‹ La vie au desertChapitre 125 sur 175 · L'AMOUREUX D'UNE VOIX · texte numérisé non relu

L'AMOUREUX D'UNE VOIX

Gamba, à cette invitation à un gala du grand monde, fit une grimace piteuse. Pour Olympia, après un moment de silence :

— Mon cher frère, laisse-nous un moment seuls, lord Drummond et moi, dit’elle.

Le bohémien en frac ne se le fit pas dire deux fois, sa= lua tôt et s’esquiva vite, sans pouvoir ou vouloir se douter du duel sans témoins qui allait suivre.

Olympia reprit froidement :

— Est-ce qu'il y aura du monde à votre souper, milord?

— Quelques amis, répondit lord Drummond.

— J'irai, dit Olympia.

— Merci, diva carissima.

— Oh! ne me remerciez pas si vite, reprit-elle, Co n'est pas pour vous que j'accepte, c'est pour moi. Je m'ennuie de ne chanter que pour mon piano. On me priera sans doute de dire quelques airs, et je pourrai remuer des cœurs au souffle du mien.

Lord Drummond prit subitement une expression d’embarras et de souffrance.

— Pardon, Olympia, mais c'est que précisément je comptais vous supplier de ne pas chanter à ce souper,

— Ah! encore? fit-elle.

— Vous savez la douleur que vous mélez à ma joie quand je ne suis pas seul à vous entendre?

— Soit! dit Olympia, je ne chanterai pas; je n’irai pas souper.

Lord Drummond, qui avait eu un éclair de joie à la première partie de la phrase, se récria à la seconde.

— J'ai promis que vous viendriez, dit-il.

— Eh bien! vous direz que j'ai refusé de tenir votre promesse.

— Mais quelle mine ferai-je devant des convives qui ne viennent que pour vous?

— Vous ferez la mine qu'il vous plaira.

Lord Drummond insista encore.

— Si je vous demande cela comme un service?

— Choisissez, dit-elle. Ou je n'irai pas, ou je chanterai,

Il n’insista plus, et tous deux restèrent un moment en silence, lui gôné, elle déterminée,

Ce fut lui qui reprit la parole,

— La manière dont vous avez accueilli ma premièro supplique, dit-il, est médiocrement encourageante, et ce pendant j'aurais, yous vous en doutez bien, à vous en adresser une deuxième.

— Laquelle? dit-elle gravement,

— Vous venez de dire que vous vous ennuyez de ne chanter que pour votre piano. Vous savez bien pourtant qu'il y à au monde un être dont vous faites l'ivresse et l'extase en daignant chanter pour lui,

— Vous?

SS

— Puisque c’est votre bonheur de chanter, et que c’est le mien de vous eniendre, pourquoi ne profitons-nous pas de cet instant où nous sommes ensemble?

— Je ne suis pas en voix aujourd’hui, répliqua-t-elle.

— Parce que nous sommes seuls?

— Justement, Tenez, milord, il faut que je vous parle avec franchise, puisque l'occasion s’en présente. Je vous préviens que je suis résolue à ne plus subir cette intolérable domination à laquelle vous m’avez réduite, je ne sais comment. Dieu ne m’a pas donné une voix pour que je me taise, et la puissance d’émouyoir la foule pour que je m’éloigne de la foule, Il ne me convient plus d’être inspirée à huis-clos. Quand vous voudrez m’entendre, vous inviterez du monde. Je chanterai en public, ou je ne chanterai pas. Je suis bien aise de pouvoir vous refuser la seule chose à quoi vous teniez, à vous qui me refusez la seule chose à quoi je tienne.

— Qu'est-ce que je vous refuse, Olympia?

— Si vous vous borniez à me refuser de me laisser chanter devant vos amis ou à me défendre de paraître sur un théâtre, je ne suis pas, Dieu merci! sous votre tutelle, et je me serais engagée sans votre signature. Mais croyezvous que je ne devine pas que c’est vous qui avez sournoisement empêché les Italiens de me prendre? Me croyezvous assez naïve pour supposer qu'un théâtre repousse une cantatrice comme moi, qui s'offre pour rien? Combien cela vous a-t-il coûté? On a dû vous prendre bien cher, hein? Au moins, donnez cette satisfaction à mon amourpropre, d’ayouer que vous avez plus dépensé pour m’empêcher de chanter que vous n’auriez fait pour en faire chanter une autre,

