Ecrire son journal a son utilité
S'il est écrit comme écrivait le sien M'"'' de Lamartine : « Elle n'écrivait jamais pour écrire, encore moins pour être admirée ; elle écrivait pour elle-même et pour retrouver dans un registre de sa conscience et de sa vie intérieure, un miroir moral d'elle-même où elle re or ardait souvent pour s'améliorer. »
« Voici pour moi l'idéal du journal, écrit une jeune fille : Peu de faits ; des pensées sérieuses ; des
réflexions motivées d'après les grands principes d'honnêteté, de franchise, de vertu évangélique, sur ce qu'on voit, qu'on entend, qu'on éprouve. Je lui donne même un rôle plus haut : Il doit aider à réformer le caractère — à'nourrir la piété — exciter les beaux et nobles sentiments en donnant les moyens de se suivre journellement.
Le plan de mon journal est celui-ci :
Ai-je rempli tous mes devoirs? Qui m'en a empêchée? Est-ce la fantaisie.' Est-ce la paresser Est-ce l'attrait du plaisir ?
Ai-je été bonne, dévouée, aimable? Ai-je fait un peu de bien r
Ai-je été maîtresse de moi? de mon imagination? ...
Ai-je supporté, sans les montrer, un froissement et une peine intérieure .-'
Le Pourquoi et le Comment de mes réponses.
Avec qui ai-je eu des rapports ?
Personnes que j'ai vues,
Livres que j'ai lus,
Joies, déceptions, peines que j'ai senties. »
Au moment où Lamartine quittait le collège, s'en allant, emporté par ses vagues désirs, un peu çà et là comme l'hirondelle, sa mère lui dit :
« Fais comme moi, donne une heure à l'enregistrement de tes impressions. Il est doux de fixer les joies qui nous échappent ou les larmes qui tombent
de nos yeux pour les retrouver quelques années après et pour se dire : Voilà donc de quoi j'ai été heureux, voilà donc de quoi j'ai pleuré. »
Une vieille tante écrivait à sa nièce :
Une femme ne peut guère se passer de confident, je le reconnais ; prends-en un qui soit discret, et pour être certaine qu'il ne te trahira pas, choisis-le, muet et inanimé.
Emploie tes heures de désœuvrement à correspondre avec toi-même. Dans les moments d'affliction, tu éprouveras un soulagement immédiat, et tes plaisirs se doubleront au récit que tu en feras.
D'ailleurs, tu contracteras ainsi l'habitude d'écrire ; ce n'est pas qu'elle me paraisse à rechercher pour une femme, mais elle implique Vhahitiide de penser qui n'est pas à dédaigner ; elle la modère, elle la règle.
Tu t'accoutumeras à te recueillir^ à descendre en toi-même., à exercer ton esprit. '^
Peut-être parleras-tu moins', ce sera autant de gagné pour la réflexion.
N'attache pas d'autre importance à cette occupation quotidienne que celle d'un délassement^ tu tomberais dans un excès grave, je veux dire : la concentration exclusive de toi. »
« Il y a des jours, écrit encore une jeune fille, où après avoir surveillé le ménage et rangé sa chambre,
— M4 — on ne trouve de goût ni à coudre, ni à faire de la tapisserie, ni à relire des livres qu'on connaît déjà par cœur....
Que faire alors r Regarder tomber la pluie, s'il pleut, ou briller le soleil, s'il fait beau temps r C'est une occupation qui devient vite monotone et dans laquelle mon activité ne trouve pas son compte.
Alors, mon journal me donne l'illusion d'une amie à qui je confie mes secrets — à qui je raconte les petits incidents de ma vie — que j'amuse en croquant pour elle, les personnages singuliers que j'ai rencontrés sur ma route.
Elle est d'un caractère charmant, cette amie à qui j'écris : gaie, lorsque je le suis, triste quand j'ai du gris dans l'âme. Elle me laisse parier en s'intéressant à tout ce que je dis, sans jamais m'interrompre.
Avec cela, je me donne l'illusion de créer un peu de littérature, et il m'arrive parfois, quand je me relis, de trouver une page qui me fait plaisir et de me dire avec un peu ou même beaucoup de vanité : Tiens! voilà qui est assez bien et qui ne ferait pas mal dans un livre. »
Voyez comme modèle, le journal à^Engénie de Guérin — celui de Marie Edmée — celui de Rosa i^(?rM^^/' publié par sa mère — un gracieux volume Au jour le jour, dont M^'^ Mermillod disait : Ces pages révèlent les deux plus grandes forces qui sont
ici-bas : la foi et le cœur d'une mère. Voyez encore les Confidences de Marguerite.
