RUE AUBER
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En Tannée 1868, l'enseigne Robert de La Pave, jeune officier de grand avenir, passait lieutenant de vaisseau. Presque en même temps Maurice du Pas-Devant de Frémeuse, son camarade et son ami d'enfance, était promu capitaine d'artillerie. La divergence de leurs carrières avait souvent séparé ces deux jeunes gens, mais sans relâcher les liens de leur intimité ; tous deux pleins d'honneur, ils ne se ressemblaient
du reste en rien, et ne s'en assemblaient
que mieux, malgré le proverbe. Robert de La Pave, après avoir été un enfant violent, turbulent et généreux, était devenu un homme énergique, passionné, enthousiaste . Il était de sa personne brun, carré, vigoureux, brusque, avec des yeux noirs flamboyants. Il semblait que ce robuste marin eût facilement cassé en deux sur sou genou son camarade de Frémeuse, qui avait une taille de demoiselle. La tâche, toutefois, eût été plus malaisée qu'elle ne le paraissait. Sous son apparence un peu frêle, le jeune capitaine d'artillerie cachait des nerfs fortement trempés et un cœur qui ne l'était pas moins. II était entré dans l'artillerie par goût en sortant de l'Ecole polytechnique.
Élégant et doux d'aspect, l'œil bleu, la moustache fine et fauve, il ne s'animait qu'au milieu du fracas de ses canons, et son charmant visage prenait alors des airs terribles
d'archange combattant. Du reste, il n'était pas d'un tempérament démonstratif; dès Tenfance, sa sensibilité, quoique très vive, avait été timide et réservée. Il se rappelait encore avoir éprouvé autant d'embarras que d'émotion le jour où le fougueux Robert, alors âgé de dix ans, l'avait entraîné mystérieusement au pied d'une vieille croix de pierre dans un carrefour de village, et lui avait fait jurer sur cette croix un pacte d'éternelle amitié.
Il l'avait juré cependant, ce pacte, et tous deux l'avaient tenu fidèlement. Leurs deux familles demeurant à Paris l'hiver et étant voisines de campagne pendant l'été, ils se trouvaient naturellement rapprochés dès que les hasards de leur profession leur donnaient quelques jours de liberté. Ils profitaient de ces occasions pour remplir les vides que la correspondance la plus
active laisse toujours dans les épanchements de Tamitié. Ils se remettaient au courant Tun de Tautre, et leurs deux braves cœurs, retrempés à ce contact, retournaient ensuite plus solides au combat de la vie.
En juin 1869, M. de La Pave revenait un peu fatigué d'une campagne dans l'extrême Orient. Il n'eut que le temps de serrer la main à Maurice, dont la batterie était envoyée en Afrique, Il lui promit d'aller l'y rejoindre et d'y passer quelque temps avec lui, dès qu'il aurait fait une cure à Vichy.
Trois semaines plus tard, Maurice de Frémeuse, qui commençait à s'inquiéter du silence de Robert, en reçut la lettre suivante :
« As-tu quelquefois rencontré dans le monde mademoiselle Marianne d'Epinoy, fille de feu le général d'Épinoy? Répondsmoi par dépêche. Très urgent. »
Après avoir vainement cherché le sens de cette brève épître, M. de Frémeuse y renonça et rédigea en ces termes le télégramme qu'on lui demandait :
« Jamais de la vie ! »
Puis ii attendit avec impatience une lettre explicative qui arriva peu de jours après.
Nous la transcrivons ici, en y joignant les commentaires qu'elle suggérait de temps à autre à Maurice :
(( Cher vieil ami .
» Je savais bien que je n'avais jamais aimé!.. (Ah! voilà du nouveau, par exemple!..) Depuis quarante-huit heures seulement, je puis dire que je connais vraiment Tamour. . . (Pas possible ! . .) C'est la foudre!., (ta! ta! ta!..) J'ai cru quelquefois être amoureux... (En effet!..) Ah! mon
ami, quelle illusion I Comme ces prétendues passions vous semblent mesquines, fausses, misérables, quand tout à coup Tamour vrai vous apparaît ! comme on sent que c'est lui... enfin !.. le maître... le Dieu I Deus! ecce DeusI.. (Il est fou, ma parole!..) Je suis véritablement persuadé que nous sommes prédestinés à aimer une seule femme entre toutes... Nous la cherchons quelquefois longtemps... nous croyons souvent l'avoir trouvée... (Oh!
ouï, très souvent !) Mais lorsque nous la trouvons enfin, quel éblouissement soudain! quelle secousse!.. Comme nous nous disons : « C'est elle!.. » Par quels liens mystérieux, tout-puissants, irrésistibles^ elle nous attire, nous enveloppe, et nous enchaîne subitement!.. (Allons! il est parti!)
» Tu comprends maînlonant, cher ami,
ma petite lettre affolée de l'autre jour...
(Mais pas du tout!) Quand je me suis senti envahi par cette passion foudroyante, quand j'ai senti que j'allais y engager mon cœur, ma tête, ma vie, mon âme, tout,., j'ai été pris d'un scrupule,., d'une terreur,., je me suis dit, — tu connais mes chimères ! — que tu avais pu rencontrer cette jeune fille cet hiver à Paris ; que, si tu l'avais rencontrée, tu devais nécessairement l'adorer!..
Sur un point si capital, j'ai voulu m'éclairer tout de suite,., car plutôt que de compromettre dans une rivalité d'amour notre amitié sainte, je me serais sauvé au bout du monde... (Pauvre garçon!..) Mais, Dieu merci, tu n'as pas vu Marianne,., par conséquent tu ne l'aimes pas, — par conséquent je l'épouse! Du moins c'est mon intention, mon rêve et mon espoir!
» Tu sais, mon ami, combien j'aime les
femmes... (Oui, certainement je le sais!) Dès mon arrivée, Vichy m'a semblé à ce point de vue un séjour enchanteur. Le nombre des jolies femmes qui se promènent dans le parc aux heures de la musique est incalculable. J'en fus tout de suite charmé et troublé comme un honmie qui aime naturellement le beau et qui, en outre, revient de rindo-Chine. Je disais à Charles de Villedieu, que j'ai retrouvé là et qui me pilotait : « Le diable m'emporte ! j'ai envie de m'en retourner : Il y a trop de jolies femmes ici. Ça m'agite, ça entrave ma cure... » J'en étais là, quand l'autre mardi, à la musique de l'après-midi, — il faisait uni temps superbe, — jamais la réunion n'avait été plus nombreuse ni plus brillante, — deux dames que je n'avais pas encore vues, une jeune et une vieille, traversent modestement la foule et viennent s'asseoir à deux pas de
nous... Immédiatement, cher ami, mes jolies femmes de la veille, objets de mon enthousiasme exalté, cessent d'exister; je n'aperçois plus autour de moi que des poupées informes et d'obscurs laiderons...
Il n'y a plus qu'une jolie femme dans le parc,., à Vichy,., au monde : c'est elle !
» — Ah 1 mon Dieu! dis-je à Villedieu :
qu'est-ce que c'est que ça?
» — Ça, me répond Villedieu, c'est une déesse.
» — Je le vois bien,., mais son nom, son nom de mortelle?
» — C'est mademoiselle d'Épinoy, de son prénom Marianne, fille du feu général d'Épinoy; — près d'elle sa tante, madame de Combaleu, — la mère de Combaleu...
du cercle.
» Je demande à Villedieu s'il connaît
personnellement ces dames, — il les connaît personnellement. Je le prie de me présenter, il me présente. — Le soir, je les retrouve au Casino. Je cause, ou plutôt je balbutie avec mademoiselle d'Épinoy.
Je sens dès cet instant que ma destinée est fixée... C'est dans la nuit suivante, mon ami, que j'ai été pris de ces terreurs chimériques dont je t'ai parlé, et que ton excellent télégramme a si heureusement dissipées.
» Maintenant, cher ami, te ferai-je le portrait de mademoiselle d'Épinoy? Je n'aurai pas cette impudence. La grâce et le charme ne se décrivent pas. Elle est belle sans doute,., mais ce n'est qu'un détail qui lui est commun avec d'autres femmes.
Ce qui n'est qu'à elle, c'est son air, sa tournure, sa démarche, ce je ne sais quoi qui ne peut se peindre et qui faisait dire
LA VEUVE n
à Yilledieu, le plus prosaïque des hommes :
— « C'est une déesse! » — Pourquoi une déesse?.. On ne sait pas... Incessu patuitl.. Voilà tout 1
» Je te vois sourire, mon capitaine, et je comprends ton sourire. Par quelle înfatuation, te dis-tu, ce brave Robert, dont le physique est au-dessous de la critique, peut-il se flatter de plaire à cette divine personne?
— Mon ami, j'en suis étonné moi-même :
mais il me semble que je ne lui déplais pas.
D'abord tu sais que je veux fortement ce que je veux, — et puis, j'ai l'œil et lamine d'un corsaire, et les femmes ne détestent pas ce genre-là. De plus, — car il faut tout dire, — par suite de tous mes malheurs de famille, je possède aujourd'hui trois cent mille livres de rente, et c'est une circonstance qui met une certaine auréole autour du front le plus ordinaire. Mademoiselle
\t LA VEUVE
d'Ëpinoy, il est vrai, n'est point pauvre, elle aura quatre ou cinq cent mille francs de dot, c'est-à-dire de vingt à vingt-cinq mille francs de rente, - mais je n'en reste pas moins pour elle un parti très avantageux.
La tante paraît me voir d'un œil clément. La famille est parfaite... Bref, cher ami, malgré les abtmes insondables qui séparent un forban comme moi de cette créature enchanteresse, j ai vraiment lieu d'espérer que je te donnerai bientôt une sœur dont tu me remercieras. — Sur quoi, je t'embrasse,., non, je t'é touffe 1
» Robert.
» P.-S. — Tu sais, du reste, que le mariage a toujours été mon idéal. »
— Son idéal ! murmura M. de Frémeuse en repliant la lettre, parbleu, ouil Sans doute!., c'est leur manie!.. Les marins ne
visent qu'à deux choses qui leur conviennent aussi bien Tune que l'autre : monter à cheval et se marier... Enfin I
Il épargna d'ailleurs à M. de La Pave ses réflexions moroses. Il se contenta de railler un peu son incandescence, l'engageant affectueusement à ne point précipiter les événements et à se donner le temps d'étudier le caractère et l'esprit d'une personne qui paraissait devoir prendre un tel empire sur son cœur et sur sa vie.
Robert de La Pave, quelle que fût l'ardeur naturelle de ses sentiments, n'était dénué ni de raison ni de finesse : il n'avait pas attendu les sages recommandations de son ami pour recueillir auprès des gens bien informés les renseignements les plus authentiques sur le compte de mademoiselle d'Épinoy : luimême s'appliquait à contrôler ces renseignements par ses observations personnelles.
M LA VKUVE
Le résultat de cette double enquête fut, suivant Tusage, complètement nul, nos ntœurs exigeant qu'un mari ne connaisse absolument rien du caractère de sa femme avant le mariage, afin qu'il en ait le lendemain toute la surprise. — La suite de ce récit montrera, du reste, que, sous son impénétrable incognito de jeune fille bien élevée, la fiancée de M. de La Pave ne cachait rien de particulièrement mons* trueux : c'était simplement une femme, comme sa grand'mère Eve, une femme richement ornée de tous les instincts de son sexe, avec tout Tesprit qu'il faut pour s'en servir.
Dès que mademoiselle d'Épinoy s'aperçut (ce ne fut pas long) que Robert de La Pave était amoureux d'elle, elle se sentit de l'inclination pour lui. Elle savait, à la vérité, qu'il avait trois cent mille francs de rente •
maïs elle crut sincèrement qu'il lui eût plu sans cela, et c'est possible ; car, ainsi que Tavait remarqué Robert lui-même, sa laideur mâle, impérieuse et flambante s'imposait aux femmes. Il valsait d'ailleurs à merveille. •
Le mariage eut lieu à Sainte-Glotilde trois mois après la rencontre des deux jeunes gens à Vichy. Mais, comme il n'y a pas de joie pure en ce monde, le cœur de Robert fut attristé au milieu de ses plus douces extases par l'absence de son ami Maurice, qui ne put venir en France à cette époque, étant alors détaché en expédition.
Parmi les conséquences de cette union, il s'en produisit une assez rare. L'amour de M. de La Pave pour sa femme, au lieu de suivre la progression ordinaire en pareil cas, c'est-à-dire la progression descendante, parut encore s'exalter par la possession.
Cela faisait sans doute grand honneur à madame de La Pave. Malheureusement une passion si violente et si absorbante ne va guère chez un homme sans quelque défailiance morale. Arrivé au terme de son congé et appelé à reprendre la mer, Robert ne put trouver le courage d'abandonner pour plusieurs mois cette femme idolâtrée : il préféra renoncer h sa carrière et déposer ses épaulettes. Il donna sa démission. Bien que cette détermination fût certainement légitime et qu'elle n'eût rien de contraire à l'honneur, elle déplut cependant souverainement au capitaine de Frémeuse : il y vit, sinon un abandon du devoir, du moins une faiblesse qui diminuait un peu, à ses yeux, le caractère de son ami. Ses sentiments pour lui n'en furent pas altérés, mais il ne put s'empêcher de concevoir une sorte d'anlipathie et de rancune contre madame de La Pave ,
qu'il accusait d'avoir mis une quenouille aux mains d'Hercule. Sa correspondance avec Robert n'en fut ni moins assidue ni moins affectueuse ; mais peut-être y laissat-il trop paraître, sous des fornies doucement ironiques, l'hostilité sourde qu' il ne cessa de nourrir depuis cette époque contre la femme de son ami.
Il reçut à Constantine, au printemps de l'année suivante, la visite de sa mère, la comtesse de Frémeuse, vieille femme alerte, entendue et spirituelle, qui passait sa vie à restaurer la fortune de son fils, gravement compromise par les spéculations hippiques de feu M. de Frémeuse. Dans ce dessein, elle s'était retirée à demeure, depuis la mort de son mari, dans une terre qu'ils avaient en Normandie et qui touchait, comme nous l'avons dit, à la terre et au château de La Pave. L'arrivée et l'installation
du jeune ménage au château de La Pave, depuis longtemps abandonné et vide, avait été dans l'existence solitaire de madame de Frémeuse un événement considérable. Elle ne manqua pas d'en conter tous les détails à son fils, qui ne fut pas fâché d'avoir sur le compte de la belle Marianne des témoignages un peu plus désintéressés que ceux de son mari. A en croire madame de Frémeuse, Marianne de La Pave était effectivement une femme d'une grande séduction.
« — C'est une vraie odalisque, dit la vieille dame, et ton ami Robert fait bien le pendant, du reste, car c'est un vrai Turc pour la jalousie comme pour la force. C'est sa jalousie qui lui a fait donner sa démission, et, si tu veux m'en croire, il a fait une bêtise... Car il y a un point d'honneur chez les femmes des marins, et il est trës -rare qu'elles se conduisent mal en l'absence de
leurs maris... Dans ma conviction, Robert aurait été mieux avisé de s'absenter pendant un an ou deux de temps en temps... C'était toujours ça d'assuré !... Au lieu qu'il va la fatiguer perpétuellement de son amour et de son humeur jalouse, et ça finira mal, tu verras ça... Déjà cet hiver, à Paris, des amies à moi m'écrivaient qu'il prenait des airs de cannibale quand elle valsait avec un autre... Elle est parfaite, cette jeune femme, jusqu'à présent... extrêmement honnête, mais coquette de nature... Elle aime à se faire voir, à plaire, à être entourée et admirée... Elle adore Paris, qui est son théâtre naturel... Eh bieni tu verras que Robert, qui sent ça, raccourcira tous les ans les séjours à Paris et qu'avant peu sa fenmie sera cloîtrée à la campagne... Déjà, cette année, il l'y aramenée dès le milieu d'avril. . . et puis, je l'entends souvent hasarder
tO LA VEUVE
des apologies dans ce sens-là,., vanter l'existence du gentilhomme fermier,., du grand seigneur qui vit noblement sur ses terres, en donnant de bons exemples... Àhl bien, oui, il faut voir la figure de la belle Marianne pendant ces discours-là!.. Elle n'a pas Tair de penser à donner de bons exemples, je t'assure... L'autre jour, Robert a parlé de vendre leur hôtel de la rue de Varennes... Sa femme est devenue verte...
Du reste, le ménage va très bien, parfaitement bien,., mais voilà le point noir!.. Eh ! mon Dieu! quant à moi, je serais enchantée de les avoir toute Tannée pour voisins...
Mais cette jeune femme a besoin d'air et de mouvement ;.. il faut toujours faire la part du feu,., et si Robert Tenferme dans ce trou de village,., elle deviendra enragée;., il n'y gagnera rien ;.. elle prendra le notaire, voilà tout! »
LA VEUVB «
Ces jaseries maternelles, tout en faisant sourire Maurice, ne laissèrent pas de l'inquiéter. Dans le temps d'indifférence sceptique et de relâchement moral où nous vivons, on s'étonnera qu'un homme puisse se faire une sérieuse préoccupation du bonheur ou du malheur d'un ami. L'amitié est un sentiment qui e^ige des âmes fortes.
Mais l'âme de M. de Frémeuse était capable de ces sentiments d'un autre âge.
Il se tourmenta donc beaucoup des prophéties pessimistes de sa mère sur l'avenir du jeune ménage ; sans en admettre toutes les fantaisies, il ne put se dissimuler ce que ces prévisions avaient au fond de vraisemblable. Il sentit redoubler son antipathie contre la femme malencontreuse qui, après avoir brisé la carrière de Robert, menaçait de compromettre un jour ou l'autre son repos et peut-être son honneur. Mais, en
même temps, il se promit d'user de toute son influence sur Tesprit de Robert pour le dissuader de ses projets irréfléchis et lui épargner des fautes de conduite irréparables. Si ses lettres à ce sujet ne paraissaient pas suffisamment efficaces, il résolut de demander un congé et d'aller porter luimême ses conseils à Toreille et au cœur de son frère d'adoption.
Mais le destin, en dispensant son amitié de cette tâche, lui en réservait une qui devait être autrement délicate et redoutable.
On était alors en 1870. La guerre fatale éclata. Le capitaine de Frémeuse fut rappelé en France et attaché au corps de Mac Mahon. Après Sedan, il parvint à gagner la Belgique, repassa aussitôt la frontière et courut rejoindre Tarmée de la Loire sous Orléans. A la suite de la bataille de Patay, une nouvelle organisation amena dans les rangs de Tarmée de Chanzy quelques divi* sions de Tarmée du Nord. G» fut à ce moment, et quand la retraite sur le Mans
commençait, que Maurice retrouva Robert de La Pave à là tète d'un bataillon de mobiles. Quand ils se revirent pour la première fois, à cette heure si douloureuse, les deux jeunes officiers s'embrassèrent avec effusion sans oser se dire une seule parole.
Mais, à partir de ce moment, il n'y eut guère de jour où ils ne trouvassent l'occasion de se rencontrer.
