‹ La vie au desertChapitre 127 sur 175 · IAGO-OTHELLO · texte numérisé non relu

IAGO-OTHELLO

Le lendemain, dans la petite maison de Ménilmontant, Samuel reprochait durement à madame Trichter de n’avoir jamais été si longtemps à mettre le couvert.

La table n’était pas servie, que Frédérique descendit dans la salle à manger.

Elle tendit la main à Samuel qui ne tendit pas la sienne,

— J'ai cru que vous ne descendriez pas aujourd’hui, lui dit-il d’un ton maussade.

— Mais il n’est pas encore l'heure, répondit-elle en regardant la pendule, qui, en effet, ne marquait que dix heures moins cing minutes,

C’est bien, Asseyez-vous, dit-il brusquement.

Elle s’assit, étonnée de cette humeur à laquelle elle n’éfait pas habituée.

Samuel ne mangea pas, Frédérique le questionna avec une inquiétude pleine de grace.

— Mon ami, pourquoi êtes-vous triste et grave? Etesvous malade ?

— Non.

— Avez-vous quelque souci ?

— Non.

— Si vous m'en voulez de n'être pas venue ce matin plus tôt qu'à l'heure ordinaire, pourquoi ne m'avez-vous pas fait demander ? Jo ne me pressais pas, supposant qu’après la nuit que vous avez passée dehors, vous auriez besoin de repos; et j'ai été paresseuse uniquement de peur de vous réveiller.

~— Je ne vous en veux pas, dit-il,

— Eh bien! alors, mangez, parlez et souriez-mol.

Sans lui répondre, il so tourna vers madame Trichter,

— Allons, vous! qu'est-ce que vous attendez pour servir

le thé?

Madame Trichter sortit, et reparut presque aussitôt, portant la théière et les tasses.

— C’est bien, dit Samuel, nous n’avons plus besoin de yous.

— Dés que Samuel fut seul avec Frédérique, il la regarda er face.

— Frédérique, dit-il sévèrement, pourquoi ne m’avezvous point parlé d’un jeune homme qui est venu ici l’autre jour?

Frédérique rougit.

— Pourquoi rougissez-vous ? ajouta-t-il.

— Mais si fait, mon ami, essaya de répondre la pauvre enfant toute tremblante. Je vous ai dit que, le jour où vous êles allé chez monsieur le comte d’Eberbach, un jeune homme était venu vous chercher dans une voiture de l’ambassade.

— Oui, mais vous ne m'avez pas dit qu’il fût resté et qu’il vous eût parlé ? Pourquoi est-il entré, puisque j'étais dehors? Pourquoi est-ce à vous qu’il a parlé et non à madame Trichter ? Que vous a-t-il dit?

L’amertume et Virritation qui étaient dans l'accent de Samuel troublaient encore plus Frédérique que les questions mémes.

— Répondez, poursuivit-il. Ah! vous êtes étonnée que je sache cela... Mais tout se sait, voyez-vous. Dites-vous bien que vous ne ferez pas un geste et que vous ne direz pas un mot que je ne voie et que je n’entende. Et je n’ai pas accepté dans ma conscience la charge d’une âme, pour supporter que le premier venu soit ici comme dans la rue, et parle de vous en public, et se vante de vous connaître, et vous compromette à son gré.

— Me compromettre ! dit la pauvre fille. Je ne puis croire que M. Lothario...

— Ah! vous savez déjà son nom! interrompit-il avec colère.

— Il m’a dit naturellement son nom pour vous le redire. Mon ami, ne vous exagérez pas cela. Une personne est venue yous chercher; vous veniez de partir; cette personne est restée quelques minutes à peine; voilà bien de quoi vous fâcher. Que pouvais-je faire? J'étais là quand Je jeune homme est entré; devais-je me sauver? Ce ne serait plus de la réserve, ce serait de la niaiserie. Est-ce là ce que vous voulez de moi? Exigez-vous que je m’enferme dans ma chambre et que je n’en sorte jamais? Parlez, je vous dois tout, eb j'obcirai. Je ne vois pourtant pas déjà tant de monde, et je croyais que je menais une vie assez retirée.

— Ce n'est pas votre faute, dit Samuel, si vous pouviez, vous iriez partout; vous avez le goût des fètes, vous aimeriez le bal, vous seriez coquette. Ce n’est pas le désir qui vous manque, mais l’occasion.

— Je n'en ai que plus de mérite alors à me passer de plaisir, puisque je m'en passe gaiement. Jusqu'ici ma coquellerie a consisté à vivre en tête-à-têle avec madame Trichter.

— El avec monsieur Lothario, répliqua Samuel, — Vous voulez plaisanter, dit-elle,

— Non, je ne plaisante pas, reprit-il avec violence, Mi dame Trichter n'a pas 056 me cacher qu'il élait resté p

d'un quart d'heure, Il ne faut pas un quart d'heure pou

dire : Monsieur Samuel est parti. Qu’avez-vous dit pendant un quari-d’heure avec ce jeune homme ?

— D'abord, dit Frédérique, je n’étais pas seule avec lui. Il y avait la...

Elle s'arrêta court, s’apercevant qu’elle allait trahir la visiteuse inconnue à laquelle elle avait juré le secret.

— Il y avait?... demanda Samuel.

