‹ La verrerie en Gaule sous l'Empire romainChapitre 67 sur 75 · VERRERIE ROMAINE ET VERRERIE MODERNE · texte numérisé non relu

VERRERIE ROMAINE ET VERRERIE MODERNE

usé, à plus de douze siècles de distance, du même procédé d'ornementation.

La bouteille double (fig. 348) est un diléc5i;he antique perfectionné.

FiO. 31)8. — BoOTEliXE DE VERRE A DEUX COMPARTIMENTS, Connue SOUS le nom dsCcmgoule. — Normandie. xvn" s. — ■ Musée de Sèvres, n» 66S1.

Les verriers modernes ont, en effet, apporté, à la bouteille à deux compartiments, une modification heureuse, en inclinant en sens inverse les deux goulots. Grâce à cette ingénieuse disposition, on peut

l'"iG. 349. — ILvxAP DE VERRE EN FORME DE CORNE DE CHASSE. • — Venise. Fin du XV" s. ■ — Musée ae Sèvres,

aisément verser le liquide contenu dans l'un des compartiments sans avoir à boucher l'autre.

D'élégants hanaps de la Renaissance (fig. 349) sont étroitement

apparentés aux belles cornes à boire qu'on fabriquait dans le Rheinland vers la fin du rv^ siècle.

I^e baril A (fig. 350) et le tonnelet fig. 233 ont un air de famille surprenant. Un goulot et des anses, analogues à ceux du

V|i>HiiTJe«r) i

Fig. 350. — \'ERRES Sut'FFLÉs (xV au xvm' s.). — A, B. D. Nuremberg {Miai-c germanique). — C. Musée de Murano (Italie) [Fabrique de Murano au xv" s. (Famille Scguso)].

barillet romain fig. 233, sont appliqués à des tonnelets de verre et de faïence d'époque très récente (xvii^' et xviiie siècles) (fig. 351 et 352).

Bien d'autres formes de la verrerie romaine ont été reprises dans des régions très diverses, par les verriers et par les céramistes du Moyen-âge, de la Renaissance et des Temps modernes.

lya forme 62 (i), pour prendre un exemple, se rencontre dans les

(i) Voy. forme 62 du tableau de morphulogie générale.

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porcelaines de Chine (i) dans les grès coréens, dans les faïences de Rhodes (2), de Perse (3), de Rouen (4), de Nevers (5) et dans les grès allemands (6).

La tâche difficile n'est pas de découvrir ces ressemblances, mais de discerner si celles-ci résultent d'une filiation continue, d'un contact médiat entre l'artisan antique et l'ouvrier moderne, ou si elles proviennent simplement d'une recréation, d'une coïncidence, l'ouvrier, en présence de la même matière et des mêmes procédés, étant fatalement enchn à retrouver les mêmes formules.

Prenons, par exemple, les barillets fig. 350 (A) et 351. Ils rappellent

FiG. 351. — Barillet de \t.rre vert, orné de tadies blanches et rouges. Fabrication française du xvno s. Procédé de la Margeride (Cantal). — Musée de Sèvres, n" 3055.

à tel point le tonnelet fig. 233 qu'on est tenté d'expliquer par une filiation la similitude de ces trois verreries.

Il n'est pourtant pas impossible que des verriers du xvii^ siècle, voulant donner à un récipient vitreux la forme d'un tonneau, aient abouti, sans faire d'emprunt à l'antiqiiité, à une formule presque semblable à celle qu'adoptèrent les Romains quatorze siècles plus tôt.

Il est donc prudent, lorsqu'il s'agit de similitudes entre des objets créés à des époques très différentes et dans des pays fort éloignés les ims des autres, de ne pas s'aventurer dans le domaine des influences

(i) Musée de .Sèvres, n" 8.634.

(2) Musée de Sè\Tes, n° 1.842 (bouteille ornée de la chasse au lièvre).

(3) Musée de Sèvres, n» 6.563 (xvi" siècle).

(4) Musée de Sèvres, n" 13.08g (x\tii« siècle).

(5) Musée de .Sè\Tes, n" 3.129 (xvn'' siècle).

(6) Musée de Sèvres, a" 9.419 (Xassau).

et des survivances, sans avoir des indications historiques permettant d'affirmer que le contact a pu exister.

