‹ La vie au desertChapitre 171 sur 175 · CLARTÉ DU COEUR · texte numérisé non relu

CLARTÉ DU COEUR

Le lendemain du jour où Julius, Christiane et Frédérique s'étaient rencontrés tous trois ensemble dans la maison secrète du Marais, Frédérique, seule et réveuse, se promenait dans son jardin d’Enghien.

Sans sayoir pourquoi, elle se sentait tout inquiète,

L’entreyue de la veille lui revenait à l'esprit.

Pourquoi son père, devant les seuls êtres qu'il aimat, avait-il été pour là premitre fois si grave ct si triste ?

Elle avait refusé de lui dire adieu, afin de l'empêcher de partir sans la revoir au moins une fois encore. Mais si son départ était une nécessité, s'il était forcé de s’en aller tout de suite, elle n'aurait fait que lui ajouter une souffrance.

Quand elle avait refusé d’embasser son père, il avait souri, mais fl lui semblait maintenant que c'était plutôt un rire contraint, et qu’il avait envie de pleurer,

Que pouvait être ce voyage?

Il fallait que ce fût quelque chose de bien sérieux, Le comte devait avoir un bien impérieux motif de quitter Pas ris, lui si faible ct si fatigué. Où allait-il? Et pourquo cette chose si simple, après tout, un voyage, le remplissait-elle de cette tristesse? Pourquoi cette solennité dans les recommandations qu'il avait faites à sa fille?

Cétait plus qu’un adieu, c'était presque un testament,

Frédérique marcha et songea ainsi toute la journée,

Le soir, ello n’y tint plus,

Elle fit mettre les chevaux à la voiture et courut à Paris.

Arrivée à l'hôtel, elle monta rapidement à l'appartement du comte,

— Monsieur le comte? demanda-t-cllo au premier domostique qu'elle rencontra,

— Monsieur le comte n'est pas ici, répondit le domestique,

— Quand est-il sorti?

— Ce matin, Madame,

— Mon Dieu! etil n'a pas dit à quelle heure il rentre rail?

— Ia dit qu'il allait faire un tour hors de Paris, et qu'il ne rentrerait peut-être que demain,

— Il n'a rien laissé pour moit

— Monsieur le comte a laissé pour madame l8 comtesse une lettre qui est sur son bureau.

— Vite! dit Frédérique.

Et elle s'élança dans la chambre du comte.

Elle trouva sur le secrétaire un papier à son adress.

Elle décacheta l'enveloppe, dans laquelle il y avait deux lettres, l’une pour elle, et l'autre pour sa mère.

Elle ouvrit la lettre et lut :

« Pardonne-moi, ma chère Frédérique, si je pars sans embrasser. Mais c’est pour toi, mon enfant. Dans trois jours, rien ne s’opposera plus à ton bonheur.

» Adieu, ma fille chérie, Ta mère t'en dira davantage Sois heureuse, Je te bénis,

» Oublie-moi, et pense à Lothario.

» Ton père dévoué.

» Juzius D'E. »

— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Frédérique les yeux pleins dé larmes, Ah! fit-elle en relisant une phrase de la lettre: « Ta mère t'en dira davantage, » Ma mère sait tout sans doute, Allons chez elle,

Et, descendant à la hâte, elle se fit conduire chez Christiane, emportant la lettre à l'adresse de sa mère,

Christiane fut toute stupéfaite d'entendre annoncer là comtesse d’Eberbach; car la vie de ces deux pauvres créatures était telle que c'était pour la mère et la fille une audace et presque une faute de se voir.

Mais l'émotion de Christiane fut bien plus grande encore quand elle vit entrer Frédérique.

— Qu’y a-t-il donc? demanda-t-cllo, frappée de l'anxiété visible sur la figure de sa fille.

— Il y a, dit Frédérique, que mon père est parti.

— Parti!

— Lisez.

Et Frédérique tendit à sa mère les deux lettres,

La lottre adrossée à Chrisiiane na disait rien de plus que celle de Frédérique.

Julius annonçait seulement à sa femme qu'il partait et qu'aussitôt arrivé au terme de son voyage, il lüi écrirait tout ce qu'il était allé faire et tout ce qui so passerait,

Il l'engagoait donc à no pas s'inquiéter, à rassurer Frés dérique, et à attendre,

— Tout, excepté attendre! s'écria Christiane, Ma filo, nous allons partir |

— Qu'avoz-vous, ma mère? Vous êtes toute boule versée,

— Un grand péril est sur ton père,

— Quel péril?

— Ah! je ne puis te lo dire. Mais jo mo souvions de co qu’il m'a dit une fois. Vite.