— Il y avait une dame qui venait me faire une visite dans un but de charité, et qui est restée tout Ie temps.

— Quelque entremetteuse!... murmura Samuel entre ses dents. Mais, si vous vous sentez si innocente, continua-t-il tout haut, pourquoi balbutiez-vous et vous embarrassezvous dans vos explications, comme si vous mentiez?

Tout à coup la sonnette extérieure retentit. Samuel entendit dans le jardin un bruit de voix. fl regarda par la fenètre, et vit entrer Julius au bras de Lothario,

fl se retourna vers Frédérique, furieux,

— Rentrez dans votre chambre tout de suite, dit-il impérieusement, et n’en sortez sous aucun prétexte sans mon ordre, Vous m’entendez?

— J'obéis, dit la pauvre fille en pleurant. Mais je no vous ai jamais vu si dur.

— Voulez-vous bien sortir ! reprit-il.

Et, l’entraînant, il referma la porte derrière elle.

Elle était à peine sortie, que la porte du salon donnant sur le jardin s’ouvrit.

— Il était temps! dit Samuel.

Et cet homme de fer tomba, faible et brisé, sur une chaise.

Madame Trichter vint demander s'il voulait recevoir monsieur le comte d’Eberbach et son neveu.

—, Faites entrer, dit-il.

Et il se leva pour aller à la rencontre de Julius.

Il se remit un peu, et serra le plus affectueusement qu’il put la main de son ancien camarade. Il accueillit Lothario trés-froidement.

— Mon cher Samuel, dit Julius avec un sourire cordial, je viens uniquement chez toi pour t’espionner.

— Ah! fit Samuel en regardant Lothario.

— Mon Dieu! oui, poursuivit Julius, je viens voir par mes yeux comment !a fortune te traite pour le moment, et si {a vie est aussi large que ton esprit. Je suis trop riche, tu le sais, Samuel; riche pour deux, riche pour plusieurs.

— Halte-la! interrompit Samuel. Je te remercie de m'offrir; mais je n’en suis pas encore à demander, Je sais que tout dépend de la somme, et que la plupart de ceux qui s’offenseraient d’un écu jeté ne se feraient aucun scrupule d'accepter une fortune comme la tienne. Mais je ne suis pas fait comme les autres, Et d’ailleurs, ajouta-t-il d’un ton significatif, tu sais que je suis de ceux qui disent : Tout ou rien |

— Ne l'emporte pas, dit amicalement Julius, et ne m'en veux pas de l'avoir parlé comme à un frère. Laissons de côté mon argent; mais si je puis, par la position que j'occupe, l'être bon à quoi que ce soit, permets-moi de t'offrir mes services et de me mettre à la discrétion de notre vieille amitié,

— J'accepte, dit Samuel en lui tendant la main, et j'userai de toi à l'occasion, Quant à l'argent, ce n'est pas seu-

mA

lement par ficrté que je refuse; mais j'ai ce qu’il me faut. Je ne manque de rien ici. Jusqu'à présent, je n’ai pas mis ma vie dans les choses matérielles, et, à tout prendre, je ne suis pas plus mal qu’un autre. Veux-tu que je te montre ma maison?

— Voyons, dit Julius.

Lothario se leva avec un empressement qui lui valut un regard oblique de Samuel. Sans doute Lothario ne désirait tant visiter la maison que dans l’espérance d’y rencontrer auelque part Frédérique.

Mais si c'était là, en effet, l'attente de Lothario, elle ne Tut pas réalisée. La maison et le jardin furent parcourus d’ün bout à l’autre, sans que le moindre frdlement de robe g:issit au tournant d’une allée et sans que la moindre boucle de cheveux blonds s’encadrât dans une fenêtre.

Julius, lui aussi, songea à l’absente, peut-être par hasard, ef, quand on fut rentré au salon:

— Eh bien! et cette jeune fille dont nous parlions cette nuit? demanda-t-il à Samuel, mademoiselle Frédérique ? est-ce que nous n’allons pas la voir?

— Elle est souffrante, dit Samuel.

— Souffrante ! murmura Lothario.

— Oui, dit Samuel, heureux de tourmenter Lothario. Elle est assez gravement indisposée, et elle ne peut quitter sa chambre.

— Ce n’est pas une maladie pourtant? demanda Julius.

— Je l'espère, répondit Samuel, ne voulant pas dire non.

— Tu es attaché à cette jeune fille? reprit Julius.

— C’est une pauvre orpheline, dit Samuel, qui n’a que moi au monde, et qui serait bien surprise si elle savait ruelle occupe à ce point le noble comte d’Eberbach. Je

i recueillie enfant, et je l'ai élevée. C’est aussi simple ‘ue cela, Es-tu content?

Il rompit brusquement la conversation.

— Et que dis-tu d’Olympia, maintenant qne tu l'as vue? demanda-t-il.

