‹ La vie aux grandes altitudesChapitre 1 sur 3 · AUX · texte numérisé non relu

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Beaucoup de touristes ont eu à supporter cet étrange malaise, ce terrible mal des montagnes, qui peut terrasser les plus robustes alpinistes pédestres. Cette torpeur, qui n'est pas sans analogie avec les effets si connus du mal de mer, provient, ainsi qu'on le verra plus loin, des fatigues endurées pour cheminer, à pied, sur des pentes excessives, nécessitant une tension continue de tous les muscles pour garder Téquilibre, et de feff^ort constant qu*est obligé de développer l'ascensionniste, pour élever le poids de son corps, travail nécessitant une dépense respiratoire que Tair raréfié, dans lequel on s'immerge de plus en plus, ne permet pas de réparer.

Comme pour le mal de mer, on arrive avec l'habitude à accoutumer les organes h ces variations de pressions et h ces fatigues spéciales.

En réalité, si au moyen d'un aérostat on peut être transporté au sommet d'une montagne très élevée, nul doute que Ton évite les troubles généraux que nous désignons, et il nous paraît prouvé, par la description qui suit de Texpérience de M. le Df Reynard, que seule la méthode de cheminement aérostatique employée dans certaines conditions, étudiées et exposées par M. Deburaux, ancien élève de l'École polytechnique, et moi, dans un des chapitres de notre travail : Éttid^. du régime aérien semestriel du globe i permettra d'obtenir le succès désiré, et de porter

Dlbos. tf.

sur les cimes réputées jusqu'ici comme inaccessibles un observatoire temporaire dont le séjour, au sommet atteint, pourra être néanmoins de plusieurs journées.

Dans cet ordre d'idées, jusqu'à quelle hauteur la vie est-elle possible à l'homme? Quelle limite est assignée au libre fonctionnement de nos organes?

C'est généralement à l'altitude de 3,500 mètres que les piétons alpins commencent à ressentir ces troubles particuliers, premières attaques du mal des montagnes. Ces perturbations organiques croissent en intensité et en rapprochement, à mesure q^j'on atteint 4,200, 4,500 et 4,800 mètres, comme dans l'ascension du mont Blanc. Une fois ces hauteurs atteintes, Tascensionniste à pied est pris de lassitudes extrêmes, de besoin de respirer plus fréquemment : l'air lui fait défaut. Apparaissent des nausées, des syncopes. Chaque pas nécessite un arrêt momentané pour reprendre haleine. L'appétit a disparu. L'homme est étourdi, hébété ; c'est ainsi que, dans les grandes ascensions, des alpinistes ayant subi successivement le§ impressions morbides croissantes du mal des montagnes, ont atteint inconsciemment la cime si convoitée du mont qu'ils avaient gravi avec tant de peine, et n'ont ,pu se livrer aux observations d'instruments qu'ils comptaient analyser, comme aussi n'ont pu contempler les magnifiques scènes qu'ils avaient sous les yeux : la machine humaine était annihilée, toutes les fonctions paraissant absolument suspendues. . D'après M, le D*" Reynard, le mal des montagnes aurait deux .causes : d'une part, la diminution de l'oxygène du sang et les conditions d'asphyxie qui en résultent; d'autre part, l'excès de travail musculaire produit par Teffort de l'ascensionniste à pied. ,A mesure que l'on monte, la dépense d'oxygène est augmentée, et les pertes ne sont pas compensées par une atmosphère de plus en plus raréfiée. Plus la marche sera forcée, plus Teffort sera pénible et plus tortement seront accusés ces écarts de l'oxygénation, par conséquent plus accentués seront les malaises.

A l'appui de ses dires, le D»" Reynard procède à l'expérience suivante, rapportée par le journal La Nature : Deux cobayes sont placés sous une cloche dans laquelle on peut faire mécaniquement le vide. L'un des cobayes est libre, l'autre est enfermé dans une sorte de cage à écureuil, laquelle est animée d'un mouvement de rotation, au moyen d'un moteur électrique.

Quand la roue tourne, l'animal est forcé de courir et de monter sans cesse. Ou a calculé la rotation de façon que l'animal élève son poids propre d'environ 400 mètres par heure.

La pression est alors diminuée lentement dans la cloche au moyen de la pompe pneumatique. Tant que la dépression ne correspond qu'à 3,000 mètres de hauteur, les deux animaux semblent dans leur étal normal et paraissent calmes, mais, à partir de» ce moment, le cobaye de la roue tombe fréquemment en avant, se laisse rouler, est essoufflé et manifestement gêné; l'autre cobaye n'accuse aucune perturbation physique. A 4,600 mètres, le cobaye semblerait mort si ce n'était sa respiration haletante. L'animal libre est toujours impassible, lui, et ce n'est qu'à partir de 8,000 mètres qu'il éprouve les mômes angoisses que son congénère et compagnon, forcé de courir.

