La vie Belge
Des impressions heureuses se lèvent du calme et fertile Brabant. De blondes campagnes, de légères collines, des eaux courantes y entourent les villes. Comme des touffes de coquelicots, flambent les toits rouges des villages; ceux-ci s’inclinent aux courbes des vallons, ou bien s’étendent sous l’horizon droit, séparés par des bois et des lignes de peupliers, parmi l’ondulement des labours et le damier émeraudé des cultures. La charrue y raie une glèbe substantielle; une race saine s’y transmet le secret des arts par lesquels les semailles et la moisson s’accordent au cours des saisons; et toute la
contrée a un charme aimable et pastoral. C'est le jardin nourricier, alterné de vergers, de champs de céréales et d’enclaves maraîchères, qui, dans la beauté de l’été, fructifie pour les appé lits puissants d’une grande ville.
Un enviable destin situa la capitale parmi d’exquis paysages. Assise sur ses sept collines, elle voit se creuser et se renfler les plaines qui l'entourent comme une image abrégée des mouvements du pays entier. Elle n’a ni la structure violente des hauts territoires, ni l’égale planitude des régions basses, mais elle semble les annoncer par des préparations réduites. Sa beauté est d’être moyenne. Elle offre le caractère harmonieux et modéré des villes faites pour accorder les antinomies ethniques. Une vie facile et cordiale, la clémence relative du climat, le faste ornemental de ses places et de ses avenues y font affluer l’habitant lointain des précaires plateaux de l’Àrdenne et de l’humide Polder.
Bruxelles est bien le cœur sensible de la Belgique. Si l’eau, la terre et le feu sont ailleurs
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les tributaires d'un labeur violent, c’est ici que retentit la pulsation de tout l'organisme. Bruxelles assume la sécurité du bien-être, l’équilibre des forces sociales, la haute culture intellectuelle dont les racines se prolongent dans le fond même de la nation travailleuse. Bruxelles a pour soubassement l’immense tourbe obscure qui attise les fours, rompt le schiste et la houille, coule la fonte, peine aux docks et aux entrepôts : ainsi la nage rythmique du navire et le jeu sonoie de ses poumons se résument dans le geste sans trêve du chauffeur dissimulé aux œuvres vives. Tandis que les grandes villes furieuses, parmi le feu et les fumées, œuvrent là-bas les métaux, labourent les matrices terrestres, font ronfler les machines, Bruxelles est la colonnade symétrique et pavoisée, dressée comme un décor sur leurs horizons embrasés.
De ses enceintes partent de larges chaussées, comme du moyeu d’une roue partent les jantes. Elles rayonnent aux quatre vents, elles s’enfoncent aux sables et aux grès; elles sont l’allégorie d’un peuple laborieux et pressé, partout en communication avec lui-même. Nulle part autant qu’en Belgique l'abondance des voies ferrées ne configure un système artériel pro-
pageant, du centre aux extrémités, les ondes généreuses de la vie. Et voici les routes bordées d’ormes et de peupliers qui acheminent vers les laboratoires rouges et noirs où le sang humain se transforme en or. Voici les rubans de pavés bleus où, du pas puissant des attelages, roulent les merveilleuses moissons des Flandres. Voici les avenues qui tout à l’heure se ramifieront à la nerveuse ossature de l’Ardenne : ce sont les grandes trajectoires qui relient la plaine à la montagne et ensemble les relient à la capitale. Elles marquèrent dans le passé les étapes de la conquête et de la délivrance. Elles virent passer des étendards vainqueurs et des armées en déroute. A présent, elles longent des étendues vermeilles, côtoient de silencieux canaux, serpentent à travers de calmes hameaux. Et quelques-unes de ces routes sous leurs vertes arches séculaires ont gardé la majesté des vieilles chaussées royales.
A mesure, les aspects changent. Déjà, aux confins du Brabant, vers l’ouest, les lourds terreaux annoncent les houblonnières flamandes.
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Ailleurs , sous la pellicule arable , affleure l’arène sablonneuse où poudroie la campagne limbourgeoise. Passé Gembloux, la vertèbre rocheuse dessine ses puissants soubresauts.
Cette terre belge d’antiques alluvions, aux profonds bassins étrécis par le temps, alterne les couches denses et friables, les strates marneuses et crétacées, les dépôts calcaires et schisteux. Le nombre et la variété 'de ses formations géologiques contribuent à la beauté changeante et multiple de ses paysages. 11 n’est pas de pays qui, avec un territoire resserré, procure des contrastes plus émouvants. Dans une même journée, un voyageur parti au matin des forêts et des gaves luxembourgeois verra succéder aux aspects du pays charbonnier et de la contrée des laminoirs la fraîche après-midi sereine du Polder et le soir solennel des grandes eaux. Il aura franchi le roc, la futaie, des villes, des plaines, deux fleuves, d’innombrables rivières; il aura connu les zones plutoniques et les vallées pastorales; et la courbe du soleil, commencée à P une des extrémités du pays, dans la pierreuse Ardenne, s’achèvera pour lui à l’extrémité opposée dans la vaste mer flamande.
Ce sont là de pathétiques spectacles aux charmes inépuisables. Ceux-ci ne sont pas moins appréciables si, variant son orientation, le même voyageur, parti des vallées de l’entre Sambre et Meuse, se dirige par le Polder anversois ou les sables limbourgeois vers un des points de la frontière hollandaise, ou s’il s’est proposé de gagner les marches rhénanes en longeant la Meuse au bas descentes où mûrit la vigne. D’industrieuses cités, de tourmenleux Avernes, des Tempés baignées d’eaux courantes, de brusques défilés rencognés de coupeaux, encore une fois prédisposent l'esprit à de mobiles impressions.
À peine a-t-on dépassé les limites brabançonnes, on est déjà dans les Flandres, ou l’on sent les approches de l’Ardenne. A l’ouest, la région des pâturages, le houblon, les légumineuses, la petite propriété infiniment morcelée et juxtaposant les cases d’un échiquier; à l’est, ondulant avec le relief du sol, la grande culture, les orges, les avoines, les épeautres. D’immenses étendues se lustrent du vert puissant de la betterave. Vers Ath abonde la chicorée et Mons s’entoure de tabacs. Autant de cultures, autant d’industries différentes. Elles se groupent et
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forment des centres industriels qui finissent par spécialiser la contrée.
La terre est partout ici la grande alchimie de vie. Aucun coin n’est perdu pour le travail. Selon sa substance, elle nourrit l’homme et l’animal. Végétale, elle procure en abondance le pain, le sucre, la bière. Aux rives de la Lys bleuit la fleur du lin, et la trépidation saccadée des métiers, pendant que court la navette, signale le logis des derniers tisserands. Grâce à ces laborieux et précaires artisans, se perpétue encore la Iradition de cette toile des Flandres faite à la main, si solide qu’elle en reste, comme un symbole, attaché aux âges de la vie. Le tissu frais et serré où s’accomplirent les noces revêt à l'heure de la mort le sommeil à mains jointes des postérités.
Si la glèbe flamande, accordée aux saisons et à l’éternité, ne cesse pas d’évoquer ces douces et solennelles images, d’autres, plus véhémentes, naissent à mesure qu’on délaisse les tranquilles paysages agricoles. Au pays du grès, des schistes, de la houille et des métaux, la terre conforme ses aspects à la nature du travail . Le carrier suspend sa paillotte aux pans éclatés de la roche mosaine
et en effrite les éclats dans un air calcareux et gris. Un vague crépuscule s’étend par-dessus les corons du Borinage. Ailleurs, les chaufours blutent une poussière crayeuse qui uniformise pâlement l’agonie des verdures. Et la montagne, àHuy et à Liège, sous le tourbillon des paillettes du zinc, semble s’envelopper d’une chape lunaire.
De même que le Ripuaire de la Lys et de l’Escaut reflète la beauté grave de la région natale , les signes d’un territoire convulsé et volcanique ont passé dans ce peuple différent et lui composent un caractère héroïque et âpre. A la bucolique a succédé l’épopée : nous sommes chez les Kobolds et les Gyclopes : Triptolême a fait place à la race d’Encelade. Mais aux pierrières et aux houillières de Wallonie aussi bien qu’aux glèbes limoneuses de la Flandre, tous également vivent de la terre et s’en identifient l’âme, soit qu’ils en épuisent les creusets souterrains, soit qu’ils président à ses moissons mûrissantes, si bien qu’il semble qu’on voie ici s’accomplir les fins multiples de la Genèse. Les vastes filatures gantoises achèvent l’œuvre des semailles comme au labeur de l’ouvrier des mines aboutit le secret des primordiales structures cosmiques.
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La rivière, la forêt et la plaine n’ont pas inlerrompu de travailler pour l’homme immémorial de ces contrées. Aux mêmes sols séculairement germa le blé, sinua Tonde, crut la silve, se nerva le roc, perpétuant la culture des arts pratiqués par les ancêtres. Un paysage belge est un paysage des âges de la terre ; la succession des temps s’y manifeste aussi bien dans l’habitat que chez l’habitant.
C’est un des charmes sévères de la contrée qu’on n’y puisse faire un pas sans vivre d’une existence synoptique, à la fois contemporaine et millénaire. Ses villes elles-mêmes, pour la plupart, comme une stratification géologique, attestent les étiages transitoires de la vie sociale. Elles sont les registres dont les feuillets s’ouvrent sur des états d’humanité accomplis et qui préparèrent la période actuelle.
Une atmosphère de rêve et de conjecture ne s’y sépare pas des réalités présentes. La vie, en repoussant sur des tombes, a respecté les origines et celles-ci sont plus émouvantes de demeurer visibles sous l’agrégat touffu des races comme des étapes. Le geste des morts ainsi renaît à travers le geste des vivants, prolongeant parmi les siècles la famille fraternelle et l’œuvre com-
mune. Des cités autrefois furent glorieuses et sont déchues ; d’autres, encore clans l’enfance, ont grandi. C’est une pareille loi obscure qui fait avancer et reculer la mer. Mais même sous les apparences de la vie évanouie, l’âme d’un peuple libre ne cesse pas de se faire sentir.
Le laboureur raie la plaine comble où les eaux du Zwyn apportaient jusqu’à Dammeles navires du monde. Fûmes, de ses remparts, voyait la mer et n’aperçoit plus que les ormes lignant l’ancien horizon des marées. Les halles d’Ypres, pyramides de pierre vers qui s’essoraient les caravanes du Nord et du Midi, s’entourent d’une solilude de rues où pousse l’herbe. Cependant, même là, dans les cités vieillies d’où s’est retirée la vie, la Flandre se refuse à mourir. Ses silences, aux confins des grandes cités mères, peut-êlre ne sont que temporaires; elle œuvre précairement, mais avec confiance; elle espère le retour de la fortune qui la visita pour la délaisser ensuite, active et résignée, proportionnant seulement son .effort au cycle des besognes moins glorieuses.
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Bruges déjà, la grande pleureuse séculaire, inclinée sur Furne de ses canaux, soulève les plombs sous lesquels parut s’expier une splendeur trop constante. Par l’artère du canal qui va la relier aux plages de Heyst, elle conjecture les flottes et la mer et la domination revenues. Ainsi, jadis, le père limoneux et bourru du Polder, le glauque Escaut, après de pénibles trêves, recommença de charrier vers la métropole les cuirs, les forêts et les guanos des îles. C'est aujourd’hui le profond vestibule où circulent l’or et la vie des mondes. Anvers est devenue la Californie flamande et celle-ci s’ajoute à ces Californies wallonnes, Mons, Liège, Seraing , Charleroi.
Nul pays ne subit des vicissitudes plus rapides; tout le passé n’est qu’une continue hécatombe. Les grands bouchers royaux, Philippele-Bel, Louis XI, Philippe II, saignent, écorchent et dépècent sans relâche, comme un copieux bétail, la vigoureuse humanité des provinces. Par pans entiers, pendant des siècles, la forêt des hommes tombe sous la cognée fran-
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çaise, autrichienne, espagnole. Une démence d'extermination déchaîne ta bande des reîtres et des pandours accourus à la curée. Gand, Courtrai, Liège, Dinant sont le centre d’un des plus furieux maelstroms que vit l’histoire. C’est qu’ici une vieille terre indisciplinée se réclame d’immémoriaux privilèges. Dès la période romaine elle a ses ghildes pour l’assolement en commun des marais. Au vnc et au ixe siècles, Bruges, Gand, Anvers sont ports de mer. A la fin du xne, Ypres jouit de chartes qui lui permettent de commercer en France et dans toute la Fiandre. En 1.370, il y a trois mille deux cents métiers de laine à Malines. Gand met sur pied en une heure, avec une seule de ses corporations, dixhuit mille hommes armés. Au xvie, tous les paysans savent lire et écrire ; il n’y a pas moins de deux cents chambres de rhétorique; et ce sol flamand s’honore d’être un des berceaux de la peinture et de la musique.
La féodalité, liguée contre le droit naturel inné dans cette forte organisation des communes, sembla s’être désespérément opposée, par le déploiement de toutes ses milices, à l’avènement du monde nouveau contenu en germe dans un État social libre, régi par des principes
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économiques qui antidatent l’ère actuelle. Un peuple héroïque alors courait au beffroi et sonnait le tocsin. Les métiers descendaient dans la plaine. L'étendard au lion des Flandres « Ylaanderen aen leeuw » était brandi et plongeait au cœur des mêlées. Devant Courtrai, soixantequinze princes, ducs et comtes, mille chevaliers, trois mille nobles écuyers, la fleur du lys, le sang héraldique de France, tombent sous le « goedendag » des Flamands. La tuerie est si formidable que la féodalité, touchée aux entrailles, en reste comme épuisée. A Roosebeke, neuf cents Gantois meurent en un même tas, au centre de la bataille, et, mêlé au résidu humain, Philippe Yan Artevelde.
Des semailles de tribuns, de capitaines, de héros se lèvent, inépuisables, de cette terre fécondée avec de la vie. Chaque événement voit des hommes tout prêts et qui incarnent les visages changeants de la fortune. Tous sortent du peuple ou y retournent, gens de métiers, brasseurs, bouchers, drapiers, Jacques Yan Artevelde, Breydel, de Coninck. Un poissonnier de
Fûmes, Zannekin, ameute les villes, lève des armées, se rue sur le camp français au mont Cassel et manque faire prisonnier le roi. La violence est si grande que, quand elles ont fini de batailler contre le roi et le comte, les communes luttent entre elles, Bruges contre Gand, Gand contre Tournai.
On croirait ensuite l’État tranquillisé, mais ce corps rouge du Flamand bout de sang et de fureur. Jusque dans les villes même, les corporations en viennent aux mains. Le jour du « mauvais lundi », cinq cents (ou quinze cents) foulons et tisserands périrent dans Gand. Par cuvées la mort vendangeait dans la grande vigne. Il en tombait cent mille qui sans fin, pour les revanches, renaissaient dans la sève orageuse de ces mâles, toujours aimant, peinant, mutinés, si terribles qu’ils étaient devenus la terreur des princes. Tous préféraient la mort à la servitude, attachés d’ardeur profonde à leurs foyers, à leurs franchises, à leurs arts, à cette douce terre des Flandres dont, ils portaient à leurs lèvres et reniflaient le vert arôme avant de combattre.
Rien n’égale, dans l’histoire des peuples, une telle pléthore de vie, d’aussi pathétiques fer-
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ments et ces dépenses inouïes d’énergies. La vie coule par larges bondes : un fleuve pourpre écume et ne tarit pas; on se rue à la mort comme à de frénétiques kermesses. Et les villes comme les hommes tombent pour renaître ; les territoires rasés se repeuplent avec les postérités ; l’épique symbole du Lion brandi se rafraîchit au baptême du sang.
C’est ce miracle renouvelé des palingénésies qui actuellement encore se remarque jusque dans les cités obcures qu’a désertées la gloire. Chacune d’elles s’est remise à ses métiers; elles filent le lin des suaires en attendant de rouir la trame de la vie. Elles cordent le chanvre des heures obscures et leurs mains tressaillent d'un espoir de drapeaux dans la fête des heures lumineuses. Ensemble elles sont les auxiliaires subalternes de l’œuvre commune, comme les cheveux et les ongles travaillent pour le corps; et le lion des Flandres n’a pas cessé de figurer sur les emblèmes héraldiques.
Tous ces foyers diminutifs se rattachent à la grande forge qui halette d’une extrémité à l’autre du pays, sous les ciels noirs des villes manufacturières et les ciels roux des centres métallurgiques. Comme les hautbois et les flûtes parmi l’ouragan des sax, ils modulent humblement dans le rouge tintamarre que symphonisent à l'horizon les filatures de Gand, d’Alost, de Verviers, les cratères de Mons, de Couillet et de Seraing. Le principe communal leur a gardé l’autonomie si précieusement conquise parleurs ancêtres et dérivativement leur départit une physionomie distincte des autres. Le même principe qui les fait ressembler à de petits organismes libres évoluant dans l’organisme ( total prévaut dans l’originalité de leurs mœurs et de leurs coutumes. Grammont perpétue la tradition de son Tonnekenbrand, étrange bamboche présidée par les édiles et le clergé, comme Fûmes a gardé sa procession de pénitents, comme Mons dévotieusement célèbre la parade illustre du Lumçon et du Doudou, comme Walcourt s’adonne encore à ses tournois militaires.
Chaque ville a ses éponymes qu’elle révère en des ducasses, des cortèges, des frairies et des foires. Les ambarvalies revivent dans le rite des
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Rogations çà et là chômées en un mélange de paganisme et de foi catholique. De simples bourgs cultivent avec ferveur la sapience savoureuse et grandiloquente des anciennes chambres de rhétorique. Les jeux héroïques sont toujours en honneur chez les tireurs à l’arc et les arbalétriers comme au temps des milices communières. En Campine, les carrousels des « gans ryders », les cavaliers de l’oie, ont la beauté barbare d’un obscur sacrifice propitiatoire, dévié vers un simulacre grotesque. Ailleurs sévissent les combats de coqs, s’organisent les courses d’aumailles, tirelirent les concours de pinsons, s’affrontent les « parties » de balles, de palet, de jeux de quilles et de bouloir. Bruxelles a ses kermesses de quartiers, et le mardi-gras binchois, avec ses troupes de Gilles empennés et corruscants, s’égale à la folie des grands carnavals légendaires.
Même les fêtes de la maison, les intimités familiales s’illustrent de mémorations cérémonials qui varient d’un endroit à un autre. Ainsi la force centripète, l’attrait vers la capitale, qui ailleurs appauvrit les frontières, a épargné les lointaines résidences. Elles sont à elles-mêmes comme de minuscules royaumes où la vie plus
simple se conforme encore aux âges. Et seulement à peu près toutes ont leurs orphéons, leurs fanfares, leurs sodalités, leurs confréries, par symbole de cette solidarité qui fait le fond de la vie belge et ne se sépare pas d’un goût de bombance. L'union fait la force , est la devise nationale.
Cette Belgique de gloutonnerie active et de gaieté cordiale ne cesse pas à travers les siècles de ripailler et de festoyer. Les saignées ne l’épuisent pas et ses famines sont suivies de réfections rapides. À peine les soudrilles du duc d'Albe repartis, elle fait carousse et danse aux violons du grand ménétrier Teniers. Sensuelle et mystique, épaisse de chyle et saine, bourrue, Fondante, goguelue, outrée, éprise d’oripeaux et d’allégories, elle voit passer encore aujourd’hui le Ilot attardé des Joyeuses entrées, se délecte aux ommegangs et aux défilés des serments, tire orgueil de ses gayants, s’émerveille aux processions de ses dieux d’or et de ses prêtres de pourpre, piaffe, joue du couteau, ribaude et mêle la bâfre à ses dévotions.
Ces traits invétérés de la race ne sont point à
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mépriser et manifestent la perdurée d’une humanité généreuse et foncière, alimentée à des terreaux puissants.
Cependant de trop brusques synthèses risquent d’annuler les oppositions délicates et les nuances de la sensibilité d’un peuple. 11 faut se représenter, à côté de cette densité d’un fond épanoui et franc, alourdi de vie plébéienne, en rapport, avec des ciels pesants, des eaux grasses, des humus spongieux et fertiles, la beaulé grave et réfléchie d’une autre Belgique studieuse, concen trée, cultivant précieusement la multiple sphèredes activités intellectuelles. Il y a quatre grandes universités; celle de Louvain est toujours illustrée par ses théologiens; Gandestune des lumières du droit ; Liège s’honore de ses philologues et de ses ingénieurs; et une université nouvelle s’est affirmée, orientée vers la science intégrale. Les instituts polytechniques abondent, et même les petites villes provinciales ont des écoles ou « académies » où s’enseignent les arts graphiques et manuels.
Il n’est pas une église, même dans les riches paroisses rurales, qui ne s’honore de reliques précieusement serties, de rétables fouillés comme des orfèvreries, de massives et rares dinande-
ries. A Léau, on vous montrera un tabernacle, haut de seize mètres, formé de neuf étages, décorés chacun de groupes et de bas-reliefs, chefd'œuvre de Corneille de Vriendt. Et dans les grandes villes, Gand, Bruges, Anvers, Liège, Bruxelles, c’est une profusion d’autels en marbre, de jubés feuillagés et filigranés, de chaires de vérité et de confessionnaux, peuplés de personnages grands comme nature, de verrières, de sarcophages, de statues et de tableaux qui donnent aux vieux sanctuaires l’aspect de musées comblés par les âges.
L’art est la tradition vivante du pays. A toutes les époques il apparaît la manifestation par excellence de ses originalités ethniques. Il est gras, matériel, puissant, épanoui, coloriste. Il est conforme aux aspects mêmes de la nature. La vie extérieure s’y distille dans une sorte de précipitation idéale. Un air hyalin et brillant, comme prismatisé d’un grésil de cristaux bluté à travers des tamis d’arc-en-ciel, se vaporise ici par-dessus d’humides paysages et se combine avec le mouvement des ciels nébuleux, les
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nacres et les barytes d’argent des grands nuages montés de la mer. Des blondeurs moelleuses et chatoyées imprécisent la contrée dans un bain tiède et lumineux où l’arête des formes se dissout, où le jeu infini des reflets mobilise et fait trépider les contours.
L’inouï prestige de Rubens résulte de la vision qui sensibilisa ses énormes yeux lucides à ce phénomène des aériennes magies flamandes. Reprochez-lui ses Christ farauds et balourds, ses allégories emphatiques, l’abus des mythologies comme en des parades d’alcides; il n’en subsiste pas moins le maître de la vie, le panthéiste grandiose qui renouvela la série des morphoses par l’invention d’un homme cosmique, violent et divin comme les météores. Le personnage, chez lui, a l’ampleur d’un mythe allégorisant les forces de la vie comme, un fleuve, une forêt ou un typhon. Ainsi il appartient bien à la race; ses vierges et ses héros sont bien la descendance de ces Flandres rurales et guerrières, mariées d’un si furieux amour à la terre et à la mer.
C’est encore le caractère notoire des plastiques nationales de se rattacher, par le sens de la couleur, par l’abondance des pâtes, par les
surfaces amples et riches, à ce naturisme généreux. La prédominance actuelle d’un individualisme plus sublil ne s’oppose pas à cette dominante. L’ancien faisceau de l’école s’est rompu; chacun peint comme il sent, mais les meilleurs sentent avec puissance et leurs œuvres ont une sève de terroir par quoi s’atteste leur air de famille. Une fois de plus il est permis d’y retrouver les effets de cette décentralisation qui, à tous les degrés, multiplie la tendance aux expansions individuelles.
On a vu un mouvement des lettres, dans ce pays de toutes les traditions, hormis la tradition littéraire, se propager jusqu’aux contins avec une beauté et une variété peut-être sans exemple. La terre flamande et wallonne tressaillit d’un enfantement de poètes et d’écrivains. A Bruxelles, à Louvain, à Gand, à Anvers, à Liège, des âmes ardentes et sensibles assumèrent le sacrifice de parler et de n’être point tout de suite entendues. Chacune exprimait une nuance de l’âme générale, celles-ci filles du Polder et de la Campine, farouches et brandies, celles-là tendres et claires, filles de la Wallonie, les unes glorieuses et violentes, sorties de la vie des villes, les autres mystiques, concentrées et qui
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semblaient avoir fleuri à l’ombre des vieux cloîtres.
Ce sont là les contrastes et les accords du pays même. Sœurs harmonieuses d'un sang pareil, toutes ces cités flamandes diffèrent néanmoins entre elles presque autant qu’elles diffèrent des villes bâties dans le schiste et le grès. Considérez leurs palais, demandez aux basiliques leurs secrets.
La foi qui érigea l’appareil féodal des créneaux de Saint-Sauveur, à Bruges, n’est pas la même que celle qui dressa le liturgique pilier de Saint-Bavon à Gand, les tours de Pamele, de Fûmes, de Dixmude, d’Ypres, de Malines et de Louvain.
Toutes semblent darder, vers les paradis, des élans différents. Elles sont les roues de prismes et de métaux, les rosaces d’orgueil mêlant la pourpre humaine au sang de la croix; ou bien elles brûlent sourdement comme des lanternes au bas d’un calvaire, elles s’enfoncent par les degrés des cryptes aux ténèbres et aux épouvantes. Une âme séculaire et véhémente, sous
les voûtes de Saint-Sauveur, prie comme si elle commandait. Ailleurs èette âme n’a plus que la douleur humiliée de l’agenouillement. Et voici qu’une autre foi fait éclore du cœur wallon le miracle mystique de la grande Notre-Dame de Tournai et cette fleur gothique, la Notre-Dame de Dinant accolée à son rocher.
C’est bien toujours encore la terre religieuse qui se complut aux cloîtres et aux béguinages, qui vit errer Ruysbroeck l’admirable dans sa foret de symboles, qui connut les prédications des grands évêques et cueillit les lis au bord des fontaines de la Grâce. Un pèlerinage en Flandre a une beauté spécialement douloureuse sous le fléchissement saignant des Christ de ses triviaires. Certaines dévotions sanglotent et prient avec les spasmes éperdus, les sensualités tragiques de l’amour charnel. A Hal, les pèlerins font sur leurs genoux le tour ae l’abside, brandissant leurs moignons comme des trophées vers les tabernacles. Les nocturnes campagnes sont fauchées par le passage des mères aux pieds nus qui s’en vont intercéder à Dieghem pour le mal des enfants. Des milices de varlets montés sur des chevaux de labour défilent au bourdonnement des cloches autour du chœur de Saint-
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Guidon d’Anderlecht. Et quand à Montaigu, à la tombée des ombres, s’allument les ciergesvotifs processionnant vers les sanctuaires braséants de luminaires, on croit voir onduler le tourbillon multitudinaire des âmes aux portes du purgatoire. Leurs lamentations montent des cavernes de la douleur. Leurs prières, à force de s’exalter, grondent comme la clameur d’un port. Quelquefois, dans l’ardeur au sacrifice, il tombe des agonies, délicieuses ainsi que des béatitudes.
Cependant Louvain, Malines, Gand, Bruges, Courtrai, recèlent des coins de plus douce ferveur : là, sous les fronteaux, s’abritent des visages aux pâleurs sereines. De douces femmes, mi-laïques, mi-religieuses, y passent avec une rumeur lente d'oraisons et des bruits de chapelets. Ce sont les filles de Sainte-Beggue.
Ils abondaient autrefois, ces foyers qu’alimentait une communion spirituelle : le temps les a clairsemés. Les âmes, comme des oiseaux, se sont envolées du nid suspendu au pied de la Croix, et seulement le sang divin cimente encore la ruine et retarde le moment où celle-ci se rompra. Les petits jardins bordés de buis, les verts gazons mystiques où, parmi les agneauxr
herbaient des cornettes, maintenant se fleurissent des roses rouges de la vie revenue, à l’imitation des cœurs pourpres et écrasés de nos inquiètes sociétés. D’autres images ont remplacé ces spectacles d’àmes simples et apaisées, qui prolongeaient la primitive croyance. Partout, autour de celles qui restent, le siècle tumultue et fait son œuvre. Les blanches chapelettes et le peuple diminué des bonnes servantes de Jésus en gardent une beauté plus précieuse, et plus touchante.