Champ de la Fantaisie
Nous ajoutons cette dernière indication qui répond à un besoin impérieux poussant la jeune fille à lire, à lire beaucoup — à lire tout ce qui tombe sous ses mains — à lire surtout ce qui s'étale sous un titre qui exalte son imagination.
Cette tendance aux lectures de fantaisie est surexcitée par la manière dont se font les études littéraires et qu'il est difficile de modifier. •
A quoi tendent, 'dans nos écoles, les cours de littérature qui doivent compléter toute éducation de jeunes filles, si ce n'est à leur donner un vif désir de connaître tous les ouvrages dramatiques et romanesques qui composent une partie de la richesse intellectuelle de la France, dont on leur cite les noms, et dont on lit, en les faisant admirer, quelques fragments ?
Comment est-il possible, sans une forte direction, d'empêcher une jeune fille de continuer ce qu'elle appelle ses études, en lisant les livres d'un auteur dont les pages qu'elle connaît l'ont vivement impressionnée ?
Ces pages, au pensionnat, on les choisissait avec un tact, une délicatesse, une prudence qui les rendaient inoffensives; à cette heure qui choisira pour vous ?
Ces livres, ces journaux, ces revues, ces albums, ces œuvres d'art se présentent à vous avec leurs miroitantes enjolivures, leurs dessins si pittoresques, et tous, avec une voix qui parle aux yeux, doucereuse et pleine de charme, vous demandent de les accueillir comme des amis.
Et vous, tenues en garde jusqu'à cette heure, vous, sevrées avec tant de précautions de ce que vous appeliez — le disant sans le connaître — le fruit défendu, comment les repousserez-vous, quand il vous sera si faciîe de les avoir, de vous isoler avec eux, et de tromper vos parents r
O enfants, enfants I prenez garde !
Ne lisez jamais — sans demander conseil — un de ces livres qui ont des titres attrayants, livres dont tout le monde parle, que tout le monde a lus, livres d'un auteur en renom.
Ce conseil, demandez-le à votre mère sans doute, mais surtout au prêtre qui a soin de votre âme.
I. Nous ne voulons pas directement parler des mauvais livres, l'appât le plus attrayant et le plus dangereux que le démon a inventé pour attirer doucement les âmes, les fasciner, les enivrer, les tenir
— M7 — esclaves, puis leur faire subir les tortures les plus effroyables et les plus dégradantes.
O pauvre fille d'Eve! O pauvre jeune esprit! Hélas! Si ta main chaste ouvrait un livre infâme, Tu sentirais soudain Dieu mourir dans ton âme, Ce soir, tu pencherais ton front triste et boudeur.... Et demain, tu rirais de la sainte pudeur ! Ton lit, troublé, la nuit, de visions étranges, Ferait fuir le sommeil, le plus craintif des anges ! Tu ne dormirais plus ! Tu ne chanterais plus ! Et ton esprit, tombé dans l'océan des rêves. Irait, déraciné comme l'herbe des grèves. Du plaisir à l'opprobre et du flux au reflux !
Victor Hugo.
Les mauvais livres ont beau se voiler sous des apparences de candeur et de mérite, ils font éprouver, pendant un certain temps, aux âmes bonnes et délicates comme les vôtres, la sensation d'effroi que fait éprouver à l'agneau la vue, même dans le lointain, d'une bête fauve.
Enfants, ne dédaignez pas cette crainte instinctive de votre âme ignorante du mal ; c'est la voix de votre ange gardien qui vous dit : Prends garde !
Le cœur d'un homme vierge est un vase profond; Lorsque la première eau qu'on y verse est impure : La mer y passerait sans laver la souillure. Car l'abîme est immense et la tache est au fond.
Nous voulons vous mettre en garde contre ces livres qui, sous une forme souvent littéraire, montrent la vie tout autre quelle est.
2. Ces livres dégoûtent petit à petit de cette vie de famille, douce et paisible, qui nous avait suffi jusquelà, et exaltent, pour un idéal qui rayonne, tout ce que peut rêver une enfant sans expérience et qui jamais, jamais ne se réalisera.
