficiles qu'il nous ait été donné de « connaître. Jusqu'à présent les impérialistes des « pays alliés n'ont cherché qu'à nous persuader de « déclarer la guerre à l'Allemagne, nous promettant « en échange de grandes faveurs et des bienfaits di- « vers. La volonté du peuple russe est restée inflexi- « ble. Actuellement il ne peut pas et ne veut pas « faire la guerre. »

Le journal Izvestia, organe officiel du gouvernement bolchevik prenant à parti les socialistes révolutionnaires de gauche — « car ce n'étaient pas alors les Alliés qui réclamaient la guerre à l'Allemagne mais un Parti qui avait fait le coup d'octobre aux côtés des Bolcheviki et avait participé avec eux au pouvoir — écrivait :

« Les Kamkov et les Spiridinova nous appellent au « combat. Ils sont prêts à justifier une nouvelle

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« guerre immédiate. Et où sont les forces militaires « pour faire cette guerre ? En dehors de leurs mots « sonores les s.-r. de gauche ont-ils une armée réelle t pour une campagne militaire. Y a-t-il un armement « technique suffisant ? Un plan de campagne ? Des « chefs militaires ?

« Il est facile de crier : « A bas Brest-Litovsk ». « Il n'est pas difficile d'organiser des détachements « de partisans en Ukraine. Mais c'est qu'il est ques- « tion d'une guerre très sérieuse pouvant durer des « années contre un adversaire puissant. Qu'ont-ils « fait, ces s.-r. de gauche criards pour préparer cette « guerre, ne serait-ce qu'au point de vue technic que ? ».

Ainsi il était bien entendu que le 25 juillet la Russie au dire des bolcheviki, n'avait ni armée, ni armement, ni plan de campagne, ni chef militaire pour faire la guerre. Elle devait accepter impunément toutes les propositions allemandes, tous les empiétements allemands, toutes les violations du traité de Brest-Litovsk, se contentant d'envoyer à chaque attentat nouveau des notes humbles et modestes au comte Mirback.

Et cette affirmation de l'impuissance russe, les Izvesiia quelques jours après, alors que l'interven-

tion des Alliés devenait un fait, la renouvellent en ces termes :

« Quoiqu'ils savent très bien que tant qu'existera le pouvoir sovietiste veillant aUx intérêts des paysans et ouvriers, ils (les Alliés), n'arriveront jamais à réaliser leur projet et n'entraîneront pas la Russie dans une nouvelle guerre, ils devaient tout naturellement déclarer la guerre au pouvoir sovietiste. »

Tout ceci est clair et net, et ce sont les bolcheviki eux-mêmes qui se chargent de répondre à ceux qui insinuent que l'on aurait pu s'entendre avec le régime bolchevik pour faire la guerre à l'Allemagne.

Jusqu'au premier Août donc, la Russie était incapable de faire la guerre, mais le 30 juillet le régime bolchevik établissait l'état de guerre. Un miracle sans doute avait fait surgir une armée, des armements, des cadres, un plan de campagne ; quel sursaut d'énergie imprévu I Le régime bolchevik allait-il donc enfin chasser l'envahisseur allemand qui lui avait imposé l'abominable paix de Brest-Litovsk. Allait-il reprendre sa place dans la lutte des peuples contre l'impérialisme et le militarisme prussien ? Non ! ce n'était pas contre l'Allemagne que le miracle s'était réalisé. C'est contre. la Démocratie d'occident, contre la Frcsç'o, contre l'Angleterre, que le régime bol-

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chevik trouvait soudain tout ce qui lui manquait pour faire la guerre. Et cependant les Alliés avaient déclaré solennellement qu'ils ne venaient pas contre la Russie, ni même contre les Bolcheviki. Ils venaient contre l'Allemagne. Et à ce moment décisif où il falfait choisir, le régime bolchevik, en se dressant contre les Alliés se rangeait officiellement en fait, parmi les Alliés de l'Allemagne.

Il nous faudra éclairer cette page d'histoire en soulevant un coin du voile derrière lequel s'abrite la diplomatie secrète de l'Autocratie bolchevik.

Les Bolcheviki contre la victoire de l'Entente

Pour rentrer dans la guerre à côté des Alliés, il aurait fallu que les bocheviki considérassent comme désirable la victoire des Puissances de l'Entente contre l'Impérialisme austro-allemand. Il est vrai que cette thèse avait été soutenue autrefois dans une brochure qu'au début de la guerre Trotsky avait publiée. En ce temps-là d'ailleurs, Trotsky n'avait pas encore trouvé son chemin de Damas sur la route de Petrograd via Amérique. Il se contentait d'envoyer de Paris des articles très patriotiques sur la guerre à un journal très bourgeois de Kief.

Pour que la victoire de l'Entente fût désirable, il aurait fallu que sa cause fut considérée comme préférable à celle de PAustro-Allemagne.

Nous allons voir que ce n'est pas précisément la notion que les bolcheviki s'efforcent d'inculquer au peuple russe.

A la date du 4 juin, le journal officiel du gouvernement Izvestia écrit :

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« Les Socialistes gouvernementaux français accablent de reproches dans une déclaration spéciale, leurs pareils d'Allemagne, les Scheidmanistes. Ils déclarent gravement que par sa conduite le Parti s'exclut lui-même de l'Internationale, ils ajoutent que les Socialistes patriotes allemands n'auraient l'estime des Socialistes de France que s'ils suivaient l'exemple de Liebniecht. Il reste à savoir pourquoi l'exemple de Liebniecht, si apprécié par les socialistes patriotes français ne trouve pas d'imitateurs parmi eux, pourquoi la collaboration avec le militarisme ne concerne pas l'alliance des Socialistes français avec leur impérialisme. »

Ainsi les bolcheviki ne savent pas qu'entre l'Allemagne agressive et la France attaquée, il y a une différence de situation. Cette différence, ils ne veulent pas la connaître, et à l'heure même où les armées de Guillaume occupent le territoire français, ce n'est pas contre elles que les bolcheviki invitent les soldats français à marcher, c'est la guerre civile contre leur propre gouvernement qu'ils leur proposent dans un article sensationnel publié sur la Conférence socialiste interalliée de Londres par le Social Démocrate de Moscou, organe officiel du Parti bolchevik, quie deviendra quelques jours après les Isucstia de

Moscou. Ce que nous allons citer, — et le morceau est d'importance — éclaire d'un jour imprévu le tréfonds de la pensée bolchevik. Il y faut souligner aussi la pédante leçon donnée aux socialistes d'Occident par les sous-pions du bolchevisme russe, les glorieux vainqueurs de Brest-Litovsk, mais surtout le jugement porté sur le programme de paix adopté à l'unanimité par la classe ouvrière française et le programme de paix du Président Wilson. Voici le morceau :

« Une Conférence a lieu à Londres, une conférence « des pays alliés où sont représentés les Partis soft cialistes d'Angleterre, de France, d'Italie, de Ser- « bie. Il manque les délégués d'Amérique, du Ca- « nada, d'Australie. Il n'y a pas de délégués russes. « La Conférence adopte un mémorandum spécial sur « les buts de guerre. Le mémorandum de ces traî- « très à la cause de la classe ouvrière répète pour la « centième fois des considérations qui n'aboutissent « à rien. Que par l'invasion de l'Allemagne en Bel- « gique en en France fut brisée, toute foi dans les « traités, que la victoire de l'Impérialisme allemand « serait la défaite et la ruine de l'Europe démocra- « tique. Il n'y a pas à contester que l'Impérialisme « allemand est un ennemi mortel de la Démocratie

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« et du Socialisme. Non seulement il étouffe chez lui a actuellement le mouvement prolétaire, mais il « joue le rôle de gendarme international de la bour- « geoisie.

« Mais les auteurs du mémorandum ne disent pas « un mot sur ce point : les ouvriers de l'Entente doi- « vent-ils commencer la lutte immédiate contre leur « propre impérialisme qui prolonge sans fin la « guerre, et qui a, depuis longtemps transformé l'Eu- « rope Démocratique en royaume du veau d'or et du « poing de fer ? Puis viennent des vœux mielleux et « n'obligeant à rien sur la création de la Ligue des « Nations chargée de l'œuvre de la fixation libre du « sort des nations, sur l'arbitrage obligatoire, le tri- « bunal entre membres de la Ligue, le désarmement, « etc,.. En conclusion, les social-patriotes ne trouvent « rien de mieux que de se rallier à la dernière décla- « ration du grand hypocrite et chef non couronné <c des annexionnistes américains, le Président "Wil- « son. Bien plus, la Conférence a décidé d'envoyer à « cet artisan de la paix une délégation spéciale pour « élaborer en commun le programme que les social- « traîtres pensent exposer à la Conférence internai lionale socialiste à Stockholm. »

Il ne serait pas inutile de connaître l'opinion des

défenseurs occidentaux des bolcheviki sur ce programme si clair et si précis de la politique extérieure du Parti bolchevik. Que pensent-ils de l'opinion émise sur le programme de paix du Président Wilson, et non seulement sur son programme, mais encore sur sa personne ? Sont-ils d'accord avec eux ? Nous aurions besoin de le savoir.

Que les bolcheviki ne désirent pas la victoire de l'Entente, cela est clair, il faut même reconnaître que la logique de leur situation ne leur permet pas ce vœu.

Supposons pour un instant que le bolchevisme est pur de toute intrigue allemande, supposons qu'il n'y a pas dans ses rangs des agents suffisamment nombreux et assez haut placés pour créer en permanence des circonstances de fait favorables à l'Allemagne. La nécessité d'une paix sans victoire découle tout naturellement de la situation actuelle du bolchevisme. En Russie, les bolcheviki ont tenté un coup d'Etat sur un programme dont ils n'ont réalisé aucune partie. Ils avaient annoncé la Révolution sociale. Si elle avait réussi, toutes les bases du socialisme moderne s'effondraient ; car, leur entreprise était la négation même de toute la doctrine socialiste. Mais leur entreprise, condamnée d'avance, a échoué misérablement,

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nous en aurons la preuve par leur propre déclaration.

L'incendie allumé n'a servi qu'à consumer la classe ouvrière russe, mais il leur reste encore une chance de se sauver, c'est que l'incendie gagnera le monde entier. Ainsi ces hommes qui ont commis contre le socialisme et contre le prolétariat le plus grand crime historique se pourraient bercer de l'espoir qu'ils apparaîtront au monde comme des précurseurs de génie ; mais qui ne voit alors que pour qu'une pareille hypothèse se puisse réaliser, il ne faut pas de victoire, il ne faut surtout pas la victoire de la justice et du droit. Si tous les efforts faits par les peuples d'Occident pour faire triompher leur cause avaient été faits en vain, si tous les prolétaires tombés sur les champs de bataille au nom du droit étaient morts pour rien, si du plus grand effort humain qui ait été tenté il ne sortait rien, que l'effondrement des plus nobles espérances, si tous les idéals qui avaient été dressés sur le monde s'évanouissaient dans une paix de compromis, c'est alors que les peuples démoralisés seraient mûrs pour se livrer à toutes les suggestions du désespoir et du bolchevisme.

Ceci est l'hypothèse la moins sévère à l'égard de la

politique extérieure du bolchevisme, celle qui aurait fait d'eux des neutres entre les deux camps de belligérants. Est-ce que ce fut là leur position ? La suite nous répondra.

Dans un manifeste officiel adressé aux travailleurs de France, le 1er août, les bolcheviki leur disent :

« Vous qui avez versé votre sang pour les intérêts du capital sur la Marne et l'Aisne ».

Et ailleurs dans ce même document, ils ajoutent cette série de prophéties :

« Les agents de vos capitalistes vous ont dé- « claré qu'en constituant un nouveau front oriente tal pour attirer les Allemands du front occidental « sur le territoire russe, ils diminueraient la pres- « sion des hordes allemandes sur vous et hâteraient « l'heure de la victoire sur l'impérialisme allemand. « Ils mentent 1 Ils n'ont pas pu vaincre l'Allemagne « alors que combattait la grande armée russe cjui « donnait aux Alliés une grande supériorité numé- « rique. Ils seront moins encore en état de la vain- « cre sur le champ de bataille, alors que l'armée « russe se forme seulement.

« L'Impérialisme allemand ne peut être vaincu que « lorsque sera vaincu l'impérialisme de tous les Etats « réunis par l'offensive du prolétariat mondial.

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Selon les bolcheviki, d'ailleurs, ce n'est pas l'Allemagne qui a déclaré la guerre. Les Izvestia, organe officiel du gouvernement, à la date du 26 juillet 1918 consacrent de longues colonnes pour établir que c'est l'Angleterre et la France qui ont obligé la Russie à déclarer la guerre.

