LETTRE VI
19 mars 1840.
Le (kamede M. de Balzac. — Les puritains littéraires.
Le sujet de toutes les conversations cette semaine, c'est le drame de M. de Balzac. Eh bien ! qu'en ditesvous ?
— C'est abominable !
— C'est détestable !
— C'est exécrable !
— C'est déplorable !
— C'est misérable I
— C'est pitoyable !
— C'est attristant !
— C'est dégoûtant !
— C'est révoltant !
— L'avez-vous vu ?
— Non.
— Et vous, madame ?
— Non, je n'ai pu avoir de loge.
— Et vous, ma petite ?
— Moi, ce soir-là, ma tante, j'étais à TOpéra.
— Comment donc savez-vous que cela était si affreux ?
— J'ai lu dans mon journal...
— Ah ! voilà le grand mot ! Les journaux en ont dit du mal ; et vous les croyez encore sur parole ; on ne vous a point corrigés. Vous ne devinez pas pourquoi un homme qui a fait un livre contre les journalistes est attaqué par tous les journaux ; c'est que, naïfs abonnés, vous ne vous apercevez peut-être pas que les jour-
iiaux sont faits par des journalistes. Allons, un effort d'iutellig'ence, rapprochez ces deux idées-là, elles vous expliqueront bien des choses, et vous comprendrez enfin maintenant pourquoi tout homme de courage est mis au ban des journaux.
Les puritains littéraires depuis quelque temps abusent de Vart comme les puritains politiques ont naguère abusé de la patrie. C'est au nom de l'art que se disent toutes les injures, que se commettent toutes les injustices, comme naguère c'était au nom de la patrie que se forgeaient toutes les calomnies , que s'accomplissaient toutes les vengeances. Ces deux cultes si beaux Scî ressemblent parfaitement dans leur exercice : CCS grands admirateurs de l'art n'ont jamais rien fait pour lui, ces grands adorateurs de la patrie n'ont jamais rien fait pour elle. Leur amour ne s'exprime que par des proscriptions ; ceux-ci persécutent les artistes, comme ceux-là persécutaient les vrais serviteurs du pays. C'est au nom de l'art qu'un grand poète est exclu de l'Académie ; c'est au nom de l'art que les tableaux de Cabat et de Gigoux sont refusés par le jury ; c'est au nom de l'art que les feuilletons s'indignent contre les drames modernes ; c'est au nom de l'art que l'art véritable est sacrifié. Et vraiment il vaudrait mieux dire tout de suite que vous ne voulez plus que l'on fasse des pièces de théâtre, puisque vous condamnez d'avance tous les sujets que les auteurs dramatiques peuvent traiter. S'agit-il d'une œuvre d'imagination, vous vous écriez : Quel imbroglio ! Est-ce une œuvre de vérité, vous vous écriez : Quel scandale ! Grâce à vous, dans l'art moderne on ne peut plus ni inventer ni raconter ; vous condamnez également ce qui n'a jamais pu arriver et ce qui est arrivé la veille ; le surnaturel et l'historique ; la fantaisie et le portrait;
telle chose vous paraît absnrde, parce que c'est un rêve; telle autre chose vous semble effroyable, parce que c'est un souvenir. Et pourtant, l'art dramatique ne se nourrit que d'inventions ou de peintures ; les unes sont un amusement ; les autres pourraient être im enseignement ; mais vous ne voulez pas qu'on vous amuse, et vous tremblez qu'on vous apprenne à vous connaître; que fdire donc ? — Ce que vous faites : de la critique sur rien. Et puis , vous devenez d'une délicatesse, d'une susceptibilité qui nous enchante. Quoi, vous supprimez le crime au théâtre ; vous ne voulez voir représenter sur la scène que des honnêtes gens ; les assassins vous font horreur, les forçats vous indignent, les espions vous révoltent ; les espions, quelle affreuse idée! mettre sur la scène un pareil monstre! il n'y a que M. de Balzac pour avoir eu cette idée. — M. de Balzac et Racine d'abord, et puis M. de Balzac et Schiller, qui a laissé le plan d'un drame dont la police est le mobile. « Schiller, il est vrai, avait conçu » l'idéal de cette forme de gouvernement ; la police, » dans sa pièce, eût été comme une espèce de divi- » nité planant sur la destinée des familles et des » citoyens; plus flexible que la loi, mais par cela )) même plus applicable à chaque cas particulier ; di- » rigée par des intentions bienfaisantes, mais em- » ployant des moyens impurs et d'indignes agents. Il » voulait, ajoute le biographe, montrer dans M. d'Ar- » genson un homme éclairé, voyant de haut Tignoble » machine qu'il a créée, ayant acquis une expérience » desséchante en observant les hommes seulement par » leurs mauvais côtés, mais conservant encore le goût » ou l'intelligence du bien. »