Olympia! reprit virement Julius, ému à ce nom, et ne pensant déjà plus à Frédérique. Justement, je voulais te parler d’elle, et Ven parler sérieusement,

en parler seul, peut-être ? demanda Samuel en reg:rcant Lothario,

— Oh! Lothario peut rester, dit Julius. I est pour moi un ami et un fils. Dans cette vie solitaire que le sort nous a faite à tous deux, nous nous consolons et nous nous aicons mutuellement, Nous nous communiquons nos moindyes pensées et nos moindres sentiments, A ce propos, j'ai un fort. Il m'avait naturellement parlé de mademoiselle Vrcdérique , comme de tout ce qu'il voit de beau, de bon ot d'intéressant, J'ai répété stupidement ce nom tout haut, ct tu as eu l'air mécontent qu'il fat prononcé ainsi. Tu as eu raison, ct je te demande pardon. Mais Lothario n'est pour rien là dedans, I tient à ce que tu le saches. C'est moi seul qui, par je ne sais quel sentiment absurde , ai voulu vous plaisanter, toi et lui, sur cette beauté cachée avarement ct mystérieusement découverte, Ne tiens pas rancune à Lothario ; pardonne-lui mon indiserétion.

— Tu me parlais d'Olympia ? reprit Samuel,

~- Oui, Samuel, je voulais te prier do m'obtenir par lord Drummond la permission d'aller chez elle.

— Oh! tu n’as pas besoin de permission, à ce qu’il m’a semblé! Vous n’avez pas tardé à être bien ensemble, et elle n’a guère parlé qu’à toi.

— Tu crois? dit Julius charmé.

— Tu peux te présenter en toute assurance, je te réponds que tu ne trouveras pas la porte fermée. Donc, le visage ne t’a pas désenchanté du masque, et tes yeux ont ete de l'avis de tes oreilles ?

— Oh! dit Julius, la réalité a dépassé l'attente. Depuis dix-sept ans, je n’avais rien éprouvé de pareil à l'émotion que j'ai ressentie près de cette femme étrange. Ses manières, son chant, sa disparition subite, cette ressemblance inouie, tout cela, s’il faut l'avouer, m’absorbe et me trouble. Toute la matinée, je n'ai pensé qu’à elle, et il me semble que mon avenir est résumé dans ce mot: la revoir! Où loge-t-elle ?

— Je ne sais pas au juste, répondit Samuel; je sais seulement que c’est dans l’île Saint-Louis. Mais je pourrai te renseigner plus complétement ce soir.

— Merci, dit Julius. Et, reprit-il avec quelque embarras, que sais-tu de ses relations avec lord Drummond ?

— Je suis certain qu’elle n’est pas sa maîtresse.

— Tu en es certain? s’écria Julius avec un éclair de joie.

— Il ya plus, dit Samuel; elle a refusé d’être sa femme, — Mon cher Samuel ! dit Julius. Alors tu crois donc à

ce que nous a raconté son frère. 3

— Absolument, dit Samuel en épiant sur la physionomie de Julius l’effet que produisaient ses paroles. Lord Drummond ne m’a jamais parlé de la signora Olympia qu'avec respect et vénération. Lords, ducs et princes ont inutilement offert bourse, cœur et main. Sais-tu que c’est une admirable et sublime figure que cette cantatrice amoureuse seulement du grand art, et plus chaste sur ses planches qu’une impératrice sur son trûne? Sais-tu que ce serait une ambition digne d’un homme que celle de faire palpiter et descendre de son piédestal cette statue de marbre de la musique ?

— Depuis que je la connais, dit Julius, fasciné par le souvenir d’Olympia, et aussi par les paroles de Samuel, il me semble que ma vie recommence à avoir un intérêt et un centre,

— Eh pardieu! dit Samuel, nous nous sommes tous intéressés , plus ou moins, à des réves qui étaient loin do valoir celui-là.

— Tu m'auras son adresse pour ce soir?

— Tu peux y compter.

— Et tu crois que je puis me présenter chez elle sans indiscrétion ?

— Elle sera enchantée de te voir

— Merci encore! Nous allons retourner à lambosside. Je compte sur toi,

Julius serra la main de Samuel avec effusion. Puis, if leva. Samuel était si content de voir partir Lothario, qu'il lui dit adieu presque gracieusement.

Il accompagna ses visiteurs jusqu'à la rue, La grille roformée, il se mit à marcher, sombre et préoccupé, daus le jardin.

— Ainsi, pensait-il, voilà où j'en suis:

Moi amoureux, c'était déjh trop; mais moi jaloux

à la jalouste *

Samuel, moi intelligence, pour qui les hommes, tous sans exceptions, les plus grands, Napoléon lui-méme, n’étaient que des instruments, que des oulils, me voilà prosterné, agenouillé, tremblant devant une femme! J’en suis venu à être Pesclave des caprices d’une jeune fille! J'ai failli vaincre Napoléon, pour aboutir à être le prisonnier d’un enfant. -

Il est certain que Frédérique peut faire de moi ce qu’elle voudra. Elle n’a qu’à s’éprendre sottement de cette face blonde, qu'y pourrai-je ? Il dépend d’elle de préférer ce Lothario à moi, de faire que la science, l'esprit, le génie ne soient rien devant une boucle de cheveux bien frisés ! Et alors, j'aurais adopté et élevé une orpheline, je me serais devoué à elle, j'aurais mis ma vie, ma pensée et mon ame en elle, pour que le premier venu , un passant, un étranger, me l’arrachât d’entre les mains, et me volt mon bien, mon élève, ma créature I...

