‹ La verrerie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 7 sur 66 · VERRERIE DE BOHEME · texte numérisé non relu

VERRERIE DE BOHEME

L'élan industriel était donné dans l'Occident, car à l'Allemagne succéda la Bohême, qui entra dans la lice

non-seulement avec des verres d'une limpidité bien plus grande que celle des fabriques d'Italie et d'Allemagne, mais encore avec un système décoratif jusqu'alors inconnu — la gravure sur verre — inventée, croit-on, vers 1 G09, par Gaspard Lehmann, et continuée par sonéléve Georges Schwanhard.

Le goût, on plutôt la mode, qui faisait abandonner les verreries vénitienne et allemande pour les verres gravés de Bohême, prit une telle extension au dix-septième siècle, que des graveurs de Bohême manquant de verres indigènes unis, en rassemblèrent le plus qu'ils purent de fabrique vénitienne des quinzième et seizième siècles et se mirent à les décorer de gravures exécutées soit au touret, soit au diamant.

De cette union de deux industries séparées par plus d'un siècle, et cependant accolées sur un même objet, naît souvent une grande indécision de provenance.

Le meilleur moyen, et peut-être le seul à employer pour qui veut chercher à distinguer le lieu de fabrication d'un verre consiste non à juger la provenance par la forme, car souvent la Bohême a imité les formes italiennes mais bien seulement par la nature du verre, tout à fait différente dans chacun de ces deux pays. Le verre italien est très-léger, d'une couleur tirant souvent sur le veit, et laissant voir souvent ses bulles, tandis que celui de Bohême est excessivement limpide et lourd. Le poids et la couleur sont donc, à notre avis, les deux seuls moyens de décider la provenance.

Gette question intéressant les nombreux amateurs de notre époque, nous allons citer les propres paroles de M. J. Labarte1, qui, dans la matière, est un des savants dont l'avis aie plus de poids.

1 Ouvrage précité, t. IV, p. 594.

a Le musée de Cluny conserve un verre à tige élevée, sur lequel est gravé le portrait en pied du prince Frédéric de Nassau l avec une inscription allemande; un autre verre avec les armes d'Espagne; un gobelet à pied, sur lequel on a reproduit une chasse avec une inscription hollandaise et la date 1664; et un grand verre avec les écussons des sept Provinces-Unies : toutes ces gravures sont faites au diamant.

« 11 ne faut donc pas prendre pour des verres de Bohême ces vases vénitiens dont la gravure n'a été faite que plus d'un siècle après leur confection. »

La verrerie de Bohême ayant de nombreux partisans en Europe, nous pensons être agréable au lecteur en lui faisant connaître ici sa composition telle que M. Bonlemps la donne,

Sable provenant de quartz étonné et pilé. . 100

Carbonate de potasse 58 à 42

Chaux éteinte 18

Citrate de potasse 1.25

Arsenic 0.75

ainsi que l'opinion de M. Godart 2 administrateur de la fabrique de Baccarat, sur la verrerie de Bohême :

« La fabrication de la Bohême est une fabrication, de verre ; mais le verre qu'elle produit à très-bas prix, est assez blanc et assez limpide pour faire simultanément une concurrence redoutable au verre et au cristal des autres pays.

« La majeure partie des verreries de Bohême ont été

1 Henri-Frédéric de Nassau, prince d'Orange, succéda à son frère Maurice, en 1G*25, comme chef de la république; il mourut en 1047,

2 Extrait de Vcnqucle du traité de commerce avec V Angleterre. 1861 , Imprimerie impériale, p. 555.

créées dans le seul but d'utiliser des bois qui n'auraient aucune valeur sans l'introduction de cette industrie. C'est ainsi qu'un certain nombre de verreries et de forges ont été établies en France, il y a cent et cent cinquante ans, au centre de nos contrées forestières.

« Mais la richesse croissante de notre patrie a multiplié les besoins et développé ces industries, au point que les bois sont devenus fort recherchés et fort chers. En Bohème, au contraire, l'accroissement de la richesse a été incomparablement plus lent ; le peuple est resté pauvre et sans besoins, ou sans moyen d'y satisfaire; les bois sont encore presque sans valeur, et l'ouvrier bohémien, ardent, adroit et intelligent, reçoit des salaires qu'on a de la peine à s'expliquer quand on vit en France, et dont on déplore, dans tous les cas, l'exiguïté l.

« La consommation du verre étant presque nulle en Bohème, cette contrée exporte presque tous ses produits soit dans ies provinces plus riches de l'Autriche, soit dans toute l'Allemagne, en Suisse, en Italie, en Orient, en Russie, en Amérique, etc.

« Cette industrie est devenue tout à fait populaire dans le pays, où elle assure à une partie importante delà population une occupation qui ne l'enrichit pas, mais qui contribue à la préserver de la misère, et qui procure en même temps un revenu à ses grands propriétaires par l'emploi de leur bois2.

1 « En France, on ne peut estimer à moins de 4 ou 5 francs la journée d'un ouvrier verrier, et à moins de 6 à 10 francs celle d'un ouvrier graveur ; or elles sont payées en Bohème de 1 franc à 9. francs au maximum. » Depuis que ces lignes sont écrites, le salaire des ouvriers verriers français a été augmenté. A. S.

