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La vie au galères

La vie y est terrible. « Railler la galère pour prison à un homme, disait Jacques Aubery. c'est le mettre là pour mourir plutôt que pour être garde, vu l'austérité de la galère ou l'on couche sur l'eau et sous le ciel, avec nourriture d'eau et de biscuit. » Si la flotte manque de bras, aujourd'hui on y met ceux qui auraient du être condamnés à mort, « vu la nécessité que le roi témoignait d'avoir des forçats. » Demain on y mettra de simples gens sans aveu, vagabonds et bohémiens « cherchant peut-être à dérober », ramasses dans les campagnes par les dragons.

Si certains jours il faut peu de chose pour y être envoyé, une fois embarqué, on ne sait guère quand ni comment on en sortira. Que signifient les arrêts de condamnation? On y reste au delà du terme fixé à la peine. « Reboul, dit un intendant à Seignelay, est demeuré quatorze ans en galères au delà de son temps. Sa liberté pourrait lui être accordée par grâce, si vous l'ave;. Monseigneur, pour agréable. »

On gracie donc seulement ceux qui ont fait leur temps, les estropiés par suite de faits de guerre, ceux qui coûtent et ne rapportent pas. Les autres doivent mourir aux galères, malgré les protestations de Fé-

nelon. qui estime que ■ la justice est préférable à la chiourme

Quant aux galériens pour cause de religion, même estropiés, même inutiles, ils demeureront galériens. Si Jean Marteilhe et ses compagnons d'infortune ont eu leur liberté en 171 3, c'est uniquement à l'intercession de la reine Anne qu'ils l'ont due et que nous devons, nous, les pages des Mémoires réimprimés ci-après.

Micheïet. qui s'y connaissait en beauté littéraire, déclarait qu'ils constituaient un livre de premier ordre par la charmante naïveté du récit. l'angélique douceur, un livre écrit comme entre terre et ciel.

Les Mémoires de Jean Marteilhe sont autre chose encore. Condamné pour avoir essayé de passer la frontière. Marteilhe a ramé tour à tour sur les galères de Dunkerque et de Marseille. Il a fait route tvec la chaîne de Paris et traversé toute la France en portant les manilles et la casaque rouge. Son récit est le plus curieux écho de la vie des vaincus sous le Grand Règne. C'est le seul qui nous apporte la voix des bagnes.

L'illustration de ce volume a été empruntée aux parties de la collection des Estampes de la Bibliothèque Nationale, dont des décisions récentes, sur lesquelles il faudra revenir certainement, n'ont pas encore interdit l'accès aux photographes. Nous avons eu à regretter notamment de ne pouvoir reproduire certaines gravures de la collection Hennin qui, formée à l'étranger, contient pour le xvne siècle les estampes d'opposition les plus curieuses.

flïean iViarteilhe

lui ii s à Rotterdam, en 1757, par Daniel de Superville, les Mémoires d'un protestant condamné aux Galères de France pour cause de religion écrits par lui-même, demeurèrent à peu prés inconnus en France Jusqu'au milieu du xix? siècle.

C'était un ouvrage que sous le règne même de Louis AT/. il n'eût pas fait bon de posséder dans sa bibliothèque. Les Mémoires étaient, par contre, très répandus dans l émigration protestante, car on les réimprima plusieurs fois fi), et des traductions hollandaise, anglaise et allemande les avaient popularisés dans les pays de ces diverses langues (2). On en avait même sous le titre impropre de : Die Flucht des Camisarden (La fuite du Camisard), publié à Stuttgart un abrégé édifiant à /'usage de la jeunesse et ce fut la traduction de cet abrégé, faite par un pasteur de l'église réformée de Bergerac, M. F. Vidal, qui, en 186'?, attira l'attention sur l'œuvre originale de Jean Marteilhe.

C est à partir de /77n seulement que le nom de l'auteur avait été restitué ai/.v Mémoires d'un protestant (3). D'ailleurs, les Mémoires contenaient à peu près tout ce que nous savons de la vie de Jean Marteilhe. On ne peut ajouter aux

(1) La Haye, 1774; La Haye, 1778.

(2) La traduction hollandaise parut en 1757 à Rotterdam chez J.-D. Berman et fils; la traduction anglaise signée NVillington, mais qui est une œuvre de jeunesse de Goldsmith, fut publiée la même année. La traduction allemande est insérée dans le Schicksai der Protestanten in Frankreich de F.-E. Rambach, Halle, 1760.

(3) L'édition de 1778 est augmentée d'une « clef des lettres qui signifient les noms des personnes, villes, etc. »

renseignements (/u'ils fournissent que quelques traits, grâce aux recherches de l'érudition (1).

Un des ancêtres de Jean Marteilhe était consul de Bergerac en 1563, lors de la plainte qu élevèrent les consuls et le syndic de cette ri/le contre les exactions des soudards qui aient la région (2).

En 1110, Jean Marteilhe et son compagnon de chaîne Bousquet informaient le consistoire de Rotterdam par lettre <lu 10 juillet que , pour 600 /ivres (273 florins), on pourrait les tirer de l'esclavage. Le magistrat, l'église d'Amsterdam et même le pensionnaire lleinsius conférèrent à ce sujet. C'était probablement une fausse espérance. D'ailleurs, certains blâmaient le rachat des galériens. La rigidité protestante le jugeaient une faiblesse et aussi une faute de tactique. Court écrivait plus tard : « Si les commis de Versailles y avaient vu un moyen de s'enrichir, les galères eussent bientôt regorgé de plus de protestants qu'on n'eût pu en libérer {'A). » On ne se préoccupa donc que d'assurer la remise de secours aux galériens réformés, tandis que les intendants exerçaient leur police à découvrir les personnes qui visitaient et assistaient les forçats pour cause de religion.

S'il en faut croire M. Mestre, allié à une des arrière-petitesnièces de Jean Marteilhe, après sa libération, l'ancien forçat ne se fixa point à Amsterdam, mais établit une maison de commerce à Londres. D'après d'autres, il serait décédé à Cuy/enberg en 1111 , mais il semble y avoir ici confusion avec un autre Marteilhe, Daniel Marteilhe, marié à Lydie François en 11 -J5 (4).

Il semble par contre résulter d'une lettre d'août il 18 que Jean Marteilhe habitait Amsterdam à cette époque. Il écri-

ai Possesseur d'un exemplaire des Mémoires qui avait fait partie de la bibliothèque de M. Bernus, j'ai pu mettre à profit les notes dont cet érudit avait chargé les gardes et les marges.

