‹ La vertu de RosineChapitre 11 sur 22 · MORALITE · texte numérisé non relu

MORALITE

Apporte ta bouteille, ogresse, Ton vin me rendra mes vingt ans; Verse, verse, verse Tivresse, J'ai peur de voir passer le temps I

Quand la nuit fut venue, Rosine sortit du cabaret et descendit vers la Seine. Elle s'arrêta longtemps sur le pont Notre-Dame, résolue à se jeter à Teau. EUe s'appuya sur le parapet et regarda les vagues légères soulevées par un grand

vent d'ouest. Les rares passants regardaient avec quelque surprise cette jeune fille vêtue en duchesse, à pareille heure, sur ce pont plébéien. Rosine ne s'inquiétait pas d'être en spectacle ; elle se voyait déjà au fond du fleuve, se débattant avec la vie et avec la mort. .

— Mais demain, dit-elle, je reviendrai sur l'eau, on me déshabillera et on m'exposera à la Morgue. Je ne veux pas mourir ainsi.

Et, îlans sa pudeur, elle songea qu'il lui serait doux d'être en pleine mer, de se précipiter et de disparaître à jamais des regards humains.

Elle retourna dans la rue des Lavandières, décidée à revoir sa mère et à rentrer le front haut dans la maison de son père, après avoir raconté ce qui s'était passé.

Elle s'était approchée d'une voisine pour la prier d'aller avertir sa mère, quand la femme du tailleur de pierres sortit de l'allée de sa maison avec une cruche et un seau. Rosine n'osait l'aborder. Elle la suivit à distance. Quand sa mère fut arrêtée devant la fontaine de la place Maubert Rosine lui parla.

— Ahl c'est toi l

Et la mère pressa son enfant sur son coeur.

— Ecoutez-moi, dit Rosine en sanglotant. Mon père m'a jugée sans m'entendre : je ne suis pas coupable.

—Qu'est-ce que cela fait? dit la mère; coupable ou non, tu es toujours ma ûlle, à moi. Mais ne reviens pas à la maison, car ton père a ses idées : il te tuerait.

Rosine raconta rapidement ce gui s'était passé.

— Eh bien , lai dit sa mère , je remonte làhaut ; tu vas m'attendre, car je te conduirai chez une dame qui tient un hôtel garni rue Saint- Jacques, et qui, depuis quelques jours, a été notre Providence.

Rosine fut bien accueillie à l'hôtel garni. On l'habilla plus simplement, mais avec quelque recherche. On lui promit de la garder longtemps comme dwnoiseUe de confiance.

Elle commençait à respirer dans la vie, qaand elle s'aperçut que la maîtresse du lieu s'entendait avec les étudiants de l'hôtel pour faire tomber dans leur trébuchet les jeimes filles du voisinage. Cette femme avait monté les cinq étages du tailleur de pierres sous le symbole de la charité, mais dans le dessein de piper la jeune sœur de Rosine.

EUe chercha , par toutes les séductions , A prendre Rosine au piège.

Quand Rosine eut révélé sa flëre et sauvage vertu, il lui fut impossible de demeurer ime heure de plus avec cette odieuse femme. Ne pouvant la corrompre, on La mit à la porte.

Triste 1 triste 1 tristel On ne sait pas par quels défilés périlleux passe la vertu 1 Â chaque pas une embûche, à chaque carrefour an précipice. Et pas un homme de bonne volonté qui lui tende

sérieusement la main I Un seuil désert, un pain amer, un grabat presque funèbre, voilà l'horizoD.

Le travail, dites-vous? Et que voulez-vous que fassent ces mains blanches que Dieu n'a destinée! qu'aux soins de la maison et des enfants ? Le travail les tuera sous sa tyrannie quotidiaone. C'est l'homme qui est coupable. Savez-vous ce que fait l'homme quand Dieu lui envoie pour réveiller en lui l'amour du prochain quelque belle fille qui meurt de faim? Il l'emprisonne dans ses mauvaises passions ; U lui vole son honneur comme un voleur de grands chemins; il la dépouille de sa robe de lin et s'en pare comme d'un drapeau pris sur l'ennemi.

Et vous croyez que cet homme sera puni pour ce crime de lèze-himianité? Puni! au contraire, la galerie applaudira, comme s'il s'agissait d'un Bomain enlevant une Sabine.

Et le plus souvent c'est la femme gui livre

. • la femme à Temiemi. C'est la femme qui perd la femme. Ce n'est pas Adam gui a corrompu

Eve.

Rosine était une fille d'Eve, mais si elle devait &l

ouvrir la porte du paradis perdu, c'était pour

l'Amour et non pour la Curiosité.

ur

d'ir

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