Ces livres faussent le jugement; ils appellent bien ce qui plaît, ce qui charme, ce qui procure quelque sensation agréable — ils appellent vertu les efforts et les sacrifices qu'on fait pour atteindre ce qui plaît, pour posséder ce qu'on désire, — pour éloigner tout obstacle qui s'oppose à ce qu'on veut.
Ces livres appellent esclavage les lois de Dieu, les habitudes pieuses de la famille — injustes les reproches qui nous sont faits par ceux qui ont droit sur nous; ils nous isolent de la famille et nous font abandonner peu à peu nos pratiques de piété.
Ces livres nous persuadent que nous sommes des victimes, parce que nous sommes surveillés dans nos amitiés, dans nos sorties, dans nos lectures... et ils aigrissent notre caractère, nous portent à nous cacher et à avoir des secrets pour notre mère
Ces paroles vous semblent exagérées ; elles ne le sont pas. Les livres romanesques ne vous apprendront
— H9 — pas directement le mal peut-être, mais ils vous disposeront à le connaître.
A l'âge où vous êtes, il n'est pas de livres dont la lecture soit indifférente, et lorsqu'il est donné à un observateur d'étudier un esprit novice, dans ses premières expansions de paroles, d'écrits, d'actions, il peut toujours dire : Tel genre de livre a passé par là.
Un auteur qui n'est pas suspect, George Sand, a dit : «J'avais dix-sept ans quand je lus un roman de Madame de Genlis ; il m'impressionna vivement, et il a produit son effet sur toute ma vie. »
3. Une feuille parisienne dépeint ainsi les romans modernes : « Ce sont, en cinq cents chapitres, les malheurs d'une riche héritière qui aime un pauvre diable dont elle est séparée par les préjugés ou la volonté de ses parents, mais qu'elle parvient toujours à épouser ; ou bien les tribulations d'une pauvresse qui nourrit une passion folle pour un industriel millionnaire, qui finit par la remarquer et naturellement en faire sa femme. » A ces données classiques, l'invention en a ajouté une autre : c'est la lutte d'une âme sans foi religieuse contre les écœurements dont elle est témoin et les déceptions qui l'accablent, lutte qui aboutit à la désespérance et finit par un lâche suicide. Tel est le fond de la presque totalité
des romans. Mais ce thème ne se déroule pas sans amener les éclats les plus violents de la passion, des situations risquées, la révélation des instincts les plus pervers, des scènes d'un réalisme révoltant.
Trois choses surtout rendent la lecture du roman attachante :
la satisfaction d'une curiosité malsaine : on y va chercher volontiers la connaissance du monde, et principalement la connaissance de ce petit monde qui s'appelle le cœur humain ;
r imagination, celle de nos facultés pour laquelle nous avons tant de complaisance et dont nous avons grande peine à contrarier les caprices, s'y repait à loisir ;
la sensibilité enfin y éprouve des émotions factices qui flattent notre amour-propre et nous persuadent que nous sommes compatissants et bons.
iMais ni l'intelligence, ni la raison ne trouvent leur compte dans ces œuvres hâtivement composées, qui, examinées avec un peu d'attention, choquent par l'invraisemblance des caractères, le heurté des situations, l'impossibilité de certaines rencontres, l'exagération des sentiments, l'absence de naturel dans les conclusions. Je ne parle pas de ce qu'il y a de mauvais goût dans cette littérature surchauiïée, ni des accrocs à la vérité historique, à la théologie, à la simple morale, lorsqu'elles sont en cause. Mais
la volontt' du moins peut-elle demander à ces productions un aliment sain et fortifiant ?
On entend parfois des personnes déclarer avec une tranquille sérénité que la lecture des romans ne leur fait aucun mal. Elles ont sans doute de la délicatesse morale et de la pudeur un idéal qui n'est pas le nôtre, à moins qu'elles ne s'entretiennent, pour ne pas sacrifier ce qui les amuse, dans de déplorables illusions.
L'expérience tient un autre langage. Cherchez un homme faisant sa pâture des romans, qui ne soit pas de mœurs libres, vous ne le rencontrerez qu'à l'état de rarissime exception. Et encore cet imprudent devra-t-il le plus souvent la plus vive reconnaissance à une mère, à une sœur, à une tante dont les prières l'ont rendu réfractaire au poison.