Elle courut à la sonnette, un domestique vint,

— Mon frère est-il 1A?

— Oui, madame,

— Diles-lui qu'il me faut des chovaux de poste tout do Suite,

Le domestique sorlit,

— Oh! mon Dieu! dit Christiane, mais où aller? Ces deux lettres ne nous apprennent seulement pas où est ton père ? On ne te l’a pas dit à l'hôtel ?

— Non, en partant, il a dit qu’il allait faire un tour hors de Paris.

— Oh! il sera allé loin. Il aura mis plus de distance que cela entre son projet et nous, Où peut-il être allé? Malheureuses que nous sommes! Nous ne pouvons pas le deviner, pourtant!

Elle réfléchit une minute, mais reprit aussitôt avec plus d'énergie :

— N'importe, nous le chercherons partout. A Eberbach, d’abord. Oui, il a dû choisir pour le châtiment le lieu où le crime s’est accompli. C’est cela. Il va au château d’Eberbach, j'en suis sûre maintenant. Merti, mon Dieu! pourvu que nous n’arrivions pas trop tard!

Elle prit ce qu'il fallait d’argent pour la route, et enve= loppa Frédérique de châles pour la nuit.

Elles étaient prétes lorsque Gamba vint annoncer que la voiture était en bas.

— Est-ce que je pars aussi? demanda-t-il.

— Oui. Es-tu prêt?

— Toujours, quand il s’agit de courir sur les routes.

— Eh bien! viens.

Une minute après, la chaise de poste roulait au galop sur le pavé de Paris.

Au premier relais Christiane parla au maître de poste :

— Vous n’avez pas fourni de chevaux ce matin à deux voyageurs venant de Paris?

— Pourquoi deux? demanda Frédérique.

— Ecoute. ‘

— Jen ai fourni à plus de deux, répondit le maître de poste.

— Oui, mais deux qui étaient ensemble?

— Comment sont-ils?

— Quarante ans à peu près? Mais l’un a lair plus vieux que l’autre.

— Ah! attendez. Je crois que oui. L'un se renfoncait dans l'angle de la voiture, comme s'il était ennuyé et souffrant.

— Et l’autre devait avoir une figure dure et hautaine?

— Justement, C’est celui-là qui donnait les ordres, J'ai même dit à Jean : En voilà un qui n’a pas une bonne physionomie, Jean m'a dit: Bah! cest son droit, il paye bien. Oui, madame, je les ai vus,

— Merci.

Les chevaux étaient changés. La voiture repartit.

Frédérique questionna sa mère,

— Comment savez-vous que mon père ne voyage pas seul ?

— As-tu oublié qu’il nous a dit hier qu'un ami laccompagnerait,

— C'est vrai, mais il n’a pas dit quel était cet ami. — Oh! je devine! répondit Christiane.

— Qui est-ce donc?

— C'est monsieur Samuel Gelb.

Le voyage fut morne et silencieux. La nuit passa, et le

jour aussi, et encore une nuit, et encore un jour.

La mère et la fille ne s’arrêtaient que le temps de changer de chevaux. Deux fois seulement dans les quarantehuit heures, elles descendirent pour manger une bouchée.

Et puis elles repartaient, payant double pour doubler la vitesse du postillon.

Ce voyage, commencé la nuit, s’acheva la nuit.

fl était près de onze heures du soir quand la chaise de poste entra dans la cour du château d’Eberbach.

— Monsieur le comte est-il ici? demanda Frédérique au portier, qu’il fallut réveiller.

— Oui, madame.

— Dieu soit loué! s’écria Christiane. Nous arrivons à temps.

La voiture s'arrêta au perron.

Gamba frappa de manière à réveiller toute la maison.

Hans passa la téte à une lucarne.

— Qui est 1a? cria-t-il, tout à fait maussade et gro= gnant.

— C'est madame la comtesse, répondit Gamba.

— Je descends, bougonna Hans.

— Un instant après, la porte s’ouvrit.

— Monsieur le comte? demanda Frédériquo.

— Il est couché.

Frédérique regarda Christiane.

— Oh! pas un moment à perdre, répondit Christiane au regard de sa fille. Il s’agit de choses trop graves pour retarder notre entrevue d’une seconde, Montons, et frappons à la porte de sa chambre.

Elles montèrent aussitôt et frappèrent, doucement d’abord, puis plus fort.

Mais elles eurent beau frapper, personne ne répondit.

— Attendez, dit Gamba, vous frappez comme des femmes. Je vais vous montrer comment cela se pratique.

Et il se mit à exécuter sur la porte tous les carillons d'Anvers,

Personne ne répondit ni ne bougea dans la chambre.

— C'est singulier, dit Christiane, qui commença à pâlir.