On laisse rentrer l'air et les deux cobayes reviennent à eux, mais l'animal de la roue reste malade pendant quelques jours.

Pour plus de précision encore dans cette expérience, il nous semble qu'il faudrait obtenir de l'animal placé dans la roue que son allure affectât la cadence de la marche et non celle de la course, car on ne court jamais en montant.

D'autre part, les produits de la respiration des deux animaux, sous forme d'acide carbonique, demeurant dans ce milieu clos, ne donnent pas exactement les conditions du montagnard s'élevant dans un air raréfié, il est vrai, au point de vue de l'oxygène, mais ne possédant pas, à dose comparable, de l'acide carbonique en aussi grande quantité que dans la cloche à expérience.

Néanmoins, on peut conclure avec le D' Reynard, qui l'ajoute, et M. le D' Cartaz, qui le rapporte, que, d'après l'essai exécuté sur ces cobayes, si le mal des montagnes est une asphyxie par anoxhémie, la cause importante est évidemment la fatigue musculaire occasionnée par le travail d'élévation, par ses propres moyens, du corps même de l'alpiniste.

Évidemment, par l'entraînement on acquiert peu à peu des qualités essentiellement remarquables d'endurance, et nous citerons, dans cet ordre d'idées, un fait tout récent (hiver 1896-4897) : un officier du 28® bataillon alpin vient d'efl^ectuer l'ascension du mont Guillaume (2,575 mètres), qui domine la ville d'Embrun, en se servant de skis, ou patins norvégiens. Du haut de

la terrasse qui borde la ville, les habitants suivaient des yeux I

cette audacieuse entreprise. Vers 41 heures du matin, on a vu j

le hardi alpiniste arriver sur le plateau des Gheyères (2,052 mètres), et, à 2 heures, on Tapercevait au sommet. A 7 heures, il était de retour. Cette remarquable escalade hivernale a été favorisée par un très beau temps, trop beau évidemment, car les rayons solaires devaient rendre la neige aussi mauvaise pour le glissement des skis que dangereuse par les avalanches. : Cette ascension est d'autant phis remarquable que cet officier était absolument seul, ce qui indique une accoutumance très prononcée de la montagne et une grande énergie morale.

M. Glaisher, directeur de la division magnétique et météorologique de rObservatoire royal de Greenwich, accompagné de M. Coxwell, accomplit de remarquables ascensions aérostatiques .aux grandes altitudes, au cours des années 1862 et 1863. Dans le premier voyage de Wolverhampton à Langhaw, le 30 juin 1862, Taltitude maximum atteinte fut de 8,000 mètres. Au départ, la température était de + 19® centigrades; à 6,200 mètres, le .thermomètre marquait 0», et k 8,000 mètres — 8» centigrades. Aucune perturbation physiologique ne vint troubler les deux .aéronautes, si ce n'est une légère accélération du pouls chez M* Glaisher.

Au deuxième voyage, qui eut lieu le 5 septembre 1862, de •Wolverhampton à Solihull, l'altitude maximum atteinte fut de 11,000 mètres, paraît-il. Le thermomètre était tombé à — 0^8 à 3,200 mètres, et s'abaissa à — 20<>6 lorsque le ballon arriva à 8,000 mètres. Au-dessus de 8,000 mètres, M. Glaisher perdit connaissance. M. Coxwell résista néanmoins; mais, ayant perdu l'usage de ses mains, devenues subitement inertes, il dut déclencher la soupape en tirant la ficelle avec ses dents.

M. Glaisher ne revint à lui qu'au moment où le ballon flottait à 7,200 mètres d'altitude. Il est certain qu'au-dessus de 8,000 mètres, la température devait être plus basse que — 20o. Par déduction, le froid qui régnait dans ces solitudes éthérées peut être évalué à — SO^, et l'altitude maximum supposée atteinte .•oscillait entre 10,500 mètres et 11,000 mètres.

M. Glaisher étant évanoui, la notation des différents instruments enregistreurs n'a pu être faite à partir de 8,000 mètres.

Le 18 avril 1863, les deux mêm^s aéronautes effectuaient un

troisième voyage, de Crystal Palace à New-Haven. Au départ, le thermomètre indiquait -^-iO^; h 3,400 mètres, cet instrument marquait 0^ centigrades, et à 7,800 mètres, hauteur maximum atteinte, — 10® 8. Au cours de cette traversée, les deux passagers n'éprouvèrent absolument aucun malaise.

Un quatrième voyage, de Wolverharapton à Ely, fut encore entrepris, le 26 juin 1863, par ces hardis explorateurs des hautes régions de Tatmosphère. Au départ, le thermomètre marquait +18<>9 centigrades. A S,600 mètres, la température tombait à 0<> et s'abaissait à — 8<>9 centigrades lorsque les aéronautes atteignaient 7,150 mètres, point culminant du voyage, qui fut marqué par un appétit vif et un état de bien-être général chez les deux ascensionnistes.