(2) Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français, XXIV,

(3) Bulletin de la Commission pour l'histoire des Églises wallonnes, 2e série, III, 194, article de M. Mirandolle.

(4) Note de M. Bernus.

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Estampe publiée en 1685.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

vait alors à Jean Festus van Bcugel et à Judith du Peyron, sa femme, nièce de ce Jacques du Peyron qui, par son testament du 9 février 1113, avait légué à son parent Jean Marteilhe sur les galères la somme de 500 florins (1). a Ayant plu à Dieu de retirer à soi ma très honorée mère, étant décadré ii Bergerac le mois dernier, je ne veux pas manquer de me rendre au devoir de vous participer mon affliction. J'ose me flatter que vous et Madame votre épouse aurez la bonté d'y prendre part. Dieu veuille par sa grâce vous conserver longues années et prospérité. Qu'il vous accorde, et à votre famille, et à tous ceux qui vous sont chers, ses précieuses faveurs dans ce monde et la gloire éternelle après la mort (2). »

Les extraits des Mémoires d'un protestant ont été choisis parmi les pages les plus intéressantes et les plus représentatives de cet ouvrage. Il ne faut pas oublier en les lisant qu'elles sont l œuvre d un opposant, honnête homme et convaincu à coup sûr, mais qui pouvait moins qu'un autre échapper à ce que Von appelait « l'esprit des Français Réfugiés ». Révoltés contre l œuvre d'unité nationale, lésés dans leurs intérêts et dans leur liberté personnelle, ils étaient trop hostiles à Louis XIV et à ses idées de gouvernement pour nous fournir autre chose qu'un témoignage et que l exposé du point de vue des adversaires de l Absolutisme.

Sous ce rapport, les Mémoires de Jean Marteilhe méritent d être lus et médités.

(1) Bulletin de la Commission pour l'histoire des Eglises wallonnes, I, 241, art du baron van Beugel Douglas.

(2) Bulletin de la Commission pour l'histoire des Églises wallonnes, 1,240. r S

— Xca Vie = aux Galères

Une condamnation aux galères.

e suis né à Bergerac, en Vannée 1684, de parents bourgeois et marchands, qui, par la grâce de Dieu, ont toujours vécu et constamment persisté jusqu'à ta mort dans les sentiments de la véritable religion réformée. En 1699, le duc de La Force (1), qui témoignait, du moins extérieurement, n'être aucunement dans les sentiments de ses illustres ancêtres par rapport à la religion réformée (2), sollicita, à l'instigation des jésuites, la permission d'aller dans ses terres du Périgord, qui sont grandes et considérables, pour convertir les huguenots. Il flattait trop en cela les vues et les principes de la Cour pour ne pas obtenir un si honorable et si digne emploi. Il partit, en effet, de Paris accompagné de quatre jésuites, de quelques gardes et de ses domestiques. Arrivé à son château de La Force, distant d'une lieue de Bergerac, il commença à exercer des

(1) Henri-Jacques Nompar de Caumont, dur de La Force, converti au catholicisme à l'âge de treize ans par les soins des Jésuites. Le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français a publié une lettre de lui au garde des sceaux Pontchartrain, proposant de frapper les récalcitrants d'une amende et d envoyer chez eux des cavaliers en garnison (VIII, 144).

(2) Jacques Nompar de Caumont La Force (1558-1652), échappé au massacre 'le la Saint-Barthélémy, maréchal de France sous Henri IV et Louis XIII, était un de ses aïeux. Son père ne se convertit au catholicisme qu'après un long emprisonnement.

cruautés inouïes contre ses vassaux de la religion, envoyant chaque jour enlever des paysans de tout sexe et de tout âge et leur faisant souffrir, en sa présence et sans autre forme de procès, les tourments les plus affreux, portés contre quelques-uns jusqu'à la mort, pour les obliger, sans autre connaissance de cause que sa volonté, d'abjurer surle-champ leur religion. Il contraignit donc tous ces pauvres malheureux à faire les serments les plus affreux de rester inviolablement à la religion romaine. Pour témoigner la joie et la satisfaction qu'il ressentait de ses heureux succès, il fit faire des réjouissances publiques au bourg de Laforce, où est situé son château, et allumer un feu de joie d*une magnifique bibliothèque composée de livres pieux de la religion réformée, que ses ancêtres avaient soigneusement recueillis (i). Il en usa de la même manière à Tonneins, en Gascogne, fort fâché sans doute que ses ordres eussent resserré son zèle dans les terres de sa domination. La ville de Bergerac, pour cette fois, fut exempte de la persécution, ainsi que plusieurs villes des environs.

Le duc de La Force, fier des belles conversions qu'il avait faites, en fut rendre compte à la Cour (2). Il obtint de revenir en Périgord en l'année 1700, pour convertir par une dragonnade impitoyable les huguenots des villes royales de cette province. Il vint donc à Bergerac où il établit son domicile, accompagné de ses quatre mêmes jésuites et d'un régiment de dragons, dont la mission

(1) Voir Relation et dessein du feu d'artifice fait à la Force le 21 décembre 1609 par la Justice et le peuple du duché nouvellement réunis à la religion catholique, apostolique et romaine, après une mission de trois mois et à l'ouverture d'une autre mission solennelle. A Rouen, chez Guillaume Machuel. On y lit : « Au travers de l'arc de triomphe, on découvre un bûcher sur lequel on sacrifie à la religion plusieurs livres hérétiques trouvés en partie dans la bibliothèque du château de La Force et portés en partie par le zèle de plusieurs particuliers qui ont voulu entrer en participation de l'holocauste. »

(2) « Sa Majesté, lui écrivait Seignelay, est très contente de votre conduite, de l'application que vous prenez à l'instruction de vos vassaux et des bons exemples qu'ils reçoivent de vous » (23 octobre WJ'J).

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cruelle, chez les bourgeois où ils furent mis à discrétion, fit bien plus de nouveaux convertis que les exhortations des jésuites. On mit chez mon père vingt-deux de ces exécrables dragons et je ne sais par quelle politique le duc le fit conduire en prison à Périgueux. On se saisit de deux de mes frères et de ma sœur, qui n'étaient que des enfants, et on les mit dans un couvent. J'eus le bonheur de me sauver de la maison, si bien que ma pauvre mère se vit seule au milieu de ces vingt-deux misérables, qui lui firent souffrir des tourments horribles et après avoir consommé et détruit tout ce qu'il y avait dans la maison, ne laissant que les quatre murailles, ils traînèrent ma désolée mère chez le duc, qui la contraignit, par les traitements indignes qu'il lui fit, accompagnés d'horribles menaces, de signer son formulaire. Cette pauvre femme, pleurant et protestant contre ce qu'on lui faisait faire, voulut encore que sa main accompagnât les protestations de sa bouche, car, le duc lui ayant présenté le formulaire d'abjuration pour le signer, elle y écrivit son nom, au bas duquel elle ajouta ces mots : La force me le fait faire, faisant sans doute allusion au nom du duc (i). On la voulut contraindre d'effacer ces mots, mais elle n'en voulut constamment rien faire et un des jésuites prit la peine de les effacer.