Dès le début de la guerre, M. de La Pave avait été naturellement désigné pour commander un des bataillons de mobiles de son département. Avant de quitter sa femme pour marcher à Thonneur et au danger, il avait voulu lui donner à tout événement un témoignage suprême de son amour.
N'ayant pas d'ailleurs d'héritiers proches, il lui avait légué la totalité de sa fortune.
Madame de La Pave avait éprouvé jusque-là pour son mari une affection
c^incëre, mais tranquille : la reconnaissance d'une telle libéralité, les émotions de la séparation, l'absence, l'incertitude, les périls courus y ajoutèrent dès ce jour quelque ''hose de plus vif et de plus passionné.
Quelques lettres que Robert reçut à travers les hasards de la campagne lui apportèrent l'expression de cette tendresse redoublée.
Il montrait ces lettres à M. de Frémeuse.
— Elle m'aime, lui disait-il, elle m'aime comme elle ne m'a jamais aimé, je le sens, — et je sens aussi, ajoutait-il avec un sou- J^
rire amer, que je ne la re verrai jamais! '!
C'étaient là d'étranges paroles dans la bouche d'un homme d'un naturel si viril et si ferme. Maurice ne les entendit pas sans surprise ni sans inquiétude.
Un soir, comme ils se promenaient tous deux aux avant-postes en fumant, Robert de La Pave, le front plus sombre encore
que de coutume, s'arrêta brusquement devant Maurice et lui dit :
— As-tu remarqué que je me ménage au feu?
— Ça, dit Frémeuse en riant, tu en es incapable, quand tu le voudrais!
— Si fait... pardon! je me ménage; jo m'en aperçois, et je crois que mes hommes s'en aperçoivent aussi. — Et après un moment : — Avoue que tu me trouves lâche I
— Allons donc ! tu es héroïque du matin au soir; je l'entends dire à tout le monde.
— Non; je sens que je me ménage.
Le lendemain, à la chute du jour, le commandant de Frémeuse, — il avait été récemment élevé à ce grade, — venait de poster ses batteries avec tout ce qui lui restait d'hommes à l'entrée d'un des débouchés de la forêt de Marchenoir. La journée avait
été très rude. Excédé de fatigue, il s'enveloppa de son caban et s'endormit sur la neige, à côté d'une de ses pièces. Vers le milieu de la nuit, quelqu'un le tira par la manche en l'appelant par son nom; il se dressa aussitôt et reconnut un vaillant petit lieutenant de mobiles qui appartenait au bataillon de Robert et que celui-ci aimait beaucoup.
— Mon commandant, dit le jeune homme d'une voix très émue, c'est le commandant de La Pave qui vous demande.
Maurice fut debout aussitôt :
— Blessé? dit-il.
— Oui, mon commandant,
— Gravement?
— Je le crains... Venez,., ce n'est pas loin : je suis bien content de vous avoir trouvé,., il tient tant à vous voirl
M. de Frémeuse le suivit. Ils marchiîrenl
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rapidement pendant vingt minutes dans un sentier qui circulait sur la limite des bois et des champs. Chemin faisant, Maurice pressait le jeune lieutenant de questions anxieuses : — Robert avait été blessé à la reprise du village d'Origny,.. un éclat d obus 1 avait atteint en pleine poitrine :
— Ça ne pouvait pas lui manquer, mon commandant, ajouta le jeune homme; vous le connaissez, vous savez s'il est brave; mais aujourd'hui, c'était de la folie ; je ne sais pas ce qu'il avait : il était tout drôle ; il riait, ce qui ne lui arrive pas souvent, et il me criait : « Eh bien I petit Julien, je ne me ménage pas aujourd'hui, hein? »
Il est tombé comme il me disait ça... C'est là, mon commandant. Le major est auprès de lui.
Ils étaient arrivés devant une de ces grandes huttes que les charbonniers dressent
pour une saison à la lisière des bois. On voyait à travers les fascines de la cloison une lumière dont les reflets tremblaient au dehors sur la neige. Des groupes de mobiles étaient couchés sous les arbres. Deux ou trois hommes causaient à voix basse devant la porte. M. de Frémeuse entra.
Robert de La Pave était étendu au milieu de la hutte sur un amas de couvertures et de sacs de soldat, son uniforme largement ouvert, sa chemise plaquée de taches rouges. Un mobile, à genoux près de lui, tenait une terrine de faïence grossière dans laquelle trempaient des linges ensanglantés.
Un médecin militaire, qui était penché sur le blessé et qui achevait un pansement, se retourna au bruit de la porte. Ce mouvement permit à Robert d'apercevoir M. de Frémeuse. Ses grands yeux, grandis encore par la fièvre, eurent un éclair de joie :
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— Ah! dit-il d'une voix forte et brève, heureux de te voir ! bien heureux I
— Eh bien! mon ami, murmura Frémeuse en prenant la main qu'il lui tendait péniblement, tu es un peu touché?
— Oui, un peu, dit-il froidement... Pour combien de temps en ai-je encore, docteur?
— Mais pour des années, j espère bien, dit le médecin... Voyons encore ce pouls...
Très bien! Tâchez de ne pas déranger la charpie. Vous avez à parler à votre ami, je vous laisse. A demain!
Robert essaya de se soulever, l'arrêta de la main, et attacha sur lui ce regard trouble et fixe, interrogation terrible des mourants.
Le visage du médecin demeura glacial.
— Allons! soyez sage. A demain!
— Merci, monsieur! dit le blessé en se recouchant lourdement. Il laissa sortir le
major et son aide ; puis, élevant de nouveau la voix :
— Julien , dit-il au petit lieutenant , laisse-moi seul avec Frémeuse et fais éloigner un peu les hommes, là, dehors...
Voyons I ne pleure pas, enfant ! . . Va, mon petit!
Le jeune lieutenant ne put retenir un sanglot et se retira. M. de La Pave saisit alors la main de Maurice, et la serrant avec force :
— Mon ami, lui ait-il, tu prendras tout ce que j'ai sur moi, ma montre, ma croix, ma bague, tous mes bibelots, et tu les remettras à ma femme... Embrasse-moi!
Deux larmes glissèrent brusquement sur ses joues creuses. Frémeuse l'embrassa violemment à deux reprises et détourna un peu la tête.
— * Maurice, reprit le blessé, dont les
traits s'altéraient rapidement, il faut que je te dise... je ne veux pas qu'elle se remarie, tu entends, je ne le veux pas... Si tu m'aimes, si tu veux que je meure tranquille, si tu ne veux pas que je meure avec la rage au cœur...
— Mon amil interrompit Maurice d'un ton suppliant.
— Eh bien! promets-moi...
— Mais quoi, mon ami?
— Promets-moi, poursuivit-il en accentuant ses paroles avec une énergie sauvage, promets-moi que si jamais elle se remariait,., si jamais elle avait cette indignité,., avant qu'un autre l'ait possédée , tu la tuerais I
— Robert ! dit Frémeuse en le regardant dans les yeux.
— Jure-moi que tu le feras.
— Tu sais bien que je ne peux pas te promettre cela.
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Il y eut un silence.
— Je lui ai donné, reprit le mourant, dont la voix devenait rauque, je lui ai donné toute ma fortune... Qu'a-t-elle besoin de se remarier?.. Vois-tu, Maurice, je ne peux pas supporter la pensée qu'elle soit jamais à un autre !.. C'est impossible 1 Cela me rend foui.. Aie pitié de moi, mon ami...
tu vois que je vais mourir, aie pitié de moi !
— Mon ami, je t'en prie ! dit Maurice en s'agenouillant doucement près de lui.
— Mais du moins, du moins, dit le malheureux homme, promets-moi de lui dire que je lui défends,., que c'est ma volonté suprême, que je la prie, que je la supplie !.« que si elle se remariait jamais, si elle se donnait à un autre, je me soulèverais dans ma tombe, qu'elle verrait mon spectre, qu'elle m'entendrait la maudire!.. Dis-lelui, tu me le promets?
— Oui, cela, je le le promets.
Il sentit une légère pression de la main de son ami, et, après une courte pause :
— Ah 1 Maurice, reprit le mourant d'une voix épuisée, n'aime jamais une femme comme j'ai aimé celle-là... Tu vois ce qui arrive... Mais tu me promets bien de lui dire... ce que je t'ai dit?
— Oui.
— Sur ton honneur?
— Sur mon honneur.
— Merci !
Pendant le reste de la nuit, sa main garda étroitement serrée la main de Maurice.
Mais le délire l'avait pris et il ne prononça plus que des paroles confuses qui trahissaient toujours cependant la même obsession. — Aux premiers rayons de Faube, il expira.
M. de Frémeuse recueillit précieusement
tous les souvenirs qu'il était chargé de remettre à sa veuve. Avec l'aide du petit lieutenant, il se mit à la hâte en rapport avec le curé et le maire du bourg le plus voisin; il pourvut convenablement à la sépulture provisoire du pauvre Robert et retourna à son devoir.
A retape suivante, il trouva quelques minutes pour écrire à sa mère. Il lui contait en dix lignes la mort de son ami d'enfance, en lui laissant le triste soin d'apprendre à madame de La Pave le malheur qui la frappait. Il ajoutait qu'aussitôt la campagne terminée, il s'empresserait d'aller porter à la jeune veuve les derniers gages de la tendresse de son mari : il s'acquitterait en même temps auprès d'elle d'une mission de confiance que les dernières volontés de Robert lui avaient imposée. Il ne s'expliqua pas davantage sur le caractère de
cette mission, n'ayant ni le temps, ni la liberté d'esprit nécessaires pour traiter un sujet si délicat avec tous les ménagements qu'il comportait. Il ne voulut pas d'ailleurs, à cause du désordre des temps, hasarder dans une lettre de si intimes confidences.
Quinze jours après avait lieu la bataille du Mans. La propriété patrimoniale des Frémeuse, comme celle des La Pave, était située dans le Perche, à une vingtaine de lieues du Mans. Dès que la comtesse de Frémeuse fut informée que l'armée en retraite s'approchait de cette ville, elle y accourut, espérant voir son fils au passage.
Elle n'arriva que pour entendre, avec toutes les angoisses de son cœur maternel, les dernières explosions de la bataille. Le lendemain seulement, elle apprit de l'administration militaire prussienne que le
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chef d'escadron d'artillerie de Frémeuse, blessé et prisonnier, faisait parlie d'un convoi qui était déjà en route pour l'Allemagne.
Après un mois d'anxiété, madame de Frémeuse reçut do son fils une lettre datée de Hambourg : il était bien remis de sa blessure, qui n'avait été qu'une légère blessure à la tèle ; mais il paraissait du reste accablé sous le double poids de sa douleur patriotique et de son deuil amical. Il s'informait affectueusement de madame de La Pave. — Sa mère lui répondit sans beaucoup de détails que madame de La Pave était exemplaire. Elle s'était enfermée à la campagne
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et n'y avait d'autre compagnie que celle de sa tante de Combaleu, ce qui était, suivant madame de Frémeuse, le comble de la mortification. Dans la correspondance qui suivit entre eux, Maurice fut plus d'une fois tenté de confier à sa mère Tétrange message dont Robert, à son lit do mort, l'avait chargé pour sa veuve. Mais il lui sembla toujours qu'une matière si confidentielle devait être traitée de vive voix et dans le tête-à-tête. Ce message cependant, dont il s'était à peine souvenu au milieu des fièvres et du tumulte de sa vie militaire, commençait à le préoccuper très sérieusement depuis qu'il était condamné à l'inaction. Il y songeait alors nuit et jour, s'effrayant de plus en plus d'avoir à remplir une ambassade si extraordinaire auprès d'une femme qu'il n'avait pas même vue.
Il essayait de se représenter la scène qui
se passerait quand il s'acquitterait près, d'elle de ce cruel devoir; il cherchait les mots dont il se servirait; il se figurait Tair confus et peut-être outragé de la jeune femme. Bref, plus il y pensait, plus la tâche lui p£u*aissait embarrassante et profondément désagréable.
A peine rentré en France, après la paix, le commandant de Frémeuse fut incorporé dans Tarmée qui combattit la Commune, et ce ne fut que dans les derniers jours de juin 1871 qu'il lui fut possible d'obtenir un congé et d'aller embrasser sa mère.
Dans la nouvelle période d'activité qu'il venait de traverser, son esprit s'était naturellement raffermi, mais sans pouvoir se délivrer entièrement du souci de sa pénible mission. Le moment était enfin venu de l'accomplir. Il avait résolu de prendre à ce sujet conseil de sa mère, dont il appréciait
justement la sagacité, et, le soir même de son arrivée, après les longs épanchements du retour, il lui fit un récit détaillé des derniers instants de M. de la Pave, sans oublier la promesse solennelle que le mourant avait exigée de son amitié. Cette confidence produisit sur la vieille comtesse un effet extraordinaire : elle en parut pendant quelques minutes comme paralysée, et sa parole, toujours assez abondante, en fut momentanément tarie. Elle joignait les mains avec éclat en regardant le ciel. Maurice, qui s'était attendu à quelques encouragements de sa part, demeurait fort surpris et décontenancé devant une attitude qui lui semblait à peine explicable :
— Cela vous paraît bien délicat, ma mère, n'est-ce pas? demanda-t-il.
— Délicat! s'écria la vieille dame: — C'est monstrueux !.. Comment as-tu pu te
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charger d'une commission pareille?.. C'est monstrueux I
— Comment refuser un ami mourant?
— Mais il avait le délire, mon enfant! On n'exécute pas les volontés d'un homme qui a le délire!.. Ah çà, j'espère bien que tu n'as pas sérieusement Tintention d'aller troubler l'esprit et tourmenter la conscience de cette-jeune femme par une communication si ridicule ? -
— Je vous demande pardon, ma mère...
Il est évident qu'une promesse faite dans de pareilles circonstances est absolument sacrée, et je ne peux pas y manquer.
— Mais voyons, mon ami... un homme qui a le délire !.. On lui promet tout ce qu'il demande, comme on promet la lune à un enfant !
— Robert n'avait pas le délire, ma mère, quand il m'a imposé ce devoir. Il était
exalté par sa passion, maïs parfaitement maître de sa pensée et de sa volonté. 11 est mort confiant dans ma parole, et certainement je la tiendrai. Seulement, je vous avoue que la commission m'embarrasse extrêmement et que j'avais compté sur vos conseils pourm'aider à m'en tirer le mieux possible.
— Ah I cher enfant, je t'aime bien.., mais si tu espères que je me chargerai moi-même de faire ta commission, je te déclare que je n'aurai pas ce cœur-là.
— Je ne vous demande pas cela, ma mère; je n'y ai jamais songé... Je crois que les paroles, les prières de mon pauvre Robert auront plus d'autorité si elles sont transmises à sa veuve par celui qui les a recueillies de ses lèvres mourantes. Seulement, ce que je vous demande, à vous qui connaissez madame de la Pave, — qui
est pour moi tout à fait une étrangère, — ce que je vous demande, c'est à quel moment vous me conseillez d^aborder avec elle la question fatale, avec quelles précautions, dans quels termes,., et puis aussi comment vous supposez qu'elle accueillera ce message.
— Elle le trouvera abominable, de quelque façon que tu t'y prennes!., ainsi tu peux être tranquille !.. Non, vraiment, on n'a pas idée de condamner une jeune femme de vingt-trois ans, — et une jolie femme, qui plus est — à rester veuve jusqu'à la fin de ses jours!.. C'est barbare! c'est immoral! ça dépasse l'imagination!
— Ma chère mère, dit Maurice en lui prenant affectueusement les mains et en lui parlant dans les yeux, qui est-ce qui m'a appris quand j'étais tout petit qu'une
parole d'honneur ne se discute pas, et que, quand on Ta donnée, il faut la tenir ou mourir?
Elle Tembrassa :
— Tu es un bon fils, dit-elle avec émotion, et un brave homme... Je te demande pardon,., mais jamais je n^ai été aussi contrariée de ma vie !
— Contrariée! répéta; M. de Frémeuse, tout surpris et la regardant.
Elle se troubla et rougit.
— Sans doute, ajouta-t-elle avec embarras, je me mets à la place de cette jeune femme,., qui va être très ennuyée... et qui va te prendre en grippe par-dessus le marché!.. Sans compter qu'elle ne t'aime déjà pas trop!
Maurice fit un geste de résignation et n'insista pas. Peut-être avait-il entrevu la vérité. La vérité était que sa confidence
portait un coup terrible à sa mère en renversant brusquement, — comme un château de cartes, — rédifice qu elle se plaisait à élever dans les nuages, — dans des nuages dorés, — depuis le jour où elle avait appris la mort de Robert de La Pave. Dès ce jour, en effet, elle avait commence à machiner dans son cerveau le mariage de son fils avec la très riche veuve et héritière de Robert.
Ce mariage lui offrait plusieurs tentations irrésistibles : — Elle désirait vivement marier Maurice, et Ton sait combien est dévorante chez les mères cette ardeur matrimoniale. Maurice avait semblé jusque-là peu disposé au mariage, mais elle comptait justement sur le charme exceptionnel de la belle Marianne pour ly décider; elle comptait de môme sur le mérite exceptionnel de son fils pour éblouir la jeune veuve et pour compenser à ses yeux la différence des
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fortunes; le voisinage de campagne était une circonstance également exceptionnelle qui favorisait merveilleusement ces perspectives de mutuelle séduction. Enfin, madame de Frémeuse, à force de vivre aux champs et d'y gérer ses intérêts, avait pris pour la terre le goût ou plutôt la passion du paysan normand. Le domaine de La Pave, qui étalait continuellement devant ses yeux ses immenses herbages, ses labours, ses fermes et ses bois, exerçait sur elle une profonde fascination. Elle avait déjà, h force d'industrie féminine, arrondi passablement sa petite terre de Frémeuse. Y ajouter par surcroît le domaine de La Pave, c'était pour elle ajouter le royaume d'Italie au duché de Savoie : c'était un idéal pour lequel la vieille dame eût joué sa tête.
On comprend avec quel sentiment d'amer-
tume elle avait dû accueillir une révélation
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qui rompait tout à coup ce rêve délicieux.
Que M. de La Pave eût adressé à sa femme, en mourant, l'injonction suppliante de ne point se remarier et qu'il eût précisément confié ce message à M. de Frémeuse, c'était véritablement un fait qui semblait combiné à dessein pour ruiner de fond en comble ses secrètes espérances. Toutefois, la première stupeur passée, la comtesse, avec la ténacité des naufragés, s accrocha aux moindres branches et reprit courage. Elle se dit peut-être qu'étant donnée la fragilité de la femme, — et aussi celle de Thomme, — il n'était pas impossible qu'un jour ou l'autre le message fatal ne devînt une lettre morte.