Il est hors de doute que les recettes des verriers orientaux de l'époque romaine, connues dans toute l'étendue de l'Empire, ont été transmises aux artisans qui vinrent, plus tard, fonder les verreries, de l'Europe médiévale. Il est certain, d'autre part, que les méthodes, les procédés des verriers du Moyen-âge n'ont pas été perdus par la suite. On est donc en droit d'admettre une parenté effective entre

FiG. 352. — Barillet en faïence polychrome. — Daté : 1791. — ^fusce Carnavalet, à Paris.

certaines verreries du xv]* ou duxvii^ siècle et certains verres romains.

Cependant, tout en reconnaissant, dans bien des cas, l'existence de cette parenté, de cette filiation, nous ne devons jamais perdre de vue, que, quelquefois, les ressemblances entre objets, surtout lorsque la forme de ces objets est simple, sont dues à des recréations, qu'elles sont soumises à la loi des coïncidences et des rencontres, et non à la loi des contacts (i).

2. — ■ Les verriers actuels de Murano soufflent et travaillent le verre d'après de très anciennes recettes. I^es progrès de l'industrie moderne ne leur ont pas fait abandonner des traditions remontant fort loin

(i) Sur l'application de ces deux lois en archéologie, consulter Ed. Pottier, Catalogue des vases du Louvre, p. 251, et tome XIII des Mémoires de la délégation en Perse, p. 67 et suiv.

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dans le passé. Aussi est-ce en étudiant la technique de ces verriers qu'on peut se rendre le mieux compte de la façon doiil pouvaient procéder leurs devanciers de l'époque impériale romaine.

La figure 353 réunit dix- huit croquis correspondant aux diverses phases de la fabrication d'un canthare de verre soufflé, exécuté sous nos yeux dans l'tuie des officines de l'île de Murano.

Au bas de la figure, à droite, est dessiné le modèle que nous avions fourni au chef de l'atelier.

La confection d'une pièce de ce genre dure environ trente- cinq minutes.

L'ouvrier chargé d'exécuter le travail plonge dans la masse de verre liquide l'extrémité d'une canne creuse. Une certaine quantité de matière reste attachée à cette extrémité : c'est la paraison (fig. 353, phase i).

En soufflant par l'autre bout de la canne, il se produit, à l'intérieur de la paraison, une concavité qui s'élargit progressivement (phase 2).

L'ouvrier étrangle ensuite la paraison en la faisant tourner rapidement entre les deux branches d'une pince (phase 3).

Un aide vient alors fixer rme tige de fer ou pontil à l'extrémité de la paraison, sur la face opposée au trou de soufflage.

La canne creuse, désormais inutile, est détachée (phase 4). Puis, pendant que l'on imprime au pontil un mouvement de rotation, on ouvre la paraison (phase 5) et on lui donne la forme désirée (phases 6

et7)-

Pendant toutes ces manipulations, la pièce travaillée doit être

très souvent réchauffée dans des ouvertures (puvreaux) spéciales du four.

On procède ensuite à la fabrication des anses. A cet effet, l'aide apporte au bout d'une tige métallique une petite masse de verre, qu'il dépose à l'endroit où devra se trouver l'attache supérieure de l'anse (phase 8). Puis, avec des ciseaux, on sectionne cette masse de façon à ne conserver qu'une grosse goutte de pâte vitreuse que l'ouvrier étire et transforme en un boudin (phase 9), auquel il donne la forme voulue et dont il ramène l'extrémité au point où doit se trouver l'attache inférieure de l'anse (phase 10).

FiG- 353- — Travail du vkrre a Morano. — Phases diverses de la fabrication d'un canthare.

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On opère de la même façon pour confectionner la seconde anse (phases 11, 12 et 13).

Il ne reste plus qu'à faire le pied. Dans cette intention, l'ouvrier commence par changer le mode de prise de l'objet en fixant un nouveau pontil à l'intérieur du vase (phase 14) et en détachant celui qui avait servi à tenir la pièce pendant les phases 4 à 13 de la fabrication.

Entre temps, un autre ouvrier a fait une petite paraison qu'il fixe sous le récipient (phase 15). La canne creuse à l'aide de laquelle a été soufflée cette paraison est détachée (phase 16). On fait ensuite tourner la pièce (phase 17) ; on ouvre la nouvelle paraison et on l'élargit jusqu'à ce qu'elle prenne la forme que l'on désire donner au pied du canthare (phase 18).

