‹ La vie à la Bastille [microform]Chapitre 9 sur 11 · L.V VIE A LA BASTILLE · texte numérisé non relu

L.V VIE A LA BASTILLE

Peut-être que le ciel, lassé de ma souffrance A la fin voudra bien couronner ma constance, Et pour récompenser et mon zèle et ma foi, Il bénira mes vœux en m'approchant de toi. O le bienheureux jour, si le ciel nous l'accorde! Déjà nous avons vu l'éclat de la Concorde; Cette fille du ciel a fait briller son nom Et pour le célébrer rend la voix au canon. J'ai vu de Shrewsbury (i) la magnifique entrée Qui nous promet les jours de Salurne et de Rhé. J'entends partout crier : « Vivent Anne et Louis! ». D'un spectacle si beau mes yeux sont éblouis. Nos maîtres sont d'accord : la Discorde et la Haine Vont porter désormais le poids de notre chaîne. Pour plonger aux Enfers le démon des combats, Que Marlborough revienne et fasse encor deux pas.

Et Bellone à la Paix va céder la victoire. Alors, Atys, alors je pourrai t'enibrasser. Mon invincible amour, bien loin de s'effacer, Reprendra sous tes yeux une flamme nouvelle, Et, même après la mort, je te serai fidèle.

Celui qui remit ces vers à M. de Bellevaux, ce Brisefer, des environs de Castelnaudary, est un des bons enfants que j'aie connus à la Bastille. Sitôt qu'il fut mis dans le cachot, à peine la porte était-elle refermée, qu'il arracha la chaîne qui était cramponnée dans le milieu de ce lieu affreux. Cette chaîne était plus grosse que le bras et composée de quatre branches entrelacées, qui la faisaient plus souple, en étant plus forte. Il enleva le pavé d'une grosseur prodigieuse où elle était attachée, le brisa, et cela, en moins de temps qu'il ne fallait pour l'écrire, et de la chaîne il se mit à battre les murs, comme il aurait fait avec un fouet. Cependant, elle pesait plus de loo livres. Il fallait entendre ce carillon, dont les voûtes retentissaient d'une manière effrayante. Il accordait cette musique avec sa voix. Il chantait des chansons, toutes des plus réjouissantes, capables de faire rire Heraclite. Quand, à midi, le porte-

(1) Charles Talbot, comte, puis duc de Shrewsbury (1660-1718). En novembre 1712, Shrewsbury fut envoyé à Paris pour accélérer les négociations de la paix. Le roi le logea à l'hôtel de Soissons, mais il ne prit pas part au traité d'Utrecht.

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clefs ne lui apporta que du pain et de l'eau, nous entendîmes qu'il lui dit : « Ru, apporte-moi à manger, si tu ne veux pas que je te mange la première fois que tu rentreras ici. — Pourquoi, lui disait ce porte-clefs, avez-vous brisé la chaîne du cachot? — Parce qu'elle me déplaisait et qu'elle / m'empêchait de me promener librement dans mon Louvre. Ru, ton tyran peut me mettre où il voudra, cela dépend de lui, mais il faut qu'il me donne à manger, puisque le roi le veut et qu'il lui donne de l'argent pour cela. Il me faut de la soupe ou je ferai un vacarme diabolique. » Lorsqu'il entendit que Ru avait servi tous les prisonniers de la tour sans lui apporter à manger, il se mit à travailler ses portes et, en moins d'une demi-heure, il les rompit. Il en fit autant de la porte de la montée du cachot plus forte que les deux autrCvS. J'aurais souhaité de tout mon cœur qu'il vint briser la nôtre et j'aurais volontiers partagé avec lui mon dîner quelque exigu qu'il fût. Il se contenta de frapper à la porte de la cour et d'appeler le porte-clefs. « Ru, \ criait-il de toute sa force, apporte-moi de la soupe et viens V\ refermer les portes que Brisefer a ouvertes. Viens vite, te dis-je. Autrement j'ouvrirai celle-ci. > Ru vint enfm, mais au lieu de lui servir son dîner, il lui apporta toutes les chaînes dont j'ai fait la description. Elles étaient traînées par trois ou quatre soldats, plus de dix archers de la Passion escortant le serrurier de la Bastille qui devait les attacher. Le major et le capitaine des portes étaient à la tête d'une troupe d'autres satellites armés de nerfs de bœuf et de bâtons. A l'aspect de cette escorte effroyable, Brisefer, que les bourreaux n'appelaient que le Grivois, fit des éclats de rire, loin de s'épouvanter. Et sur ce que les satellites ^^ levèrent les bâtons et les nerfs de bœuf pour le frapper: « Major, dit-il, si tu souffres que l'on me frappe, tu es mort. Je t'étrangle de mes mains. Tu sais l'accord que j'ai fait avec M. du Juncas, que je ne frapperais personne tant que je ne serais pas frappé. — Pourquoi, répondit le major, ne demeurez-vous pas en paix? Pourquoi nous obligezvous à vous corriger? — C'est vous qui ne me laissez pas en paix. Laissez-moi seul dans une chambre ou en compa-