Or, dans un drame qui aurait eu pour sujet la police glorifiée, il se serait glissé sans doute plus d'un espion;
mais aucun d'eux aussi sans doute n'aurait inspiré plus d'iiorreur et plus de dégoût que l'affreux espion mis à la scène par Racine. Eh ! messieurs, qu'est-<;e donc que Narcisse de Britannicus ? Un espion, un misérable espion. Et la fameuse Locuste, n'est-ce pas la mère Giroflée? Ils ont sur les personnages de M. de Balzac l'avantage d'être classiques, et voilà tout ; mais ce n'est pas la faute des auteurs modernes si les mœurs modernes n'ont plus aucune poésie ; le plus habile architecte ne peut bâtir un monument qu'avec les matériaux que son pays lui fournit. En Italie on élève des palais de marbre, en Angleterre on bâtit des maisons en briques, en France on construit des monuments avec de la pierre. Jadis, les choses les plus ordinaires étaient divinisées, tous les mots étaient pompeux, toutes les images étaient fantastiques ; on parlait habituellement le langage des dieux ; les aventures les plus vulgaires s'expliquaient de la façon la plus poétique ; et maintenant, tout au rebours, ce sont les choses les plus idéale^5 que l'on exprime avec les mots les plus vulgaires. Ainsi, jadis, un homme qui avait à se plaindre du sort s'écriait : « La fatalité me poursuit I » et il faisait de grands gestes pleins de dignité. Aujourd'hui, le même homme s'écrie en frappant sur la table : « Faut-il avoir du guignon ! . . . » Et ce mot-là n'est pas du tout tragique, nous l'avouons.
Jadis Oreste, soutenu par son ami Pylade, poussant des hurlements horribles, écumant de rage, les yeux égarés, les traits renversés, les bras convulsifs, était un personnage intéressant, une victime des Enfers , un malheureux poursuivi par les Euménides. Aujourd'hui, grâce aux progrès de la science qui ne le guérit pas, Oreste furieux n'est plus qu'un pauvre diable qui tombe du haut mal, et que l'on enferme dans un hospice.
Les personnages n'ont point changé, les crimes sont les mêmes ; seulement, ils ont perdu le costume et surtout le lapgage qui servaient à les déguiser. Vous pardonnez à Phèdre ses emportements, parce qu'elle se nomme Phèdre, et qu'elle est la femme de Thésée ; mais si elle se nommait la baronne de Savigny, ou la marquise de Morange, vous seriez impitoyable pour elle. Agamemnon fait bien aussi d'être le roi des rois, car cet excellent père, qui sacrifie sa fille à son ambition, pourrait bien vous sembler cruel s'il se nommait le banquier Dermont, s'il était 221 et membre du conseil général de son département. Certes, nos hommes politiques sont aujourd'hui très passionnés ; rien ne leur coûterait pour faire triompher leur cause. Mais, quelle que soit l'ardeur de leur ambition, nous nen connaissons pas un qui soit capable d'égorger systématiquement sa fille pour obtenir un vent, c'est-à-dire un vote favorable. Etrange susceptibilité que la vôtre! Vous voulez que l'on tue, mais avec un poignard, non avec un couteau. Ah ! ce n'est pas l'assassinat qui vous révolte, c'est l'instrument ; l'espion en frac vous semble odieux, l'espion en manteau vous paraît sublime. Vous voulez que l'on vous serve de la poésie ? Soit, ce n'est pas nous qui nous opposerons à ce désir ; mais alors, permettez que l'oji invente une mythologie nouvelle, ou bien résignez-vous à la vérité.
rORRESPONDANCE PARISIENNE. 45
LETTRE Vil.
•iH mars 1840.
J^a vocation. Lu menuisier grand seigneur. — Le grand seigneur galérien. — Les grandes dames portières. — Les courtisanes , les dames du palais. — Les garde-malades. — Les femme» sergents de ville, majors allemands. — Les bergères, les moines, les troubadours, les chevaliers, les bouffons.