Lord Drummond eut aux lèvres un sourire imperceptible,

— Vous l’avouez, continua Olympia. Alors, que suis-je venue faire à Paris? Donner des concerts, ce n’est plus le théâtre, le drame, la passion, l’art, la vie! Même au bal costumé de madame la duchesse de Berry, où vous avez eu la prodigieuse complaisance de me laisser paraître masquée, j'ai senti que ce n’était pas le théâtre, Donc, je vous le répète, il faut que vous en preniez votre parti, il ne me plaît plus de me soumettre à vos fantaisies, Vous êtes noble etriche, vous avez des caprices, il entre dans vos goûts d'avoir une chanteuse à vous, qui ne soit qu'à vous, qui n’ait des notes que pour vous. Si c'était de l'amour, je vous comprendrais. Mais vous ne m'aimez pas, Dieu merci! vous ne m'avez jamais fait de déclaration; et si vous m'en aviez fait, vous ne seriez pas chez moi, La femme, et c'est ce qui m'a plu d'abord en vous, n'existe pas pour vous; vous ne Connaissez qué la chanteuse. Vous n'êtes pas jaloux de ma figure, de ma personne, de moi;

vous me tourmentez souvent pour me faire diner aveo vos amis, à condition que je ne chanterai pas. On raconte des histoires de millionnaires qui ont eu l'immense égoisme de louer un soir toutes les places d'une salle de spectacle, et d'avoir la représentation pour eux seuls. Vous, votre égoisme va plus loin; ce n'est pas une représentation que vous voulez, il vous faut toutes les représentations, Vous me confisquez. Mais, pour cela, vous avez besoin de mon consentement, et je vous le retire,

Lord Drummond palit.

— Non, certes, poursuivit-elle, je ne veux plus être la très-humble servante de vos excentricités. Si vous aviez pour moi, non pas de l'amour, je ne vous le permettrais pas, mais de l'affection, vous savez que le chant est ma yie, vous ne voudriez pas plus me priver de chanter que de respirer, Sous prétexte que vous êtes jaloux de ma voix, yous vous metiez entre moi et mon réye, vous me retirez cette noble joie de remuer Paris et de faire palpiter mon âme dans cette âme du monde. Puisque vous avez vos bizarreries, vous devez comprendre celles des autres. Moi, la mienne est de communiquer aux salles combles les inspirations qui m’agitent le cœur, tout ce que j’éprouve, tout ce qui me déborde. Je ne vois pas pourquoi je sacrifierais ma fantaisie à la vôtre, {Vous n’avez aucun droit sur moi. Je suis libre. Je chanterai où bon me semblera,

Un tressaillement plissa la bouche de lord Drummond, comme celle d’Othello lorsque Yago lui dit que Desdemone aime Cassio.

— Cest la guerre déclarée? dit-il,

=~ La guerre, soit! si vous appelez cela la guerre.

— Et nos conventions?

— Votre rêve étrange de dilettante a pu d'abord charmer et toucher en moi l'artiste, Vous aimiez ma voix ja= lousement, comme j'aime l’art, Celte ressemblance m'a plu, et je me suis quelque temps prétée à ce que je croyais une originalité d’enthousiaste. Mais je m’apercois que co n'est qu’un égoisme d'homme blasé, et je me révolte |

— Vous chanterez en public?

— Oui, certes!

— Malgré toutes prières?

— Malgré toutes prières.

— Je vous en empêcherai,

Olympia le regarda en face.

— Vous payerez tous les théâtres, comme le Théatre- Italien, pour qu'ils ne m’engagent pas? Votre fortune n'y suffirait pas!

— Je ne sais pas ce que je ferai, dit lord Drummond; mais je vous empècherai de chanter en public.

— Vous me sifflerez?

Lord Drummond ne répondit pas.

— Vous parliez de nos conventions, continua Olympia s'animant par degrés; allons, dites donc que yous me re demanderez les cinquante mille francs que vous m'avez prétés?

Il fit un geste d'énergique dénégation. Mais elle, avec un mouvement de fierté irrilée, alla à un secrétaire, l'ouvrit, ÿ prit une masse de billets de banque et les tendit à jord Drummond,

Voici vos cinquante mille francs, dit-elle.

Et comme il ne les prenait pas, elle les jeta sur la table.

— Cela vous étonne? reprit-elle. Sachez que je me suis engagée à Venise pour toute la saison prochaine, et j'ai exigé qu'on me paydt d'avance, Dieu soit loué! je puis vous payer, et je ne vous dois plus rien.

Lord Drummond resta consterné et pâlissant. Cette chère passion, à laquelle il tenait plus qu'à sa vie, elle allait lui

échapper.