Elle se tourna vers Hans,

— Vous êtes bien sûr que monsieur le comte est dans sa chambre?

— Bion sûr, puisque c'est moi qui l'y ai accompagné il y a deux heures pour allumer ses bougies.

— Oh! deux heures! répéta Christiane épouvantée.

— D'ailleurs, reprit Hans, s'il n’y était pas, la clef serait en dehors, et vous voyez bien qu’elle est en dedans.

— Monsieur le comte! cria Christiane, ouvrez, c'est nous, Frédérique et moi! Au nom du ciel, ouvrez!

Aucune réponse encore.

— Qu'est-ce que tout cela signifie? dit Frédérique. O mon Dieu! j'ai peur.

— Une idéo! s'écria Christiane. Monsieur Samuel Gelb doit Stre au château ?

— Oui, madame, répondit Hans,

— Eh bien! allons le réveiller, mon ami. il dormira peut-être moins profondément que monsieur le comte.

Hans les conduisit à la chambre de Samuel.

Christiane frappa.

Personne ne répondit.

La clef était à la porte.

— Ouvre, Gamba, dit Christiane, et entre.

Gamba entra.

— Vous pouvez entrer, dit-il. Il n’y a personne.

Christiane et Frédérique se précipitèrent.

La chambre, en effet, était vide. Le lit n’était pas dé fait.

— Vous êtes bien certain, dit Christiane à Hans, que ces messieurs ne sont pas sortis?

— Trés-certain. A neuf heures et demie, ces messieurs ont dit qu’ils allaient se coucher. Je les ai vus monter et j'ai fermé les portes. Ils n'auraient pas pu deseendre et sortir sans me demander les clefs.

— Alors, vite! s’écria Christiane. Un marteau, une barre de fer, n’importe quoi! Il s’agit d’enfoncer la porte de la chambre de monsieur le comte.

Gamba et Hans coururent.

Ils revinrent presque aussitôt, armés d’une ping, de fer.

En une minute, la porte céda.

Tous quatre entrèrent dans la chambre du comte.

Elle était vide comme l’autre.

Mais le premier objet sur lequel tombèrent les yeux de Frédérique, ce fut une lettre posée sur un prie-dieu, qui était au chevet du lit.

L'adresse était : « A madame Olympia, rue du Luxembourg, à Paris, »

— Donne, dit Christiane.

Elle arracha l'enveloppe et lut :

« Quand tu liras cette lettre, ma pauvre aimée, je serai mort... »

Elle poussa un cri et parcourut rapidement le reste.

Julius ne donnait aucun détail, Il disait seulement qu’il mourait pour que Frédérique put épouser Lothario, que Frédérique n’aurait plus rien à craindre de Samuel, qu’elle ne s'affligedt pas, qu’il était trop heureux de pouvoir faire quelque chose pour elle; qu’elle ne lui deveit rien, que c'était à lui au contraire à lui être reconnaissant de ce que, grâce à elle, après une vie si inutile, il avait au moins une mort dévouéc,

Et puis toutes sortes de choses tendres et affectueuses.

Mais Christiano n’acheva pas,

— Oh! quelle misère! s'écria-t-elle en se tordant les mains. Nous sommes arrivées deux heures trop tard, Dans ce moment sans doute, il mourt, Et ne-pas même savoir où!

— Ah! cherchons partout, au moins, dit Frédérique,

— Cependant, reprit Christiane, puisque les portes oxtéricures sont formées, ils doivent tro dans le chateau, fouillons toutes les chambres.

Mais toutes les recherches furent vaines,

— Ils ne sont certainement pas sortis, répéta Hans. — Mon Dieu! je devrais deviner, trouver, savoir, dit

Christiane, mais il me semble que la folie me gagne.

Elle serra son front entre ses deux mains, comme pour concentrer toute sa raison et toute son intelligence.

— Ah! attendez, s’écria-t-elle tout à coup.

Et se parlant à elle-même :

— Oui, c'est cela! C’est une inspiration du ciel :

Elle revint en courant à la chambre de Julius, puis passa, suivie de Frédérique et des deux hommes, dans le petit salon qui séparait la chambre du comte de celle qu’elle avait occupée elle-même autrefois.

Elle désigna vivement la bibliothèque.

— Mes amis, dit-elle à Gamba et à Hans, écartez vite ce meuble et frappez-moi dans cette boiserie à grands coups de pince,

Hans et Gamba dérangèrent la bibliothèque, prirent leur barre de fer, et se mirent à démolir le panneau consciencieusement.

Les premiers coups ne produisirent pas grand effet.