L'autre jour, nous étions à la Chambre des Députés. Au moment où la séance allait commencer, la porte de notre tribune s'ouvrit, et une jeune femme vint se placer près de nous. C'était MUe Rachel. — Aussitôt, tous les yeux et toutes les lorgnettes (car MM. les députés ont presque tous à la Chambre leurs lorgnettes de spectacle) se tournèrent de son côté, et toutes les personnes de sa connaissance la saluèrent avec le plus gracieux empressement. Quelques jours auparavant. la jeune tragédienne était allée à un grand bal chez la femme d'un ministre du 12 mai, et là, personne ne s'était étonné de la voir si exceptionnellement accueillie ; pas une mère ne s'était formalisée de ce que Ton doiniât à sa fille, pour vis-à-vis dans une contredanse, ime actrice de la Comédie-Française.
Ces grands égards que témoigne pour Mlle Rachel le monde parisien, ordinairement si plein de préjugés et de petites idées, sont-ils accordés seulement à son talent, qui est bien fait pour les mériter ? Nous ne le pensons pas. D'autres femmes artistes ont eu, comme elle, un beau et noble talent, et l'on n'a pas fait en leur faveur cette flatteuse exception. Ce n'est donc pas à son talent que l'on rend cet hommage ; ce n'est pas
non plus k son caractère, une si jeune fille n'a pas encore de caractère. A quoi donc rend-on cet hommage, direz-vous ? Et vous serez bien étonnés quand nous vous répondrons : C'est à son rang.
Le haut rang de Tactrice !... Non, mais le haut rang de la personne ; car chacun de nous est pour ainsi dire doué en naissant d'un rang individuel dont il ne peut méconnaître les exigences, soit qu'elles l'entraiuent à descendre, soit qu'elles l'obligent à monter. Si nous vivons chacun dans une condition qui nous est faite par la société, nous vivons dans un rang aussi qui nous a été imposé par la nature, et rien n'est plus curieux à observer, dans nos existences , que cette lutte, souvent dangereuse, entre la condition sociale et ce que nous appelons le rang natif on naturel.
Ainsi tel homme est, selon notre système, né grand seigneur, et cependant ce n'est qu'un ouvrier ; mais voyez comme s'a démarche est noble, comme son langage est digne, comme son front est beau, comme son regard est fier ; jamais il n'a supporté une injure, jamais il n'a trompé personne ; quoique pauvre, il est généreux ; c'est un gentilhomme de première race, c'est aussi un très bon menuisier, mais il lutte contre le rabot, il ne sera pas toujours ce qu'il est, il s'élèvera, n'en doutez pas. Il n'arrivera point à être duc et pair, parce que ce but est trop loin de lui, et qu'il ne vivra pas assez longtemps pour l'atteindre; mais il retrouvera son niveau, il se fera dans sa sphère une haute position qui, proportionnellement, le rétablira dans ses droits.
Tel homme au contraire est né galérien, et cependant c'est un grand seigneur ; mais voyez, quelle tournure vulgaire I quel air misérable ! quel front bas ! quels cheveux grossiers! comme son regard est faux !
f'ORRRSPOXDAN'CE PAHISIENNK. 47
comme son langage' est trivial ! Il est fastueux, mais il est avide; il est insolent, mais il est peureux. Il est au premier rang-, et pourtant tout le fait souffrir ; il envie tous ceux qu'il méprise ; il est perfide sans avoir besoin de tromper ; il est méchant sans avoir à se venger de personne. Quelle que soit sa haute position, cet homme en descendra toujours, soyez-en certain, parce qu'il appartient de nature aux derniers rangs de la création ; il n'ira pas au bagne sans doute, parce que le but est trop loin de lui, et qu'il ne vivra pas assez longtemps pour l'atteindre, mais il tombera aussi bas que sa condition le lui permettra, et il parviendra , malgré tous ses avantages, à être dans sa sphère un objet de honte et de dégoût.