Le lendemain de son arrivée, Maurice expédia dès le matin au château de La Pave un domestique avec un billet : il s'informait de l'heure à laquelle madame de La Pave voudrait bien le recevoir. Elle répondit sur
une de ses cartes qu'elle recevrait M. de Frémeuse à toute heure qui lui conviendrait dans la journée. En conséquence, vers trois heures de Taprès-midi, le jeune homme se mit en marche dans la direction du château de La Pave. — Il était fort agité par la pensée de l'entrevue qui se préparait.
A l'appréhension trop vraisemblable d'une scène douloureuse et au souci grave de sa terrible ambassade, se joignait dans son esprit une curiosité inquiète de connaître et de voir en face la femme qui avait versé des philtres dans les veines de son ami. Il lui avait toujours prêté une inQuence néfaste sur la destinée de Robert; il ne laimait pas et il se doutait qu'elle ne l'aimait guère de son côté, comme sa mère du reste le lui avait fait entendre.
Tout contribuait en ce moment à surexciter son émotion et à ébranler ses nerfs. Il
parcourait les sentiers, les bois, les prairies qu'il avait tant parcourus dans son enfance, et en revoyant à Fâge d'homme, surtout après des épreuves viriles et des douleurs tragiques, ce doux paysage natal, il ressentait une impression profonde, mêlée de tristesse et de charme.
A un embranchement du chemin, et près des avenues du château, on voyait une croix de pierre qui, dé temps immémorial, servait de but et de terme aux processions de la paroisse le jour de la Fête-Dieu. Cette fête avait eu lieu précisément la semaine précédente, et la croix était encore cerclée d'une fraîche couronne de buis. Là, dans ce carrefour retiré, s'était passée, il y avait bien des années, une scène qui n'avait pas cessé d'être présente à la mémoire de Maurice. C'était là que Robert de La Pave, dans un élan juvénile et romanesque, l'avait
entraîné un soir, d'un air de mystère; c'était là que les deux enfants, avec toute Tardeur et la sincérité de leurs âmes, s'étaient juré en s'embrassant une amitié éternellement fidèle. En arrivant devant la vieille croix, Maurice hésita, puis s'arrêta: il s'assit sur une des marches du piédestal, et tous ses souvenirs d'enfance, de jeunesse, d'amitié, de deuil, débordant dans son cœur trop plein, le jeune officier s'attendrit.
Le château de La Pave est une belle et originale construction qui paraît dater de la première moitié du xvn' siècle, et qu'on ne rencontre point sans surprise dans un coin perdu du Perche. Il se compose d'un pavillon central et de deux ailes en faible saillie; le toit est plat, à l'italienne, et bordé de vases de pierre. Il a très grand air quand on l'aperçoit du milieu de l'avenue
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principale, sur sa terrasse à balusires.
Un vaste jardin s'étend derrière Thabitation : il est disposé à Fancienne mode française, avec de longs berceaux de charmilles, des parterres de broderies et des bordures jde buis. On y voyait même encore, il y a vingt ans, et nous espérons qu'on y voit toujours, des ifs taillés, non seulement en forme de pyramides et de pions d'échecs, mais en figures de dragons et d'autres bêtes apocalyptiques.
Au moment où M. de Frémeuse entrait dans la cour du château, madame de La Pave et sa tante, madame de Combaleu, toutes deux vêtues du deuil le plus rigoureux, se promenaient en causant sous une des charmilles du jardin. Si le jeune commandant d'artillerie avait pu entendre leur conversation, la préoccupation que lui causait sa première entrevue avec la veuve de
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Robert n'en eût certes pas été diminuée.
Il est rare qu'une femme aime beaucoup les anciens amis de son mari et qu'elle les laisse volontiers prendre pied dans son ménage. Ce sont des complices de jeunesse suspects, des rivaux d'affection et d'influence qu'elle est plus ou moins jalouse d'écarter. Madame de La Pave, en se mariant, n'avait pas échappé à ces préventions assez générales cbez son se2e : mais chez elle ces préventions, grossies et redoublées par plusieurs circonstances, avaient atteint, à l'égard de M. de Frémeuse, un degré particulier d aigreur et de ressentiment.
Elle s'épanchait en cet instant même, sur ce sujet, dans le sein de madame de Comhaleu, en portant fréquemment à ses narines nacrées son flacon de sels emmailloté dans son mouchoir.
— C'est un moment bien pénible, ma
tante, disait-elle. Je sais que je dois le recevoir, certainement, et même le bien recevoir. Car mon mari Faimait beaucoup, et lui-même est resté Tami fidèle de Robert jusqu'à sa mort... Je le sais, et je tâcherai de me montrer amicale avec lui, comme c'est mon devoir. Mais je ne puis dire combien cela me coûte. Il a toujours été mon ennemi, ma tante,., j'ai toujours senti cela, et je vous l'ai dit, j'ai toujours senti qu'il était entre moi et mon mari. J'ai lu ces temps-ci toutes ses lettres à Robert, et dans toutes j'ai trouvé, sous la politesse de la forme, le soupçon, la défiance, l'antipathie contre moi,., la calomnie même, matante,., car il faisait de moi le mauvais génie de mon mari , . . c'était moi qu'il accusait d'avoir brisé sa carrière, d'avoir affaibli chez lui le sentiment du devoir et de l'honneur. Ohl j'ai parfaitement compris tout
cela à travers ses périphrases et ses allusions... N'est-ce pas odieux? Et il m'accuse probablement maintenant d'avoir été cause de sa mortl.. N'est-ce pas dur, ma tante, d'être forcée de faire bon accueil à cet homme -là?
— C'est très dur, ma chère, dit madame de Combaleu, et je m'associe du fond du cœur à tous tes sentiments,., car je déteste avant tout les hypocrites, mais il faut te dire, mon enfant, que ton ennui ne durera guère, c'est l'affaire de quelques jours... Ce monsieur te fera deux ou trois visites, et puis il ira retrouver ses canons, et tu ne le reverras plus de ta vie, si tu le veux.
— Oui, ma bonne tante, sans doute,., mais comme c'est pénible !
Leur entretien fut interrompu par l'approche dun domestique qui venait les avertir que le commandant de Frémeuse
était au salon. — Madame de La Pave devint très pâle.
— Veux-tu que je t'accompagne, ma mignonne? demanda madame de Combaleu.
— Non, ma tante, je vous prie, répondit la jeune femme. — Et elle se dirigea de son pied souple vers le château, avec un léger balancement de la taille qui faisait songer au mouvement onduleux des cygnes.
Arrivée devant la porte du salon, elle s'arrêta et soupira longuement ; puis, avec une sorte de résolution brusque, elle ouvrit la porte.
La femme qui apparut alors à M. de Frémeuse ne répondait pas à Fidée de beauté imposante qu'il s'en était faite : elle lui sembla plutôt jolie et élégante que belle. Elle avait les traits purs et délicats, le teint d'un brun pâle, des cheveux très noirs
sévèrement disposés en bandeaux, le cou flexible et charmant : elle paraissait à première vue plus grande qu'elle n'était, parce qu'elle était faite admirablement ; tous ses membres et toutes ses formes s'accordaient dans cette proportion et cette harmonie achevées qui donnent la grâce suprême et qui font de chaque mouvement d'une femme une séduction.
A peine entrée, madame de La Pave, sans répondre au salut profond du conamandant, marcha droit à lui et, murmurant une vague exclamation gutturale, elle lui tendit sa main. Il la serra avec force et s'inclina de nouveau. Elle lui montra un siège, s'assit elle-même et, posant son coude sur un guéridon, la tête appuyée contre sa main :
— Contez-moi tout, dit-elle.
M. de Frémeuse commença alors de sa
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voix grave et douce le récit de la journée où Robert avait été frappé mortellement. Il entra dans quelques développements sur le combat d'Origny, pour mieux relever la conduite héroïque et la fin glorieuse de son ami. Puis il passa à cette heure de la nuit où le lieutenant Julien était venu le chercher à la hâte de la part de Robert. Il décrivit à la jeune femme qui Técoutait, Tœil fixe et avide y son entrée dans la grande hutte enveloppée de neige et la scbne funèbre qui l'y attendait. Quelquefois il ' s'interrompait pour raffermir sa voix qui se troublait ; quelquefois aussi il essayait d'abréger son récit pour épargner à la jeune veuve des émotions inutiles; mais elle insistait d'un mot bref et impérieux pour qu'il ne lui laissât ignorer aucun détail de cette nuit douloureuse. Il arriva enfin aux recommandations suprêmes que Robert lui
avait adressées, le chargeant avant tout de remettre h celle qu'il avait tant aimée quelques souvenirs de sa dernière pensée.
M. de Frémeuse, à ce moment, alla prendre sur une table un coffret d'ébène qu'il y avait déposé en entrant, et le mit dans les mains de la veuve. Madame de La Pave hésita pendant quelques secondes, puis elle ouvrit le coffret. Elle eut alors sous les yeux les tristes reliques du mort, — sa montre, sa croix, quelques objets familiers, une boucle de cheveux noirs, un bout de linge taché de sang.
La jeune femme, impassible jusque-là, dît à demi-voix :
— Pauvre ami I pauvre garçon 1 En même temps, elle éclata en violents sanglots, s'accouda, les deux bras sur le guéridon, et pleura convulsivement, ses larmes filtrant comme une source à tra-
vers les doigts de ses blanches mains.
M. de Frémeuse la contemplait d'un regard humide. Au milieu de son trouble sympathique, il ressentait un étrange tourment d'esprit : il n'avait pas terminé son message^ il n'en avait accompli que la partie la moins difficile, et comment dire à cette veuve en pleurs ce qu'il avait encore à lui dire? Si cette jeune femme, — si adorée et si généreusement traitée, — lui avait laissé voir en cet instant l'ombre de légèreté et d'indifférence à l'égard du mort, il eût trouvé une sorte de satisfaction à lui infliger comme un châtiment et une expiation l'ordre suprême de son mari. Mais devant cette explosion de douleur, devant ce deuil sincère et cette piété fidèle du souvenir, comment lui signifier tout à coup une injonction qui, sous sa forme la plus adoucie, lui paraîtrait encore la plus immé-
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ritée des injures? N'était-ce pas risquer de refroidir, sinon d'éteindre à jamais les sentiments mêmes que son mari avait eu tant à cœur d'éterniser ?
De ces rapides réflexions Maurice conclut à part lui, non sans grande apparence de raison, qu'il était à la fois sage et bienséant d'ajourner à une autre entrevue la partie la plus délicate de sa mission et de laisser respirer madame de La Pave.
Dès qu'il la vit un peu remise, il se leva et prit respectueusement congé.
— Merci, monsieur 1 dit-elle brièvement, en lui serrant la main. — Revenez, n'est-ce pas?
Et il se retira.
Il regagna, le front soucieux, sa maison natale, — petit manoir flanqué de deux tourelles pointues qu'on appelait dans le pays le prieuré. — Il trouva sa mère tricotant fiévreusement sous un tilleul de son jardin.
— Eh bien ? dit-elle, sitôt qu'elle l'aperçut, quoi?.. Tu as Fair consterné.
— Et je le suis, ma mère. J'avsiis espéré me débarrasser une fois pour toutes du fardeau qui me pèse sur Tesprit depuis si
longtemps, et voilà que je le rapporte à peu près entier.
Il lui raconta alors la scène qui venait d'avoir lieu et les scrupules qui l'avaient arrêté au milieu de sa communication. — On peut croire que madame de Frémeuse approuva pleinement ces scrupules.
— Vois-tu, mon cher enfant, lui dit-elle, plus tu y penseras, plus tu reconnaîtras qu'il y a là un cas de conscience pour le moins très douteux... Tiens, veux-tu que nous consultions mon curé, qui est un homme très éclairé et très droit?
— Mais, ma bonne mère, dit Maurice, qui ne put s'empêcher de rire, je n'ai pas besoin de consulter votre curé... Si j'ai pu hésiter sur la question d'opportunité, je suis parfaitement fixé sur mon devoir, qui est clair comme le jour,., et. vous seriez désolée vous-même si j'y manquais,., et
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VOUS en auriez du chagrin et du remords toute votre vie... quand même vous me verriez l*heureux propriétaire de la belle Marianne et des quinze cents hectares qui l'entourent.
Madame de Frémeuse, en se voyant devinée, eut un sursaut d'étonnement, et regarda son fils d'un air un peu confus ; puis, prenant son parti :
— Eh bien! oui, dit-elle, je ne m'en cache pas... c'était mon rêve!.. Est-ce que je pouvais prévoir, moi, les extravagances posthumes de ce malheureux Robert ?. .
J'avais même mis mon brave curé dans ma confidence... et, s'il faut tout dire, il jugeait la chose extrêmement possible et convenable.
— Ah I ma mère, dit le jeune homme en riant, vous vouliez me faire consulter le curé, — et vous l'aviez dans votre poche ! .
ce n est pas bien... Mais voyous, quand même les volontés de Robert n'auraient pas mis un empêchement décisif à Taccomplissement de vos rêves, comment pouviezvous supposer, ma pauvre chère maman, que je serais jamais un parti acceptable pour madame de La Pave ? Elle a plus de trois cent mille francs de rente... et nous en avons, nous autres, vingt-cinq ou trente !
— Trente-deux, mon fils. — Et je te dirai qu'en fait de mariage, un homme qui a trente mille francs de rente, un beau nom une jolie tournure, et une belle carrière, peut honorablement prétendre à tout... Je souhaite de tout mon cœur, mon ami, ajouta-t-elle avec un peu d'humeur, que tu retrouves une occasion pareille... et une pareille femme!.. Car enfin, c'est Vénus!
— Moi, j'aime mieux ma mère, ô gué !
j'aime mieux ma mère I dit gaiement le jeune homme en baisant les cheveux blancs de la vieille dame.
— Mon Dieu ! que tu es bête ! — dit-elle en lui rendant tendrement son baiser.
Pendant que madame de Frémeuse interrogeait son fils sur les impressions qu'il avait rapportées de sa première entrevue avec madame de La Pave, madame de Combalcune se montrait pas moins curieuse des impressions de sa niëco. Elle avait également ses raisons pour observer attentivement dès leur début les relations de Maurice avec la jeune veuve. — Madame de Combaleu était une grande femme maigre, richement couperosée, qui avait un nez d'aigle et des sourcils tellement noirs et fournis qu'ils semblaient postiches. C'était tout ce qui lui restait d'une beauté que pbisieurs de ses contemporains avaient
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adinirée d'assez près, disait-on. Mais elle était devenue fort rigide avec le temps :
elle avait consacré tout son fonds de passion à son fils unique, qu'elle avait effroyablement gâté et qui, en retour, lui donnait tous les soucis qu'elle en pouvait espérer. Ce fils, Gérard de Combaleu, était alors un grand beau garçon de vingt-sept ans, nullement méchant, et très aimable compagnon, mais surtout en mauvaise compagnie. Sa mère, pour lo tirer du boulevard, des coulisses et du cabaret, désirait violemment le marier: elle avait même eu quelques velléités autrefois de lui faire épouser Marianne d'Épinoy, sa cousine, dont elle était la tutrice. Mais la fortune de Marianne, très inférieure alors à celle de Gérard, lui avait paru un obstacle décisif à leur union.
Les choses étaient aujourd'hui bien changées. Marianne, héritière de M. de La Pave,
était devenue pour Gérard un parti magnifique : discrètement sondé sur ce sujet, le jeune homme avait été fort séduit par les millions de sa belle cousine, qui lui permettraient de satisfaire largement ses goûts pour la grande vie du sport. Bref, ce mariage était, depuis la mort de Robert, Tidée fixe et maîtresse de madame de Combaleu, et Ton comprend qu'elle surveillât avec un soin ombrageux le terrain de chasse qu'elle s'était réservé. Sans avoir l'œil de l'aigle, comme elle en avait le nez, elle avait vaguement entrevu dès la première heure les prétentions rivales de madame de Frcmcuse : elle avait cru remarquer dans les conversations de la vieille comtesse avec madame de La Pave une insistance particulière à vanter et à détailler les mérites de son fils, à rappeler lamitié extraordinaire qui l'unissait à Robert et à le pousser tout
doucement dans la place comme Thériticr présomptif de son ami. Elle s'inquiétait peu de cette concurrence, connaissant dès longtemps les sentiments d'animosité passionnée que sa nièce nourrissait contre M. de Frémeuse, et se complaisant à les entretenir. Mais enfin lentrée en scëne du jeune commandant en personne était une circonstance qui Tagilait un peu.
Dès qu'elle sut que Maurice avait quitté le château, elle rejoignit madame de La Pava dans le salon : elle la vit encore tout en larmes : elles pleurèrent ensemble un instant ; puis madame de Combaleu, pour la distraire, lui demanda comment elle avait trouvé M. de Frémeuse.
— Je ne sais pas, matante, dit la jeune femme, je lai à peine vu... Je pensais à tout autre chose qu'à le regarder, vous comprenez?
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— Mais ressemble-t-il à sa photographie, mon amour ?
— Naturellement, dit madame de La Pave.
— Il doit avoir, reprit madame de Combaleu, Tœil remarquablement faux, comme tous les hypocrites ?
— Naturellement, répéta la jeune femme d'un air distrait.
Elle respira longuement son flacon de sels, puis elle se leva, et, prenant le coffret d'ébène sous son bras :
— Je vais essayer de dormir un moment, dit-elle, j'ai la tête en feu !
Et elle traversa le salon avec cette démarche d'une grâce souple et fière qui lui était propre, le menton un peu relevé et la tête légèrement rejetée en arrière.
Madame de Combaleu n'en sut pas plus long pour le moment.
Cependant trois ou quatre jours s'étaient écoulés. Maurice sentait qu'il ne pouvait différer davantage sa seconde visite à la veuve de Robert. Mais plus il y pensait, plus il regrettait amèrement de n'en pas avoir fini avec sa malheureuse mission dès la première entrevue, plus il lui paraissait difficile de la reprendre à froid et sur de nouveaux frais.
Au milieu de ses perplexités, il lui vint ridée souriante qu'il pourrait peut-être se
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décharger sur un autre du soin de terminer son message auprès de madame de La Pave.
Cet autre était le curé de la paroisse , Tabbé Desmortreux, que sa mère Tavait engagé à consulter. Il était le directeur spirituel de madame de La Pave, et, à ce titre, ne paraissait-il pas spécialement qualifié pour faire connaître à sa pénitente, avec toute la discrétion et toute Tautorité nécessaires, les dernières volontés de son mari? Cela ne rentrait-il pas en quelque sorte dans ses fonctions et dans son devoir professionnels ? Pendant ses précédents séjours chez sa mère, Maurice avait plus d'une fois rencontré labbé Desmortreux :
c'était un prêtre distingué, mais sans ambition ; il avait vieilli par goût dans un presbytère de village, où il s'occupait des antiquités locales , correspondant avec les
sociétés savantes de la région, cultivant les relations de voisinage, soignant ses espaliers et péchant à la ligne dans une petite rivière qui baignait son jardin.