Allons, voila que je fais le raisonnement de tous les Cassandres et de tous les tuteurs de comédies. En suis-je la que je n’aie plus à jouer que les rôles d’Arnolphe et de Bartholo ? Mais la comédie pourrait bien finir autrement qu’à la grande joie d’Horace et d’Almaviva. Une chose qui n’a toujours renversé, c’est qu’on rie des comédies. Arnolphe élève, nourrit et aime une jeune fille. Passe un imbécille, assez niais pour faire des confidences à son rival. Naturellement , la fille l’aime et se sauve avec lui. Arnolphe, vieux , seul, sans personne qui l’aime, s’arrache les che- -veux de désespoir, Comme c’est risible !

Mais moi, je changerai le dénofiment. On ne rira pas. Ce Lothario n’aura pas le dernier mot. Malheur à lui! Et malheur à Julius, qui l'introduit chez moi! Ah! vous venez tous deux dans la tanière du lion! Ah! vous vous livrez! Eh bien! vous ne tarderez pas peut-être à sentir la griffe.

La guerre est déclarée, La bataille commence. Nous verrons qui aura l'avantage. Ce Julius, qui m’oflre une partie de son argent! J'ai plus d’appétit que cela. Je le lui ai dit : tout ou rien! Quant au jeune homme , qu’a-t-il pour lui? Son âge. Il ne doit avoir que cela. Tout le temps qu'il est reslé ici, il n’a pas trouvé un mot à dire. C’est certain ! il n’a que ses vingt ans et ses gants; je reconnais qu’il élait bien ganté; mais moi, j'aurai la puissance ct l'argent.

Dépêchons-nous. Il est temps. Il faut commencer par l'argent, puisque l'Union de Vertu ne prête qu'aux riches. Or, l'argent, c’est Julius qui l'a, Je cherchais par où j’aurais prise sur lui. Que le diable bénisse la signora Olympia! Je vais le tenir par sa passion pour elle. imbécile ! qui aime une femme parce qu'elle ressemble à une autre! Il à toujours son même caractère d'imitation, A présent, il se plagie lui-même, Il rabâche son premier amour. Mais plus une passion est absurde, plus elle a de chance de solidité et de profondeur, Puisque tu as, Julius, cet amour puéril, sois tranquille , j'en abuscrai, Ta sottise d'amoureux me donnera la richesse, comme la sottise de nos meneurs politiques me donnera le pouvoir, Je tiens ma vie!

Et, rentrant dans la maison, Samuel remonta dans sa chambre pour s'habiller,

il avait résolu d'aller chez Olympia.

— Allons, Yago, se dit-il, sauve Othello

Ril UN MARCHE.

Le même jour, vers trois heures, Samuel sonnait chez Olympia.

Un valet ouvrit.

— Voulez-vous demander à la signora Olympia si elle peut recevoir monsieur Samuel Gelb ?

Le valet disparut, et revint un moment après.

— Madame n'y est pas, dit-il.

Samuel fronea le sourcil. Rien n’irritait plus cet esprit hautain que ces misérables obstacles des petites choses. Pourtant il se résigna à insister.

— Si madame n'y était pas, reprit-il, vous me l’auriez dit tout de suite, au lieu d'aller demander si elle pouvait me recevoir. Cela signifie qu’elle n’est pas visible. Ayez la complaisance de retourner près d’elle, et de lui dire que je la prie de m’excuser si j’insiste, mais que j'ai à lui communiquer des choses de la dernière importance,

Le valet repartit, et fut cette fois plusieurs minutes Sans revenir.

— Ah! pensaitavecamertumeSamuel, on hésite. Qu'est-ce, en effet, que monsieur Samuel Gelb, pour venir déranger une baladine ! Ah ! tout me le répète, il est temps que je fasse fortune, et que j'aie l'apparence de ce que je suis, L'âme ct l'intelligence ne sont rien tant qu’elles ne sont pas chamarrées de titres, et l'âne qui porte les reliques est plus sûr d’être adoré que le génie qui ne porte rien, Oh! il me faut la grandeur visible, palpable, brutale, Je serai riche, Si cher que le mal me vende de l'argent, je l’achèterai.

La porte par où le valetavait disparu se rouvrit, et Sa muel fut introduit dans le salon,

Ofympia était assise dans un fauteuil près du feu, et Gamba à califourchon sur une chaise,

Samuel s’inclina profondément. Olympia, sans se lever, grave, froide, un peu étonnée, lui fit signe de prendre un siége,

— Monsieur, dit-elle, vous prétendez avoir des choses importantes à m’apprendre ?

— Les plus importantes qui soient, madame,

— Eh bien! je vous écoute.

Samuel jeta un regard sur Gamba.

— Je vous demande mille pardons, madame, mais ce quo j'ai à vous dire ne peut être entendu que‘de yous.

— Gamba est mon frère, répondit Olympia, et jo n'ai pas de secrets pour lui,

— Oh! je ne suis pas curieux, se hata de dire Gamba, ravi de pouvoir échapper à une conversation qui menacait d'être sérieuse, Cet entretien s'annonce comme devant êlre grave, et tu sais qu'en fait do grandes phrases jo n'aimo que la pantomime, Je m’esquive,

Et il courut vers la porto,

— Gantba! dit Olympia.

“Mais il était déja loin.

