‹ La vertu de RosineChapitre 17 sur 22 · LES DEUX FEMMES · texte numérisé non relu

LES DEUX FEMMES

La porte s'ouvrit. C'était la Folie Amoureuse qui revenait, en proie aux colères de la jalousie.

Edmond La Roche alla au-devant d'elle comme pour conjurer la tempête, mais elle le jeta de côté et marcha jusqu'au pied du lit.

— Ahl voilà une touchante rencontre! Madame connaît le proverbe : Ote-toi de là que je m'y mette.

— Madame, dit Rosine, pâle et défaillante, ce

n'est ni sa faute ni la mienne.

— C'est sans doute la mienne,

— Madame, je suis mourante I

Edmond La Roche s'était jeté devant sa maîtresse.

— Angèle, pas im mot !

Et il lui tenailla la main dans la sienne.

— Tu m'avais dit que mademoiselle Rosine était une vertu romaine. Je n'y croyais pas ; mais aujoiurd'hui que je la trouve dans mon lit, je n'en doute plus.

— Madame, si vous me connaissiez...

— Vous connaître ? Dieu m'en garde ! Je no fais que de mauvaises connaissances. Une fille qui vient à minuit prendre mon lit d'assaut ! Mais vous ne savez donc pas que je vais appeler les voisins pour leur donner cette vertueuse comédie?

Rosine ne voulut pas ajouter un mot pour se défendre.

Edmond La Roche avait pris à bras-le-corps la Tolie Amoureuse et Tentraînait vers la porte avec fureur. Mais cette fille était robuste et décidée à tout. Elle ripostait à tort et à travers. Dans leur débat, la lampe fiit renversée. Rosine, déjà levée à moitié, ressaisit ses forces et s'envola comme un oiseau emprisonné qui retrouve une fenêtre ouverte.

Elle était déjà glacée quand elle se jeta dans &on lit.

— Ah I mon Dieu I dit-elle en appuyant sa main sur les battements de son cœur, pour cette fois, je sens bien que je me couche dans la tombe !

LA DEBNIÈBE RAILLERIE DE LA DESTINI^iE

Bosîne écouta avec angoisses, mais elle n'entendit rien. Dès que la nuit était revenue dans la chambre de l'étudiant, la lutte avait cessé. Rosine s'imagina qu'en ouvrant sa porte elle entendrait la fin de la scène, car la porte d'Edmond La Roche était sans doute demeiurée quverte- Elle descendit du lit et courut sur le seuil. La voix du jeune homme et de sa maîtresse — le lion et la ti-

gresse — lui arrivèrent, mais adoucies comme par enchantement Elle n'en revenait pas. Elle avança sur l'escalier, — et, sans le vouloir, — elle se trouva devant la porte d'Edmond La Roche.

On avait allumé une bougie, on avait refermé la porte, et — on s'embrassait ! —

— C'est impossible I dit Rosine.

En amour, il n'y a que l'impossible qui soit possible. ^

Oui, on s'embrassait. Quand Edmond La Roche — qui était bien le plus iasouciant et le plus volage des cœurs du pays latin — avait vu que Rosine était partie , soit qu'il n'espérât plus la retrouver, soit qu'il craignît de perdre à jamais la Folie Amoureuse, soit qu'il s'amusât à ce jeu irritant de passer de la fureur à l'amour, il s'était ressaisi de la main de sa maîtresse , — cette main qu'il avait brisée sous la sienne, — mais cette

fois avec le doigté le plus caressant du monde. Voici ce que Rosine entendit :

— Puisqu'elle est partie, je m'en vais.

— Puisqu'elle est partie, ne t'en va pas.

Et un éclat de rire.

Ce fut le dernier coup de poignard. Rosine ne s'évanouit plus. Elle redescendit, ou plutôt elle se laissa glisser à la rampe ; elle rentra à moitié morte, elle jeta un châle sur ses épaules et se mit à écrire.

Elle croyait qu'elle n'avait plus qu'un jour à vivre, et eUe ne voulait pas mourir sans avoir Mt son testament.

— Son testament! direz-vous, c'est une ironie, puisqu'elle mourait de faim.

C'était le testament du cœur.

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