Le commandant de Frémeuse se rendit donc un matin chez cet aimable philosophe clérical, et, après l'avoir prié de considérer sa confidence comme un secret de confession, il lui fit part du testament verbal de Robert de La Pave et lui demanda s'il n'aurait pas Textrème obligeance d'en transmettre les termes à sa veuve. — « Personne, ajoutait Maurice, n'était mieux indiqué que lui pour faire agréer à sa pénitente des recommandations d'un ordre si intime et touchant de si près à la conscience : elles perdraient, en passant par la bouche d'un vieillard, d'un prêtre, d'un confesseur, ce qu'elles auraient de trop délicat et presque d'oiïensant dans la bouche de tout autre. »
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L'abbé Desmortreux, dont le front ouvert et riant s'était peu à peu assombri pendant ce discours, médita longuement sous ses cheveux blancs avant d'y répondre :
— Mon cher monsieur, dit-il enfin, voilà une mauvaise commission, très mauvaise, et qui serait très capable de me brouiller avec ma pénitente si j'avais l'imprudence de m'en charger. . . Je ne disconviens pas qu'il n'y ait peutrêtre un grain d'égoïsme dans mon fait... Je suis vieux,., j'aime mon repos,., j'aime à conserver d'agréables relations avec mes voisins de campagne,., soit!.. Mais, de plus, soyez certain que, comme prêtre et comme confesseur, je suis précisément l'homme du monde le plus mal choisi pour bien remplir votre commission. Pourquoi, mon cher monsieur? Justement parce que je suis le directeur de la conscience de madame de La
Pave et que la première chose qu elle me demanderait, si je lui portais votre message, serait de lui dire jusqu'à quel point il engage sa conscience. Or, je n'en sais rien, je ne veux pas avoir à me prononcer là-dessus. Sous le rapport religieux, il m'est tout à fait impossible de décider jusqu'à quel point une femme, — une jeune fenmie, — est tenue d'obéir aux volontés testamentaires d'un mari qui lui a prescrit en mourant de ne point se remarier. . . Gela dépasse ma compétence... Je veux donc ignorer que ce cas de conscience existe pour madame de La Pave... Si jamais elle me le confie, il sera temps d'y songer,., mais je ne veux pas aller au-devant d'un pareil embarras,., et je vous supplie instamment, mon cher monsieur, de ne pas laisser même soupçonner à madame de La Pave que je possède ce secret,., car vous
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comprenez bien que celui qui partagera ce secret avec madame de La Pave ne pourra plus être pour elle qu^un ennemi,., ou un complice.
— L'alternative est dure, monsieur le curé, dit un peu sèchement Maurice, qui se leva.
— Elle est certaine, mon enfant, dit le vieux prêtre avec gravité. Ennemi... ou complice! je le répète.
Gomme il reconduisait Maurice à travers son jardin, il s^arrêta tout à coup en se frappant le front de la main :
— Mais, mon Dieul reprit-il, il y a un moyen de vous tirer d'embarras, — au moins pour aujourd'hui, — et peut-être pour toujours !
— Ahl monsieur le curé, vous me rendez la vie !
— Voyons, mon cher monsieur,., avezvous ouï dire que madame de La Pave ait
jusqu'ici manifesté la moindre intention de se remarier?
— Non, Dieu merci!
— £h bien ! pourquoi ne pas attendre qu'elle manifeste une telle intention avant de lui transmettre les désirs de son mari à cet égard ? Jusque-là n'est-ce pas lui faire une sorte d mjure gratuite que de lui interdire une chose à laquelle elle ne pense pas, à laquelle elle ne pensera peut-être jamais? Qu'a voulu M. de La Pave? Que sa femme ne se remariât point. Eh bien ! si elle doit se conformer spontanément à sa volonté, il est bien inutile, et plus qu'inutile, de la lui signifier.
— Ma foi! monsieur le curé, dit Maurice, vous avez tout l'air d'avoir raison...
Cependant je suis un soldat, et la casuistique m'effarouche un peu. Mais enfin je vous remercie, et j'y vais réfléchir.
Quand on a un devoir pénible à accomplir, c'est déjà un grand allégement que d'avoir du temps devant soi et de pouvoir choisir son moment. Le commandant de Frémeuse, en sortant de sa conférence avec labbé Desmortreux, éprouva cet allégement : sans prendre encore un parti définitif, il ne se croyait plus du moins la même obligation impérieuse de brusquer les choses et de se montrer tout de suite à cette jeune femme sous la figure d'un messager sombre et menaçant. Il pouvait attendre qu'il la connût mieux, que leur intimité croissante et de plus en plus confiante amenât naturellement l'heure et l'occasion des expansions difficiles. L'important était de gagner cette confiance amicale dont il avait besoin, et il s'y sentait disposé. Il avait apporté, il est vrai, chez madame de La Pave des préventions peu sympathiques :
mais il est malaisé de conserver une antipathie préconçue contre une très jolie femme qui vous apparaît pour la première fois les yeux noyés de larmes.
11 retourna le jour même au château.
Madame de La Pave y était seule, madame de Combaleu étant allée passer quelque temps à Paris, près de son fils. La jeune veuve, bien qu'elle eût, dès leur première rencontre, vu et regardé M. de Frémeuse beaucoup plus qu'elle ne l'avait dit à sa tante, ne fut pas fâchée do le revoir; car, si elle ne l'aimait pas, il ne lui était pas indifférent ; et, dans l'ennui où elle vivait, sa présence lui causait une émotion qui, sans être précisément agréable, valait encore mieux que rien. Elle eût été bien aise de trouver dans cet adversaire, dans ce rival, dans cet ennemi, un individu vulgaire, un soldat médiocre et grossier. Elle se fût donné
le plaisir de le traiter en conséquence.
Malheureusement, sur les traits délicats et sévères du jeune officier, sur son large front lumineux, dans son œil d'un^azur sombre, dans sa tenue, dans son langage, elle était forcée de reconnaître tous les signes d'une distinction supérieure, et elle les reconnaissait avec dépit. Il était vraiment triste d'être méconnue et méprisée par un homme d'un aspect à la foijattrayant et imposant, qui avait Tair si grave et le sourire si doux. Toutefois, dans le cours de leur entretien, qui se porta tantôt sur le souvenir de Robert, tantôt sur des faits de guerre ou des incidents de la captivité en Allemagne, il sembla à madame de La Pave que ce farouche ennemi lui parlait sur un ton de respect attendri et de confiance fraternelle, comme si en l'approchant il fût déjà un peu revenu de ses injustes préventions
contre elle. Cela lui parut curieux et intéressant, c'était un petit triomphe tout personnel qui la flattait et qu'elle désira poursuivre. Ce fut donc très sincèrement qu'elle pria Maurice, au moment où il la quittait, de revenir la voir souvent pendant le temps de son séjour chez sa mère.
Rien ne pouvait mieux entrer dans les desseins du Jeune commandant. Il se mit donc à voisiner plus familièrement chez madame de La Pave, tantôt seul, tantôt avec sa mère. Bref, ses relations avec la veuve de Robert commençaient à prendre un caractère de réelle intimité, quand, une douzaine de jours plus tard, madame de Combaleu jugea convenable de quitter Paris et de revenir chez sa nièce, après avoir passé vingt-quatre heures à Alençon chez des amis. A la première visite que
Maurice fit au château après son retour, elle eut soin de se trouver présente, et elle eut alors Toccasion de le voir pour la première fois. Elle put donc constater, non sans ennui, qu'il était de sa personne aussi séduisant qu'un homme peut Fètre, et, de plus.
qu'il y avait entre sa nièce et lui un air de vieille connaissance et de bonne intelligence auquel elle était loin de s'attendre.
Atterrée par cette double découverte, madame de Combaleu apprit par surcroît que sa nièce avait invité les Frémeuse, la mère et le fils, à dtner au château pour le lendemain. Elle passa le reste du jour et une partie de la nuit à se recueillir, à ipéditer sur les dangers de la situation et à combiner aes plans de légitime défense. Elle connaissait bien sa nièce, elle la savait fière et susceptible à l'excès, et, sous ses mines nonchalantes, d'un étrange emportement de
passion. Ce fut par ces côtés qu'elle résolut de Tattaquer.
Une demi-heure environ avant le dîner, comme elles venaient de s'habiller toutes deux et de descendre au salon, madame de Combaleu prit doucement la parole.
— Tu ne me dis pas, ma mignonne, en quels termes tu es avec le commandant de Frémeuse ?
— Mais vous l'avez bien vu, ma tante.
— Il se civilise, on dirait?
— On dirait I.. répéta madame de La Pave, et un léger sourire d'ironie releva le coin de sa bouche.
— Est-ce qu'il te fait la cour par hasard?
— Ohl non! Ce serait trop dire, ma tante... Ça ne va pas jusque-là... Je crois qu^il me déteste moins, voilà tout.
— Et toi, mignonne?
— Ohl moi,., j'observe,., je m'instruis.
dit la jeune femme avec un singulier clignement des paupières. — Au reste, ajoutât-elle d'un ton sérieux, pourquoi m'en cacher? je suis véritablement touchée de son retour à des sentiments plus justes envers moi... De loin, il m'avait mal jugée... A mesure qu'il m'a mieux connue, ses préventions se sont dissipées... Il les oublie et s'efforce de me les faire oublier.
Je sens à ses façons, à son accent, qu'il regrette ses injustices,., qu'il m'en fait amende honorable autant qu'il le peut, sans entrer dans des explications gênantes et offensantes... £h bien! je vous avoue, ma tante, que de la part d'un homme que nous avions nous-mêmes mai jugé, qui en réalité est bien, très bien,., je vous avoue que tout cela m'est agréable,., que cela me fait positivement plaisir.
— Ahl mon Dieul ma chère petite, que
tu es jeune I s'écria madame de Combaleu, en joignant les mains avec bruit.
— Pourquoi, ma tante?
— Voyons, ma mignonne,., dis-moi d'abord tout franchement : Aimes-tu le commandant? Ton cœur est-il pris?
— Je suppose que vous plaisantez, ma tante! dit sévèrement la jeune femme, dont les yeux profonds lancèrent des éclairs.
— Eh bien! alors, reprit madame de Combaleu, laisse ta vieille tante, avec sa vieille expérience, t'enlever quelques illusions qui peuvent être dangereuses... Tu as malheureusement l'habitude de prêter ta délicatesse naturelle et la noblesse de tes sentiments à tout le monde, et rien n'est plus capable de t'induire dans de profondes erreurs,., de t'exposer à jouer le rôle de dupe. Ainsi voilà M. de Frémeuse, qui a toujours été ton ennemi déclaré^., nous le
savons par ses lettres,., nous le savons par ton pauvre mari lui-même qui en plaisantait,., et tout à coup, brusquement, cet ennemi se fait charmant,., le loup se fait agneau I.. Suivant toi, c'est qu'il a reconnu ses torts,., il se repent,.. il fait amende honorable... C'est possible ou ça ne l'est pas,., je n'en sais rien... Ce que je sais parfaitement, c'est qu'il prétend t'épouser, et que dans tout le pays on parle déjà de votre mariage.
— Vous riez, ma tante?
— Pas le moins du monde, ma chère enfant. Mon Dieu I si cela te convient, je n'ai rien à dire, bien entendu... Mais au moins faut-il que tu saches ce qui se passe et que tu connaisses le secret de cette subite métamorphose. A Alençon même, d'où j'arrive, on ne parle que de ce mariage... La mère de Frémeuse n'a pas d'autre idée en tête depuis la mort de ton pauvre mari. .. Elle
ne sait même pas s'en taire... Elle en parle au curé, à ses domestiques... au monde entier. Tu sais, du reste, combien elle est avare et cupide. Le fils, dit-on, tient beaucoup d'elle sous ce rapport, et je me souviens que ton pauvre mari lui reprochait en riant ce défaut-là... d'aimer l'argent,., et tu comprends que tes trois cent mille francs de rente doivent lui parler fortement au cœur... Mon Dieul après cela, il est bien possible qu'il t'aime aussi,., par-dessus le marché... Tu es assez jolie femme pour cela... mais sa mère est réellement trop bavarde... et lui trop pressé I
Il y avait, — le lecteur le sait, — dans les insinuations de madame de Coml)aleu, une bien faible part de vérité. La calomnie, l'invention perfide, le pur mensonge y dominaient largement. Peut-être, — tout au plus, — quelques mots étourdis de madame
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de Frémeuse, quelque allusion échappée au curéy quelques propos de commères, lui avalent-ils fourni le texte léger sur lequel elle avait brodé avec tant de complaisance.
Quoi qu'il en soit, le trait lancé par cette main venimeuse alla à son adresse : il blessa au cœur madame de La Pave. Elle était, comme la plupart des femmes, mais à un degré extrême, plus spirituelle que réfléchie et plus passionnée que judicieuse. Frappée de quelques apparence? vraisemblables, elle admit sans hésitation toute la fable imaginée par sa tante pour expliquer, à la honte de M. de Frémeuse, sa conversion et ses assiduités.
— Cela est simplement ridicule ! dit-elle enlevant légèrement les épaules.
Mais pendant qu'elle prononçait ces mots d*un ton de froid dédain, Tardeur de ses yeux, la coloration soudaine, puis la p&lour
redoublée de son visage, le pli farouche de ses lèvres, trahissaient un orage de colère difficilement maîtrisé. Plus sa fierté avait été flattée des hommages de M. de Frémeuse quand elle croyait y voir une sorle de réparation délicate et un succès personnel, plus sa fierté s'indignait à la pensée que ces hommages et cette réparation s'adressaient à sa fortune plus qu'à sa personne. Tous ses anciens griefs lui revenant en même temps à l'esprit, elle n'envisagea plus le jeune commandant que sous un jour absolument odieux qui le lui montrait capable et coupable de toutes les faussetés et de toutes les indélicatesses tant envers elle qu'envers la mémoire de son mari. Elle jugea qu'un pareil homme et de p reils procédés méritaient une correction sévère, et elle se mit à rêver à la meilleure manière de l'administrer.
M. de Frémeuse et sa mëre arrivèrent sur ces entrefaites. Elle les reçut avec sa grâce la plus affable , et madame de Combaleu leur fit également fête de tout son cœur. Un moment après, le curé vint se joindre à la compagnie, et Ton se mit à table. Madame de La Pave paraissait plus gaie ou du moins plus animée que de coutume. Elle s'amusait à tourmenter le curé sur ses trouvailles archéologiques, dont elle contestait en riant la bonne qualité. A travers son enjouement, elle avait des temps de silence et de rêverie, quelquefois des paroles brèves et amères, bref, Pattitude agitée et fiévreuse d'une femme qui joue péniblement un rôle. Maurice le remarqua et supposa, avec une perspicacité réelle, qu'elle avait éprouvé dans la journée quelque grosse contrariété. Il remarqua aussi qu'elle buvait un peu plus de cham-
LA VEUVB 91
pagne qu'il ne convenait à une jeune veuve, ce qui le confinna dans Tidée qu'elle sen* tait le besoin de se distraire et de se monter un peu la tête pour être aimable avec ses hôtes.
Après qu'on eut pris le café dans le salon, madame de La Pave emmena ses invités dans les jardins pour donner au commandant de Frémeuse la liberté de fumer. Elle marcha près de lui pour mieux respirer l'odeur du cigare, qu'elle adorait, disait-elle, en rappelant que son mari avait été grand fumeur. Elle lui parlait de la prédilection que Robert avait eue pour ces jardins disposés à la vieille mode française, et dont il avait aimé à conserver et à restituer le style dans toute sa pureté. Elle lui montrait les restaurations qu'il avait entreprises dans ce dessein et qu'elle se faisait un devoir d'achever. Ces terrasses, ces escaliers qu'elle
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montait de son pas souple et avec sa suprême élégance, entre des rangées d'ifs et de blanches statues, évoquaieut dans l'esprit de Maurice de vagues visions de Versailles :
il pensait à la jeune duchesse de Bourgogne et & sa marche de déesse sur les nuées.
Ils avaient pris peu à peu une grande avance sur les autres promeneurs, et ils se trouvaient alors tout à fait en tète-à-tète.
Madame de La Pave, loin d'être intimidée par cette circonstance, sembla la prolonger et FaggraVer à plaisir en s'engageant avec Maurice sous une avenue de charmilles en berceau, où le déclin du jour ne laissait plus pénétrer qu'une faible clarté. Elle marcha quelque temps silencieusement dans ces demi-ténèbres à côté du jeune officier, en faisant craquer le sable sous ses hauts talons ; puis tout à coup, relevant la tête et
la rejetant un peu en arrière par son geste familier :
— Monsieur de-Frémeuse? dit-elle.
Elle avait la voix d'un timbre un peu
grave, musical, très féminin. Il y eut à cette minute, dans cette voix charmante, un accent particulier d'ironie et d'attaque qui fit battre soudain le cœur de Maurice.
— Madame? dit-il.
— Vous savez, reprit-elle, combien Robert a été généreux envers moi?
Maurice inclina la tète.
— Il m'a laissé toute sa fortune.
— Oui, madame,., il me Ta dit.
— Ah I Je pensais bien que vou& le saviez!.. Eh bieni croiriez-vous que je suis une ingrate,., que je suis quelquefois tentée de reprocher à mon mari sa générosité?
— Je ne comprends pas bien pourquoi, dit doucement Maurice.
— Mon Dieu ! reprit la jeune femme, parce que cette grande fortune qu'il m'a laissée va m'attirer et m'attire déjà des ennuis sans nombre et sans fin;., elle fait de moi une trop riche proie... Tout ce qu'il y a en France d'intrigants , de chercheurs de fortune, de coureurs de dot s'apprête à m'assiéger . . . levais être exposée à toutes les manœuvres de la cupidité, à tous les faux semblants de bienveillance et d'intérêt, à toutes les hypocrisies d'amour et d'amitié... Je vais être livrée aux plus sots comméra^s,.. aux plus indignes calomnies,., et même je le suis déjà... N'avezvous pas entendu dire qu'on me marie ?
— Non, madame, dit Maurice.
— Non?., vraiment?.. Eh bieni demandez à votre mère... Elle le sait mieux que personne.
Il était impossible au commandant de
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Frémeuse de se méprendre sur le ton et sur le sens de ce langage. Apres quelques secondes de saisissement muet :
— Madame, lui dit-il, si j'ai Thonneur de bien vous entendre, vous m'accusez de prétendre, sous un faux semblant d'amitié, à votre main,., ou plutôt à votre dot... Ma réponse est facile : — Sïl y a un homme au monde auquel la pensée de vous épouser soit à jamais interdite, c'est moi. Vous allez à l'instant même savoir pourquoi...
Mon intention, que vous apprécierez tout à rheure, était de différer ennK)re cette communication jusqu'au jour où Tamitié et la confiance seraient entre nous deux...
Mais je vois que ce jour ne doit pas venir.
Veuillez donc m'écouter : — Je ne me suis pas acquitté entièrement jusqu'ici des in* structions dont votre mari m'a chargé à son lit de mort : il me reste à vous apprendre
ses dernières volontés, ou du moins sa dernière prière.. Par ce testament verbal dont il m'a fait dépositaire, votre mari, en retour de l'amour passionné qu'il a eu pour vous et des témoignages qu'il a pu vous en donner, vous prie, vous conjure et, autant que le peut un mourant, il vous ordonne de ne jamais manquer à sa mémoire en contractant un second mariage.