Du verger des Flandres aux garigues campinoises, de la dune maritime aux ravins et aux futaies de IWrdenne, une âme belge s’est répandue, fusionnant ses parts antérieures, wallonne et flamande. Celle-là est ensemble le passé et le présent, la montagne et la plaine, l’épopée et l’églogue, le doux paysage bucolique et le véhément horizon industriel. Toutes les routes, en Flandre, mènent à des beffrois, à des églises, à des hôtels de ville, à des tombeaux; elles longent d’actives rivières, des canaux dormants, des campagnes où lèvent le
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chanvre, le colza, le froment et le lin; et elles vont à la mer. Tous les chemins, en Wallonie, conduisent à la bure, à la carrière, à la fabrique et au laminoir; des bois, des roches, des champs noirs les bordent; et ils se perdent au cœur profond de la terre.
Les uns et les autres sont la vie, et celle-ci se modifie selon la forme des âmes et des paysages. Le lourd Escaut, couleur de marne, la Meuse aux eaux vives et vertes, mettent le pays en communication avec le monde. Ce sont les grandes artères nourricières : l’une maritime et rurale, poussant au large les flottes hauturières et alluvionnant ses rives, mère des champs où mûrit la substance et des puissants entrepôts ; l’autre batelière et industrielle, circulant dans l’entonnoir des monts.
Toutes deux sont nourries d’affluents nombreux : ici, les limoneuses rivières roulant les pesantes gabarres et reflétant les ciels d’argent, les berges vermeilles, les hameaux du laboureur et les cités du négoce; là, les eaux claires sinuant sur des lits de gravier, mirant des pics abrupts, des villages construits en moellons, des pans de féodalités en ruine, les hautes silhouettes du donjon moderne, aciéries, char-
tonnages, verreries, hauts fourneaux, et qui, au sortir des fournaises, courent se perdre dans des silences de nature. Ces images suggèrent la structure générale du pays dans ses lignes à mesure pathétiques et apaisées; elles résument les caractères de ce peuple commerçant, manufacturier et pastoral. Elles sont aussi une allégorie de son âme énergique et méditative, probe, prudente, ferme dans l’adversité, héroïque au travail, attachée à ses plaines, à ses roches, à ses eaux comme au signe sensible de sa fortune, comme au simulacre matériel de sa double race nerveuse et placide.
LE BRUXELLES D’AUTREFOIS
En mes souvenirs d’enfance, line ville de vieux quartiers aux torves ruelles s’angulant d’architectures en saillie, se cassant en profils de guingois, se pénombrant d'humides buées resuées de l’égout; — une ville qui, parmi les autres capitales, gardait une physionomie à part, bourgeoise et populaire, sans morgue, s’assoupissant en des coins de béguinages autour de chevets d’églises pour se réveiller ailleurs en des tapages de voiries, des rumeurs de marchés, un ronflement de petites industries ; — une ville qui dégringolait des raidillons, se réticulait en des lacis de venelles et d’impasses, affluait au goulot des
LA VIE DELGE
carrefours, passait des ponts, bouillonnait dans des entonnoirs de maçonneries lézardées aux pignons titubants, aux gables en gueule de brochet, en dents de scie, en proue de navire, aux frontons bistournés se cimant d’urnes, de lampions, d’astrolabes, se festonnant de torsades sculptées, se bosselant de bas-reliefs; — une ville qui se tassait à l’étroit dans son périmètre légendaire, descendait en remous de maisons vers l’Hôtel de Ville, ce cœur tumultueux de la cité, ne s’éparpillait pas encore à travers les banlieues et se ceinturait de contrescarpes, le long de laligne de ses boulevards; — ' une ville forée par les multiples circuits d’une bourbeuse rivière méandrant parmi les denses agglomérations des bas quartiers, empouacrant le pied des façades, ouvrant des percées sur des fonds de murailles décortiquées, des flanchissements de bâtisses blettes, hors d’aplomb, verruquées d’excroissances parasites, des barrages d’écluses, des roues de moulins, des arches moussues, des cloaques stagnant aux décrues en glus duvetées, en écumes ocreuses, en flaques gélatineuses, arcenciellées parles déchets des teintureries, coagulées parle résidu des brassins, — cette Senne putride qui assumait l'office de dépotoir public, charriait
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des détritus de toute sorte, fleurait Je cliarnier et le marécage, cuve toujours en fermenlation sous un pullulement de moustiques et de mouches charbonneuses, vaste alambic dont l’ébullition fumait en buées chaudes et d'où effluaient des gaz morbifères, — et qui tout de même, avec ses activités malpropres de cours d’eau industriel, ses giroiements d’aubes barattant les résidus, ses barbotements de canards sous la chevelure longue des saules, ses réverbérations de lanternes et de lumignons piquant ses moires nocturnes, ses gargouillis de caniveaux, de cliantepleures, de décharges d’usines dans les fins de jour affligées, s’attestait la complémentaire de celte physionomie de capitale débonnaire, provinciale, vétuste, odorant un remugle de traditions toujours obéies, d’anciennes coutumes respectées, de mœurs casanières et grassement matérielles.
De ce lointain s’évague un rappel d’anciennes rumeurs ouïes, la sonnerie voilée des cloches de paroisses, un brimbalement de bronzes fêlés, d’airains ronflants, de bourdons martelant les
clochers pour des commémorations solennelles. Et j’aperçois des ménages placides et démodés, des silences de chapelles pleurant leurs cires chaudes sur des génuflexions de bonnes femmes en capuces et manteaux de cotonnette, des flâneries de familles vers les guinguettes de Pannenhuys, de Pachterziel et du Petit-Paris, à travers des sentiers bordoyés de choux, le long des ruisseaux gras. Dans les rues feuillagées comme des futaies, sous le claquement des oriflammes et des bannières ventilant les innombrables luminaires braséant aux fenêtres, il passe des cortèges religieux, des flambois de chasubles et de dalmatiques, des étincellements de joailleries, parmi les psalmodies liturgiques, les sonnailles des tintenelles et le fracas des musiques de régiments. Des kermesses bourrues sabotent sur les foirails; un fumet de houblon acidulé l’air chargé de relents de cuisine. Et c’est la saltation des bons géants Janneke et Mieke par les places, les ommegancks aux caracolements lourds des auferrants charroyant des édifices symboliques, les défilés des gildes sous le cliquetis des médailles encerclant la hampe des étendards.
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En ce temps, j’étais un bien petit garçon ; le dimanche, mon père nous menait, ma sœur et moi, entendre une musique militaire au Parc ; dans l'après-midi nous partions manger des gaufres au Moor Jan, une tonnelle achalandée de la banlieue. C’était le seul jour où, sur la table, dans les maisons bourgeoises comme la nôtre, figurait, au dessert, un saint-honoré ou de la tarte aux fruits, selon la saison. Ce jour-là aussi, une bouteille « de pot », résiliée de toiles d’araignée, épanchait dans les verres un vin de Touraine liquoreux et blond.
On n’allait pas encore au Bois, comme aujourd'hui : la forêt de Soignes, avec ses taillis sauvages et ses hêtraies rigides, se reculait par delà la pointe extrême des faubourgs. Quand, trois ou quatre fois l’an, on partait dîner en pique-nique dans les clairières, c’était une expédition : la futaie était pleine de mystère et de légendes. Généralement, en se déportant vers la campagne, Bruxelles ne dépassait pas la région des grosses auberges et des plaisantes guinguettes où la « fricadelle » aux échalottes, le beefteack sur le gril et le goujon à la poêle baignaient en des beurres dorés, où la senteur des feux de bois se mêlait au fumet vanillé des pâtes
coulées aux gaufriers. Comme les grands seigneurs seuls villégiaturaient dans leurs terres, il y avait, les dimanches, un peu plus de monde du côté des champs. C’était à cela qu’on comprenait que l’été était venu.
Je vois toujours, aussitôt les dernières maisons dépassées, les carrés de pommes de terre en fleur, les lignes de pois ramés, les choux rondissant comme des boules de jeux de quilles. Il y avait un noyer par-dessus le chaume des toits de paysans. Dans les potagers croissaient la carotte, l’oignon, le poireau, le fenouil et l’épinard. Personne jamais n’avait entendu parler de la tomate, du cardon et de l’artichaut. On vivait physiquement sur le régime végétal qu’avaient connu les ancêtres comme mentalement on vivait sur un nombre restreint de notions élémentaires. Cinq ou six journaux suffisaient à révéler l’univers; on lisait le père Dumas et Eugène Sue dans les petits volumes jaunes de la contrefaçon; trois ou quatre théâtres alimentaient le goût de l’idéal, de la mélancolie et du rire.
On avait, il est vrai, les redoutes et les concerts de la Grande Harmonie, un des grands cercles bruxellois, avec le Cercle des Nobles, le Cercle
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du Commerce, le Cercle Artistique et la Philharmonie. La Grande Harmonie surtout était réputée pour ses réussites matrimoniales. Les dots y fleurissaient, épargnées sur les gains des firmes intègres et des laborieux négoces. Longtemps elle s’honora de la présidence d’un important boucher retiré des affaires et qui savait parler aux puissants de la terre.
En Belgique, toutes les Sociétés sont« royales», aussi bien les sociétés du tir à l’arc, du jeu de quilles, des concours de pinson, que des anciens militaires ou des sauveteurs en activité de service. 11 n’y a pas de pays qui pratique plus assidûment le droit de marcher en bande. On est dix pour commencer, on descend à la rue, précédé d’un tambour et d’un drapeau. Avec le temps le drapeau se change en un étendard de velours et d’or : c’est qu’alors la Société est devenue « royale ».
Le bon roi Léopold, premier du nom, aimait spécialement cette Grande Harmonie composée des plus fermes soutiens de son trône. On n’était pas encore très éloigné du temps où, pour se faire une cour, .dans l’abandon boudeur de la vieille aristocratie, la jeune royauté avait eu besoin d’anoblir de simples marchands de pois-
sons. Ce fut un grand jour, celui où, de ses mains augustes, le souverain daigna remettre au vénérable président de la Société un étendard roide d’orfrois. Il eut même une parole aimable qui s'excusait de l’accabler de ce cadeau trop pondéreux.
— Och ! sire, répondit l'excellent homme, se souvenant sans doute qu’il avait autrefois chargé des quartiers de bœuf sur ses épaules, ce que donne Votre Majesté n’est jamais lourd à porter.
Les mères de famille galochées de socques et les jeunes tilles emmitouflées de châles, qui, économiquement, gagnaient à pied les bals de la Grande Harmonie, longeaient un étalage de librairie situé sous le balcon de la Société, rue de la Madeleine.
Un libraire alors arrivait à peu près à vivre en vendant des manuels classiques, du papier, des plumes et des crayons. Cependant le père Rosez, le marchand de livres qui était sous la Grande Harmonie, avait une clientèle qui le mettait à part parmi ses concurrents : le père Rosez tenait la « nouveauté », le livre fraîchement arrivé de Paris. Je dois à celte particularité ma première initiation aux Fleurs du mal : je la raconterai plus loin. 11 arriva même que le bon libraire, à
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force de vendre les livres des autres, voulut en éditer pour son compte. Il eut ainsi son heure d’héroïsme : l’Empire, toujours à flairer ce qu’on disait de mal de lui à l’étranger, eut vent d'un certain pamphlet où il était mal arrangé. Il exigea des poursuites, et un procureur se trouva pour requérir contre le petit homme gris aux yeux malins sous sa calotte à gland. On l'envoya siffler un an entier à l’ombre. A midi, pendant l’heure de la promenade, il se rencontrait avec Louis Labarre, un barricadier terrible qui avait un cœur d’enfant et qui fut, en Belgique, le Juvénal de l’Empire.
Je ne devais le connaître que longtemps après, au Peuple belge, où j'écrivais des notes d’art. Il avait une tête de patriarche,, avec des joues roses sous des cheveux blancs. Je n'ai vu à aucun homme un sourire plus doux, et ses yeux avaient une candeur de vieille jeunesse fraîche. Il me dit : « Tu n’as plus ton père. Embrasse-moi. » J’avais les yeux humides en lui baisant la joue.
Les hommes de 1830 évoquent encore un Bruxelles où, au sortir des représentations de la Monnaie, les lions du high-Iifedu temps se réunissaient Au Doux , un simple estaminet fréquenté comme un club, et aux tables duquel les plus authentiques noms de l’armorial belge, les d’Hoogvorst, les Cbasteleer, les d’Andelot, les de Mérode s’en venaient, aux chandelles, lamper de la bière de Louvain « en jouant une partie d’écarté a cinquante centimes l’enjeu » ( Souvenirs du vieux Bruxelles , par J. Diericx de Ten llamme) ; un Bruxelles où il n’y avait que trois journaux, V Oracle , le Petit Courrier des Pays- Bas , le Lynx ; où les bourgeois affluaient au célèbre café des Mille-Colonnes pour voir le patron de cet alhambra allumer lui-même un gaz encore à peu près inédit; — un Bruxelles'sans guimbardes, sans vigilantes (le fiacre bruxellois) et où seulement en 1836, sous le nom de « vélocifère », le premier omnibus surgissait; — un Bruxelles où, le 5 mai 1835, l’Anglais Stephenson, l’inventeur de la locomotive britannique, présidait au lancer d’un train de « berlines, de diligences, de chars à bancs et de wagons », se trayant un passage fumeux parmi d’innombrables populations accourues; — un Bruxelles
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où deux fois la semaine démarrait la voiture qui, en trente-six heures, faisait par Mons et Valenciennes le trajet de Paris ; — un Bruxelles, enfin, où la politique d’un règne au début illustrait d’armoiries nobiliaires des floppées de marchands de poisson sec, de balles de café et de dégras que l’octroi d’une baronnie commuait en suppôts ardents de la jeune monarchie.
Cette cour de Léopold 1er, prélevée parmi le commerce et la linance, ne connaissait pas encore la sévère étiquette dont plus tard devait s’entourer le Nestor des rois. La Vieille noblesse et l’orangisme s’invétérant dans leurs rancunes, il fallait bien amorcer les ambitions et les sym pathies. Ce fut la cour à dorures et a panaches, à ferblanteries et à chamarrures, où, sous les lustres, des poitrines plébéiennes se plastronnaient d’étalages de marchands de joailleries, où tout le monde était couturé d’or des pieds à la tête, où il se mêlait à la cohue assiégeant les buffets des fonctionnaires, des fournisseurs et de gardes civiques; — une cour fleurant le ciment frais et dont une jeune noblesse, une
aristocratie récente séchait les plâtras et tapissait les fonds. Il est infiniment curieux, ce profil de roi philosophe, mâtiné d’Anglais et
d’Allemand, l’air cordial, sans illusion sur les
hommes, et qui, avec un art correct de diplomate narquois, mena la barque constitutionnelle à travers les tourmentes politiques.
Léopold, des fenêtres de son palais, voyait s’ériger, en symbole national, l’arbre de la Liberté, toujours plus ramiileux à chaque printemps. Tout seul parmi le terre-plein, jailli des pavés avec lesquels s’étaient haussées les barricades de 1830, c’était, cette sentinelle avancée des arbres du Parc prochain, le gendarme populaire, gardien des droits de la nation, en faction aux portes royales.
L’âge et la mort, depuis, l’ont relevé de sa garde. Mais en ce temps, l’ère vernale revenue, les bons bourgeois gravissaient les raidillons de la Montagne de la Cour et se donnaient la joie d’aller voir pousser les feuilles en fredonnant le couplet de la Brabançonne : Sons ï arbre de la Liberté. On avait ainsi, avec cet arbre et le Parc, un décor historique où s’encadrait le plus récent chapitre de l’histoire du pays. La terre, sous les vigoureux ombrages du Parc, finissait
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à peine de boire le sang batave; vomie par les fenêtres des maisons de la rue Royale, la mitraille y avait pilé les bataillons comme dans un mortier.
11 faut lire le récit des quatre Glorieuses, ainsi qu’on les appelait, pour comprendre ce peuple brabançon rué à sa révolution comme à une kermesse, héroïque et rigoleur, faisant le coup de feu entre deux parties de piquet-voleur. On eût pu tout aussi bien les appeler les Joyeuses : les petits métiers, les bourgeois, tout ce qui avait un fusil, partait faire le coup de feu. La journée finie, et tout noirs de poudre, on s’en allait dans les petits cabarets du centre peler des œufs et lamper des demi-litres de faro. Liège, Tournai, la province étaient venus à la rescousse. Même des hommes de lettres avaient passé la frontière. On peut dire qu’il y eut beaucoup de littérature dans ce drame populaire en plusieurs actes et quatre journées. Les écrivains eurent là de beaux jours qu’ils n’ont pu retrouver. On en fit des fonctionnaires et môme des ministres. Ce ne sont pas ces derniers qui se montrèrent les
plus tolérants pour leurs confrères, proscrits du Deux-Décembre.
Bruxelles déploya un extraordinaire entrain : ses bravades et ses jactances, en le montrant piété devant la « tyrannie », superbe do belle humeur tranche-montagne et de crânerie batailleuse, jaloux de ses franchises au point de mourir gaîment pour les défendre, perpétuèrent la gaillardise frondeuse des ancêtres ligués contre tous les maîtres qui avaient attenté à leurs libertés.
Un brave, Charlier, la Jambe de Bois, comme on l'appelait, avec un unique canon pointé place Royale, soutenait les assauts des Orangistes. Chaque maison, en certaines rues où essayait de charger la cavalerie, se muait en un bastion; des femmes par les fenêtres vidaient la batterie de cuisine, lançaient poêles, tables, escabeaux, arrachaient les briques pour en écrabouiller les chevaux et les cavaliers. Le peuple, les jeunes gens, les hommes mûrs allaient à la mort comme à une frairie. Enfin, au bout de quatre jours de poudre et de fièvre, le Gouvernement provisoire se constituait, Nassau pliait bagage, on s’occupait de chercher un roi. Et Cobourg arrivait, sa valise à la main, cette légendaire valise qu’il
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s’offrait à boucler chaque fois que la sédition grondait autour de son palais.
Bruxelles, tout un demi-siècle, fêta scs Glorieuses. C’était en septembre : pendant quatre jours on s’éveillait aux salves commémoratives du canon. Des quartiers bas on montait voir s’allumer les lampions qui enguirlandaient le fameux arbre devant le Palais royal. Le canon tous les matins tonnait. C’était la note héroïque dans le ronron de la vie quotidienne, après quoi Bruxelles retombait à sa quiétude, à ses bruits de cloches, à ses petites promenades du dimanche le long des champs de pommes de terre en fleur. Mais quatre jours d’héroïsme, c’est déjà beaucoup pour un peuple qui a remisé son lion national. Un cortège menait à la cathédrale, et de là à la place des Martyrs, les survivants des frères d’armes enterrés aux caveaux de ce mortuaire petit béguinage, les vénérables mutilés des grandes journées, les invalides belges, que nul Hôtel des Invalides malheureusement, nul refuge pour leurs vieillesses sacrées, n’ honora. Les rues se pavoisaient; on dansait devant l'Hôtel de Ville; les gildes, les serments, les confréries arboraient leurs étendards et traversaient la ville au fracas des musiques. Toutes
les industries chômaient. C’était la grande kermesse nationale, des bamboches de foule faisant carrousse, des cataractes de faro, des mugissements d’orchestres sur toutes les placçs, des défilés de sociétés à tous les carrefours. Avec le temps, cet entrain s'apaisa; doucement les fêtes se moururent. Aujourd’hui les bâfres et la godaille se sont résorbées dans la ducasse de Juillet, l'actuelle kermesse bruxelloise. Vieux souvenirs, images effacées au recul d'un miroir, reflets d’un temps disparu et qui s’en alla avec le flux tari de la puante petite Senne.
Cependant la capitale grandissait. Une sélection tendait à fractionner la population. Tandis que le commerce de détail, la primordiale épicerie à mélasse et à chandelles, l'antique boutique d’aunages, de cordes et de clous, avec son comptoir à balances derrière d’exigus vitrages filtrant un jour vert, l’estaminet alignant sous des solives fumeuses ses rangées de tables en chêne, la vieille bourgeoisie beurrée, ointe d’aises, engraissée dans les affaires, continuaient à se cantonner aux paroisses de Notre-Dame de Bon-
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Secours, de Saint-Nicolas, des Riches-Claires, de Notre-Dame de la Chapelle, du Béguinage, lemplové et le petit rentier toujours plus loin s’éparpillaient vers les faubourgs et la verdure des banlieues. Un troisième élément, développé avec le nouveau règne, la finance, la haute industrie et l'aristocratie en même temps se groupait non loin du palais de la royauté et de la législature, des ministères, des ambassades.
Les familles partaient voir, les dimanches, le déblaiement des esplanades sablonneuses couronnant l’est de la ville et où commençaient à s’ériger sur pilotis les hôtels patriciens, décorés de chicorées et festonnés de guirlandes. Cette modernité prétentieuse, morguant les pignons en col de cicogne et les rangées de dominos des anciennes rues, émerveillait et déroutait. Elle servit d'acheminement aux orgies bàtissières de la période d’haussmannisation, aux compotes de styles mixturant les multiples recettes architectoniques, aux nougats et aux pièces montées de tout calibre qui instaurèrent dans la ville le triomphe du moule pâtissier.
J'avais une grand’tante dans une des rues du vieux Bruxelles. La maison était spacieuse : au bout du large vestibule d'entrée, un petit jardin carré, bordure de buis, étalait toutes les variétés du fuchsia. Derrière le mur du fond coulait la Senne. Cet égout à ciel ouvert se prismatisait de tons riches et phosphorescents, fournis par les caniveaux ménagers, le dégorgement fumeux des brasseries, le rinçage des baquets de teintures et les débris sanglants des écorcheries.
A travers un air dense et gras, miraillé de jeux de lumière, toute la ville basse perpétuellement fleurait la drèche, le cambouis et les peaux tannées. Des charognes, parmi l’amas-des déjections, bleuissaient près des ponts. Et celte Senne méandrait, sillaità travers l’échiquier des maisons, emplissant tout de sa puanteur et de ses activités de petit flot qui faisait marcher des outillages de fabrique, tourner l’aube des moulins à huile, vironner les grandes roues hydrauliques des brasseries. C’était bien l’âme du vieux Bruxelles qui chantait là, une âme honnête, placide, matérielle, embuée de bière, gavée de nourritures et qui, le dimanche, mettait son héroïsme à aller abattre le « papegai » dans les prairies voisines.
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Un de mes coiisins, gros homme gras, avait une réputation de tireur : sa flèche, d’une trajectoire infaillible, frappait en plein l’oiseau empenné. Six à huit fois, il avait été réélu roi du tir à la perche. A chaque concours, des ai gen teries nouvelles s’entassaient derrière les vitrines du salon. Alors se célébraient de fabuleuses agapes; autour de la table recouverte d'une brillante, toile des Flandres, après la messe de midi, des vicaires de paroisses, des membres de corporations, des rois du noble jeu du tira l’arc au berceau et du tir à l’arbalète, en bras de chemise, le gilet déboutonné, engloutissaient des quartiers de bœuf, des jambonneaux et d’innombrables volailles. Au café, après les tartes et les plats de riz, vastes comme des roues de charrettes, un peu de temps on respirait. Les hommes, apoplectiques et raides, dilataient des faces qui semblaient peintes des bourgognes les plus cramoisis. D’amples et gorgiases matrones, parées comme des châsses, tout en ors et en salins, suaient la graisse, le rire et le bonheur. Les vicaires, à la rincette, y allaient de leur chansonnette. Mon cousin, qui cultivait un talent de ventriloque, ne manquait jamais d’imiter la querelle du chien et du chat sous la
table. A force d’avoir mangé, les bouches remuaient toutes seules sans pouvoir s’arrêter. Et puis, le café bu, de nouvelles victuailles surgissaient, apportées à bras rouges par les servantes, et de nouveau les estomacs s’entonnaient. Le soir tombé, on allait boire du lambic au cabaret.
Toute l’année, d’ailleurs, se passait en repas de confréries, de gildes et de serments. Quand le Grand serment du tir à l’arc avait üni, le Grand serment des arbalétriers commençait. On fêtait les rois, les saints patrons, les anniversaires, les enterrements, on fêtait tout. Bruxelles ne cessait de manger que pour boire, s’arrosant de larges lampées, bumant le faro, la louvain, le peeterman et la gulden-bier à l’égal des plus délectables crus. On se rendait au cabaret comme à la Sainte messe. Chaque rue avait ses petits estaminets tranquilles, intimes, frais, odorant la pipe et les futailles, et quelques-uns étaient célèbres. Un écriteau pendu au mur invitait à ne pas blasphémer, pour mieux conserver à ces oratoires de la substance heureuse un recueillement religieux. A intervalles réguliers, une vieille femme aux jupes en cloches, bonnet blanc sur ta tête et tablier blanc à la
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ceinture, circulait entre les tables, offrant des œufs, des crustacés et des galettes, et chantonnant sur un ton d’invite : « Are, crabbe, mastellen. » À neuf heures, battaient les tambours de la retraite. Ce fut la fin de ce Bruxelles suranné et goguelu que connurent encore les proscrits du second Empire.
Tout à coup la pioche frappa au cœur de celte vie provinciale. Par pans entiers, Jes vieux quartiers éventrés croulèrent comme des fruits blets. La brique, partout éventrée, saigna par larges plaies, par lézardes démesurées. Tout un morceau du vieux Bruxelles pantela, croula, s’émietla, ne fut plus tout un temps qu’une prodigieuse friche de décombres. Le pic attaquait l'agglomération par tous les côtés, Bon-Secours, Saint-Géry, Notre-Dame aux Neiges. Une chirurgie brutale, furieuse, une rage d’assainissement incisait la ville aux quatre veines, scarifiait les chairs gangreneuses, dénudait jusqu’à l’os le squelette historique, taillant comme dans un abattoir, faisant de tous ces halliers de mai-
sons, de ces futaies humaines, des boucheries de moellons.
Un monde sombra avec les vieux estaminets, les savoureuses auberges, les antiques chandelleries, les boutiques à auvent, les pignons en col de héron, en dents de scie, en proue de navire, les enseignes martelées dans le fer, les fonds de cours et d'impasses aux rousseurs liarengsaurées, les prés des. blanchisseries alternant avec les fumiers des étables urbaines. Surtout les quartiers bas de la ville, l’estomac et les* vis- 7 cères de ce Bruxelles gras, intempérant, glouton, avaient souffert. 11 ne resla, dans celte grande ruine du passé, que les petites rues des alentours de la Grand’Place avec ce double emblème hardi des pléthores regoulées de la vieille race, le Craclieur , ou plutôt le vomisseur, et le Manne kenpis .
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Une grande ville géométrique aligna d’interminables avenues, des perspectives cubiques, de correctes vicinalités; — une ville modernisée, tirée au cordeau, regraltée, passée à la ripe et à la pierre ponce, déblayée du bric-à-brac de ses antiquailles, bâtie à neuf, sans plus d'originalité foncière; — une ville surgie de l’éventrement de ses vieux quartiers avec des squares, des percées symétriques, des rues filant droit, des architectures en toc, en stuc et en staf, des maisons à cinq étages, les usuelles topographies adoptées par l’européanisme; — une ville qui a mis bas ses séniles défroques, émietté la misère de ses vieux
plâtres, pulvérisé ses reliques vénérées, vidé ses cloaques, aérisé ses sentines, desquamé ses chancres pour ressembler à l'a généralité des villes; — une ville officielle de palais, de casernes, de ministères, en qui s’est concentré l’outillage gouvernemental et qui assume la direction de l’organisme politique ; — une ville qui, avec des foules modérées, insuffisantes à peupler ses spacieuses artères, les somnolences un peu engourdies d’un bien-être uniforme, l’ostentation du luxe et de la dépense, évoque un autre La Haye ronronnant, quiet, enviable; — une ville restée bourgeoise h travers l’apparat, positive, familiale, ponctuelle, et qui, avec des mœurs sans héroïsme, une intellectualité générale suffisante, un penchant aux gaîtés triviales, l’amour de la fanfare et de l’attroupement, subsiste l’un des paradis de la vie copieuse et facile.