Mais soudain, à un effort que fit Gamba, le panneau fit un soubresaut, comme si un ressort avait joué, et s'écarta si violemment que le vent faillit éteindre les bougies.

Le panneau masquait un escalier profond et sombre.

— Une lampe, dit Christiane. Nous allons descendre par là.

Hans alluma une des lampes qui étaient sur la cheminée.

— Maintenant, en ayant; s’écria Gamba.

Et il s’élança en tête.

Hans, Christiane, Frédérique le suivirent.

— Oui, pensait Christiane, c’est par là que le misérable est venu dans cette nuit fatale.

Ils descendirent ainsi pendant dix minules.

Tout à coup une voix les arréta.

— Qui va là?

— Des femmes, répondit Christiane.

— N'avancez pas, cria la voix. Hommes ou femmes, si vous faites un pas, c'est la mort. »

Et on entendit des fusils qu'on armait.

— Qu'est-ce que tout ceci? murmura Frédérique.

— Silence! dit Christiane, Reculez-vous tous trois dans cot enfoncement où l'escalier tourne, et éteignez la lampe. Et restez là, quoi qu'il advienne!

Et, passant devant Hans et Gamba, elle s'élança en courant,

Au même moment, une décharge retentit, et Christiane entendit siffler les balles à son oreille,

L'ombre avaitsauvé Christiane. Ello n'avait pas été atteinte,

— Jo ne suis pas touchée; ne bougez pas, sur votre vie! s'écria-t-elle impérieusoement à Frédérique et à Gamba, qui déjà s'élançaient,

Ello fit quelques pas encore, se trouva parmi une douzaine d'hommes qu'elle entrovoyait vaguement dans les ténèbres, à la lueur éloignée d'une torche,

Elle crut voir aussi luire des lames de poignards,

— Au nom de vos femmes et de vos filles, cria=t-elle en se jetant à genoux, qui que vous soyez, ayez pitié de deux pauvres malheureuses créatures qui vont perdre leur mari et leur père, si vous ne venez pas à leur secours.

Les poignards étaient déjà levés.

Mais un de ces hommes dit un mot :

— Nous sommes douze hommes contre une femme, ditil, Laissons-la s'expliquer.

— Merci, s’écria la pauvre femme. Vous allez comprendre. Voilà ce que c’est. Dans cet instant, le comte d’Eberbach est là quelque part en train de se tuer. Eh bien! il y a ici la comtesse d’Eberbach qui le sait, et qui cherche son mari pour lui arrêter la main. Vous comprenez cela, n'est-ce pas, messieurs? Vous n’empécherez pas une femme de sauver la vie à son mari? Au contraire, vous l’aiderez plutôt. Où est-il? Vous devez le savoir, puisque vous êtes là, Je vous en prie, menez-nous où il est.

— Nous ne connaissons pas le comte d’Eberbach, ma-

dame, répondit celui qui avait contenu les autres, et qui paraissait être leur chef,

— Mais vous êtes chez lui, Vous ne pouvez y être que par son consentement,

— Tenez, madame, dit le chef. Nous sommes des jeunes gens, et nous n’avons pas l'habitude de mentir. Nous sommes ici pour une raison qu’il nous est interdit de révéler, et notre honneur nous commande de frapper tous ceux qui pourraient surprendre notre secret. On ne discute pasavec une consigne. Il nous est enjoint de tirer sur quiconque essayera de passer sans le mot d'ordre.

— Oh! mais, c’est le comte d’Eberbach qui vous a commandé cela, n’est-ce pas?

— Que ce soit lui ou un autre, madame, qu'importe?

— Oh! c’est lui. Etsavez-vous pourquoi il vous a dit de ne laisser passer personne? C’est pour que personne ne puisse l'empêcher de se tuer. Tenez, j'ai là sur moi une lettre où il me le dit. Vous pouvez la lire. On va nous apporter de la lumière. Tenez, voici la lettre. Je vous en prie, monsieur, lisez. ,

— A quoi bon? répondit l’homme. Nous n'avons pas à chercher la cause des ordres qu'on nous donne, nous n’a~ vons qu'à obéir.

— Mais, cependant, s'il vous est prouvé qu’un homme so tue dans ce moment, là, sous vos yeux, vous êtes des j jeunes gens, dites-vous, il est bien impossible que vous laissiez un suicide s’accomplir sans faire un pas. Quand d’un geste vous pouvez sauver une existence! quand une mal-

heureuse femme est là qui se traîne à vos pieds! Je vous en supplie. Pensez que c’est votre père qui se tue, et quo c'est votre mère qui vous pric!

— Pourtant, dit un des jeunes gens, si elle dit vrai?

— De fait, ajouta un autre, nous serions les complices du suicide du comte,

— Oh! vous êtes bons! s'écria la pauvre femme.