Cependant, je m'étais échappé de la maison, avant que les dragons y entrassent. J'avais seize ans accomplis pour lors (octobre 1700); ce n'est pas un âge à avoir beaucoup d'expérience pour se tirer d'affaire, surtout d'un si mauvais pas. Comment échapper à la vigilance des dragons dont la ville et les avenues étaient remplies pour empêcher qu'on ne s'enfuit? J'eus néanmoins le bonheur de sortir de nuit sans être aperçu avec un de mes amis, Daniel Le Gras, et, ayant marché toute la nuit dans les bois, nous nous trouvâmes le lendemain matin à Mussidan, à quatre lieues

(1) Lié avec Law, le duc de La Force favorisa l'établissement du système. Lors de la débâcle, il chercha à réaliser ses actions et accapara tant de marchandises qu'il fut poursuivi devant le Parlement. L'arrêt du 12 juillet 1721 flétrit sa conduite et les caricaturistes le poursuivirent de leurs lardons.

de Bergerac. Là, nous résolûmes, quelques périls qu'il y eût, de poursuivre notre voyage jusqu'en Hollande. Après cette résolution, nous implorâmes le secours et la miséricorde de Dieu, et nous nous mîmes gaiement en chemin sur la route de Paris. Nous consultâmes notre bourse qui n'était pas trop bien fournie : environ dix pistoles en faisaient le capital. Nous formâmes un plan d'économie pour ménager notre peu d'argent, en ne logeant tous tes jours que dans les médiocres auberges pour y faire moins de dépense. Nous n'eûmes, Dieu merci, aucune mauvaise rencontre jusqu'à Paris, où nous arrivâmes le 10 novembre 1700. Notre plan était qu'étant à Paris nous verrions quelques personnes de notre connaissance qui nous indiqueraient le passage le plus facile et te moins périlleux aux frontières. En effet, un bon ami nous donna une petite route par écrit, jusqu'à Mézières, ville de guerre sur la Meuse qui pour lors était frontière du Pays-Bas espagnol, et au bord de la formidable forêt des Ardennes. Cet ami nous instruisit que nous n'aurions d'autres périls à éviter que celui d'entrer dans cette dernière ville, — car pour en sortir on n'arrêtait personne, — et que la forêt des Ardennes nous favoriserait pour nous rendre à Charleroi, distant de six à sept lieues de Mézières, qu'étant à Charleroi nous serions sauvés, puisqu'alors nous serions absolument hors des terres de France. Il ajouta qu'il y avait aussi à Charleroi commandant et garnison hollandaise, ce qui nous mettait à l'abri de tout danger. Cependant, cet ami nous avertit d'être prudents et de prendre de grandes précautions pour entrer dans la ville de Mézières, parce qu'on y était extrêmement exact à arrêter à la porte tous ceux qu'on soupçonnait d'être étrangers, qu'on menait au gouverneur et de là en prison, s'ils se trouvaient sans passeport.

Enfin, nous partîmes de Paris pour Mézières. Nous n'eûmes aucune fâcheuse rencontre pendant cette route, car dans le royaume de France on n'arrêtait personne : toute l'attention n'était qu'à bien garder tous les passages sur la frontière. Nous arrivâmes donc un après-midi sur

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les quatre heures, sur une petite montagne à un quart Je lieue de Mézières, d'où nous pouvions voir entièrement cette ville et la porte par où nous devions entrer. Nous nous assîmes un moment sur cette montagne pour tenir conseil et, en considérant la porte, nous vîmes qu'un long pont sur la Meuse y aboutissait, et comme il faisait assez beau temps, nombre de bourgeois se promenaient sur ce pont. Nous jugeâmes qu'en nous mêlant avec ces bourgeois, et, nous promenant avec eux sur ce pont, nous pourrions entrer pêle-mêle avec eux dans la ville sans être connus pour étrangers. Nous étant arrêtés à cette entreprise, nous vidâmes nos havre-sacs de quelques chemises que nous y avions, les mettant toutes sur notre corps, et les havre-sacs dans nos poches. Nous décrottâmes ensuite nos souliers, peignâmes nos cheveux, et enfin primes toutes les précautions requises pour ne pas paraître voyageurs. Ainsi appropriés, nous descendîmes la montagne et nous nous rendîmes sur le pont, nous y promenant avec les bourgeois jusqu'à ce que le tambour rappelât pour la fermeture des portes. Alors tous les bourgeois s'empressèrent pour rentrer dans la ville, et nous avec eux, la sentinelle ne s'apercevant pas que nous fussions étrangers.

Nous étions ravis de joie d'avoir évité ce grand péril, croyant que c'était là le seul que nous avions à craindre; mais nous comptions sans notre hôte. Nous ne pouvions sortir sur-le-champ de Mézières, la porte à l'opposite de celle par où nous étions entrés étant fermée. Il nous fallut donc loger dans la ville. Nous entrâmes dans la première auberge qui se présenta. L'hôte n'y était pas; sa femme nous reçut. Nous ordonnâmes le souper et, pendant que nous étions à table, sur les neuf heures, le maître du logis arrive. Sa femme lui dit qu'elle avait reçu deux jeunes étrangers. Nous entendîmes de notre chambre que son mari lui demanda si nous avions un billet de permission du gouverneur. La femme lui ayant répondu qu'elle ne s'en était pas informée : « Carogne, lui dit-il, veux-tu que nous soyons ruinés de fond en comble ! Tu sais les défenses rigoureuses de loger des étrangers sans permis-