La poussée des maisons avait crevé les antérieures délimitations. L’humus fermenté des glèbes maraîchères s’était reculé derrière des horizons de maçonneries. De l'humide terre à choux et à navets, on avait cuit les briques qui servaient à bâtir les faubourgs. Ceux-ci, à travers les banlieues refoulées, étaient devenus à leur tour d’importantes cellules pour
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la grande ruche bruxelloise. La bâlisse sans trêve empiétant sur la campagne, le morlier, les plâtras et les moellons eurent raison de la séveuse rusticité qu’engraissait le labeur du paysan. Il fallait maintenant arpenter des kilomètres de pavé entre des tétragones compacts de quartiers, pour se saturer des bromes végétaux et atteindre les champs. La zone verte alors s’apercevait : c’était le déroulement de cet agricole territoire brabançon, ourlé de mamelons, vallonneux, bucolique, avec ses damiers de céréales, ses lignes de peupliers, ses boquillons, ses herbages, ses hameaux lavés au lait de chaux et capuchonnés de toits rouges, comme une cueillette de fraises dans un bol de crème.
La transition, du reste, n’était pas attristée par l’ennui d’un cheminement à travers les voiries dévastées, les latitudes lépreuses et putrides, les gravats et les caillasses des saharas pétrés qui ailleurs amertumcnt les abords des villes. L habituelle ignominie suburbaine aux terrains faméliques et raclés, aux monts d’escarbilles et de grésils, les sinistres cimetières des détritus, les
patibulaires arènes obstruées de décombres et bal tues d’errances d’escarpes et degalvats, épargnèrent le citadin qui s’évade vers les champs. Tout de suite, les dernières maisons franchies, on foulait les sentes rurales, on aspirait les arômes des foins et des purots, on intégrait des paysages d’arbres et d’eaux.
Par les poumons de ses avenues et de ses grand’routes, la ville pompa au large les iodes salubres, les secourables oxygènes et cetle senteur de grand air qui assainit ses rues. En tous sens, autour des faubourgs, se resserraient les villages, verdissaient les prés, meuglaient les métairies, vacarmaienl sous les tonnelles les quillées du cabaret flamand. Avec les chaumes trapus, les coudraies feuillues, le coq du clocher pointant dans le ciel, les tablées de buveurs saurés et ragots, on croyait voir s’animer une paysannerie de Teniers. Tandis que la nerveuse àme wallonne s’agrafait plus loin aux rèches ossatures d’un sol graduellement rocheux, la région circumurbaine, dans ses terreaux mous, restait flamande, drue, épaisse, charnoyeuse, garrulant un immuable et lourd patois.
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OD
On eut dans la banlieue, pour des loyers médiocres, le confort relatif d’une maison où une famille pouvait habiter à l'aise. Avec six à huit chambres s’échelonnant aux paliers, une pousse de gazon s’étiolant entre quatre murs et l’inévitable vérandah prolongeant le rez-de-chaussée, c’était le chacun chez soi, les marmailles débridées et juleusement mûrissantes, la femme joyeusement vaquant à ses charges ménagères, le mari bêchant ses liserés de pensées, de pétunias et de résédas, gorgeant ses lapins, dressant ses canaris. Un bonheur matériel en résulta, une somme de petites joies satisfaites qui aida au renom bienveillant de la Capoue brabrançonne.
Actuellement ce type de la maison bruxelloise, plus ou moins festonnée, aux plâtras diversement somptueux, s'est développé au point que, même avec un budget précaire, toute famille occupe sa case, monte son escalier, vit entre ses papiers à quatre sous le rouleau, et incffablement hume lès arômes d’un jardinet sans partage. C’est une des particularités d<* la vie bruxelloise. Des étages, la vue plonge sur < des géométries d’exigus rectangles arborés et verdoyants, des tulipages bariolés de fïoriculture, des découpages de petits clos où, un sécateur à la
main, perambule le maître en vareuse de nankin. Une senteur de feuillées, un guilleri de moinailles, une fraîcheur tonique et apaisante sous des pans de ciel à découvert, vivifient l'existence. Des afflux croissants allèrent combler les faubourgs et les banlieues; on se dépêchait de fuir ce Bruxelles qui intronisait le concierge, bâtissait des maisons comme des casernes, substituait à la vieille coutume de la maison libre un agglomérat de ménages dans une vie d’appartement.
Jusqu’alors celle-ci était demeurée à peu près inconnue. Seuls les célibataires, les chambrelans, les petils ménages hasardeux se résignaient à la promiscuité de l’habitation en commun. Des carrés de papier jaune-canari, collés contre les vitres, dénonçaient, en style local, la portion de logis réservée à la location. « Quartier à louer » était un des barbarismes qui de tout temps amusèrent la malice du Français goguenard. Pour diminuer leurs charges, les bourgeois acceptaient de distraire de la maison quelques chambres où on se casait mal, le nez au mur. « Vivre en quartier » constituait, d’ailleurs, un déchet moral chez ce peuple qui aime à se carrer à l’aise et aune son estime [d’après la
LE BRUXELLES NOUVEAU
superficie de l'habitation. La distribution moderne de la maison en paliers et en étages, le casematage des chambres qui la font ressembler à un caravansérail de voyageurs de commerce, le porte-à-porte des appartements voisinant dans un même escalier, semblaient attentatoires aux mœurs foncières.
Je me rappelle l’invariable chômage infligé pendant une longue période aux grands hôtels que la spéculation s’était mise à édifier sur les ruines des paroisses ^où la Senne, ce primitif collecteur des immondices riveraines, maintenant circulait sous des aqueducs, canalisé en de ténébreux souterrains. Toutes les Renaissances avaient été exhumées, mises au pillage, retapées pour des simili-frontons, des pseudocolonnades, des symétries rectilignes et pleutres que les chicorées, les pots-à-feu, les astragales, les choux pommés, les artichauts, les acanthes, les amours fessus, les allégories mamelues, un séditieux bric-à-brac décoratif, le fond et l’arrièrefond des ateliers de moulages architectoniques meublaient comme des étagères. Eh bien! rien ne se louait; les démesurées carcasses perduraient vides, avec leurs rez-de-chaussée béants, sans nulle industrie pour en peupler les solitudes ;
l'orgueil des architectures s’affligeait sous les plâtras décortiqués et la lèpre des moisissures. "En vain le concierge, cet animal d’importation, •ci' bipède exotique qu'il s’agissait d’acclimater, s'exténuait en boniments, déchéait jusqu’au raccrochage du passant : le tableau des locations ne s’allégeait pas. Chacun possédant ici la clef de sa maison, la servitude du cordon paraissait insurmonlablementrépugnante. L’escalade aussi des cinq étages déroutait le jarret bruxellois, pour qui l’échelle des altitudes se bornait aux raidillons des sept collines immémoriales. Il fallut dix ans avant qu’on se risquât. Encore la pluralité des appartements échurent au commerce, à des installations d’industrie et d’atelier, à des bureaux. L’indigène gagna latitudes plus clémentes où ne sévissent pas les collectivités, où la maison n’a pas l’air d’un syndicat.
LA FRANCE EN EXIL
C’était un peu après le temps où mon père me menait manger des gaufres sous les tonnelles. J’avais monté de trois classes; il m'arrivait de « tirer la barbe » pour aller lire sous bois Lamartine ou Ilugo dans les éternels petits volumes de la contrefaçon qui furent longtemps toute la librairie du pays. Je lisais dix vers, puis je me laissais tomber sur la mousse et je pleurais, mon cœur dans les mains.
Or, passant une après-midi devant les vitrines du père Rosez, j’y vis un exemplaire des Fleurs du Mal , dans l’édition Poulet-
Malassis. Le livre était ouvert à cette page d 'Une Martyre :
Un cadavre sans tête épanche comme un fleuve...
La cruauté algide et brûlante, la passionnante morbide de cette extraordinaire poésie étalée là comme une fleur de sang sensuelle et vénéneuse me fit une blessure profonde. Pendant une semaine je repassai devant l’étalage, collant mes yeux aux glaces étamées de buée. Je finis par savoir les vers par cœur. Je ne me doutais pas qu’à quelque temps de là j’allais faire d’une façon insolite la connaissance même du poète.
Les premiers proscrits du coup d’Etat : Hugo, Quinet, Girardin, Deschanel, Laussedat, Iletzel, Cbarras, avaient pris contact avec la vie bruxelloise au Lion belge , à la Mort subite, au Grand Café , le petit Yéfour de la proscription, selon le mot de M. P. Wauvermans dans son livre sur les réfugiés. Plus tard on alla A L Aigle : quelquefois Hugo, qui écrivait Napoléon le Petit, y consommait, en dînant, un verre de faro supplémentaire, ce qui portait l’addition à un
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franc et vingt-quatre centimes. On se réunissait aussi l’après-midi, dans une taverne, Prince of Wales, au fond de l’étroite rue Yilla-IIermosa.
Là, derrière une cour d’entrée, se joignaient deux pièces, l'une très petite, et qui, avec son plafond enfumé et bas, avait l’air d’une cabine de navire; l’autre, plus grande, décorée de paysages cynégétiques. C’était l’une des trois ou quatre tavernes anglaises que possédait Bruxelles : les brasseries allemandes ne sévissaient pas encore. La taverne et la rue s’englobaient dans le pan du vieux Bruxelles qui, par une rampe en escaliers, entre des dégringolades de pignons, dévalait vers le quartier de l’Athénée où je faisais mes études. A la sortie des classes, c’était pour moi un jeu de me ruer sur la pente, escaladant d’une enjambée les marches spacieuses.
Comme, un jour, emporté par l’élan, je tournais l’angle de la Montagne de la Cour, je manquai renverser un passant qui arrivait à mon .encontre. Son visage était glabre et cireux, troué d’aigres prunelles noires.
— Clampinî fit Baudelaire, avec dignité.
Car c’était lui : j’en fus averti par l’exclamation encolérée d’un autre passant qui, survenant en ce moment et l’interpellant par son nom,
s’offrit à me casser les reins. Le vent d’une canne en même temps siffla dans un moulinet que l'homme, d’allure militaire, décrivit agilement à mes oreilles. Celui-là aussi, je devais le connaître plus tard : l'art, le patin, l'équitation l’avaient rendu célèbre; il s’appelait Joseph Stevens. Je crois bien que le siècle n'eut pas de plus grand animalier. Mais dans cet instant, à peine je pris altenlion aux virevoltes étincelâmes de son jonc. Tout frémissant et médusé, je regardais me transpercer les sombres pupilles dilatées du magicien d’art qui, à la fois, m’avait révélé une poésie et une humanité nouvelles.
Henry De Groux, avec un don d’étrange divination, devait se suggérer plus tard, pour le fixer sur la toile, ce visage hermétique et halluciné, pincé de mépris et d’ironie. Le masque avait la beauté foudroyée des mauvais anges d’un Burne Jones. Visiblement une bantise, on ne sait quelle conjecture d'un commerce avec les puissances maléfiques, imprimait sur les traits un stigmate mystique, violent et morne. La bouche s’effilait comme une plaie ; le front jail-
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lissait comme une falaise au bord d’un gouffre; le regard était une épée de diamant noir.
Baudelaire, qui devait être, avec Barbey d'Aurevilly et Félicien Bops, le dernier diabolisant d une époque qui ne croyait plus au diable, dégageait bien plus qu’eux l’impression physionomique du satanisme. Barbey, d’une beauté éléganie et cavalière, ne fut peut-être qu’un dandy de la damnation : il semblait toujours s’être fait friser au petit fer chez le coiffeur des ombres. Félicien Rops, plus débraillé, d’un donjuanisme qui sentait un peu la maison Tellier, apparaissait plutôt, lui, comme une espèce de commis-voyageur de la région des âmes impures, colportant un genre licencieux et méphistophélique qui, seulement vers la fin, à l’époque de ses Sataniques, s’égala aux grandes messes noires célébrées par les deux esprits auxquels il servit de complémentaire.
De ces trois hommes qui étaient presque également beaux, avec des séductions où se reflétait un des aspects du Réprouvé, Baudelaire semblait porter le front le plus dévasté.
J’eus l'occasion de le revoir fréquemment, descendant du faubourg d’Ixelles, aux heures où, écolier distrait par l’aventure de la rue, j’y remontais moi-meme. A pas lents, d’une allure un peu dandinée et légèrement féminine, Baudelaire traversait le terre-plein de la porte de Namur, évitant méticuleusement la crotte et, s'il pleuvait, sautillant sur la pointe de ses escarpins vernis dans lesquels il se plaisait à se mirer. Rasé de frais, les cheveux rejetés en volute derrière l’oreille, un col de chemise mou, d’une blancheur absolue, dépassant le collet de sa longue houppelande, il avait l’air à la fois d’un clergyman et d’un comédien. On le voyait, de sa démarche égale, la tête un peu penchée vers l’épaule, mince, fluet, suprêmement distingué, gagner la Place Royale et finalement enfiler le couloir du Prince of Wales. Il y rencontrait Bancel, Banc, Hetzel, Deschanel, Laussedat, Poulet- Malassis, cet admirable ouvrier du livre, Willem Burger (Thoré) qui, avec son ami Suermondt, le banquier-amateur d’Aix-la-Chapelle, commençait à découvrir les vieux maîtres de Hollande. Alfred Stevens, le peintre prestigieux, le créateur de la modernité féminine, son frère Joseph, plus fier de la coupe de sa jaquette que de ses tableaux,
LA FRANGE EN EXIL
y venaient aussi, Un jour, quelqu'un amena Proud’hon; mais le farouche « proscrit philosophe », comme il se dénommait, vivait pauvrement, avec sa femme et ses deux filles, dans une petite maison d’une rue de faubourg et n’avait pas toujours les six sous que coûtait la pinte d’ale. « M. Duport, professeur de mathématiques » , — c’était sous ce nom que Proudhon avait passé en Belgique, — tenait à distance ses camarades de la proscription. Par contre, Dickens, le grand Dickens, s’accommoda si bien de la compagnie qu’il trouvait au Prince of Wales qu'il en oublia son manoir des environs de Londres en proie aux conflits domestiques. Celui-là aussi était un proscrit, mais un proscrit du mariage : on disait qu’il n’avait pas toujours eu la légalité de son côté. Quand, avec un jeu de physionomie qui l’égalait au plus parfait acteur, Dickens' mimait une de ses merveilleuses histoires, le tavernier cessait de manœuvrer ses pompes et toutes les petites pintes en étain, rangées sur le comptoir, le regardaient avec admiration.
On peut dire que la proscription, qui ne mangeait pas toujours à sa faim, mais parfois trouvait le moyen de boire à sa soif, goûta là des heures fraternelles et joyeuses. Bancel, en s'humectant de bière blonde, lui que devait épaissir plus tard le lourd faro national, rêvait d'une république fleurie de rhétorique. Ranc, laconique et terrible, juvénalisait. On regardait voler l’abeille attique aux lèvres de Deschanel. W. Burger, d'une foi enflammée, célébrait la merveille de cet Agneau mystique de Van Eyck, qu’avec Félix Delhasse il avait découvert dans un recoin de l’église Saint-Bavon, à Gand, et dont les tronçons épars, à Gand, à Bruxelles et à Berlin, font, aujourd’hui, l’étonnement du monde. Baudelaire, le geste hiératique, scandait avec enflure des vers dédiés aux chiens errants et malheureux. Un jour, comme il le raconta lui-même dans ses Petits 'poèmes en prose , on vit Joseph Stevens,' le maître attitré des cabots calamiteux, impétueusement se dépouiller de son gilet « d une couleur riche et fanée qui fait penser aux soleils d’automne, à la beauté des femmes mûres et aux étés de la Saint-Martin » et le passer, en signe d’admiration, au poète secourable et magnifique.
Baudelaire, précieusement, cultivait un goût
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de mystification funèbre et grotesque, nourri chez Poë : elle était comme le cabotinage de son satanisme. Il l’exerçait à la façon d’une escrime avec la correction froide et la souplesse déliée d’un adroit tireur. Elle semblait mettre autour de sa sensibilité l’enveloppe et la défense d’une cotte de mailles. Peut-être n’était-elle sous le masque que la pudeur de cette sensibilité, d’autant plus vive qu’elle était plus contenue. Elle ne dédaignait pas le sarcasme froid du pincesans-rire : elle se ressouvenait aussi des parades des mimes de Londres et de leurs clowneries macabres.
Baudelaire ne pardonna jamais aux Belges de n’avoir point pris au sérieux les histoires que le soir, à la taverne du Globe , il aimait débiter d’un ton glacé. On s'en aperçut aux piqûres dont il larda la Belgique.
Il dînait alors au faubourg, dans un petit restaurant qu’on nommait « Chez Bienvenu », et où l’on mangeait à quinze sous le cachet, faro compris. Victor Hugo, qui était riche, tout un temps avait bien dîné, moyennant un franc douze centimes, A /’ Aigle, où allaient aussi Quinet, Charras, Girardin, Hetzel; mais A U Aigle , il se sentait encore chez lui, c’est-à-dire
sur une cime. Baudelaire, déjà malade, n’avait pas les memes raisons de pardonner au pays les ratas économiques qu’il y consomma. Sans doute aussi, il n’avait pu oublier la conférence qu'un soir, au Cercle artistique, il donna sur Théophile Gautier et où, avec la plus musicale éloquence, il discourut pendant deux heures devant les banquettes.
Je n’oublierai jamais ce soir mémorable. Les journaux bruxellois avaient annoncé une conférence de Baudelaire, sans commentaires. Le fait d'un grand poète, d’un des esprits absolus de ce temps, promulguant sa foi littéraire publiquement, semblait encore négligeable. Il faut se rappeler l’indifférence totale du Bruxelles d’alors pour la littérature : un petit nombre de lettrés seulement connaissaient l’auteur des Fleurs du Mal ; on vivait dans un air saturnien où se plombait l’Idée.
Le Cercle littéraire et artistique occupait encore le palais gothique qui fait face à l’Hôtel de Ville. Cette fruste et historique architecture, rajeunie depuis comme un joyau de prix, redevenue le dessin d’une châsse exquisement or-
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févrie, abritait alors des commerces de grainetiers et d’oiseleurs. Tout le rez-de-chaussée et les ’caves leur avaient été départis : c’était une des activités de la Grand’Place. Mais l’étage restait réservé au Cercle; on montait un perron, on gravissait un raide escalier; une porte s’ouvrait, qui était celle de la salle des conférences. C’était là que devait parler Baudelaire.
Je ne pus me hâter assez pour ouïr les prolégomènes. L’escalier était vide quand j’en escaladai les marches ; un silence régnait sous les voûtes ; je ressentis une petite honte à la pensée qu’une foule avait déjà passé et que j’arrivais le dernier. Je me persuadais une affluence solennelle et empressée, accourue comme à un gala. Un huissier attira le haut battant : j’entendis une voix grêle et mordante, d'un registre élevé : elle s’enflait sur un mode de prédication ; elle syllabisait avec emphase ce los à un autre royal poète : — « Gautier, le maître et mon maître»...
Je me glissai dans la salle. C’est encore, après tant d’années, un sujet de stupeur pour moi, la solitude de ce grand vaisseau où je craignais ne pouvoir trouver place et qui, jusqu’aux dernières pénombres, alignait ses banquettes inoccupées. Baudelaire parla, ce soir-là, pour une
vingtaine d’auditeurs ; il leur parla comme il eût parlé à une cour de princes et leur révéla un Gautier altissime, l’égal des grands papes de l’Art. A mesure, un étonnement s’exprimait sur les visages, une déception, peut-être aussi l'inquiétude d’une secrète intention cachée sous une louange en apparence immodérée. Nul, parmi les auditeurs clairsemés, ne se représentait en ces proportions olympiennes, sous une telle pourpre, le poète magnifique, mais encore mal connu, que son émule, le maître étincelant et quintessencié, exaltait comme un éponyme.
11 me parut que l’assistance, sans doute échaudée, redoutait un tour nouveau de cet ironiste acéré et déconcertant. Je me sentis inondé, quant à moi, des torrentielles beautés d’un discours qui n’était que la plus adroite et la mieux déguisée des leclures. Je communiai avec le poète dans l’enthousiasme. Je lui dus dans l’avenir de ne jamais démériter de l’exemple qu’il m'avait donné en honorant les Maîtres et les Aînés.
Une petite table occupait le milieu de l’estrade; il s’y tenait debout, en cravate blanche, dans le
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cercle lumineux épanché d’un carcel. La clarté tournoyait autourde ses mains fines et mobiles ; il mettait une coquetterie à les étaler ; elles avaient une grâce presque féminine en chiffonnant les feuillets épars, négligemment, comme pour suggérer l’illusion de la parole improvisée. Ces mains patriciennes, habituées à manier le plus léger des outils, parfois traçaient dans l’air de lents orbes évocatoires ; ou bien elles accompagnaient la chute toujours musicale des phr ases de planements suspendus comme des rites mystiques.
Baudelaire évoquait, en effet, l’idée d'un homme d'Eglise et des beaux gestes de la chaire. Ses manchettes de toile molle s’agitaient comme les pathétiques manches des frocs. Il déroulait ses propos avec une onction quasi évangélique ; il promulguait ses dilections pour un maître vénéré de la voix liturgique d’un évêque énonçant un mandement. Indubitablement, il se célébrait à lui-même une messe de glorieuses images; il avait la beauté grave d’un cardinal des lettres officiant devant l’Idéal. Son visage glabre et pâle se pénombrait dans la demi-teinte de l’abat-jour; j’apercevais se mouvoir ses yeux comme des soleils noirs ; sa
bouche avait une vie distincte dans la vie et l’expression du visage ; elle était mince et frissonnante, d’une vibratilité fine sous l’archet des mots. Et toute la tête dominait de la hauteur d’une tour l'attention effarée des assistants.
Au bout d’une heure, l’indigence du public se raréfia encore, le vide autour du magicien du Verbe jugea possible de se vider davantage ; il ne resta plus que deux banquettes. Elles s’éclaircirent à leur tour : quelques dos s’éboulaient de somnolence et d’incompréhension. Peutêtre ceux qui restaient s’étaient-ils émus d’un penser secourable : peut-être ils demeuraient comme un passant accompagne dans le champ funèbre un solitaire corbillard. Peut-être aussi c’étaient les huissiers et les messieurs de la commission retenus à leur poste par un devoir cérémonieux.
Le poète n’eut pas l’air de remarquer cette désertion qui le laissait parler seul entre les hauts murs parcimonieusement éclairés. Une dernière parole s’entla comme une clameur : « Je salue en Théophile Gautier, mon maître, le grand poète du siècle. » Et la taille rigide s’inclina, il eut trois saluts corrects comme devant une assemblée véritable. Rapidement une
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porte battit. Puis un huissier emporta la lampe ; je demeurai le dernier dans la nuit retombée, dans la nuit où sans écho était montée, s’était éteinte la voix de ce Père de l’Eglise littéraire.
LES PROSCRITS
Les proscrits étaient venus avec confiance et sympathie dans un pays qui ne demandait qu’à les accueillir. Au lendemain du banquet Hugo, Eugène Pelletan écrivait : « Après avoir passé la frontière de Belgique, j’aurais volontiers embrassé cette terre de liberté. » Il ajoutait : « Placée au confluent et sur le passage de tous les courants de races et d’idées, la Belgique participe à la fois de la France, de l’Angleterre, de la Suisse et de l’Allemagne. » C’était préparer cette autre affirmation d’Elisée Reclus : « La Belgique est par excellence le champ d’expérience de l’Europe. »
A Bruxelles on avait fini par s’assurer une existence qui, avec les concessions obligées à la vie flamande, simple, cordiale, provinciale et abondante, demeurait française. On avait un « quartier garni », pour trente francs au mois et une maison avec le jardin pour quatre cents l’an. La surveillance vétilleuse de la Sûreté publique s’était ralentie. Après le départ de Charras, écrivant au ministre Rogier: « Monsieur le ministre, vous êtes un malhonnête homme... J’espère bien que je vous rencontrerai un jour », il semblait qu’on se ménageât réciproquement. Il y eut bien un réfugié rancunier, d’ailleurs obscur, qui, ayant imaginé d’appeler son chien Magnan et sa chienne La Montijote, faillit soulever un orage. Mais tout s’arrangea, et la Belgique, encore une fois, échappa au danger d’être annexée.
Ce fut en Belgique comme une petite France qui se mit à remuer les esprits. Les proscrits furent des éveilleurs. A pleines mains ils semèrent l’âme de chez eux. Deschanel créait la conférence au Cercle artistique. Pascal Duprat et Challemel-Lacour donnaient des cours publics. Madier-Montjau professait à la fois à Bruxelles et à Anvers. Baune, Bourzat, Duluc, Laboulaye avaient des auditeurs et des disciples. Bancel,
LES PROSCRITS
d’une voix d’or, enseignait la littérature à l’Université libre.
Pour vivre, on avait les cours privés, les comptabilités, les petites industries, les journaux. On vivait comme on pouvait. Ah ! je sais bien, le puissant terreau national ne convenait pas toujours à la line plante française; certaines essences délicates se corrompirent; peut-être Baudelaire, très isolé, froissé par la brutalité des contacts, y conçut-il le germe des spleens atroces qui le menèrent à la mort. Il fallut la centralité de Victor Hugo, sa pléthore de personnalité, l’espèce de congestion littéraire où il vécut, pour lui épargner les avaries. Et je pense aussi à ce pauvre Bancel, à ce grandiloquent rhéteur, à ce pompeux et délicat esprit, l’un des charmeurs de l’Exil et qui ne sut pas rompre le lourd charme matériel d'une hospitalité meurtrière. Ses prosopopées, rythmées d’une voix moelleuse et chaude, lui avaient conquis un auditoire. On allait l’entendre comme un ténor modulant d’exquises musiques; et il ne savait pas suffire à toutes les sympathies qui se le disputaient. Quand il rentra à Paris., ce fut pour s’éteindre en un mandat légistalif.
Le feuilleton parisien de X Indépendance écarté, une petite feuille satirique, Sancho , seule avait de l’esprit hebdomadairement. Un cynique, qui se doublait d'un estomac et d’un talent, Victor Joly, y écrivait. On le traitait un peu comme un original hors cadre : c’était une espèce do gorille énorme à petite voix de castrat et qui, doué d’une âme de lièvre, inspirait la terreur. Il était l’ami des peintres, de cet autre géant, Kuytenbrouwer , notamment, le peintre des chasses de Léopold Iep. Il devait laisser un livre sur l’Ardenne, le plus beau livre de paysages qu’on eût écrit en Belgique, et des livres sur l’art où il apparut un maître critique. Mais comme on ne vivait pas de belles phrases en ce temps, moins qu’au nôtre, ce maître critique avait décidé de se faire maître chanteur. Je le connus vers la fin, étranglé, pris à la gorge par le mal qui l’emporta. Je lui avais envoyé un opuscule des débuts.
— Ah ! c’est vous, me dit-il, je vous ai lu, vous êtes un écrivain. Mais N... de D..., qu’est-ce que vous avez donc fait au Père Eternel pour avoir du talent dans un pays comme celui-ci?
Ah! le pauvre diable! Quand on l’enterra, tout fut -dit : personne jamais n'eut Pair de se douter
LES PROSCRITS
qu'il avait été l’homme qui avait su le mieux agencer de belles phrases dans un pays où avec trois cents mots on semblait avoir épuisé le dictionnaire. Hugo, qui venait le voir quelquefois, préférait s’arrêter au palier au-dessous, chez sa femme qui fut, elle aussi, un esprit charmant, et belle par surcroît.
Joly rivalisait avec Alexandre Dumas pour la cuisine. Mais les plats qu’inventait Dumas lui coûtaient le prix d’un roman. Joly, plus modestement, tirait une traite sur le vieux roi. Cela ressemblait toujours un peu à du chantage : Léopold Ier souriait et payait; et Joly, royalement, confectionnait les coulis les plus rares.
