CHAPITRE PREMIER
X^A j^AMILLE
OUS aurions pu nous dispenser, peut-être, de dire ce qu'est la famille, nous occupant directement de ce que la jeune fille sortie du pensionnat doit être dans sa famille.
Et cependant, n'est-il pas bon, n'est-il pas même nécessaire de faire apprécier à cette jeune fille, la grandeur et la sainteté de cette réunion intime
dans laquelle elle vient reprendre la place qu'elle avait momentanément quittée et qui, sans elle, manquait d'un de ses éléments les plus doux?
Ne doit-elle pas, plus tard, elle-même, avoir une famille à elle, une famille qu'elle aura à soigner, à garder, à embellir, et ne faut-il pas qu'elle connaisse d'une manière générale au moins, ce qiiest la famille — les joies quelle donne — les souvenirs quelle laisse — les sacrifices quelle exige ?
Ce qu'est la Famille
La jeune fille ne se rend pas compte de ce qu'est sa famille. Elle l'aime, elle sait, ou plutôt, elle sent qu'il y a entre son cœur et le cœur de son père, le cœur de sa mère, le cœur de tous ceux qu'elle appelle les siens et même, entre eux tous et les murs qui les abritent et les cachent aux regards étrangers, ce quelque chose qu'il y a entre les branches d'un arbre, la tige de cet arbre et le sol qui les porte. Elle sent qu'il y a des liens qu'on ne brise pas sans altérer, diminuer et quelquefois détruire la vie.
Mais en ne voyant sa famille et en ne la comprenant que par le cœur, la jeune fille ne peut en comprendre ni la sainteté, ni la grandeur.
1. Pense-t-elle que Dieu a créé \â famille dans son amour, pour nous donner un avant-goût du ciel — de ce ciel que TEglise appelle la famille des éhiSy comme si elle ne trouvait pas d'image plus douce que la famille de la terre pour nous donner une idée du bonheur de là-haut?
Ce bonheur de là-haut, il n'est jamais dans sa plénitude sur la terre, mais dans les murs bénis de la famille chrétienne, il rayonne d'un des principaux éléments qui le composent : VUnion.
Union des cœurs qui tous sentent le besoin de s'aimer, de se le dire, de se le prouver.
Union des âmes qui toutes vivent paisibles sous le joug bien aimé de la loi de Dieu.
Union des intelligences et des forces qui toutes cherchent à alléger les peines mutuelles, chacun des membres voulant pour lui la charge la plus pesante.
2. Pense-t-elle que la famille est un sanctuaire, c'est-à-dire une demeure dans laquelle Dieu se plaît à rester et qu'il remplit de sa miséricordieuse bonté?
C'est bien un sanctuaire, cette maison où rien ne s'est fait et ne se fait encore sans une intervention matérielle de Dieu.
Voyez :
Le prêtre, au nom de Dieu, consacre le mariage, principe de la famille,
Il bénit le berceau qui en est l'espérance,
Il orne les murs qui l'enserrent, de l'image aimée de la sainte Vierge Marie, et veut, à la place d'honneur, cette autre image, la plus belle de toutes : Jésus Crucifié dont les bras étendus semblent protéger ce sanctuaire et répandre sur lui d'abondantes bénédictions.
Il demande, toujours au nom de Dieu dont il est le ministre, que, de cette maison, chaque matin et chaque soir, montent à Dieu des prières d'adoration, d'actions de grâces, de demande.
Après le sanctuaire où réside réellement Notre- Seigneur Jésus-Christ et où se célèbre la sainte messe, il n'est rien sur la terre de plus saint et de plus respectable que la maison où vit une famille chrétienne.
Joies que donne la famille et souvenirs qu'elle laisse
La famille est la source :
Des joies les plus douces — des plaisirs les plus aimés, les plus purs, les plus attrayants, les plus saints.
Des vertus les plus élevées, les plus communicatives, les plus tenaces. — Saintes habitudes du
foyer chrétien, tellement enracinées dans Tâme que rien, même l'inconduite qui dégrade, ne parvient complètement à faire oublier.
Des dévoilements les plus héroïques.
Des sacrifices les plus grands, les plus généreux, les plus beaux et les moins appréciés par ceux qui les font, tant ils semblent naturels.
Des consolations les plus abondantes, les plus foftifiantes, les plus divines.
Des liens les plus faibles en apparence, mais en réalité, les plus forts qui enlacent l'être tout entier : l'âme, le cœur, l'esprit, les sens, et qui restent toujours, malgré les efforts inouïs que fait l'enfer pour les briser.