in LA VIE AUX GAI.KRES

sion. Il faut que j'aille tout à l'heure avec eux chez le gouverneur. » Ce dialogue que nous entendions, nous mit la puce à l'oreille. Enfin, l'hôte entre dans notre chambre et nous demande fort civilement si nous avions parlé au gouverneur. Nous lui dîmes que nous n'avions pas cru que cela fût nécessaire pour loger seulement une nuit dans la ville. « Il m'en coûterait mille écus, nous dit-il, si le gouverneur savait que je vous eusse logés sans sa permission... Mais avez-vous un passeport pour entrer dans les villes frontières? » Nous lui répondîmes fort hardiment que nous en étions munis, a Cela change l'affaire, dit-il; mais cependant, il faut que vous veniez avec moi chez le gouverneur pour lui montrer vos passeports. » Nous lui répondîmes que nous étions las et fatigués, mais que le lendemain matin nous l'y suivrions très volontiers. Il en fut content. Nous achevâmes de souper et nous nous couchâmes tous deux dans un lit qui était fort bon, mais qui ne fut pourtant pas capable de nous inciter à dormir, tant l'inquiétude du prochain péril s'était saisie de nous. Nous nous levâmes promptement et descendîmes à la cuisine, où l'hôte et sa femme couchaient. Lorsqu'il nous vit de si grand matin dans sa cuisine, il nous demanda la raison de cette diligence. Nous lui dîmes qu'avant d'aller chez le gouverneur avec lui, nous voulions déjeuner afin qu'en sortant de chez le gouverneur, nous puissions poursuivre notre route. Il approuva notre dessein et ordonna à sa servante de mettre des saucisses sur le gril pendant qu'il se lèverait. Cette cuisine était à plain-pied de la porte de la rue, qui en était tout près. Ayant aperçu que la servante avait ouvert la porte de la rue, l'hôte ne se méfiant de rien, nous sortîmes de ce fatal cabaret sans dire adieu ni payer notre écot, car il nous était absolument nécessaire de faire cette petite friponnerie. Étant dans la rue, nous trouvâmes un petit garçon, à qui nous demandâmes le chemin de la porte de Charteville, qui était celle par où nous devions sortir. Nous en étions fort près, et comme on ouvrait cette porte, nous en sortîmes sans aucun obstacle. Nous entrâmes dans Charleville, petite ville sans garnison ni

porte, qui n'est éloignée de Mézières que d'une portée de fusil. Nous y déjeunâmes promptement et en ressortîmes pour entrer dans la forêt des Ardennes.

Il avait gelé, cette nuit-la, et la foret nous parutépouvantable.

Les arbres étaient chargés de verglas, outre qu'à mesure que nous avancions dans cette spacieuse forêt, il se présentait un grand nombre de chemins, et nous ne savions lequel tenir pour nous rendre à Charleroi. Étant dans cet embarras, un paysan vint à notre rencontre, à qui nous demandâmes le chemin de Charleroi. Ce paysan nous répondit, en haussant les épaules, qu'il voyait bien que nous étions

étrangers et que l'entreprise que nous faisions, d'aller à Charleroi par les Ardennes, était très dangereuse, attendu

Admire la force.

Estampe satirique à propos des accaparements d'épicerie du duc de La Force. — Gravure d'Amsterdam.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

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que nous ne savions pas les chemins et qu'il était presque impossible que nous suivions le véritable, puisque plus nous avancerions, plus il s'en présenterait; et que n'ayant ni village, ni maison dans ce bois, nous courions risque de nous y égarer tellement que nous y errerions pendant douze ou quinze jours; qu'outre les animaux voraces dont cette foret était remplie, si la gelée continuait, nous y péririons de froid et de faim. Ce discours nous alarma, ce qui fît que nous offrîmes un louis d'or à ce paysan, s'il voulait nous servir de guide jusqu'à Charleroi. « Non pas, quand vous m'en donneriez cent, nous dit-il. Je vois bien que vous êtes huguenots et que vous vous sauvez de France, et je me mettrais la corde au cou, si je vous rendais ce service. Mais, dit-il, je vous donnerai un bon conseil : laissez les Ardennes. Prenez le chemin que vous voyez sur votre gauche. Vous arriverez dans un village, vous y coucherez et, demain matin, continuez votre route en tenant la droite de ce village. Vous verrez ensuite la ville de Rocroy que vous laisserez sur votre gauche; et en poursuivant votre chemin, toujours sur la droite, vous arriverez à Couvin (i), petite ville. Vous la traverserez et en sortant vous trouverez un chemin sur votre gauche. Suivez-le, il vous mènera à Charleroi sans péril. La route que je vous indique, continua ce paysan, est plus longue que celle par les Ardennes, mais elle est sans aucun danger. » Nous remerciâmes ce bon homme et suivîmes son conseil. Nous arrivâmes le soir au village dont il nous avait parlé. Nous y couchâmes et, le lendemain matin, nous trouvâmes te chemin sur la droite, qu'il nous avait indiqué. Nous le prîmes et laissâmes Rocroy sur notre gauche, mais le bon paysan ne nous avait pas dit que ce chemin nous menait droit à une gorge entre deux montagnes, qui était fort étroite et où il y avait un corps de garde français, qui arrêtait tous les étrangers, qui y pas-

(1) L'édition de 1778 porte Couvé. Il s'agit évidemment de Couvin, bourg de la province de iNamur, à 19 kilomètres au nord de Philippeville.

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saient sans passeport et les menait en prison, à Rocroy. Cependant, sans voir ni savoir l'inévitable danger que nous courions, nous l'évitâmes par le plus favorable des hasards; car en entrant dans cette gorge, nommée le Guetdu-Sud, la pluie tomba si abondamment que la sentinelle, qui se tenait sur le chemin devant le corps de garde, y rentra pour se mettre à couvert, nous passâmes sans en être aperçus et nous arrivâmes à Couvin.

Pour le coup, nous étions sauvés, si nous avions su que cette petite ville était hors des terres de France. Elle appartenait au prince de Liège, et il y avait un château muni d'une garnison hollandaise. Mais, hélas! nous n'en savions rien pour notre malheur, car si nous l'avions su, nous nous serions rendus à ce château, dont le gouverneur donnait des escortes à tous les réfugiés qui en demandaient pour être conduits jusqu'à Charleroi. Nous étions mouillés jusqu'à la peau. Nous entrâmes dans un cabaret pour nous y sécher et manger. Nous étant mis à table, on nous apporta un pot de bière à deux anses, sans nous donner des verres. En ayant demandé, l'hôte nous dit qu'il voyait bien que nous étions Français et que la coutume du pays était que l'on buvait au pot. Cette demande de verres fut la cause de notre malheur. Il se trouva dans la chambre où nous étions un garde-chasse du prince de Liège. Il porta toute son attention à nous examiner et s'émancipa jusqu'à nous accoster et son compliment fut qu'il gagerait bien que nous n'avions pas de chapelet dans nos poches. Mon compagnon, qui râpait une prise de tabac, lui montrant sa râpe, lui dit fort imprudemment que c'était là son chapelet. Cette réponse acheva de confirmer ce garde-chasse dans la pensée que nous étions protestants et que nous sortions de France et, comme la dépouille de ceux qu'on arrêtait appartenait au dénonciateur, il forma le dessein de nous faire arrêter, si, étant sortis de Couvin, nous passions par Marienbourg (i). terre de France, à une lieue de là. Ce