Dumas, proscrit volontaire, fuyant la traque des créanciers, habitait un petit hôtel du boulevard de Waterloo. Levé dès l’aube, il s’installait à sa table de travail, le col nu, les manches de la chemise troussées jusqu’au coude et laissait courir sa plume, évitant de ponctuer pour gagner du temps. Régulièrement, le valet de chambre entrait avertir son maître quand sonnait la demie après dix heures. Alors, le bon géant lâchait la copie, passait le tablier; et cette force du bon Dieu qui passionnait le monde en prodiguant la verve, le génie et l’hé-
so
roïsme, oubliait la gloire à remuer des bassines et à brasser des sauces.
C’était tous les jours table ouverte chez Monte- Christo. Hugo. Arago, Esquirol. Berru, qui, lui aussi, après avoir été professeur de natation, avait fini par exceller à la fois comme journaliste et cuisinier, Noël Parfait, tout à la fois l'économe, le secrétaire et le collaborateur dévoué de Dumas, Bérardi, l'aimable directeur de r Indépendance, le farouche et doux Louis Labarre, André Van Hasselt, étaient des convives toujours attendus.
Pour ménager les amours-propres, l'amphitryon avait imaginé une combinaison qui mettait tout le monde à l’aise. Chacun payait son écot, et l’écot étant fixé à vingt sous par tête, on avait pour ce prix un repas qui, chez Dubosc, le grand restaurateur du Bruxelles de l’époque, eût coûté trois louis. Cependant, la petite proscription, les purs, les austères, ne répondaient pas aux invites de Lucullus. Ce fut un événement dansle Bruxelles provincial et pot-au-feu, ces repas que suivaient des réceptions où, dans les chimériques écussons des plafonds, étaient exaltés Chateaubriand, Lamartine, Hugo et Dumas lui-même. Dumas surtout. Derrière les flots de cachemires des
LES PROSCRITS
Indes ruisselants des fenêtres, se pressaient de galants cavaliers et d’onduleuses épaules. Un soir de fête, le Satrape n’imagina-t-il pas de faire décrocher les tissus somptueux qui servaient de rideaux et de les offrir à des danseuses espagnoles, en représentation au Vaudeville, et qui, ce soir-là, étaient ses invitées? A ce jeu, le bon Dumas trouva le moyen de dépenser deux cent mille francs en dix-huit mois. Mais il dépensa vingt fois plus d'esprit encore, et cet esprit-là, comme tout ce qui tomba des mains de la grande passante, la France en voyage d’exil, ne fut pas perdu pour la Belgique.
HUGO A BRUXELLES
Hugo était moins prodigue. Il habitait alors, sur la Grand’Place, dans une maison étroite et haute, un petit appartement à l’entresol. Mmc Cébère, «la mère des proscrits», — ainsi elle aimait s’appeler, — y tenait, au rez-de-chaussée, un débit de cigares. Raspail, qui assez rapidement, grâce à ses Annuaires, s’était fait une célébrité dans le pays, l’utilisait comme garde-malade. Cette bonne femme avait une voix qui sonnait comme un tambour et elle jurait comme un régiment. C’était une barricadière qui parlait toujours des coups de feu qu’elle avait tirés. Je crois qu’elle en tira moins qu’elle ne posa de
cataplasmes. Quelquefois, un petit homme nerveux et sec, d'allure militaire, traversait la boutique et grimpait jusqu'à l’étage : c’était le bourgmestre de Bruxelles, une des figures populaires du temps, Charles de Brouckère. 11 venait serrer la main du poète : comme l'appartement était nu, il lui offrit un canapé. L'éditeur Lacroix, qui était bien l'homme le plus remuant que j'aie connu, put s’y livrer à ses pandiculations habituelles, le jour où il arriva traiter de la publication des Misérables. Ce fut un joli denier, 300.000 francs. Hugo n'en eut pas l'air plus riche.
Il était parti se documenter laborieusement à Waterloo pour le chapitre qui fit surtout la gloire du livre. 11 y logea à l'Hôtel des Colonnes. On montrait naguère encore, en Belgique, deux vases vénérés comme des reliques, l'un qui avait servi au premier roi pendant un relai de poste à Profondeville sur la Meuse, l’autre qui fut le compagnon de nuit de cet autre roi des poètes.
Hugo, qui était un voyant, vit dans la « morne plaine » des choses que personne n’avait vues avant lui. Il découvrit surtout le chemin creux d'Ohain. Après un temps, il revint occuper la petite chambre où il avait sa table de travail,
IIUGO A BRUXELLES
sa couchette et le fameux canapé. En levant, la tête, il pouvait, par la fenêtre ouverte, se mesurer à la tour de l’Hôtel de Ville.
Bruxelles, qui avait fait fête aux proscrits, lâcha cependant un jour aux trousses de l’un d’eux le vieux lion national démuselé. Proudhon, en un de ces coups de boutoir auxquels se plaisait son humeur frondeuse, avait écrit dans l'Office de Publicité un article où, s’adressant à Napoléon, il disait : « Osez, sire, et le Rhin, le Luxembourg, la Belgique, toute cette France teutonique, ancien patrimoine de Charlemagne, est à vous. » Rops, qui caricaturait à fUlenspiegel , fit une estampe où Ton voyait dépasser du masque plâtreux et bouffi du pamphlétaire la moustache effilée et la barbiche en éventail de Badinguet.
On menaça de chambarder la maison du philosophe ; il fallut mobiliser la garde civique; dans le soir du faubourg, le tambour battit des rappels saccadés. Proudhon, après sa journée de travail, ne put plus reprendre les promenades qu’à pas lourds, de sa démarche
LA VIE KELGE
bourrue de paysan venu à la ville pour conclure un marché, quelquefois rajustant des doigts sur son nez camus ses grosses lunetles fumées et toujours tapant fortement sur le pavé son cornouiller noueux, il prolongeait jusqu’au cœur de Bruxelles. Il dut quitter la Belgique.
Quand eut lieu, à Bruxelles, le banquet Hugo, ou, comme on disait, le banquet des Misérables , les Bruxellois eurent le saisissement d’un sinaï venu en visite avec ses tonnerres et ses éclairs dans la ville des sept collines. On assistait à ce fait, d'ailleurs, sans précédent : un éditeur invitait l’Europe à fêter l’auteur d’un livre et, après lui avoir payé 300.000 francs l'exploitation temporaire de ce livre, faisait encore à lui seul les frais d’un banquet où à l’Offertoire fut magnifié le Veau d’Or! Paris surtout envoya ses poètes, ses écrivains, ses journalistes; il y eut une nombreuse presse belge ; mais comme il n’existait point encore de littérature de ce nom, les poètes et les écrivains de Belgique firent à peu près défaut. Je me trompe : André Van Hasselt, l’ami de Victor Hugo et de Dumas, avait écrit
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déjà à cette époque ses plus beaux vers. 11 ressemblait à un Lamartine desséché et qui eût porté des lunettes. Son savoir était immense. Hugo lui-même écoutait quand il parlait. A peine on le connaissait dans son pays : on savait seulement qu’il était un personnage dans l’enseignement.
Charles De Coster, de son côté, — un génial, celui-là! — terminait une sorte d’épopée 11 y avait travaillé dix ans entiers, vivant là sa race. Chose curieuse, ce fut chez le même éditeur qui fêtait le livre d'un grand écrivain français que cet autre livre extraordinaire d'un grand écrivain belge, qui ne fut fêté, lui, qu’après sa mort, devait paraître. Lacroix, qui s’appelait Yerboeckhoven pour les auteurs qu'il refusait d'éditer et qui restera Lacroix tout court dans l'histoire des firmes littéraires, se rendit-il compte que De Coster avait fait pour la patrie belge un livre aussi admirable que les Misérables l'étaient pour l’humanité? J ignore ce qu'il paya la Légende et les Aventures d' Ulenspiegel et de Lamine Goedsak au pays de Flandre et d'ailleurs, pour lui restituer son vrai titre, ni même s’il la paya. Il en fit en tout cas une édition très précieuse, aux estampes moelleuses et riches, signées Hops,.
de Gronx, Smits, Dillens, Àrtan; mais le pauvre auteur n’en fut pas plus riche.
Il s’employait alors quelque part dans un bureau d’archives; l’odeur poudreuse des parchemins lui rendait plus amère la privation des j frais et jeunes arômes de laterre'en fleur qui lui tenait si vitalement au cœur. Quand, en 1869, le livre parut, il fut surtout aimé des artistes, j L’Ànversois Henri Leys, ce nyctalope de l’art, ce somnambule si étonnamment lucide et qui ressuscita, jusqu’à la plus éblouissante illusion, l’âme et le geste du passé, sembla y avoir reflété ; son étrange génie de vie rétrospective. Cependant on ne peut dire que l’ Ulenspiegel ait été lu : la contrefaçon suffisait à l’appétit de là nation; celle-ci, qui se montra si constamment dure j pour ses propres auteurs, engloutissait jusqu’à •> la replétion la littérature qui lui venait de par > delà la frontière. L’édition ne finit jamais de se 1 vendre : je crois bien qu’elle n’est pas épuisée à ; l’heure actuelle.
Pourtant, c’était là un monument unique d’invention, d’art et de style : ce fut la Bible même des Flandres. Comme en un ossuaire, une race ^ héroïque et persécutée y repose dans ses cendres | frémissantes et tièdes. 11 n’est point de livre I
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plus humain, plus artiste et plus épique dans les littératures d’aujourd’hui. Son malheur fut d'apparaître en sa donnée comme le testament d'une âme ancestrale. Et ce désaccord, encore une fois, se vérifia entre l’art du peintre et l’art de l’écrivain, c’est qu’un Leys conquit la gloire et la fortune dans un genre qui laissa obscur De Coster et ne lui donna même pas une tombe, après lui avoir refusé le pain de la vie.
N’est-ce point, du reste, un fait significatif et qui éclaire le mystère de cette âme belge, double et une? Le plus beau livre flamand, d’un art et d’une ampleur que jamais n’atteignit le Flamand Henri Conscience, fut écrit en français par un écrivain qui aurait eu en horreur le « flamingantisme ». Deschanel, dans la préface qu’il écrivit pour un de ses autres livres, disait que Fauteur avait révélé « toutes les qualités supérieures de l’art ». Léon Cladel, à son tour, plus tard, devait s’enflammer pour son large souffle pathéthique.
Ce fut lors de son premier passage en Belgique : nous décidâmes de porter ensemble rUlenspiegel à Lemerre. L’éditeur du passage Choiseul, qui avait accouché à la gloire tant de livres qui à la fin la lui avaient donnée à lui-
meme, nous paraissait tout désigné pour accrocher le pavillon de mémoire à celte nef à demi submergée par l’indilTérence publiqué. Je dois dire que la libre de Lemerre ne tressaillit pas.
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Bruxelles avait encore grandi. Les trous de Thécalombe avaient été bouchés, la bâtisse en tas montait vers les banlieues. A travers des parallélismes de rues et d’avenues nouvelles, s’enchevêtrait la flore d'un art cosmopolite et bigarré, s’amalgamait un arlequin de toits gothiques et renaissance. Ce fut une bouillabaisse de motifs italiens, français, arabes, flamands. Des déchets et des poncifs de toutes les écoles surgirent les hôtels, les bourses, les écoles, les théâtres, une éruption d’édifices, de grands caféSj de vitrines monstres, de bâtisses dente-
lées, arabesquées, orfévries, — le Bruxelles d’aujourd’hui.
A le considérer dans sa masse, avec sa bariolure de grand décor largement brossé, — avec ses densités et ses fouillis de maisons en briques roses, en moellons bleus, à bretôques et à balcons, fleuronnées, historiées de bossages, de culsde-lampe et de cariatides, émaillées de faïences, — avec ses coulées d’air frais dans la verdure de ses boulevards et les spacieuses percées de ses principales artères, — avec les symétriques quinconces de son parc éjoyé de groupes dodus et maniérés, parmi le jaillissement des bassins et le tapis luslré des pelouses, — avec les bosquets, les lacs et les rocailles des jardins paysagiers aérant ses faubourgs et la grande avenue débouchant sur les mails et les ravins du Bois de la Cambre, — avec là-haut le dôme et les propylées du babylonien Palais de Justice, et, tout au fond de l’entonnoir des vieilles rues encore subsistantes, sous l’envol de la miraculeuse flèche de l’Ilôtel de Ville, les gables en rostre de galère et en gradins des anciens hôtels des Serments, c’est la surprise et l’amusement d’une capitale avenante et pittoresque, accessible à toutes les fortunes, ni trop bruyantes ni trop
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monotone, gardant des coins de béguinage parmi l’affairement des grands quartiers, propice aux songeurs, aux désabusés, aux gastralgiques en quête de nourritures non adultérées, aux chercheurs de demi-silence dans une aimable retraite sans tracas.
Malgré les anciennes coupes sombres, on peut encore, des points élevés, embrasser, çà et là, des pans du Bruxelles d’avant le tronçonnement et la mutilation. Montez à la lanterne de l’ancien Musée de peinture. Dégringolant en blocs serrés, en chevauchements de niveaux, en imbriquements de toits roses, rouge-mandarine, sang de bœuf, en damiers de tuiles bossuées et moussues, en tohu-bohu de cheminées et de pignons, la ville lambrequine d’angulations et de saillies le nébuleux et mouvant horizon, les moites profondeurs de ce joli ciel brabançon opalisé de vapeurs et saturé d’humidité. On plonge dans des avant-plans de cours et de jardinets, des clôtures mouchetées de joubardes et de ravenelles, des intérieurs de ménages besogneux, des'coins de chambres ronflant du toupillement
des machines à coudre ou émettant un cliquetis de bobines aux doigts agiles des dentellières. Le déferlement des maisons ensuite devient confus, se tasse en amas plus denses d’où n’émergent plus que des cônes, des gables, des profils étranglés de lucarnes et des pointes de tourelles. A travers les fumées tirebouchonnant des toits, on a l’impression d’un remous tumultueux de rues et de logis giroyant toujours plus bas, vers le fond d'une cuve. j \
La perspective, en effet, se creuse à mesure autour de l’IIôtel de Ville, dont surgit le lis évidé, la grande flèche filigranée finissant dans l’épée du Saint-Michel en or. Çà et là mamelonnent des coupoles, se carre le bastion de la Porte de liai, s’aiguillent des clochers, dardent les gothiques piliers jumeaux de la cathédrale, l’armature tiapue de Notre-Dame du Sablon, les rampants de la Chapelle, les Minimes, Sainte- Catherine, Saint-Nicolas, les frustes moellons vermiculés et les blocs fraîchement équarris de toutes ces bonnes filles de la Sainle-Conaréaation
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de la Prière chrétienne. Dans la reculée, sous un brouillard de suies, charbonnent les usines, fument les cheminées d’Anderlecht, de Saint- Gilles, de Molenbeek-Saint-Jean ; puis, cerclant la périphérie d’un bourrelet chatoyant, les vallonnements des campagnes ondulent sous les vertes cultures, la nappe blonde des céréales, la pourpre sombre des luzernes et le safran des colzas.
Partout s’ouvrent des percées sur de lumineux horizons. La terrasse du Jardin Botanique et la place du Congrès, les paliers des rampes du Palais de Justice, les plateaux du Parc de Saint-Gilles, en déplaçant les points de vue, en écartant ou en rapprochant les banlieues, en prenant la ville de face ou obliquement, sont autant d'observatoires naturels, de lentilles braquées sur la grande vallée populeuse. Vue des hauteurs saint-gilloises, elle n’offre plus, avec le reculement à droite de l’échiquier des maisons, par delà le bloc énorme du Palais de Justice, que des étendues de prairies sinuées de collines et lignées de rangs de peupliers où des ballons de fumée crèvent par-dessus des passages de trains, où s’espacent les fuligineuses carcasses des fabriques et des usines, où se tronque la pointe
avancée des banlieues dans une reprise des besognes agraires.
A l’intérieur, c’est par des déclivités rapides qu’on gagne la basse-ville. Une topographie cabossée, houleuse, de guingois, casse à tout bout de champ les niveaux, avec des pentes que descendent des pans entiers de maisons et des raidillons que d’autres escaladent. L’escarpement le long duquel s’échelonnent les magasins de la montagne de la Cour se rattachait naguère encore par des ruelles dégringolant en escaliers aux voiries inférieures — à celte archaïque rueTerarken notamment, étranglée entre de hauts pignons et des façades à bretèques. Tout un quartier, d’ailleurs voué à la démolition, s’enterre là en un creux, se duvète d’ombre et de moisissure dans un air de désuétude, semble exprès se reléguer en du silence pour des méditations d’ecclésiastiques et de professeurs, tandis que ronfle audessus la circulation des foules.
Cette torve et raide montagne de la Cour, continuée par la rue de la Madeleine, est toujours la grande section qui partage l’organisme
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urbain. Mais ses jours aussi sont comptés et il faut se presser d’en fixer le souvenir tel qu’il s’imprime encore sur nos plaques sensibles.
11 y a quelque quinze ans, l’étroite voie était bien plus qu’aujourd’hui le rendez-vous des désœuvrés et des chercheurs d’aventures. On se saluait, on s’abordait, on échangeait des shakehands. De portenteuses matrones reluisantes comme de la peinture neuve se busquaient sous le velours et la faille. D’étonnants gommeux exagérant le soulier en as de trèfle, le pantalon à tuyau, le paletot sac, le haut-de-forme à brefs retroussis, canetonaient les coudes en dehors, les orteils en dedans, le corps mécanique et empesé, la mine blasée, avec un air d’automates mal huilés. C’étaient encore : des démarches lentes de vieux messieurs corrects, aux coupes d'habits à l’anglaise, au capillaire mastiqué, d’une tenue décorative qui distingue l’homme du Nord bien élevé; des falbalas do fillettes, la taille rondissante, déjà féminines et, moussantes à quinze ans ; des flâneries de trottins de boutique en bordées, l’œil rigoleur, lo rire luron, le nez à l’évent; des fringuements d’officiers tirés à quatre épingles, sanglés, plastronnant, jarret raide, comme à la parade. Chez
les passantes, aux comptoirs des magasins, s’appréciait le savoureux type de la brabançonne, sanguine, charnue d’épaules, les hanches ondulées, belle fleur de santé séveuse et saine.
On défilait à flots continus, avec des arrêts •devant les grands magasins et des stations chez le pâtissier, où les petits « pâtés » finissaient par faire de petits tas dans l’estomac.
La part donnée à l’idéal était les Salons de peinture, les auditions aux Concerts populaires, les premières à la Monnaie. Parfois une conférence au Cercle artistique attirait quelque monde. On prenait chez de rares vieilles dames un thé littéraire. 11 y avait aussi, dès le temps du hanneton, les concerts au Parc où les jeunes filles, sous l’œil complaisant des mamans, s’abandonnaient à de tendres rêveries en écoutant, en rangs de chaises pressées, en touffes miraillées de toilettes, les cuivres d’un régiment saliver de l’héroïsme et du sentiment.
Le dimanche, les familles bourgeoises s’en allaient manger la gaufre aux tonnelles de Laeken et le goujon frit aux guinguettes d’Anderlecht; d'autres s’échouaient sous les ombrages du Bois ou s’aventuraient en pique-nique jusqu’à Boitsfort et Groenendael.
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Quelque kermesse suburbaine toujours requérait les nombreux amis des sauteries, des parades foraines, des carrousels, des mangeries de pains d’épice et d’omelettes au lard, des lampées de bière de Diest et de Louvain. Depuis la kermesse de Dieghem, débulant aux primes feuilles, avec une abondance de tréteaux, de tirs au pistolet, de jeux de massacre, de baraques à phénomènes et de salons de somnambules, jusqu'à l’automnale ducasse de la Uulpe, le calendrier Bruxellois n’était et n’est encore qu’un long dimanche de godailles et de musiques.
Ajoutez les kermesses de faubourgs qui elles-, mêmes se subdivisent en fêtes de paroisses, comme si ce peuple n’en avait jamais assez de rigodonner, de brailler des refrains et de s’entonner. La plupart des vieux quartiers, en effet, immémorialement chôment les jours de la dédicace. Même en dehors de ces liesses de circonscriptions, des sections de quartiers, des rues, des impasses, de pauvres confins de misère se cotisent pour honorer leurs saints et leurs saintes. Des drapelets, des guirlandes vertes, des transparents, des mâts, des pendillements de lanternes vénitiennes alors pavoisent les
lépreuses façades, surgissent de la rigole, flambent par-dessus le dénuement des ménages, les leurrant d’une minute de délivrance et de folie. Sou à sou, l’ingénieuse décoration est raclée sur la semaine, chacun apporte son obole et son industrie, et, jusqu’après les minuits, le populaire tumultue, fringue, trinque, oubliant l’inévitable famine des lendemains.
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Qui n’a assisté à une de ces rigolades de peuple, qui n’a vu une de ces innombrables kermesses urbaines ne sait rien de la passion du Bruxellois pour la fête. Ce sont de vieilles traditions de jeux et de concours, un écu de cinq francs qu'il faut aller pêcher avec les dents au fond de baquets emplis de mélasse, des œufs attachés à une corde et qu’il faut abattre, les yeux bandés, du bout du tâtonnement d’un bâton, au risque de la casse polluant les alentours d’éclaboussures gluantes, des courses en des sacs, des grimpées à des mâts de cocagne enduits de savon, des rampements à de glissants mâts de
beaupré suivis de plongeons à l’eau. On organi.se des sorties de corlèges à panaches, des exhibitions de chars héraldiques, des chevauchées de eavalcadours en travestis, des tournois, des parties d’arc, d’arbalète, de palets, de quilles, des concours de grimaces, des hais en plein air.
La ducasse finie et les lampions éteints, on trouve des prétextes à rallonges avec des jubilés de vieux époux, des sérénades aux flambeaux devant l'huis des vainqueurs aux tirs et des bouchers primés, des frai ri fs d’anniversaires, des chômages à dates fixes (ainsi du légendaire « Yerlooren maandag », lundi perdu). Même des pèlerinages, de celui de Dieghem et de liai, les mécréants s’en reviennent par bandes en titubant et soufflant dans d'aigres trompettes de bois
Lors de la foire de Louvain, les poissardes des venelles de la rue Haute, vieilles et jeunes, marchandes d’oranges et de pommes aux tempes virgulées d’accroche-cœurs, ouvrières de fabriques fleurant le cambouis et le lirai, s'empilent dans des tapissières et des guimbardes raccolées chez les loueurs, et dont les files, au milieu des cris , des rires, des chants et des disputes, tanguent par les routes, secouant aux
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chocs du pavé leurs cargaisons prématurément avariées. Toutes fermentantes de nourritures et de liquides, les bonnets chavirés, les cottes en désordre, ces mégères jusqu’au soir gigottent, chantent à tue-tête, brocardent les hommes qui passent. C’est la fureur et la démence d’une bande de thyades lâchées par les places et les rues tandis qu’au logis le mari tient chaude la panade de l’enfant. Quand enfin, après des ripailles et des bourrées sans trêve, elles pensent à rentrer, leurs hourvaris au cœur de minuits épouvantent les banlieues endormies.
A tous les degrés règne le goût de l’association, le besoin de s’attrouper en collectivités. Sitôt que cinq personnes ont pris l’habitude de boire leur verre à une même table, elles décident de se choisir un local, promulguent un règlement, finissent par acquérir un drapeau. Le nombre des sociétés bruxelloises (des « chochetés », comme patoise l'horrible jargon local) se chiffre à peu près par le nombre des industries, des commerces, des coutumes et des plaisirs. Aux gildes, aux corporations hislo-
riques, aux serments du tir à la perche, du tir au berceau, du tir à l’arbalète, se sont greffés des sociétés de tireurs en plaine, de tireurs à la cible, de joueurs de quilles, de palet, de crosse, de balle au tamis, des confréries de corps de métiers, des associations pour l’épargne et le gain, des clubs, des cercles de sport et d’agrément, des chambres de rhétorique, des orphéons, des congrégations de goinfres et de loustics, un immense ramiculement de groupes et de firmes réalisant la devise nationale : « L’Union fait la force ». 11 existe, je l’affirme, une société de chasseurs de hannetons opérant leurs exodes militairement, des fusils de bois au bras, guetrés et casqués comme des fantassins en campagne. Presque toujours la ribote et la bombance s’en mêlent : on décrète des agapes, on organise des repas de corps, on ripaille copieusement.
Les jours de fête, deux tambours et un étendard précèdent ces compagnies joyeuses qu’à la fierté bouffie des visages et des attitudes, on croirait investies de pouvoirs officiels. A la mort d’un des membres, un corps de musique se joint aux tambours drapés pour escorter les funérailles. Il n’est si modeste artisan affilié à un groupe qui ne s’en aille au cimetière avec des
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ophicléides derrière sa bière. Plus tard, on recommencera pour la pose de la croix. Quatre sociétaires la portent inclinée ; puis, d’un pas de procession, s’avance la corporation entière, avec des têtes de parade, une affliction au port d’armes. On sent chez ces hommes la conviction que, fédérés sous le flottement d'une même bannière, ils sont quelqu’un. Gravement, le cortège défile par les routes, s’égrène à travers les campagnes, débouche aux avenues de l'ossuaire. Le mortuaire emblème enfin mis en place, on s’en revient, sur des pas redoublés, s’abreuver généreusement au cabaret.
Ce cabaret bruxellois a la consistance d’une institution. Avec l’électorat censitaire qui, longtemps prédomina en Belgique, c’était la dalle sur laquelle tablait l’organisme politique. Un baes à son comptoir, manœuvrant ses pompes à bière, dodu, humide, poupin, révélait la participation de ce fonctionnaire aux impulsions de la machine sociale. Aujourd’hui encore, debout derrière les étains reluisants, il préside en maître bienveillant à la soif universelle, se
livrant peu. gardant la correction d'un officier public préposé à d’obligatoires irrigations. L < établissement qu'il régit varie toutefois *elon les latitudes : mais, tandis que, presque partout, prolifère décor de la taverne allemande, c'est le hiératique estaminet flamand qui subsiste encore aux anciennes paroisses. Comme pour marquer sa suprématie, il s'érige, considérable. en face de l'Hôtel de Ville, se carre à l'ombre du glaive de Saint-Michel, investit tous les abords de la Grand'Place. pour de là se répandre à travers impasses et rues, pulluler dans les milieux de population autochtone.
Nul faste n'y distrait de la fonction qui motive l'affluence autour des massives tables en chêne. Un jour rare, tamisé de vitrages dépolis, s'éteint sur des murs plans où, dans un angle, bat une vieille horloge en sa gaine, et maintient le vague crépuscule des lieux secrets et religieux. Les pieds sur un dallage pommelé de mottes de sable, on y déguste les sapides aigreurs du faro et du lambic, en pipant et en causant politique. Un sourd bourdonnement traîne dans la lourde atmosphère saturée de tabac et d aromes houblonneux, assoupissant les buveurs, les préparant à un état de demi-somnolence où les ver-
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tus de la bière s'exercent avec plus d’efficacité. Les bons endroits, les firmes en faveur réprouvent le tumulte et ne tolèrent qu’une paisible et digeste partie de cartes. Tel de ces quiets sanctuaires, achalandé d’une clientèle de bourgeois ennemis du bruit, édicte la défense de chanter. Une infraction à ce règlement se résoud par une invite à déguerpir. Même sous le jet des gaz, la lumière reste modérée ; les papillons grésillant dans leurs tulipes de verre brûlent à mi-hauteur pour maintenir entre l’esprit et les ambiances une harmonie favorable. Quelquefois la porte bat sur l'entrée d’une de ces petites vieilles en jaquettes et bonnets ruchés, très propres, ceintes de tabliers blancs, et qui, poussant devant elles leur panier gorgé d’œufs, de crabes, de crevettes, de pâtisseries sèches, proposent avec une insistance obligeante ces adjuvants à un profitable entonnement. Par moments aussi, un vieillard, délégué par un des hospicès de la ville, se lève de sa table, où régulièrement chaque soir il consomme les deux chopes qui lui sont attribuées par la maison, et chenu, branlant, sa sébille secouée entre ses mains séniles, s’en vient collecter entre les tables pour son refuge.