En août 1918, l'importance de l'apport américain à la cause de l'Entente devenait évident. Déjà les plus pessimistes pouvaient entrevoir qu'il allait faire pencher la balance du destin. Alors les bolcheviki interviennent et, dans une lettre adressée par Lénine aux prolétaires américains en date du 20 août, il les engage en ces termes à se détourner de la guerre du côté de l'Entente.

a Les ouvriers américains ne suivront pas la bour- « geoisie. Ils seront avec nous pour la guerre civile « contre la bourgeoisie. Je suis fortifie' dans cette « conviction par l'histoire tout entière du mouve- « ment ouvrier universel e1 américain. Je me souns aussi des paroles de l'un des chefs favoris a du prolétariat américain, Eugène Debs, qui écri-

il dans The Appeal !

a 191"), s'il m'en souvienl bi r. dans un « tiîuié M cité cet

« vricrs à Berne, en Suisse), que lui, Debs, se lais- « serait fusiller plutôt que de voter des crédits pour « la guerre actuelle, criminelle et réactionnaire ; que- « lui, Debs, ne connaît qu'une guerre sainte et légi- « time du point de vue des prolétaires, à savoir : la « guerre contre les capitalistes, la guerre pour la lift bération de l'humanité de l'esclavage salarié. »

On ne pouvait pas mettre avec plus d'impudence et de cynisme la phraséologie révolutionnaire au service de l'Allemagne. Et pour justifier cette attitude, voici que l'on a pris la peine d'enseigner au peuple russe que le socialisme triomphera non pas par la défaite de l'impérialisme, mais par l'établissement d'un super-impérialisme où l'Allemagne jouerait un grand rôle, et dans l'organe officiel des coopératives centrales de Moscou le Rabotchi Mir en juin 1918, Kerjentsev, rédacteur officiel au journal officiel du gouvernement Les Izvestia, expose ce point de vue au prolétariat russe dans un article où il explique que pour arriver aux fédérations des libres pays du monde, il semble qu'il faille traverser une période transitoire qui sera la formation de super-empires qui réuniraient plus ou moins mécaniquement les anciens Etats indépendants en nouveaux groupements, l'impérialisme devant éclater après avoir tra-

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versé un état de super-développement. En partant de ce point de vue, Kerjentsev trace une nouvelle carte du monde, il considère la victoire de l'Allemagne sur la coalition alliée comme un fait indéniable, entre autres choses; et conclut à l'inévitable affaiblissement de l'Angleterre qui perdra l'Inde et plusieurs autres colonies, avec le rôle de première puissance maritime. Les Etats-Unis et le Japon sortiront de cette guerre fortement armés et plus puissants que jamais. Le monde sera partagé entre ces quatre puissances, qui formeront chacune un super-empire. Ne convient-il pas de s'en tenir là pour le moment sur ce chapitre ?

Les Socialistes révolutionnaires

de gauche

et la politique germanophile

des bolcheviks

On a beaucoup parlé de la politique nettement germanophile des bolcheviki. Les défenseurs de ces derniers en Occident se sont efforcés de la nier, d'autres l'ont affirmé avec force. On a publié à ce sujet toute une série de documents secrets de chancellerie, nous n'en parlerons pas, car nous nous sommes proposés de laisser parler les faits et les bolcheviki euxmêmes.

L'action des bolcheviki en faveur de l'Allemagne, ressort déjà des documents que nous avons publiés. Elle apparaîtra encore bien davantage à la lumière de ceux que nous allons donner et des événements que nous allons raconter.

Si nous n'apportions ici qu'un témoignage personnel, on pourrait nous accuser de partialité, d'avoir été insuffisamment informé. On pourrait nous accuser de n'avoir pas connu tous les secrets de l'Etat, et

DR LES BOLCIIEYIKI 29

on aurait sans doute raison, car s'il est vrai que le socialisme international se soit toujours élevé <•■ la diplomatie secrète, il est non moins vrai qu'aucun régimes qu'aucun gouvernement n'est allé aussi loin dans la diplomatie secrète, dans les tractations occultes et mystérieuses que le régime bolchevik luimême.

De tout ce qui a été fait par les bolchevik!, le peuple russe n'a pu connaître que ce qu'on a voulu lui faire savoir, c'est à dire très peu de ch mais nous avons sur le point qui nous intéresse un bèmo as parfaitement placés pour savoir :

celui des socialistes révolutionnaires d< te dont

les accusations sont précises et formelles. Ils ne se sont pas contentés d'affirmer, ils ont signé leur affirme, 'ut un des épisod giques de la révolution. Il a été fort peu connu en Occidenl quant à ses i et quant aux circonstances qui lui ont donné

11 est tout d'abord indispensable d'ind ment ce que sont les socialistes n maires de

gauche. Le coup d'octobre n'a ment par la fraction bolcl com-

plice dans son opération une petite fraction du .socialiste révolutionnaire qui s'est détachée du Parti

pour suivre les bolcheviki prenant en quelque sorte la suite historique de la fraction dite maximaliste de la révolution de 1905. Non seulement les socialistes révolutionnaires de gauche approuvèrent complètement le coup d'octobre, mais encore ils prirent leur responsabilité dans le gouvernement bolchevik. Plusieurs d'entre eux reçurent des commissariats importants ; ils étaient dans tous les conseils du gouvernement et jusqu'à l'insurrection ils avaient des leurs dans les postes les plus importants de la commission pour la lutte contre la contre-révolution qui a joué dans l'organisation de la terreur un rôle si décisif et qui possède de plus grands pouvoirs que Lénine lui-même.

Dès le traité de Brest-Litovsk cependant les socialistes révolutionnaires de gauche s'élevaient contre l'idée de la paix avec l'Allemagne. Ils réclamaient une orientation ententophile qui aurait permis à la Russie de continuer la lutte contre l'impérialisme allemand. A mesure que se développaient les conséquences de l'orientation allemande des bolcheviki, ils ne cessèrent pas de protester. Ils s'indignaient des empiétements de l'Allemagne, des concessions officielles qui lui étaient toujours faites, jusqu'au jour où ils se décidèrent à dénoncer les concessions occultes

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et secrètes qui lui étaient accordées. Voici comment dans leur organe officiel Le Znamia Trouda du 29 juin, ils dénonçaient la situation de la Russie vis-àvis de l'Allemagne :

« Nous avons utilisé toute notre influence de Parti « pour lutter contre les tendances capitulatrices des « masses, pour leur expliquer ce qu'il y a de néfaste « pour les paysans et ouvriers à dépendre de la « bourgeoisie allemande et des propriétaires terriens « allemands. La vie nous aida à instruire les masses « et à les rendre plus conscientes, chaque journée « nouvelle, chaque heure nouvelle venaient confir- « mer ce que nous avions prévu en disant que Brest- « Litovsk ferait du Conseil des Commissaires du « Peuple une arme docile dans les mains de Guil- « laume et sa clique militaire. »

Quelques semaines avant le 15 mai. au Comité Central Exécutif, le leader des socialistes révolutionnaires de gauche Kamkof disait :

« Ce n'est pas louvoyer qu'il faut, ni reculer jus- « qu'à l'Oural sur des positions non organisées « d'avance, ce n'est pas non plus un répit fataliste « qui n'amènera que la désorganisation, ce qu'il faut. « c'est résister à l'invasion allemande, autrichienne, « turque contre l'abêtissement de notre diplomatie.

« Reculer maintenant, serait la perte de notre revote hition, et si nous devons reculer jusqu'à l'Oural, il « faut reculer en résistant et non pas s'enfuir. »

L'appel des socialistes révolutionnaires de gauche 31e devait trouver aucune espèce d'écho chez les dirigéants du gouvernement bolchevik.

Le congrès des Soviets qui s'est ouvert à Moscou le 2Î juillet 1918 allait porter à son paroxysme l'opposition- des sociaiistse révolutionnaires de gauche contre la politique germanophile des bolcheviki. Cette politique rencontrait une opposition chaque jour grandissante dans les troupes mêmes du bolchevisme et l'attitude des socialistes révolutionnaires de gauche dans cette question leur avait valu un renforcement considérable du nombre de leurs mandats au Congrès.

D'autre part, l'influence du comte de Mirbach dans }es conseils du gouvernement bolchevik était arrivée à son apogée. Il ne se passait pas de' jour sans qu'il réclamât par quelques notes impératives et insolentes «outre les décisions de la République des Soviets.

À coup d'ultimatums, il démolissait un à un — au moins en ce qui concernait l'Allemagne et les sujets allemands — les décrets bolcheviki. D'inquiétantes rumeurs sur une entente militaire entre l'Allemagne

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et le gouvernement bolchevik circulaient. Elle» étaient publiquement confirmées par les chefs socialistes révolutionnaires de gauche ou par les chefs menchevifci. On avait vu passer clans les rues de Moscou des soldats et des officiers allemands déguisés en soldats russes. Deux faits précis allaient fournir le terrain de la bataille : la question du ravitaillement et l'affaire des soldats de Koursk. C'est Marie Spiridonovna qui, la veille de l'ouverture du Congrès, abordait publiquement la question du ravitaillement de PAllemgane dans un discours qui fit sensation à Moscou. Elle accusa les bolcheviki d'avoir livré à l'Allemagne pour un milliard de produits, et elle affirmait que ce ravitaillement allait continuer au détriment du peuple russe qui manquait de tout et qui devait encore se priver à seule fin d'accroître le* forces de combat du plus détesté des impérialismes. Ce sont les incidents de frontière sur le front de Koursk qui déchaînèrent au Congrès un débat qui devait se terminer de la façon la plus tragique ; des soldats exaspérés par 1rs empiétements excessifs et quotidiens de l'Allemagne -sur la frontière, avaient cru devoir s'y opposer les armes à la main ; cette attitude menaçait de bouleverser complètement les plans de politique extérieure dont Trolsky était

l'âme. Il accusa les soldats de Koursk d'avoir agi sous l'influence à la fois d'éléments contre-révolutionnaires et d'agents franco-anglais et même allemands. Et il proposait un ordre du jour qui iui aurait laissé les mains libres pour faire fusiller impitoyablement les soldats qui s'étaient révoltés contre les empiétements allemands. Kamkof, le leader des socialistes révolutionnaires de gauche se dressa contre cet ordre du jour.

« C'est en vain, s'écria-t-il, que l'on croit que pa- « reil document peut passer sans qu'on le discute. « La situation sur le front ukrainien est autre « qu'on le dit ici ; on la cache parce qu'on veut « la cacher. La situation sur un front où soi-disant « agissent des agents impérialistes n'est pas si « simple que cela. Trotsky s'est efforcé de nous « faire croire que des agents allemands travaillent « sur le front de Koursk, il n'y a pas d'agents alle- « mands là-bas. Mais quand on a rendu l'escadre de « la mer Noire, il y avait des provocateurs alle- « mands. On peut publier des ordres du jour et me- « nacer de passer par les armes, mais nous ne pouce vons être les témoins muets de ce qui se passe en « Ukraine ; cette œuvre de Caïn, tramée par les « mains des bourreaux et des canailles qui se trou-

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« vent ici (Kamkof fait un geste dans la direction de « la loge occupée par les agents diplomatiques de « l'Allemagne), nos camarades ne l'exécuteront pas. « On aura beau menacer de fusiller, nul ne craint « les coups de feu. Un fort mouvement révolutionne nairc est en marche, on ne par- pas à faire « jouer aux ouvriers et aux paysans de l'Ukraine le < rôle qu'a du jouer l'escadre de la mer Noire. Oa « ne peut attendre dé vous l'autorisation de se ré- « volter que lorsque Mirbach vous l'aura permis. » M ré cela, la motion de Trotsky fut votée par la irité bolchevik ; alors les se; >!utionriaires de gaUchc quittèrent ; en criant : « À bas ». Le : éponse aux discours (!' àbatiOnnairds de gauche de tendances contre-ré volutionif, remontant ù la tribune, s'écriait :

« Li uiche ne

. ( isations, nous coriti-

lerons notre lutl ent mai]

namd voi al-

., lemand; mais auss « tature sera établie la dictature

Le Note d'une motion approuvant la politique dei bolchevik] souleva':-' »»n nouveau tumulte au mi

duquel la séance était levée. Le jour suivant, le Congrès des Soviets était à nouveau réuni dans le grand théâtre de Moscou; tous les délégués étaient présents, mais la séance ne s'ouvrait pas. Tout d'un coup, le théâtre fut entouré par les troupes de l'armée rouge, les délégués socialistes révolutionnaires présents étaient déclarés en état d'arrestation, et l'on apprenait que la colère de ceux qui se dressaient contre la politique germanophile des bolcheviki venait de se concrétiser en un geste tragique : le comte Mirbach avait été assassiné quelques instants auparavant par un socialiste révolutionnaire de gauche, Pisraélite Blumkine, (1) les socialistes révolutionnaires de gauche se trouvaient acculés à l'insurrection. Quelques corps de troupes — surtout parmi les matelots — passèrent de leur côté. Mais si les socialistes révolutionnaires de gauche avaient préparé leur attentat, en revanche, ils avaient très peu prévu leur propre insurrection. Ils furent abattus à coups de mitrail-

(1) Il avait eu pour complice dans la perpétration de l'attentat le citoyen Alexandrovitch, vice-président du Comité pour la latte contre la contre-révolution.