Une faible exclamation s'échappa des lèvres de la jeune veuve.
— Veuillez me laisser achever, reprit Maurice. En quels termes douloureux et terribles votre mari m'exprima ses appréhensions, ses craintes, ses recommandations à ce sujet, je pourrai vous le dire si vous l'exigez,., car il n'y a pas une parole sortie de sa bouche pendant cette nuit funèbre qui ne sonne encore à mon oreille ; . . mais épargnez-moi, épargnez-vous à vous-
même des détails poignants, affreux;., écoutez ses derniers mots seulement :
« Dis-lui que, si elle était jamais à un autre, je me soulèverais dans ma tombe...
elle verrait mon spectre,., je reviendrais pour la maudire I » Et il ajouta à travers son râle d'agonie : « Jure-moi, Maurice, que tu le lui diras... » Je le jurai. — « Sur ton honneur?.. — Sur mon honneur I.. »
Maintenant, madame, vous savez tout.
Elle avait suspendu sa marche pour l'entendre. Il distinguait à peine son visage, car la nuit était alors tout à fait tombée.
Mais quelques rayons de lune, filtrant à travers la voûte de verdure, jetaient çà et là des bandes blanches sur le sable de l'allée et éclairaient à demi un banc de pierre adossé à la charmille. Elle alla s'asseoir sur ce banc, et il vit alors combien elle était pâle. Il lui sembla même qu'elle chancelait
avant de s'asseoir. Puis elle abaissa la tète dans ses mains et il entendit qu'elle pleurait.
— Désirez-vous que je me retire? demanda le jeune homme.
Elle secoua la tète pour dire qu'elle ne le désirait pas. — Il demeura donc debout et immobile à quelques pas d'elle, écoutant le bruit de ses sanglots. — Enfin, dès qu'elle put parler, elle l'appela doucement :
— Monsieur de Frémeuse I
n s'approcha indécis. Elle avança alors sa main.
— Pardon 1 dit-elle.
Il serra faiblement la main qu'elle lui tendait. — Elle se leva.
— Voulez- vous, dit-elle, avoir la bonté de me donner votre bras?.. Je ne me sens pas très bien.
Elle lui prit le bras, et ik se dirigèrent
vers le château, dont quelques fenêtres s'étaient éclairées. Comme ils passaient devant un bassin creusé au milieu de Tallée principale et dans lequel une tète de Gorgone dégorgeait une eau vive, elle se pencha, mouilla son mouchoir à cette eau jaillissante et s'en baigna le visage et les yeux.
— Je ne voudrais pas, dit-elle, qu'on vît que j'ai pleuré.
Elle lui reprit le bras et se remit en marche, mais plus lentement, d'un pas de promenade.
— Je ne sais vraiment pas, reprit-elle, pourquoi j'ai pleuré,., car il y a longtemps que je n'avais été si heureuse.
— Heureuse? dit Maurice surpris.
— Oui, heureuse,., très heureuse de pouvoir désormais croire à quelqu'un, me fier à quelqu'un,., compter sur une affection
sincère,., absolument pure de tout alliage, de tout intérêt suspect,., de pouvoir m'appuyer enfin avec confiance sur le bras d'un ami,., car vous êtes un ami, n'est-ce pas?
Au milieu de ces antiques jardins et de cette belle nuit, au milieu de la lumière argentée qui tombait du ciel sur la blancheur des marbres, sur les parterres fleuris et odorants, ces douces paroles paraissaient plus douces encore et cette voix plus magique. Maurice sentait en même temps contre son cœur le contact ardent de l'élégante jeune femme. Il la sentait violemment émue; cette émotion le gagnait lui-même et le troublait. Il ne put que murmurer un banal remerciement.
Elle lui répondit par une légère pression et continua d'avancer en silence ; arrivée au pied des larges degrés qui accédaient au seuil du château, elle s'arrêta comme
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hésitante ; puis brusquement, quittant le bras de Maurice :
— Rentrons 1 dit-elle.
Il la suivit dans le salon, qui s'ouvrait de plain-pied sur les jardins. Ils y trouvèrent madame de Combaleu, madame de Frémeuse et le curé, tous trois Foeil très éveillé et fort intrigués de ce long tête-à-tête à la belle étoile. On comprend qu'ils en attendirent vainement l'explication. L'entretien se traîna péniblement pendant quelques minutes ; puis madame de Frémeuse, impatiente d'interroger son fils, prétexta une migraine, et tous deux prirent congé. Comme ils se retiraient y madame de La Pave, après avoir lancé préalablement à sa tante un regard peu bienveillant, dit vivement à Maurice :
— Quand me ferez-vous le plaisir de montera cheval avec moi?
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— Mais... quand vous voudrez.
— Eh bieni demain matin,., dix heures.
Il salua et partit.
Dès qu'ils furent à quelques pas du château, prévenant les questions de sa mère :
— Ma pauvre chère mère, lui dit-il, jo vais vous désespérer : la commission est faite.
Et il lui conta comment les soupçons outrageants manifestés par madame de La Pave l'avaient provoqué à parler sans retard. 11 lui dit ensuite comment sa communication confidentielle avait été accueillie par la jeune veuve.
— Vous voyez, du reste, ma mère, que le résultat final de ma triste ambassade a trompé toutes vos craintes et qu'en particulier, madame de La Pave n'a pas pris l'ambassadeur en grippe, comme vous le prophétisiez.
— Monamî, dit gaiement la vieille dame^ j'avais oublié que, lorsqu'on veut préjuger quels seront en telle ou telle occasion les sentiments d'une femme, il faut commencer par consulter le diable.
Le jeune commandant ne parut pas avoir entendu la boutade échappée à sa mère et continua sa route, plongé dans une rêverie silencieuse.
Ce ne fut pas sans surp/ise ni même sans effroi que la comtesse de Frémeuse vit entrer le lendemain matin dès sept heures son fils dans sa chambre, avec le visage pâle et fatigué d'un homme qui vient de traverser une nuit d'insomnie ; elle poussa un cri :
— Ah ! mon Dieu, qu'y a-t-il?
— Rien, ma mère, dit Maurice; pas Tombre d'un malheur ! . .
Il s'approcha de son lit et l'embrassa :
— Vous allez être un peu contrariée seu-
lement... Je suis rappelé à mon régiment, et je suis forcé de partir ce matin même pour Rennes.
— Ce matin ? Comment ! . . Ton congé ne finissait que dans six semaines!.. Tu as donc reçu une dépèche?.. NonI je le saurais... Maurice, tu me trompes... Tu mens!
— Eh bien! oui, reprit le jeune homme en souriant, je mentais... j'essayais du moins... mais, décidément, je ne sais pas!.. Je vais vous dire, ma chère maman, la véritable cause de ce brusque départ, et vous allez voir qu'elle n'a rien qui puisse vous alarmer et rien que vous ne deviez approuver.
Il s'assit près du lit de sa mère, et lui prenant affectueusement une main dans les siennes :
— Ma chère mère, dit-il, il y a des impressions, vous le savez, légères et superficiollesau début, qui gagnent en profondeur
et en intensité à mesure qu'on y réfléchit et qu'on en prend conscience. C'est ce qui m'est arrivé cette nuit à propos de ma scène d'hier soir avec notre voisine madame de La Pave. Cette scbne a été tellement brève et rapide que je n'en ai saisi qu'à la longue toute la portée et toutes les conséquences... J'ai passé toute une nuit de fièvre à y songer... et ces conséquences ont fini par me paraître si délicates, si graves, si dangereuses... que j'ai résolu d'y échapper bravement par la fuite. . . Me comprenez-vous suffisamment, ma bonne mère, ou faut-il que j'aie la honte de m'expliquer davantage?
— Quoi?., dit madame de Frémeuse :
Tu aimes Marianne?
— Je n'aime pas Marianne, pas plus que Marianne ne m'aime, je suppose : mais enfin, par suite des circonstances et des complications que vous savez,., et le diable
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s'en mêlant, comme vous me Tavcz vousmême insinué... car je vous ai fort bien entendue hier soir, ma bonne mère... — 11 s'est passé entre madame de La Pave et moi une de ces scènes d'une intimité extraordinaire qui laissent les nerfs ébranlés et les cœurs attendris... Nous revoir maintenant à peu près tous les jours, pendant des semaines, dans labandon d'une étroite amitié, avec le souvenir encore tout vibrant de cette soirée de confidences, de larmes, de reproches, de pardons, — cela serait assurément sans danger pour madame de La Pave, mais je ne sais pas, je vous l'avoue franchement, si cela serait sans danger pour moi... Or, c'est une affaire où mon repos et mon honneur seraient également en jeu... je n'ai pas plus envie de hasarder l'un que l'autre^ et c'est pourquoi je m'en vais.
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— Comment! mon pauvre garçon, dit madame de Frémeuse, tu n'as pas le cœur
plus solide que cela?.. Un soldat! Un canonnier I
— Ma chère mère, dit Maurice, quoique soldat et canonnier, quand je me promène la nuit au clair de la lune avec une jolie femme qui pleure en me serrant la main,., je ne suis plus qu'une faible créature d'argile !
•— Allons I dit la vieille comtesse, avec un soupir, j'ai un fils qui est un parfait honnête homme... c'est une consolation !..
Eh bien! que veux-tu que je te dise?..
Adieu, mon cher enfant!.. Où vas-tu?
— Mon régiment est à Rennes,., j'y vais.
Je compte prendre le train de midi à Alençou.
— Mais tu sais que tu devais monter à cheval avec madame de La Pave, co matin ?
— Je lui ai écrit.
Une heure après le commandant de Frémeuse montait dans le petit coupé de sa mère et se mettait en roule pour Alençon.
Presque en même temps madame de La Pave recevait le billet suivant :
« Madame et chère voisine,
« Un ordre subit m'appelle à mon régiment. J'ai le bien vif regret de partir sans vous l'avoir revue. Laissez-moi espérer que vous recevrez vous-même avec un peu de regrel les adieux de celui que vous avez bien voulu appeler votre ami. Croyez qu'il s'efforcera toujours de mériter ce titre par le plus respectueux, le plus profond et le plus fidèle attachement.
» Maurice du Pas-Devant de Frémeuse. >i
Madame de La Pave, après avoir pris connaissance de ce billet, ferma ses beaux yeux et rêva un moment. Il était en général très difficile de lire ses impressions sur son front pur et pâle. Sa tante, à laquelle elle fit part brièvement de la nouvelle, remarqua seulement qu^elIe était très silencieuse pendant le déjeuner et qu'elle n'avait pas d'appétit. Dans la journée, elle monta en voiture et se rendit au Prieuré.
Maurice avait fait promettre à sa mère qu'elle ne le démentirait point, qu'elle expliquerait son départ à madame de La Pave comme il Tavait expliqué lui-même et qu'elle se garderait avant tout de lui en laisser soupçonner la cause véritable. Madame de Frémeuse tint sa promesse, mais comme une personne qui mourait d'envie d'y manquer. Tout en répondant aux questions curieuses de madame de La Pave que son fils
LA VEUVB m
avait été, en e£fet, rappelé à son corps par une dépêche, elle eut des soupirs, des réti^ cences, des mines embarrassées, des airs de mystère, qui contredisaient la version officielle. Les femmes s'entendent parfaite* ment entre elles, et la jeune veuve tira de -ce langage muet des inductions qui ramenèrent assez près de la vérité.
Rentrée chez elle^ elle écrivit successivement trois lettres en réponse au billet de Maurice : la première, ironique et impertinente; la seconde, amicale et bon enfant, la troisième, d'une glaciale indifférence.
Après quoi elle les brûla toutes les trois, et se décida à ne pas répondre du tout.
n eût été impossible à madame de La Pave elle-même de rendre un compte exact et bien défini des sentiments divers et parfois contraires que lui faisait éprouver le départ improvisé du commandant de Frémeuse.
lis LA VEUVB
C'était du dépit, de la colère, du dédain :
c'était aussi du chagrin, de Testime, et même de Fadmiration. Ce qui l'importu* naît au suprême degré, c'était de ne pouvoir confier à personne, surtout à lui, les mouvements qui l'agitaient, d'être forcée de garder pour elle ses émotions tumultueuses, de ne pouvoir exprimer à cet homme singulier tantôt le mépris qu'elle ressentait pour sa faiblesse, tantôt l'enthousiasme que lui inspirait sa délicatesse chevaleresque. — Et puis il lui venait des doutes sur le motif réel de ce départ : avaitelle bien interprété les airs mystérieux de madame de Frémeuse? Le commandant n'était-il point parti tout bonnement, comme il le disait, pour obéir à un ordre de service? Mais, dans ce cas, certainement, après ce qui s'était passé entre eux, il ne pouvait s'en tenir à son billet laconique du matin,
et elle recevrait de lui très prochainement une lettre plus explicite.
Cette lettre, attendue impatiemment de jour en jour, n'arriva pas. Madame de La Pave avait trop bien appris à connaître M. de Frémeuse, sa parfaite courtoisie, son tact et son bon goût, pour ne pas conclure de son silence qu'il avait le parti pris de rompre toutes relations avec elle.
Dès la fin du mois d'août, elle quitta le château de La Pave et rentra dans son hôtel, à Paris. Elle y demeura tout l'hiver.
Elle y vécut d'abord assez retirée, comme son deuil l'exigeait. Mais, après le 10 décembre, date anniversaire de la mort de son mari, elle sortit un peu de ses limbes, adoucit légèrement la sévérité de ses toilettes, et se hasarda dans quelques soirées d'intimité et dans les baignoires des théâtres.
114 LA VBUVB
Elle était presque toujours accompa- ^ée, dans ces diverses occasions, par sa tante de Gombaleu, et, ce qui étonnait davantage, par Gérard de Combaleu, dont les habitudes et les goûts paraissaient se régulariser de plus en plus sous Theureuse influence de sa belle cousine. Quelques bruits commencèrent à courir, dans le monde, sur ses assiduités auprès d'elle :
ces bruits arrivèrent jusqu'à madame de Frémeuse qui, du fond de sa campagne, entretenait avec ses amies de Paris une correspondance très active. Elle crut devoir les communiquer à son fils, sous toutes réserves. Maurice, sans s'écarter du respect, répondit assez sèchement à sa mère sur ce sujet, traitant la prétendue nouvelle de ridicule commérage.
Cependant, vers le commencement d'avril , madame de La Pave revint s'installer à la
campagne, amenant avec elle sa tante et son cousin Gérard. Dès ce moment, des symptômes irrécusables confirmèrent de jour en jour les rumeurs qui avaient précédé madame de la Pave *dans le pays. La résidence prolongée de Gérard au château, ses attentions empressées, les bouquets, les cadeaux arrivant de Paris chaque matin, les promenades à cheval en tète-à-tète, tout annonça clairement que le jeune homme était admis à faire régulièrement sa cour.
Enfin un jour vint, — ce fut au commencement de mai, — ^ où madame de Gombaleu, plus couperosée que de coutume, se présenta chez madame de Frémeuse et lui tint ce langage :
— Chère dame, je connais toute votre bonne affection pour moi et les miens, .et j'ai voulu que vous fussiez instruite la première de rheureux événement qui va se
passer dans ma famille... Mon fils épouse ma chère nièce Marianne.
Madame de Frémeuse laissa échapper un petit cri de joie :
— Ah! dit-elle, permettez-moi de vous embrasser, chère amie... Vous ne pouviez rien m'apprendre qui me Mt plus agréable !
Et elles s'embrassèrent avec tout le plaisir qu'on peut imaginer.
— Personne mieux que vous, chère amie, reprit alors madame de Gombaleu, ne peut comprendre ma satisfaction ; car, vous aussi, vous avez un fils... que vous désirez certainement marier... Vous savez combien la tâche est difficile, et combien on doit se féliciter d'y avoir réussi.
— Ma chère, riposta madame de Frémeuse, ne m'en parlez pas... J'ai le malheur d'avoir pour fils un parfait galant
homme qui ne consentirait jamais à tenir sa fortune de sa femme!.. Cela lui a fait manquer d'excellentes occasions.
— On ne peut pas tout avoir, chère amie, dit madame de Gombaleu... Vous avez pour fils un phénix,., c'est très heureux...
Mais vous savez que le phénix est un oiseau qui ne se marie pas!.. Bonjour, chère,., je vais maintenant chez le curé,., mais j'ai voulu commencer par vousl
Madame de Frémeuse la remercia encore une fois de sa bonté particulière, et elles se quittèrent les meiUeures amies du monde.
Ce ne fut pas sans un peu de malignité triomphante que madame de Frémeuse envoya le jour même à son fils la nouvelle, désormais officielle, du prochain mariage de madame de La Pave avec son cousin. Le lecteur a déjà compris que la mère de Mau-
rice, par une de ces contradictions très humaines que font naître dans le cœur les luttes de la raison et de la passion, ne pouvait s'empêcher d'approuver et de blâmer à la fois la conduite de son fils. Elle appréciait ses principes d'honneur et de délicatesse, elle en était fière; mais en même temps elle y trouvait un peu d'excès, et elle s'irritait secrètement contre ces principes mêmes qui contrariaient ses ambitions maternelles. Sous le coup du désappointement définitif qu'elle venait d'éprouver, elle lâcha un peu la bride à son humeiu* :
— « Tu vois, cher enfant, écrivait-elle à Maurice, que ton ancienne idole s'est parfaitement moquée de toi avec ses explosions de grands sentiments... Je ne voudrais pas dire que ta délicatesse a été une duperie ; mais je ne puis pourtant pas
me dissimuler qu'elle a eu pour résultat le triomphe de Thorrible Combaleu et le mariage indigne de Marianne : au lieu d'épouser un homme de mérite et un honnête Aomme, elle va. épouser un mauvais drôle qui la dépravera et qui la ruinera par-dessus le marché... Franchement, je ne vois pas ce que l'ombre de Robert y aura gagné! »
Ne recevant pas de réponse à sa lettre, madame de Frémeuse en conclut simplement que son fils, un peu dépité et confus de voir ses illusions trompées, préférait garder le silence sur un sujet qui lui était pénible. Elle ne supposa pas un instant que la nouvelle de ce mariage eût pu lui causer une autre souffrance qu'une légère souffrance d'amour-propre. Il y avait alors près d'une année que Maurice avait quitté le pays; dans cet intervalle, elle avait passé
quelques semaines auprès de lui, à Rennes; elle avait reçu de lui nombre de lettres, et rien dans son langage ni dans sa correspondance n'avait pu lui faire croire qu'il conservât à l'égard de la veuve de Robert un autre sentiment que celui d'une froide et respectueuse curiosité.
Une dizaine de jours plus tard, la comtesse de Frémeuse travaillait à l'aiguille dans son salon quand un bruit de chevaux sur le pavé de la cour lui fit mettre la tète à la fenêtre. Elle sentit un coup au cœur en reconnaissant son fils, suivi de son ordonnance. Elle comprit confusément que cette arrivée soudaine était la réponse à sa lettre et qu'une telle résolution de la part de son fils pouvait contenir de très graves conséquences.