C’est là un fond de mœurs inamovible et qui fait partie de la vie bruxelloise. On a vu des personnages importants, des bourgmestres, des ministres du roi, « faire leur estaminet » avec une ponctualité de petits boutiquiers et n’estimer point déroger en quittant un dîner au Palais pour s’asseoir devant un verre de lambic jarreté de mousse écumeuse.
Comme par le passé, il y a toujours aussi les étroits réduits, les juteuses et cordiales gargotes poussées comme des champignons proche le jardin des sculptures de l'üôtel de Ville, dans le ramassis des petits pignons bas qu’obscurcissent les hautes façades guillochées du Broodhuys. Là s’élaboraient autrefois, sur des fourneaux dont la flamme rosissait les tablées, de pantagruéliques cuisines. Les gros mangeurs y venaient engloutir de croustillantes grillades de bœuf, que des filles à bras nus, de frétillantes meisjen à jaquettes tuyautées, le bonnichon dans la nuque, servaient en des plats d'étain, sur les quadrillages d’une serge empesée. Le maître de la mangeoire jamais ne manquait, vers la fin du repas, de s’enquérir avec un sourire gras, si « ça vous avait goûté ». Cette honnête simplicité a fait place au maussade gar-
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çon intercalé entre une parenthèse de favoris, au banal damas rehaussé de ruolz avariés, au douteux aloi d'un aspect de table d’hôte. La hausse des tarifs y accrédite à présent une clientèle relevée, toujours sûre d’y trouver de délectables crus et de la marée fraîche.
C’est d’ailleurs, autour du grand palais municipal, que se déploie en toute son intensité la vie citadine. Le pouls urbain y bat à pulsations plus rapides, le sang populaire y mousse à bouillons plus sonores. Aux heures politiques comme aux jours de liesse, la légendaire place aux allégoriques architectures orfévrics à l’égal des reliquaires, entend chanter ou gronder les âmes. Toute joie y passe et toute colère, tambours en deuil, drapeaux éployés, rires en fete et clameurs tragiques ! Ç’est la grande aorte, le poumon de la cité ; c’est l’arène où saignèrent immémorialement les vendanges, où les rouges fléaux battirent le grain, où se dressa l’échafaud pour les moissons humaines. Les pierres ici sont encore de l’humanité; l’IIôtel de Ville est comme le grand homme debout des siècles. Le drame
fini, la farce déblayée, il reste un incomparable décor, le prestige d'une fête pour les yeux, les royales ordonnances d’une perspective pour carrousels et tournois. Là en temps ordinaire, s’active la circulation des affaires, roule le charroi industriel, tumultuent les marchés de fleurs et d’oiseaux, se réveille l’animation matinale au bruit des petites laitières de la campagne arrivant, avec leurs attelages de grands chiens, approvisionner la capitale.
Bruxelles, qui a perdu son quartier des Marelles, — un pullulement de guenilles en de merveilleux taudis patines de crasse, une cour des Miracles où fourmillaient les mendigots, les musiciens nomades, les truands riches en plaies et tous les aveugles de la Parabole, — a gardé son Mannekenpis, le plus vieux bourgeois de Bruxelles. C’est en un carrefour, derrière une ferronnerie, dans l’évidement d'une niche, un joyeux petit bonhomme nu, cambré sur ses reins et lâchant un raide filet d'eau dans une vasque. Celte idole populaire, ce puéril et effronté fétiche survivant aux âges de la vieille ci lé, possède un valet de cérémonies qui, aux jours de ducasses, le vôt soit de sa casaque à ramages de marquis, soit de son uniforme de garde civique. Autrefois,
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le filet d eau se transmuait en bière ou en vin dont le bon peuple s’humectait amplement le lampas et qui, à flots blonds ou pourprés, débordait sur les dalles. Nulle fille, d'ailleurs, en passant devant le geste déluré dont se délivre le drôle, ne croit devoir louvoyer ni baisser les yeux. C’est là encore un des traits de cette population joviale et bonne enfant, aimant la gaudriole salée, les hauts faits de gueule, les matérialités truculentes, ne répugnant pas aux trivialités charnelles — race aux lies brassées dans les cuves où fermente sa bière, aux viscères pétulants et gorgés comme les terreaux dont elle s’alimenle, aux rires épais de gouliafres repus.
Ce nain fameux, révéré comme un éponyme, compagnonne, dans le cœur des foules bruxelloises, avec un autre immémorial legs, la famille des Géants, six mannequins saugrenus aux sexes diversement façonnés et représentant les âges successifs d'une dynastie populaire : Grand- Papa, Grand Maman, Janneke, Miekeet Claeske « leur enfant », avec l'adjonction d'un énigmatique Turc à turban. Les saltations de ces poupes bonasses, paquetées de loques, lourdement tressautantes et giroyantes aux virevoltes des por-
teurs dissimules sous leurs carcasses d’osier, s’égalent à un événement public, les jours solennels où on les promène par les rues.
Ce sont les congénères de ces gigantogènes qui se disséminent à travers tout le pays et prolifèrent jusque dans les Flandres françaises, les Antigon d’Anvers, les Goliath d’Ath et de Nieuport, les Gayants de Douai, Hazebrouck, Dunkerque, Lille et Valenciennes. Echafaudées à de vertigineuses altitudes, quelques-unes armaturées de ferrailles et calées comme des monolithes sur de massifs quadriges, ces architectures d'ogres et de molochs ridicules, ces descendants d’obscures mythologies populaires, vestiges de latries périmées, symboles de lointains effrois, parfois défilent parmi une cohue de dragons et de tarasques, d’hétéroclites diableries d’hommes sauvages et de chins-chins, des caracolements de rosse Bayard, tout un anachronique et tumultueux carnaval de bêtes et de gens perpétuant les folies d’imagination et les monstrueuses jovialités d’une fête de la cour de Philippe le Bon.
Toute commémoration publique, au surplus, se termine par des cavalcades héraldiques, des équipements de milices communales, des ordonnances de tableaux d'histoire. Il n’est pas de peu-
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pie qui s’entende comme celui-ci à ressusciter, en de compliquées et théâtrales mises en scène, le mirage du passé. L’atavisme des bâtisseurs de portiques et de pylônes, sies régisseurs de Joyeuses Entrées se pérennise dans cette passion des modelages paraboliques, des édifications altissimes, des bariolures rutilantes et des chimériques pavoisements. Gela tient à la fois au tempérament décoratif du Belge, toujours attiré vers les superficies cossues, la piaffe des parades, les ragoûts de la couleur, et à un phénomène organique qui lui fait revivre, à travers les mœurs actuelles, les races et les traditions séculaires.
L’intégrité du type bruxellois tend , toutefois, à s’altérer dans les récentes générations. Une jeunesse plus nerveuse et plus cérébrale, précocement mûrie, tourmentée du mal des transformations, répugne à la jovialité obtuse des ascendants. Aux hommes d’action de 1830, aux pléthoriques et actifs ouvriers delà période constitutive s’opposa la réaction des esprits désabusés de l’action, s’évadant vers la conjecture et le rêve,
niant même parfois l’efficacité de l'idée nationale et civique. En cet hostile terroir, leur effort, inespérément, fit germer une littérature, un art de poètes et de prosateurs, un admirable mouvement intellectuel qui se juxtapose à l'épanouissement du génie français. Si l'âme aigrie de Baudelaire, interné avec ses nerfs malades d'homme de haute race dans un exotisme morose et bourgeois, trouverait encore à blasonner « Y horreur générale et absolue de l'esprit », la haine générale de la littérature , Y esprit de conformité [on ne s'amuse qu'en bandes ), il épargnerait les nobles génies qui fièrement s’isolèrent et créèrent la patrie littéraire.
LES INITIATEURS 'LITTÉRAIRES
Charles de Coster.
J ai raconté dans une page d’introduction au Labeur de la prose, le livre intéressant de M. Gustave Abel, la forme que prit le tourment de l’écriture à sa naissance chez moi. Mes devoirs de classe terminés, après la bénédiction de l’aïeule qui nous dispersait vers nos lits, je montais à ma chambretle et pendant des heures, dans le silence de la maison endormie, au vacillement de la chandelle, je m’astreignais à un travail qui correspondait assez bien aux exercices d’assouplissement du jeune pianiste fatiguant de ses gammes le clavier.
Indifférent au gel qui me raidissait les doigts, jusqu'au cœur de la nuit je m’appliquais à tirer du verbalisme courant toutes les amplifications poétiques dont j’étais capable. « La lune brille... » ou « la neige tombe »... ou... « le tonnerre grondait », fournissaient à mon imagination surexcitée de métaphores, le sujet de chromatismes à l’infini.
Je me persuade que je suis sorti de là.
Je n’ai jamais écrit un livre sans me livrer à une mise en train qui n’était pas sans analogie avec ces recherches de mon âge d’enfance. Une sélection instinctive des éléments de la réalisation m’était fournie par de graduels développements de l’idée thémathique : ceux-ci m’offraient des correspondances à mesure plus précises avec le sujet. Mes carnets, les marges de mes feuillets se couvraient de phrases et parfois simplement de vocables unis par une sorte de synoptisme de sensations. Il m’arrivait ensuite de suppléer à ces tâtonnements préliminaires par de fiévreuses manipulations du dictionnaire.
Mes amis, mes jeunes confrères d’autrefois se rappellent sans doute encore l’insistance que j’apportais à leur recommander la lecture passionnée
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UT
du lexique. Celui-ci avait été pour moi-meme un renouvellement de mes ressources et de ma sensibilité : il m’apparaissait le trésor inépuisable de l’éloquence et du savoir humains. Je ne me plains pas d’avoir été trop bien écouté quelquefois. Il convient d’exagérer d’abord l’étendue de son vocabulaire afin de n’en garder par la suite que les éléments expressifs. L’abondance des mots s’apparie à l’abondance des sensations. Ensemble ils concourent au don d’expressivité qui est la caractéristique des vrais écrivains. Je pense en arabesques luxuriantes et en musiques heureuses si c’est l’été qu’il mefaut exprimer : les mots seront clairs, légers, attendris. Je me défends d’exprimer par de tels moyens les silences gelés de l’hiver. Car le style est un rythme et ce rythme est le mouvement même de l’âme en correspondance avec l’univers.
Je vous assure bien qu’à l’époque où Baudelaire séjourna à Bruxelles, etmême longtemps encore après, ces idées auraient paru singulièrement paradoxales.
La littérature belge d’alors était une spécialité d’amateurs. Nulle part on n’imprimait davantage. C’est vraiment pour une pareille production qu’il était permis d’insinuer que les presses ne cessaient point de gémir. Majs de vfe littéraire et d’eiïort commun pour aboutir à une expression d’art personnel en rapport avec la race, à peine çà et là de vagues aspirations. C'était la période des conferves et des fucus sur les petites mares : la fermentation demeurait élémentaire. On avait peur de tout ce qui paraissait original. Un jour, j’allai porter un manuscrit à l’éditeur d’un journal qui s’appelait X Office de Publicité. L’homme était aimable et majestueux. 11 daigna jeter un coup d'œil sur ma littérature et me dit :
— Ce n’est pas mal, mais voyez-vous, il faudrait lire beaucoup M. de Voltaire.
J’avais écrit secrètement un roman; quelques feuillets tombèrent sous les yeux d'un de mes parents. Il y avait trois viols et dix meurtres. Toute la famille fut avertie que je finirais sur l’échafaud. Dieu merci! je ne suis jamais allé jusque-là.
J’écrivis aussi la plus folle et la plus turbulente épopée philosophique. Elle s’appela Le
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Sabbat , et fut un réel sabbat de style. J’avais dix-huit ou vingt ans; le manuscrit avait huit cents pages. J’osai l’envoyer à Ilugo et il daigna me répondre par une lettre qui n’avait que dix lignes, mais dix lignes où il me serrait la main en m’appelant « poêle et bénédictin ». Cette main énorme, et qui avait forgé des vers autrement solides que le bronze des canons, je délirai positivement de la sentir entre ses phalanges broyer la mienne. Je gardai précieusement la lettre comme une relique sacrée. Hugo, c’était Pan, c’était Jéhovah, c’était le Bouddha pour une génération saturée de rhétorique comme la mienne.
11 arriva qu’un jour Alfred Stevens et son frère Arthur s’offrirent à me présenter au dieu. Hugo habitait à cette époque, dans Bruxelles, la petite maison modeste où il devait être une nuit lapidé par une bande de jeunes gentilshommes en un accès de champagne trop mousseux. L’idée seule que j’allais apparaître devant le Verbe fait homme m'agita au point que, de toute la nuit, je ne pus trouver le sommeil. Cependant, tout le temps que dura le trajet, je fis assez bonne contenance; mais, à mesure que le trajet s’accourcissait, je commençai à me sentir paralysé par la plus insurmontable des peurs. Ce fut
Alfred qui sonna; à peine l’émission du son eutelle prolongé ses vibrations dans le couloir d’entrée, que, perdant soudain la tête, je me rejetai vers le bord de la rue, sans vouloir entendre les appels et les récriminations de mes amis.
Je ne me résignai à les revoir que le jour où je pus leur confier un bonheur qui me dédommageait et rendait ma défaite moins humiliante. Un soir que j’errais sur le boulevard, non loin de la demeure du poète, je vis s’avancer un personnage qu’à son visage illuminé de deux yeux noirs et profonds non moins qu’à la solennité de sa démarche, je reconnus pour être indubitablement le maître tout-puissant de l’olympe poétique.
Je ne puis dire la force des sensations qui m’envahirent en cet instant; je fus torrentiellement inondé de joie, de surprise, de respect, d’admiration... Je me mis à le suivre : d’un geste élégant et qui m’apparut le signe des aristocraties du génie, il fumait un cigare massif dont il rejetait à temps égaux les bouffées. Pendant près d’une heure, je marchai dans son sillon; il était vêtu d'une jaquette irréprochable qui le sanglait; la flamme des candélabres avivait encore les reflets de son haut de forme.
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J’admirai que les soucis de la création pussent s’accommoder d’un tel soin de toilette... Je ne sais où se serait arretée cette promenade dévotieuse si l’objet de mon culte n’avait tout à coup disparu derrière la porte d’une grande maison.
— Eh bien, je l’ai vu, enfin! m’écriai-je en abordant, à quelques jours de là, les deux frères.
— Qui?
— Mais lui, lui, lui, Hugo enfin!
— Ah!
— Et vous lui avez parlé?
— Oh! que non! mais qu’importe, puisque j’ai pu le suivre, vivre un long instant de son geste, de sa démarche, de son rythme!
— Et comment l'avez- vous trouvé?
— Oh! très beau... Quelle élégance! Quelle distinction! Il fumait un havane dont le parfum me grisait.
Leur surprise fut extrême.
— Mais Hugo jamais n’a fumé! s’écria Alfred.
— D'ailleurs, lui, élégant ! fit Arthur, il est habillé comme un maçon!
Des propos que nous échangeâmes il résulta que j’avais pendant une heure fait la conduite à un marchand de vins de Champagne, très connu à Bruxelles à cette époque, et qui n’était
pas sans ressemblance avec le poète. Je désespérai de la fortune qui me vouait à ne connaître jamais le grand homme.
Je lui payai un suprême tribut de vénération en assistant, de longues années après, aux funérailles grandioses que lui fit la France. Il était venu des délégations de partout, on portait bras tendus de vrais jardins de fleurs. Nous étions perchés, Picard, Ilodenbach et moi, sur une échelle louée à prix d’or; toute l’armée défila, les tribunaux, les ministres, le corps législatif, et puis venait un petit corbillard, le corbillard des pauvres. Là dormait dans sa bière un des plus merveilleux génies du monde.
Un jour on apprit que, à Acoz, un écrivain solitaire, d'une belle main de gentilhommey élégante, charmeuse et souple, composait avec les pensées les plus délicates des florilèges finement nuancés qu’il publiait luxueusement.
C’élait Octave Pirmez : il ne se fit lire qu’en offrant ses livres à ses amis, lesquels, d’ailleurs ne les lisaient pas toujours. Il eût mérité de vivre dans l’admiration des hommes à côté d’Àmieh
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Il possédait une âme délicieuse de philosophe contemplatif et élégiaque. Le public ne sut qu'il avait vécu qu’en apprenant sa mort : elle ne lit pas vendre un exemplaire en plus de ses ouvrages. Qui le lit encore dans un pays où à peine on lit les vivants? Un sarcophage spirituel, aux belles lignes de marbre, rappellera seulement qu’un poète sous les ombrages d'un parc, avait été un exquis pasteur de mots et de pensées.
Charles De Coster, lui, dans son faubourg, aux réunions d’une société qui s’appelait « La Vocale », lisait des pages truculentes et savoureuses devant les peintres, ses amis. Du côté des poètes, il y avait aussi cet André Van Ilasselt qu'admirait Hugo et qui devait révéler une indubitable maîtrise de technicien. Mais c’est en De Coster surtout que je reconnus le véritable homme de ma lignée.
L’amitié que j’avais pour ce grand écrivain était empreinte de reconnaissance et d'admiration. Il m’était arrivé un jour de publier, en je ne sais plus quel papier public, un feuilleton
LA VIE BELGL
véhément à propos d’un théâtre de quartier où l’on avait joué de la façon la plus irrévérencieuse, Lucrèce Borgia. Je portais les cheveux longs, des chapeaux en cône et, avec une énorme canne à nœuds, j’exéculais des solos de moulinets : ma littérature s’en ressentait. Les camarades trouvèrent que c’était bien « torché », mais il vint un applaudissement sur lequel je ne comptais pas. Le maître d’un cabaret où nous fréquentions en bande me remit un soir une carte sur laquelle De Goster avait écrit : « Bien rugi, lion... » Les lions en ce temps ne couraient pas les rues de Bruxelles.
Je le vis, je l’aimai. 11 avait des habitudes simples, hères et pauvres. C’était un, grand causeur sans phrases, tout d’élan et de trouvailles. Régulièrement, il consacrait quelques heures de l’après-midi à visiter deux vieilles demoiselles, l’une qui était marchande de thé, l’autre qui vendait des cigares. Dos égards touchants pour leurs lins de vie qui se consolaient entre d’anciens clients et un chat pellagre, le ramenèrent près d'elles jusqu’à sa mort. Elles n’étaient jamais lasses de l’entendre parler de ses livres. Peut-être elles croyaient à un sentiment qui n’osait s’exprimer. Et il ne les désabusa jamais.
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Il me confessait qu'il ne pouvait pas placer sa copie et qu'il avait le travail difficile.
Je ne le connus avec intimité, toutefois, que vers la fin de sa vie ; il avait encore sa beauté ardente, fière et mélancolique, bien que la maladie déjà l’eût touché. Ses colères étaient vives comme ses joies, comme tous les mouvements de son cœur, et ce cœur candide, émerveillé, spontané, puéril dans le rire comme dans les larmes, se livrait avec ingénuité dès le premier abord.
Ils avaient fait ensemble, le peintre Adolf Dillens et lui, un voyage en Zélande pour le Tour du Monde. 11 fallait entendre ce jovial Dillens narrer l’odyssée de cette excursion qui n’avait point encore la banalité des périples à prix réduits. Les mœurs de ce peuple sont faciles, aimables et gaies. Du fond des antennes de cuivre qui spiralent à leurs tempes et leur donnent l’air de gentils papillons miraillés, les appétissantes « meisje » quelquefois se faisaient un jeu d’entr’ouvrir à l’étranger l’écrin de leur rire un peu provocant. Il arriva que le trop imaginatif poète, s’abusant sur le compte de ces âmes joyeuses, plus d’une fois faillit faire sortir des gaines l’éclair des couteaux.
Personne, d'ailleurs, n’était plus crédule, et, comme en ce temps une compagnie Me loustics, les fameux « Agathopèdes », soigneusement cultivaient la farce, on avait imaginé de jouer un tour à ce grand enfant si confiant. Ce fut la plus folle histoire : on expédia De Gosier à Paris sous prétexte d’y servira prix d'or la cause d'une junte secrète qui conspirait contre l’Empire, à une époque où l Empire lui-même conspirait contre l’existence du pays belge. 11 avait écoulé le patriotisme, l’équité et plus encore son àme chevaleresque. Un fiacre vint le cueillir à la gare et le débarqua dans un hôtel meublé où un homme masqué le mena à un galetas sous les plombs. La consigne était sévère ; il ne pouvait, sous peine des pires dangers, respirer un autre air que l’haleine méphitique de la gouttière. Trois fois le jour, l’homme masqué entr’ouvrait la porte et lui passait des nourritures. Lui, sous le jour avare de la tabatière, écrivait d’une encre qui n’eût pas été plus rouge si par avance il y eût mixturé le sang du tyran. Mais le troisième jour, entendant monter du fond de la cour les mesures guillerettes de la « Brabançonne » que moulait un orgue de Barbarie, la plume lui tomba des mains : il oublia le tyran, ses articles
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et tout, et se mit à pleurer. La nostalgie de la patrie, dans celte âme plus qu’aucune autre attachée aux lombes et aux berceaux, fut si forte qu’il se rua à travers l’escalier et on ne sait comment, presque sans ressources, car l’or, en cette aventure, ne fut vraiment qu’une chimère, trouva le moyen de regagner Bruxelles.
Je le revois encore, avec son joli air de cavalier à la Van Dyck, mais de cavalier qui devait enfourcher bientôt le sombre cheval qui ne repasse pas les rives de la vie, je le revois me disant entre deux quintes de toux, à propos de cette Ecole de guerre où il avait fini par professer la littérature :
— Si du moins je pouvais porter un uniforme, oui, et des éperons !... Je n’aurais plus rien à désirer.
Tout son cœur de vieil enfant amusé de gloriole, lui qui ne connut pas même la gloire, est dans ce mot candide.
Un compagnonnage, à la longue, s’était établi entre le professeur et les jeunes officiers dont il enviait l’épaulette. Je vous assure qu'ils étaient
tous émus, se mordant leur bout de moustache comme de vieux grognards, en cette pluvieuse après-midi de mai où on le descendit dans sa fosse, au cimetière d’Ixelles, le vieux faubourg qui resta mêlé à toute sa vie.
Il y avait là quelques rares hommes de lettres, mais point de public : il y avait surtout les jeunes épaulettes du cours de littérature, brillantes comme à une revue, une revue passée par celui qui, ailleurs, eût été maréchal des lettres et qui, en Belgique, avec ses livres, n’avait pas même gagné la solde d’un lieutenant. Moi qui les regardais, il me sembla que parfois une secousse légère les agitait, ces belles épaulettes des cadets, au moment où s’enfonça la longue bière en laquelle reposait le génie même des Flandres : celles-ci n’auraient pas été irop grandes pour le contenir. Et les moulins partout tournaient, les voiles s’enflaient au vent, le paysan rayait sa terre, le marchand comptait son or; on n’eut pas l’air de s’apercevoir qu’il y avait un peu de l’âme d’un peuple qui était allée rejoindre sous terre les grands ancêtres.
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Mon pauvre DeCoster ! toi qui vécus en poète, tu partis vraiment en soldat, à ton poste dans la vie, fièrement, sans te plaindre, si pauvre, si solitaire que tu n’eus, par-dessus tes draps glacés, en expirant, que la grimace hideuse et apitoyée d'une vieille ménagère au cœur secourable et dont le visage était dévoré par un lupus!
Ironie., après toutes celles dont fut composée ta vie, quinze ans après ta mort, on s’aperçut qu’on avait enterré par-dessus toi, dans ton humble sépulture, un notaire! Il fallut déblayer de ce cadavre encombrant ta fosse avant d’arriver jusqu’à tes os, le jour où Ixelles te fit don d’un lopin de terre qui, cette fois, fut à loi.
« Est-ce qu’on enterre LJlenspiegel , l’esprit, Nelie, le cœur de la mère Flandre? » C’était la grande parole et comme le thème immortel de ton livre; et comme pour te donner raison, à toi l’écrivain qui avait chanté la vie d’une race et qui avait porté entre les tempes la grande âme ancestrale, indéfectible jusque parmi les supplices et la mort, un jour arriva où près des étangs de l’ancien vallon ixellois, sous le saule qui avait vu rêver le jeune homme épris d'images, de rythmes et d’amour, ton être spirituel connut enfin la joie de ressusciter aux figures de
grâce et de fierté dont le sculpteur Samuel avait paré l'airain et le granit de ton monument.
11 sembla alors qu’une patrie te naissait, tardive; et les oiseaux chantaient dans le saule; le soleil de juillet animait la pierre d’un frisson; tous les petits enfants des écoles avec des palmes et des chants étaient venus, toute la vie de demain méléc à celle qui était du présent ou qui était déjà du passé. L’heure fut délicieuse et solennelle : elle eut la beauté d’un symbole avec tes fiancés assis l’un prés de l’autre sur l’entablement, ta noble Nelle et ton héroïque Ulenspiegelen qui tu n’allais pluscesserde survivre.
C’était l’œuvre de réparation enfin réalisée par les Jeune-Belgique. Comme les abeilles de Virgile, la mort longtemps avait ondoyé les lettres belges; et enfin, en cette journée votive, elles se réveillaient. Yan Ilasselt, Pirmez, De Coster, croix au bord des routes, victimes Longtemps humiliées et qu'un tel jour soudain porta aux Assomptions !
PLEINE NATURE
Eugène Verdyen et Théodore Baron .
Je perdis mon père : un besoin d’indépendance, une soif de solitude, de nature et de vie libre me firent rechercher un exil volontaire en une vaste demeure rustique, une vieille bastide pareille à un asile monacal, au bord d’un ru torrentueux qui dévalait avec la route et, après avoir écumé de bloc en bloc, allait se déverser dans la large coulée de la Meuse, devant Profondeville. L’endroit s’appelait Burnot. On était là loin déjà de la circulation des grandes voies; le grondement des trains se mourait dans les hautes végétations des coupeaux et les silences de la vallée. Toute Foisel-
lerie forestière symphonisait, par de là mon toit, dans les malins bleus de la montagne... Mes livres sont restés émerveillés des heures drapées d’or et de pourpre qu’aux lisières du bois rythmait la longue mélodie aérienne.
Je connus pour la première fois la joie passionnée de me sentir en communion avec la terre. Je pus ainsi réaliser jusqu’à un certain point mon rêve d’une existence un peu sauvage, songeant, lisant, écrivant, chassant, visitant les humbles, les doux et les violents, regardant filtrer dans lame des élémentaires les vertus rudes et simples des paysages, me préparant par là à manifester l’accord des êtres et des milieux qui bientôt allait donner naissance à mon Cachaprès, au Cachaprès du Mâle.
Ma solitude était grande : seuls des peintres çà et là devenaient mes hôtes. Je me figure que c’est à Burnot que mon ami d’enfance et parent Eugène Verdyen prit pour la première fois conscience de lui-même. 11 fut dans sa destinée de se chercher d’abord en une illusion de sa vraie cérébralité. Il magnifia Vénus sur un rythme traditionnel et latin; il fit des portraits; il dépensa une verve ingénieuse et caustique dans des sujets humanitaires et philosophiques.
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Mais les significations définitives de son art datèrent du jour où il fut une âme revenue à la nature par le chemin des plages, des bois et des rivières. Elle lui intima ses prédestinations véritables; il redevint alors ce que je l’avais connu chez moi, le Sylvain aux aguets de la rumeur, du silence, des obscurs météores. 11 eut pour conseils et amis les arbres, les ciels et les eaux qu’il avait aimés autrefois. Il ne cessa plus d’être émerveillé du phénomène des heures et des saisons.
C’est à cette âme déliée qu’il dut d’exprimer les choses avec une émotion intime et fraîche. Un extrême affinement poétique lui ouvrit les seuils du mystère; la vie florale et végétale s’apparia à sa propre exaltation comme à la plus haute exaltation tellurique. Il fut parmi les naturistes qui possédèrent le sens sacré de la terre. Son œuvre est d’un poète et d’un peintre, dans l’accord d’une âme frémissante et recueillie, d’un œil clairvoyant et harmonieux, d’une maîtrise émue, légère et sûre. Eugène Verdyen fut plus encore : il fut en Belgique parmi les annonciateurs d’une vision aérienne et prismatisée.
