LA CHANSON
Itosinô s'enfuit épouvantée.
— mon Dieu 1 dit-elle , tout en faisant un signe de croix.
Rosine avait un vif sentiment de la religion chrétienne. Elle aimait les églises, elle aimait la prière qui fortifie et console, elle aimait à voir partir son âme en vagues aspirations vers le ciel. Mais, dans son morne désespoir, ne pouvant plus croire à son père, elle ne voulait plus croire à Dieu qui protège.
— mon Dieu I reprit-elle en sanglotant, vous ne me voyez donc pas ?
Elle montait la montagne Sainte -Grenevîève pour aller s'agenouiller à Saint -Etienne -du- Mont quand elle fut insultée par quati*e étudiants qui, la jugeant à sa toilette extravagante, s'imaginaient rencontrer une fille de joie égarée loin de son quartier général.
— Elle est en bonne fortune, dit un des quatre compagnons en lui jetant au nez la fumée d'un cigare de deux sous.
— En bonne fortime ! dit un autre ; cniel est celui d'entre nous qui pourrait payer un pareil luxe?
Rosine, ne sachant otL se cacher, se jeta dans
la première porte ouverte : c'était im cabaret. Du cigare elle passa au brûle-gueule. Elle alla droit
à une femme qui dînait dans l'ombre.
— Madame...
Elle reconnut la joueuse de harpe.
— Ah ! c'est toi ! Eh bien, tu n'as pas perdu ton temps. Te voUà devenue princesse du boulevard.
Les buveurs s'étaient approchés des deux fenmies.
— Voilà du fruit nouveau, dit l'un.
— C'est du fruit défendu, dit la joueuse de harpe. Allez-vous-en boire ailleurs.
— Et quand les buveurs furent retournés vers le comptoir :
— Conte-moi donc tes aventures? demandât-elle à Bosîne.
— Mes aventures! mon père m'a jetée à la porte, indigné de me voir une pareille robe.
— Cette robe-là t'ouvrira toutes les portes. Et pourquoi as-tu une pareille robe ?
— Pourquoi? Parce qu'on m'a habillée pour un voyage à la campagne.
■— Je comprends : un voyage en partie double. Ohl quand j'avais vingt ansl Mais voilà mou amoureux I
Rosine vit arriver \m homme jeune encore, qui portait sur son front dépouillé la couronne des mauvaises passions, ou plutôt le sceau de la débauche. C'était le petit-fils d'un des plus grands génies qui aient rayonné en France. • Moi, disailril, je ne suis pas un écrivain célèbre, mais un écrivain public. Je fais parler les Ghimènes et les Camilles du carrefour. » Il vivait d'aumônes faites à son nom. Il avait inscrit, sur la première page de sa vie, non pas le mot droit au travail, mais le mot droit des pauvres. Il habitait presque toujours un tapis franc, sans respect pour son illustre aïeul, écrivant sur toutes les tables, entre
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deux vins et entre deux femmes, des suppliques à TEmpereur, aux ministres , à tout le monde» où Q demandait une obole sans vergogne, en s'gnanl d'un nom qui jusque-là n'avait demandé que l'admiration.
— Voilà de quoi dîner, dît-il en jetant sur la table un petit livre où il venait d'inscrire trois nouveaux noms pour tirer à vue.
Quand sa supplique ne réussissait pas, il allait en personne piper de quoi vivre chez les enfants prodigues ou chez les courtisanes célèbres. H donnait impérieusement l'ordre d'annoncer son nom glorieux, il se présentait avec fierté, dévoilait ses titres de noblesse et finissait par demander cent sous. On pensait à son trisaïeul, et on lui donnait quelquefois vingt francs. Il s'était adressé d'abord aux gens du monde, à ceux-là qui donnent en comptant et qui raisonnent en don-
nant ; il avait bientôt reconnu qu'il fallait frapper à la porte de ceux qui jettent l'argent par la fenêtre.
Le descendant du grand homme se fit apporter un arlequin qu'il arrosa d'un pot de vin bleu. C'était à peu près le même dîner que celui de la Harpie, Il ofErit également à Rosine de partager avec lui et de boire à la même coupe. Rosine n'aurait pas bu un verre d'eau dans cet odieux cabaret, mais elle porta un verre à ses lèvres pour ne pas offenser la compagnie.
Cependant la Harpie avait^ selon son expression, arrosé sa sécheresse avec de la rosée du bon Dieu. Elle « jaspinait » à bride abattue, familière, tapageuse, insolente. Après avoir injurié tout l8 monde, elle s'en prit à Rosine.
L'écrivain public se fit l'avocat de la jeune filic en l'enlaçant dans ses bras; ce que voyant, la Harpie se jeta sur lui.
— Je vais te tordre et te trépigner, si tu ne finis pas I
La Harpie saisit un couteau sur la table. Son amant lâcha Rosine pour s'armer d'une chaise ; mais Rosine désarma la joueuse de harpe en posant sa helle main sur le couteau.
On se remit à table. Rosine voulait toujours s'en aller ; mais où aller ?
— Vous qui avez fait comme vous dites les déhces des opéras, comment avez-vous pu survivre à une pareille métamorphose ? demanda Rosine à la Harpie.
— Je suis tombée du haut en bas par ime pente douce; M. de Lamartine appelle cela la chute d'un ange. Je suis allée, sans y penser, de chute en chute, de l'Opéra aux Folies-Dramatiques, du carrosse au fiacre, de la marchande de modes à
la marchande à la toilette, tout en me chafriolant
avec les beaux et le sacré chien : L'eau-de-vie m'a perdue et m'a sauvée, l'eau-de-vie vous tue et vous empêche de vous tuer. Tu verras cela, mon ingénue. On va, on va, on va toujours; on monte sans y croire : c'est comme un conte de fées; on descend de mal en pis sans regarder derrière soi. Âh I moi aussi, j'ai eu des strafllades d'appartements 1
— Avec des portes d'excommunication, dit l'amant de la Harpie ; — car il avait de la littérature.
— Ne rions pas; j'ai eu le vent en croupe. Il y en a plus d'un qui m'a fait des rentes sur ic Grand-Livre, s* as compter les rentes voyagères. Par malheur, il y avait des usuners-fruitiers.
— C'était le cemps des argents de change, dit le descendant du grand homme pour s'élever à la hauteur de ea maîtresse.
— Oui, mon cher, cela valait mieux que des liaisons d'écriture, car, avec tout ton génie, tu n'as pas de quoi me verser im feu d'artifice.
Et la Harpie ajouta en tendant son verre :
— Quand je pense qu'il y a huit jours que je n'ai vu trente-six chandelles 1 N'est-ce pas, Ecce Homo?
Au dessert, la Harpie prit sa harpe et se mit à chanter, pour son amant, pour Rosine et pour la galerie, cette chanson que lui avait rimée un poète bohème :