(1) Marienbourg, aujourd'hui ville de la province de Namur, était ainsi nommée en l'honneur de Marie-Thérèse de Houane qui y construisit un fort en 1546. Elle fut cédée à la France par le traité de 1659.

n'était pas notre dessein. En suivant l'instruction du bon paysan, nous devions prendre un chemin sur la gauche, qui nous aurait fait éviter de passer sur aucune terre française. Mais en sortant de Gouvin, ayant aperçu au loin une espèce d'officier à cheval qui venait vers nous, nous craignîmes que cet officier ne nous arrêtât, ce qui nous fit rebrousser et prendre le chemin fatal qui nous conduisit à Marienbourg. Cette ville est petite et n'a qu'une porte. Par conséquent elle n'est d'aucun passage. Nous te savions et nous formâmes la résolution de la laisser sur notre droite, et d'aller à Charleroi en tenant la gauche, suivant que nous nous étions orientés. Mais nous ne savions pas que le perfide garde-chasse nous suivait de loin pour nous faire mettre la main au collet. Enfin nous arrivons devant Marienbourg, et comme il était presque nuit, et que nous vîmes un cabaret, vis-à-vis la porte de la ville, nous conclûmes de nous y arrêter pour y passer la nuit. Nous y entrâmes. On nous mit dans une chambre et, nous y étant fait faire un bon feu pour nous sécher, nous n'y avions pas resté une demi-heure que nous vîmes entrer un homme que nous crûmes être l'hôte du logis, qui, nous ayant salués fort civilement, nous demanda d'où nous venions et où nous allions. Nous lui dîmes que nous venions de Paris et que nous allions à Philippeville (i). Il nous dit qu'il fallait aller parler au gouverneur de Marienbourg. Nous crûmes l'endormir comme nous avions fait de notre hôte de Mézières. Mais nous nous trompions, car il nous répartit sur-le-champ et assez brusquement qu'il fallait l'y suivre dans le moment. Nous fimes contre fortune bon cœur, et sans témoigner aucune crainte, nous nous préparâmes à te suivre. Je dis en patois à mon compagnon, pour que cet homme ne l'entendit pas, que, la nuit étant obscure, nous nous échapperions, de notre conducteur dans la distance qu'il y avait du cabaret à la ville. Enfin, nous suivîmes

1) Ville de la province de Xamur, ainsi nommée en l'honneur de Philippe II. De la Paix des Pyrénées (1659) jusqu'aux traités de 1815, Philippeville fut ville française.

notre homme que nous prenions pour le maître de la maison, mais c'était un sergent de la garde de la porte, avec un détachement de huit soldats, la baïonnette au bout du fusil, que nous trouvâmes dans la cour de ce logis. A leur tête était le perfide garde-chasse de Couvin. Ces soldats se saisirent de nous de manière qu'il nous fut impossible de nous échapper.

Nous fûmes conduits chez le gouverneur, nommé M. Pallier, qui nous demanda de quel pays nous étions, et où nous allions. Sur la première question, nous lui dîmes la vérité; mais sur la seconde, nous la palliâmes, lui disant que nous étions des garçons perruquiers qui faisions notre tour de France et que notre dessein était d'aller à Philippeville, de là à Maubeuge, Valenciennes, Cambrai, etc., pour retourner dans notre patrie. Le gouverneur nous fit examiner par son valet de chambre qui était un peu perruquier et s'attacha par bonheur à mon compagnon qui l'était effectivement. Il fut convaincu que nous étions de cette profession. Le gouverneur nous demanda ensuite de quelle religion nous étions. Nous lui dîmes franchement que nous étions de la religion réformée, nous faisant un scrupule de conscience de déguiser la vérité sur cet article. Le gouverneur nous ayant demandé si nous avions l'intention de sortir du royaume, nous le niâmes. Après cet examen qui dura une bonne heure, le gouverneur ordonna au major de la place de nous conduire sûrement en prison, ce qu'il fit avec l'escorte qui nous avait arrêtés. Dans la distance du gouvernement à la prison, ce major, nommé M. de la Salle, me demanda s'il était vrai que nous étions de Bergerac. Je lui dis que c'était la vérité. « Je suis aussi né à une lieue de Bergerac », me dit-il, et m' ayant demandé mon nom de famille : « Bon Dieu! s'écria-t-il, votre père est le meilleur de nosamis. Consolez-vous, ajouta-t-il, mes enfants, je vous retirerai de cette mauvaise affaire, et vous en serez quittes pour deux ou trois jours de prison. » En discourant ainsi, nous arrivâmes à la prison. Le gardechasse pria le major de nous faire fouiller pour avoir sa curée, croyant que nous avions beaucoup d'argent. Mais

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tout notre capital consistait à environ une pistole, que le major nous dit de lui remettre sans nous faire fouiller. Ce major, qui était touché de compassion de notre malheureux sort et qui nous voulait rendre service, craignait que nous n'eussions beaucoup plus d'argent. Cette circonstance nous nuirait et formerait un indice que nous voulions sortir du royaume, car on sait bien que des garçons de métier, qui battent la semelle, ne sont pas fort chargés d'argent. D'ailleurs, il craignait que ce méchant gardechasse, pour lequel il avait une parfaite horreur à cause qu'il nous fit arrêter, ne reçût une récompense trop lucrative de sa perfidie. Le major, dans cette crainte, ne nous fit pas fouiller, mais garda le peu d'argent que nous lui avions mis en main pour le remettre au gouverneur. Le gardechasse, voyant qu'on ne nous fouillait pas, eut l'imprudence de dire au major que ce n'était pas de cette façon qu'on visitait les huguenots qui s'enfuyaient en Hollande. « Je saurai bien trouver leur argent, dit-il en voulant se jeter sur nous pour nous fouiller lui-même. — Coquin, lui dit le major, je ne sais à quoi il tient que je ne te fasse rosser. Crois-tu m'apprendre mon devoir?» Et en même temps, il le chassa de sa présence. Peu de jours après, te prince de Liège, à la sollicitation du gouverneur hollandais du château de Couvin, le chassa de son service, et le bannit du pays pour l'action qu'il avait faite de nous faire arrêter.