Son « impressionnisme », subtil et inspiré visibilisa le vent, le frisson, les arômes. Il aima
peindre la grâce des contrées, les courbes molles et presque humaines du val, la chevelure épandue des moissons et des herbages. 11 humanisa ses églogues et ses bucoliques aux mouvements de sa vie spirituelle. Les âges passaient, les matins du monde, tandis qu’il peignait ses printemps et ses étés, d'un culte antique qui voyait passer les nymphes sous les feuillées. A sa manière il revécut la conjecture extasiée qu’avait connue le père Corot. Ses notations de lumière mouillée, la limpidité de ses valeurs, la diaplianéité moelleuse et enveloppée de ses éthers sont délicieuses. Il sut immatérialiser la beauté fragile des matins, l’éveil des feuillages sous la mouillure des rosées, les flottantes vapeurs d’argent par-dessus les eaux dormantes. Ses paysages parfois ont un air vierge de genèse. 11 peignit le songe, l'amour et l’infini à travers le réel sans cesser d’être le construcleur qui savait la forme des nuages et la statique des terrains.
Le charme des campagnes heureuses fut sa jouvence : elle coïncida avec l’apogée de sa vie; elle grandit encore avec le déclin de ses forces. 11 en parut lui-même tout rafraîchi de jeunesse et d’espoir. Jamais il ne fut plus près de la haute vie* sensible que dans les moments où on eût dit
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que le mal dût l’arracher à ses pinceaux. C’est alors qu’il célébra l’espace et la durée avec le plus d’allégresse. Sa peinture, à mesure que l’heure approchait, eut des fraîcheurs d'arc-enciel et s’enveloppa de nuées blondes comme si c’était toujours pour lui-même le matin. Avec elle s’éteignit un beau chant, un hymne très pur et l’un des plus touchants qui soient partis de sa terre natale.
C’était aussi cet autre paysagiste puissant, Théodore Baron, venu un jour comme en passant et qui revint souvent... Les détours par lesquels il cherchait à dissimuler son arrivée dans ses relais de campagne, équivalaient aux ruses d’un braconnier pour dépister la surveillance des gardes. Je crois bien que la première fois qu'il m’arriva, comme toutes les fois qu’il partait en campagne, Baron prit soin de descendre à une gare voisine en consignant au dépôt son appareil professionnel, boîtes, parasols et chevalets. Je le vis débarquer sournoisement un matin, guêtré de houseaux et fumant sa pipette, de son pas appuyé de forestier.
Tout de suite les rochers, les eaux et les futaies le conquirent. Levé à pointe d’aube, il grimpait aux lacets escarpés des monts et, huché sur les cimes, longuement il regardait s’ardoiser le fleuve dans l’entonnoir des vallées. Nul, en investissant un territoire, ne procédait avec plus de sagesse avant que de peindre : il voulait s’identifier le sol, ses âges de formation, ses agrégats. Un sens merveilleux de l’art du paysagiste le faisait pénétrer comme pas à pas dans les intimités de la région. 11 devenait le rôdeur des horizons, absorbant dans sa vision lucide les atmosphères, les formes, les essences.
Baron ne se mettait au travail qu'au moment qu’il s’était assigné, c’est-à-dire après s’être assimilé le terrain, le végétal et jusqu’à la faune du pays. Tout à coup, un jour, il partait avec son attirail. L’heure était venue : comme le vin dans la barrique, son patient génie avait mûri pour l’œuvre.
Son humeur au travail était active, calme, résolue, concentrée. Toute la vie de la terre palpitait au battement de ses narines gonflées, sous les liàles corroyés des joues. Ses yeux aigus, plissés, d’un or brun comme l’œil du lézard, vermillaient. 11 devenait la conscience sensible,
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l’âme véhémente, tendre, émerveillée des sites. Il s’intégrait l’arbre, le buisson, le fleuve, la roche, d’une pénétration obstinée. Lui-même était une part vive de la fraction d’univers qu’il réalisait. Les essences et les formes étaient comme les symboles extériorisés de sa vitalité, de ses énergies et de ses pensées.
Baron, tout le temps de notre compagnonnage au cœur du pays mosain, me fut un spectacle pathétique. Son masque ridé, caustique et rude, avec la mobilité pointue des prunelles, domina la contrée. Il me révéla un des caractères de peintre les plus valeureux et les mieux trempés que j'aie connus. Son art était austère, religieux, héroïque; il participait de l'action et du geste plutôt que du songe.
Les grandes roches volcaniques, les cimes acrocérauniennes l’attiraient. Il séjourna aux convulsions du cosmos; il vécut dans l’horreur primordiale. Sa peinture eut des accents larges et imprévus, pour s’égaler au drame pétrifié des glèbes. Je vis là combien il savait garder le calme à travers l'exaltation. Son âme était pleine d’élans
qui se modéraient devant la toile. Ses manœuvres lentes, précises, réfléchies, récusaient toute apparence de virtuosité. Sa sincérité n’avait d’égale que sa volonté; il n’éludait aucune difficulté, s’acharnait sur le ton, professait que les valeurs étaient le secret de la bonne peinture. C’était le métier ponctuel, robuste, loyal des beaux peintres de la race; une main admirable savait estamper la pâte élastique et grasse, donnant ainsi l’impression d’une matière poreuse, ductile, frémissante comme le fruit et la chair. On peut dire de Baron qu’à l’exemple des plus grands, il ne fit rien qui ne fût l’état exact de sa conscience.
11 devait revenir à maintes reprises dans ces graves régions qui nous furent à tous deux un culte antique, mémorateur des rites que fêtaient les anciens enfants de la terre. 11 y exécuta cette page incomparable, les Roches de Frênes , falaise de cuivres jaunes et roses, titanique amas de cipolins et de basaltes, prodige d'une cathédrale évidqe en verrières et en porches, percée de tunnels, de grottes et de fistules comme un madrépore. Il y fit ses vues de Godinne dans l'échancrure des monts, site romantique qu’il aima représenter vespérisé des nuées du couchant. Anseremme et
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Walzin à leur tour le retinrent. Il ne se lassa pas de mirer, au frisson argenté de la Lesse, la beauté émouvante de la roche mariée aux verdures. Son âme farouche et virgilienne, comme toute âme véridiquement rurale, épuisa Je secrètes délices à voisiner sous les saules avec le chœur des faunes et des driades. Il n’y a pas de nymphes dans ses tableaux; personne ne sacrifia moins aux mythologies, ni même simplement à la figure. Il est permis toutefois de penser qu'il lès vit passer à l’horizon de sa vision.
La Meuse et le chœur des petites rivières babillardes, ses affluents, gardaient encore en ce temps leur humeur solitaire et un peu bourrue. Le geai, la pie, la grolle rabotaient de leur clameur rauque la silve vierge, ébouriffée aux pentes où, à l’automne, sonnait la cognée des bûcherons, où, l’hiver, glissait le traîneau des schlitteurs. Baron se sentait bien là près du dieu sévère des âges, au cœur vierge des arcanes et de la genèse. C’étaient des études sans nombre qu’il rapportait de ses étapes en pleine nature, barrages trempant aux eaux mousseuses, claires
saulaies brouillées aux galets érugineux du fond, schistes et grès griffés d’or arséniatés ou mouchetés du vert des feldspath, voussures de cavernes bâillant sous la ronce et l’églantier. La touche, l’accent nerveux et fort, une impression de silence et d’attente les égalaient à la nature. Le gris râpeux, égratigné, des roches, les velours mordorés des mousses, les grappes noueuses des végétations scellées dans le grès trouvaient en Baron un maître inégalé. Il fut un suprême artiste, savant à établir les plans de ses paysages, leur donnant la rigueur d’une anatomie, suggérant, à travers un certain aspect d’éternité, la survivance des époques pélasgiques. Ce sera pour lui la certitude d’une part durable de gloire dans le temps.
Un jour le canon de Sedan tonna; les monts en furent ébranlés ; la vallée s’emplit du flot ininterrompu de la débandade. Un élan nous emporta, Yerdyen et moi. La nuit tombait quand nous entrâmes dans Bouillon. Nous cherchions un gîte : plus une chambre. Nous demandâmes une chaise : plus une chaise. Nous implorâmes
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une botte de paille : plus môme une botte de paille. Quelqu’un passa, en houseaux, le sac au dos.
— Rops !
— Vous !
— Et bien embarrassés, cher ami !
Je lui contai notre cas.
— Bon, fit-il. J’ai votre affaire : venez avec moi. C’est là à vingt pas.
Nous vîmes une humble boutique de modes, avec la Thérèse en carton, affublée d’un bonnet à rubans verts. On montait trois degrés, on poussait une porte ; il y avait là deux vieilles demoiselles, comme des portraits d'un autre âge. L’une, dans le saisissement de la guerre qui bouleversait tout, avait oublié de défaire ses papillotes, depuis l'autre samedi; et la seconde toujours frappait ses mains l’une dans l’autre, s’exclamait :
— Est-ce Dieu possible !
Félicien Rops, au moment d'entrer, nous avait dit :
— Surtout boitez.
Il nous présenta ; elles nous crurent blessés et s’attendrirent. Par malheur, il n’y avait que le réduit là-haut sous les toits, occupé déjà par notre ami et son compagnon de route, Léon
Dommartin.. Bah! en se serrant nn peu...
Qu’il y a de temps de tout cola ! Rops n’est plus, Verdyen est pari i aussi... Pourtant je n’oublierai jamais le placard où, tassés tous les quatre dans un vieux lit de famille, nous dormîmes un long sommeil harassé ni le café fumant qu’au réveil, six heures sonnant à l’horloge, nous trouvâmes sur la table avec des petits pains chauds, dans la salle à manger ornée de grands paysages à l 'huile où des cerfs acajou étaient pourchassés par des chasseurs à pourpoints jonquille.
Rops nous quitta : nous poussâmes sur La Chapelle. Pendant trois jours nous fûmes nousmêmes l’épave roulée dans la lamentable aventure de la déroute. La terre en tous sens était combugée de sang allemand et plus encore de sang français. Les fondrières resuaient de la cervelle humaine.
Une clameur d’horreur, de colère, de pitié me resta dans la gorge : je sentis soudain que l’écrivain a un devoir et j’écrivis Sedan , qui devait reparaître plus lard chez Lcmerre sous cet autre titre : Les Charniers.
Je me rappelle avec émotion que tous les ans, Maupassant, qui alors faisait de la chronique, à chaque anniversaire parlait du livre et en citait
PLEINE NATURE
des pages. Plus tard, Zola, qui commençait à écrire sa Débâcle , me disait h un dîner de la Plume :
— J’ai tout lu, je n’ai pas voulu relire votre livre, à vous. Je désire au contraire l’oublier, parce qu’il est trop vivant.
Goncourt lui, homme de lettres irréductible, n’avait vu qu’une page dans ce tas d’horreurs : c’était celle où je décrivais l'hymen farouche d’un étalon et d'une jument, tous deux pantelants, troués par les balles, vidés à demi de leurs entrailles et que, dans un redan, j’avais vus s’accoupler, en un miracle indestructible de l'instinct, par-dessus la mort et la dévastation.
— Çà, voyez-vous, opinait le vieux maître, çà y est...
Il m’en parlait chaque fois que jele rencontrais. Il m'applaudissait ainsi d’avoir été sincère dans ma passion pour les bêtes malheureuses autant que je l’avais été pour la détresse des hommes.
Rops quelquefois me disait :
— Il faudra que nous pensions à faire ensemble une édition illustrée de ton bouquin... Mes carnets sont remplis.
Jamais je ne vis les croquis qu’il prétendait avoir rapportés des champs debataille. Existaient-
ils seulement? Personne ne croyait à ce qu’il disait comme ce grand artiste, d’une invention si persuasive qu’on se serait défendu de ne pas y croire comme lui.
UNE LITTÉRATURE
Le songe, la solitude bientôt me pesèrent: j’aspirai à la lutte. Il sembla que mon esprit, trempé dans tout ce sang, eut reconquis le goût de l’énergie et de l’action.
Je revins me fixer à Bruxelles : j'y retrouvai un Bruxelles neuf, aux enfilades de façades lourdes de marbres et de métaux, aux pompeux hôtels à pilastres et à cariatides. Par la large percée des grands boulevards s’orientant vers le Midi et le Nord, il sembla qu’on assistât à la Joyeuse entrée de l’esprit du siècle. Du flot d’un fleuve coulait une âme nouvelle : ce fut l’âme même de la France. On vit le germinal
d’une race : mille germes endormis éclatèrent ; le sens idéal de la vie porta les esprits vers la lumière. Dans les crises où se débat la vie d’un grand peuple, partout où tombe une goutte de sang, il naît un homme. Le sang français qui avait ruisselé par delà les frontières, fit lever en Belgique une humanité fraternelle. Même dans les Flandres, d’essence plus germanique, les cœurs furent français. La France passa comme le grand courant chaud du monde et fertilisa les limons assoupis. Le pays entier tressaillit; quelque chose trembla aux racines comme l’épanouissement prochain. On vit l’esprit public se hausser à une conception élargie du rôle de la nation dans l’ensemble des peuples. Tout changea : les mœurs, la politesse, l’art, la cuisine et jusqu’à la culture, hormis la vieille terre de Belgique elle-même qui demeura fidèle à ses originalités ethniques, wallonne ici, flamande là, mais belge par ses fibres profondes. Ce qu’avait commencé la parole des hôtes de la proscription fut achevé ainsi par la fortune des armes. L’Empire, qui avait rêvé l’annexion de la Belgique, en s’effaçant devant la France, rendit à celle-ci le règne des cœurs et des esprits.
UNE LITTÉ1UTUUE
Je publiai mes premiers livres; je fondai des journaux... Presque en meme temps se réveillait le goût de cette humanité élémentaire que j’avais entrevue là-bas, au contact des êtres obscurs et farouches de la montagne. Je commençai d écrire mon Mâle.
Je partais à la pointe du jour; j'entrais en forêt au soleil levant. J’atteignais au bout d'une couple d’heures le verger de la ferme de Groenendael et là, parmi les ruades des poulains et les lentes errances des vaches, page à page, assis sur un pliant, l’efflux vert des arbres aux narines, j’écrivais, mes cahiers de papier appuyés à mes genoux, jusqu’à l’heure du midi.
Un financier publiciste dirigeait en ce temps Y Europe , un quotidien d’allure assez nouvelle. Cet homme téméraire osa me demander le roman, encore inédit, pour son feuilleton. Ce fut un scandale public : on n’était pas encore habitué à la vivacité de ce style ni à la sincérité de ces peintures. Je méritai d’être appelé le séide de Zola. Je fus injurié avec unanimité. Ma philosophie date, je pense, de ce temps. Dès ce moment j’acceplai l’outrage comme la conséquence normale des libertés de ma pensée.
Un matin, un éditeur s’annonça : c’était Kis-
temaekers. Il me prit le livre : Un male parut et contre toute attente, ce fut le succès. Je sortis de l’ombre. Je fus celui qui apporte une sensation nouvelle. Paris, à défaut de mon pays, m’accueillait. Je n’oublierai jamais ce mot charmant de Daudet m’écrivant : « Venez, vous verrez chez moi Flaubert, Concourt, Zola : vous êtes de la famille. »
J’habitais alors à Ixelles, le même faubourg où avait vécu De Coster : trois fenêtres à la rue, un balcon à l’arrière, prenant vue sur un étang où nageaient des cygnes. La maison était petite ; la compagnie bientôt y fut grande. Je ne m'étais pas douté, en venant l'occuper, du rôle qu’elle allait jouer dans l’histoire littéraire de la Belgique. Je reçus un jour la visite d’un grand garçon aux airs de joli page frondeur : c’était Max Waller; il m'apportait les premières livraisons d’une revue, la Jeune Belgique,. « Ne crains! » était la devise. Celle-ci aurait pu s’enrouler autour de l’olifant, à l’âge des paladins héroïques. Eux aussi, d’ailleurs, ces jeunes aventuriers partis pour la conquête,
UNE LITTÉRATURE
embouchaient la trompe, sonnant la vie et le réveil aussi bien du côté des plaines de la Flandre que du côté des monts de Wallonie.
Nous prîmes l’habitude de déjeuner tous ensemble le vendredi de chaque semaine. La servante apportait un gigot ou un aloyau; c’était le plat de résistance ; les fourchettes sonnaient clair comme les rires. Dans la cave, la chantepleure jamais n’était retirée de la futaille.
Ma vie tressaille au souvenir de ce lointain compagnonnage. J’étais l’aîné : j'avais écrit des bouquins; Lemerre, Hachette, Hetzel, après Kistemaekers, les éditaient. J’avais déterminé le Directeur de /’ Europe à créer un supplément : cela s’appelait le Journal du Dimanche . J’avais fait mieux encore : j’avais obtenu de l’administrateur qu’il payât les proses et les vers qu’y donnaient les Jeune Belgique. On touchait jusqu’à trois et quatre sous la ligne. Jamais pareille chose n’était arrivée en Belgique.
Grâce à ces prestiges, je jouissais d’une petite suprématie d’ancien : je crois bien tout de meme que j’étais aussi jeune qu’eux. Nous buvions des coups de vin comme on eût bu du sang rouge. Au café, les voix montaient : l’été, par les
fenêtres ouvertes, elles s’entendaient du bout
de la chaussée.
La maison, à ce train, prit un renom suspect; quelquefois un agent à une petite distance surveillait. Après trois petits verres d’alcool on laissait généralement sur le carreau un massacre de vieux bardes officiels et de journalistes. Et voyez l'ironie : la plupart devaient finir par se cantonner dans un journal. Il ne s’y trouvèrent point en trop mauvaise compagnie, puisque des écrivains de talent comme Tardieu, Dommartin, Frédérix, Victor Arnould, les y avaient précédés.
Oui, nous vécûmes là ensemble des heures ardentes et joyeuses. Albert Giraud, avec de petits rires surets, branlait la tête comme une fronde. Iwan Gilkin, nerveux et frémissant, la pomme d’Adam roulante à son gosier, ponctuait de hochements de tête ses rires clairs comme des hoquets de coq de combat. Waller, lui, à travers un moulinet de mots, souple à toutes les parades, nous émerveillait de sa jeunesse, de sa pétulance, de sa grâce et de son esprit, d’Artagnan, Chérubin et Siebel à la fois.
UNE LITTÉRATURE
Ah! ce charmant, élégiaque, souriant, taquin et ironique Waller, àme virile et gamine, âme de songe et d'action, faite d'un flocon Je brumes germaniques, d’une pétillée d’Aï,d’un rien aussi de la mysticité un peu païenne de chez nous, adaptée à de petits airs de flûte badins et sentimentaux, — la Flûte à Siebel!... Une fièvre d'art et de vie moussait en lui : il vécut doublement sa vie comme s’il pressentait qu elle dût être brève. 11 la vécut avec dandysme, en poète, en enfant prodigue, en sage, et, comme il était très beau, le geste dont il la sema devant lui eut une élégance très belle aussi, frivole et héroïque. Quand il s'en alla, ce fut comme si le froid soudain touchait le cœur du jeune pays lettré.
11 venait aussi un gras et placide jeune homme de province aux yeux myopes de gros poisson derrière le verre du binocle, Emile Yan Arenbergh. Celui-là, comme Giraud et Gilkin, était un poète, un poète qui ne fit qu’un petit nombre de sonnets, mais merveilleux. M est juge de paix aujourd’hui; en ce temps, quelquefois, il s’oubliait à exécuter avec les autres la
danse du scalp par-dessus l’ennemi terrassé.
On avait commencé par être six : on fut bientôt dix, quinze, sans compter les peintres et les sculpteurs, Constantin Meunier, Yerheyden, Claus, Khnoptf, Lambeaux, d'autres. Georges Eekhoud, rogue, acide, chaleureux, les babines retroussées sur un rire à coups de dents, inquiétait par sa mobilité caressante et quinteuse. C’était déjà le peintre des natures frustes et impulsives, des riches animalités rurales travaillées par un sang lascif et homicide : il venait d’écrire Kees Doorik. Rodenbach, conciliant, avec son don charmant de séduction, ne parvenait pas toujours à conjurer ses bourrasques. Ce Rodenbach d’alors, cordial, d’élan si emporté et jeune, avec sa voix de cuivre clair ! Aucun rire n’était plus franc que le sien : il avait la gaîté, la candeur, la foi. Un sang vif, aux heures chaudes, rosissait son profil busqué de jeune bélier aux yeux fleur de lin, sous une chevelure d’astrakan blond.
Il s’était fait inscrire au barreau de Bruxelles. Je me rappelle qu'il possédait huit hauts de forme gris, ayant plaidé pour un chapelier; ce fut à peu près tout ce que lui rapporta la robe. 11 brillait surtout aux conférences, parlait en
UNE LITTÉRATURE
images, abondant, riche et facile, traînant sur les fins de phrases, la main levée en un geste sacerdotal. Il était déjà le poète des Tristesses et de la Mer Élégante. Il avait le goût des cravates à larges coques, frangées de dentelles. Môme à Paris, plus tard, Rodenbach resta longtemps un peu de Gand. Pourquoi, en lisant ses livres plus tard et leur génie maniéré, ai-je souvent repensé au gardénia en tulle dont il fleurissait sa boutonnière ?
Émile Yerhaeren, lui aussi, un peu de temps, devait porter la robe comme Maeterlinck, comme Van Arenbergh, comme Gilkin, comme la plupart des poètes de cette Belgique où la poésie, les lettres, le livre étaient redoutés des mères.
Yerhaeren corrigeait alors les épreuves de ses Flamandes , son premier livre de vers. Je n’oublierai jamais la lecture qu'il m’en fit un jour, chez moi, dans mon bureau, comme disait ma bonne... Je ne le connaissais pas encore. Il était entré à grandes arpentées, pesant du talon et fonçant de la tête, comme les gas de son
Das-Escaut aux bourrées des frairies locales.
D’une voix basse, un peu émue, debout contre les vitres dans le jour pluvieux, il s’était mis à lire ses vers raboteux et enragés. Il me lut presque tout, son œil de myope collé au papier, les pointes fauves de sa moustache effilées comme des fers de faux et dépassant son sec et nerveux profil. Et à mesure la voix montait, se cassait en cadences brusques, une voix métallique et aigre qui déchirait le vers, dépeçait les syllabes, mordait à la pointe des caninçs les rimes.
Je perçus une âme sauvage, sensuelle, mystique, plébéienne, l’âme des truandailles, des tueries et aussi des exploits héroïques, l'âme simple, élémentaire, impulsive des gens de Flandre, paysans, tisserands, cordiers, foulons, marins, qu’il devait célébrer dans ses vers. Je dois le dire : un vieux scrupule classique me resta devant ces violences de bagaude saccageant la tradition. Verhaeren m’ayant prié de le relire sévèrement sur les épreuves, je sabrai du crayon en marge de cette forêt hercynienne du dérèglement lexicologique et prosodique. Eh bien! Verhaeren m’en sut toujours gré. Mieux encore, il m’en remerciait récemment dans la
UNE LITTÉRATURE
page fraternelle dont il décorait un de mes livres, à l’occasion de mon jubilé littéraire. Mais est-on sûr qu’il y ait deux Verhaeren au monde, je veux dire deux esprits de beauté el de bonté absolues comme le sien?
Dès ce jour il fut des nôtres. Le nez dans son assiette, une mèche en travers du front barré d’épaisses rides, il mangeait et buvait en vrai Flamand, levant quelquefois un œil clair de lézard du côté des amis, et puis partant tout à coup en quintes de rire qui le secouaient des pieds à la tête. Sa gaîté soufflait en tempête comme le vent de ses plaines natales, dans ce Bornheim voisin de l’Escaut où s’était passée son enfance, une enfance chez d’honnêtes parents de bourgeoisie grasse qu'il alarmait de ses turbulences. Un jour, tout seul, il était entré dans une auberge et s’était mis à danser avec les six filles. Dans sa joie, ses coups de poing autour de lui battaient les omoplates comme des tambours... On vint raconter chez lui qu’il avait tout cassé dans le comptoir, comme un vrai pandour.
Et qui encore? Théodore Hannon, Maurice Sulzberger, Mahutte, Nizet, Lucien Solvay, Francis Nautet, le critique et l’historien du jeune pays littéraire, ce pauvre et admirable Brouez qui créa un monument, la Société Nouvelle, tous deux partis, comme Waller, comme De Tombeur, comme plus tard Rodenbacli et Sérasquier, comme tant d’autres...
C’était l’âge héroïque et religieux; on avait la foi et on aspirait au sacrifice. On partait pour le combat comme pour une messe : tous étaient pauvres et pas un ne pensait à l’argent. Les âmes étaient jeunes, ingénues, passionnées : elles préféraient à l’or de Zola la pauvreté de Barbey et de Villiers. Je vous jure que c’était sincère et grand, la dévotion à l’idéal, la fièvre de désintéressement qui exaltait ces poètes... Je leur montrais Paris là-bas, dans un lointain lumineux; ils me répondaient : « Là ou ici, qu’importe, puisqu’on peut exprimer son âme partout ! » Et puis tout de même l’un ou l’autre à la longue s’en allait, Rodenbach, Maeterlinck, Fontainas, Mockel : il resta Hannon, le Hannon de ce bouquet délicieux et pimenté, les Rimes de Joie , Giraud, Gilkin, Eekhoud, Maubel, ce styliste affiné de Maubel qui déjà alors étonnait
UNE LITTÉRATURE
par la sensitivité aiguë de son art d’intimiste.
C’était là la flore vivace des terreaux nouvellement hersés; c’était la poussée d'une âme belge encore inconnue.
Le pays qui s’élait spécialisé par son goût exclusif de la peinture, des orphéons et des jeux de balle au tamis s’étonna d’avoir couvé une littérature. Il y eut dans la patrie du plus trivial jargon qui soit au monde, d’un jargon arlequiné des déchets de l’espagnol, du néerlandais et du français, de subtils artistes qui parlaient une langue forte, harmonieuse et colorée. La Jeune-Belgique avait frappé le roc aride et à présent les eaux ruisselaient. Edmond Picard,, avec l'Art Moderne , creusa le lit d’un fleuve.
Partout se publiaient des revues et des feuilles de combat, se dressaient des barricades où on faisait le coup de feu... C’était la Basoche avec de Tombeur, esprit grave, précis et valeureux, la Wallonie on Albert Mockel, un mélodiste du vers, chantait des fables tendrement euphoniques, anciennes et naïves, d’une simplicité savante et délicieuse. C’était le Béveil avec Grégoire Le Roy,
le poète des musiques plaintives et lointaines où passe la nostalgie des vieux airs de carillons, Van Lerberglie, Serasquier, Maeterlinck.
Chaque jour apportait une jeunesse, une volonté, un nom promis à la renommée : l’onctueux nt truculent Demolder, Severin et sa grâce racinienne, Vandrunen et sa picturalité précieuse. GofTin à la prose évoquant les métaux gravés, Krains nerveux, précis, concentré, Maus, Verlant, Daxhelet, Solvay. Tous s’enrégimentaient dans la légion sacrée, en attendant des Ombiaux, Rency, Ruyters, Ryst, Sander Pierron, Virrès, P. -André Vignemal, Dumont-Wilden, Glesener, Mussche, Roidot, ceux d'aujourd'hui et qui encore étaient ceux de demain.
Cela formait à la longue une petite république orageuse, taquine, brouillonne, jalouse de ses originalités. Quand on ne se battait pas contre les autres, on se battait entre soi. On se jetait ses dieux à la tète, on se lapidait avec les moellons sacrés du temple. Au café Sezino, où on avait une table, la dispute était ardente : Giraud, avec son petit rire sûret, affûtait de subtiles épigrammes; Giikin faisait danser sa pomme d’Adam avec des hoquets de coq claironnant; Waller à coups de batte et d’espadon tapait dans le tas.