Maurice entra au même instant, le sourire aux lèvres, mais fort pâle. Elle s'était
LA VEUVE m
précipitée au-devant de lui, et, l'arrêtant de ses deux mains au moment où il voulait Tembrasser :
— Toi! s'écria-t-elle. Que viens-tu faire ici?
— Me reposer, ma mère. J'ai été mal portant, fatigué depuis quelque temps...
Ma blessure à la tète m'a fait souffrir... On m'a recommandé le repos et l'air de la campagne. Ayant abrégé mon congé Tan dernier, j'ai pu facilement en obtenir un nouveau et me voilà.
— Maurice, dit-elle en le regardant toujours dans les yeux, tu essayes encore de me tromper?
Il se mit à rire, embrassa sa mère malgré elle et^ la faisant asseoir près de lui :
— Ma chère mère, lui dit-il, je vous devine. Vous croyez que j'arrive ici pour troubler tragiquement les noces de notre
m LA VEUVB
voisine, comme dans Lucie de Lammermoor, et que je vais pourfendre Edgard... Gérard... Comment s'appelle-t-il?...
Voyons, ne me croyez donc pas si méchant ni si ridicule... Je mentirais cependant, poursuivit-il avec une sorte de hauteur ,^ si je disais que ce mariage, —un peuhàtif, — n'a pas contribué & déterminer ma demande de congé. Il y a des choses vraiment qu'on ne peut pas laisser passer sans une protestation, — tout au moins silencieuse. Madame de La Pave se remarie, elle est libre. Mais Robert lui a dit par ma bouche que si jamais cela arrivait, elle verrait son spectre. Eh bien! ce spectre, ce sera moi!
C'est un dernier devoir que j'ai h remplir envers mon ami, et je le remplirai. Je lui imposerai donc ma présence, mais rien de plus. Ne craignez ni éclat ni scandale ; je ne suis pas fou, et je suis lier, vous
le savez bien!.. Comptez donc sur moi I Il vît que sa mère essuyait une larme sans répondre :
— Ma chère mère, reprit-il tendrement, que faut-il donc dire ou faire pour vous rassurer? Voulez-vous que je vous promette de ne pas aller chez madame de La Pave sans vous? Serez-vous plus tranquille?
— Un peu, murmura la vieille dame à travers ses pleurs.
— Eh bien ! je vous le promets.
Chose étrange, ce fut madame de Frémeuse, qui, deux ou trois jours plus tard, pressa son fils d'aller faire une visite au château. Puisqu'elle ne pouvait empêpher la rencontre, il lui semblait qu'elle serait moins tourmentée quand la glace serait rompue, et que les relations nouvelles entre Maurice et madame de La Pave auraient pris, grâce à sa présence, im tour naturel et
régulier. Elle venait d'ailleurs d^apprendre par les commérages des voisins que le fiancé de Marianne, Gérard de Combaleu, était allé passer deux ou trois jours à Paris, et elle était bien aise que la première entrevue eût lieu en son absence.
La mère et le fils se présentèrent donc dans l'après-midi chez madame de La Pave.
Us furent reçus et très fraîchement reçus par madame de Combaleu, qui depuis qu'elle avait appris l'arrivée soudaine de Maurice, exerçait sur les approches du ch&teau une surveillance militaire. Elle s'excusa de ne point faire prévenir sa nièce : — c'était inutile : sa nièce était souffrante et gardait la chambre.
— Mon fils est absent, ajouta-t-elle, c'est la première fois qu'ils se séparent de* puis qu'ils sont fiancés et vous comprenez que le coeur de la pauvre enfant en est
LA VEUVE Ifô
tout endolori. Elle a pleuré toute la matinée.
Gomme elle disait ces mots d'un ton pénétré^ la porte s'ouvrit et madame de La Pave entra, non pas telle que la représentait sa tante, les traits défaits et Tair languissant, mais radieuse, parée, triomphante et même gaie, bien que la gaieté ne fût pas habituellement le caractère distinctif de sa beauté.
— Ah I quelle bonne surprise I s'écriat-elle, en tendant ses deux mains. Tune à Maurice, Fautre à sa mère.
Cet accueil, ce langage étaient fort loin de répondre aux prévisions de M. de Frémeuse : — sa présence, au lieu de produire sur la jeune veuve, comme il s'en était flatté, l'effet d'une tète de Méduse, semblait lui causer un véritable plaisir, et c'était lui, tout au contraire, qui se sentait à demi pé-
trifié; sa mère ne Tétait guère moins. Madame de La Pave parut jouir à sa manière discrètement ironique de la stupeur de ses hôtes, ety en même temps, de la mine décontenancée de sa tante. Sa belle humeur en redoubla, et elle fit à peu près seule les frais de la conversation avec une aisance et un enjouement d'autant plus extraordinaires qu'ils ne trahissaient pas l'ombre d'affectation.
Quand elle vit Maurice près de se retirer :
— Eh bien! commandant, lui dit-elle, en riant, et cette promenade à cheval... que vous me devez depuis un an?
— Madame, dit Maurice après une pause d'étonnement et d'hésitation, quand vous voudrez !
— Oui, reprit-elle en riant plus fort, vous me dites toujours : — Quand vous voudrez!... Et puis, quand je veux... vous vous sauvez I
— Essayez encore une fois, dit le jeune homme.
— Avouez que j e suis une bonne femme . . .
Eh bien! toujours demain à dix heures!
Pendant que M. de Frémeuse et sa mère s'acheminaient vers le Prieuré en se communiquant leurs impressions sur l'attitude singulière de Marianne, madame de Combaleu demandait à sa nièce sur un ton aigredoux si elle jugeait bien opportune, à la veille de son mariage, cette promenade k cheval en tête-à-tête avec un étranger.
— D'abord, répliqua madame de La Pave, le commandant n'est pas pour moi un étranger ; ensuite, nous ne serons pas en tête-àtête, puisque nous aurons François; enfin, je ne suis pas une jeune fille, mais une veuve, et, en cette qualité, je crois pouvoir me promener jusqu'à nouvel ordre avec qui me platt.
— Mais ne crains-tu pas, ma mignonne, de froisser un peu Gérard? .
— Non I dit madame de La Pave ; et elle s'en alla.
— En somme, conclut Maurice résumant son entretien avec sa mère, mon tort a été de prendre cette femme au sérieux. Je la jugeais fort coupable, parce que je lui supposais une certaine profondeur de sentiments, une certaine consistance morale : bref, je la croyais responsable, et il est évident qu'elle ne Test pas. Sa contenance en face de moi vient de nous le prouver, elle n'a pas le sentiment de ce qu'elle fait. C'est une
130 LA YKUVB
enfant et une inconsciente... Au lieu ae se fâcher de sa conduite, il faut en rire I
Madame de Frémeuse n'était peut-être pas aussi convaincue que son fils de Tinconscience de leur belle voisine. Cependant les choses prenaient après tout une tournure rassurante ; la situation se détendait, et la vieille dame put retrouver la nuit suivante le sommeil qu'elle avait à peu près perdu depuis la brusque arrivée de son fils. Elle le vit donc partir sans trop d'émoi le lendemain matin pour son rendezvous.
Quelques minutes avant dix heures, le commandant faisait son entrée dans la cour du château de La Pave, où deux chevaux tenus en main par un vieux piqueur piaffaient en mâchant leur mors. Presque aussitôt la jeune châtelaine, sévèrement ajustée et moulée dans son costume de
cheval, descendit les degrés de la terrasse, laissant sa longue jupe ondoyer derrière elle ; elle salua légèrement de la cravache :
— Bonjour, monsieur ! dit-elle gaiement, et elle se mit en selle.
Us s'engagèrent alors dans Pavenue, suivis à quelques pas par le vieux dômes* tique, et ils se trouvèrent bientôt perdus dans les labyrinthes de la riante campagne normande, passant des petits sentiers ombragés aux grands chemins clairs et blancs.
Malgré l'extrême légèreté de sentiments que Maurice attribuait, non sans apparence, à la jeune veuve, il avait cependant cru tout à fait impossible qu'à leur première minute de téte-à-tète elle ne fît pas au moins quel* que allusion au secret qui était entre eux et qu'elle n'essayât point quelque vague apologie de son mariage « Il s'était préparé
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à lui répondre sur ce point avec un respect glacial et avec Tindifférence qu'elle y apportait elle-même, bref à la traiter comme une enfant qu'elle était.
Mais cette enfant ne se hâtait pas d'aborder un sujet d'entretien si naturellement indiqué dans la circonstance : elle n'en paraissait d'ailleurs nullement embarrassée , ni préoccupée. Elle humait joyeusement les bonnes odeurs de la campagne et du printemps, coupait du bout de sa cravache le long des haies les pousses fraîches des fougères, disait des tendresses à son cheval et laissait voir enfin tous les signes de la plus pure satisfaction intérieure. C'est que cette enfant était une femme, — une femme profondément consciente de ce qu'elle avait fait, de ce qu'elle faisait et de ce qu'elle voulait. Elle avait joué une partie hasardeuse : elle avait obtenu un premier
LA VBUVB 133
triomphe; elle se sentait lancée en plein dans la passion, dans raventurey dans le danger, dans FinconnUy et tout ce qu'il y avait de féminin en elle palpitait de plaisir.
Au milieu d'un temps de galop qu'elle avait mené avec beaucoup d'entrain, elle s'arrêta tout à coup.
— Qu'y a-t-il? dit Maurice.
— Oh I rien 1 . . dit-elle , une étourderie, un oubli. Voulez-vous appeler François?
Maurice fit signe au domestique, qui s'approcha.
— Mon bon François, dit la jeune femme, il faut que tu retournes... j'ai oublié deux lettres sur le bureau de mon petit salon,..
il faut qu'elles partent par le courrier de midi... Va vite et viens nous rejoindre à la garenne.
m ljl vkuve
Pendant que le domestique s'éloignait au grand trot, madame de La Pave reprit sa marche à côté du commandant, et, après quelques minutes de silence, le regardant brusquement :
— Vous m'en voulez beaucoup? dit-elle.
Le ton était bref, sérieux et hautain.
Maurice comprit aussitôt qu'il Payait mal jugée et qu'il avait affaire à une personne très maîtresse d'elle-même et de ses actes.
— Oui, madame, dit-il gravement^ beaucoup I
— Je sais que je fais mal, dit-elle, très mal... Mais c'est vous seul qui en êtes cause.
— Moil
— Oui.., vousl Pourquoi m'avez-vous abandonnée?.. Si vous étiez, en effet, rappelé par votre service, si vous étiez forcé de partir, — et j'en doute^ -*- ne pouviez-vous
pas au moins, ne devîez-vous pas m'écrire, me donner signe de vie, d'intérêt, d'affection?.. Condamnée à vivre sans amour, croyez-vous que je puisse également vivre sans amitié?.. EbbienI dans ma situation, je n'avais, je ne pouvais avoir qu'un ami sûr.., vous le saviez.., je vous l'avais dit... L'amitié d'un homme comme vous pouvait peut-être me consoler de ma destinée manquée, ou du moins j'en faisais le rêve... et vous le briscE brutalement.., vous vous sauvez.., vous m'abandonnez.., vous me faites ce chagrin.., vous me faites cette injure, et vous voulez que je ne les ressente pas!.. Vous me prenez donc pour une des statues de mon jardin!.. Mon Dieul monsieur, vous allez me trouver bien franche... mais, si je me marie, c'est pour me venger de vous, de votre abandon, de votre mépris, de votre dureté.., c'est pour
136 LA VEUVS
VOUS blesser et vous affliger à mon tour, si je puis I
— En cela, madame, dit le jeune commandant avec émotion, vous avez tout à fait réussi, car vous m'affligez profondément.
— Quant aux torts que vous me reprochez, et qui sont très réels, je vais vous les expliquer avec l'absolue franchise dont vous m'avez donné l'exemple : — J'ai craint simplement que le rôle d'ami et de confident ne fût trop délicat et trop dangereux auprès d'une femme aussi charmante que vous l'êtes.
— Il faut saluer, je suppose? dit madame de La Pave, en se courbant sur le cou de son cheval.
Et, après une pause :
— Eh bien! alors.., reprit-elle avec sa mine ironique, qa va recommencer? Vous allez repartir?
LA VEUVE ir.7
— Gomme vous vous mariez, dit Maurice, cela devient inutile.
— Ah! dit la jeune femme, c'est juste!
Elle fit quelques pas d'un air pensif, son
corps souple suivant avec abandon les mouvements de son cheval; puis, tout à coup, regardant Maurice :
— Et si je ne me mariais pas, dit-elle..,
quoi?
Avant que le jeune officier pût répondre
à cette singulière et embarrassante question, leur tète-à-tête fut troublé subitement par Tapparition au tournant de la route d'un cavalier qui s'avançait vers eux au petit galop.
— Gérard! s'écria la jeune femme.
Puis elle ajouta tranquillement :
— C'est une surprise ! Je ne l'attendais que ce soir.., il aura pris le train de nuit... Aimable impatience I . • Monsieur de Fré-
m LA VEUVR
meuse, je vous demande d'être bien, très bien pour lui.
Maurice s'inclina.
Gérard de Gombaleu était un grand garçon élégant et robuste, bien qu'alourdi déjà par ses habitudes de viveur nocturne.
Ses traits, un peu épais et endormis, ne manquaient pas d'une certaine beauté vulgaire. C'était au moral un libertin bon enfant, un don Juan de coulisse et de cabaret, d'un esprit enjoué, grossier et médiocre, du reste ne craignant pas un coup d'épée et suffisamment homme d'honneur suivant le train du monde.
Madame de La Pave se porta d'un petit temps de trot au-devant de Gérard, et lui tendant la main :
— Bienvenu, cousin I dit-elle, — puis, se retournant un peu sur sa selle : — Monsieur de Frémeuse, mon cousin de Comba-
leu I.« Gérard, le commandant de Frémeuse, Tami de M. de La Pave I
Sur cette présentation, les deux hommes se saluèrent avec une courtoisie un peu froide ; car s'il y avait un être au monde que le commandant eût volontiers caressé du bout de sa cravache, c'était le fiancé de madame de La Pave, et, d'autre part, si bon enfant que pût être Gérard de Combaleu^ il ne pouvait lui être très agréable de trouver sa fiancée se promenant dans la campagne avec un jeune officier d'une totu*nure remarquablement distinguée. Mais au point oîi en étaient les choses avec sa cousine, Gérard se regardait déjà comme marié et ne pouvait attacher à cet incident une importance sérieuse. Le léger nuage qui avait chargé son front au début de la rencontre se dissipa aux premières paroles de politesse que le commandant crut de-
voir lui adresser pour obéir aux ordres de madame de La Pave. On regagna donc paisiblement le château en s'entretenant de banalités sur un ton de bonne harmonie.
Gomme elle mettait pied à terre avec l'aide de son fiancé, madame de La Pave demanda à Maurice s'il voulait rester à déjeuner. Il s'excusa avec discrétion; elle n'insista pas et le jeune commandant reprit solitairement le chemin du Prieuré. Il se contenta de dire à sa mère que la promenade , à laquelle était venu se joindre M. de GombaleUy avait été parfaitement tranquille et insignifiante et qu'elle pouvait maintenant dormir en paix.
Pendant le reste de cette journée, madame de La Pave rechercha la solitude.
Elle s'enferma dans son' appartement; puis elle se promena longuement sous ses charmilles. — Que pouvait-elle méditer?
A quoi rêvait cette jeune femme dans son âme cachée et profonde? Était-il possible que son mariage avec son cousin, après lui avoir servi de moyen pour atteindre quelque but secret, lui parût à cette heure
inutfle et importun? Était-il possible qu'elle eût la pensée de le rompre? Mais ce mariagfe, suivant tous les usages, était maintenant comme fait; il devait avoir lieu dans six semaines; on en était aux derniers apprêts; toutes les questions d'intérêt étaient réglées, le jour même de la cérémonie était fixé. Dans de pareilles conditions, comment rompre? Sous quel prétexte raisonnable et honorable? Gomment rompre sans scandale, sans se donner des torts apparents, sans blesser l'opinion, sans sortir du bon goût et des bienséances du monde?
Si madame de La Pave se posa en effet ce problème, la solution lui en parut vraisemblablement trop difficile, car elle eut tout l'air d'y avoir renoncé. On la vit même les jours suivants se montrer avec son futur plus attentive et plus engageante
qu'elle ne l'avait été jusque-là. Elle se mit sur le pied de le taquiner amicalement à propos de sa réputation de galanterie et de ses mauvaises connaissances. Puis le soir, à table, remarquant que madame de Gombaleu, suivant sa coutume, surveillait Gérard dans ses libations et lui lançait des regards terribles quand il semblait faire trop d'honneur aux excellents vins de sa cousine :
— Mon Dieul Ina tante, dit-elle, ne tourmentez donc pas Gérard et laissez le pauvre garçon boire à sa soif!.. Je suis enchantée pour moi qu'il ait un bon estomac et une tête solide. Rien n'est déplaisant comme un homme efféminé... Voyez nos ancêtres... ils buvaient sec et n'en étaient pas moins des personnages très distingués... Tenez, je lisais ces jours-ci les Mémoires de Bassompierre. Eh bieni certainement Bassompierre était un beau
type de gentilhomme... et voyez comme il tenait tète aux plus grands buveurs d'Aile^ magne... Il y a aussi ces charmants et vaillants cavaliers du temps des Stuarts. Tous ces hommes-là buvaient aussi bien qu'ils se battaient... Suivant moi, on a aujourd'hui à cet égard des délicatesses excessives qui témoignent simplement d'un affaiblissement des facultés. — Ainsi, moa cher cousin, ne buvez pas à vous griser, vous me feriez de la peine, mais buvez tout à votre aise, vous me ferez plaisir !
— Ça, ma cousine, dit le bon Gérard profondément touché, c'est gentil! c'est très gentil I Je n'abuserai pas de la permission, soyez-en sûre, mais j'y suis sensible. Je suis d'ailleurs tout à fait de votre avis sur Bassompierre. . . qui était un gaillard comme on en voit peu. . . et je vide à votre santé, du fond du cœur, ce verre de votre délicieux porto
LA VEUVE l4b
Plus habitué à la mauvaise compagnie qu'à la bonne, Gérard de Combaleu n'avait jamais été très à Taise avec sa cousine, dont les grâces décentes et la distinction suprême lui imposaient. Mais quelques petites attentions de ce genre lui donnèrent plus de confiance en lui-même. Il perdit un peu de l'embarras dont il avait peine à se défendre en sa compagnie. Malgré ses goûts un peu grossiers, il était loin d'être indifférent à la beauté fine et troublante de la jeune veuve ; il en était même à sa manière violemment épris; mais sa crainte, qu'il communiquait volontiers après boire à quelques amis de choix, sa crainte était que sa future ne fût diantrement bégueule, « et le diable m'emporte, ajoutait-il confidentiellement, si je sais comment on s'y prend avec ces femmes-là I »
On eût vrain^ent cru que madame de La
Pave était dans le secret des appréhensions et des scrupules de son fiancé, et qu'elle mettait un soin obligeant à l'en soulager.