— Madame, dit le chef, vous êles bien la comtesse d’Iberbach?

— Non, messieurs, répondit Chrishane, je no veux pad

! est là. Elle va

vous tromper. Ce n'est pas mol, Mais elle

venir. Frédériquel Nous étions là, avec deux amis sûrs. Mais des hommes pourraient vous offusquer. Je vais \eur dire de remonter. Nous irons seulement les femmes:

La vaillante créature alla chercher ps et renvoya Gamba et Hans.

Elle revint avec la lampe, qu’elle venait de faire rallumer à Gambaæ

— Tenez, dit-elle, vous voyez que je ne vous ments pas, que voilà bien une lettre où le comte parle de son suicide, et que nous sommes bien deux femmes qui pleurent,

Elle tendit la lettre.

Le chef y jeta un coup d’ceil.

— C'est vrai, dit-il. Oh! le comte d’Eberbach ne hous a confié que la moitié de son dessein!

— Maintenant, messieurs, s’écria Christiane, ne perdons pas une seconde, conduisez-nous:

— Venez, madame, dit le chef.

Et il se mit à marcher rapidement.

Malgré la nuit, les deux femmes le suivaient sans trébucher dans un escalier inconnu, comme elles eussent fait en plein jour dans la rue. On aurait dit que leur cœur les éclairait.

Après avoir ouvert plusieurs portes et descendu bien des marches, le jeune homme s'arrêta,

— C'est ici, dit-il.

— Ah! Dieu! murmura Christiane, pourvu qu'il soit encore temps!

Le jeune homme ouvrit une dernière porto.

LE TOASTs

C'élait dans la salle circulaire et souterraine du Châtéau- Double, dans cette salle ménagée entre deux escaliers se= crets pratiqués dans l’épaisseur des murs, et où nous avons déjà vu Julius, présenté aux Trois par Samuel, assister avec lui à une séance secrète de la Tugendbund.

Sur une table qu’éclairait une lampe pendue au pla=

fond, il y avait du papier et tout ce qu’il faut pour écrire,

Il y avait, de plus, un large vidrecome du moyen âge, et, à côté, une bouteille pleine et cachetée.

Samuel Gelb et Julius d'Eberbach étaient assis l'un en face de l’autre, immobiles et silencieux.

fis étaient dans le château depuis deux jours, Ils étaient dans la chambre ronde depuis une heures

Tous deux songeaient.

Julius, dans co lieu où il avait éprouvé tout le bonheur ot tout lo malheur de sa vie, voyait tout son passé remon= ter dans son esprit.

Il maudissoil son aveuglement ét sa faiblesse, Tl n'avait pas deviné les tourments de Christiane. Auprès de cette chère et douce eréature qu'il aurait dû protéger, défendre

et sauver, il avait vécu comme un étranger et non comme un mari; sans vigilance et sans prévenance.

Il ne s'était pas aperçu des piéges infames que dressait, dans sa propre maison, sous ses yeux, l'ennemi qui rôdait autour de son bonheur, comme le mauvais ange autour du paradis terrestre,

Tout avait eu beau Vavertir : la répulsion de Christiane dès qu’elle avait connu Samuel, les prières de son père qui avait voulu rompre cette intimité funeste, rien n’avait déconcerté son illusion stupide.

Et puis, eût-il été crédule aux frayeurs de sa femme et aux avertissements de son père, Samuel avait pris sur lui un tel empire et le tenait tellement sous son prestige, qu’il aurait croisé les bras devant l'évidence, que la certitude ne l'aurait pas réveillé.

Comme il s'en voulait maintenant de cette imbécile soumission à l’ascendant d’un autre! Quel remords il sentait d’une lacheté qui avait fait le malheur de tout ce qu’il aimait! Ah! cela ne lui arriverait plus à présent! Il ne serait plus lâche. Il ne reculerait devant aucune nécessité énergique. Il serait sans pitié, Ni considération ni scrupule ne le retiendraient,

Tandis que le Chateau-Double rappelait à Julius ses faiblesses, il rappelait à Samuel ses crimes.

Samuel n’était pas homme à s'émouvoir beaucoup de ce

qu'il avait fait et de ce qu’il avait causé.

— En somme, se disait-il, que pouvaient lui reprocher Gretchen et Christiane?

* Il ne les avait pas même forcées, elles s'étaient données à lui, L'une, il est vrai, dans l’exaltation produite pat un breuvage; mais qu'importe que Vexaltation, sans laquelle aucune femme ne se donne, provienne artificiellement d’un breuvage ou provienne naturellement des sens?