UNE LUTTERA] URE
Là bas à Paris, P attention s’était éveillée; le bois sacré des Muses avait tressailli : les jeunesrevues fraternisaient, des lauriers frais dans les mains. Des poètes et des écrivains de Fiance vinrent en Belgique, Mendès, Iluysmans, Céard, Péladan, le grand Cladel débarqué un jour chez moi et qui, à quelque temps de là, devait être pour toute une saison l’hôte vénéré d’Edmond Picard. En petite troupe, on allait à Sèvres lui rendre sa visite. Son accueil comme lui-même était franc, cordial et candide. Il avait la simplicité d’un pâtre et d’un héros. La caresse fine et nerveuse de sa main scellait, de sa part, une amitié qu’il ne reprenait jamais, mais que tant d’autres lui reprirent. Il est resté un des visages les plus aimés et les plus révérés de ma vie, dans une jeunesse de gratitude et de tendresse qui no s’éteindra qu’avec moi. Je ne le détache pas de cette maison ouverte à tout ce qui avait besoin d’une aide et que la bonne grâce de la plus dévouée des compagnes, le rire d’une ribambelle d’enfants à cheveux noirs et roux paraient d’un espalier fleuri de bonheur et de vie.
Qui m'eût dit alors que l’une des filles de ce Campeador des lettres françaises, celles que nousappelions Pochi, écrirait un jour ce livre hardi,.
tendre, ingénu et passionné, les Confessions d'une Amante, et cet autre, de subtile et profonde critique, qu'elle dédia à la gloire de Rodin !
On partait voir aussi Goncourt, Banville, Mendès, Coppée, Heredia, Mallarmé, Verlaine, Barbey. C’était Joséphin Péladan, point encore mage, mais simple aspirant à un poste de sous-conservateur au Louvre, un Péladan quotidien et cordial, à ample capa, l’air un peu d’un rapin, qui généralement était l’introducteur des ambassadeurs auprès de l’auteur de la Vieille maîtresse.
Moi-mème je lui avais été mené par Léon Cladel. La maison ressemblait à un couvent, avec de petites chambres numérotées comme des cellules. A tâtons, dans les pénombres d’un couloir obscur, nous nous orientâmes.
— Entrez, fit une voix faible de l’autre côté de la porte.
Barbey était au lit, souffrant, enveloppé dans sa robe de chambre. Cladel me présenta : il eut un mot de grand seigneur.
— Permettez que je vous reçoive debout.
Je le vis tirer des draps ses longs fuseaux de jambes, lentement, et debout, dans la pièce basse, il eut l’air de toucher de sa tête le plafond. Sur les chaises traînaient la redingote à grands revers
UNE LITTÉRATURE
de velours, la cravate de dentelle, le chapeau retroussé en forme de jonque. II s’était assis, les genoux au menton et tout en tisonnant un maigre feu de coke, il nous parla de son vieil hôtel de Yalogne.
Mais c’étaient surtout Leconte de Lisle, Banville, Coppée et Mendès qui étaient, de la part des poètes, l’objet d’un pèlerinage assidu . L’orientation des esprits avait changé, Hugo avait cessé d’être la cathédrale qui bouchait les horizons et où, pendant plus d'un demi-siècle, avaient retenti les grandes orgues d’une poésie qui avait renouvelé le sens de l’Idéal. Si là-haut, dans le vaste ciel de la poésie, elle continuait à projeter les tours d’un unique, prodigieux et impérissable monument de force, de grandeur et de beauté, l’ombre commençait d’obscurcir les porches par lesquels on y avait accès. On eut assez de cette grande humanité débordée d’un Hugo; la clameur ivre dé Pan s’assourdit au seuil d’un Olympe qui paraissait par moment un peu trop débraillé. Une réaction de belle tenue instaura une mentalité spécieuse, cristallisée dans des formes concrètes, savantes et représentatives. On s’appela les Parnassiens; on fut des « inhumains » avec un art splendide et truqué.
Les Jeune Belgique, ardents et inquiets, passionnément subirent ces mouvements de la sensibilité française. Leconte de Liste devint pour quelques-uns la boule avec laquelle on abattait les quilles du père Hugo. Coppée, lui, parmi les musiques des impeccables lyres, guitarisait d’honnêtes et bourgeoises romances, doucement pleurardes, où tout à coup se retrouvait une sentimentalité qu'on croyait pour jamais abolie. Cette poésie qui délaçait le cothurne et trottait en pantoufles, avait même créé un courant. On ne cessait pas de tirer chez Lemerre. Coppée passait à la caisse et louchait des dividendes comme un actionnaire de grande compagnie.
Cet aimable homme toujours réserva un accueil bienveillant aux poètes : on trouvait un Coppée cordial, simple, bon enfant, l’air d'un acteur de la Comédie-Françaisç. Beaucoup portèrent son empreinte, Rodenbach> surtout, le Rodenbach des premiers vers.v* . '
Banville, qui était Féclat de rire du Parnasse et dont le génie métrique tenait d’un Pagânini littéraire, ne séduisait pas moins des jeune&*gens épris de la vie organique des beaux vers. On allait chez lui comme on allait chez Mendès, comme on
UNE L1TTÉRATUUE
va au Conservaloire apprendre la flûte et le violon. Catulle Mendès à lui seul était une oisellerie où sifflaient, strettaient, tireliraient tous les oiseaux auxquels on apprend à chanter. Depuis Hugo on n’avait plus entendu un aigle; mais il y avait toujours des merles, des fauvettes et des rossignols. Mendès faisait du théâtre, des romans, delà critique, des volumes de prose et de vers : il faisait de tout avec élégance et perfection. En allant chez lui, on entrait de plain-pied dans la poésie, l’art et l'idéal. C’était un charmeur; il parlait aussi bien qu’il écrivait.
Ce fut, en Belgique, une ivresse de littérature : on pilla les firmes connues; on saccagea le Parnasse; on eut toutes les mentalités; on s'adapta toutes les formes de la sensibilité littéraire; l’autre, l’humaine et la vraie, n'âvait point cours encore. Il y eut des kermesses de rhétorique où des ménétriers furieusement raclaient du violon comme dans une ducasse de Rubens; il y eut des jardins de ris et de grâces où on guitarisa comme chez Watteau ; et quelques-uns avec maniérisme jouaient d’anciens airs très doux sur
LA VIE BELEE
des clavecins. Par toutes les bondes jaillissait l’âme poétique si longtemps comprimée. Un moût ardent travaillait, bouillonnait pour les
décisives cuvées.
J’aime arrêter ma pensée sur ces souvenirs. Aucun pays peut-être n’offre un exemple plus émouvant de jeunes hommes faisant à l’art le sacrifice de leur vie. Sans éditeurs, sans argent, sans public, sans journaux, décriés ou ignorés, ils rimaient et faisaient des livres. Le gouvernement, lui, restait froid : il lui arriva cependant une fois de donner trois cents francs comme encouragement à Emile Yerhaeren.
Il ne recommença plus; mais il y avait à cela une raison. La direction des Lettres ressortissait, en ce temps encore, au ministère de l'Agriculture et on n’avait jamais assez d’argent pour les porcs et les étalons. D’ailleurs un ministre, chef de ce département, s’expliqua là-dessus un jour, catégoriquement. « On vivait de bonne soupe et non de beau langage », déclara cet esprit positif. Le budget des Belles-Lettres est aujourd’hui détaché de celui de l’Agriculture ; mais on a ajouté à ce dernier le budget des Beaux- Arts. Quand un artiste va trouver le ministre, invariablement celui-ci, galant homme, de-
UNE LITTÉRATURE
mande en souriant si c’est pour le bétail primé ou pour une commande de tableaux.
Verhaeren commençait alors cette série admirable : les Soirs , les Débâcles , les Flambeaux noirs , les Apparus dans mes chemins , /es Campagnes hallucinées , où il s’attesta un des poètes absolus de ce temps et le plus grand que la race ait produit.
Albert Giraud était l’adroit et somptueux colo riste de Hors le siècle ; son œuvre évoquait les gemmes, les émaux, les ors héraldiques, les cordoues enflammés. Upe destinée de gloire, d’amour et de morty opprime des âmes amères et royales. Gilkin, d’un sombre et morbide satanisme, martelait des vers d’une technique accomplie sur une enclume qui sonnait haut et clair.
Eekhoud, rude et poignant artiste, frère spirituel des simples et des courageux, des orageux et des ingénus, varlets de labour, terriens, débardeurs, personnifiait la vraie conscience de l’écrivain moderne dans ses Kermesses, ses Milices de Saint-François , les contes du Cycle patibulaire .
Maeterlinck allait bientôt étonner le monde par un génie candide et imprévu de dramaturge en attendant qu’il l’émerveillât de sa sagesse et
de sa p h ilosoph ie. Il avait écrit d’abord des vers, les Serres chaudes . d’un symbolisme flamand. Il vivait là-bas, à Ooslacker, près de ses abeilles : un canal passait devant la maison. Son rêve longtemps suivait les lourds bateaux. En s’enfonçant aux horizons, ils devenaient le navire aux hautes voilures qui emportait les Sept princesses vers leurs destinées.
La forme de son esprit renouvela la sensation du connu ; elle apparut le don naturel et soudain d'un de ces imaginatifs irrésistibles qui portent en soi le recommencement d’un art et d’une sensibilité. Ce fut d'abord l’effroi, la hantise des ténèbres et du grand mystère : on admira par quels moyens simples eLsûrs il fit de l’ombre où plongent les existences, le personnage invisible et omniprésent de la grande aventure humaine. La morl rôda dans le silence, dans le bruit, dans le geste des vivants. Et puis, un rafraîchissement de cette sensibilité, tout à coup diaprée des couleurs les plus riches à la fois et les plus délicates, en un prisme tendre comme le joaillement des rosées, la limpidité de l’azur et la lumière perlée d’un regard de femme, s’adapta à des fables merveilleuses où l’âme blasée d’un temps retrouva l'émotion de ces contes des âges qui
UNE LITTERATURE
avaient bercé les humanités enfants. Le poète avait écouté les voix. : il avait échappé à la mort et il marchait devant lui, par les jardins sacrés de la vie. Une âme virgilienne devait bientôt chanter ce canlique de foi, de rédemption et d’éternité, la vie des Abeilles.
Le poète s’était lié jeune avec un autre poète qui sembla n’avoir pas été étranger à certaines modalités de son art dramatique. C'était Charles Yan Lerherghe. Celui-ci avait écrit un drame, rien qu’un acte, mais du plus noir frisson. Quand Maeterlinck plus tard, en un mouvement admirable, déclara que son théâtre à lui était sorti de là, Yan Lerherghe s’en défendit et peut-être y eut-il exagération de part et d’autre. Toujours est-il qu’ils eurent en commun une âme tragique et tendre, ingénue et chimérique.
En des vers d’une musicalité claire qui semblait faite pour des âmes heureuses d’être doucement mélancoliques, Yan Lerherghe s’annonçait le poète qui, dans les Entrevisions et plus tard dans la Chanson d'Eve , allait révéler les grâces vierges d’une poésie trempée aux sources de la pure beauté.
On pressentait Max Elskamp, enlumineur prestigieux de vieilles images légendaires,
l’exquis, lointain et si doux rêveur qui de la beauté humaine, des charités évangéliques, des filialités patriarcales qui alimentaient son âme, créa la paroisse poétique des cœurs simples et des humbles consciences où c’est le bon Dieu qui dit lui-même la messe pour les petits bateaux, pour les gens des petits métiers, pour les petits jardins de tournesols et de buis pareils à des jardins de vertus théologales, pour le petil moulin qui moud de la farine, du silence, des prières et de la bonne mort.
Rodenbach, lui, devait apparaître bientôt l’imagier prestigieux, le mosaïste incomparable, le poêle qui se lit une écriture de rêve, fluide, caressante et nuancée. Son âme, frémissante et douée d’une sensibilité merveilleuse, rechercha, pour s’exprimer, les ténuités les plus subtiles de la forme. Il eut à un degré inouï le sens des affinités et des correspondances. Son art rendit visible l’invisibilité des choses. « Il voyait les formes virtuelles de l’immobilité, de la profondeur et du silence », a dit de lui Daxhelet.
Il s'était créé un paysage mental, délicieux et illusoire, aux arbres liligranés et grêles menant vers de petites villes mortuaires, vers des reposons de procession, vers d’humbles oratoires où
UNE LITTERATURE
priaient des communiantes et des saintes femmes en cornettes. Il y avait là comme un retour aux paradis théologiques d’un Memling ou d’un Van Eyck, avec des banderolements de tuniques diaphanes par-dessus des gazons émaillés d’agneaux divins et arrosés des eaux de la Fontaine de grâce. Un goût paradoxal et fleuri, en y adultérant la simple nature, lui donnait un air de transposition maniérée.
Il mourut jeune, comme s’en vont les héros, comme devraient s’en aller les amants et tous ceux qui portent un rêve au front. Son mélancolique et souriant visage garde à travers la mort une beauté scellée qui, sous le laurier d’or, n’a d’ombre que le pli refermé de paupières. Déjà la piété des jeunes hommes l’a nimbé d’une légende qui ne le sépare pas de cette Bruges la Moite, qu’il embauma dans les dentelles et les aromates. Il demeurera ainsi confondu pour les âges aux légers fantômes sortis de sa songerie, les muettes religieuses dont la chevelure s’anémie sous le fermail des bandeaux, les filles de sainte Bègue usant en pratiques monotones l’ennui lent des heures, les humbles femmes du peuple aussi, accroupies au fond des ruelles humides et roulant sur leurs coussins
épinglés le cliquetis des fuseaux chargés de lin...
Ce furent là ses sœurs de dilection : sa tendresse fidèlement resta vouée au mystère de leurs âmes solitaires.
Au vide que laissa dans les bruits du monde la voix qui si voluptueusement avait chanté le silence, la Flandre se reconnut maternelle pour le fils qu’elle n'avait pu retenir : elle pleura le génie nostalgique, élégant et frêle en qui se refléta un des aspects de la sensibilité moderne.
Un symbole, une œuvre singulière et captivante perpétue dans un des jardins de Gand cette destinée trop vite accomplie. L'essence spirituelle du poète y repose dans un air de songe, ellemême un songe qui ne put s'achever.
Le malheur, c’est que, malgré tout, le public ne lisait pas. U se bornait à parcourir les papiers publics. Ceux-ci lui apprirent cette chose invraisemblable : toute une jeunesse se liguait autour de l'ainé, de celui qui avait écrit le Mâle. On prétexta un déni de justice de la part de l'Etat pour lui offrir un banquet de protestation, le fameux banquet qui marqua 1ère insur-
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rectionnelle de la jeune littérature. La vraie cause, c’est qu’on voulait se compter. Ce fut comme les Pâques rouges de l’âme nouvelle.
La petite maison des débuts du compagnonnage alors cessa d'exister, comme si elle ne se sentait plus nécessaire au bon combat. Une joie grisante de solitude et de travail là-bas, sous les arbres d'une bastide dans un clair village wallon, La Ilulpe, retenait le grand frère. Mais comme tout de même on ^vait besoin de se serrer les coudes, on fut heureux de se retrouver ensemble dans la demeure amie d’Edmond Picard, « l’Amiral », comme on disait, par rappel d'un livre où il avait écrit la belle aventure de sa vie dispersée longtemps sur les flots avant de se stabiliser dans l’étude et la méditation. Personne alors ne se fût douté qu'un jour cette maison d’un grand avocat s’appellerait la Maison d'art et serait, par son hôte magnifique, dédiée aux maîtres. Expositions, auditions, spectacles, conférences, la vie intellectuelle, comme une fête royale toujours renouvelée, coula par les salles et les escaliers. Rodin triomphalement y exposa son œuvre : Alfred Stevens, Eugène Smits, Emile Claus, en furent les botes admirés. Des ventes d’art y attiraient les grands
collectionneurs; Mouru de Lacotte y joua Ibsen et tout un théâtre d’avant-garde. Ce fut vraiment la Maison des esprits. Le croirait-on? le public prit défiance et s’écarta.
La défiance! il semble que ce soit la psychologie du pays : la Belgique constamment mit la plus déroutante obstination à s’ignorer. Elle qui dévotieusement crut au reste du monde, elle ne crut pas à ses personnelles énergies ; elle fut ainsi sa plus mortelle ennemie. Ce grand remueur d’idées, Edmond Picard, n’en fut pas découragé : il fonda l’Université nouvelle comme plus tard il devait aiguiller vers la création d’une Académie libre le mouvement d’admiration et de reconnaissance de tout le pays intellectuel accouru au Palais de justice pour le fêter.
Homme d'action et de pensées, je le compare à un des hardis condottieri qui, en remuant leur étendard, faisaient du vent à dix lieues au large. Il aima Part pour l’essence d'humanité qu'il contient et celle-ci pour les forces vives d’éternité dont elle est faite. 11 fut le pre-
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mier à proclamer Constantin Meunier, comme le premier, avant Mirbeau, il avait annoncé Maeterlinck. La France et la Belgique d’avantgarde passèrent par chez lui, poètes, philosophes, peintres et sculpteurs. V Art moderne, le Journal des Tribunaux, plus tard le Peuple furent dans ses mains d’ancien marin comme la flotte qui plongeait ses pavillons au cœur profond de la vie intellectuelle.
Ah ! les soirs d’intimité, de causerie, de bataille et d’art dans l’hôtel de la Toison d’Or, et, depuis, dans sa maison de la rue Ducale ! Un minuit, après une représentation du Père, de Strindberg, au Théâtre du Parc, on devait souper. Maeterlinck, qui habitait encore la Flandre, avait quitté ses abeilles, et il élait là, grave, silencieux, songeur, un peu désorienté, comme il l’était toujours à la ville. Il n’était vraiment chez lui qu’à la campagne, sa pipe dans ses gros doigts, chargeant à mesure ses culots d’une pincée de tabac frais. Je l’avais, connu chez le peintre Claus à la porte duquel quelquefois il sautait de machine, le col nu, musculeux, large d’épaules et de reins, en vrai gas de village. Il ignorait, ce grand taiseux contemplatif, qu’il allait voir, ce soir-là, apparaître, sous les traits
de l’admirable Georgette Leblanc, le visage même de sa destinée. Un grand silence vint du fond de la salle, et, soudain, elle entra, lente et balancée, avec le bijou de sa ferronnière au front comme un signe d’empire, dans le froutement long de sa traîne. Picard les présenta; elle eut un petit cri; et lui, la regardait, gêné, de ses yeux bas de paysan, fléchissant gauchement le torse, tandis que, d’une révérence profonde comme un rite, la belle comédienne, avec la grâce cérémonieuse d’une petite reine de Byzance, lui dédiait, sans une parole, l’hommage de son culte d'artiste. Maeterlinck la regarda beaucoup et à peine lui parla pendant le souper.
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Leys et De Braekeleer.
11 y a loin de l’art actuel à l’époque où] peignait M. Yerboeckoven : c’était, du côté des animaux, l’un des représentants célèbres de l’art belge avant 1870. Il travaillait, d’une activité ponctuelle et mécanique, comme une machine à coudre. Il avait des amateurs qui recherchaient ses moulons et d’autres qui préféraient ses vaches. Il ne déchut jamais jusqu’au porc et il dédaigna le taureau. Ses exportations de bétail lui avaient valu de nombreux ordres, toutes les médailles et une spacieuse maison de campagne au milieu d’un parc.
Un nouveau client, en visite à son atelier, le vit un jour finissant une petite toile où, à côté d'une mère brebis, pâturaient d'aimables agneaux bêlants. Ii s’enquit du prix : c'était mille francs pour la brebis et deux cents francs par tête d'agneau. Regrets vifs de la part de l'amateur peu fortuné. Yerboeckoven était connu sur la place pour ta fermeté de ses prix. Le visiteur lui plaisant, il eut un mouvement.
— Voyons, pour vous, ce sera deux cents francs de moins !
Et trempant un chiffon dans l’essence, il effaça un des petits agneaux.
C'était là un trait bien flamand. Lleureusement, la morgue d'un Gallait compensait cette probité un peu simplette. Celui-là, régulièrement, tous les cinq ou six ans, tranchait la tête à l'infortuné comte d'Egmont; plus il la coupait, plus elle lui rapportait. Cette spécialité le rendit célèbre. Le peintre AVierlz, du moins, nourri de la moelle des lions, avait imaginé de « tomber » Rubens. Il vivait sauvagement dans un temple de Pæstum, comme un centaure dans son antre.
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Bruxelles et Anvers étaient les deux foyers d'art; mais Anvers, la métropole commerciale, seule, se qualifiait métropole des Beaux-Arts. Un peuple d’artistes et de rapins y vivait de la menue monnaie tombée de l’escarcelle des négociants. Ceux-ci s’enorgueillissaient de perpétuer la lignée de ces grands marchands du temps de la Hanse qui vivaient dans des palais encombrés d’art et se rendaient à la Bourse en costume d’apparat, précédés par les rues de joueurs de violes et de 11 files. Quand parut Leys, il sembla que l ame de la race eût ressuscité avec lui.
Leys, je crois bien, avec le romancier Conscience et ce génie puissant et décoratif, le musicien Peter Benoit, fut une des illusions représentatives dont s’exalta le « flamingantisme ». A travers ces trois hommes qui, au surplus, révélèrent trois aspects de l’âme flamande, Anvers, d’où partit le mouvement, espéra s’ètrc adjugé l’hégémonie nationale. C’étaient là les allégories de son règne; elles s’égalaient aux Atlantes dont Uubens étayait ses arcs de triomphe. Mais on ne remonte pas les âges : Anvers, qui démolissait pour restaurer, eût voulu, dans les destinées générales du pays, demeurer isolé,
comme la cité autonome restaurant un enviable passé historique. Regoulée d’or et congestionnée d'orgueil, la grande ville rêvait la centralité des capitales féodalement organisées. Elle ne put préserver son port de l’envahissement patient et continu d’une Allemagne entrée à petits flots chez elle, commis à faible solde, commandites, unions matrimoniales, rachats des vieilles firmes : ce fut un ensablement non moins terrible que l’aulre. Circulez dans les quartiers du port, le long des docks, près des entrepôts : les firmes renommées y ont leurs bureaux, et presque toutes sont devenues allemandes. Beaucoup sont juives. C’est la conquête par l’or et l’annexion par les affaires.
L’Allemagne, à Anvers, est chez elle; elle possède les grands comptoirs ; elle a les grandes lignes maritimes; elle a fait des agrès de ses transatlantiques l’énorme toile d'araignée qui s'accroche aux quatre points cardinaux. Et ce n’est point assez encore : elle qui, à Anvers, a acheté toutes les anciennes firmes qui étaient à vendre, elle rentre dans son argent en vendant du plaisir. L’honnête Germain règne dans les tavernes du port où mugissent les orchestrions, dans les cantines interlopes et dans les pompeux
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alhambras. Les music-hall des alentours de la gare, avec leurs grasses et niaises Gretchen, aussi bien que les paradis clandestins peuplés de houris mâchant un dialecte borusque, lui assurent les dominations complémentaires. L’Allemand tentaculaire ainsi plonge ses mains dans tous les goussets, tend partout ses rêts, s’approprie les industries, soutire les derniers sangs de la race.
Le vieil Anvers, heureusement, l’Anvers du Musée Plantin, de la Halle aux bouchers, du Steen et des maisons à pignons de l’ancien Riddyk, revit dans l'œuvre d’Henri Leys. Une humanité pathétique, lame volontaire et concentrée de la Réforme y palpite avec une ardeur sombre. C’est le temps des édits, des conciliabules secrets, des évictions et des départs vers l’exil. Les visages des hommes sont rugueux et tristes, avec des yeux lointains, emplis de la nuée grise où bat la voile en fuite des proscrits. De nostalgiques jeunes filles, les sœurs des Vierges de Memling, pâlissent de rêves sans espoir. Le sacrifice, la mort, la soli-
tiule éteignent les roses aux joues des fiancées. Toute vie est frappée, les âmes sont stoïques, passionnées et tendres. On ne peut s’imaginer la gravité douce et profonde d’un tel archaïsme. Elle suscita une école qui ne sut que pasticher. Lui seul, le maître, ce Leys qui vivait en bourgeois cossu dans sa grande maison patricienne, fut vraiment l’ouvrier prodigieux de ces résurrections. Quand on avait vu les grandes figures murales qu'il fit pour l’Hôtel de ville d’Anvers et la frise de sa propre salle à manger, on avait la synthèse de son œuvre. Cette frise, expressive, noble, familiale, était surtout émouvante : elle célébrait les simples mœurs. Elle déroulait l’hiver, la promenade aux remparts, la rentrée des convives. L’arabesque des frimas guillocliait les porches. C’était cordial, fraternel et tranquille comme un air de légende. Ce fut le testament meme des dilections du peintre qui s’y représenta avec les siens, debout, attendant l’hommage de ses invités. Il semblait à la fois attendre l’hommage des postérités.
Quelquefois, venait dans l’atelier un jeune homme aux pupilles dilatées, aux yeux d’or brun, le peintre Henri De Braekeleer. Ensemble, avec des pointes de clou, ils grattaient, éra-
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fiaient, labouraient des cuivres, préalablement macérés et corrodés dans les acides. Les estampes qu’ils obtenaient ainsi et qui composèrent leur œuvre gravée sont d’une cuisine inexprimablement ragoûtante.
Quand je le connus, de Braekeleer était déjà un maître parmi les grands et il n’avait pas quarante ans. 11 était gras, soufflé, le masque ictérique et barbu, mangé par les disques énormes de ses yeux visionnaires où dansaient des pépites vermeilles. Il aimait me mener dans les petits cabarets du port, patines de graisse et de fumée : nous y mangions des plios rissolées en regardant filtrer par les vitres basses des coulées de lumière qui, sur les murs, éployaicnt des éventails roux. 11 me parlait constamment de Baudelaire : à peine il connaissait le poète; mais rien, à ses yeux, ne dépassait les pages de critique parue dans V Art romantique. Il en répétait de mémoire des passages entiers. Gomme il avait une voix traînante et basse, il semblait se les réciter à soi-môme, dans un silence intérieur. Il fut l’halluciné des
vieilles demeures, des escaliers se perdant dans les siècles, des poussières blutées dans un van de soleil. Parfois un vieil homme, comme une fruste sculpture, se détachait sur les cuivres et les sinoples d'un Cordoue. Son art s’égala à une alchimie. 11 mettait cuire dans ses creusets des topazes et des métaux. Comme il lisait à haute voix la Bible et vivait solitaire avec ses deux sœurs, on le crut fou pendant deux ans : il se remit à peindre et il fit alors ses plus belles toiles. 11 mourut pauvre et Anvers, la cité millionnaire, n’eut pas l’air de se douter qu’elle perdait un grand peintre. Entre les files des candélabres voilés, avec l’armée, l’académie, la municipalité, les grands dignitaires pour cortège, Leys était parti comme un roi, lui, dans son char empanaché.
A Bruxelles, le courant vivant et coloriste de la race avait donné naissance à un groupe admirable, ia Société libre des Beaux-Arts : grand moment qui renouvelle l’art stérilisé. Charles De Groux, un Millet des pauvres, se sensibilise alors en d'élégiaques et amères notations
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d’humanité malchanceuse Artan peint les eaux bourrues de la mer du Nord, en mariniste qui ne fut pas égalé. Verwée prodigue la plus somptueuse sève animale dans d'humides pacages frissonnant d’ouest. Rops alternait avec de grasses pâtes coloristes son incomparable métier d'aquafortiste. Louis Dubois, un ample peintre de matière, inégal dans la statique de ses figures, disait qu' « il vendait son dessin par-dessus le marché ». Le nerveux génie d’un Hippolyte Boulenger proposait un panthéisme frais et jeune, clarifié d’air vierge. C’étaient encore Smits, Agneessens, les sites austères de Baron, les épisodes tragiques de Constantin Meunier qui bientôt, pour l’étonnement du monde, devait créer un rythme statuaire inédit.