Après l'attentat, Alexandrovitch l'ut arrêté et fusillé .aussitôt par les bolcheviki avec dix autres leaders du Parti Socialiste révolutionnaire de gauche.

Devant une aussi évidente bonne volonté l'Allemagne déclara qu'elle se tenait pour satisfaite.

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leuses et à coups de canon, et ceux qui réussirent à échapper au massacre gagnèrent la campagne où ils se dispersèrent tandis que les bolcheviki publiaient des manifestes au peuple russe, dans lesquels on lui expliquait que la tentative réactionnaire de ces « vauriens » de socialistes révolutionnaires de gauche, avait été noyée dans le sang.

Le ravitaillement de i'A8!@magne

On a vu l'accusation précise portée par Marie Spiridonovna au sujet du ravitaillement de l'Allemagne. Il était assez difficile aux bolcheviki d'accuser cette dernière, d'esprit réactionnaire. Son prestige révolutionnaire était même si grand qu'après l'insurrection on n'osa pas la toucher, en dépit des Prikaze bolcheviki ordonnant de fusiller sur place les leaders socialistes révolutionnaires que l'on rencontrerait. On prétend que Lénine avait trouvé une formule élégante pour accepter les exigences économiques de l'Allemagne. Cela, disait-il, n'a aucune espèce d'importance, car de deux choses l'une, ou bien la Révolution éclatera dans le monde entier et les engagements n'auront pas à être tenus ou bien le gouvernement bolchevik sera renversé, et ses successeurs ne ratifieront pas ses engagements. Il y avait une troisième hypothèse que Lénine n'envisageait pas, c'est celle qui s'est réalisée et qui permit à l'Allemagne de bénéficier tout simplement des engagements économiques pris par les bolcheviki.

Le ravitaillement de l'Allemagne ne s'opérait pas seulement selon la formule des traités. De vastes entreprises de contrebande sur lesquelles le pouvoir central fermait les yeux, car elles avaient la complicité de l'armée rouge à la frontière fonctionnaient ouvertement. Voici ce que l'on pouvait lire par exemple dans les journaux du 11 juin 1918 :

« L'organe officieux « Oblast Scvcrnia » donne « les détails suivants sur l'expédition en Allema- « gne des étoffes et tissus de Russie. Dans les réu- « nions qui ont eu lieu récemment au Centro- « textile on communique des renseignements vraice ment stupéfiants. Le nombre d'autorisations d'ex- « portation d'étoffes dans les régions frontières « a augmenté ces derniers temps d'une façon conte sidérable. Or, en même temps, d'après les rensei- « gnements reçus, de 75 à 90 0/0 des expéditions de « tissus dans les gouvernements de Moguilev, de (( Vitebsk, de Pskov passent de différentes façons « en Allemagne. C'est ainsi que. dans un mois, il est « passé par la partie nord du front pour 25 millions « de roubles d'étoffes, par Orcha, à destination de « l'Allemagne, pour 20 millions de roubles de mar- « chandises de toutes sortes... Les -détachements qui « sont de garde à La frontière favorisent la contre-

« bande. On signale des cas d'expédition en masse « de tissus par certains points du front contre 1/3 « de la valeur des marchandises. Il arrive aussi que « les détachements confisquent les marchanda « passées en fraude, puis les revendent de l'autre « côté de la frontière pour une somme légèrement « supérieure à celle qui leur est allouée pour les « prises. »

Il n'est pas inutile de rappeler que les autorisations d'exportations étaient délivrées par le Pouvoir Central. Ce qui se faisait pour les étoffes se faisait aussi pour les cuirs. Mais nous avons des précisions sur l'état d'esprit qui animait le gouvernement bolchevik dans la question du ravitaillement allemand. C'est ainsi que dans les journaux du 4 juin 1918 on pouvait lire cette note officielle : « Aujourd'hui part « pour Berlin la fraction russe de la Commission éco- « conomique russo-allemande, la délégation russe se <c compose de Sokolnikof, Boukharine, Larine, Bo- « rovski, l'ingénieur Krassine, etc.. A l'arrivée de la « délégation à Berlin commeneront les pourparlers « de la Commission qui devront établir les condi- « tions de l'échange des marchandises entre la Rus- « sie et l'Allemagne. La Délégation est munie d'ins- « tractions détaillées dont la rédaction a été fait 2

SUR LES BOLCHEVIKI 41

« à l'aide de nombreux spécialistes. Dans la Ro- « dina du 19 juin 1918 on pouvait lire ce qui suit « au sujet des pouvoirs de cette délégation: a Pour « ce qui est du rétablissement des rapports commerce ciaux, et en particulier de l'exportation de charce bon, de minerais et de métaux, la Délégation russe « a reçu des instructions pour déclarer à Berlin que « le gouvernement russe était disposé à s'entendre « avec le gouvernement allemand. Toutefois le gou- « vernement russe ne renonce nullement à la natio- « nalisation de l'industrie, des banques et du coince merce déjà en voie d'application. De l'avis du gou- « vernement bolchevik, la nationalisation ne peut « en aucune façon entraver les échanges commer- « ciaux avec l'Allemagne. Le gouvernement des So- « viets prétend qu'il sera possible d'organiser l'ex- « portation du minerai, du enivre, du platine et des <( produits de l'économie nationale, en particulier « du beurre de Sibérie.

« La $ède actuellement des stocks énor-

de cuivre et une grande quantité de platine

t qui pourraient être exportés sous peu en Allema-

En ce qui concerne les produits de l'économie

« agricole, la Russie pourrait exporter dans le cou-

« rant de l'année, environ 1 million de pouds (16

« millions et demi de kilos) de beurre de Sibérie. » Le gouvernement n'avait que trop de raisons de déclarer que la nationalisation ne gênerait pas le ravitaillement de l'Allemagne. Elle le servait au contraire considérablement ; c'est ainsi, par exemple qu'en ce qui concerne le savon, le peuple russe en était réduit aux cartes, tandis que des millions de pains demeuraient par ordre, inutilisés dans les usines. On pourrait retrouver, à ce sujet, les protestations des ouvriers de ces usines, comme on pourrait aussi retrouver les ordres du Pouvoir Central, réquisitionnant ces savons qui devaient être envoyés à Orcha, c'est-à-dire à la station frontière allemande. Non, la nationalisation ne nuisait en rien au ravitaillement allemand, elle était faite même quelquefois au bénéfice exclusif de ce dernier. C'est ainsi qu'au retour de certains membres de cette fameuse délégation, tous les tissus de Moscou furent réquisitionnés toutes les usines, tous les magasins furent envahis et occupés par la garde rouge. La valeur des produits ainsi réquisitionnés s'élevait à plusieurs centaines de millions. Mais, le peuple n'en reçut pas un mètre d'étoffe de plus !

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A travers Sa diplomatie bolchevik

Tous ceux qui ont suivi de près la diplomatie bolchevik dans la mesure très limitée où cette diplomatie a été publique, ont été frappés de la différence de son attitude selon qu'il s'agissait des Puissances Centrales ou des Puissances de l'Entente.

Rien de plus curieux par exemple que de mettre en parallèle les mesures financières et économiques adoptées par l'autorité bolchevik à l'égard des nationaux allemands et des nationaux français.

On se rappelle la fameuse annulation des emprunts consentis par la France à la Russie. Ce n'est pas le lieu de rechercher ici ce qu'il faut penser de la politique financière qui a envoyé tant de nos milliards en Russie. Et, ce n'est pas non plus sur ce terrain que se placèrent ceux des bolcheviki qui, dans les Conseils des Commissaires du Peuple, s'élevèrent avec véhémence contre cette mesure. Ce ne sont pas, disait l'un d'eux aux autres Commissaires, a les C apitalistes français que vous allez frapper, ce sont les petites bourses des campagnes. »

C'est une question de fait pur et simple, contre lequel aucun raisonnement théorique ne prévaudra. L'inquiétude était d'autant plus grande en Russie à l'égard de cette mesure, que beaucoup — et même parmi les bolcheviki — étaient convaincus qu'il y avait là une manœuvre de l'Allemagne, qui avait poussé en sous-main à l'annulation afin de pouvoir se .retourner vers la France en lui disant : « Si vous voulez 17 milliards, je suis en mesure de vous les faire avoir ». Or, tandis que les intérêts français se trouvaient ainsi traités, on reconnaissait aux nationaux allemands le droit à de formidables indemnités pour tous les dommages qu'ils avaient subis du fait de la guerre ou du fait de la Révolution. La note présentée par les Allemands se chiffrait par centaines de millions. Tandis que les entreprises des Alliés en Russie étaient réquisitionnées ou nationalisées, les entreprises allemandes étaient traitées de façon bien différente. Non seulement cela, mais encore l'Allemagne faisait accepter par le régime bolchevik le principe que les colons allemands échappaient à l'application des mesures dites socialistes. Ces colons allemands sont des émigrés qui, à travers les siècles, se sont infiltrés en Russie. îl y en a plusieurs millions et ils ne sont pas le moins du monde sujets allemands.

SUR LES EOLCHLVIKI 45

Peut-être ne lira-t-on pas sans profit la note que le iîler de l'ambassade d'Allemagne, Ritzler, adressait à au Commissaire du Peuple des Af-

Etrangères : « D'après des rensc:

« possède la Commission de protection de « allemands, les institutions officielles locales « blent ne pas être encore informées que les colons « allemands, conformément aux dispositions des arec ticles 21 et -2 du traité annexe au traité de paix de « Brest, se trouvent, eux et toute leur fortune, sous « la protection allemande et que le Gouvernement « russe est engagé envers l'Allemagne et responsable « devant elle de ce que les émigrés allemands obtienne nent la possibilité de faire valoir, dans toute leur « étendue, les (\v< leur appartiennent d'après

« ce traité.

« Pour leur assurer ces droits, il faut que les So- < victs des gouvernements et les établissements lo- <; eaux :

1° Renoncent à toute nationalisation de la pro- « priété des colons allemands et ne leur im; « aucune contribution :

Défendent 'a vie et la fortune d< COn-

i Ire les bandes de brigands qui commettent des cx- « ces révoltants dans le pays ;

« 3° Laissent intacte la récolte encore sur pied ; « 4° Reconnaissent les mandats des Commissions « allemandes de protection des émigrés, aident de « toute manière les membres de la Commission dans « l'accomplissement de leur tâche et assurent leur « défense personnelle.

« Je prie de prendre des dispositions pour que des « ordres en conséquence soient donnés le plus vite « possible aux Soviets des gouvernements et aux ins- « titutions qui leur sont subordonnées. »

L'Allemagne pouvait impunément tout se permettre. A chacun de ses crimes ou de ses empiétements, l'autocratie bolchevik répondait par l'envoi d'une note anodine et sans conséquence. Les sous-marins allemands ont-ils coulé les bateaux de pêche russes dans la mer Blanche, Tchitcherine envoie une note. Les Finlandais, appuyés par l'Allemagne, exigentils la reddition du fort d'Ino après la chute duquel Petrograd sera sans défense, les bocheviki acquiescent après que Tchitcherine eut envoyé une note.

Les Allemands prennent-il possession des arsenaux de Sébastopol, qu'à cela ne tienne. Les Allemands en seront quittes pour recevoir une note de Tchitcherine. Après cela, les Allemands n'hésitent pas à penser qu'ils pourront s'emparer de la Crimée et

d'Odessa. Aussitôt, Tchitcherine prend sa plume et écrit : c L'occupation de la Crimée est en contradiction avec la déclaration du Gouvernement allemand lui-même, déclaration faite dans le radio du 26 mars, et disant que le Gouvernement de Tauride, la Crimée exceptée, doit faire partie de l'Ukraine.

Le jour où fut publiée cette note, M. de Mirbach se paya le luxe d'en envoyer une à son tour à Tchitcherine dont la cruelle ironie fut douloureusement ressentie par les Russes : « Très honoré M. Tchitcherine, écrivait M. de Mirbach, il est indispensable de se mettre immédiatement à l'étude des conditions nécessaires à la reprise des relations postales et télégraphiques entre l'Allemagne et la Russie ! » En revanche, quand les Alliés viennent en Russie contre les Allemands, non contre les bolcheviki. ces derniers proclament l'état de guerre.

Non moins étrange apparaît la diplomatie bolchevik dans les affaires de Finlande. A l'heure précise où l'Allemagne médite d'occuper la Finlande, des émissaires bolcheviki s'en vont prêcher la Révolution au prolétariat finlandais.

Mais, une chose est certaine, c'est que les Finlandais se demandent encoie pourquoi ils ont fait la dévolution. A quelqu'un qui interrogeait L'un des chefs

de ce mouvement, « — mouvement qu'il avait suivi plutôt que provoqué — il fut répondu que la Révolution de Finlande avait été faite à cause de la situation alimentaire.

Ce qu'il est impossible de savoir par exemple, c'est comment la Révolution pouvait changer la situation -alimentaire de la Finlande ?