— Oui, reprit Olympia, je suis une femme insouciante et prodigue, je ne sais pas compter, ni refuser, l’argent me glisse comme l’eau entre les doigts. Un jour que j'avais trop loyalement oublié mes riches créanciers pour les pauvres habitants d'un bourg incendié, vous vous êtes trouvé là pour empêcher qu'on ne saisit mon palais. J'ai accepté de vous ce service, parce que j'ai pensé que vous ne me le vendiez pas. Je vous en ai été reconnaissante, et c'est pour vous remercier que j'ai cédé d’abord en riant à vos singularités. Mais, quand j'avais fait de vous un ami, vous voulez vous faire mon maitre! Je me dégage et je romps. Je vous rends votre argent, et je vous reprends mon amitié. L'argent? si vous avez cru me tenir par ce lien, vous vous êtes trompé. Je n’en ai jamais eu besoin que pour donner. Quand à moi, je ne connais pour luxe et pour vraie richesse que l’art, et je ne serai jamais plus fière que dans une petite chambre, sous les toits, où je chanterai comme un oiseau.

Elle se tut. Au ton ferme et résolu dont elle avait parlé, lord Drummond avait compris que c'était là une décision contre laquelle tout se briserait, tout, excepté peut-être l'art même qui lui enlevait son bonheur.

— Ainsi, dit-il, mon crime est de vous admirer? Vous, artiste, vous me reprochez de sentir si vivement l’art, que je suis amoureux d’une voix comme on l’est d’une femme, et que j'ai pour l’âme exprimée en chants divins la même jalousie que d’autres ont pour le corps?

Je vous ai dit que c'était cela qui m'avait d’abord touchée, dit-elle plus doucement.

Lord Drummond s’apercut de l'avantage qu'il avait repris, et continua :

— Oui, c’est vrai, je suis jaloux de votre chant; mais ce n’est pas seulement à cause de moi, c’est aussi à cause de vous. C’est vrai, j'ai des accès de colère quand je vous vois jeter à la foule grossière ces notes où vous mettez tant de votre âme. Le public vous admire brutalement; il ne comprend pas ce que vous êtes : il est indigne de vous entendre. Votre voix, qui m’ouvre le ciel, les laisse sur la terre. Ah! pourquoi promettez-vous cet Eden de pures mélodies à tous ces hommes infirmes et stupides? Pourquoi rabaissez-vous le firmament au niveau du pavé des rues? Ce que vous appelez une représentation, je l’appelle une profanation.

— C’est tout le contraire, dit Olympia. Le théâtre, c'est le piédestal, c'est le trépied enflammé d'où la prétresse rend ses oracles aux multitudes et répand le dieu qui la dévore. Vous voulez que je descende du trépied et que je rampe à terre. Vous voulez que j'éteigne la divinité dans mon âme et que je redevienne femme.

— Je ne veux pas, répliqua lord Drummond avec une ardeur étrange dans cet Anglais flegmalique, que vous éteigniez votre divinité; je veux qu'elle ne brûle que pour moi. Je veux être seul à posséder les célestes dons que vous distribuez; je ne veux les partager avec personne. Ob! je vous en conjure, Olympia, ne raillez pas et ne désespcrez pas celle bizarre passion que je ressens auprès

de vous, Ne me punissez pas de vous aimer autrement

qu'on aime les autres femmes. Voyons : réfléchissez. Je vous aimerais d'un amour vulgaire : à quoi cela m’avancerait-il, puisque vous êtes plus froide et plus chaste qu’un

marbre? N'avez-vous pas dit: non, à toutes les déclara=

tions et à toutes les prières que vous ont values votre beauté et votre génie? Toutes les recherches, toutes les persistances, tous les efforts, tous les assauts n’ont-ils pas été inutiles? Eh bien! puisque vous ne voulez pas être aimée comme les femmes ordinaires, laissez-moi alors vous aimer autrement. Vous êtes faite pour comprendre un cœur comme le mien, et pour me passer mon amour d'artiste, vous qui ne voulez du monde que l'art, vous, religieuse de l’art, nonne de la musique, pour qui l'Opéra est un couvent, à qui l’on n’a jamais connu de passion que pour les beaux rôles, et d’amants que Mozart et Cimarosa. Au nom de Rossini, comprenez-moi et exaucez-moi ! N'ayez de génie, d'âme et de voix que pour moi seul, et, en échange, prenez de moi tout ce que vous voudrez, de-

* puis ma fortune jusqu’à mon nom, jusqu’à mon sang. Oh ! P J J

si vous vouliez m'épouser ! Une fois ma femme, vous seriez bien forcée de m'obéir et de me sacrifier cet affreux rival que vous me préférez, le théâtre!

Lord Drummond parlait d'un accent si vrai, quOlympia

e sentit émue malgré elle.

— Mylord, dit-elle, vous êtes presque aussi touchant qu’absurde.

— Voulez-vous m’épouser? reprit-il.

— Ne me parlez jamais de cette folie, répondit-elle sérieusement.

Tenez, ajouta-t-elle en tendant la main, réconcilionsnous. Je ne reviens pas sur ce que je vous ai dit. Je veux être libre. Mais nous pouvons rester amis. Cela vous va-t-il?

— J'aime mieux cela que rien, dit lord Drummond.