— Soit, fit Olympia. Maintenant que nous voilà seuls, reprit-elle en regardant Samuel d’un air de hauteur et de commandement, finissons, je vous prie, monsieur.

— Je ne demande pas mieux que de parler à cœur ouvert, répliqua Samuel. Je viens tout bonnement vous proposer un marché. Vous ne seriez pas la grande artiste que vous êtes si vous n’avicz pas une âme forte et supérieure

- aux préjugés de la foule ct aux scrupules vulgaires. Je crois donc que yous accepterez, et alors, le silence étant la première condition de la réussite, je suis sûr que vous ne parlerez pas. Mais comme, après tout, il se peut que vous refusiez, el que je ne veux pas être à la merci d’une indiscrétion, je vous prie de me jurer que vous me garderez le secret de ce qui aura été dit entre uous.

— Un serment?

— Je vais vous dire lequel. Je suis un sceptique et un douteur, et je n’ai plus l'âge de croire à tous les serments. Cependant je crois que tout être de valeur a quelque chose de sacré, une religion : ceux-ci Dieu, ceux-là l'amour, d'autres eux-mêmes. Je suis de ces derniers. Vous, vous croyez à l’art, Jurez-moi done sur la sainte musique que vous vous lairez à jamais sur ce que je viens vous dire.

— Pardon, monsieur, objecta Olympia, mais pourquoi voulez-vous que je m'engage avec yous? Ce n’est pas moi qui ai besoin de vous ct qui vais vous chercher; c’est vous qui avez besoin de moi ct qui venez me trouver. Je ne vous ai pas prié de me faire de proposition ni de confidence. Ne m'en faites pas. Vous Ôtes libre de vous taire, mais je veux rester libre de parler.

— [th bien, soit, dit Samuel. En somme, que m'importe? I n’y a personne là pour nous entendre, Vous parleriez, je serais toujours maître de nier. Done, le pire inconyénient de l'indiscrétion serait de faire manquer l'affaire ; mais comme, si yous parliez, c'est que vous auriez commeneé par refuser, elle serait déjà manquée, Et puis, me {rabir, cest me déclarer la guerre, et, quand j'ai un ennemi, ce n’est pas à moi à avoir peur.

Samuel prononça ces derniers mots en fixant sur Olympia un regard significatif,

Mais celle-ci ne baissa pas les yeux, et répondit au regard d'acier de Samuel, par un regard de même trempe.

— Au fait! monsieur, reprit-clle avec une sorte d'impatience,

— Il yous plaît que je sois net et bref, dit Samuel, Lh bien ! à moi aussi, madame,

— Parlez donc.

— Jo viens vous demander en mariage,

— Vous? s'écria la cantatrico d'un ton où la surprise so mêlait au dédain.

— Oh! rassurez-vous, madame, Jo viens vous demander en mariage, mais ce n'est pas pour moi.

— Jit pour qui donc? reprit-elle,

— Je viens vous demander s'il vous conviendrait d'ac=

corder yolro main à monsieur le comle d'Eberbach,

0 0 ot

— A monsieur le comte d’Eberbach! repéta-t-elle en tressaillant.

— Oui, madame,

Il y eut un moment de silence,

— Monsieur l'ambassadeur de Prusse, reprit Olympia, vous a chargé de me faire celte proposition ?

— Pas précisément, dit Samuel. Je dois même vous avouer qu’il ne m'en a pas ouvert la bouche.

— Alors, monsieur..., fit-elle en se levant,

— Oh! ne vous fachez pas, madame, et daignez vous rasseoir, répondit-il au geste de la chanteuse. Ne croyez pas que j'aie voulu vous offenser d'une raillerie qui serait trop stupide pour être blessante. La proposition que je vous fais est sérieuse, Si vous voulez être la femme du comte d’Eberbach, vous ie serez, Il ne m’en a pas parlé, C'est vrai, et c'est moi qui ai arrangé cela dans ma têle; maisil vaut peut-être mieux que ce soit moi qui le souhaite, que lui-même. C’est de tout cela que je venais vous parler.

— Expliquez-vous, monsieur, dit Olympia, et expliquezvous vite, de grace. Je n'ai pas le temps de deviner des énigmes, ; °

— Je vais donc tout vous dire, reprit Samuel. Et d’abord, il s’agit du destin de trois personnages. Pour que vous me prétiez toute votre attention, je débute par vous affirmer que, de ces trois personnes, la moins intéressée à la l'affaire, c’est moi, et la plus intéressée, c'est vous.

— Pas de préface, si c’est possible |

— Vous n'aimez pas les préfaces? dit-il, Vous avez tort; il y a des préfaces qui valent mieux que les livres, ne fût-ce que la préface de l'amour. Au fond qu'est-ce que la vie? la préface de Ja mort. Et pourtant, il n’y a pas grand monde qui s’empresse de tourner le feuillet.

Excusez-moi done, je scrai obligé d'être un peu long.