Il avait bien compris ce que la famille a de beau, de bon, d'attachant — et ce qu'il y a de triste et de douloureusement déchirant à la quitter, — ce poète breton, Brizeux, qui disait :
Oh ! ne le quittez pas, c'est moi qui vous le dis, Le devant de la porte où vous jouiez jadis, U Eglise, où tout enfant, et d'une voix légère Vous chantiez à la messe auprès de votre mère. Et la petite école où traînant chaque pas, Vous alliez, le matin. — Oh ! ne la quittez pas ! Car une fois perdu parmi ces capitales, Ces immenses Paris, aux tourmentes fatales.
Repos, fraîche gaîté, tout, s'y vient engloutir. Et vous les maudissez sans en pouvoir sortir... Croyez qu'il sera doux de voir, un jour, peut-être. Vos fils étudier sous votre bon vieux maître. Dans l'Eglise, avec vous, chanter au même banc Et jouer à la porte où vous jouiez enfant... Oh ! ne quittez jamais le seuil de votre porte ! Restez dans la maison où votre mère est morte !... La famille ! c'est là que les vertus grandissent. C'est le soleil d'amour auquel les cœurs mûrissent; Société sacrée où la mère est le roi.
Elle enseigne comment obéir sans effroi. Demander sans rougeur, servir sans esclavage. Car son code pour nous est un apprentissage. C'est le Code du cœur en deux mots résumé : Savoir aimer soi-même et savoir être aimé.
Encore un mot, c'est si doux de parler de la maison paternelle.
Vous souvient-il de cette belle page de Lamartine : Milly ou la terre natale ?
Il y a deux vers que vous avez redits, le cœur ému, la veille de votre départ, en parcourant pour la dernière fois, les murs aimés de votre pensionnat, vous en souvient-il ?
Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?
Ilyaencoreun versa recueillirdanscette harmonie.
Le poète énumère toutes les merveilles parmi lesquelles il a promené sa vie un peu aventureuse, et, après une splendide description, il s'écrie :
Mon cœur rCètaii pas là I
Puis il ajoute :
Mais il est sur la terre une montagne aride
Qui ne porte en ses flancs ni bois, ni flot limpide...
Et quand il a exagéré comme à plaisir, la sécheresse, la pauvreté, l'aspect prosaïque de son pays natal, il termine en disant :
Et c'est là qu'est mon cœur !
Jamais, dit E. de xMargerie,je n'ai pu lire d'un œil sec ces deux belles pages. Que c'est bon l'âme humaine prise sur le faiti
Moi aussi, ajoute-t-il, je pourrais, dans mon humble prose, raconter mes courses à travers de belles cités... Et, de tout ce qui était si enchanteur, je pourrais dire :
Et mon cœur n'est pas là !
xMais, vous, enfants, en entrant dans la maison de votre père, de votre mère, de vos frères, sous ce toit où vous êtes nées, vous pourrez dire en toute vérité : Et c'est là qu'est mon cœur !
Ne vous serait-il pas bon de relire en entier cette page de Lamartine, la maison paternelle, et de retrouver, dans votre cœur, les sentiments qui remplissaient son cœur et qu'il sait si bien exprimer?
Là, mon cœur en tout lieu se retrouve lui-même : Tout s'y souvient de moi, tout m'y connaît, tout m'aime. Mon œil trouve un ami dans tout cet horizon, Chaque arbre a son histoire, et chaque pierre un nom. Voilà le banc rustique où s'asseyait mon père : La salle où résonnait sa voix mâle et sévère, Quand les pasteurs, assis sur les socs renversés, Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés,; Ou qu'encor palpitant des scènes de sa gloire, De l'échafaud des rois il nous disait l'histoire. Et plein du grand combat qu'il avait combattu En racontant sa vie enseignait la vertu.
Voilà la place vide où ma mère, à toute heure, Au plus léger soupir sortait de sa demeure, Et, nous faisant porter ou la laine ou le pain, Vêtissait l'indigence ou nourrissait la faim.
Voilà le toit de chaume où sa main attentive Versait sur la blessure ou le miel ou l'olive. Ouvrait près du chevet des vieillards expirants. Ce livre où l'espérance est permise aux mourants; Recueillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée, Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée,
Et tenant par la main les plus jeunes de nous, A la veuve, à l'enfant, qui tombaient à genoux. Disait, en essuyant les pleurs de leurs paupières : Je vous donne un peu d'or, rende\-leur vos prières.
Voilà le seuil, à l'ombre, où son pied nous berçait. La branche du figuier que sa main abaissait. Voici l'étroit sentier où quand l'airain sonore Dans le temple lointain vibrait avec l'aurore, Nous montions sur sa trace à l'autel du Seigneur Offrir deux purs encens : Innocence el Bonheur !
La vie a dispersé, comme l'épi sur l'aire. Loin du champ paternel, les enfants et la mère. Et le foyer chéri ressemble aux nids déserts D'OÙ l'hirondelle a fui pendant de longs hivers.