— Donc, c'est entendu. Vous restez mon ami, à deux conditions. La première, c’est que vous allez reprendre votre argent,

Elle prit les billets et les lui mit dans la main.

— Si j'en ai besoin, je vous les redemanderai, dit-elle, pour lui adoucir ce payement. La seconde condition, c'est que je serai maîtresse de moi, que je chanterai où il me plaira, et que je retournerai passer la saison à Venise.

— J'irai avec vous, dit lord Drummond.

— Soit, dit-elle. Je chanterai toutes les fois que je voudrai, devant qui je voudrai, devant vos amis de ce soir, Est-ce dit?

— C'est dit, répliqua lord Drummond.

— Et vous ne serez pas morose?

— Oh! cela, je n’en réponds pas!

— Je vous passerai quelques accès d'humeur dans les premiers temps. Et puis, vous vous y ferez, J'aurai, d'ailleurs, un moyen bien simple de faire que vous soyez content de m'entendre chanter en public, ce sera de ne plus jamais chanter pour vous seul. Vous aimerez encore mioux m'entendre en publie que pas du tout,

— Oh! n’employez pas ce moyen, dit-il, Je préfère Ctro content tout de suite.

— Voilà que vous vous apprivoisez, dit-elle gaiement. Eh bien! je ne veux pas être en reste avec vous, et, puisque vous êtes gracieux pour moi, je serai gracieuse pour yous. Je vous octroie deux faveurs qui vont vous charmer : D'abord je ne chanterai pas ce soir pour vos amis.

— Ah! s‘écria lord Drummond avec un cri de joie.

— En outre, je vais chanter tout de suite pour vous.

Elle alla au piano, et se mit à chanter le grand air final de la Cenerentola : Perche tremar ? Perche? ce cri superbe de triomphe et de pardon d’une âme généreuse et douce qui console dans sa joie ce qui a causé sa peine.

Lord Drummond était ravi, transporté, ivre. Chaque note de cette divine musique, si divinement interprétée, vibrait dans tous les échos de ses entrailles. L'âme de cet étrange amoureux d’une voix, était comme un aulre instrument qui accompagnait l'accent tout puissant de la chanteuse, et les doigts d’Olympia jouaient à la fois des touches du piano et des fibres de son cœur.

Quand la dernière vibration se fut éteinte, il n’applaudit pas et ne dit pas un mot à Olympia.

— Etelle ne veut pas que je sois jaloux d’une telle émotion! murnura-t-il seulement d'un air sombre.

Puis, voulant s'arracher sans doute aux idées qui l’absorbaient :

— Ainsi, vous viendrez ce soir? dit-il en se levant,

— Oui. Vous ne recevez que vos amis, je présume. Qui aurez-vous?

— Des personnes que vous ne devez pas connaître ; l’ambassadeur de Prusse.

— L'ambassadeur de Prusse! s’écria Olympia qui tressaillit subitement.

— Oui, je lui ai été présenté hier soir, et je l’ai invité.

— Le comte d’Eberbach?

— Oui.

— En ce cas, dit olympia, c’est impossible. Je m'irai pas.

— Pourquoi donc? demanda lord Drummond étonné. Est-ce que vous avez quelque chose contre le comte d'Eberbach ? Le connaissez-vous?

— Non.

Eh bien ?

— De fait, reprit-elle, comme se parlant à elle-même, pourquoi n'irais-je pas ?

Elle réfléchit profondément. Puis, après une lutte qui so refléla sur son beau visage :

— Allons, dit-elle, j'irai,

— À ce soir, donc, C'est pour onze heures,

— À ce soir,

RÉCIT DE GAMDAY

Julius fut exact au souper de lord Drummond. A onze heures moins un quart, il entrail, avec Samuel, dans les

vastes et splendides salons de Vhétel de la rue de la Ferme-des-Mathurins.

Il allait donc entendre encore la voix, voir enfin le visage de cette cantatrice inconnue qui avait remué si profondément et si douloureusement les souvenirs du passé endormi dans les fibres de son cœur. La réflexion lui disait hien que la chanteuse ne pouvait pas être celle qui avait emporté son amour, son bonheur et sa jeunesse dans Vabtme d’Eberbach. Une vague et lointaine ressemblance dans la voix, voilà tout ce qu’il y avait de commun entre cette femme et Christiane. Mais il y avait si longtemps que Julius n'avait tressailli, et qu’il ne s'était senti vivre jusqu’à cette soirée, où les deux spectres d’autrefois, son mauvais génie et son bon ange, lui étaient apparus ensemble! Quant à Samuel, il ne s'était pas trompé, c'était bien lui en chair et en os. Et c'était sans doute cette brusque apparition de Samuel qui l'avait prédisposé à lémotion que lui avait causé la voix masquée. Voyant revenir la moitié de sa jeunesse, son imagination avait trouvé tout simple que l’autre revint aussi,

Son rêve, depuis le bal de la duchesse de Berry, était d’entendre de nouveau cette voix sympathique et troublante, de voir sortir du masque cette tête sans doute charmante et belle. Aussi avait-il reçu à merveille lord Drummond, lorsque celui-ci, amené par Samuel, était venu l'inviter. La connaissance avait été bientôt faite.