Quoi qu'il en soit, lorsque les Allemands eurent occupé la Finlande et que la réaction la plus féroce eut, grâce à eux, triomphé, les bolcheviki acceptèrent sans hésiter l'injonction de l'Allemagne de retirer toute espèce de concours aux révolutionnaires finlandais, et — ce qui est plus grave — de leur fermer les frontières et de désarmer tous ceux qui tenteraient de passer en Russie.

Si les Allemands eurent la faculté de violer autant qu'il leur plut les stipulations du traité de Brest-Litovsk, le Gouvernement bolchevik le tourna sur un .point qui est d'importance. Et cela n'est pas sans être inquiétant, il s'agit de la mobilisation ; le traité de Brest-Litovsk était formel : la Russie devait démobiliser. On comprend parfaitement que l'Allemagne, tenant à disposer de toutes ses troupes du front oriental, ne voulait avoir à aucun prix une armée qui, à un moment donné, aurait pu, sur ce front, se

dresser contre elle. C'est très peu de temps après Brest-Litovsk que le Gouvernement bolchevik commence à organiser la mobilisation. Le 30 avril 1918 on pouvait lire dans les journaux de Petrograd :

« Dimanche matin, les habitants du quartier de ,« Vassili Ostrof ont été avertis que tous les hommes « de 18 à 45 ans devaient se présenter devant les So- « viets du quartier pour se faire enregistrer. Il s'agit a d'un essai de mobilisation. »

Le 30 mai 1918, les journaux, rendant compte de la séance du Comité Central exécutif, rapportent que, sur la proposition de Sokolnikof, le Commissariat de la guerre a été chargé d'élaborer un projet de mobilisation dans le délai d'une semaine, pour Moscou, Petrograd, les provinces du Don et du Kouban.

Le l"r juin 1918, les journaux de Moscou informent qu'on a décidé de mobiliser les jeunes gens de 19 à 20 ans. On mobilisera ensuite les célibataires de 1<S à 30 ans et les hommes mariés de 18 à 27) ans. Enfin le 27 juin 1918, la Pravda annonce qu'on a présenté au Conseil des Commissaires du Peuple, un rapport signé de Trotski et de Lénine pour l'établissement de la mobilisation générale.

Quelle serait l'attitude des Alliés qui sont actuellement en Allemagne, si le Gouvernement de Berlin

faisait de semblables propositions, et à qui ferait-on croire que l'Allemagne qui était maîtresse en Russie et qui n'aurait eu qu'un geste à faire pour jeter à bas les bolcheviki, aurait assisté, indifférente, à ces mesures, si elle n'avait pas eu en main toutes les garanties que l'armée russe, non seulement ne servirait jamais contre elle, mais qu'encore elle pourrait lui être utile ?

Les garanties données et les pourparlers qui les ont précédés, nous ne les connaissons pas, et le peuple russe ne les connaît pas davantage. Tout cela appartient à la diplomatie secrète de l'autocratie bolchevik qui, pendant qu'elle traitait avec l'Allemagne, s'efforçait de louvoyer, suivant le mot de Lénine, du côté des Alliés.

Ceux qui acceptèrent de notre coté d'écouter avec complaisance les vagues suggestions formulées par les bolcheviki, crurent certainement de bonne, foi qu'en se prêtant à ce jeu, ils pourraient se rendre utiles. Peut-être aussi se laissèrent-ils aveugler par la vanité du rôle qu'ils croyaient jouer. Les procédés des bolcheviki en la matière étaient cependant assez grossiers. Ne s'avisèrent-ils pas de décréter un beau matin officiellement qu'un citoyen américain serait

SUR LES BOLCIIEVIKI 51

auprès d'eux le représentant des travailleurs d'Amérique ? Le personnage choisi était représenté dans les Izuestia comme un ami intime du Président Wilson. Ceux qui étaient au courant du mouvement socialiste américain, furent très étonnés de voir surgir un nom dent ils n'avaient jamais jusqu'ici entendu parler ; et pour cause, car la suite révéla que la personnalité en question n'avait aucun rapport avec le Président Wilson et que, politiquement, elle se rangeait sous la bannière de ceux que l'on pourrait appeler les Impérialistes américains ; et qui, à ce titre, auraient vu d'un très mauvais œil l'intervention en Piussi, parce qu'elle aurait pu donner une place prépondérante au Japon.

Une autre fois, le bruit ayant couru, à tort ou à raison, que le Directeur français d'une grande banque de Russie estimait que pour la sauvegarde des intérêts financiers considérables dont il avait le soin, il pourrait être utile de causer avec le Gouvernement bolchevik, on fit passer une note officieuse ainsi conçue ; « Le bruit court que M. Noulens va être rappelé. Le Gouvernement français chargerait M. \... de représenter auprès des Soviets les classes laborieuses de France ». On juge de la stupéfaction des Français. M. X..., qui était d'ailleurs étranger à cette

affaire, ne fut sans doute pas le moins étonné. Quant au peuple russe, il croyait bénévolement tout ce que Ton voulait bien lui raconter. Ce sont ces manœuvres et beaucoup d'autres qui firent croire à quelques personnes chez les Alliés, que le Gouvernement bolchevik n'était pas tellement inféodé à l'orientation allemande que Ton ne pût arriver à s'entendre avec lui.

Il est fort possible aussi que les bolcheviki pensaient qu'il n'aurait pas été désagréable *pour eux, sans s'engager le moins du monde officiellement, de recevoir quelque aide financière et économique des Alliés, car ils avaient parfaitement conscience de leur incapacité et de leur impuissance totale dans ces domaines. Ce n'est là d'ailleurs qu'une pure hypothèse. Ce qui est certain c'est que les bolcheviki ne se seraient jamais servi du concours qu'ils auraient reçu pour d'autres fins que leurs fins propres et qu'ils n'auraient jamais organisé d'autre guerre que la guerre civile. Si les bolcheviki avaient été sincères, ils avaient un moyen bien simple de le faire savoir, c'était de dire publiquement ce qu'ils voulaient, ou de s'adresser officiellement aux représentants officiels des Alliés avec lesquels ils n'ont jamais de fait

SUR LES BOLCHEVIKI 53

perdu contact. C'était bien avec les représentants officiels de l'Allemagne que le Gouvernement bolchevik traitait. On n'a peut-être pas oublié qu'avant le traité de Brest-Litovsk, le comte Mirbach, accompagné de M. Kaiserling, était venu en mission à Petrogrand, mission qui, d'ailleurs, ne fut jamais expliquée au peuple russe pas plus que ne furent expliquées les tractations qui devaient permettre à l'Allemagne de se rendre au Mourman ; on refusa là-dessus de donner la moindre explication au Comité Central exécutif, et nous voyons que dans la séance du 15 mai 1918, Martoff, qui n'avait pas été encore exclu dudit Comité, s'éleva avec force contre la diplomatie secrète des Commissaires du Peuple et contre la censure répressive imposée à la Presse pour l'empêcher de porter cette affaire devant le public : « En empêchant de parler des vues allemandes sur le Mourman, s'écria' Martoff, vous trouvez qu'il n'y a pas de fumée sans feu. » Lorsque, quelques semaines plus tard, le docteur Hellferich vint remplacer le comte Mirbach, il venait avec l'intention de traiter, non plus avec les bolcheviki, mais avec la bourgeoisie russe ; il échoua et s'en alla. Mais quelle était donc la mission mystérieuse dont était chargé le docteur Karch ? Ne s'agissait-il pas d'une alliance militaire

officielle (1) avec pour compensation l'abandon aux bolchevik du Don et de l'Ukraine ? La victoire de l'Entente arriva sur ces entrefaites.

(1) Il est juste de dire qu'à ce moment, Lénine, à la suite de l'attentat dont il avait été victime était incapable de s'occuper des affaires publiques.

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La Politique intérieure des Bolcheviki

Je sais que le sort du Peuple est indifférent au sectaires fous, ils le considèrent comme du matériel pour leurs expériences sociales. Je sais que les pensées et les sentiments qui tourmentent tout démocrate sincère leur sont inaccessibles, ce n'est pas pour eux que je parle ; mais toute la Démocratie est-elle donc devenue insensée ? N'y a-t-il personne qui sentant l'horreur de ce qui se passe se décide à expulser de leur repaire, ces sectaires devenus fous ? Maxime Gorky.

(Lettre sur le régime bolchevik).

Nous avons vu les bolcheviki se séparer nettement des Partis socialistes de l'Entente dans leur politique extérieure et repousser injurieusement les bases de paix du Président Wilson, acclamées par l'unanimité des Prolétaires de France.

Dans leur politique intérieure et dans leur tentative de communisme, ils se séparent encore plus nettement, s'il est possible, des principes et de la tradition socialiste de l'Internationale ouvrière. Ils ont eux-

mêmes rompu avec éclat avec l'Internationale. Et, lorsque nous demandons aux Partis socialistes d'Occident de se désolidariser publiquement des principes et des œuvres du bolchevisme, nous ne leur demandons même pas d'adopter une attitude basée sur l'examen impartial des faits, nous leur demandons de prendre acte purement et simplement d'un fait historique proclamé par les bolcheviki eux-mêmes.

Lénine vint en Russie avec l'intention d'entraîner les prolétaires à prendre la totalité du pouvoir et à tenter une Révolution communiste. Il faut lui savoir gré d'avoir eu assez de logique pour comprendre, alors qu'il ne pouvait pas s'appuyer sur les principes d*î la Social-Démocratie. Marx et ses disciples n'ont jamais conçu le socialisme que comme l'aboutissement d'un capitalisme parvenu à son plus haut point de développement. Or le capitalisme existe à peine en Russie, et sur une population de 180 millions d'hommes, il y a tout juste, d'après la déclaration des chefs de Syndicats, 6 millions de prolétaires d'industrie.

On pourrait donc résumer le programme économique du bolchevisme dans cette formule : « Socialisation du vide ». Aussi, Lénine, en arrivant en Russie, proclama que la Social-Démocratie Internationale était définitivement pourrie, qu'il fallait abandonner

Jes principes sur lesquels elle repose, pour en revenir à la formule préhistorique du vieux communisme. Un ami de Lénine précisa le sens de cette évolution en s'écriant : a Le trône de Bakounine. vide depuis trente ans, vient enfin de trouver quelqu'un digne de Poccuner. »

Quelque temps après leur arrivée au pouvoir, les bolcheviki renoncèrent au nom de social-démocrates et créèrent une nouvelle Internationale, qu'ils appellent la troisième Internationale. (1)

(1) Le citoyen Marcel Cachin ignore sans doute ces choses lorsqu'il propose comme solution au problème russe l'unité socialiste. On voit qu'il y a à cet idéal plein de bonne volonté un obstacle matériel d'importance. Si les articles de Cachin dans VHumanîté devaient devenir pour les socialistes russes des directives, ils auraient une conséquence plus déplorable.

Le bolchevisme a fait la plus lamentable des faillites, il a accumulé toutes les erreurs et tous les crimes, il a suivant le mot de Gorky, consumé le Prolétariat russe. Il a dressé contre lui les haines justifiées de la Démocratie russe ; et à l'heure où il s'effondre on propose aux socialistes qui se sont dressés contre ses erreurs et ses crimes, et que pour cela il a traqués et fusillés, de se solidariser avec lui.

Ainsi, ce serait pour des décades d'années tout le socialisme qui serait frappé d'impuissance en Russie.

Nous allons examiner à l'aide de documents et de faits quelques-unes des activités intérieures du bolchevisme, et, chaque fois, nous pourrons constater que cette activité s'est exercée en contradiction formelle avec les principes du socialisme.

Le Bolchevismè et l'Armée

C'est en s'appuyant sur les soldats débandés du front russe que les bolcheviki purent réussir le coup d'octobre. Leur propagande défaitiste avait puissamment contribué à leur démoralisation complète. Ils prêchaient non seulement la fraternisation, mais encore la désertion ; ce qui faisait dire ironiquement à PlekhanofT : « Il va nous falloir changer la formule de Tlnternationale « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » et la remplacer par ce nouveau programme : « Déserteurs de tous les pays, unissezvous. »

A ces paysans soucieux avant tout de rentrer dans leurs villages pour partager les terres, ils promettaient la paix immédiate et à tout prix. Mais, lorsque ces troupes curent abandonné la capitale pour retourner dans leurs pays respectifs, les bolcheviki, qui comprenaient qu'ils avaient contre eux la quasi unanimité du peuple russe, décidèrent de continuer à appuyer leur régime sur la force des baïonnettes; de là, l'armée rouge.

C'est cette garde prétorienne, installée dans tous les couloirs, dans toutes les tribunes du palais où siégeait la Constituante, et jusque dans la salle même de l'Assemblée, qui brisa avec ses fusils chargés la représentation populaire, dans laquelle les bolcheviki, malgré les circonstances favorables à leur propagande pacifiste, n'avaient pu réunir qu'une minorité.

C'est elle encore jqui, dans les rues de Petrograd, fusilla la classe ouvrière qui protestait pacifiquement contre la dissolution de la Constituante. On compta parmi les morts plusieurs des membres du Parti Socialiste Révolutionnaire et des membres du Parti Socialiste Menchevik.