Quant à la jeune fille ou à la femme liseuses des romans, vous la reconnaîtrez facilement à ces traits : elle est légère, coquette ; la solitude du foyer domestique lui pèse : elle est ennemie de tout ce qui gêne, impatiente, incapable de rien supporter; sa préoccupation constante est d'attirer les regards et d'obtenir des sourires. Heureuse encore si elle ne tombe pas dans de plus graves désordres.
L'effet inévitable du rom.an est de dégoûter de l'austérité du devoir.
Que de fois aussi il devient une école de vices. C'est là que les lovelaces de bas étage apprennent
l'art des fadaises galantes qui leur permettra d'éblouir et de séduire une pauvre ingénue; là aussi que les Agnès, encore innocentes, voient s'ouvrir devant elles le chemin qui les conduira à la fois à la fortune et au déshonneur.
Si les parents comprenaient bien leurs obligations, ils veilleraient avec le plus grand soin à ne jamais laisser le roman et surtout le roman-feuilleton arriver aux mains de leurs enfants.
Tous les catholiques devraient, de leur côté, pour assainir notre pays, s'enrôler dans une généreuse croisade contre cette littérature perverse et s'inspirer de l'exemple de Windthorst, l'illustre chef du centre catholique allemand, qui s'écriait : « Q.ui achète les mauvais livres r Les honnêtes gens. » Et il demandait un nouveau commandement de l'Eglise :
Mauvaises feuilles ne liras, Ni mauvais livre également.
(Semaine d'Aire).
v. indicatios des livres formant la bibliotheque d'une jeune fille
I. Les livres qui forment la bibliothèque d'une jeune fille doivent, dans les premières années, être peu nombreux.
Une vingtaine de livres de pirtc et de doctrine,
A peu près autant de livres dliisloire et de littérature C'est bien assez.
Qu'elle prenne garde à l'ambition ou peut-être à la vanité d'avoir beaucoup de livres et de se complaire devant l'étalage de belles reliures.
Petit à petit, le nombre des volumes augmentera :
par les cadeaux du jour de l'an et de l'anniversaire d'une fête,
par les surprises qu'une mère aimante et qu'un père sérieux feront à leur fille qu'ils voudront récompenser de son dévouement,
par l'emploi des économies de la jeune fille elle-
- même, comprenant à mesure que grandit son bon sens^
qu'un bon et beau livre est préférable à une parure.
Un père et une mère sérieusement dévoués comprennent, eux, le bonheur qu'apporte à la vie une intelligence éclairée, élevée, formée; et savent ajouter à ce qui plairait seulement à la petite vanité de leur fille, ce qui est de nature à fortifier sa raison, à développer ses connaissances et à former son caractère.
Ils comprennent que le travail intellectuel :
élève rame par les connaissances qu'il lui procure, lui donne un fond d'idées religieuses qui la soutient dans ses peines, l'anime dans ses luttes, la porte au bien avec énergie ;
rend Vâme capable d'un dévouement plus constant et donne à l'esprit plus d'à-propos, plus de vue, plus de calme et de sérénité dans les affaires;
préserve Vâme contre l'influence des idées mauvaises qui l'assaillent malgré elle, et des exemples qu'elle voit autour d'elle.
Ils comprennent qu'une jeuneâmequi nes'applique pas au travail intellectuel peut résister quelque temps au courant de la légèreté, de la futilité, de la dissipation qui composent l'atmosphère du monde, mais qu'elle finit insensiblement par se laisser entraîner.
Voilà pourquoi ils s'appliquent à lui donner l'amour de l'étude; et lui procurent, pour l'encourager et pour l'exciter, de beaux et de bons livres.
I . Nos indications assez nombreuses ne renferment qu'un petit nombre de livres pouvant former la base d'une bibliothèque de jeune fille studieuse. — A vos parents de faire le choix.
Voici le titre de deux ouvrages utiles pour guider dans ce choix, pour modifier ou compléter une bibliothèque.
La lecture et le choix des livres par l'abbé Vergniolles.
Excellent recueil très méthodique dans l'indication des ouvrages — très judicieux surtout dans les
appréciations qu'il donne. Votre livre, écrivait à l'auteur un Supérieur de maison d'éducation, « est un guide sûr et éclairé pour celui qui désire s'instruire sans s'exposer, et cultiver son intelligence sans compromettre ni sa foi ni son cœur. »
Plan d'études et de lectures par le P. Boylesve.