Non-seulement la nature nous désigne un rang, mais ce rang est une vocation. Il y a de très grandes dames, par exemple, qui sont nées actrices, et qui cependant n'ont jamais joué la comédie, même pour s'amuser. Nous ne voulons pas dire qu'elles sont comédiennes et qu'elles affectent de ridicules et trompeurs sentiments ; nous voulons dire qu'elles sont nées pour le théâti'e ; qu'elles aiment les coups de théâtre, les poses de théâtre, les costumes de théâtre, le rouge, les mouches, les grands panaches, les aigrettes ; regardez-les, elles sont toujours en scène, mais sans prétention, sans le savoir et naturellement ; elles préparent dans leur salon des reconnaissances, des rencontres imprévues ; elles jouent dans la même soirée toute sorte de rôles. Premier rôle. Amies dévouées : Elles traversent la foule et viennent vous serrer la main en levant les yeux au ciel. Second rôle. Grandes coquettes : Elles détachent de leur bouquet une branche de bruyère et la donnent avec un doux sourire à un jeune ou même à un vieux soupirant. Troisième
rôle. Mères sensibles : Elles courent embrasser une petite fille de douze ans qu'une bonne mère aurait envoyé coucher à neuf heures. Quatrième rôle. Protectrices bienfaisantes : Elles font chanter un ange de vertu qui n'a pas de voix. Quoique duchesses ou prince? ses, elles redeviennent actrices parla force de leur naturel. Leur salon est un théâtre.
Il y a aussi de très grandes dames qui sont nées portières et qui se maintiennent portières dans les positions les plus élevées. Chez elles, tous les jours, chacun en passant va raconter sa petite anecdote et déposer sa fausse -nouvelle. Elles connaissent tout le quartier, c'est-à-dire tout le monde. Elles savent, à ne jamais s'y tromper, le chiffre de la fortune de chacun : celui-ci dépense trop; celui-là pourrait dépenser davantage ; — les N... ne sont pas si riches qu'on le croit; les D... sont beaucoup moins pauvres qu'ils ne le disent. Cette jeune fille a un amour dans le cœur. — Cette autre ne se mariera jamais, à cause de sa mère. — M. de R.. ne va plus chez Mme de P... — Les Demarcel sont brouillés avec les Marilly. — Le petit Ernest est très occupé de Mme de T... ; ils étaient hier ensemble au Gymnase. — La jolie duchesse de..., qui monte si bien à cheval, rencontre souvent par hasard au bois de Boulogne le prince de... — M. X... a vendu son poney au grand J..., qui ne pourra, jamais le monter. — Les pauvres Z... ont supprimé leur voiture.
— Les petites de T... sont devenues des héritières par la mort d'un jeune oncle. — Mme s... est bien attrapée d'avoir épousé un vieux mari qui se porte mieux qu'elle.
— Les Saint-Bertrand ne vont plus en Italie ; ils viennent d'acheter le château de..., etc., etc., etc. Voilà ce qu'on dit à peu près chez ces femmes-lîu Leur magnifique salon est une loge de portier.
D'autres grandes dames sont nées .. il faut bien dire le mCc... sont nées courtisanes. En vain leur excellente éducation les a préservées de tout mauvais goût; malgré elles, et par une pente insensible, elles sont redescendues au triste rang que la nature leur avait imposé. Elles aiment le bruit, l'agitation, le désordre, et même un p3u le scandale. Elles s'habillent d'une manière inconvenante, elles font événement partout. Elles ont horreur du repos; au spectacle, elles changent de place à chaque moment, elles vont boire dans le foyer; elles affectent des peurs enfantines, et poussent des cris aigus pour le moindre événement. Elles aiment les cadeaux dans toutes les anciennes acceptions du mot ; c'est-à-dire les soupers fins, et les présents coîiteux ; elles se laissent donner ou plutôt elles se font offrir des bijoux, qu'elles portent naïvement, non de ces bijoux insignifiants qui ont d'autant plus de prix qu'ils ont moins de valeur, qui ne sont précieux que par le souvenir, et que Ton nomme avec raison des sentiments ; mais de vrais bijoux ayant un poids véritable, de gros joyaux estimés dans le commerce, qu'un père et un grand oncle ont seuls le droit de donner. Dans le salon de ces femmes, rien ne se passe d'une façon convenable. On n'y parle point comme ailleurs. Là on ne se sent plus dans le monde. On n'y éprouve plus le besoin de s'observer, de se contraindre et de se fuir ; les préférences s'y révèlent avec la plus aimable candeur, l'on se cherche, l'on se trouve ; et quand on s'est trouvés, on ne se quitte plus. La société n'y est pas une réunion générale, c'est une collection de tête à tête attachants. Ce n'est plus l'harmonie d'une conversation à grand orchestre, c'est le gazouillement de vingt duos mélodieux. On y respire un parfum de mauvaise compagnie qui est piquant par le contraste , car Iv^ bel hôtel
de ces grandes dames ressemble à une petite maison.