Après ces événements, et pour les besoins de la

guerre civile qui grandissait, le recrutement de l'ar- ■

mée rouge fut considérablement élargi. Elle fut recrutée uniquement par des engagements volontaires ; et, pour s'assurer de sa fidélité, ceux qui y entrèrent étaient comblés de faveurs. La solde était très élevée, les membres de la famille des soldats étaient logés gratuitement par les soins du régime. Voici par exemple la note officielle parue dans les journaux à la date du 11 avril 1918 :

« Le bureau exécutif de l'armée rouge de Petrograd « a invité les Soviets des quartiers à prendre des me-

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« sures immédiates en vue de loger les familles des « soldats de l'armée rouge dans les appartements « bourgeois. »

Alors que tout le peuple mourait de faim, l'armée rouge était abondamment pourvue de nourriture. La permière, elle recevait des provisions et du pain. S'il en restait, c'était pour les autres, selon des catégories que nous exposerons plus loin. Ainsi, dans la hiérarchie soi-disant socialiste des bolcheviki, le premier citoyen, celui qui a le pas sur tous les autres, c'est le janissaire.

Malgré toutes ces mesures, il vint un moment où, comme nous l'avons vu précédemment, les combinaisons de la politique bolchevik nécessitèrent une armée plus considérable. On rétablit le service militaire obligatoire. Ce ne fut pas une armée nationale qui fut constituée. En juillet 1918, Trotsky s'est expliqué dans un discours à la Conférence des Comités des usines, sur la conception militaire du régime bolchevik. Entre autres choses, il déclara :

« Celui qui gouverne, à qui appartient le pouvoir « dans le pays, celui-là seul doit tenir des armes en * main. »

Jamais on n'a justifié avec plus de force et plus de

cynisme les armées prétoriennes d'hier et de demain. II ajoutait :

« Les Mencheviki ententistes et les socialistes révo- « lutionnaires, nous ont montré à plus d'une reprise, « que dans de pareilles conditions, nous ne créeriops « pas un peuple armé, c'est précisément à quoi nous « aspirons. »

Le résultat le plus clair de cette méthode était que toutes les charges militaires seraient supportées par les travailleurs. Aussi pour répondre à cette objection, Trotsky ajoutait :

« Nous trouverons d'autres devoirs pour la bour- « geoisie, tout aussi pénibles, mais en revanche moins <c honorables. Nous en formerons des pelotons pour « les corvées, qui ne seront pas incorporés dans les « rangs, mais seront astreints à servir l'armée, non « pas avec le fusil, mais avec le balai en main. Cela « est plus raisonnable. »

On pourrait résumer la formule ainsi : les travailleurs dans les tranchées, les bourgeois à l'arrière. Nous ajouterons que cette conception de pelotons uniquement destinés aux corvées, n'est pas absolument nouvelle. Les armées d'Artaxercès, il y a un peu plus de deux mille ans, étaient suivies de hordes d'esclaves que l'on appelait « valets d'armées ». Ce

SUR LES BOLCHEVIKI 63

n'était peut-être pas la peine d'avoir parcouru quelques milliers d'années, d'avoir fait à travers les siècles tant de révolutions au nom de l'égalité, pour en arriver là. Mais nous demandons quel rapport il y a entre l'armée bolchevik, telle que l'a définie Trotsky. et telle qu'elle existe à l'heure actuelle en Russie, et la conception de l'armée nationale, des milices nationales préconisées par tous les congrès socialistes internationaux. C'est ce que comprirent parfaitement les social-démocrates de Russie, et nous devons dire à leur honneur que, dans un manifeste adressé au Prolétariat, ils opposèrent la conception socialiste de l'armée à la conception bolchevik.

Dans un appel aux ouvriers d'avril 1918, ils disaient :

o Repoussant le traité de Brest-Litovsk qui a dé- « membre la Russie et asservi ses peuples, le Soviet « doit exiger l'organisation immédiate d'une milice « nationale en remplacement de L'armée rouge bonne « seulement à prendre part aux luttes intestine Bien entendu la protestation demeura platonique. On se rappelle peut-être que la Révolution, dans sa première partie, avait créé des Comités de régiments. Les chefs étaient alors élus par les soldats. Lorsqu'il

s'agissait de dissoudre les armées en face du front allemand, les bolcheviki trouvaient ces méthodes excellentes. A peine arrivés au pouvoir, ils les trouvèrent détestables. Dans l'armée rouge d'aujourd'hui, règne la discipline la plus sévère. Les Comités de régiments n'existent plus et par un décret du 23 avril 1918, Trotsky a supprimé l'élection des chefs par les soldats.

En revanche, pour mater le peuple russe récalcitrant, les bolcheviki ont introduit dans leur armée un élément nouveau et imprévu : les Chinois ! Ce n'était peut-être pas la peine de s'élever avec tant de force contre le recrutement des noirs !

Les Boicheviki et les Bourgeois

Nous avons toujours pensé, et nous continuons de r, que lorsque les socialistes s'élèvent contre les injustices, c'est pour en obtenir la suppression pure et simple, et non pas pour en réclamer le bénéfice à leur profit. C'est cependant ainsi qu'il en va avec les boicheviki, comme nous le démontrerons avec les documents qui vont suivre.

Leur activité contre ce qu'ils appellent la bourgeoisie m .s le moins du monde un caractère de justice de classe. C'est uu fait, d'ailleurs, que du bolchevisme ne sont pas précisément des prolétaires; il n'y a pas d'ouvriers parmi eux. Lorsqu'ils ne sont pas de très riches bourgeois comme Ioffe, Soukolnikoff, voire des aristocrates comme Lénin sortent presque ions tits classes moyennes, dont ils sont d aents dévoyés. Leur action contre leurs d'origine i toujours L'air d'une vengeance persoin* t'avons entendu expliquer par S que les boicheviki ont dû endl

il surtout à IN . comme émi-

grés dépourvus de ressources. Eh ! s'il en est ainsi, alors, que les bolcheviki n'appellent donc pas à la rescousse les principes socialistes, car nous n'arrivons pas à découvrir ce qu'il peut y avoir de commun entre le socialisme et les rancœurs de ces messieurs.

Une chose a beaucoup frappé les témoins de l'activité bolchevik. C'est qu'en fait, leur vengeance ne frappe jamais ou presque jamais la grande bourgeois e financière et capitaliste, les hauts serviteurs de l'ancien régime tsariste. Les ressources des grands bourgeois leur permettent d'échapper, malgré tout, aux conséquences de la famine ; pour le surplus, ils s'en arrangent fort bien avec les commissaires bolcheviki.

Un haut commissaire bolchevik, qui a joué dans la politique extérieure un rôle des plus considérables, et qui occupe encore de très hautes fonctions, ne se gênait pas pour donner une explication assez imprévue de la bienveillance des bolcheviki à l'égard des grands capitalistes. C'était au moment où la terreur rouge avait atteint un tel degré de fureur et d'abjection sanglante que l'Alleamgne elle-même ne crût p*s devoir se dispenser de protester publiquement. Ef le Commissaire disait :

SUIt LES BOLCHEVIK] 67

« Les Allemands protestent publiquement contre a tous les massacres, mais en réalité, voilà ce qu'ils « ont dit à Tchitchérine : « Vous pouvez fusiller les « gardes blancs, les officiers et les socialistes révolues tionnaircs, mais nous ne vous permettons pas de « toucher aux grands bourgeois. »

Le fait est qu'on y toucha très peu.

Ici, une remarque s'impose ; ceux qu'on appelle les officiers ne sont pas des officiers du tout, ce sont, en réalité, les membres des classes libérales : les docteurs, les avocats, les professeurs, les instituteurs, les pharmaciens, etc., tous ceux, en un mot, qui ayant reçu quelque instruction, ont été appelés à former les cadres de l'armée russe au moment de la guerre. Ils constituent, en fait, l'élément intellectuel qui était hier en opposition avec le tsarisme. Ils sont traqués Impitoyablement Les gens de l'ancien régime, en revanche, sont infiniment mieux traités. Ceux qui, pendant que Petrograd était encore la capitale, allèrent au Quartier Général bolchevik de Smolny, n'étaient pas peu étonnés d'y rencontrer beaucoup des anciens généraux de Nicolas IL

C'est un fait par exemple que le triste Soukomlinoflf, dont la trahison a été l'un des éléments de la défaite russe, fut officiellement remis en liberté par le

gouvernement bolchevik, et qu'il vit aujourd'hui tranquillement en Finlande. En revanche, les nouvelles de Russie nous apprennent, qu'il y a quelques jours, 3e général Rousîd aurait été fusillé. Tout le monde sait que Rouski était un général libéral. On pourrait mpltiplier les exemples à l'infini. Indiquons seulement que l'odieuse Okrana, l'ancienne police secrète de l'ancien régime, reconstituée avec ses éléments anciens, sert aujourd'hui le régime bolchevik avec beaucoup de fidélité. Ceux-là aussi ne doivent pas assister, sans une certaine satisfaction, à l'anéantissement des classes libérales qui étaient hier, comme aujourd'hui, l'ennemi qu'ils avaient à combattre.

Nous allons maintenant exposer dans cet ordre d'idées quelques-unes des mesures du régime bolchevik. Voici, par exemple, à la date du 30 mai 1918, la lorme des rations de pain établie par les Soviets de Petrograd pour les habitants de la capitale :

« 205 grammes par jour aux ouvriers ayant un trait vail physique fatigant. 102 aux ouvriers ayant un « travail plus facile. 50 gr. par jour aux personnes «. ayant une profession libérale et 25 gr. par jour aux « capitalistes ou gens sans travail défini. »

Les capitalistes s'en tiraient parfaitement. Les gens sans travail déterminé comme, par exemple, les vieux

retraités, mouraient sans phases. Quant aux pen i ayant une profession libérale q valaient

ir la famine, il ne se faire apaches ou serviteurs du vik,

auquel cas la nourriture leur était assurée.

lant l'été de 1918. le chol >grad

et à Moscou. Il fit parmi cette population, épuisée par Us [ rivations, d'horribles ravages. Il y eut un n ment où, à Petr< il mourait jus 2.000 per-

des par jour. Pour combattre 1* , se-

lon la Pravda, les mesures qui fu ises par les

bolcheviki :

i La commis.;; n spéciale du travail pour la latte

« contre le choléra a résolu de procéder à la mobili-

ition des bourgeois ayant de 15 à 15 ans pour for-

• mer d ents sanitairi le lutter « contre le cl ont mo-

lilisées, toutes I. s nt à la 3« et

ie de rapprovisionne :

n ne mobilisera que les hommes. Les conditions

• du : les conditi

• tion d1 inement sera augmenl ani (( le vrU. La ' fait ob-

ne doit | iper de plac : faire

« des travaux de bureaux, sanitaires, de contrôle, « etc., etc. »

Que Ton ait contraint les bourgeois à participer à la lutte contre le fléau au cas où ils n'y seraient pas venus spontanément eux-mêmes, c'est une chose à laquelle il n'est personne qui n'applaudirait ; mais, que l'on prétende faire du dévouement et de la charité le monopole ou le châtiment d'une classe, c'est une attitude qui est peut-être bolchevik, mais on n'a pas le droit, pour la prendre, de se réclamer du socialisme.

Un autre jour, Trotsky, dans un discours public, proposa à l'égard de la bourgeoisie une formule radicale. Il demanda que sur toutes les maisons et les appartements bourgeois on mit une affiche jaune, et quiconque le voudrait, pourrait entrer et faire ce qu'il lui plairait du mobilier et des habitants. Trotsky se vantait en prétendant apporter au monde une idée nouvelle. Nous avons connu dans notre histoire les croix blanches de la Saint Barthélémy. Le but à atteindre, qui était le pillage des appartements et le massacre des habitants, a été d'ailleurs parfaitement atteint par la suite sans la moindre affiche jaune.

Le pillage a été dans les provinces un des éléments de succès des bolcheviki. Un militant connu du Parti

mcnchevik et qui vivait dans le sud de la Russie nous disait un jour :

« Sous le gouvernement provisoire, nous disions : « La révolution n'est pas le vol, vous n'avez pas le « droit de piller. Mais un jour sont arrivés les vaga- « bonds, les échappés de prison et les brigands de « grands chemins, et ils ont dit aux masses ignoran- < tes. Nous sommes les boicheviki et on peut tout « prendre. » C'est ainsi, ajoutait mon interlocuteur, « que nous avons été débordés et que les bolchevil^i « sont arrivés au pouvoir. Quant à moi, j'ai dû m'eni iuir, car ils avaient décidé de me mettre à mort. » Par la suite, c'est Lénine lui-même qui donna le mot d'ordre du pillage à la classe ouvrière. Le paim manquait et connue les boicheviki ne savaient où s'en procurer, Lénine, parlant le 28 juin 1918 à la Conférence des fabriques et usines de Moscou, dii aux ouvriers : « Allez perquisitionner chez les riches habitants et vous trouverez de tout. » Or il faut rappeler que le Pouvoir Central avait des moyens de perquisitionner là où il soupçonnait qu'il pouvait y avoir des vivres accumulés.