La proposition que je viens vous faire est étrange, mais n’en soyez bi mdignée, ni étonnée. Vous ne me connaissez pas, el je ne vous connais pas, et je viens bien brusquement faire irruplion dans votre vie. Mais je vous serai bientôt connu, et, quant à moi, je ne tarderai pas à vous connaître, Déjà, je suis certain que je devine: il m'a suffi de vous entendre chanter l'autre soir chez la duchesse de Berry et cette nuit chez lord Drummond, Pour que vous rmayez remué si profondément, pour que votre voix soit arrivée jusqu'à moi, il faut que vous ayez beaucoup soul= fort, et que vous ayez creusé la vie jusqu'au tuf, J'ai vu tout de suite que l’art avait été pour vous ce qu'a été pour moi la science, l'initiation suprème. Nous appartenons l'un et l'autre à cette grande franc-maconnerie des âmes hau= tes, fléves et amères qui savent, qui peuvent et qui voient. Done, nous parlons la même langue, et nous allons sur-lechamp nous comprendre.

Eh bien! sœur, que dites-vous des hommes? Ils sont petits et méchants, n'est-ce pas ? Que dites-vous de la vie? Elle est élroilo ot pauvre, n'est-ce pas? Y at-il un êlre ou uno chose qui vaille qu'on se dévoue, qu'on se sacritio, qu'on renonce à une parcelle de soi-même ? Qu'avez-vous trouvé de grand au monde? L'art ot l'amour pout-être? Oui, co serail bien si l'on pouvait no faire qu'aimer ou chanter, Mais il y a mille douleurs, mille tortures, et, qui

pis est mille ennuis qui se jettent à la traverse. Par combien de désenchantements, de jalousies, de scènes violentes, de soupçons dégradants, d’accouplements misérables, on achète les quelques minutes de bonheur vrai que l'amour émiette dans toute une existence! Et de combien de pourparlers, de flatteries au public, de combien de bassesses dans la coulisse se compose la gloire extérieure des plus grandes chanteuses! Tout se paye. Et le succès, quand il arrive, ne compense pas les transes et les doutes qui l’ont précédé.

Le seul enseignement irrécusable que donne l’expérience, c’est que l'âme, intelligence, passion, génie, n'existe pas sans le reste, sans la matière, sans le corps, sans le vêtement. La foule ne voit que ce qui lui frappe les yeux. Et l'on a beau dire : je ne me soucie pas de la foule! les plus fermes convictions hésitent et se troublent quand le succès ne les confirme pas. Tous ont besoin de cet écho de leur pensée, qui prouve son existence en la répétant. Il est donc

nécessaire de réussir ; or, ce n’est pas par le talent qu’on réussit, mais par la mise en œuvre. Ce n’est pas par le cœur, Cest par habit. Le plus gros diamant brut est un caillou que le paysan écrasera sous son sabot; mais faites-le tailler, et yous pourrez acheter la clef du cabinet des rois et celle de la chambre à coucher des reines. -

Vous auriez chanté dans la rue, entre quatre chandelles, votre sublime mélodie de lautre soir, pas un des seigneurs qui vous ont tant applaudie aux Tuileries n'aurait fait arrêter sa voiture pour vous écouter. Et, si un embarras de charrettes en avait retenu un malgré lui, il ne lui serait certes pas venu à l’esprit de vous trouver admirable et de dire, en rentrant chez lui, qu’il venait d’entendre la plus grande cantatrice du monde.

Ma conclusion est celle-ci : Le génie est un excellent plat qui a besoin d’une sauce. Il ne suffit pas de dominer les hommes par ce qui est en nous, il faut Jes dominer aussi par ce qui est en eux. Il faut faire coup double, avoir ce qu'ils n'ont pas et avoir ce qu’ils ont. Quelque valeur que je puisse avoir, et quelque valeur que vous ayez, nous ne serons réellement quelque chose que quand nous aurons placé notre supériorité morale sur un piédestal d’une supériorité matérielle. Eh bien! je viens vous offrir une assurance mutuelle contre la bêtise humaine. Pour être tout à fait estimé des hommes, ce n'est rien d’avoir une grande âme, il est nécessaire d’y joindre une grande position de rang et de fortune, Je vous apporte la fortune et le rang. En voulez-vous ?

Olympia avait écouté Samuel attentivement sans l'in terrompre,

Que so passait-il dans la pensée de cette femme ? Etait-co assentiment aux idées amères que Samuel exprimait sur la vie, ressouvenir de souffrances anciennes, d’injures subies de la part des riches imbéciles au temps où sa ré-

putation n'était pas faite encore? Ou bien la parole cruelle

et impitoyable de Samuel avait-elle réveillé en elle des tristesses endormies, la mémoire des serments brisés, l'in crédulité au cœur des hommes, le scepticisme de l'amour, l'athéisme de la passion? Avait-elle dans son passé quel-

que chère et poignante douleur qui donnait trop raison à

la philosophie méprisante de Samuel Gelb’ Ou bien encore, la grande cantatrice était-elle tout bonnement une fille d’Eve, que la tentation du rang défendu envahissait et qui s’inquiétait de savoir qu'elle porte allait s'ouvrir pour elle vers la richesse et la puissance ? Ou bien enfin, mais cette supposition était la moins probable, et n’avait pour elle que le tressaillement qui était échappé à Olympia, quand Samuel avait prononcé le nom du comte d’E~ berbach; la chanteuse était-elle curieuse de savoir ce que Samuel pouvait machiner contre l’ambassadeur de Prusse, pour le prévenir au besoin ?

Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas sans une certaine émotion qu’elle questionna Samuel.

— Vous me donnerez, dit-elle, le rang et la fortune, comment?