Outre l'espèce de solidarité et d'intimité de famille de l'aristocratie européenne, lord Drummond avait pour Julius l'immense mérite de connaître la chanteuse.

Julius avait accepté "Sans cérémonie l'invitation pour le lendemain même. Ce devait être un diner: mais c'élait justement le jour de réception à l'ambassade. Samuel avait alors proposé de substituer un souper au diner. Le comte d'Eberbach échapperait à.ses hôtes à dix heures et demic. Julius avait mieux aimé cela que de retarder de, vingtquatre heures le moment qui l'attirait, et le rendez-vous avait: été fixé à onze heures.

Julius, nous l'avons dit, devança l'heure. Quand il entra dans le salon de lord Drummond, il jeta autour de lui un coup d'œil avide.

Elle n’était pas encore arrivée.

Lord Drummond vint à Julius et lui présenta les cinq ou six convives arrivés avant lui.

Il y avait deux lords, un duc espagnol et trois Français, aussi peu nobles que possible, mais à qui le prestige de la cause populaire et libérale qu'ils défendaient alors prôtait un certain éclat, C'étaient un banquier bruyamment môlé à la politique, un député grave et sonore de l'opposition, et un petit avocat de province qui publiait alors, avec un énorme succès, une très-médiocre Histoire de la Révolution,

En les observant et en les écoutant, Julius trouva moyen de dissimuler l'émotion que lui causait l'attente de la siguora Olympia.

Samuel, lui, en entrant, avait salué les trois Françnis des

comm connaissances, avec ce re pect de nn-1ronIque

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et cette humilité dédaigneuse d’un homme supérieur dans une position inférieure.

— Nous n’attendons plus que la signora Olympia et son frère, dit lord Drummond,

A ce moment, la porte s’ouyrit, et un valet annonça :

— Monsieur Gamba.

Julius regarda avec anxiété du côté de la porte.

Mais Gamba entré, la porte se referma.

— Il était seul.

Gamba essaya de saluer. La difficulté pour lui ne fut pas de se plier, au contraire, sa souple échine ne s’y prèta que trop, et ce fut, en propres termes, un salut jusqu'à terre. Mais ce qui, dans ces saluts, était toujours pénible au pauvre Gamba, c'était de résister à cette admirable occasion de passer lestement sa tête entre ses jambes, de lourner sur ses mains et de se retrouver debout, ferme et droit, après avoir fait la roue. Disons-le à son éternelle louange, il eut l’héroïsme de surmonter cette démangeaison invitante, et de remonter piteusement et directement à la position perpendiculaire, Il fit ce sacrifice aux salons,

— Et la signora Olympia? demanda lord Drummond.

— Ne va-t-elle pas venir ? ajouta involontairement Julius.

— Si fait} elle va venir, messieurs, dit Gamba, fort à l'aise et dégagé dans cette honorable compagnie. Elle m’a envoyé devant pour demander pardon à ces messieurs de les faire attendre. Oh! nous pouvons nous asseoir; nous avons une grande demi-heure devant nous, Elle n’est pas prête, parce qu’elle s’est attardée à déchiffrer je ne sais quelle musique diabolique de je ne sais quel Aliemand inconnu. Et quand elle fait de la musique, voyez-vous, cest comme moi quand je fais...

Ici, Gamba s’interrompit, sentant- que ce n’était pas le moment de s'étendre longuement sur la beauté et la difficulté de la pyramide humaine.

Mais Samuel ne fut pas, sans doute, de cet avis, car il pria Gamba d'achever sa phrase.

— C’est comme vous quand vous faites quoi? reprit-il.

— Oh! rien, s’empressa de dire lord Drummond. Des choses qui ne nous intéressent guère, je vous jure.

— Monsieur Gamba a donc son art aussit insista Samuel, voulant à toute force le faire parler,

Gamba regarda malicieusement tour à tour Samuel ct lord Drummond,

— Art, industrie, manie, comme il vous plaira de l’appeler, reprit-il, bien que, à tout prendre, se tenir en équilibre sur la corde raide ne me paraisse pas un exercice moins ‘élevé que de filer une roulade, et, bien que je ne voie pas ce qu'il y a de plus noble à faire des tours de force avec le gosier qu’à en faire avec les reins,

Lord Drummond était au supplico,

— Vous auriez été danseur ? interrogea Samuel.