11 avait des forces de police considérables, pourlivrer alors les perquisitions aux fantaisies individuelles ? C'est (pie, n'ayant pas à donner de pain

aux ouvriers et craignant qu'ils se révoltassent, Lénine pensa les calmer en leur jetant le mobilier des bourgeois. Il faut dire, à l'honneur de la classe ouvrière, que la proposition fut accueillie par un long murmure de protestation, et ce n'est que plus tard, lorsque toute une propagande et une organisation furent faites pour cela que l'on se décida à ne laisser dans tous les appartements qui n'étaient pas occupés par les bolcheviki que les quatre murs.

Ici nous demandons aux défenseurs occidentaux des bolcheviki s'ils pensent que ce soit là du socialisme. La même question pourrait être posée en ce qui concerne l'expropriation des appartements. Nous avions toujours pensé jusqu'ici que le socialisme avait sa maison à bâtir, et qu'il n'irait pas coucher dans le lit des autres. Les bolcheviki sont bien incapables de construire la moindre des choses ; tous les travaux sont d'ailleurs arrêtés. Sans rechercher une solution moins simple, ils mettent les ouvriers affiliés au Parti bolchevik dans les appartements des bourgeois et ils envoient les bourgeois dans les appartements des ouvriers.

« Vous faites, disions-nous un jour à un bolchevik « une œuvre vraiment admirable. Le socialisme pro « posait la suppression des classes, vous, vous con

SUR LES BOLCHEVIKI 73

« tentez de maintenir les classes en en changeant le « contenu. Vous avez établi le roulement des classes, « on devient tour à tour prolétaire et bourgeois. Le « malheur est que nous, qui sommes restés fidèles aux « vieilles formule-s surannées du socialisme, nous « nous voyons obligés, conformément à nos princi- « pes, d'aller trouver les néo-prolétaires que vous « avez faits pour leur prêcher la révolution sociale « et l'insurrection contre les nouveaux capitalistes i que vous êtes devenus. »

Les Bolchevik! et la, liberté de la Presse

Quel est celui des socialistes français qui, étant en relations pendant la guerre et avant la révolution russe avec quelques-uns des bolcheviki, ne les a entendu# s'élever avec indignation contre les restrictions apportées contre la liberté de la presse par la censure en France ? Il est certain qu'en les écoutant, on ne pouvait s'empêcher de penser : « Voilà de terribles libertaires, et si jamais ils arrivent au pouvoir, il fera bon vivre sous leur domination. »

Il y a assez loin de Paris à Moscou, nous allons voir comment les Bolcheviki au pouvoir ont traité la liberté de la presse. Nous nous contenterons de prendre au hasard, en citant nos références comme nous le faisons toujours, quelques-uns des faits qui, placés dans l'ordre chronologique, suffiront à éclairer l'histoire de la liberté de la presse, en Russie sous le régime bolchevik. ïi existait tout d'abord pour régler les procès de presse, un tribunal de presse. Le 25 mars les journaux informaient que toutes les attri-

SUR LES BOLCHEVi: I 75

butions de ce tribunal ainsi que les affaires en cours, seraient transmises au tribunal révolutionnaire, section des crimes politiques. La formule était déjà jolie, regrettons cependant le beau temps où il y avait des tribunaux en Russie. Le 28 mars 1918, le Yperiod, organe des mencheviki internatonalistes, écrivait :

« . Il y a un mois de cela, le journal « Outrn

« Rossii» a, paraît-il, égratigné Trotzky par une pa- « rôle imprudente ; le tribunal a travaillé, l'honneur « de Trotzky a été réhabilité au prix de cent mille « roubles papiers; l'honneur du commissaire Trotsky

« est-il cher ou bon marché ? que le lecteur le juge « lui-même.

«Maintenant c'est le tour des Rousskia Vedomosty: « dans le numéro de dimanche de ce journal, on a « publié un article de B. où Lénine et Natanson (l'S. « R. de gauche Bobrov) sont considérés comme traite très à la Russie.

« Il est certain que l'honneur de Lénine et du per- « sonnage qui touche de si prés à la commissairocra- « lie, tout en n'ayant pas de portefeuille, est sérieu- « sèment atteint par cette remarque. Mais l'honneur « de ces individus est vraisemblablement très fra- « gile.

« La machine a travaillé : mardi dans les Izvcstia

« du C. C. E., on publiait la dénonciation d'après toute tes les règles de l'art et mercredi, c'était déjà le «f châtiment : par les soins de Podbélsky, l'ancien « collaborateur du Bousskoïe Slovo, le journal Rouss- « kia Viedomosty était fermé et traduit devant le tri- « bunal. Encore quelques jours et l'honneur de Lé- (( nine et de Natanson sera réhabilité et probable- « ment très chèrement évalué. »

Le 16 avril, le tribunal révolutionnaire, section des crimes politiques, fonctionnait. L'accusé n'était pas un bourgeois, c'était Martoif qui, on ne saurait trop le répéter, appartient à la fraction gauche de Zimmerwald, pour avoir médit du régime bolchevik. Le tribunal révolutionnaire déclarait que Martoff avait commis un crime contre le pouvoir du peuple. Le lendemain paraissait la protestation suivante :

« La fraction menchevik du Soviet des députés ou- « vriers de Moscou, proteste énergiquement au sujet « de la campagne entreprise par le gouvernement « bolchevik contre le journal des ouvriers social-dé- « m ocrâtes Vperiod, défenseur des intérêts de la « classe ouvrière. La fraction considère cette cam- « pagne comme un attentat à l'une des conquêtes les « plus importantes de la révolution : la liberté de la « presse. Et elle juge cet attentat, d'autant plus dan-

SUIl LES BOLCHEVIK] 77

« gereux, que le bâillonnement de la presse s'est fait « au nom de la classe ouvrière elle-même. •

Le 15 mai, nous retrouvons encore dans les journaux la trace des jugements de îa section politique du tribunal révolutionnaire : le Nacht Slovo était condamné à une amende de 25.000 roubles, le Ranec Outro était frappé également pour un article intitulé : « les fusiliers lettons > d'une amende de 25.000 roubles ; les Novosti Dnia se voyaient infliger une amende de la même somme, la nia Jizn était

fermée et punie d de 50.000 roubles, le

Ysieyda Vperiod, dont le premier et seul numéro avait paru la veille, était fermé pour toujours et privé du droit de paraître sous un autre nom. En même temps, on annonçait qu'on avait fermé pour toujours le journal socialiste révolutionnaire Ptamia qui avait remplacé la Zcmlia Ivolia, organe eut supprimé. On remarquera la méthode employée par les bolchcviki qui, n'osant pas ton j or: moment supprimer purement et simplement la liberté de la presse, accablaient les journaux adversaires d'amendes telles qu'ils pouvaient difficilement résister ; le résultai le plus clair était, dans La as, que, seuls, le; journaux subventionnés par la riche bourgeoisie avaient quelque chance de pou\oir paraître.

Quelques semaines auparavant, d'ailleurs, le régime bolchevik avait eu recours à une mesure générale qui, dans son esprit, devait aboutir à la suppression radicale de tous les journaux non bolcheviki. Un décret avait supprimé pour tous les organes autres que les organes officiels du gouvernement, le droit de recevoir et de publier des annonces.

Le 1er juin 1918, on annonce: « Le journal Vélikaïa Rossia, dont le premier numéro avait paru hier, a été aussitôt suspendu. » Le 7 juin 1918, le journal Rodina expose en ces termes la situation de la presse de province :

« Un seul des journaux de province paraissant sous « l'ancien régime a subsisté, c'est le Voronejeski Te- « legraph. Des 254 journaux de province qui exis- « taient alors, 5 ou 6 aux tendances monarchiques « prononcées ont disparu à la révolution de février. « Les 247 autres ont été supprimés par la révolution « d'octobre. Il ne reste actuellement que 10 journaux « indépendants en province. »

Le 27 juin 1918, les journaux annonçaient :

« Hier a paru le premier numéro du journal men- « chevik Iskra qui remplace Nach Golos supprimé. »

Nous ne pouvons mieux faire pour indiquer le véritable esprit des bolcheviki à l'égard de la liberté de

SUR LES BOLCHF.VIKI 79

Ja presse que de publier quelques-uns des passages d'un décret paru à Kalouga nationalisant la vente des journaux :

(( Article 1er. — Aucun marchand de journaux ne « peut faire venir des journaux à son nom. Art. 2. — « Les marchands de journaux deviennent fonctionce naires de la République avec des appointements « déterminés. Art. 3. — Les abonnements aux jour- « naux bourgeois et ceux pseudo-socialistes sont sup- « primés, on ne les acceptera plus à la poste. Les « numéros qui seraient expédiés ne seront pas délice vrés aux destinataires. »

« Les journaux bourgeois seront soumis à un impôt « pouvant aller jusqu'à trois roubles pour chaque nu- « méro et les journaux pseudo-socialistes, tels que le « Vperiod et Troud Vlast Naroda (organes des menée cheviki et des socialistes révolutionnaires) seront ce également taxés d'un impôt pouvant aller jusqu'à ce trois roubles. »

Le régime ne pouvait s'arrêter en si beau chemin, et comme, en somme, toutes ces mesures nécessitaient un travail assez considérable, on publia un beau matin un décret qui fonctionne encore, supprimant purement et simplement tous les journaux non bolcheviki.

Une petite feuille française, Le Journal de Pelrograd, était du même coup supprimée ; son directeur, qui était l'un des plus remarquables journalistes de notre époque, M. Ludovic Naudeau, était arrêté et mis au secret dans un cul de basse-fosse, où il agonisa des mois sans qu'il fût possible d'avoir la moindre communication avec lui.

Nous n'avons pas été tout à fait exacts en disant que tous les journaux non bolcheviki avaient été supprimés: quelques jours après l'arrestation de Ludovic Naudeau, paraissait à Moscou une feuille bourgeoise Le Mir. A quelque temps de là, les ouvriers et les rédacteurs du journal, ayant jugé bon de s'enquérir des origines de ses ressources, on leur avoua sans le moindre détour qu'elles venaient de la chancellerie allemande. Le journal, à son apparition, avait été chaleureusement recommandé au public par le journal officiel du Soviet de Moscou Les lzvcstia. Les ouvriers et les rédacteurs, ayant refusé de continuer à travailler à cette feuille, elle dût suspendre sa publication pendant quelques jours, jusqu'au moment où elle eut réussi à trouver de nouvelles équipes.

La classe ouvrière russe n'a pas accepté sans protestations cette suppression de la liberté de la presse, et nous publions à son honneur cette protestation vo-

SUR LES BOLCHEYIKI 81

toc à L'unanimité par une assemblée des représentants des travailleurs de Petrograd, au nom de plusieurs centaines de mille de membres.

« Le Gouvernement, composé de paysans et d'ou- • vriers, craint la liberté de la presse et condamne « surtout les journaux socialistes, rédigés par les « paysans et les ouvriers. Le Gouvernement défend <( aux paysans et aux ouvriers les lectures qui doi- « vent leur plaire plus particulièrement, et leur im- « pose ses propres gazettes.

« Jamais répression ne fut plus cruelle, jamais a presse libre et honnête ne fut combattue avec un « tel acharnement comme en ces jours pénibles où la « patrie. la révolution, la classe ouvrière étaient me- « nacées de destruction totale. Les ouvriers de Petrold sont abandonnés à leur triste sort, sans pou- « voir s'y soustraire, puisque la liberté de la presse « ne leur est pas accordée.

i En vertu de ces considérations, nous, ouvriers de « IVtrograd, adressons une proclamation et un appel « à tout le prolétariat de la Russie pour entrepren- « dre, sans larder, la lutte contre le décret gouvor- < nemental se rapportant à la liberté de la pi\

« Nous proposons l'examen de cette question dans « toutes les réunions el l'envoi de délégués à Smolny

« et à l'association de la presse. Nous nous adressons « tout particulièrement aux camarades imprimeurs, « que la tyrannie bolcheviste a obligés de remplir « des fonctions viles et basses.

« Les camarades imprimeurs doivent se souvenir « qu'ils ont toujours été l'avant-garde du prolétariat « russe et qu'ils doivent aujourd'hui l'aider à con- « quérir la liberté de la presse.