— Soyez tranquille, répliqua Samuel; je suis sûr de mon fait. Ce qui empéche les nobles natures de s'enrichir, c'est le temps que cela dépense; elles n’ont pas le temps d’être économes et de ramasser des écus en cherchant des idées, Les écus sont à terre, ct les idées sont au ciel; il faut se baisser pour s'enrichir, et c’est une chose qui ne va pas à tout le monde. Comme vous, j'ai vécu pour enrichir mon esprit plutôt que pour remplir ma poche. Mais ici l’occasion est belle, et nous pouvons faire fortune tous deux d’un seul coup. Sans économie sordide, sans passer vingt ans à empiler des liards sur des centimes. Voici ce que je vous propose : Gagner dix milions en deux ans.

— Continuez, monsieur, dit Olympia. 8

— Ah! pensa Samuel, elle y mord. Vous savez, repritil, le mot de cette reine à qui l’on demandait si elle croyait qu’une femme pdt se vendre, et qui répondit : C’est selon le prix. Ici, le prix est honnête, vous le voyez. Et l'on n’exige rien de vous en échange, rien du moins que de parfaitement légitime devant la loi et même devant la conscience.

— Qu’exigez-vous donc?

— J'exige que le jour que vous serez veuve du comte d'Eberbach, vous me donniez cing millions. Oh! pas sur les dix qui seront à vous, cing millions en dehors.

— Je ne comprends pas, monsieur.

— Vous allez comprendre. Le comte d’Eberbach a vingt millions, il n’a pas de famille, sinon un neveu. Supposons qu'il vous épouse et qu’il meure, il faudrait qu’il ne vous eût guère aimée pour ne pas vous laisser ses biens. Nous y aviserions, d'ailleurs. N'exagérons rien; il y a Lothario, faisons-lui la part belle. Donnons-lui le quart de Phéritage : cing millions, Il nous en reste quinze : dix pour vous, cinq pour moi. Vous voyez que rien n’est plus simple.

— Le calcul est, en effet, exact, dit Olympia. Mais je vois à votre plan deux obstacles.

— Lesquels ?

— Le premier, c'est qu'il faudrait que le comte m’aimat; le second, c'est qu'il faudrait que le comte mourût.

— Le comte yous aimera et mourra,

Olympia regarda Samuel avec une expression de ter-

reur,

— Ne vous effarouchez pas, madame, reprit Samuel, et ne prétez pas à mes paroles un sens qu’elles n’ont point. Quant à vous aimer, le comte d’Eberbach a déjà pour vous un véritable commencement d’inclination. Je me charge de la fin.

Olympia parut un moment recueillir ses idées. Puis, elle leva tête:

— Mais, dit-elle, s’il est vrai que le comte d’Eberbach m'aime déjà, en quoi ai-je besoin de vous?

— Ah! s’écria Samuel, ceci est d’une certaine force, et je vois que j’avais bien jugé la trempe de votre caractère, Je suis heureux de ne pas m'être trompé sur votre compte. Pour mener à bien l'affaire, il est indispensable que vous ayez un esprit vigoureux, et je serai heureux de tout ce qui me prouvera votre force, fdt-ce une rébellion contre moi. Vous voulez connaître en quoi je puis vous être nécessaire. En ceci : Premièrement, le comte d’Eberbach est mon ami d’enfance, et j'ai sur lui une influence souveraine. Je tiens le fil de ce pantin doré. Je fais de lui ce que je veux, il dépend de moi d’éteindre ou d’attiser son amour. Voyez-vous, c’est un homme incapable d’aimer tout seul, et qui a besoin qu’on remette souvent du bois à sa cheminée, Si je vous exalle devant lui, il ne verra plus que vous au monde; si je vous calomnie, il ne vous sa— luera pas dans Ja rue. Deuxièmement, du moment que jai brûlé mes vaisseaux avec vous, il y aurait de votre part une naivelé puérile à croire que je vous laisserai agir sans moi. Je suis un homme qui ne recule devant rien, entendez-vous, devant rien, pour accomplir ce qu'il a une fois résolu. Or, si vous ne voulez pas m'avoir pour vous, vous m’aurez contre vous. Et, à la guerre comme à la guerre. Vous avez dû réfléchir à toutes les faces de la passion, étudier toutes les formes des caractères. Les rôles que vous avez joués vous ont dit tous quelque chose, et vous n'avez pas revêtu le costume et la vie des grandes criminelles historiques, sans qu'il vous en soit entré quelque chose dans la poitrine. Vous comprenez tout, n'est-ce pas ? même le crime ! Non pas, sans doute, le crime lâche et vil, mais le crime hardi et grandiose! Eh bien! je le comprends aussi, moi. Vous ne me connaissez pas ; prenez garde de me trop connaître! Tenez, franchement, je ne vous conseille pas de lutter avec moi.

Quelque fermeté qu'eût gardé jusque là la chanteuse, elle se sentit trembler devant l'œil menaçant de Samuel, comme si cette menace allait remuer en elle quelque souvenir terrible, quelqu'un de ses rôles, sans doute,

— Voilà pour le premier obstacle, reprit Samuel, d'un accent radouci. Quant à l'autre, il faudrait, disiez-vous, madame, que le comte mourût,

— Je n'ai pas dit cela, s'écria-t-elle,

— Si fait, madame, vous l'avez dit, et j'ai répondu : le comte mourra. Mais, tranquillisez-vous, il mourra sans que nous soyons pour rien dans sa mort. Je suis médecin, ot je puis vous annoncer une nouvelle : C'est que monsieur le comte d'Eberbach, usé et brisé par la fatigue, par la douleur et par le plaisir, n'a plus que peu de temps à vivre.