— De corde! répondit fièrement Gamba. Mais, ajouta-t-il, ne parlons pas de cela, car j'en parlerais trop, et je contraricrais peut-être lord Drummond, Une fois lancé sur le tremplin de mes chers souvenirs, je serais capable de no

plus pouvoir m’arréter en route et je vous raconterais toute mon histoire et celle de ma sceur.

— Parlez! s’écria Julius.

— Allons! puisque vous parlez à des gens d’esprit, parlez donc, étourdi bavard ! reprit lord Drummond.

— Ne m'en défiez pas, dit Gamba. Quand je repense aux :

jours écoulés, à la vie en plein air, à l'admiration de tous les fainéants des places publiques, il me semble que mon cœur recommence à battre. Ah! le soleil d’Italie; ah! la population des carrefours; ah! les rayons d’or sur les paillettes d'argent ! voilà ce qui s'appelle exister! Mais si yous êtes curieux de mon passé ou de celui de ma sœur, elle vous le raconlera mieux que moi tout à l'heure, pourvu qu’elle s’arrache à sa musique; car elle a la rage des notes, je ne dis pas depuis l’âge de raison, mais depuis qu’elle a recouvré la raison.

— Comment! elle Vavait donc perdue? demanda Sa= muel.

Les fauteuils se rapprochérent, et les convives se pres= sèrent curieusement autout de Gamba. Tous, et surtout Julius et Samuel, étaient avides de détails sur la vie de la célèbre cantatrice.

— Oh! dit Gamba, heureux d’avoir, par ses habiles et audacieuses préparations, amorcé son auditoire, je puis bien le dire maintenant, mais ma pauvre sœur a été longtemps comme idiote. Son esprit n'était pas encore venu, ou bien il se cachait. Elle était nonchalante, réveuse, indifférente à tout; elle vivait en elle-même. fl est vrai que la manière dont notre père la traitait ne l’encourageait pas prodigieusement à l'expansion. Mon père était un homme d’une grande distinction parmi les polichinelles, it avait la parole brève et le geste prolixe ; sa phraséologie écourtée s’allongeait volontiers en coups de poing. J'ai conservé une assez grande vénéralion de ses sauts de carpe pour avoir le droit de confesser qu’il était brutal, Pour moi, le saut de carpe excuse tout, et je le remercie des coups de pied dont il m’a nourri. C’est & cux que je dois les progrés que j’ai faits dans cette noble science de Vacrobate qui nvest, hélas! si inutile maintenant.

Tout en parlant, Gamba s'était assis sur une chaise. Instinctivement, il avait relevé ses jambes et les avait croisées sous lui, à la façon des Tures et des tailleurs.

— Mon père donc, continua-t-il, ravi de l'attention qu’on lui accordait, mon père était un zingaro, un bohôme, un de ces hommes libres qui vont d'un pays à l’autre, qui ne sont pas enracinés végétalement dans un lieu, et qui prennent toutes les villes comme maîtresses au lieu d’en prendre une comme femme, Il disait la bonne aventure ot montrait les marionnettes, I parcourait toute l'Europe, surtout l'Italie, Il mélangeait trois métiers : danseur, chanteur et sorcier, Mais ce qu'il préférait, c'était la sorcellerie. C'élait sa faiblesse, Je ne dis pas de mal des sorciers, je les respecte, mais je ne concois pas qu’on préfère la carte à la corde, Moi, je préférais la corde. Olympia, elle, ne préférait rien du tout. Elle n'avait de goût à rien. Quand on lui disait de danser, elle pleurait. Alors mon père la battait, Moi, je prenais le parti de ma sœur, parce qu'elle était toute petite, Alors, mon père me battait aussi,

Au resle, ne croyez pas que mon père fût méchant, C’était le meilleur homme de la terre. Le père de lord Drummond Va connu.

— Ah! votre père, milord, a connu le père de la signora Olympia ? demanda Julius.

— Oui, dit lord Drummond. Mon père voyageait, il y a quelque vingt ans, dans cette morne et désolée campagne de Rome, quand il fut attaqué la nuit par trois brigands très-convenablement armés, Un d’eux avait jeté le postillon à bas de son cheval, et mon père, à moitié endormi, était seul contre les deux autres, quand un zingaro accourut et se précipita intrépidement sur les deux misérables qui, effrayés de ce secours inattendu, prirent la fuite. Ce courageux auxiliaire avait deux enfants, il signor Gamba, ici présent, et sa sœur, qui fut depuis notre divine Olympia. Mon père ne quitta son sauveur qu'après lui avoir fait promettre de lui donner de ses nouvelles, Mais le zingaro mourut peu de jours après, et mon père ne put retrouver ni sa trace ni celle de ses enfants. J'étais un tout jeune homme, alors. Mon père me parlait très-souvent de cette rencontre, me chargeant de payer sa dette s’il mourait avant d’avoir pu s'acquitter. C’est pourquoi, lorsque j'ai retrouvé plus tard les enfants du sauveur de mon père, je leur ai voué une amitié et un dévouement de frère.