Qu'on enivre une femme avec du vin ou avec des paroles, où est la différence? Ce qu'il avait fait, tous les hommes le font. Prendre une jeune fille pure, chaste, ignorante, lui dire des mots qui la troublent, la faire frissonner en lui touchant la main, lui allumer le sang avec un regard, lui brûler les lèvres avec un baiser, et profiter de son trouble, de son ignorance pour la perdre, cela est innocent, cela est irréprochable, cela se fait tous les jours; mais produire le même résullat par deux gouttes de liqueur au lieu de le produire par des paroles, par des regards et par des baisers, voilà qui est criminel, monstrueux et cffroyable : la séduction so métamorphose en viol,

Quant à Christiane, s'il lui avait fait la cour comme tout jeune homme bien élevé la fait à toute femme mariée de sa connaissance; s'il avait été galant, empressé el assidu auprès d'elle; si, par quelques roulements d'yeux entremêûlés de cadeaux, il était parvenu à se faire aimer; s'il l'avait eue pour un bracelet, ou pour un éventail, ou pour des élégies, ce serait l'histoire unlvorselle,

Mais comme, au lieu do se donner pour un compliment, elle s'était donnée pour son enfants comme au fond de

son action, au lieu de la coquetterio il y avait la mater nité, alors l'action devenait abominable, et Samuel, qui

aurait été un galant homme et un charmant viveur, devenait un parfait scélérat pour avoir fait commettre à Christiane un adultère moins ignoble que les autres.

Christiane s'était tuées; mais qui l'y forcait? Etait-ce Samuel qui avait poussée dans le Trou de l'Enfer? Ce n'é- {ait pas un meurtre, c'était un suicide,

Done, Samuel n'avait rien absolument à se reprocher!

Et cependant, d'où lui venait le besoin qu’il sentait pour la première fois de sa vie, de se disculper à ses propres yeux? Pourquoi essayait-il de se justifier à force de sophismes? Pour qu'il se défendit ainsi, qui donc l'accusait?

Il n’avait pas l'habitude de l'hypocrisie; il faisait le mal grandement ct hardiment; il ne rusait pas avec la morale, il la prenait de front et l’outrageait en face. Il avait peutêtre quelque chose de Satan, il n'avait certainement rien de Tartuffe. :

Eh bien! dans ce moment, il était tout différent de luimême. Une sorte de timidilé, singulière dans sa nature, s’emparait de lui, Il était en proie à un pressentiment dont il n'aurait pu dire le motif.

Il jetait par moments un regard sur Julius, et puis il regardait la bouteille cachetée.

Quel rapport y avait-il entre cette bouteille et Julius?

Le fait est que, lorsque Samuel, relevant les yeux de la bouteille, les reportait sur le comte d’Ebtrbach, malgré la puissance prodigieuse qu'il avait sur lui-même, ses yeux s'éclairaient involontairement d’une lueur étrange,

Cette bouteille contenait-elle done la réalisation de son rêve si longtemps poursuivi? Etait-ce cette bouteille qui devait lui donner la fortune de Julius, et, par cette fortune, toutes les conséquences qu'il en espérait, le pouvoir, le premier rang dans la Tugendbund et la main de Frédé= rique?

Cette bouteille renfermait-elle du poison?

Mais quand même Samuel aurait été sur le point d'em= poisonner Julius, il n’y aurait pas eu là de quoi faire tressaillir cette âme de bronze. Un crime dé plus où de moins, dans cette vio pleine de crimes accomplis ou reves, c'était un détail. Samuel Gelb ne se serait pas troublé pour si peu.

Celui qui avait tenté froidement d'empoisonner ce grand homme qui s'appelait Napoléon n'aurait pas tremblé pour l'empoisonnement de ce demi-cadavre qui s'appelait Julius,

Non; si Samuel Gelb, au moment de frapper le coup décisif qui devait lui ouvrir la porte de son ambition ot de son amour, so sentait pris d'une inquiétude inexplicable; si sa résolution, si ferme toujours, vacillait dans sa ponsdo; s'il hésilait presque, ce n'était pas remords du forfait qu'il allait commettre, c'était crainte de ne pas réussir,

Lui, d'ordinaire, si sûr du succès; lui, l'audace même et la certitude en personne, sans qu'il pdt dire pourquoi, un instinct dont il avait honte lui murmurait tout bas quo son œuvro le perdrait, et qu'il pürirait par où il avait compté vivre.

Mais d'étaient là des superstitions de bonne fomime, con-

tre lesquelles il se révolla, C'est bon à faire accroire aux

enfants, que le mal porte malheur à celui qui le fait. Les hommes qui ont vécu un peu savent que la réalité n’est pas précisément pareille aux dénoûments de mélodrames, où la vertu est toujours récompensée et le crime puni. Au contraire, ce qu'on appelle le mal a toute chance d’avoir le dernier mot, de prospérer et d’éclabousser la pauvre et modeste vertu qui trotte à pied dans les rues.