I,e canthare terminé est mis dans un four où, grâce à un feu doux, il refroidit lentement.

Beaucoup de problèmes ont été posés dans cet ouvrage. Il en est peu qui aient reçu une solution définitive. L,a complexité des questions qui y ont été soulevées est telle qu'elle rend difficile l'établissement de règles absolues, l'adoption de principes immuables, de lois rigoureuses.

Toutefois les recherches qui l'ont fait concevoir, les nombreux documents qui y sont présentés et les arguments qui y sont exposés, permettent de formuler quelques conclusions précises.

1° Les produits de l' industrie verrière, à F époque romaine, présentent, dans toute l'étendue de l'Empire, des caractères comip.uns.

Un verrier avait-il créé, dans quelque grand centre, un nouveau type paraissant supérieur aux modèles courants, l'objet était adopté rapidement dans toutes les provinces. Les modes locales ne pouvaient imposer leurs lois que dans une faible mesure.

Cette uniformité est sans doute due à l'empreinte exercée à cette époque dans tout l'Empire par un pouvoir centralisateur, fortement constitué. Les objets industriels et artistiques provenant des grands empires ne présentent pas entre eux les différences plus ou moins profondes que l'on constate dans les productions de pays unis par un lien fédératif.

2° Sous l'Empire romain, des liens étroits tinissent les centres occidentaux d'industrie verrière aux officines orientales.

Les productions orientales se propagent et s'imitent dans tous les pays soumis à la puissance des Césars.

Un grand nombre des ouvriers qui travaillent dans les ateliers établis en Gaule sont originaires d'Orient.

3° Tout en subissant V influence de V Orient, les verriers des officines gauloises ne sont pas uniquement des copistes. Ils créent des objets qui ont un caractère particulier .

La personnalité des ouvriers de Gaule ne disparaît pas entièrement devant les conceptions des verriers d'Alexandrie, de Tyr et de Sidon. Elle demeure, il est vrai, presque insensible là où, comme dans la Narbonnaise, le joug romain se fait le plus sentir ; mais elle est très accentuée surtout après le second siècle, dans la Lyonnaise, dans la Belgique et dans la vallée du Rhin. Tout en s'inspirant de modèles orientaux, les verriers de ces régions ne les copient pas servilement; ils en modifient assez souvent l'aspect, leur donnent un autre caractère ; ils adaptent la forme et le décor de leurs productions au goût peu raffiné, voire même fort médiocre, des bourgeois cossus et des marchands enrichis de Metz, de Trêves et de Cologne.

Ils ne copient pas toutes les formes de verres en usage dans le bassin de la Méditerranée. Ils ne font pas de bouteillles en forme à'askos, ni de ces flacons géminés à anses compliquées qu'on trouve en Palestine. Par contre, ils sortent parfois des cadres établis par les Orientaux, ils créent quelques t5rpes, ils inventent la bouteille en forme de tonneau cerclé appelée barillet. Puis ils recourent, pour orner certains de leurs produits, à des serpents faits de gros fils de verre appliqués à chaud sur la surface des récipients ; ce genre de décor, leur devenant peu à peu familier, finit par les caractériser.

D'autre part, ils ne limitent pas leur action à une zone restreinte. Ils trouvent partout des acheteurs, conquièrent l'étranger et arrivent à faire au loin concurrence aux grandes fabriques d'Orient. Enfin, ils jouent un rôle dans la formation des écoles de verrerie de l'Europe médiévale. Il ne faut pas s'exagérer l'importance de ce rôle, mais il est bon de ne pas le méconnaître.

4° Comme V histoire de la céramique, l'histoire de la verrerie du i^r au rv^ siècle de notre ère conduit à conclure qu'en Europe occidentale, les centres de fabrication se sont successivement déplacés du sud au nord.

Au i^"^ siècle, les oflicines de l'ItaUe sont florissantes et expé-

dient leurs produits en Gaule. En même temps, les premières verreries gauloises s'installent dans la basse vallée du Rhône.

Dès le II* siècle, l'Italie, énervée par des habitudes d'oisiveté, abandonne aux provinces nordiques le monopole du travail industriel.