« La classe ouvrière doit connaître la vérité, toute « la vérité et rien que la vérité. »

Il n'est que trop vrai que le gouvernement bolchevik se rendait parfaitement compte qu'il n'aurait pu subsister longtemps sous un régime de libre discussion. Un bolchevik de bonne foi qui avait applaudi au coup d'octobre, et qui avait servi plusieurs mois le régime bolchevik avant de s'en retirer avec horreur, nous disait : « Toute la politique des bolcheviki n'est qu'une abominable spéculation sur l'ignorance du peuple. » Il est de fait que l'on pourrait former des volumes en accumulant les mensonges grossiers publiés par les organes bolcheviki. Ne s'avisèrent-ils pas un jour d'aller jusqu'à falsifier un discours du chancelier allemand pour lui faire injurier les socialistes révolutionnaires. Le Chancelier avait dit : « Nous suivons avec attention les courants re-

présentés par les cadets, les meneheviki et les socialistes révolutionnaires. » Les lzvestia lui font dire : « Nous suivons avec intention les courants représentés par les cadets, les meneheviki et les soi-disant socialistes révolutionnaires ». Un autre jour, les lzvestia publièrent un article de Lénine dans lequel ce dernier annonçait à ses lecteurs que, décidément, les soldats français, gagnés au bolchevisme, refusaient de continuer la guerre et se décidaient à tourner leurs armes contre leur propre gouvernement. Malheureusement, le collaborateur militaire des lzvestia, qui n'avait sans doute pas lu l'article de Lénine, publiait en seconde page du même journal, un article dans lequel il signalait l'héroïsme de l'armée française et l'admirable élan de ses soldats, qui venaient [le remporter une victoire sensible sur les Allemands. Ceci se passait en pleine offensive victorieuse de juillet.

Nous aurions trop à faire si nous voulions continuer dans cette voie : contentons-nous, pour terminer, de donner le texte d'un radio expédié à la date lu 12 décembre 1918 par le gouvernement bolchevik:

« Le Comité exécutif du Parti socialiste français, i dans sa séance pléuière, a adopté une résolution i exprimant son enthousiasme pour les conquêtes de

« la Russie soviétiste révolutionnaire, et protestant « contre l'intervention militaire par les troupes de « l'Entente. L'opposition, dirigée par Thomas et Re- « naudel, et qui ne comprend que douze personnes, a « protesté contre cette résolution. »

Ainsi, il est bien clair, pour le peuple russe, que tout le socialisme français, à l'exception de douze de ses membres, est passé au bolchevisme.

Nous avouons, en outre, ne pas connaître la motion de la Commission administrative permanente, qui exprime son enthousiasme pour les conquêtes du bolchevisme. Le régime bolchevik a, d'ailleurs, trouvé un moyen imprévu de dépasser les régimes les plus abominablement réactionnaires dans leurs crimes contre la liberté de la presse. Il a inventé une formule nouvelle : Toutes les maisons sont obligatoirement abonnées au journal officiel Les Izvestia.

SUR LES BOLCHEVIKI 85

Les bolchevikî contre les paysans

L'un des problèmes les plus importants que devait résoudre la Révolution russe, était le problème de la terre. De même que la révolution de 1789 a donné la terre aux paysans, de même la question agraire devra être résolue révolutionnairement en Russie. Tout régime qui s'y opposera sera inévitablement appelé à sombrer dans le chaos. Mais le problème est infiniment complexe. Une chose en tout cas est certaine, c'est qu'il n'appartenait pas au gouvernement provisoire de Kerensky de le résoudre, et que ce ne pouvait être que l'œuvre de l'Assemblée Constituante. Les bclcheviki, dont le programme politique n'est qu'ime spéculation grossièrement démagogique, et un appel aux plus bas instincts profitèrent de cette situation, pour réclamer la solution immédiate et sans délai de la question agraire. Leur programme était d'ailleurs fort simple, ils disaient aux paysans : « Prenez la terre ». Marie Spiridonovna, .'.ont nous avons vu précédemment les désillusions ^ur le régime bolchevik, prise d'enthousiasme pour cette formule simpliste et

radicale, s'écriait « Au mois de juin, le paradis régnera en Russie ». Nul n'est prophète en son pays. A peu près vers l'époque où le « paradis » devait régner en Russie, Marie Spiridonovna entrait en insurrection ouverte contre le paradis, et les membres du Comité-Directeur de son parti gisaient sanglants dans les fossés de Moscou, fusillés par les bolcheviki. Quoiqu'il en soit, la formule des bolcheviki n'avait rien résolu, et quelques semaines après, il se passa à Pélrograd un incident qui fut à peu près inaperçu et qui aurait pu cependant changer la face des choses, si les socialistes de gauche avaient été des politiques tant soit peu habiles. Ils avaient réuni un congrès de paysans à leur dévotion ; sous prétexte qu'ils étaient des camarades, les bolcheviki les invitèrent au congrès des Soviets. Les paysans pensèrent, que, puisqu'ils étaient des camarades, il n'y avait aucune raison de les écarter des délibérations des Soviets, et ils réclamèrent immédiatement avec insistance leur participation avec droit de vote. On pense si les bolcheviki furent atterrés ! Il est bien évident que dans un pays où il y a 130 millions de moujiks, ils auraient réduit à rien les minorités bolcheviki. Aussi s'empressa-t-on d'écarter les paysans et de les convaincre de retourner dans leur

SUR LES BOLCHEVIKI 87

village. La lutte fut assez chaude, car les délégués disaient: « Vous nous avez bien dit de prendre la terre mais nous ne savons pas comment nous y prendre; si nous retournons auprès de nos mandants, sans leur apporter une solution, nous avons de grandes chances d'être maltraités ». La discussion traîna quelque temps et puis peu à peu, le congrès paysan s'effrita de lui-même et comme c'est le cas pour beaucoup de choses russes, le problème, un instant posé,, s'évanouit par la faiblesse même de ceux qui l'avaient posé. Ceci prouve qu'en dépit des thèses de Lénine, on n'échappe pas aux conditions économiques d'un milieu donné.

Le problème reparaîtra et même si le programme constitutionnel de Lénine venait à s'imposer un jour à la Russie — programme qui consiste à créer une infinité de petites républiques fédérées, la Russie ne serait rien de plus qu'un Etat paysan à mentalité de petits bourgeois. Par la suite, il vint un moment où le pain fit complètement défaut dans les villes ; il ne serait pas difficile d'indiquer les causes de la famine, elles sont dans le régime bolchevik lui-même. Pour les bolcheviki, tous les problèmes peuvent être résolus de la façon la plus simple par la guerre civile. En l'occurence, elle fut organisée par eux d'une

façon odieuse. D'une part, ils dressèrent les ouvriers contre les paysans, et d'autre part, ils dressèrent les paysans contre les paysans. Dans un manifeste du Conseil des Commissaires du Peuple au sujet du blé, il est expliqué que s'il n'y a pas de pain, il faut en rechercher la cause dans la guerre mondiale. Nous ne nous chargeons pas d'expliquer pourquoi les Commissaires du Peuple publiaient à peu près en même temps un autre manifeste dans lequel il était expliqué que le manque de pain était le résultat d'un complot contre-révolutionnaire des adversaires des Soviets. Quoiqu'il en soit, les bolcheviki décidèrent purement et simplement de former des équipes d'ouvriers armés de mitrailleuses et de canons qui iraient dans les campagnes arracher le blé aux paysans. Le manifeste du Conseil des Commissaires du Peuple du 30 mai, déclarait : « Le Comité Central Exécutif a déjà ordonné aux Soviets de Moscou et de Petrograd de mobiliser dix mille ouvriers, de les armer, et de les équiper pour partir en campagne à la conquête du blé contre les rapaces et les accapareurs. Cet ordre doit être mis à exécution dans le délai d'une semaine. Chaque ouvrier appelé sous les armes, doit accomplir son devoir sans murmurer.

Dans un article intitulé : « La politique du déses-

SUR LES BOLCIir:viKI

poir » la Xovaia Jizn, journal de Maxime Gorki, jugeait ainsi cette mesure :

« La .guerre est déclarée, de la ville à la campa « guerre permettant à une infâme propagande de « dire que l'ouvrier sans travail arrache son d< « morceau de pain au paysan à demi affamé, et ne « lui donne en échange que des balles q commu- « nistes » et des signes monétaires sans valeur. Une '< guerre cruelle est déclarée et, ce qui est le plus « terrible, une guerre sans but. Les greniers de « la Russie sont en dehors du paradis communiste et « la campagne grande-russienne souffre autant de la « famine que la ville...

« Nous sommes profondément persuadés — Lénine « et beaucoup de bolcheviki intelligents le compren- « nent parfaitement — que la collecte du blé, « des méthodes qui rappellent d'une manié' « frappante celles qu'emploie le général Eichorn « en Ukraine, ne résoudra pas la crise aliment « Ils comprennent que le retour au démocratisme et « le travail des autonomies locales do (U de

« bien meilleurs résultats, et cependant ils ont fait ce c pas décisif dans la voie de la folie.

Ce n'était pas assez de jeter, au plus grand i de la classe ouvrière, les ouvriers contre les

paysans. Les bolcheviki devaient aller plus loin — ils devaient porter la guerre civile jusque dans l'intérieur des villages et dresser maison contre maison, famille contre famille, en faisant appel aux plus bas intincts et en magnifiant comme vertu civique la délation, la haine et la vengeance. Ils décidèrent que dans chaque village, il serait constitué des Comités de miséreux, c'est-à-dire composés de ceux qui représentent la classe la plus obscure de la Russie et qu'à ceux-là seraient remis des pouvoirs qui en feraient les véritables maîtres de la situation.

Le pouvoir sovietiste leur avait tout d'abord envoyé des délégués agitateurs avec des fonctions rappelant celles des anciens agents secrets du Tzar, délégués chargés d'intensifier la lutte contre les accapareurs, les ogres mondiaux et les petits propriétaires, de surveiller les Soviets locaux, de dissoudre ceux qui ne sont pas dignes de ce nom, et de rendre compte au pouvoir central de leur activité de contre-espionnage.

Les fonctions des comités de miséreux consistaient à aider les organes gouvernementaux, c'est-à-dire les expéditions armées, à arracher le blé aux propriétaires paysans. Quiconque a quelques kilogs de blé de trop, doit être poursuivi comme un ennemi du peuple,

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proclament les bolcheviki, et aux Comités de Miséreux l'Etat promet de les nourrir gratuitement jusqu'au 15 juillet, de leui faire un rabais de 50 % et de leur fournir, en plus, une foule d'objets de première nécessité et des machines agricoles également avec un rabais de 15 à 50 0/0, en tenant compte pour le rabais du délai dans lequel « l'arrachement » a été exécuté. Mais ici une observation s'impose : on parle de poursuivre les richards dans les campagnes les propriétaires d'hectares superflus et on charge de cela les miséreux qui ne possèdent rien. Qu'est à dire ? Nous sommes en pleine république bolchevik. Les bolcheviki ont multiplié les décrets, ils les ont même fait connaître à l'étranger, pour convaincre le prolétariat international du merveilleux résultat qu'ils avaient obtenu. Et voici qu'en plein mois de juin, on nous déclare qu'il y a encore en Russie des richards, il y a encore, malgré le partage des terres, des gens qui possèdent des hectares plus que leur droit, et qu'enfin, brochant le tout, il y a encore dans les campagnes des millions de miséreux. N'est-ce pas là le plus définitif et le plus irréfutable des aveux de la faillite des bolcheviki ?

Il est juste de dire que les socialistes révolutionnaires et les maximalistes, fractions politiques qui

participent au pouvoir bolchevik, refusèrent absolument de sanctionner ces méthodes. Pour apporter un jugement qui n'est pas suspect, nous nous contenterons de citer un journal communiste bolchevisant. La Jizn écrivait à la date du 4 juin :

« Les causes de la famine et sa conséquence, la « révolte, ne sont dues ni aux menchéviki, ni aux « socialistes révolutionnaires de droite, ni au sabo- « tage de la bourgeoisie, mais à l'organisation et à « îa politique même du pouvoir. Le pouvoir qui « écarte de lui, qui repousse tous les intellectuels, « qui divise même les paysans, même les travailleurs « paysans et qui ne veut s'appuyer que sur les « « miséreux » c'est-à-dire sur la classe la plus obs- « cure et la plus impuissante, un tel pouvoir est con- << damné à l'isolement et à l'impuissance. « ... La terreur, la tereur et la terreur !... Voilà à « quoi se réduit actuellement, comme avant la révo- « lution de Février, toute la sagesse du gouvernement « Jadis le gouvernement rendait responsables de « tout « les juifs, les étudiants et les traîtres », actuelce lement les coupables sont « les cadets, les menche- « viki et les socialistes révolutionnaires de droite ». « Est-ce que les communistes ne voient pas tout ce « que ce parallèle a de douloureux pour le pays et

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<( d'offensant pour le gouvernement ? Est-ce que les a communiste ne voient pas que le pouvoir soviéa tiste pend au-dessus de l'abîme ? »

Le résultat acquis aujourd'hui est que la famine sévit avec plus d'intensité, car les paysans profondément convaincus que s'ils avaient dans leur grenier quelques réserves de blé au-dessus de ce qui leur est -aire pour subsister (c'est-à-dire plus de 400 grammes par personne et par jour) ils se le verraient m lever par les expéditions bolcheviki appuyées par les Comités misère refusent à ensemencer un

mètre carré de terrain de plus que ce qui leur est aire pour eux et leur famille.