Julius évidemment ne pouvait conserver aucune illusion. Pourquoi donc soupira-t-il en entendant lord Drummond ‘s'exprimer avec cette netteté sur les premières année d’Olympia ?

Pour Samuel, il regardait fixement Gamba, et paraissait épier si rien dans sa physionomie ne contredisait la sincérité de l’histoire. Mais nous devons dire, à l'éloge de la véracité de Gamba, que pas un pli, si imperceptible qu'il fût, ne dénoncait dans son visage la moquerie sournoise d’un homme qui abuse et raille son auditoire.

1] parlait de l'air le plus placide et le plus candide du monde, mêlant seulement à son récit une pantomime hasardée, changeant par instant de siége, et ne s’apercevant pas qu'il quittait sa chaise pour sauter à cheval sur un bras de fauteuil.

— Et, votre père mort, demanda Samuel, que devintesvous?

— Naturellement, dit Gamba, je me chargeai de ma sœur, et je me fis en quelque sorte son père, moins les coups. Nous avions une petite carriole d’osier, attelée d'une pauvre haridelle, dans laquelle je la traînais de bourg en ville, Nous avons ainsi visité l'Allemagne du temps do l'empire. Mais il faut que vous sachiez que j'ai une infirmité. Pour attrouper les passants devant mes tours do force, il était nécessaire de faire du bruit, de jouer d'une trompette ou d'un tambour quelconque. N'ayant pas le sou alors, j'avais l'habitude d'employer le plus économique do tous les instruments: la voix humaine, Je chantais, J'appelle cela chant, faute d'un autre mot pour caractériser un mélange barmonieux de glapissements, de miaulements et d'aboiements. Mais le mal n'est pas là, L'inconvénient est que, dès que j'ontre dans un pays, je perds aussitôt Is

mémoire de toutes les nombreuses chansons que je sais pour ne plus me rappeler que les airs interdits par la po-

lice de ce pays. Ainsi, depuis que je suis en France, toutes sortes de refrains séditieux, comme la Marseillaise ou le Chant du départ, me montent aux lèvres malgré moi, et, sans le respect qui me retient, je suis sûr que dans ce moment même je m’échapperais à chanter :

Allons enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé f..3

Gamba, qui entonnait à pleine voix l'hymne révolutionnaire, s’interrompit tout à coup, honteux de son escapade. Tous se mirent à rire.

— Vous voyez, dit-il, c’est plus fort que moi. Eh bien! un jour, à Mayence, je chantais une ehanson contre Napotéon. Au second couplet, le violon faisait le refrain, Autrement dit, et sans jeu de mots vil, on m'interceptait dans la citadelle. Heureusement, j'avais un autre talent que la musique. Le chanteur fut délivré par l’acrobate. Je me sauvai comme un chat, par-dessus les toits de la prison; je rejoignis ma sœur, et nous fûmes bientôt hors de la portée de la police impériale. Voilà, monsieur le comte, dit Gamba, s'adressant à Julius, le souvenir que j'ai rapporté de votre patrie ; il est pénible.

— Et depuis, demanda Julius, vous avez vécu avec votre sœur en Italie ?

— Oui, Excellence; et c’est seulement sur cette terre bénie qu’Olympia a recouvré sa raison et son âme. La miraculeuse guérison s'est accomplie un jour de Pâques, à la

chapelle Sixtine. La musique, porte ouverte sur l'autre monde, l’a fait rentrer dans celui-ci. En entendant ces psaumes divins, elle pleura de joie et elle fut sauvée. Marcello fut son premier médecin, Cimarosa le second.

Quand je vis l'effet de révélation, de résurreclion produit sur cette pauvre et grande intelligence par l'harmonie des instruments et des voix, je dépensai toutes mes économies à conduire presque chaque soir Olympia aux théâtres d’Argentina et d’Alberti. Elle retenait tout de suite tous les airs et les chantait elle-même, puis riait ou pleurait, selon son humeur ou sa mélodie, Dès lors, elle avait un bonheur, un rêve, un amour. Elle avait la vie. Et quelle belle et bonne âme, messieurs, avait grandi sous son apparente déraison !

Dans les premiers temps, je fus bien heureux. Nous gagnions notre pain sans peine dans les rues, moi dansant et sautant, elle chantant, pour m'éviter toute velléité d'opposition aux gouvernements établis, Elle était vite devenue la prima-donna du peuple, la diva des faubourgs. Tous l'aimaient et la respectaient, et moi, je n'enviais sous le soleil ni empereur ni pape, lorsqu'un événement soudain vint bouleverser toute notre existence et nous précipiter dans la richesse,

— Quel événement ? demanda-t-on.