Allons, Samuel, sois homme! sois Samuel! Ce n’est pas au moment de la récolte que le semeur renonce et doute. Allons, tu as semé, pendant trente ans, ton esprit, tes idées et tes espérances sur un terrain quelconque. Voici la moisson qui se lève enfin! Ce n’est plus le moment de réfléchir s'il valait mieux semer sur ce terrain-là ou sur un autre, Prends ta faulx et tranche.

Samuel tira sa montre.

— Plus qu’une demi-heure à attendre, dit-il,

— Il est minuit et demi? dit Julius.

— Moins deux minutes. À une heure sonnante, nos chers conspirateurs seront ici. Ils arriveront par l'escalier d’en bas. Tu es bien sur des hommes que tu as postés dans l'escalier d’en haut?

— Parfaitement sûr.

— Tu leur as bien expliqué tout?

— Jeles ai placés moi-même, et je suis convenu de tout avec le chef. Sois pleinement tranquille.

— Pourquoi n’as-tu pas voulu que je fusse là pendant ce tu donnais les instructions ?

— Les ordres que j'ai reçus de Berlin le défendaient, répondit Julius; et il était commandé au chef de n’obéir qu’aux instructions que je lui donnerais en secret.

— On se défie donc de moi? demanda Samuel Gelb.

— Peut-être, jusqu’à ce que tu aies prouvé ton dévouement.

— C’est aussi par défiance, sans doute, poursuivit Samuel un peu blessé, qu'on a exigé que tu fusses présent à la séance des Trois ?

— Peut-être, répondit encore Julius.

Il reprit, après un silence :

— Mais tu aurais tort de te fâcher ou de t'inquiéter d’une défiance que tu vas faire tomber dans une demi-heure, En outre, il n’est pas mal pour toi-même que je sois là tout à l'heure,

— Pourquoi cela?

— Parce que ceux que tu vas nous livrer sont trois, et que, si tu élais seul contre trois, tu pourrais passer une mauvaise minute, Ces hommes sont braves, et ne se laisseront pas probablement arrêter sans se défendre.

— Et les soldats que tu as placés dans l'escalier?

— Justement, dit Julius, lorsque les soldats vont entrer, les Trois, comprenant que tu les as trahis, peuvent se jeter sur toi, afin de se venger au moins, s'ils ne peuvent pas se sauver, Tu vois bien qu'il n’est pas inutile que tu aies quelqu'un avec toi,

— Et si, en me défendant, tu es frappé?

— Oh! moi, dit Julius d'un ton élrange, en entrant ici, j'ai fait le sacrifice de ma vie.

L'accent ferme avec lequel Julius avait prononcé ces pa-

roles {it que Samuel le regarda fixement.

Mais le visage de Julius avait toute son insouciance accoutumée.

fl y eut un moment de silence.

Samuel se leva et se mit à se promener de long en large.

— Combien avons nous encore de temps à attendre? demanda Julius.

— Encore un quart d'heure, répondit Samuel.

— En ce cas, dit Julius, il est temps que je prenne mon cordial.

— Ahl... fit Samuel, qui s'arrêta.

— Je me sens fatigué, poursuivit Julius. Et il me faut des forces pour la scène qui va se passer ici. Tu m’as dit que l'effet de ce. cordial était instantané, et qu'il valait mieux ne le prendre qu’au dernier moment. Nous sommes au dernier moment. Donne-le-moi.

— Tu le veux, dit Samuel d’une voix troublée.

— Eh! sans doute! je le veux! Voici l'instant où je vais avoir besoin de force. Allons, verse ce cordial dans ce verre.

Et, en parlant, il fixait les yeux sur Samuel,

Celui-ci ne bougea pas.

— Verse donc, recommenga le comte d’Eberbach.

Samuel, alors, prit la bouteille et la déboucha.

La main lui tremblait légèrement.

Julius, lui, leva le verre et le tendit avec tranquillité.

Samuel versa à peu près la moitié de la bouteille.

lius.

— Oh! la moitié suffit.

— Verse tout, te dis-je, répondit Julius.

— Soit, dit Samuel, dont la main fut reprise d’un tremblement imperceptible.

— On dirait presque que tu es ému. Est-ce que ce core dial est dangereux?

Samuel palit.