- Le même résultat a eu lieu en France. (Voir le chapitre des Gai tils/ionuncs varias )

(( Ces nombreux établissements, placés généralement au milieu des forêts, d'une construction toute rustique, produisent de la verrerie courante, des pièces destinées à être très-ouvragées ou richement gravées, et des verres de couleurs qui sont décorés de dorures et de peintures. Une longue expérience de la fabrication des verres colorés a rendu ces ouvriers d'autant plus habiles clans cette partie, qu'ils sont dirigés au besoin par les conseils de quelques hommes instruits qui se sont fait une profession de la recherche et de la vente des procédés et des perfectionnements de la verrerie, et que quelques riches seigneurs avancent, quand il le faut, les capitaux nécessaires pour assurer le succès des usines établies sur leurs propriétés.

« La taille et la lustrerie constituent des industries spéciales montées dans des baraques, sur de petits cours d'eau, avec des roues faites avec la plus grande simplicité.

« La gravure, la dorure et la peinture forment également des industries séparées, qui sont toutes exercées avec la même parcimonie dans les prix de main-d'œuvre.

« Enfin tous ces produits sont recueillis par des maisons de commerce, qui les expédient sur les lieux de consommation

« Il est difficile de comparer ces produits aux nôtres dans les articles courants. La matière n'est pas la même. Son verre est pur, blanc, léger, agréable à la main. Il n'a pas le brillant de notre cristal, et il est exposé à jaunir avec le temps. La Bohême a conservé ses formes, qui différent complètement des nôtres l, et qui sont appréciées

1 « Certaines verreries imitent dans les formes et les moulures du cristal la fabrication de Bohême, tels que l'établissement de Valerysthal et quelques verreries de Loi raine. »

32 LES MERVEILLES DE là VERRERIE.

par certains consommateurs, peut-être parce qu'elles sont étrangères, à tel point que nous sommes quelquefois obligés de les imiter.

(( Sa fabrication est celle qui s'éloigne le plus de la fabrication des autres nations. Pour faciliter el abréger le travail des fours, elle fait rogner par la roue du tailleur les bords de ses gobelets, de ses verres à pied et autres pièces ouvertes que l'Angleterre, la Belgique et la Fiance font rogner par le ciseau du verrier ; et sa grande habitude en ce genre de travail a fait acquérir à ses ouvriers une habileté qu'on ne retrouve chez aucun autre peuple dans la production des pièces à calotte, c'est-à-dire des pièces dont la partie supérieure doit être enlevée par le tailleur, au lieu d'être ouverte par le verrier. Ces bords rognés par la taille sont moins arrondis, moins agréables à l'usage, et plus exposés à être ébréchés que ceux qui sont rognés au feu ; mais ils ont un aspect plus net et plus satisfaisant à l'œil; la pièce est plus unie, l'ouvrier étant dispensé du soin qu'il est obligé de prendre pour éviter de la rayer en Touvrant avec ses pinces. La majorité des consommateurs préfèrent nos bords ; on s'habitue cependant facilement à ceux de la Bohême, qui ne sont pas un obstacle à l'écoulement de ses produits. Mais le grand avantage des fabricants de cette contrée, c'est le bas prix de leur verre.

« Pour les articles de fantaisie et les verres colorés, il y a, dans les produits de la Bohême, nue originalité qui n'est pas toujours d'accord avec le bon goût, mais qui est appréciée et recherchée par les consommateurs, précisément parce qu'elle diffère essentiellement de ce qu'on fait en France. C'est la Bohême qui a donné naissance à cette nature de produits, qui est plus en rapport avec le goût allemand qu'avec le goût français; elle a sur

nous le droit d'ancienneté, droit si précieux et si puissant en industrie.

« Les produits de ce pays sont moins soignés que les nôtres dans les détails; les objets défectueux sont mis en vente comme les autres; les bouchages des flacons et autres pièces analogues sont faits avec une négligence qui ne serait pas tolérée en France. Avec ces défauts, qui feraient repousser nos articles, et qui sont acceptés comme inhérents à l'article de Bohême, ces produits ont un brillant, un aspect de richesse et un style original qui séduisent d'autant plus qu'ils sont en même temps à des prix relativement très-modérés.

« Bien que nous vendions à l'étranger des cristaux colorés, en concurrence avec la Bohême, et que les qualités particulières à notre fabrication y soient es imées, si nos frontières étaient ouvertes aux verreries de ce pays, il en entrerait inévitablement des quantités considérables; peut-être ce goût s'éteindrait-il d'ici à quelques années, et nous rendrait-on la préférence que nous nous efforçons de mériter, mais jusque-là nous en éprouverions un préjudice notable. »

Puisque nous sommes entrain de visiter, bien en courant sans doute, les pays étrangers, n'arrivons pas en France sans dire un mot des verreries belges et anglaises. Un auteur anonyme, mais très-compétent dans la matière, se chargera de la Belgique, laissant à MM. Chance frères, de Birmingham, à nous parler de l'Angleterre1.

1 Extrait de V enquête du traité de commerce avec V Angleterre, 1861, Imprimerie impériale, p. 551, 596.

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