Gamba reprit tristement,

— C'était à Naples, Olympia venait de chanter une complainte populaire, aux chauds applaudissements d'un vrai parterre de dilettanti en haillons. Un homme beaucoup mieux mis, certes, que notre public ordinaire, et qui s'était arrété dans le cercle formé autour d'elle, nous aborda

quand la foule se fut écoulée et demanda à Olympia combien elle gagnait par an.

Elle lui répondit qu’elle gagnait ce qu’il lui fallait pour manger.

— Voulez-yous gagner plus de ducats que vous ne gagnez de baïoques ? reprit-il.

Elle regarda d’un air hautain, car elle a toujours été fière et d’une chasteté inabordable.

— À quoi faire ? dit-elle.

— À faire ce que vous faites.

— À chanter ?

— Rien qu’à ehanter. Je suis le directeur du théâtre de San-Carlo. Vous avez une voix admirable, je vous donnerai des maîtres, et vous serez riche.

La pensée de paraître sur un théâtre, d’être applaudie, de connaître et de chanter cette belle musique qu’elle aimait tant ravit Olympia. Le directeur lui fit un long traité et lui donna des maîtres, de belles robes, beaucoup d’argent qu’elle partagea avec moi, un palais que j’habitai avec elle. C’est de ce jour que datent tous mes soucis.

Gamba, qui avait d'abord parlé avec une volubilité joyeuse et frétillante, prenait maintenant une mine ct un accent de plus en plus mornes. Signe de consternation énorme ! il retourna la chaise où il s'était assis à contresens, les jambes écartées et le dossier dans l'estomac, et il s’assit à la mode vulgaire, le dos appuyé au dossier.

L’opulence me perdit, poursuivit-il piteusement. Par une complète inintelligence de la valeur respective des professions humaines, le directeur de San-Carlo prétendit que cela ferait du tort au prestige de ma sœur, si elle avait un frère saltimbanque sur les places publiques. Hélas ! il me donna des sommes considérables pour renoncer à la corde raide et à la force du poignet. Je cédai, non pour l'argent, qui m'était bien égal et qu’Olympia dépensait en charités, mais pour ma sœur, qui embellissait, rayonnait et fleurissait depuis qu’elle nageait en pleine musique. Elle avait alors dix-huit ans. En deux ans, elle eut achevé les études nécessaires, et elle débuta dans Tancredi. Hélas! hélas! dire le succès qu’elle eut, c’est inutile pour ceux qui connaissent Naples et la fureur de ses admirations. La manière simple et large d'Olympia, sa voix charmante et puissante, non pas une voix d’un seul timbre, d’un seul metallo, mais qui comprend tous les registres, le mezzosoprano le plus inouï, et, avec cela, sa passion, son jeu, sa beauté, tout contribua à produire une ovation frénétique qui dépassa tous les triomphes connus, et dont on n'avait jamais eu idée, même à San-Carlo. Ce fut un succès d’enthousiasme, et qui alla, comme nous disons chez nous, jusqu'aux étoiles. Hélas! hélas!. Dès lors, applaudissements, fête, gloire, richesse, rien ne nous a manqué.

Gamba était devenu tout à fait lugubre.

— Au moins, ajouta-t-il, comme pour se consoler, elle est heureuse, elle. Moi, je n'existe plus; je ne suis plus que l'ombre du Gamba alerte et saulillant des temps disparus; j'ai sacrifié mon art à celui de ma sœur. Mais elle, elle a tout ce qu'elle désire, Indifférente et farouche à ce qui charme les femmes ordinaires, cette fière rebelle à l'aho

mour des umes a réfugié tout son cœur, toute son Ame,

toute sa vie dans l'amour de l’art, Mile adore la musique

et n’est sensible que par 1a. Eh bien! de ce côté, elle a tout ce qu’on peut avoir. Elle est riche, applaudie, illustres cela me console un peu de ne plus faire la roue, et remplace pour mon cœur, sinon pour ma vie, les délices des souplesses du corps.

Au moment où Gamba achevait cette plainte trop sentie et trop dévouée pour ne pas être touchante, la porte du salon s’ouvrit, et un valet annonça :

— La signora Olympia.

Tous les yeux se tournèrent vers la porte, Lord Drum mond courut à la rencontre de la cantatrice.

Malgré la vraisemblance irrécusable du récit de Gamba, le comte d’Eberbach ne put s'empêcher de ressentir au cœur une étrange commotion.

Samuel était immobile, et pas un muscle ne bougeait à son visage; mais ses yeux étaient plus fixes et plus som— bres que jamais,

Olympia entra, au bras de lord Dremmord,

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