Nous reposons noire éternelle question, « Qu'y-a-t-il de commun cnlre ces n éthodes et le socialisme ? » Est-ce que nous autres socialistes nous ne nous sommes pas toujours efforcés de solidariser les intérêts :les ouvriers et des paysai Bt-ce que nous ne

considérerions pas comme un crime monstrueux, comme un véritable fratrie ter les uns contre

les autres, les ! des villes contre les tra-

vailleurs des campagnes ? El alors que tes défenïeurs occidentaux de M tchevilrï nous élisent s'ils sont prêts à justifier devant les paysans d'occident la politique agraire du régime bolcheviki ?

Les bolcheviki et les problèmes - économiques

Ce serait un crime immense que de dire, de laisser croire au Prolétariat qu'il lui suffira de mettre la main sur le pouvoir pour entrer immédiatement dans la cité socialiste. Aucun des théoriciens sérieux du Socialisme n'est tombé dans ce travers,, et Kautsky va même jusqu'à prévoir, entre le moment où le Prolétariat aura conquis le pouvoir et celui où il aura réalisé intégralement le socialisme, une période de transformation qui pourra durer jusqu'à 50 ans. Au Congrès socialiste français de Nancy, en 1907.. Lagardeïle, dans une critique qui s'appliquait très peu à ceux auxquels il l'adressait, et qui aurait pu être écrite pour Lénine, disait :

« Que vous opériez selon le mode réformiste ou le « mode révolutionnaire, que vous soyez la moitié « plus un à la Chambre, ou que vous ayez pris le « gouvernement d'assaut, vous ne ferez pas surgir du « jour au lendemain une société toute faite. Vous se- « riez les maîtres de l'heure, vous détiendrez toute la

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« puissance qui, hier, appartenait à la bourgeoisie, « vous entasseriez décrets sur décrets et lois sur lois, « que vous ne feriez pas de miracle, et vous ne rente (Iriez pas du coup les ouvriers aptes à remplacer « les capitalistes. En quoi, dites-moi, la possession du « pouvoir par quelques hommes politiques socialis- « tes pourra-t-elle transformer la psychologie des « masses, modifier les sentiments, accroître les apti- « tudes, créer de nouvelles règles de vie et faire g qu'à la place d'une société de maîtres et d'esclaves, « pourra exister une société d'hommes libres. »

Et n'est-ce pas Marx lui-même qui écrivait ces ignes :

« Les travailleurs n'ont pas d'utopie toute prête à i introduire par décreis du peuple, ils savent bien I que pour réaliser leur propre émancipation et en i même temps une forme plus noble vers laquelle la i société actuelle se dirige par ses propres efforts i économie i h ï auront à traverser de longues lutte tes et tonte une série de progrès historiques qui K transformeront les circonstances et les hommes. »

Plus le v- e grandira, plus il devra préciser

*es points de . l'ehevisme n'aura pas été tout

\ fait inutil us a enseigné le péril de la déma-

gogie. C'est par el'e qu'il était arrivé au pouvoir,

en protestant contre les inévitables lenteurs du gouvernement provisoire qu'il avait rallié les masses.

« Il faut faire la Révolution sociale tout de suite », disait Lénine et ses amis, et arrivés au pouvoir, ils y furent aussitôt les prisonniers de leurs formules. Us entassèrent décrets sur décrets, lois sur lois*, nationalisations sur nationalisations. Cela leur a servi à faire des volumes qu'ils ont publié à l'étranger pour l'édification du Prolétariat international.

Si Lénine et ses amis étaient restés tranquillement à Zurich et qu'ils aient publié un volume de propagande sous le titre « Décrets que nous prendrons quand nous serons au pouvoir », leur activité aurait eu la même valeur pratique, mais elle eût été infiniment moins nuisible qu'en s'exerçant dans un pays où leur tentative était condamnée d'avance. A la vérité, ils n'avaient pas de très grandes illusions sur leurs chances de réaliser le socialisme en Russie. Mais les plus sincères d'entr'eux vivaient dans ce rêve que le spectacle de leur activité révolutionnaire entraînera le monde entier à les imiter. Lénine affirmait avant de prendre le pouvoir, qu'aussitôt que l'Allemagne verrait la Russie faire la Révolution, elle la ferait à son tour. L'Allemagne s'est contentée de faire la paix de Rrest-Litovsk. Si les Prolétaires français,

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au lieu de suivre les directives des socialistes majoritaires français, avaient suivi celles de Lénine, Guillaume ne serait pas encore seulement à Berlin, il serait aussi à Paris.

Nous ne pensons pas davantage que le spectacle de la faillite bolchevik soit de nature à enflammer d'enthousiasme le prolétariat mondial pour leur méthode. Tout ce que le prolétariat pourra faire pour eux, ce sera, dans son intérêt bien entendu, de condamner impitoyablement leur entreprise. Elle ne pouvait pas réussir, parce qu'aucune des conditions nécessaires pour cela n'existait en Russie. Il n'3' avait pas les conditions matérielles. Le socialisme réalise un changement de fonction des moyens de production et d'échange, utilisés par lui non au profit d'intérêts privés, mais au profit de la collectivité. Or, pour que ce changement de fonctions puisse s'opérer, il faut que ces moyens de production et d'échange existent. Ce n'est pas le cas en Russie. Les conditions morales n'existaient pas davantage ; non seulement le Prolétariat, au sens moderne du mot, n'est qu'une infime minorité, mais encore cette minorité est i; nte

et inéduquée. Elle n'a, et elle ne peut avoir, étant données les conditions de l'ancien régime, aucun esprit politique.

Nous pensons, après ce que nous avons vu en Russie, que le socialisme ne pourra fonctionner qu'à la condition, non seulement de rallier autour de lui une majorité, mais encore de s'assurer, sinon de la sympathie, du moins de la neutralité de la quasi unanimité des éléments chargés d'assurer le fonctionnement de la vie de la nation.

Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, c'est qu'il fallait que les bolcheviki fussent complètement fous pour ne pas comprendre que leur premier effort devait être de se concilier les rares éléments intellectuels qui existent en Russie. Ils ne songèrent qu'à les emprisonner et à les massacrer. En croyant ruiner ainsi toutes les chances de l'opposition, c'était leur propre chance de fonctionner qu'ils ruinaient euxmêmes, et il faut ajouter qu'en même temps, ils ont détruit les forces vives pour la reconstruction de la Russie de demain.

Je me souviens qu'un jour, me rendant chez un commissaire du peuple, qui faisait fonction de ministre des travaux publics, je le trouvai dans un effarement complet. C'était au moment où on arrêtait par principe tous les officiers, et où on les fusillait au hasard. Comme je lui demandais les motifs de son émotion, il me répondit :

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« Aucun de mes services ne peut fonctionner ; on « vient d'arrêter 410 de mes employés sous prétexte « qu'ils sont officiers de réserve, et c'est la même « chose dans toutes les administrations. »

Les Bolcheviki, au lieu de recourir aux seuls éléments capables, n'hésitèrent pas à placer, à la tête des services les plus délicats et les plus compliqués, des gens choisis parmi leurs amis et auxquels il suffisait, pour être désignés, d'avoir, une fois dans leur vie, écrit quelque vague article sur une branche quelconque de l'activité économique dans un plus vague journal bolchevik de Zurich ou de Vienne. Aussi les résultats ne tardèrent-ils pas à se manifester.

Ce n'est pas une mince affaire que l'établissement d'un budget aussi important que celui d'un état cemme l'état russe, et comme nous ne voulons pas être suspectés d'apporter sur le budget bolchevik des appréciations partiales, nous nous contenterons de citer les discours du Ministre des Finances bolchevik Goukovski au Comité exécutif des Commissaires du Peuple. Parlant de la situation financière, il dit :

« Elle était extrêmement difficile avant la guerre. « Le budget s'équilibrait surtout à l'aide du mono- « pôle de l'alcool ; actuellement, il est impossible de « compter sur les campagnes, tout le monde demande

BIBDOTHECA

« l'exemption ; parfois les contributions ont atteint « un taux incroyable. Où va cet argent ? On ne le « sait pas. Il n'y a ni contrôle ni budget, a

Sans songer à établir un contrôle impossible, le Commissariat des Finances se décida cependant à mettre debout des projets de budget pour le premier semestre de 1918 ; ce projet fut publié le 23 mai 1918. Les recettes ordinaires sont évaluées à 4 milliards 500 millions de roubles, dont 737 millions seulement provenant des impôts directs. Les dépenses prévues se montent à 22 milliards de roubles. Soit donc pour les premiers six mois, un déficit de 1G milliards de roubles. Par la suite, on a fait beaucoup mieux : les recettes ordinaires ne se sont guère élevées, mais le budget pour l'année est monté à plus de 100 milliards de roubles. Au Congrès des sections financières des Soviets, qui s'est ouvert à Moscou le 17 mai, le premier discours a été prononcé par un représentant de la région et comprenant : les gouvernements de Smolensk, Mohileff, Vitebsk et quelques districts du gouvernement de Minsk. L'orateur s'est plaint du manque de liaison entre le centre et les régions de la Russie, de l'absence de tout système dans les mesures fiscales, de l'arbitraire des Soviets locaux, du manque de contrôle, etc. Il signale, entr'autres choses, qu'au

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passage de la frontière des territoires occupés, les postes de gardes russes enlèvent aux voyageurs de grosses sommes d'argent dont ils ne rendent aucun compte. Le représentant de l'un des districts du gouvernement de Moscou, qui parle ensuite, fait les mêmes remarques sur le manque de système dans la législation fiscale des Soviets locaux,, et ajoute que les impôts financiers ne rentrent pas du tout, les paysans estimant qu'ils n'ont pas besoin de payer pour ce qui est leur propriété.

Le Congrès continuant, le journal communiste bolchevisant Jizn en donne ce compte-rendu :

« Plus de trente orateurs, appartenant à la fleur de « la jeune finance russe, comme les a nommés un déi légué de l'Oural, ont parlé hier à la séance du Con- ( grès des sections financières des Soviets. Les défit bats, parfois très vifs, ont eu pour objet les dis- « cours récents de Goukowsky et de Lénine, entre

Lesquels la plupart des orateurs ont signalé un an- « tagonisme frappant : Lénine attend tout de L'impôt a progressif sur le revenu, alors que Goukowski ne « fonde ses espoirs que sur les impôts indirects. Le u programme de Lénine, c'est un idéal lointain ; les < impôts indirects de Goukowski, c'est notre pain

« quotidien, sans lequel le pouvoir des Soviets ne ré- « sisterait pas un seul jour, »

« Le délégué de Vologda apporte une modification « intéressante à ce sujet :

« J'ai causé samedi avec Lénine, après son dis- « cours, dit-il ; Lénine s'est frappé le front en décla- « rant : « Quel dommage j'ai oublié de parler des « impôts indirects, et, cependant, j'en reconnais ab- « solument la nécessité. »

Nous ne voulons pas être cruels, nous n'insisterons pas davantage sur les finances du régime bolchevik.

Parfois, les bolcheviki recouraient à des moyens qui nous ramènent en deçà du Moyen-Age. Voici par exemple, un décret paru dans les journaux le 28 mars 1918, qui organisait les échanges en nature :

Art. 7. — Dans le but de renforcer les stocks publics de blé et de produits alimentaires, le Commissariat du ravitaillement est chargé d'organiser, dans les limites ci-dessous, l'échange régulier des marchandises pour le paiement en nature de ces produits.

Art. 2. — On emploiera pour cet échange une portion fixée suivant le paragraphe 3 des marchandises ci-après : tissus, fils, articles de toilette, cuir, bourrellerie, chaussures galoches, allumettes, savons, bougies, machines agricoles, huile à graisser, instru-

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ments, fil de fer, fers à cheval, clous, ficelles, cordages, ustensiles de cuisine, tabac, mélasse, sucrethé et succédanés.

Un jour parut un décret qui nationalisa en vingtquatre heures, non seulement toutes les banques, mais encore tous les dépôts d'argent qui se trouvaient dans les banques. Un bolchevik, qui ne manque pas d'esprit, nous disait ironiquement :

« Je sais comment cette idée-là est venue à Lénine ; « j'ai vu sur sa table le livre d'un économiste alle- « mand dans lequel on expliquait qu'en mettant la « main sur les banques on devient immédiatement le « maître de tous les rouages économiques du pays. » Evidemment. Seulement, pour réaliser une transformation comme celle-là, il ne suffit pas d'un décret de quelques lignes. Le résultat d'ailleurs ne fut pas pénible à toutes les banques. Beaucoup avaient spéculé terriblement, et elles échappèrent ainsi à une reddition de comptes qui auraient pu être compliquée. Quant à la mainmise sur les dépôts, elle eut pour résultat l'arrêt de la circulation, elle créa des difficultés inouïes pour le paiement des salaires, et l'intensification du chômage s'en suivit tout naturellement. Peu après, d'ailleurs, les bolcheviki créèrent une banque où les retraits d'espèces s'effectuaient sans limi-

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