Elle daignait, pour lui plaire, sortir de sa réserve hautaine. Elle lui faisait des niches tendres et familières; en se promenant avec lui dans ses jardins, elle lui plantait des fleurs dans les cheveux ; elle cueillait des cerises et les lui servait au bout de ses doigts ; elle trouvait des prétextes pour lui passer devant le visage ses belles mains parfumées, comme si elle eût voulu lui faire respirer quelque sorcellerie.
Devant de tels procédés, Gérard ne pouvait guère conserver la timidité défiante qui l'avait si longtemps paralysé auprès de sa belle cousine. Mais il commençait à éprouver un embarras d'un autre genre : peu versé dans la science des amours honnêtes, il se demandait si, en voulant répondre aux
charmantes câlinerîes de sa cousîne, — ce qui lui paraissait indispensable, — il ne risquait pas de dépasser la mesure et d'effaroucher une si délicate personne. Cotte perplexité le rendait rêveur et plus gauche encore que de coutume.
Dans une de leurs promenades à cheval, madame de La Pave, un peu étonnée sans doute de voir ses avances si froidement accueillies, s'avisa de lui dire tout à coup :
— Mon bon Gérard, est-ce que vous avez été un mauvais sujet vraiment?
— Mon Dieu! ma cousine, répondit M. de Combaleu, vous savez... j^ai été jeune comme tout le monde.
— Et vous Têtes toujours. Dieu merci!..
Mais, du reste, on vous a beaucoup calomnié, n'est-ce pas?
— Très probablement, ma cousine.
-*- Ou bien peut-être, poursuivit madame
de La Pave, c'est moi qui m'abusais,./ car naturellement nous n'avons là-dessus, nous autres, que des notions très vagues,., et un peu chimériques. Mais enfin on m'avait tant dit que vous étiez un mauvais sujet...
que j'avais pris de vous une opinion terrible; j'avais presque peur de vous,., et, en réalité, vous n'êtes pas effrayant du tout.
— Je suis trop heureux, ma cousine, de vous avoir détrompée.
— Mais non,., il ne faut pas être si heureux que cela... Certainement, au fond, je suis très contente que vous ne répondiez pas à l'idée que je m'étais faite d'un mauvais sujet,., mais, d'un autre côté, il y a un peu de mécompte. . . Vous savez combien les femmes sont curieuses, — les femmes de notre monde surtout!.. Pour elles, un mauvais sujet est une sorte de personnage mystérieux, redoutable, dont la pensée
seule donne de petits frissons de terreur, . . . avec lequel on s'attend à des choses extraordinaires,., c'est une espèce de monstre dévorant qu'on craint de rencontrer,., mais qu'on espère pourtant dompter... Voilà comment à peu près nous nous représentons un mauvais sujet.
— Enfin, Dieu merci! ma cousine, dit Gérard, Dieu merci, vous êtes rassurée?
— Oh ! tout à fait ! dit la j eune femme d*un ton sec.
Et elle partit au galop.
Tout en la suivant du même train, Gérard se livrait à part lui aux réflexions les plus pénibles. Il avait la peau un peu épaisse, mais pas assez cependant pour ne pas sentir la piqûre des traits que venait de ^'T lui décocher sa cousine. Il se persuadait de plus en plus qu'en s'épuisant, comme il l'avait fait depuis des mois, en chastes
respects et en réprimant sévèrement auprès de Marianne ses habitudes de galanterie cavalière, il avait décidément fait fausse route.
Il est assez d'usage parmi les bons compagnons de son espèce d'attribuer aux plus honnêtes femmes un goût secret pour les hommes hardis et entreprenants. Cet axiome, plus ou moins fondé, lui revint h l'esprit et fut pour lui un nouveau trait de lumière : il lui expliquait à merveille ce mécompte, ce dépit dont madame de La Pave n'avait pu retenir l'expression. Il était évident que, sur sa réputation de mauvais sujet, elle avait attendu de lui, non pas certainement de la grossièreté, mais des façons plus vives, plus démonstratives, quelque chose qui lui fit sentir l'émotion de Taventure et du péril.
Oui, positivement, il avait été stupide. A
LÀ VEtVB 161
force de respect, il avait été complètement fade et incolore. Il s'était fait mépriser de cette charmante petite femme qui avait cru pouvoir compter sur lui pour sortir un instant, une fois en sa vie, des platitudes de lamour convenu.
— Et j'ai été d'autant plus bête, ajoutaitil, que c'est une femme faîte au toiu", que j'en suis fou, et que mon extrême réserve avec elle me gênait infiniment!
M. de Combaleu ruminait encore sur ce texte quand on se mit à table, et, pour achever d'éclaircir ses idées, il crut devoir profiter largement des pleins pouvoirs que sa cousine lui avait conférés sur les vins de sa cave. Il se montra, en conséquence, plus expansif qu'à l'ordinaire et il s'abandonna plus franchement à la grosse gaieté qui faisait le fonds de son naturel et qui avait tant de fois ébranlé les vitres des cabinets particu-
16t LA YRUVB
liers. Madame de Gombaleu en frémit ; mais la contenance de sa nièce la rassura. Madame de La Pave, en effet, tout en ouvrant de grands yeux un peu étonnés, paraissait beaucoup goûter cette belle humeur rabelaisienne qui charmait probablement ses fines oreilles pour la première fois.
Après le dîner, on passa dans un élégant boudoir où le triomphant Gérard reçut successivement des mains de sa cousine un cigare et un bougeoir pour l'allumer, puis une tasse de café et un verre de liqueur.
Pendant qu'elle lui rendait tous ces petits services, il s'inclinait jusque sur ses cheveux pour la remercier, la regardant dans les yeux d'un airmélancohque et lui murmurant de sa voix échauffée des compliments qui la faisaient sourire et rougir. Au bout de quelques minutes, les voyant en si bons termes, madame de Gombaleu eut la discré-
tion d'aller prendre l'air dans le jardin.
Demeuré seul avec sa cousine, Gérard se laissa tomber sur un divan oîi elle venait de s'asseoir, et se penchant vers elle, rœil noyé, les joues enflammées, il la regarda de nouveau fixement, puis, sans rien dire, il hocha la tète à plusieurs reprises, comme un homme qui ne trouve pas d'expressions assez fortes pour interpréter ses sentiments.
Afin de remédier à cette insuffisance du langage, il saisit les admirables mains de la jeune femme, et y appuya ses lèvres avec une ardeur extraordinaire.
— Il me semble, cousin, dit-elle en se dégageant doucement, que vous êtes bien gai ce soir, et que vous vous lancez un peu. . . Est-ce parce que je vous ai reproché de n'être pas assez mauvais sujet?
— Ma cousine, je vous avoue que je n'ai
jamais eu si bonne envie de Fètre qu'en ce moment-ci... et comment vous en fâcheriezvous?.. Voyons, vous m'avez bien un peu encouragé?..
Et il lui prit de nouveau les mains.
— Oh ! vous avez bien compris, j'espère, dit la jeune femme, qui semblait fort troublée et qui l'était, — vous avez bien compris que je plaisantais I
— Quoi ! ma chère cousine, — ma belle et délicieuse Marianne... au point où nous en sommes, je n'aurais pas le droit de prendre un baiser sur ce front charmant?
Elle hésita, — puis avança avec une timidité lente son front pâle, — et le lui offrit.
Ce premier succès Tenhardit malheureusement un peu trop ; il voulut pousser ses avantages, et ses lèvres cherchèrent avec une sorte de violence un baiser moins platonique.
Moitié fâchée, moitié riante, elle le repoussait en murmurant quelques mots indécis :
— Voyons, mon ami!.. Tenez-vous, je vous prie !.. sérieusement, tenez- vous I
Il se rappela malencontreusement en cet instant l'axiome qui veut que les femmes aiment ceux qui osent, — ou plutôt il ne se rappela probablement rien, et obéissant simplement à l'ivresse de son désir surexcité par le vin et par la lutte, il saisit d'une étreinte presque brutale la taille de lajeune femme. — Elle bondit : elle eut un cri d'indignation qui cette fois n'était pas un jeu; car elle était sincèrement révoltée, n'ayant jamais été traitée ainsi et n'ayant môme jamais supposé que cela fût possible. — Mais il l'avait retenue ; il la ramenait sur le divan, et il la maîtrisait entre ses bras, l'épouvantant de ses mines de faune...
— Ahl mais, s'écria-t-elle, vous êtes un misérable ! — et lui échappant par un effort désespéré, elle courut à la cheminée, et tira violemment à plusieurs reprises le cordon de la sonnette.
Presque aussitôt la porte s'ouvrit, et madame de Gombaleu se présenta, suivie de deux domestiques. Elle aperçut avec stupeur sa nièce debout, les cheveux dénoués, le visage en feu, — et, dans un coin, son fils blême, muet, écrasé.
— Ma tante, dit la jeune femme, c'est à vous que je désire parler.
Les domestiques se retirèrent.
— Ma tante, reprit madame de La Pave, votre fils vient de se conduire avec moi comme avec la dernière des servantes et des filles... Jamais un homme capable do pareilles indignités ne sera mon mari, jamais!.. Pas un mot, ma tante,., je vous
jure que c'est inutile! — Vous avez des préparatifs à faire... Je vous en laisserai tout le temps,., mais, dès ce moment, le séjour en commun nous serait impossible... Je vais m'installer pour deux jours à Alençon, chez mes cousines!
Ayant ainsi parlé, elle rajusta ses cheveux d'un coup de main, traversa le salon avec sa fierté tragique et sortit.
Trois quarts d'heure après, s'étant refusée à toute communication nouvelle avec sa tante, elle montait dans son landau attelé de deux postiers à grelots et partait pour Alençon.
A la suite de l'interrogatoire détaillé qu'elle fit subir à son fils, madame de Gombaleu ne laissa pas de soupçonner que ce grand libertin innocent était tombé dans un piège tendu par une astuce supérieure, et que madame de La Pave avait prémédité
de se faire manquer de respect par son fiancé, afin de se débarrasser d'un mariage qui avait cessé de lui plaire. La mère de Gérard n'eut pas beaucoup de peine à établir un rapport direct entre cette rupture improvisée et l'apparition récente du commandant de Frémeuse, pour lequel elle avait toujours senti que sa nièce avait une forte inclination. Si quelque chose pouvait ajouter à l'horreur du coup qui frappait madame de Combaleu, c'était la pensée que cette catastrophe, qui ruinait toutes ses espérances, allait tourner vraisemblablement au profit de sa voisine et de sa rivale détestée, madame de Frémeuse. Malgré tout, elle se garda scrupuleusement de laisser percer ses soupçons devant son fils, comprenant assez qu'une parole imprudente pouvait jeter ce jeune homme humilié et exaspéré au-devant d'un adversaire
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redoutable. — Il ne lui restait qu'à dévorer sa rage en silence; elle fit à la hâte ses préparatifs de départ et quitta le château le lendemain soir.
U y avait environ huii jours que le commandant de Frémeuse méditait sur les incidents de sa promenade avec madame de La Pave et commentait à part lui les moindres détails de leur entretien, un peu étonné de n'entendre plus parler de sa voisine, mécontent d'elle et mécontent de lui, quand des rumeurs étranges se répandirent un matin dans le voisinage : des scènes terribles avaient eu lieu entre madame
de La Pave et son fiancé ; une incompatibilité d'humeur absolue s'était manifestée ; bref, elle l'avait congédié et le mariage était rompu. Les événements s'étaient tellement précipités qu'on apprit en même temps au Prieuré la fuite de madame de La Pave chez ses parents d'Alençon et son retour chez elle après le départ définitif des Gombaleu.
Ces nouvelles plongèrent madame de Frémeuse dans un pure extase de joie; car elles la délivraient de toutes ses inquiétudes et lui rendaient toutes ses espérances. n y eut plus d'incertitude et plus de mélange dans les sentiments de son fils, quoique certainement la satisfaction y dominât.
— Je ne doute pas, dit-il à sa mère, que ce ne soit simplement peirtie remise et qu'elle ne se remarie un jour ou l'autre; mais, du moins, ce ne sera pas sitôt et, de plus, on peut espérer qu'elle fera un
meilleur choix. Il y avait quelque chose de particulièrement pénible à voir cette femme d'élite, si distinguée et si délicate, tomber entre les mains d'une brute. C'était comme un mauvais rêve.
Il y avait, dès ce moment, une démarche qui s'imposait h Maurice : madame de La Pave, après avoir pris cette grave détermination, qu'elle savait devoir lui plaire et à laquelle il n'était peut-être pas étranger, devait attendre de lui quelques paroles de sympathie et de félicitation ; il voulut les lui porter sans retard et se rendit le jour même au château.
On rintroduisit dans un petit boudoii tendu de soie jaune, où la jeune femme était en train d'écrire :
— Ah 1 dit-elle simplement en se levant, c'est aimable! Vous me prévenez, je vous écrivais.
Et dès qu'ils furent seuls, lui touchant le bras légèrement et dressant vers lui sa jolie tète :
-- Eh bien I dit-elle, ètes-vous content?
— Très content et très heureux, dit-il en souriant, et, si j'y suis pour quelque chose, très reconnaissant!
— Vous y êtes pour tout I dit madame de La Pave avec force.
Puis, s'asseyant et lui montrant un siège :
— Mettez- vous là I
Elle se recueillit un peu, soupira longuement et reprit :
— Monsieur, je désire que vous me connaissiez bien... Gomme toutes les femmes, je puis être à mes heures très dissimulée et même très perfide... mon malheureux cousin vient d'en avoir la preuve... mais, en général, je suis franche
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et droite... vons le savez déjà! vous allez le savoir encore mieux. Écoutez*moi donc :
J'ai aimé mon mari, peut-être pas avec toute la tendresse passionnée qui est en moi, mais je Tai aimé sincèrement ; — je l'ai aimé vivant, je Tai aimé mort... jusqu'au jour où vous m'avez transmis de sa part cette prière, ou plutôt cette injonction... que vous savez. En vérité, monsieur de Frémeuse, autant qu'on peut répondre de soi, j'aurais été capable de ce dévouement, de cette fidélité étemelle à sa mémoire qu'il me commandait. Mais de tels dévouements et de tels sacrifices n'ont de prix et n'ont de douceur que s'ils sont volontaires.
Que mon mari ait prétendu me les imposer, en chcu*ger ma conscience, en tourmenter à jamais ma vie, qu'il ne s'en soit pas fié à moi, c'est ce que je ne lui pardonne pas!..
J obéis cependant à sa volonté ; je cède,
mais sachez bien que je le fais pour vous seul, parce que, après vous avoir longtemps méconnu, et même détesté, j'ai appris à vous estimer beaucoup et que je ne puis souffrir la pensée d'être mésestimée par vous...Voilà la vérité, la vérité pure. Maintenant, jugez-moi comme vous voudrez et faites ce que vous voudrez. Je trouverai toujours que vous avez raison!
Comme elle achevait de parler, deux larmes jaillirent à travers ses épais cils bleus et glissèrent sur ses joues.
— Madame, répondit Maurice, maîtrisant difficilement son trouble profond^ une âme passionnée comme la vôtre doit comprendre et pardonner toutes les faiblesses, toutes les exaltations de la passion : Pardonnez donc à Robert.., il vous a tant aimée!
Pour moi...
U y eut en ce moment dans le cœur du
jeune homme un tel conflit de sentiments que sa voix se brisa et il fut forcé de s'interrompre.
Âpres une courte pause :
— Pour moi, reprit-il, pour ce qui m'est personnel, après ce que vous venez de me dire, je ne puis que me consacrer à vous absolument... J'essayerai donc de tout mon cœur d'être pour vous Tami et le soutien que vous avez rêvé.
— Merci! dit-elle en lui tendant la main, et cette main prit alors possession définitive de ce loyal soldat.
Dès cette minute, en effet, il lui appartenait et il était impossible d'imaginer qu'il pût se dégager des liens si habilement et si fortement tissés dont elle l'avait enveloppé. Mêlant à ses ruses profondes une sincérité de passion qui en était l'excuse , elle avait trouvé le moyen de lui faire un
devoir de reconnaissance, une obligation de générosité, et presque un point d'honneur de cette amitié qui était si près d'être de lamour, — de cet amour qui était si près d'être un crime.
Maurice était donc, à dater de ce jour, engagé dans cette liaison singulière dont il avait en d'autres temps si vivement pressenti le charme et le danger. L'expérience ne trompa pas ses prévisions. Il connut le charme et il connut aussi le danger. Il comprit mieux que jamais combien il était difficile de maintenir dans les limites de la raison et de l'honneur ces relations d'intimité quotidienne avec une jeune femme d'un contact si redoutable. Car madame de La Pave n'était pas seulement une créature d'une grâce idéale évoquant 'devant l'imagination toutes les grandes séductrices dont l'histoire et la poésie ont consacré les noms :
elle était aussi de la race fatale de Gircé ; elle avait ce genre de beauté qui ne parle pas aux meilleurs instincts de l'homme, mais qui chez tous les hommes trouve à qui parler. C'était une de ces magiciennes qui semblent receler dans leur langueur étrange, dans leurs formes exquises, dans leur ironique sourire, le secret d'amours inconnues. Elle était de celles dont on ne supporte pas Tidée de rester l'ami et dont la possession devient un désir furieux, ou un amer regret qui vous suivent jusqu'à la mort.
On dit que la fascination de certains serpents plonge leur victime dans une sorte de stupeur qui, pour être mortelle, ne semble pas douloureuse, et n'est peut-être pas sans une secrète volupté.
C'était ainsi que Maurice, en présence de la je me veuve, se sentait comme la proie
d*un enchantement dont il ne voulait pas se défendre et qui lui faisait tout oublier. Mais dès qu'il ne respirait plus son parfum personnel, dès qu'il n'entendait plus la musique de sa voix, le chïu'me se rompait et il voyait les abîmes ouverts. — Où allait-il ? quelle suite, quelle fin, quelle issue possible à cette liaison sans nom, innocente encore sans doute, mais déjà suspecte au public, et déjà compromettante pour celle dont la réputation devait lui être aussi sacrée que la sienne même? — Et puis quel serait l'avenir? Son congé terminé, partirait-il?
Le laisserait-elle s'éloigner d'elle maintenant? ADait-il donc, lui aussi, renoncer à sa carrière, se rendre coupable de cette insigne faiblesse qu'il avait tant reprochée à Robert?.. Et pour la même femme!., et sans la même excuse ! Car Robert, du moins, avait le prétexte du mariage. — Mais
déposer ses épaulcttes, briser son épée pour s'attacher à la suite d'une femme qui ne pouvait être pour lui qu'une amie, n'étaitce pas une pure folie, une pure honte? Et si elle le lui demandait, cependant, n'était-il pas trop engagé avec elle pour lui rien refuser?.. Et puis, et surtout, hélas !.. il l'adorait I
Il sortait un soir du château à la nuit close et retournait à pied chez sa mère.