Cette visite étant faite, on nous fit entrer dans un cachot affreux. Alors nous nous récriâmes en disant au major les larmes aux yeux : « Quel crime avons-nous commis, .Monsieur, pour nous voir traiter comme les scélérats qui ont mérité la potence et la roue : — Ce sont mes ordres, mes enfants, nous dit le major tout attendri, mais vous ne coucherer pas dans ce cachot, ou j'y perdrai mon latin. » En effet, il fut sur-le-champ rendre compte au gouverneur de son expédition, lui disant qu'il nous avait fait fouiller très exactement et qu'il n'avait trouvé sur nous qu'environ une pistole: ce qui prouvait bien que nous n'avions pas le dessein de sortir de France, sans compter les autres indices que nous en avions donnés en sa présence, et qu'il serait

2 + LA VIE AEX GALERES

juste de nous élargir. Mais par malheur, ce soir-là était jour de courrier pour Paris et pendant qu'on nous avait conduits en prison, le gouverneur avait écrit en Cour notre détention. Ce contre-temps fit qu'il ne pouvait plus nous délivrer sans ordre de ladite Cour. Le major fut mortifié de cet obstacle et pria le gouverneur de nous faire sortir de cet affreux et infâme cachot et de nous donner toute la maison du geôlier pour prison. Il poserait une sentinelle à ta porte pour nous observer et il répondait sur sa tête que nous ne nous évaderions pas. Le gouverneur y acquiesça, et nous n'avions pas resté une heure dans ce cachot que le major revint à la prison avec un caporal et une sentinelle, à laquelle il nous consigna, et ordonna que nous fussions libres dans toute la maison du geôlier, nous choisissant lui-même une chambre pour nous y coucher. De plus, il donna le peu d'argent que nous lui avions remis au geôlier, lui ordonnant de nous nourrir, pour autant que cet argent durerait, ne voulant pas qu'on nous donnât le pain du roi (i), en attendant le tour que notre affaire prendrait. Il nous annonça, en nous témoignant son chagrin, que le gouverneur avait déjà écrit en Cour notre détention, mais qu'il travaillerait de son mieux avec le gouverneur, de qui il en avait parole, à ce que notre procès-verbal nous fût favorable. Ce bon traitement du major nous consola. Bientôt après, te gouverneur envoya en Cour te procèsverbal, qui était fort en notre faveur. Mais la déclaration que nous avions faite, que nous étions de la religion réformée, anima si fort contre nous le marquis de la Vrillière (2), ministre d'État, qu'il ne voulut faire aucune attention sur les apparences, qui étaient contenues dans ce procès-verbal, que nous n'avions aucun dessein de sortir du royaume, et qu'il ordonna au gouverneur de Mali) Les prisonniers recevaient par jour une livre et demie de pain et une cruche d'eau à moins qu'ils ne fussent à la pistole, c'esl-àdire payassent leur nourriture.

(2) Louis Phelypeaux. comte de Saint-Florentin, marquis de la Vrillière (1672-1725) était spécialement chargé des Affaires générales de la religion réformée. Son hôtel est devenu la Banque de France.

26 I.A VIE AUX GALERES

rienbourg de nous faire notre procès pour nous condamner aux galères, comme nous étant trouvés sur les frontières sans passeport: que cependant le curé de Marienbourg ferait tous ses efforts pour nous ramener au giron de l'Église romaine; que, s'il y réussissait, après qu'on nous aurait instruits et fait faire abjuration, on pourrait, par grâce de la Cour, nous élargir et nous faire reconduire à Bergerac. Le major nous fit lire l'original même desdits ordres du marquis de la Vrillière. « Je ne vous conseillerai rien, nous dit-il, sur ce que vous devez faire ; votre foi et votre conscience vous doivent déterminer. Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre abjuration vous ouvrira la porte de votre prison. Sans cela, vous irez certainement aux galères. » Nous lui répondîmes que nous mettions toute notre confiance en Dieu; qu'il ne fallait pas qu'on crût que c'était par entêtement ou opiniâtreté que nous tenions ferme; que c'était, Dieu merci, par connaissance de cause, et que nos parents avaient pris tous les soins possibles de nous instruire de la vérité de notre religion et des erreurs de la religion romaine, pour professer l'une et éviter de tomber dans les précipices de l'autre. Nous le remerciâmes très affectueusement des peines qu'il s'était données pour nous rendre ses bons offices, et l'assurâmes que, ne pouvant par d'autres moyens, lui en témoigner notre gratitude, nous prierions toujours Dieu pour lui. Ce bon major, qui était dans le fond du cœur protestant comme nous, mais avec un extérieur romain, nous embrassa tendrement, nous avouant qu'il se sentait moins heureux que nous, et se retira pleurant à chaudes larmes, et nous priant de ne pas trouver mauvais qu'il ne nous vît plus, n'en ayant pas le courage.

Cependant, notre pistole, qui avait été remise au geôlier, finit. On nous mit à une livre et demie de pain par jour, qui est le pain du roi. Mais le gouverneur et le major nous envoyaient tous les jours, tour à tour, suffisamment à boire et à manger Le curé, qui espérait de nous faire prosélytes, et les religieuses d'un couvent, qui était dans la ville, nous envoyaient aussi très souvent à manger, si bien qu'à notre

UNE CONDAMNATION ATX GALERES ZJ

tour, nous nourrissions le geôlier et sa famille. Le curé nous venait visiter presque tous les jours et nous donna d'abord un catéchisme de controverse pour prouver la vérité de la religion romaine. Nous lui opposâmes le catéchisme de M. Drelincourt (i) que nous avions. Ce curé n'était pas fort habile, et nous ayant trouvés ferrés à glace, il se désista bientôt de l'entreprise qu'il avait faite de nous convaincre, car nous ayant donné l'alternative de disputer par la tradition ou par l'Écriture sainte, et ayant choisi l'Ecriture sainte, notre homme n'y trouva pas son compte, et après deux ou trois conférences, il quitta la partie. Il se borna, dès lors, à nous tenter par les avantages temporels. Il avait une nièce jeune et belle, qu'il amena un jour sous prétexte d'une visite charitable. Ensuite il me la promit en mariage avec une grosse dot, si je voulais me rendre à sa religion, se promettant que, s'il me gagnait, mon compagnon suivrait mon exemple. Mais j'avais tous les prêtres et leur race en si grande haine que je rejetai son offre avec énergie, ce qui l'outragea si fort qu'il s'en fut aussitôt déclarer au gouverneur et au juge qu'il n'y avait rien à espérer pour notre conversion, que nous étions des obstinés, qui ne voulaient écouter ni preuve ni raison, et que nous étions des réprouvés dominés par te démon. Sur sa déposition, il fut résolu de nous faire notre procès, ce qui s'exécuta bientôt.