gnie de gens raisonnables et je ne dirai mot, mais tant que vous me plongerez dans des cachots et que vous m'y voudrez faire mourir de faim, je tâcherai de me soulager. Cela est fort naturel. » Pendant qu'il raisonnait, dix happechairs le tenaient de tous côtés pendant qu'un serrurier lui rivait les fers aux pieds, au cou et aux mains. Quand ils eurent achevé, il leur demanda audience et, devant tous les ouvriers et satellites de la Bastille, il leur parla ainsi, ce que j'entendis fort distinctement : « Si vous voulez que je sois raisonnable, traitez-moi comme un homme et non pas comme le tigre le plus féroce. Si j'ai mal fait au roi ou à l'Etat, qu'on me fasse mourir. J'y consens, si vous voulez me retenir prisonnier pour raison d'État, agissez envers moi comme on doit agir envers un prisonnier d'État. Est-ce l'intention du roi qu'on me charge de plus de chaînes que n'en pourrait porter un cheval? Otez-lcs moi de bonne grâce, sinon je vous déclare devant tous ceux qui m'écoutent, que je me serai bientôt dégagé de ces fers et, après, je m'en servirai pour renverser la tour où vous allez m'enfermer, et je ne plaindrai que les prisonniers qui seront ensevelis sous les ruines. »

H était cinq heures quand ils eurent terminé la cérémonie de lui attacher les fers, de raccommoder les portes et de l'enfermer dans son cachot. Avant six heures, chose étonnante mais très vraie, il s'était dégagé de tous ses fers et loin de rompre la porte comme il avait fait à midi, il se mit en devoir de la murer en dedans. Pour cet effet, il se servit de ses ferrailles pour démaçonner la tour. Il en tira des pierres que trois hommes avaient de la peine à remuer. La quantité qu'il en arracha, en moins de quatre heures, est chose incroyable. Il ébranla toute la tour, ce qui obligea tous les prisonniers à frapper aux portes pour avertir du péril où ils étaient. Je criai à la sentinelle que la tour allait être renversée. Comme ils ne pouvaient comprendre ce qui les empêchait de venir remédier au désordre, nous nous tournâmes vers Brisefer et le conjurâmes de faire cesser nos alarmes en cevssant son ouvrage. A la fin, il y consentit en nous priant de sortir le lendemain de la

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tour, car il voulait absolument la renverser et qu'il nous donnait tout le jour pour fléchir le gouverneur.

Dès le lendemain, au point du jour, les officier? vinrent nous visiter :• nos alarmes leur paraissaient ridicules. Mais quand ils furent au cachot, dont ils ne purent jamais ouvrir les portes (ils n'avaient garde; il y avait plus de dix charretées de pierre derrière) et qu'ils eussent regardé par les créneaux où ils montèrent par des échelles, ils en vinrent aux supplications qu'ils firent très humblement à Brisefer. Ru avait beau lui protester qu'on allait le mettre dans la plus belle chambre de la Bastille. Il ne voulait pas le croire. Il fallut que M. du Juncas vint lui-même lui protester sur sa foi qu'on lui donnerait toute satisfaction et que M. d'Argenson lui procurerait sa liberté s'il voulait servir le roi. Il se rendit sur sa parole. La question fut de démaçonner la porte. Il y travailla depuis environ huit heures du matin c|ue son traité fut fait avec le lieutenant du roi jusqu'à cinq heures après-midi. Si ce pauvre homme, qui n'avait mangé qu'un pain depuis deux jours, avait été pris de défaillance en travaillant avec tant d'activité, je crois certainement qu'ils l'auraient laissé mourir dans le cachot. Ru me fit descendre le même jour dans le cachot pourvoir le beau ménage que Brisefer y avait fait. Il avait creusé la tour en plusieurs endroits et le cachot était plein, presque jusqu'à la voûte, des pierres qu'il avait tirées. Six maçons y travaillèrent toute une semaine.