Aux iii<'-iv*' siècles, à l'instar de l'Italie, la Gaule méridionale s'efface complètement au profit de la Belgique et de la Germanie.

Malheureusement la détermination des centres de production est plus malaisée pour la verrerie que pour la céramique. On est cependant en droit d'affirmer que les provinces rhénanes possédaient dans les derniers temps de l'époque impériale d'importantes manufactures de verre (i).

5" L'époque impériale romaine est, pour l'industrie du verre, une ère de grandes découvertes.

Dès le début de l'Empire, peut-être même un peu avant la fin de la République, l'invention du verre soufflé transforme radicalement l'industrie verrière. Cette industrie, dont les différents et peu variés spécimens étaient uniquement des objets de luxe, crée tout à coup des produits utiles et accessibles à tous. I^e verre, qui n'était employé jusque-là qu'à faire des perles, des pendeloques, des bibelots de prix, des balsamaires minuscules, sert dès lors à confectionner des récipients usuels, à fabriquer des objets que l'on emploie, grâce à leur transparence, dans maints cas où on ne peut utiliser facilement des poteries.

C'est incontestablement sous l'Empire que se fit la découverte de certains procédés de soufflage et d'ornementation employés, maintenant encore, dans les officines de Murano.

On a perfectionné ces procédés : on n'en a pas inventé de nouveaux.

La gravure, la peinture, l'émaillage, la dorure sur verre étaient connus des contemporains d'Alexandre Sévère, d'Aurélien, de Probus. Les ouvriers du Moyen-âge et de la Renaissance, pour créer des

(i) Suivant Cramer, certains noms estampillés sur des verreries nordiques (Giamillus entre autres) sont ceux de verriers rhénans. On a découvert, d'autre part, à Aveudies ime verrerie du Romain II (conservée aujourd'hui au musée de Nyon) qui porte l'inscription : Cakaniivs. Carantodivs. Civis. Levcvs. C'est un des rares exemples où le verrier désigne son pays d'origine. (Les Leuci occupaient la Gaule Belgique entre la Jlarne et la Moselle et avaient Tullum (Toul) pour capitale.) (Voy. Anton Kisa, Das Glas, p. 936 et suiv.)

chefs-d'œuvre, n'auront guère besoin de perfectionner les moyens techniques de leurs devanciers du temps des Césars.

C'est de même sous l'Empire, peut-être dans le courant ou vers la fin du 11^ s., qu'on apprit à rendre le verre tout à fait incolore, à le purifier par l'emploi du manganèse, à le débarrasser des colorations naturelles dues aux oxydes de fer qui entrent dans la composition du sable. Cette découverte rendit le verre propre à quantité d'usages et lui donna une valeur inestimable. Seul, le verre incolore peut faire pleinement valoir la coloration des vins. Or, comme, au iii<^ siècle, la culture de la vigne commençait à être fort en honneur en Gaule, il devait ne pas tarder à jouir d'une grande vogue auprès des habitants de ce pays.

6° Les verreries de l'époque romaine trouvées en Gaule ne peuvent pas être facilement réparties dans un cadre systématique de subdivisions chronologiques. La variété des divers faciès que présente V industrie du verre du 1^^ au rv^ siècle, permet toutefois de les partager en deux grands groupes et de diviser en deux séries distinctes le second de ces groupes.

I^a chronologie des verres romains soulève des problèmes qui n'ont pas tous reçu une solution définitive.

1/ étude des mobiUers funéraires de la Gaule montre néanmoins

qu'il est possible de distinguer deux périodes d'évolution industrielle

qui correspondent à des vagues successives d'influence orientale :

Le Romain I . . Friihrômisch / , , , . „ ,

-r T, • TT c- "i. •• • 1. des archéologues allemands, lye Romam II. vSpatromisch \ '^

Ces deux phases ne sont pas séparées par une cloison étanche. La seconde est pénétrée profondément des survivances de la première. lyC passage de l'une à l'autre se place entre la fin du règne de Commode et le principat d'Héliogabale. Le Romain II comprend deux périodes. Pendant la première, l'art du verrier atteint son apogée sous les empereurs syriens. Pendant la seconde, une profonde décadence se manifeste dans l'industrie verrière, après Constantin.

Ces diverses phases chronologiques peuvent se grouper de la façon suivante :

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