— Dangereux? dit-il. Quelle idée,

— Oh! rassure-toi, reprit Julius. Ne crois pas que je te soupçonne. Je veux dire seulement que parfois un breuvage vous fait payer plus tard la force qu’il vous donne pour un moment. Tu m’aurais préparé un breuvage de cette espèce, que je ne ten voudrais pas, au contraire. Que j'aie pendant une heure l'énergie qui m'est nécessaire, et ensuite que m'importe le reste? Tu sais que je ne liens pas énormément à la vie. C’est dans ce sens que je te demande si ce breuvage est dangereux.

— Il est absolument inoffensif, répondit Samuel, qui avait eu le temps de se dominer, Il n’a pas d’autre effet que de rendre de la force à ceux qui sont malades, et Ven ajouter à ceux qui sont en santé.

— Ah! il ajoute de la force à ceux qui sont en santé? répéta Julius d'un air bizarre.

— Oui, insista Samuel.

— Bien.

Julius porta le verre à ses lèvres, Mais il no fit que les y tremper,

— Pourquoi ne verses-tu pas tout? lui demanda Ju-

Se ee

— Ce cordial n’a pas le même goût que l'autre, dit-il.

— Non, reprit Samuel. Je l'ai changé. Celui-ci est plus énergique.

— Mon pauvre Samuel, reprit Julius, décidément tu as quelque chose. Tu n’as pas ton sang-froid de tous les jours.

— Moi? dit Samuel.

— Je conçois ton malaise, poursuivit le comte d'Eberbach. Au moment de livrer ceux dont tu as été le complice depuis que tu es au monde, il est tout simple que tu ne sois pas parfaitement calme. |

— En effet, dit Samuel, heureux que Julius expliquât son trouble de cette façon. Je ’avoue que cela me fait plus d'impression que je n’aurais cru de livrer la Tugendbund.

— Nét'excuse pas, Samuel. C'est tout naturel. Tu n’en as que plus de mérite à surmonter ce scrupule, et le sacrifice que tu fais au gouvernement prussien et à la cause monarchique n’en est que plus grand et plus digne de récompense. Mais, je ten donne ma parole d'honneur, la récompense sera à la hauteur de l’action. Du moins, je ferai pour cela tout ce qui dépendra de moi, Samuel, tu peux y compter.

Samuel ne remercia pas. Il lui semblait que les paroles de Julius contenaient une intention d’ironie.

Julius continua.

— Mais toi-même vas avoir besoin tout à l'heure, comme moi, de toute ta force. L’émotion que tu éprouves, toute légitime et tout honorable qu’elle est, nous gênerait tous deux si nous avions à nous défendre. Pour moi, sinon pour toi, il est urgent qu’elle disparaisse. Or, ce cordial, à ce que tu viens de me dire, ajoute de la force à ceux qui sont en santé...

— Eh bien? interrompit Samuel, qui fit un violent effort pour dissimuler son agitation.

— Eh bien! mon cher Samuel, je crois que tu ferais bien d’en boire la moitié.

Samuel le regarda stupéfait.

— Allons, Samuel, chacun notre part, et buvons ensemble à une santé qui nous est chère à tous deux, à la santé de Frédérique

— Mais, objecta Samuel, tu disais que tu n'avais pas trop de tout?

— Et toi, tu disais que j'avais assez de la moitié.

— Bah! dit Samuel, mon moment d'émotion est passé. Et puis, lorsque les Trois seront là, n’aie aucune inquiétude, je n'aurai pas besoin de rien boire pour avoir toute mon énergie. Le péril présent me trouvera prêt ct solide, je Ven réponds,

— Tu refuses? dit froidement Julius.

Samuel, & son tour, regarda fixement Julius

— Ah cd, dit-il, est-ce que, toi aussi, tu te défies de moi?

— Pout-(tre !... répondit pour la troisième fois Julius.

Samuel se redressa,

Julius se leva, et il y eut une seconde où leurs regards so croisèrent et élincelèrent comme deux épées

Puis tout à coup Samuel, soit que devant ce défi sa na= ture sombre et puissante eût repris le dessus, soit que Ju= lius eût tort dans ses soupçons, soit que Samuel eût été frappé d’une idée subite, Samuel Gelb, prenant son parti, saisit le vidrecome, et en vida la moitié.

Et il tendit le vidrecome à Julius.

= À toi, maintenant, dit-il. Tu vois, les soupcons?

Julius prit le verre.

— A la santé de Frédérique, dit-il, et qu’elle nous survive longtemps!

Il acheva le breuvage.

A ce moment, un bruit de timbre retentit.

— Ce sont nos gens, dit Samuel. Ils sont exacts.

Presque aussitôt la porte de l’escalier inférieur s’ouyrit.

Deux hommes entrèrent, le corps caché sous des manteaux, le visage caché sous des masques,

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