Le juge du lieu et son greffier nous vinrent juridiquement interroger dans la prison, et deux jours après, on vint nous lire notre sentence, laquelle portait en substance que nous étant trouvés sur la frontière sans passeport de la Cour, et qu'étant de la religion prétendue réformée, nous étions atteints et convaincus d'avoir voulu sortir du royaume, contre les ordonnances du roi qui le défend; et pour réparations, nous étions coitdamnés à

(1) Charles Drelincourt (1595-16691, ministre desservant le temple de Charenton, théologien et prédicant célèbre. Le plus répandu de ses ouvrages fut le Catéchisme ou Instruction familière, Saumur, 1662, sans cesse réimprimé jusqu'à la fin du xvm* siècle.

être conduits sur les galères de Sa Majesté, pour y servir de forçats à perpétuité, avec confiscation de nos biens, etc. Notre sentence lue, le juge nous demanda si nous voulions en appeler au Parlement de Tournai, auquel la ville de Marienhourg est ressortissante. « Nous n'en ferons rien, lui répondîmes-nous, sachant que le Parlement est dévoué aux ordres du roi, et qu'il n'examinera pas plus les preuves qui sont en notre faveur que vous. — Eh bien! nous dit-il, il faut nécessairement que j'en appelle pour vous. » Nous le savions bien, car aucun juge subalterne ne peut exécuter de sentence où il y a punition corporelle, sans la faire vérifier au Parlement. « Ainsi préparez-vous, nous dit ce juge, à partir pour Tournai. — Nous sommes prêts à tout, » lui dîmes-nous.

Le même jour, on nous fit resserrer dans le cachot, et nous n'en sortîmes que pour partir pour Tournai, avec quatre archers, qui nous mirent les ceps aux mains et nous lièrent tous les deux l'un à l'autre avec des cordes. Notre route à pied fut fort pénible. Nous la fîmes par Philippeville, Maubeuge, Valenciennes et de là à Tournai. Tous les soirs, on nous mettait dans les plus affreux cachots qu'on pouvait trouver, au pain et à l'eau, sans lit ni paille pour nous reposer, et quand nous aurions mérité la roue, on ne nous eût pas plus cruellement traités.

Enfin arrivés à Tournai, on nous mit dans les prisons du Parlement. Nous étions sans sou ni maille, et cette prison n'étant abordée d'aucune personne charitable pour assister les prisonniers contre l'usage des autres prisons, et n'ayant que notre livre et demie de pain chacun par jour, nous fûmes bientôt réduits à mourir presque de faim. Pour surcroît, le curé de la paroisse obtint du Parlement qu'on ne travaillerait pas à la revision de notre procès qu'il ne nous eût fait auparavant sa mission, espérant de nous convertir. Mais ce curé, soit par paresse, soit pour nous prendre par famine, ne venait nous voir que tous les huit ou quinze jours, encore nous parlait-il si peu de religion que nous n'avions pas ta peine de nous défendre, et lorsque nous voulions lui dire nos sentiments sur les vérités de la

religion réformée, il coupait tout court : < A une autre fois, » disait-il, et s'en allait. Cependant, nous devînmes si maigres et exténués que nous ne pouvions plus nous soutenir et bien nous en prenait d'être couchés sur un peu de paille pourrie et remplie de vermine auprès de la porte de notre cachot, par le guichet de laquelle on nous jetait notre pain comme à des chiens, car si nous eussions été éloignés de ta porte, nous n'aurions pas eu la force de l'aller prendre, tant nous étions faibles. Dans cette extrémité, nous vendîmes au guichetier pour un peu de pain nos justaucorps et vestes, de même que quelques chemises que nous avions, ne nous réservant que celle que nous avions sur le corps, qui fut bientôt pourrie et en lambeaux. Voilà la situation où nous fûmes dans les prisons du Parlement de Tournai pendant près de dix-sept semaines; au bout desquelles, un matin, sur les neuf heures, le guichetier nous jeta par le guichet un balai, en nous disant de bien balayer notre cachot, parce que dans le moment on y amènerait deux gentilshommes qui nous tiendraient compagnie. Nous lui demandâmes de quoi ils étaient accusés. « Ce sont, dit-il, des huguenots comme vous, » et il nous quitta. Un quart d'heure après, la porte de notre cachot s'ouvrit, et le geôlier et quelques soldats armés d'épées et de mousquetons y conduisirent deux jeunes messieurs, galonnés de la tête aux pieds. Dès que cette escorte eut fourré ces messieurs dans notre cachot, ils fermèrent la porte et s'en allèrent. Nous reconnûmes d'abord ces deux messieurs, étant deux de nos compatriotes, fils de notables bourgeois de Bergerac, avec lesquels nous étions grands amis, ayant été camarades d'école. Pour eux, ils n'avaient garde de nous reconnaître. La misère où nous étions nous rendait absolument méconnaissables. Nous fûmes les premiers à les saluer, les nommant par leur nom. L'un s'appelait Sorbier, l'autre Rivasson; mais ils s'étaient gentilhommisés : Sorbier se faisait appeler chevalier et Rivasson marquis, titres qu'ils avaient pris pour favoriser leur sortie de France. S'entendant nommer en notre patois, ils nous demandèrent qui nous étions. Nous leur dîmes