On mit Brisefer dans une belle chambre avec M. de Bellevaux, mais quand il s'agit de faire prendre parti au prince des Grivois comme ils l'appelaient, il ne voulut jamais, alléguant qu'il ne pouvait se résoudre à porter les armes contre les Hollandais auxquels il avait juré fidélité. On eut beau lui remontrer qu'étant né sujet du roi, sa naissance l'emportait sur tous les serments, il répondit constamment qu'il aimait mieux mourir que de fausser sa foi. On crut que c'était M. de Bellevaux qui lui inspirait une si généreuse fermeté. On maltraita celui-ci et,enfm,on le mit au cachot. Brisefer voulut obliger les officiers à lui rendre son compagnon. Il murmura et fit du bruit. On

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n'eut garde pour le coup de le remettre au cachot. On le mit dans un petit pourpoint de pierre : c'est ainsi qu'ils appelaient un petit cachot haut et large de six à sept pieds. Pour l'empêcher de démolir ce charmant domicile et d'en jeter les débris dans la cour dite du puits, ils lui mirent des menottes si fortes que le serrurier protesta qu'il était impossible de les rompre. Elles étaient battues à froid et Ru nous affirma que le seul cadenas avait coûté cinquante livres. J'entendis distinctement le major qui lui disait: « Grivois, si vous rompez cette paire de manchettes, je vous donne un merle blanc. » La porte de la cellule fermée, le major et le serrurier n'étaient pas dehors de l'escalier que Brise fer avait brisé les menottes et le cadenas et se prit à frapper à la porte avec ce bijou en criant : Major du diable, apporte-moi un merle blanc, voilà tes ferrailles. » On fut contraint pour faire la paix avec lui de le remettre avec M. de Bellevaux qu'on retira du cachot à cet effet. Molain était officier subalterne dans le régiment de Walef, dragons anglais au service de la Hollande. J'ai vu ici des officiers de ce régiment, qui m'ont parlé de ce Molain en de très bons termes et se louaient fort de sa bravoure. C'est un homme de moyenne taille. Nos tyrans le voulaient faire passer pour sorcier, mais tout son sortilège consistait dans ses bras, ses jambes et ses pieds qu'il "a extraordinairement gros.

Lorsque je fus arrivé à La Haye, je présentai une requête aux Etats Généraux pour les supplier de vouloir réclamer, suivant le traité de paix avec la France, tous ceux qui étaient retenus à la Bastille pour avoir suivi leur parti. J'ai mis tout en usage pour procurer la liberté à ce brave esclave, mais comme je n'ai pu en apprendre des nouvelles, je crains bien que cet Alcide n'ait péri dans le feu de Venfer du cruel Pluton Bernaville. Au moment où je fis mon épître à Atys, le 22 juin lyiS, onze jours exactement après l'entrée magnifique de milord duc de Shrewsbury, que je pus voir de la tour, je n'aurais plus dû être à la Bastille. Ma lettre de cachet pour ma délivrance y était arrivée dès le 16 juin. Mais le tyran Bernaville, pour

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achever de me traiter avec la même barbarie qu'il avait commencé, ne me fit sortir que le 4 du mois suivant pour être banni hors de France sans la moindre formalité et de la pleine autorité de M. d'Argenson, qui nous bannissait par centaines. Ce qui est d'une injustice inouïe, car le commandant de la Bastille n'a plus le droit de retenir son prisonnier, un seul nxoment après la réception de sa lettre de cachet. Je fus donc envoyé avec le R. P. Florent de Brandebourg, capucin, le frère Fidèle, autre capucin, son collègue (i), prisonnier depuis onze ans à la Bastille, M. DÎodati, de Genève (2), et le fameux Gringalet, à Lille en Flandre, dans un carrosse escorté par le nommé Alexandre Chantepie, exempt du guet, un des plus insignes fripons de sa terrible profession, un autre exempt et quatre de leurs satrapes qui nous gardaient à vue comme de grands criminels. Quoique ce brave Chantepie ait eu l'insolence de prendre la qualité d'écuyer dans la lettre de cachet, j'ai appris depuis quUl a été condamné à Paris à être pendu pour ses exactions et qu'il n'a évité la potence que par la fuite. A Lille, ils nous signifièrent à tous notre X bannissement et nous laissèrent aller à la garde de Dieu, bien plus favorable que la leur et que je bénis du fond du cœur de m' avoir délivré des serres de nos cruels vautours.

(1) Jean Morel, dit lo frère Fidèle, capucin, aviiit été imanéré à 1;. Haslillc pour débauche et espionnage le 24 octobre ITO^k 11 en sortit en effet sur un ordre de Pont<harlrain signé du U juin 1713.

(2) Jean-Louis Diodati, marchand de Genève. Entré à la Haslillc le 10 décembre 1706 pour avoir tenu dans une auberge d'Amsterdam des propos contre le roi à propos de l'abolition de l'Edit de Nantes.

/ Diûdoti n'était accusé que sur l'unique témoignage de Lassus des fron- \ taines, capitaine des dragons arrêté, d'ailleurs, à propos de sa denon- •^ ciation. Diodati sortit de la Bastille sur un ordre de Pontchartram signé le 9 juin 1713.

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