— Ah linterrompit Olympia d'une voix altérée,

— Jo vous ai dit deux ans, reprit tranquillement Sa-

muel ; j'aurais pu vous dire deux mois. Mais je vous réponds qu’il n’en a pas pour deux ans.

— Vous en êtes sûr? fit la chanteuse, en contenant son émotion.

— Tellement sûr, dit Samuel, que je ne vous demande les cinq millions que le lendemain de sa mort. Vous voyez, c'est d’un mort que nous parlons, et nous nous partageons l'héritage. Vous êtes toute pâle, el il y a des gouttes de sueur froide sur votre front. Mais ce sont les nerfs en vous qui frémissent. Votre raison doit me donner raison. Spéculer sur un tombeau est une chose permise, pourvu qu’on ne soit pour rien dans la mort. D’ailleurs, les actions changent selon ceux qui les commettent. Il y a une chose qui, selon moi, est au-dessus de la vertu, c’est l’intelligence. Tout ce qui est grand a droit de mettre sous ses pieds la morale vulgaire. Moi, j’ai un vaste dessein. Cet or, que le comte d’Eberbach emploie niaisement à dorer la livrée de ses laquais et à payer des filles publiques, j'en ferai de grandes œuvres. Savez-vous qu’au fond de lout cela, il y a peut-être un peuple à affranchir. Plus qu’un peuple, un monde? Et nous nous arréterions à des scrupules imbéciles ? Depuis quand les grands esprits et les grands projets s’arrétent-ils devant le smayimes du catéchisme ou de la civilité puérile et honnéte? Vous figurez-vous César avec des scrupules? Que dites-vous de Napoléon petite maitresse, et ne voulant pas faire couler le sang d'un poulet? Allons, nous ne tuerons pas cet homme; c’est son mal qui le tuera. Pas de petilesses.

La fortune n’aime pas qu’on soit timide, qu’on rougisse et qu'on balbutie avec elle. Accueillez-la fièrement, et n’ayez pas, vous, profonde comédienne, de ces stupeurs de bourgeoise timorée. Vous n'êtes pas, je l'espère, de la race de ces cuistres qui trouvent qu'on n'a pas le droit de voler une province quand on respecte un moulin. Je suis sûr que je parle à mon égale. Voilà pourquoi je vous ai parlé sans masque et sans feinte. Maintenant, répondez.

Olympia fit un violent effort sur elle-même,

— Un dernier mot seulement, dit-elle, Si je réponds non, si je refuse de mettre l'enjeu de mon âme à cette partie redoutable que vous m'offrez, que ferez-vous ? Persisterez-vous dans vos desseins sur la fortune de monsieur le comte d’Eberbach, ou y renoncerez-vous ?

— Pardon, madame, reprit froidement Samuel, mais ceci ne vous regarde plus, ce me semble. Vous êtes libre de vous retirer, mais je resterai libre d'agir. Réfléchissez.

— Monsieur, dit la chanteuse, je vous demande un jour de réflexion.

— Non pas, madame, ces sortes d'affaires n’admettent pas de retard. Elles doivent êlre faites aussitôt que dites.

— Si je refuse, recommença-t-clle, vous resterez libre d'agir?

— Parfaitement libro,

— Eh bien! dit-elle d'un ton de résolution brusque, j'accepte,

— Allons donc! s'écria Samuel avec une joie ironique ot triomphante.

Il alla vers une table où il y avait un encrier, et tira do sa poche un papier timbré,

— Qu'est ceci demanda Olympia.

-- Rien, dit-il. Un moyen de nous donner l’un à l’autre des garanties.

“Ilse mit à écrire, en lisant tout haut à mesure :

« Je, soussigné, declare devoir à monsieur Samuel Gelb la somme de cinq millions. Toutefois, cette dette ne sera exigible qu'après la mort de mon mari... »

Il s'interrompit.

— Nous sommes au 15 mars. Je date du 15 mai. Done je suis sûr que le 15 mai vous serez mariée au comte, comme je suis sûr que le comte mourra avant vous.Voilà pour votre garantie. Pour ce qui est de la mienne, veuillez écrire là : Approuvé l'écriture, et signez : Comtesse d’Eberbach. Si nous ne réussissons pas, vous n’étes pas comiesse d'Eberbach, et alors cette lettre n’est qu'un chiffon de papier. Elle ne vous engage donc qu’autant que le mariage aura eu lieu. Et puisqu'il n’y a pas de comtesse d’Eberbach, vous ne faites pas un faux.

— C'est vrai, dit Olympia.

Et elle signa.

Samuel mit le papier dans sa poche, et, se levant :

— Il ne me reste, madame, qu’à vous remercier et à tous Yéhiciter. Je vous quitte pour aller travailier a notre œuvre. Mais nous nous reverrons bientôt, J'ai l'honneur de vous saluer, madame la comtesse,

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