11 y a d'autres femmes riches, immensément riches, très haut placées dans le monde , très indépendantes par leur position , qui cependant sont nées dames du palais, qui trouvent toujours moyen d'être à la suite d'une autre femme quelquefois placée au - dessous d'elles. Ces femmes ont des instincts d'esclaves et des qualités de confidentes; elles excellent dans l'art de servir toutes les mauvaises passions. Ce sont des Œnones qui finissent toujours par se procurer une Phèdre, et qui la composeraient même au besoin. Comme leur empire est fondé sur des confidences, elles se hâtent de fabriquer le secret. Ces femmes-là sont extrêmement dangereuses , comme tout ce qui vit aux dépens de quelqu'un. Accepter, choisir toute sa vie une position secondaire, ce n'est pas d'une âme élevée. La complaisance n'a rien de commun avec le dévoûment. Ces femmes, nées dames du palais, sont rarement maîtresses de maison. Quelle que soit leur fortune, tout chez elles se ressent de leur état de domesticité. On va les voir un moment aux heures où leur princesse n'est pas visible. Leur salon est une salle d'attente ; c'est quelquefois une antichambre.
Il y a encore d'autres femmes du monde qui sont nées garde-malades, et qui exercent sans diplôme la profession de médecin, à travers l'existence la plus élégante. Elles ont des recettes infaillibles pour tous les maux, on les surprend à toute heure préparant des tisanes, et composant des drogues. Elles connaissent le nom de tous les bons apothicaires de Paris. Elles n'aiment pas le quinine de celui-là. Elles ne prennent jamais de laudanum que chez celui-ci. Elles vous recommandent bien de vous défier des sangsues d'un tel. mais vous pouvez lui demander de son émétiqiie ; elles ont été très
contentes de son émétique. Sous prétexte de vous guérir d'une innocente migraine, elles vous font les questions les plus indiscrètes; une visite, chez elles, dégénère toujours en consultation. Leur salon est un cabinet de docteur, et leur boudoir une pharmacie.
Il y a encore d'autres femmes qui sont nées... (que l'on nous pardonne cette expression) qui sont nées... Nous n'osons le dire ! — Allons , courage : qui sont nées... sergent de ville l garde municipal, autrefois gendarme ! Ces femmes courageuses font gratuitemeni: la police des salons ; elles vont et \1ennent de la salle de bal à la salle à manger avec un zèle et une activité infatigables ; elles traversent la foule, et la foule se range à leur seul aspect ; elles font taire les bavards quand on va chanter; elles ordonnent aux hommes assis de céder leurs places aux femmes récemment arrivées ; elles font ouvrir les fenêtres, évacuer les portes, enlever les banquettes; elles savent repousser avec énergie jusque dans l'office les rafraîchissements intempestifs, et les gens de la maison qui ne les connaissent point leur obéissent, comme les passants obéissent à un garde municipal inconnu. Ces femmes, en général, sont grandes comme de beaux hommes ; elles ont une bonne voix de commandement.Plus d'uncolonel voudrait trouver.pour dire portez arme, l'accent qu'elles trouvent pour crier :chut\ chut donc; ou bien : on ne passe pas. Elles ont une attitude martiale qui impose un grand respect. Leur robe à brandebourgs ressemble toujours un peu à un uniforme; leur toque de velours est un reste de chapeau à trois cornes, et leur bonnet... c'est un casque dégénéré.
Ces femmes ont quelques rapports avec d'autres femmes. Françaises et même Anglaises, qui sont nées... major allemand.,. Y oWk qui va encore vous surprendre. Ces dames ont le teint fort animé, elles portent la tête
haute, et les coudes eu arrière ; elles ont toujours l'air de marcher au pas ; du reste, rien de particulier dans leur caractère, si ce n'est qu'elles vont au bal pour boire du vin de Champagne, et qu'elles oublient toujours leur éventail sur le buffet. '
Heureusement et par compensation, il y a d'autfes femmes qui sont nées bergères, et qui se maintiennent bergères jusqu'à quatre-vingt-dix ans. Elles chérissent les petits chapeaux coquets, capricieusement posés sur l'oreille. Elles sont toujours, et dès l'aurore, pavoisées de légers rubans, couronnées de fleurs, pomponnées de bouffettes et de rosettes. Dans l'âge le plus avancé, elles conservent une candeur enchanteresse, leur regard exprime un étonnement enfantin ; elles ne croient pas au mal , elles ignorent tout, elles n'ont jamais rien vu. D'une voix douce et flûtée, elles s'écrient à chaque instant : « Quoi ! vraiment, je ne le savais pas.,, je n'en ai jamais entendu parler... est-ce que c'est possible!... «Et cela à propos des événements les plus connus, des personnages les plus célèbres, des malices les plus vulgaires. Ces antiques Parisiennes ont toujours l'air d'arriver de leur village. Aussi, leur ombrelle mignonne et rosée a un faux air de houlette très pastoral, et leur chien, qui n'aboie jamais, a des prétentions d'agneau très prononcées.