Chemin faisant, et loin de l'enchanteresse, il était retombé comme toujours dans ses cruelles incertitudes, dans ses scrupules, dans ses angoisses. Comme il passait sur les bords de la petite rivière qui arrosait le Jardin du curé, il vit qu'une des fenêtres du presbytère était encore éclairée, c'était celle du cabinet où travaillait le vieux prêti'e.
Cette lumière, entrevue à travers les arbres, dans cette tranquille demeure, lui donna le
sentiment d'une paix qui lui parut divine.
Il porta envie au vieillard qui achevait doucement ses jours dans cette retraite. Il s'arrêta, puis tout à coup, faisant un détour, il alla sonner à la porte du presbytère.
L'abbé Desmortreux, armé d'une loupe, était en train d'examiner des médailles quand on lui annonça le jeune commandant d ai'tillcrre. Il se leva aussitôt et le reçut avec sa cordiale bienveillance, mais non sans une nuance d'embarras inquiet.
— Je vous demande pardon, monsieur le curé, dit Maurice, de vous déranger à pareille heure ; mais vraiment je suis si tourmenté, si malheureux que j'ai voulu prendre encore une fois vos bons avis.
Le vieillard s'inclina légèrement.
— Ma mère, reprit Maurice, vous aura certainement mis au courant de ce qui s'est
padséy de ce qui se passe entre madame de La Pave et moi.
L'abbé inclina de nouveau sa tète blanche.
— Je pourrais sans doute prendre les avis de ma mère, dont je connais toute la sagesse.., mais, dans le cas présent, je crains qu'elle n'ait pas toute l'impartialité nécessaire. Je viens donc à vous, monsieur le curé, dans une circonstance critique de ma vie, je viens à vous comme à un honnête homme, et permettez-moi de dire comme à un ami... je viens aussi à vous comme à un prêtre familier avec les pensées hautes et saintes, et je vous demande conseil : car toute ma vie morale est en détresse.
— Voyons, mon enfant.
— Vous avez su par moi-même, monsieur le curé, que j'avais été chargé de transmettre à madame de La Pave les dernières
volontés de son mari, et vous vous rappelez quelles étaient ces volontés. Il lui enjoignait avec une solennité tragique de ne jamais se remarier. Aujourd'hui, vous connaissez l'état de mes relations avec madame de La Pave.., vous savez quelle est notre situation mutuelle, combien elle est délicate, équivoque, impossible!.. Eh bien! au nom du ciel, que puis-je faire, que dois-je faire pour rester un honnête homme?
— Mon enfant, dit le vieux prêtre, je sais tout cela en effet, et tout cela me tourmente beaucoup.., car, véritablement, la question que vous me soumettez est, en quelque façon, insoluble... Je ne vous accuse ni lun ni l'autre. . , car vous n'avez rien prémédité. . . des circonstances inévitables vous ont rapprochés et vous ont mis dans des rapports d'intimité confidentielle. Vous vous êtes aimés.., c'est un malheur, un grand mal-
heur!., mais, enfin, telle est la situation.., on ne peut la changer, et il s'agit uniquement de chercher la meilleure voie pour en sortir. Au premier ahord, votre devoir paraît clairement tracé : rassembler tout votre courage, étouffer vos sentiments personnels, braver les reproches, les larmes, le ridicule même... et vous en aller pour ne jamais revenir. — Mais autant que je puis connaître madame de La Pave, si vous faites cela, c'est une femme perdue I Pour se venger de vous, de moi, dé nous tous, du bon Dieu même, elle se jettera dans le désordre. . , elle deviendra une désespérée et une affolée.., vous en aurez fait une courtisane.
L'abbé Desmortreux s'interrompit un moment, puis voyant que Maurice baissait la tête sans répondre, il reprit :
— Maintenant, monsieur, laissez-moi oublier une minute que je suis prêtre et
VOUS parler nettement dans la langue mondaine : si vous né partez pas, si vous continuez avec madame de La Pave ces relations de prétendue amitié, dans un mois ou dans six mois, cette amie, la veuve de votre ami, sera votre maîtresse. — Vous n'en doutez pas plus que moi... — Eh bienl il vaut mieux qu'elle soit votre femme I .
Maurice poussa un cri.
— Oh I je sais I reprit vivement le vieillard, je sais... je ne me dissimule pas l'objection : elle est terrible 1 — Épouser cette jeune femme quand vous avez le souvenir tout chargé du dernier message de son mari, quand ce message vous a été confié à vousmême, cela est très dur et très douloureux ! . . Mais encore une fois, à l'heure qu'il est, c'est le seul moyen que vous ayez d'empêcher que la veuve de M. de La Pave ne soit un jour ou l'autre une femme déshonorée 1
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— Mais, grand Dieu! s'écria Maurice, pour empêcher qu'elle ne soit une femme déshonorée, faut-il donc que je me déshonore, moi?
— Mon enfant, il est possible que je m'abuse, mais il me semble que si j'avais été de ce monde et que pareille alternative m'eût été posée, j'aurais plutôt hasardé quelque chose de mon honneur que de mettre en péril celui de la femme que j'aurais aimée.
Maurice soupira longuement; puis, se levant :
— Pardon, monsieur le curé, j'abuse vraiment.., je vous remercie et je me retire.
Et, près de la porte, tenant la main du vieillard :
— C'est donc véritablement comme vous me l'aviez prédit : ennemi ou complice!., et me voilà complice !
Dans le cours de sa nuit sans sommeil, le commandant de Frémeuse arrêta sa résolution : — Il aurait une explication avec madame de La Pave : il mettrait fin d'une façon ou de l'autre à la situation actuelle.
Il avait été excusable de la prolonger tant qu'il avait pu garder quelques illusions sur la nature de ses propres sentiments et sur le caractère de cette liaison : mais maintenant, et surtout après son entretien avec le curé, ses yeux étaient grands ouverts. S'il acceptait plus longtemps cette vie, ce serait la vie d'un hypocrite et d'un lâche. — Tout valait mieux que cela.
La journée du lendemain fut une belle journée d'été, qui dans l'après-midi devint lourde et accablante. Quand Maurice se dirigea vers le château, un soleil d'or inondait encore la campagne, mais une bande d'un bleu sombre s'était déjà formée à Tho-
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rizon occidental, et elle envahissait rapidement rétendue du ciel . Déjà se faisaient dans les champs et dans les sentiers ce silence de toutes choses et cette paix inquiète qui précèdent les orages.
On dit à Maurice que madame de La Pave était au jardin et probablement dans Fallée des charmilles. Ce fut là, en effet, qu'il la trouva, assise sur un banc de pierre et lisant. Ils aimaient tous deux cette vieille allée en berceau où s'était passée entre eux une scène qui était demeurée également chère à leur souvenir. Madame de La Pave y avait cherché un refuge contre l'extrême chaleur de la journée : mais, depuis un moment, le ciel s'était voilé sous la nuée d'orage; le soleil ne jetait plus de rayons à travers la voûte des charmilles, et une demi-obscurité régnait dans la longue allée sombre et silencieuse comme une église.
Le beau sourire qui avait entr' ouvert les lèvres de la jeune femme à rapproche de Maurice s'éteignit subitement dès qu'elle put distinguer l'expression rigide de ses traits. Elle se leva.
— Vous avez à me dire quelque chose, mon ami? demanda-t-elle timidement.
— Oui, Marianne.
Il s'assit près d'elle, et tandis qu'elle attachait sur lui ses yeux noirs pleins de trouble :
— Marianne, reprit-il, l'existence que nous menons ne peut durer. Votre réputation pourrait en souffrir... et de plus je joue ici un rôle de Tartufe qui me révolte, car la vérité est que je vous aime en amant et non en ami... Il faut donc en finir... autrement vous ne tarderiez pas à me mépriser, comme je commence à me mépriser moimême. — Je ne voudrais pas vous quitter, à moins que vous ne me l'ordonniez : mais,
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si je reste, il faut que vous me fassiez la grâce d'accepter mon nom, de m'épouser enfin. . . Je sais ce que je fais, croyez-le bien. . . Je sais ce que je vous propose : — C'est un crime!.. Mais nous en sommes là... Il faut choisir... Moi, je suis à vos ordres : décidez !
Elle eut un éclat de douleur sans larmes, et appuya fortement ses deux mains sur son visage, puis après quelques secondes :
— Moi, dit-elle, je vous aime assez pour cela !.. Mais vous... comme je vous connais, vous serez horriblement malheureux 1
— Horriblement! dit Maurice.
Elle se leva tout à coup :
— Eh bien I s'écria-t-elle d'une voix brève, résolue, impérieuse, — plus une phrase...
plus un mot... plus rien! Partez!.. Partez!
je le veux! je vous jure que je le veux!., je vous Tordonne ! — Adieu !
Elle lui prit les deux mains, et lui tendit son front.
Maurice lui baisa froidement les cheveux
EUe se laissa glisser avec un bruit de soie froissée, et tombant à ses pieds, le corps brisé, la tête touchant presque le sable de Fallée, elle murmura encore une fois :
— Adieu !
Il la saisit violemment, la releva, et la pressa longtemps sur son cœur et sur ses lèvres. — Tout était dit. ils étaient fiancés
Madame de La Pave usa de son triomphe avec une sage discrétion. Elle avait assez obtenu : elle ne demanda rien de plus, elle ne parla point de démission. Maurice sollicita simplement, àFoccasionde son mariage, une prolongation de congé qui ne lui fut pas refusée.
Avec le même esprit de sagesse avisée et délicate, la jeune femme se préoccupa de donner dès ce moment à leur union pro*
chaîne une publicité régulière ; elle voulut même l'entourer d'un certain appareil de fête, afin de lui enlever, aux yeux de Maurice, ce caractère clandestin et coupable qu'il était trop disposé à lui prêter. On laissa jusqu'à nouvel ordre Maurice au Prieuré ; mais dès ce moment madame de Frémeuse, sur les instances de sa future belle-fille, dut s'installer à demeure chez elle. En même temps madame de La Pave cultivait plus activement ses relations de voisinage : elle ofi*rait l'hospitalité à ses parents d'Alençon, parmi lesquels figuraient deux ou trois jeunes femmes, et elle arrêtait au passage quelques amis qui revenaient des courses de Caen ou de Deauville. Grâce à tous ces hôtes permanents ou passagers le château s'anima d'une vie bruyante. Cette animation, dont Maurice était forcé de prendre sa part^ ne laissait pas d'exercer sur son état moral
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une influence salutaire et de faire trêve par intervalles aux agitations secrètes de sa conscience. Peut-être aussi s'habituait-îl peu à peu, depuis que sa résolution était arrêtée, à l'idée de ce mariage, se rappelant au besoin Targumentation à peu près irréfutable du vieux curé et l'espèce de nécessité fatale qu'il subissait. Il s'attachait aussi, pour apaiser son trouble, au bonheur incomparable dont il voyait sa mère pénétrée.
Enfin il était distrait et soutenu avant tout par l'amour ardent et profond dont son cœur était enivré. Il trouvait d'ailleurs dans celle qu'il aimait si passionnément, et à laquelle il sacrifiait tant de choses, une reconnaissance si vive, si attentive, si pleine de grâce, que ses chagrins, ses remords même, lui paraissaient doux à ce prix.
Madame de La Pave était trop profondément femme pour n'avoir pas la perception
très nette des sentiments qu'elle inspirait.
Elle ne doutait donc point de Famour de Maurice. Cependant, depuis qu'il lui avait donné dans un élan de passion irrésistible le baiser des fiançailles, elle remarquait qu'il évitait, par une affectation de respect chevaleresque, tout rapprochement, toute tendresse du même genre. Il semblait que, par un reste de scrupule et de souvenir, il retardât autant que possible le moment où la veuve de Robert serait pour lui quelque chose de plus qu'une amie. Madame de La Pave, tout en l'adorant, souriait secrètement de sa faiblesse, et elle attendait curieusement la fin de tout cela avec un mélange d'impatience, de malice féminine et de vague inquiétude.
Quelques semaines se passèrent ainsi. Le mariage avait été fixé au dernier lundi de septembre. — Ce jour arriva. La double
cérémonie du mariage civil et du mariage religieux eut lieu, suivant la coutume de la province, dans la même matinée. On sortit de l'église vers une heure de Taprès-midi.
Il y avait un assez grand nombre de parents et d'invités qnil fallut occuper pendant le reste du jour. Après une promenade dans les jardins, on improvisa un bal au piano, et on gagna de cette façon assez péniblement, comme il arrive en pareil cas, le moment de se mettre à table.
Le dîner, d'une quarantaine de couverts, servi dans la grande salle du château avec une profusion de fleurs et de feuillages, se prolongea assez avant la soirée. Pendant le dîner, comme dans le cours de la journée, l'attitude mutuelle de M. de Frémeuse et de sa femme fut ce qu'elle pouvait être dans ce milieu social. Il n'est pas d'usage que des nouveaux mariés, qui
appartiennent au monde, se retient furtivement dans des coins après les cérémonies officielles, ni qu'ils donnent à Fassistance le spectacle de leurs empressements. Le commandant de Frémeuse et sa jeune femme, par leur caractère et par leurs mœurs, étaient, moins que personne, capables de déroger à ces bienséances et de mettre le public dans la confidence de leurs effusions. On ne s'étonna donc point de la réserve qu'ils gardaient l'un envers l'autre. Des regards fréquemment échangés témoignaient cependant de la tendre et parfaite intelligence qui régnait entre eux. Un peu pâle et grave, portant avec une dignité élégante l'uniforme sévère de son arme, M. de Frémeuse apparaissait d'ailleurs à tous les hôtes du château comme un type idéal de mari viril et charmant. Il avait généralement auprès des femmes une politesse d'un
aulre âge et des formes exquises; mais, auprès de la sienne, on voyait qu'il raffinait,
que le cœur et l'émotion s'en mêlaient, quo ses paroles les plus insignifiantes étaient pourtant des paroles d'amour, et son silence même de ladoration. Elle-même voyait tout cela mieux que tout le monde, et elle était ravie.
Pendant le premier tumulte qui accompagna le passage des convives de la salle à manger dans le salon, la jeune châtelaine, occupée de mille détails, perdit un instant de vue son mari. Quand elle s'aperçut qu'il n'était plus là, elle s'informa auprès des domestiques. On lui dit que le commandant fumait un cigare dans la cour du château. La soirée étant très froide, elle s'inquiéta; mais on l'assura que M. de Frémeuse avait passé, avant de sortir, son pardessus d'uniforme.
Maurice, fatigue apparemment du bruit et de la foule, était allé, en effet, fumer solitairement sur la terrasse de la cour, puis au bout d'un moment il descendit le perron et gagna l'avenue. Livré à ses pensées, il avança dans l'ombre jusqu'à l'extrémité de cette avenue qui aboutissait au chemin public. C'était une nuit sans lune, mais pleine d'étoiles et très claire. Après avoir marché quelques minutes encore, il se trouva en vue d'une vieille croix de granit qui s'élevait à l'embranchement de deux routes. Il avait évité depuis quelque temps de passer là : ce carrefour retiré, cette croix lui rappelaient des souvenirs importuns.
Ce soir-là, les rencontrait-il par hasard, ces souvenirs, ou les avait-il cherchés?
Ce qui paraît certain, c'est qu'il en res-
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sentit profondément l'impression. Que se passa-t-il alors dans son cerveau et dans sa conscience? Suivant toute vraisemblance, au moment fatal où il était arrivé, à Theure où son crime allait devenir formel et irréparable, il se rappela avec une lucidité soudaine et terrible, — comme un homme qui s'éveille, — tout ce qui pouvait en aggraver l'horreur. Il revit dans le passé, au pied de cette croix, deux enfants embrassés qui se juraient une foi et une fidélité éternelles. Il revit aussi, au milieu d'une cabane ensevelie sous la neige, l'ami de son enfance et de sa jeunesse mourant d'une mort héroïque et sanglante. Il entendit sa voix suppliante, sa voix désespérée et déchirante, et toutes les paroles suprêmes de sa confiante amitié :
— Tu me le promets, Maurice?
— Oui!
— - SurFhonneur?
— Sur rhonneuri
Et c'était lui, lui-même, qui le troublait dans son sommeil de mort, qui Toutrageait dans sa tombe !
En ce moment sans doute le jeune officier rejeta loin de lui avec mépris tous les sophismés, tous les vains arguments dont il avait essayé de pallier sa faute à ses propres yeux : il ne vit plus que Thonneur qui avait été le culte de sa vie, et auquel il manquait, l'honneur dont il n'oserait plus prononcer le nom tant qu'il existerait, l'honneur qui ne souffre ni équivoque ni compromis, — la parole donnée qu'on respecte quand on est un honnête homme et qu'on viole quand on est un misérable ! — Et il ne voulut pas décidément être un misérable
n; LA VEUVE
Ou lisait le surlendemain dans un des journaux du département :
.< Un cruel événement, entouré des circonstances les plus dramatiques, vient de mettre en deuil deux des plus honorables familles de notre pays. Avant-hier, 29 septembre, le commandant d'artillerie Du Pas- Devant de Frémeuse épousait, au château de La Pave, madame de La Pave, veuve du lieutenant de vaisseau de ce nom. Vers dix heures du soir, pendant que la nouvelle mariée faisait encore les honneurs de son salon à ses invités, les fenêtres étant entr'ouvertes, on entendit dans la campagne le bruit d*un coup de feu. La jeune madame de Frémeuse, ayant remarqué que son mari était absent depuis quelques instants, s*alarma. La saison de la chasse étant ouverte, on essaya de lui persuader que ce coup de feu avait été tiré par un
chasseur qui déchargeait son arme. Mais les pressentiments de la jeune femme n'étaient que trop fondés. Une demi-heure plus tard, un des fermiers de madame de La Pave accourait au château. Â peu de distance de l'avenue, dans un carrefour où il y a une vieille croix de pierre bien connue des gens du pays, il avait trouvé le commandant de Frémeuse étendu sans vie et baigné dans son sang. A côté de lui, dans le chemin, était un revolver de petite dimension qu'il avait coutume, a dit son ordonnance, de porter dans sa capote d'uniforme. Une balle lui avait traversé le cœur.
L'hypothèse d'un crime est inadmissible.
On se trouve donc en face d'un suicide inexplicable, car M. de Frémeuse, officier du plus brillant avenir, marié depuis le matin à une personne qu'il adorait, riche par lui-même et par sa femme, avait mille
raisons qui devaient rattacher à la vie. On en est réduit à supposer qu'une blessure à la tète qu'il avait reçue à la bataille du Mans, et dont il n'avait pas cessé de souffrir, a déterminé subitement chez lui un désordre cérébral. Nous renonçons à décrire la douleur de madame de Frémeuse la mère, et de sa malheureuse belle-fille. »