M. Glaisher fit sans encombre plus de trente ascensions à des hauteurs variant entre 4,000 et 8,000 mètres.

En 1895, le Zeitschrift fiir Luftschiffahrt rendait compte d'une ascension remarquable exécutée, le 4 décembre 1894, par M. Berson, qui atteignit 9,100 mètres. A 6,000 mètres, le thermomètre marquait — 25« ; à ce moment Taéronaute nota avoir « quelques palpitations de cœur, légère fatigue, autrement bien ». A 7,500 mètres, la température était de — 29®. A cette hauteur seulement M. Berson inhala de Toxygène, dont il s'était muni, et en retira d'excellents résultats.

A 8,700 mètres, le thermomètre indiquait —38®; l'état de santé générale de l'aéronaute était parfait, quoiqu'il n'inhâlat de l'oxygène que toutes les secondes. Seule la vue était un peu trouble.

A 8,400 mètres, M. Berson eut un léger évanouissement.

A 9,100 mètres, le thermomètre marquait, au soleil, — 23® 9 et à l'ombre— 47® 8.

Le ballon resta alors stationnaire. M. Berson dit qu'il eût pu encore monter s'il eût eu assez de lest; mais comme sa provision restante suffisait juste pour la descente, il convenait de regagner la terre, ce qui eut lieu sans incidents, près de Kiel.

Examinons maintenant quelles sont les altitudes remarquables atteintes par des alpinistes gravissant pédestrement.

En 1838, MM. Boss et Kaufmann, guides dans l'Oberland bernois, par conséquent montagnards exercés, partirent en compagnie d'excursionnistes anglais et firent dans l'Himalya l'ascension

— iodes monts Kabru, 23,000 pieds anglais, soit 7,000 mètres, et Zuhanu, 21,000 pieds, soit 6,400 mètres.

Ces mêmes excursionnistes franchirent, dans le Nepaul, un glacier situé à 18,000 pieds, soit 5,400 mètres.

En vue de visiter le Sikkim, région sud de la chaîne de THimalya, et de faire l'ascension du mont Kintchindjunga, un intrépide alpiniste, M. Graham, accompagné de deux guides suisses, partit en 1883 pour les Indes.

Dans une lettre, datée du 22 juillet 1883 et adressée au Times, M. Graham dit avoir d'abord attaqué le mont Dunagiri, haut de 23,184 pieds anglais, soit 7,047 mètres, et, après avoir gravi des pics dont les hauteurs variaient entre 17,000 et 18,000 pieds, être arrivé, cinq jours après, à la base de la montagne et avoir dressé son campement sur le glacier, situé lui-môme à plus de 18,400 pieds.

Au cours de ce stationnement, M. Graham dut se priver des services de ses coolies et les renvoyer, car, en cinq journées, tout ce personnel d'aides et de porteurs avait littéralement dévoré les vivres équivalents à un approvisionnement de quinze jours I Cette particularité montre que Fappétit ne faisait en aucune façon défaut h ces auxiliaires indigènes, quoiqu'ils séjournassent à près de 5,500 mètres environ au-dessus du niveau de la mer des Indes! Le lendemain malin, M. Graham continua son ascension et atteignit, avec de grosses difficultés, la cime d'un pic de 22,500 pieds.

A ce moment se déclara une soudaine tempête de neige, et les hardis grimpeurs de rochers eurent beaucoup de mal pour regagner leur campement, qu'ils trouvèrent d'ailleurs absolument mouillé. « Cependant, mentionne M. Graham, nous avions résolu le problème de la vie aux grandes altitudes, car nous n'avions pas plus de peine à respirer à 22,500 pieds qu'à 12,500. »

Lès caravanes franchissent régulièrement le défilé de Sanghi- Davan dans l'Himalya, et, cependant, ce défilé, le plus haut du monde, est à 6,685 mètres.

Des couvents de moines, adorateurs de Boudha, sont installés h des altitudes de 4,400 et 4,600 mètres.

Récemment, en 1889, M. Bonvalot et le prince Henri d'Orléans subirent des froids de — 30® et — 40<», en traversant des. cols Ihibétains à 6,000 mètres d'altitude.

Près du lac Arou, il exist(3 un village indigène situé à 5,225 mètres, et un col fréquenté sis à 5,720 mètres de hauteur.

Enfin, dans le Thibet encore, il existe une laverie d'or placée à 5,000 mètres d'altitude.

De ce qui précède, et en résumant les résultats remarquables obtenus, tant dans les ascensions aéronautiques de MM. Glaisher, Coxwell etBerson, que dans les ascensions pédestres de M. Graham, et la façon dont se sont comportés en cours de route ses guides et ses coolies^ il résulte que, même avec des températures atteignant — 35<', la vie est parfaitement possible à des altitudes de 7,500 mètres, et que, sans danger pour son économie générale, rhomme peut prolonger son séjour h ces hauteurs considérables.

Paris. — Imprimerie L. Baudoin, Î, rue Christine.

3 0, rue I>aupb.ine, Paris

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