Nous ne parlerons point des marquises i\éessovh)'ettes, si piquantes et si aimables par le mélange de leurs grands airs et de leur gentillesse;— nous ne parlerons point non plus des femmes de chambre nées princesses, qui persistent à garder leur rang malgré vous, et qui veulent bien vous faire la grâce de vous habiller à condition que vous les traiterez en souveraines : servantes orgueilleuses et imposantes à qui l'on n'ose rien ordonner;— nous parlerons encore moins de ces pauvres
filles du peuple nées fatalement petites-maî tresses, et qui sacrifient leur honnêteté à leurs instincts d'é.légance ; — nous ne parlerons pas des Parisiennes nées provinciales et des provinciales nées Parisienne» ; nous terminerons en disant qu'il y a des actrices nées gran • des dames, qui savent se faire une dig-nité de leur talent, qui savent dès le premier jour se placer sur un piédestal d'où elles ne descendent jamais; leurs manières calmes et simples S(mt remplies de grandeur et de distinction ; elles ne vitrent point à l'effet, mais elles ne sont ni embarrassées, ni flattées de l'effet qu'elles ont produit. Elles ne se sentent à leur aise qu'avec des gens supérieurs : c'est pourquoi leur loge d'actrice au théâtre est un salon de bonne compagnie.
Quant aux hommes, comme ils sont plus libres, ils peuvent écouter leur vocation ; cependant il est des professions perdues dans l'oubli des âges que l'on ne saurait embrasser, et qui se trahissent encore dans les caractères modernes. 11 y a par exemple des hommes nés moines, qui sont chauves à vingt-cinq ans, qui passent leurs jours à compulser de vieux livres, et qui transforment en cellule tout appartement de garçon.
Il y a encore des hommes nés troubadours, qui ont toute la grâce des anciens trouvères, qui sont dévoués au culte des femmes, qui se sacrifient pour elles, qui les chantent et qui les aiment, et dont le monde se moque précisément à c.iuse de cela, et puis aussi parce qu'ils nouent leur cravate un peu trop en écharpe.
Il y a des hommes nés chevaliers, qui rêvent les grandes entreprises, qui recherchent les nobles dangers, qui s'attaquent aux pouvoirs indignes. Cette canne élégamment sculptée qu'ils tiennent à la main est une ancienne lance.
Il y a enfin des hommes nés bouffons, non point
bouffons de théâtre, mais bouffons dans lacception historique du mot. Leur profession est d'amuser et de distraire ; leur droit est quelquefois d'avertir et d'éclairer. Ils aiment le clinquant et les grelots ; on leur pardonne ces enfantillages. On leur passe tout, parce qu'ils font rire, et qu'on ne les prend jamais au sérieux ; ce sont des nains qu'on laisse grandir, parce qu'ils sont des nains ; ce sont des fous à qui l'on accorde le privilège de dire des vérités sages et dures, parce qu'ils sont des fous ; dans leur malicieuse gaîté, ils jouent avec le sceptre, et vont se percher sur le dossier du trône, comme le fait un singe favori, car à ces familiers sans conséquence tout est permis : l'importunité, l'insolence et même le courage et l'esprit. C'étaient jadis les rois qui avaient des bouffons, aujourd'hui ce sont les peuples.
Mais ce qu'il y a 'surtout dans le monde, et nous avons plaisir à le répéter, ce sont des grands seigneurs nés grands seigneurs^ et des duchesses nées duchesses, et rien n'est plus consolant à voir et plus charmant à admirer, que ce bel accord d'une grande distinction personnelle et d'un haut rang, que l'harmonie de cette double dignité, noblesse de nature et noblesse de condition.