3o LA VIE AUX GALERES

notre nom et notre patrie. Ils furent fort étonnés et nous dirent que nos parents et amis, depuis six à sept mois que nous étions partis de Bergerac, n'ayant eu aucune nouvelle de nous, nous croyaient morts ou assassinés en chemin. Enfin, nous nous embrassâmes tous quatre, en versant des larmes en abondance sur la situation où nous nous trouvions. Ces messieurs nous demandèrent si nous avions quelque chose à manger, car ils avaient faim. Nous leur présentâmes notre pauvre morceau de pain et un seau d'eau pour notre boisson. « Jésus Dieu! s'écrièrent-ils, serons-nous traités de cette manière ? Et pour de l'argent ne peut-on pas avoir à manger et à boire? — Oui bien, leur dis-je, pour de l'argent, mais c'est là la difficulté. Nous n'avons vu ni croix ni pile depuis près de trois mois. — Oh! oh! nous dirent-ils, si on peut avoir ce qui est nécessaire avec de l'argent, à la bonne heure. » En même temps, ils décousirent la ceinture de leurs culottes et les semelles de leurs souliers, et en sortirent près de quatre cents louis d'or, qui valaient vingt livres pièce. J'avoue que je n'avais jamais ressenti une si grande joie que celle que la vue de cet or me causa, me persuadant que nous ne languirions plus de faim. En effet, ces messieurs me mirent un louis d'or en main, en me priant de faire venir quelque chose à manger. Je heurte de toute ma force au guichet. Le guichetier, vient et nous demande ce que nous lui voulions. « A manger, lui dis-je, pour de l'argent, et je lui donnai en même temps le louis d'or. — Fort bien, Messieurs, dit-il, que souhaitez-vous avoir? Voulez-vous de la soupe et le bouilli? — Oui, oui, lui dis-je, une bonne grosse soupe et un pain de dix livres et de la bière. — Vous aurez tout cela dans une heure, dit-il. — Dans une heure? dis-je, que ce temps est long! » Ces deux messieurs ne purent s'empêcher de rire de mon empressement à vouloir manger. Enfin, l'heure tant désirée arriva. On nous apporta une grosse soupe aux choux dont six Limousins des plus affamés se seraient rassasiés ; de plus un plat de viande bouillie et un grand pain de dix livres. Ces deux messieurs mangèrent fort peu : ils avaient, comme on dit,

UNE CONDAMNATION AUX GALERES 3l

encore les poulets dans le ventre. Pour moi et mon compagnon, nous nous jetâmes sur cette soupe, dont nous mangeâmes tant que nous pensâmes en mourir. Moi surtout, qui peut-être avais mangé plus immodérément que mon compagnon, je fus sur le point d'étouffer. Le mal venait de ce que mes intestins s'étaient resserrés par la diète forcée que j'avais faite. On fit venir l'apothicaire, qui me donna un vomitif, sans quoi, suivant les apparences, j'étais mort.

Sorbier et Rivasson nous empêchèrent donc de mourir de faim jusqu'à leur sentence. Nous savions qu'ils avaient beaucoup d'argent, et la crainte, où nous étions de retomber dans la famine après leur départ, fit que je les suppliai à mains jointes de nous laisser trois ou quatre louis d'or. Je leur dis que je leur en ferais mon billet, pour que mon père le payât à leur ordre à Bergerac, mais ils furent si durs qu'ils ne voulurent jamais nous laisser qu'un demilouis d'or, que je leur ai rendu dans la suite, lorsque nous nous rencontrâmes dans les prisons de Lille en Flandre, peu de jours avant leur délivrance (i). Nous ménageâmes ce demi-louis d'or extrêmement, ne mangeant que notre réfection de pain, sans autre pitance.

Nous n'eûmes cependant pas le temps de le dépenser dans cette prison du Parlement, parce qu'on nous transféra dans la prison de la ville nommée le Beffroi, et voici pourquoi. Il faut savoir que la rivière de l'Escaut traverse la ville de Tournai. Au côté sud de ladite rivière est bâti le Parlement, et ce côté-là dépend de l'archevêché de Cambrai (2), et l'autre partie de la ville, au nord de la

(1) Sorbier et Rivasson furent condamnés aux galères par le Parlement de Tournai et conduits à la tour de Saint- Pierre à Lille, où l'on réunissait les galériens destinés à former la chaîne. Réclamés par les Jésuites en qualité de < atéchumènes. ils furent graciés par l'intervention de M™" de Maintenon. Rivasson obtint un brevet de lieutenant d infanterie ; Sorbier un brevet de lieutenant de dragons, mais ce dernier dut garder prison pendant six semaines. Tous deux furent tués sur le champ de bataille.

(2) L'archevêque de Cambrai était alors Fénelon. Son esprit de tolérance a été contesté par des écrivains protestants. Il a écrit des huguenots : « Il ne faut pointjeur faire de mal, mais ils ont besoin

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rivière, dépend de Vévêque de ladite ville de Tournai (i). J'ai déjà dit que le curé de la paroisse du Parlement venait quelquefois nous visiter, plutôt pour voir si nous changions de sentiments par rapport à la religion que pour nous exhorter par de bonnes raisons à en changer. L'évoque de Tournai ayant appris la froideur où plutôt la négligence ou l'ignorance de ce curé à nous convertir, nous envoya visiter par un de ses chapelains. Ce chapelain était un bon vieil ecclésiastique, qui avait plus de bonne foi que de théologie, du moins nous le témoigna-t-il, car, après avoir dit qu'il venait de la part de Monseigneur l'évêque, il poursuivit ainsi : pour vous convertir à la religion chrétienne. Nous répliquâmes que nous étions chrétiens par le baptême et par notre foi à l'Évangile de Jésus-Christ. « Comment! vous êtes chrétiens? Et comment vous nommez-vous? » nous dit-il en sortant de sa poche ses tablettes où nos noms étaient écrits et craignant de s'être mépris. Nous lui dîmes nos noms et surnoms. « C'est bien vous à. qui je suis adressé, mais vous n'êtes pas ce que je croyais, car vous dites que vous êtes chrétiens, et Monseigneur m'envoie pour vous convertir au christianisme. Récitez-moi, s'il vous plaît, les articles de votre foi. — Très volontiers, monsieur », lui dis-je, et en même temps je lui récitai le Symbole des apôtres. « Comment! s'écria-til, vous croyez cela? » Et lui ayant dit que oui : « Et moi aussi, nous répondit-il. Monseigneur l'évêque m'a vendu du poisson d'Avril pour se moquer de moi. » Ce jour-là, en effet, était le premier avril de l'année 1701. Il prit congé de

de sentir une main toujours levée pour leur en faire s'ils résistaient. » Et ailleurs : « Si on joint toujours exactement à ces secours des gardes pour empêcher les désertions et la rigueur des peines contre les déserteurs, il ne restera plus que de (aire trouver aux peuples autant de douceur à demeurer dans le royaume que de péril à en sortir. » Son système était en réalité celui de l'autorité paternelle. Le livre de M. O. Douen, L'Intolérance de Fénelon, est une sévère et intéressante étude au point de vue protestant.

(1) L'évêque de Tournai, Mgr François Gaillebaut de La Salle, occupa ce siège jusqu'en 1705. Il était généralement assez indulgent aux protestants.

ÏWiï.' I

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