Ils eurent la foi, l’audace, la fécondité, le plus rare talent; ils furent les annonciateurs d’un idéal nouveau: la plupart cependant ne connurent que les calvaires. L'âme sensuelle et riche des maîtres antérieurs se décantait dans leur art. La pourpre profonde des bourgognes, le sang des boucheries écarlates, les tons moites, substantiels et pleins étaient leur dilection. Ils intéressèrent vivement Courbet, durant l’hiver qu’il passa à Bruxelles. Peut-être de son côté leur commu-
niqua- t-il la recette de ses ragoûts faisandés et moelleux, son art à tonifier les pâtes par des dessous truffés et chauds. Les dames disaient :
« 11 est bien original, ce M. Courbet!» En effet, il dînait en bras de chemise dans les maisons où il était invité.
Alfred Stevens déjà avait conquis Paris et l’Europe par sa virtuosité triomphante, sa prodigieuse maîtrise et les capiteux fumets de son féminisme. « Nous étions deux à peindre le monstre », lui écrivait Alexandre Dumas fils à propos de son Sphynx; lui-même venait de terminer /’ Affaire Clémenceau. Cela n’empêchait pas le grand peintre de la femme de regarder avec envie du côté de son frère Joseph, le grand peintre des chiens.
— Moi, lui disait-il, je suis de mon temps; mais toi, avec Jordaens, Fyt et Snyders, tu es de ta race... Tu es ainsi de tous les temps!
11 eût pu juger pareillement Jan Stobbaerts, le maître des bouveries, un rural juteux, puissant et sain.
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Alfred Stevens.
Alfred Stevens! Tous les triomphes, tous les honneurs, !e génie d’un des plus beaux peintres de l’Ecole... Et une vision persiste en moi, le petit hôtel de la rue des Martyrs, un parc ombreux, le cabinet japonais aux laques poudroyées d'or par lequel on accédait à l’atelier. C’était l’apogée de la vogue. Toutes les illustrations du monde défilaient là : il n’était pas un amateur qui ne voulût avoir une œuvre de ce maître accompli. Un marchand célèbre ne quittait plus le seuil de la maison, geôlier qui tirait des verrous d’or sur le harem du Peintre de la femme, comme on l’appelait... Et puis les retours de la vie ! Un jour, le bel artiste heureux d’autrefois devait revenir dans le pays laissé en arrière; il revint vieilli, la main déjà alourdie, cette admirable main qui avait peint la chair et l’amour. La destinée avait tourné; il sembla s’évader de la gloire, repris à ses attaches lointaines.
On eut, en Belgique, l’idée d’intéresser les pouvoirs à cette fin d’une grande existence. Je
parlai à la Maison d'art, devant un public officiel et mondain; je réclamai pour Bélisaire le paiement d'une dette d'admiration et de reconnaissance. La Belgique ne sut pas garder son vieil enfant prodigue. Alfred Stevens dut repartir pour ce Paris qui maintenant ressemblait à l'exil. Hélas! les lampes par-dessus les coupes vides et les bouquets effeuillés se sont obscurcies, et il y vit toujours, presque oublié, mais ne pouvant s’oublier lui-même.
Il avait pourtant créé la plus merveilleuse galerie de l’amour et de là beauté. L'amour! Telle est bien la signification de cet art d’Alfred Stevens. Plus encore que le peintre de la femme moderne, je l'appellerais le peintre de l’amour au xîx6 siècle... Il n'est resté fermé à aucune des expressions de l’âme amoureuse. Le premier sourire, il l'a recueilli sur la bouche en fleur de la vierge; et ce sourire, il l’a comme saisi au vol dans sa lente métamorphose jusqu’au premier baiser... Ce n’est encore que l’âge d’innocence; une graine vole, se fixe, grandit, traçant des racines profondes qui quelquefois font
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éclater le cœur en morceaux. Les Ophélies en meurent, noyant sous les eaux éternelles leur folie déçue; les autres ne vont sous les saules que pour y entraîner avec elles, comme les perfides Elfes, les jeunes hommes trop crédules. Celles-ci sont les guerrières, les filles de proie, les vengeresses; leur rire s’aiguise à la morsure des dents, elles obéissent à la prédestination de rétablir la proportion entre les opprimés et les oppresseurs; et ayant été les victimes, elles passent au rang des bourreaux.
Vous les reconnaîtrez, dans l'œuvre d’Alfred Stevens, à l’énigmatique et torturant sourire qui sur leurs lèvres dessine la promesse d’un bonheur qu’elles ne réaliseront pas. Elles sont nombreuses chez lui comme dans la littérature de ce temps ; il y revient plus qu’à celles qui sont le bon amour. Il semble qu’une vieille douleur le ramène à évoquer leur perversité réfléchie. Mais quand ensuite sa piété retourne aux suppliciées de la vie, de quelles mains sensibles il oint et caresse les stigmates adorables de leur passion! On devine qu’il est avec elles contre la méchanceté des hommes, dans leur muette souffrance sans remède qui les pare d’un prestige <[e résignation et de deuil plus captivant que le
dur orgueil des autres, les amazones et les justicières. Elles passent, inconsolables fantômes, emportant dans les plis de leurs robes la blessure de leurs sacrifices méconnus.
Ainsi, à sa manière, il a élucidé le grand problème douloureux, la misère des serments, les cœurs dépris et qui se crurent pour jamais liés, les furies jalouses, le mal frileux des convalescences où lame se guérit de désespérer en espérant encore — et toute cette volupté triste et toute cette lie qui est dans l’amour. Il ne peignit que la femme, mais en la peignant, c’est aussi l’homme qu'il peignit, l’homme qui est derrière elle et qui la fait souffrir après en avoir souffert lui-même. Souvenez-vous encore de tant d’autres œuvres en qui il aima exprimer la mort, aussi bien celle de l’amour que l’autre, symbole ironique et total de toutes les morts qui chaque jour nous font trépasser. JNulle paraphrase ne pourrait ajouter à l’expressive et parlante ordonnance de ces figures, aux aveux tombés du geste, aux secrètes réticences de la bouche, à ce que la personne morale, visible
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sous raulre, ouvre d’échappées sur les secrets de la vie. Ce n’est plus la comédie du cœur, avec son marivaudage persifleur et galant, sa moquerie de soi-mème, son coup d'ailes badin comme le jeu d’un éventail : c’est le drame humain, orageux comme la mer et plein de naufrages. . . Il s’ajoute, en l’atténuant par un caractère de sensibilité plus courante, à la notion d'humanité que siâprement expérimentèrent les ironistes et les satiriques, un Gavarni, un Forain, un Rops en ses évocations terribles où les femmes damnées de Baudelaire et de Barbey d’Aurevilly souffrent le martyre des poix ardentes. Celui-là, dominé par les hallucinations du péché, fut, plutôt encore que le poète de la Passion, l’âpre et vertigineux maître des possessions de l’âme traînée sur les claies de l’impossible désir.
Alf. Stevens a dit les Madeleine, les Salomé, les Ophélie, les Mélusine, les Desdémone, les Lady Macbeth ; il a dit Madame Marneffe et Mimi Pinson et Madame Bovary et Emmeline. 11 a chanté la petite Eve au jardin de ses grâces ingénues. Et, pour que rien ne manquât à cette histoire du cœur, il a mis, en regard des vicissitudes et des retours de la passion, la certitude des tendresses heureuses, l’épouse encore aimée
et toujours aimante, la mutualité des confiances et des joies partagées, le symbole auguste de la gorge maternelle, fruit butiné par cette abeille, l’enfant. Les mères ont, chez ce peintre des baisers, des placidités délicieuses; la grande paix du lait les baigne, comme l’oubli nécessaire de tout ce qui n’est pas l'humanité future qu’elles bercent entre leurs bras ; il leur a donné le sourire ravi d’un recommencement de la Genèse. Peut-être retrouverait-on là, dans ces dilections intermittentes pour un calme idéal où reperce un peu de la gravité flamande, les vertus d’une race simple et familiale perpétuées en lui malgré les influences extérieures, avec le sang généreux des grands coloristes, ses ancêtres.
Alt. Stevens a fixé une des formes de la vie du cœur dans son expression historique. C’est sa grandeur d’avoir renouvelé le monde de la grâce et de l’amour avec les éléments que lui procura son temps. Il est le premier dans la voie qu’il trace, et son art est pour la femme elle-même un tel signe d’émancipation que, quand elle apparaît aux salons dans ses premières grandes œuvres, tout le monde frémit, la sentant bien plus terrible sous le mystère de ses robes que nue.
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L’Institut surtout s’alarma. Tony Robert- Fleury, qui détenait intègrement les clefs de la tradition, supplia Stevens de renoncer à un genre qui frisai l le libertinage.
— Voyons, un bon mouvement et nous vous
donnons la grande médaille.
C’était lors d’une Exposition universelle.
— Gardez votre médaille, répondit le peintre : je garde mon genre.
Alf. Stevens s’est fait gloire d’être avant tout un peintre ; il ramène ainsi par son exemple les esprits à cette évidence que la peinture a des lois spéciales qui ne se peuvent éluder et, pour le dire en un mot, que la peinture doit être de la peinture.
Sa technique subjugue ceux mêmes qui ne sont pas touchés par le roman de son art. C’est qu’en cette alchimie d’un canevas transmué en matière précieuse, il s’égale aux plus parfaits. On l a comparé aux maîtres hollandais; il en a en effet la santé et la force com centrée, l’ordonnance simple et claire, presque la méthode dans la composition du tableau. Et cependant, Vermeer de Delft et Pieter de Hoogh mis à part, il se sépare d’eux par un procédé qui évite leur miroitement vitrifié. Le champ de
ses toiles est recouvert dans toute son étendue par une couleur fraîche, solide, abondante. Sa peinture évoque la profondeur translucide des pierreries : on la dirait faite de gemmes broyées et recuites, de légers et fermes émaux. Elle caresse la rétine comme un métal brillant, comme un tissu soyeux, comme la pulpe d une chair ou d’un beau fruit. De plus, elle communique l'idée du bonheur et elle en donne le désir. C'est la vertu de certaines œuvres d'art d’ouvrir l'aine à des sensations heureuses. Le frisson des étoffes, la gamme nuancée des couleurs, le charme des lumières, un inexprimable délice voluptueux nous plongent ici dans le ravissement d'une possession entre le songe et le réel. Une belle toile csl comme un organisme sensible : une vie profonde anime toutes ses parties; il semble qu'à l'exemple des corps humains, un sang artériel y circule et porte partout la pensée et le mouvement. C'est que, chez les maîtres, chaque touche est une vibration de tout l’être; un même magnétisme actionne l'œil, la main et le cer-
veau...
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Le maître du Pays noir.
C'est à la Hulpe, entre mes chiens, mes chats et mes poules, que j'écrivis la Belgique. J'y vécus, dans les âges et le siècle, la grande vie d'un pelit peuple. L'àme des miens passait ; je me sentais la force d'un héros en qui tressaille une race. Cet énorme travail fut joyeux et sans lassitude. 11 parut d’abord en livraisons dans un espace de trois ans ; mais je crois bien qu'en aboutant les jours, je ne mis guère, dans ma lièvre, plus de douze à quinze mois à l'écrire. On s'étonna. quand Hachette donna la grande édition, qu'un écrivain, en si peu de temps, eut pu fournir la matière de près de 700 pages d'impression. Mon ardeur jusqu'au bout resta fraîche et juvénile. J'écrivais d'une àme émerveillée l'héroïsme des cités et la beauté des campagnes. Ce fut un état d'esprit filial, enivré, candide, qui à distance m'exalte encore et me rend les yeux humides. Mon cœur, de ses battements profonds, scandait mon style. 11 y demeurera après moi comme sous les dalles d'une chapelle on enterrait le maître des œuvres.
Quelquefois, en bande, nous parlions, mes dessinateurs el moi. Nous allions à la découverte des petites cités et des sites. Sanglés, guêtrés, le bourdon au poing, on était les pèlerins des siècles et des jours présents. On ne revenait qu'après la moisson faite, les calepins griffés de notes et de croquades.
Un jour, ce fut le tour de Constantin Meunier. L'homme -approchait de la cinquantaine; sa vie avait été rude, secouée d’ennuis; il penchait déjà cette épaule sur laquelle, depuis, pesèrent la douleur et les deuils. Un art sévère, mais sans gloire, le vouait à une destinée qui tardait, .l'eus la pensée de lui demander des dessins pour les chapitres sur la contrée industrielle. Son âme grave et pitoyable prit ainsi contact avec le Pays noir, comme le premier je l'appelai.
Un matin, nous montâmes à la terrasse du château, à Mons. Sous un lent et incessant déluge de charbon, Pair s’estompait de teintes fuligineuses qui décoloraient la tiède aprèsmidi. Une suie éternellement projetée des hautes cheminées recouvrait, dans un remous d’incessantes fumées, des campagnes anémiques et dévastées. La sensation fut si forte de nous
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trouver brusquement devant ces horizons calcinés au bas desquels en tous sens s’étageaient des buttes sombres, que nous demeurâmes longtemps sans parler. C’est que, de l’endroit élevé d'où nous dominions la grande plaine industrielle, s'apercevait le cœur meme de la région charbonnière.
Ce n’était pas la première fois que je la visitais; mais je n’avais pas été touché encore en mes racines par l’extraordinaire beauté acre et poignante qui se dégage de ses' aspects. On n’aime pas toujours tout de suite ce qu’on doit aimer pour la vie. Celui qui allait devenir le pensif et sensible introducteur des plèbes dans l’art, à peine lui-même connaissait le pays pathétique qui devait être pour lui la cause d'une expression nouvelle d’humanité.
Ce moment, dans sa vie, eut une gravité émouvante : il décida de sa gloire; il ouvrit l’art à tout le peuple farouche qui attendait dans l’ombre. De sombres et puissants dessins tout à coup firent voir le grandissement qu’à travers une forme d’art pouvait prendre l’ouvrier.
J’ouvre le livre, j’y revois toutes ces notations saisissantes. Dans des atmosphères enflammées, les corps sont brandis en gestes forcenés et rythmiques. Les faces déjà ont aux sourcils le pli de l’etfort et de l’hébétude qui tout à l’heure, dans une telle main, particularisera le masque des pâtiras. Il ne faudra qu’un temps plus clément et un peu plus de sécurité dans l’existence ballottée où le maître se débat encore, pour lui faire trouver l’outil définitif. Or, cet outil fut justement celui qu’il avait commencé à manier d’abord; tout jeune, en effet, Meunier s’était destiné à la sculpture. Par une courbe naturelle de sa vie intellectuelle, on le voit soudain revenir à cet art sévère comme si tout son travail antérieur l’y avait préparé; il subit là simplement une sorte de prédestination; il se met un matin à l’œuvre; il pétrit son argile avec une assurance tranquille qui étonne autour de lui et ne bétonne pas : il manifeste ainsi ce signe du génie de ne paraître faire par un acte de volonté que ce que les puissances extérieures ont décidé, en sorte que ce sont celles-ci qui se proposent vraiment les conductrices de sa pensée. Une chose en lui savait ce qu’il faisait sans qu’il eût l’air de le savoir lui-même; et cet
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abandon de soi à la destinée se retrouve dans le don d’ingénuité et de subconscience qui présida à son travail.
Les formes revinrent se grouper sous ses mains nerveuses et forles; il ne parut pas avoir eu besoin de les chercher. Après trente ans qu’il la délaissa, sa sculpture, nourrie de toute la substance de son multiple travail de peintre et de dessinateur, manifesta la continuité d’un art qui n’eût pas cessé d’être pratiqué. On ne l’admira pas tout de suite : les sculpteurs décidèrent qu’il ressemblait trop à de la sculpture de peintre. A présent que le temps a passé sur ces querelles, on voit mieux toute sa jeunesse et sa nouveauté. L’art de Meunier pousse une clameur qu’on n’a jamais entendue : il a la beauté terrible de la force et de la souffrance. Il apparaît surtout extraordinaire d’être si primordialement de la vie, dans le temps et dans le moment. Il vient de naître et on dirait qu’il existe immémorialement.. 11 s’égale à la jeunesse de l'artiste même, sorti des extrêmes limites de la maturité avec la force incompressible d'un dieu et qui, sur le seuil déjà de l’âge qui fait fléchir la généralité des hommes, relève d’un si fier coup d’épaule l’horizon de l’art abaissé autour de lui.
Louis Dubois et Alfred Verwée.
La Flandre pense et sent en couleurs : c’est sa destinée d'associer à son rêve de vie heureuse Femblème des tons miraillés et fleuris. Gomme le terrien des hameaux échaudé en bleu ou en vert sa maison et la couronne d’un toit de tuiles rouge safran, l’artiste autochtone a pour signe le maniement intensif des gammes coloristes.
L’art, à travers la succession des groupes et des écoles, n’a varié ni de caractéristique ni d’objectif. Un peintre, en Belgique, est celui qui sait peindre, c’est-à-dire suggérer des correspondances spirituelles par un chromatisme expressif et sensible. Les Vingt, l'Esthétique , l'Essor, le Sillon, le Labeur , bien d’autres cercles d'art jeune après l'Art libre, en révélant des techniques nouvelles, n’en subirent pas moins cette prédestination.
Il n’y a pas de peintres qui aient moins d’idées que les peintres belges d’essence flamande : il n’y en a pas qui plus sûrement soient d’adroits, solides, éclatants peintres de métier. Ils triomphent dans la réalité plus que dans le rêve : ils
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énoncent les aspects durables des choses. Ils sont « nalure mortiers » et paysagistes par un attachement lointain aux cultes de la terre et de la vie. Un don merveilleux de fraîcheur, un sens primitif des éléments met alors à part un Verwée, un Ileymans ou un Claus. Et ce double courant se retrouve jusque chez les sculpteurs: le goût de la réalité, du contour intensif et de l’humanité quotidienne chez Meunier, Lambeaux, Van der Stappen, Dillens, Lagae ; un sens de beauté plus sensuelle, maniérée et nerveuse chez De Vigne, Minne, Rousseau.
La culture latine, l’application aux formes élégantes et rythmées les requièrent moins que le groupe wallon, les maîtres de Liège surtout, Rassenfosse, Donnay, Berckmans et Maréchal. Ils gardent pour eux la force, la rudesse mâle, les plastiques puissantes et expressives. A côté du génie d’un Rops et d’un Mellery, il y a place pour la violence pathétique et barbare d'un Henri de Groux, d’un Reauck ou d’un Laermans.
Je voudrais formuler une grande louange en disant que les plus grands parmi les peintres révèlent ici une sorte d'animalité puissante.
A travers la griserie d’un large panthéisme sensuel, ils demeurent des peintres de l’œil et de la sensation : ils apparaissent de superbes brutes sanguines décantant un riche organisme physique dans un art par excellence matériel. Courbet n'est pas un coloriste plus impressionnant qu’un Louis Dubois. C’était, celui-là aussi, un œil sensible et dilaté qui percevait surtout le contour débordé, le relief saillant, la tache plutôt que la ligne, la masse plutôt que le détail et la force plutôt que la finesse. Il aima peindre le ruissellement d une toison, les plis charnus d'une nuque, de rondes épaules moites et grasses, les satins élastiques d’une gorge jaillie d’un corsage. Il transformait en sensualités pour les yeux le poil soyeux d une bôte morte, la blancheur gélatineuse d’un poisson de mer, une étalée de fruits pourprés et de légumes verts sur un coin de nappe d’un blanc écru et modulé. Ce praticien truculent fut vraiment un très beau peintre de toutes les gourmandises, élevé à la cuisine de Jordaens.
Des maîtres comme Dubois, comme Yerwée, sont en relation directe avec l'instinct de la race. Je les compare à des vaches au pré, nourries tes sèves vives de la terre. Cet Alfred Yerwée,
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avec ses admirables yeux ivres de la beauté fleurie des prairies, de la courbe balancée des grands nuages passant comme des gabares d'argent au large des ciels de Flandre, fut vraiment, dans toute sa puissance, un peintre optique. Il le fut avec tous les prestiges qui résultent de ces dons incomparables : spontanéitéet abondance de l'afflux nerveux, sensibilité de la fibre oculaire, exaltation du sens de la couleur et de la perception lumineuse. L’image retentissait en lui, vibrante et sonore, animée de la vie mobile que lui prête l'ondoiement de la lumière. A peine ressentie, elle se formulait dans sa forme coloriste avec une densité matérielle et une plénitude du ton qui étaient comme les rythmes essentiels de cet art sain et vigoureux, épargné par les visées trop subtiles.
Presque toujours c’était, parmi le vert intense et lustré de la grasse savane flamande, rafraîchie d’ondées fréquentes et toute amoitie de buées, la large tache massive du taureau aux rousseurs dorées, aux flancs couleur de Tardent automne, ou les blancs halés de la génisse, les noirs bleutés de la vache laitière pesamment iraînant ses mamelles. Une sève grasse, les sucs d'une terre plus que nulle autre généreuse en chyles,
aboutissaient à cette chair fleurie, à ces cœurs et à ces pétales d’une flore animale qui, au hasard des errances, s’effeuillait ainsi que des bouquets dans des jardins de lumière et de vie. De fluides, d’humides atmosphères les baignaient, échauffées d’une clarté moelleuse et brillante, de cette clarté entre deux nuages où le soleil semble se dissoudre en des argents liquides, en des blancs gras de barytes et qui était la prédilection de ce grand peintre si pénétré des intimes et mystérieuses vertus de la glèbe natale.
Après avoir séjourné un peu de temps, à la période des débuts, dans les sourdines du gris qui réglaient alors la commune recherche des artistes, il avait trouvé le mode qui s’accordait le mieux avec son expansif tempérament de coloriste et ne cessa presque plus de peindre des paysages qu’enveloppait une large coulée de lumière tempérée, merveilleusement suggestive des graves et tranquilles magies du ciel flamand. Elle passa sur ses toiles comme un fleuve d’or €t d’azur, aspiré de ces étendues marines qu’on
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sent toujours à la limite de ses pâturages. Elle lui procura â la fois la force et la finesse du Ion, des valeurs puissantes et veloutées, le somptueux accord de la forme animale avec le décor prairial. Quelquefois, lignant les rives d’une bande vermeille, un long rais s’étend et soleille, réveillant le vermillon léger des toits d'un hameau, allumant de coruscations furtives le vert chantant des herbages. Ailleurs, l’étain froid d’une eau fluviale luisarne au bas d’une architecture de nuages. C’est l'habituelle symétrie de ses campagnes : elle lui a suffi à exprimer les Forces de la nature ; une pensée d’éternité se dégage des inépuisables réservoirs de vie auxquels s’alimente ici le troupeau. Nous sommes % dans la genèse primordiale et infinie.
Alfred Verwée, à travers ces sensations de puissance et de durée, communiqua puissamment l'émotion de la Flandre pastorale. Il la peignit d'une âme enivrée et panthéiste pour qui la terre était l’universelle matrice, l’alambic sacré des formes. Il la peignit surtout d’une âme flamande, inexprimablement ouverte aux im-
pressions spéciales que fait naître un pays de grand vent et de grandes eaux sous des ciels spacieux où la lumière est concentrée comme un regard entre des paupières doucement songeuses. Le souffle large de la mer est l’hôte de ces paysages dont il tonifie les atmosphères, auxquels il imprime une vie mouvante et sonore. Sous sa brusque haleine, l’onduleuse plaine verte remue comme une soie miraillée, comme une Golcoride de prases et d’émeraudes. C’est le charme de celte maîtrise opulente de ne pas séparer la poésie de la réalité et de les fondre plutôt dans une expression magnifique et définitive. Verwée, dans I histoire du naturisme, restera le poète de la Force heureuse. Je rapproche intentionnellement ces deux mots qui me paraissent résumer l’intime caractéristique de son male et original talent.
Comme Dubois, comme Artan, comme Heymans, comme Claus, il eut la volupté de peindre. On s’aperçoit qu’en cé.lant à la nécessité d’exprimer la joie des choses qu'il était dans son tempérament de ressentir si vivement, il rechercha lui-même la joie à la fois matérielle et idéale du beau morceau bien venu, des riches pâtes estampées par le
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coup de brosse, de la toile retentissant aux heurts pressés de l’exécution comme une voile dans le vent. Il s’égale dans l’exécution aux plus beaux maîtres ; il les dépasse quelquefois par la trouvaille spontanée de l’elTet et les grâces libres, la hardiesse et la décision d’une main qui ne laissait pas à l’émotion nerveuse le temps de se refroidir.
Alf. Yerwée fut un des peintres de cette période glorieuse que signala, en Belgique, le retour aux origines, aux qualités fondamentales de la race et qui s’illustra des noms d’Alfred et de Joseph Stevens, de De Brackeieer, d’Eugène Smits, de Boulenger. Il s’attesta comme eux un impeccable et splendide ouvrier gardant dans sou intégrité la religion de la belle couleur luxuriante et chaude qui, à travers le temps, avait été le trait dominant des peintres flamands. Sa vision se matérialisait sur la toile en des aspects de joailleries et d’émaux qui étaient comme la magnificence naturelle de son faste de peintre. Il arriva même que sa peinture en prit par moments une densité presque minérale.
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Peut-être je suis moi-même surtout un paysagiste : on prit soin de me le dire avec quelque dédain. La nature toujours fut mêlée à mes livres : je n ai jamais écrit avec plus d'entrainement que mon calepin sur les genoux, dans la paix frémissante d'un sous-bois ou d'un verger. J'ai le sentiment que je suis, moi aussi, comme le cheval ou le bœuf qui broute à mes côtés, une chose venue de la terre et qui retournera y attendre le cycle des inconjecturables métamorphoses. Mon cerveau alors s’épand en sensations et en paroles, comme coule mon sang, comme palpite ma'vie, comme tressailie en moi
la forêt avec le ciel qui est an-dessus et tout I lium us qui est au-dessous. Je ne suis jamais plus heureux que chez le bon Dieu des campagnes et près des bêtes.
C’est là seulement que je me rappelle les prières de ma petite enfance : si elles ne sont plus faites des mêmes paroles, elles s’adressent toujours au même éternel principe inconnu de la vie et des choses. Et mes yeux se mouillent, il me vient des effusions qui se traduisent en balbutiements extasiés sur mes lèvres.
Je crois bien que je n’ai, tant aimé l’art de ce miraculeux peintre de la vie rurale, Émile Claus, que parce qu’il y a dans sa peinture le signe divin des genèses et des renaissances. Une toile de lui est une fête comme le printemps, comme l’été, comme la virginité des matins, comme le calme religieux des soirs.
Je retrouve ces notes de carnet d’une arrièresaison passée, après tant d’autres, dans l'atmosphère pensive et active de sa maison amie
Septembre 1900 . — Je suis venu ici chez le peintre Claus, dans la maison de soleil, dans la
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jolie maison du bord de la Lys. Elle est près de la route; elle semble loin de tous les chemins. Par la fenêtre aux petites vitres qui ouvre sur la pelouse, c’est toute la campagne qu’on aperçoit, lés meules d'or et de rubis, les champs légers et cendreux, les frémissants peupliers, les saules onduleux, la glèbe rose, lilas, émeraudée de navets et de betteraves, la douce terre blonde des Flandres. A peine les belles filles, les gars roux se détachent sur la clarté unie, soyeuse, de la plaine. Ils ont les tons violets du sillon et s'enveloppent d'une lumière tendre, mouillée, hyaline, finement bruissante, micassée de petits cristaux. C’est la plus fraîche lumière du monde. Elle est distillée par la moiteur de l’air, les eaux de la rivière, la sève verte effluée du sol, l'humide ouest qui souffle en légers nuages comme des bulles diaprées de savon. Se peut-il qu’il existe des yeux assez noirs pour refléter en jus, en patines, en saumures, cette fluide et aérienne vision d’une terre toute miroitée d’arc-en-ciel?
Ah ! la joyeuse salle à manger entre les deux fenêtres, l'une, la petite, qui regarde travailler le bœuf et le paysan; l’autre, la grande, derrière laquelle bleuit la rivière, s’effilent les peupliers, va dans la prairie l’errance du troupeau comme
de grandes fleurs pourpres et violettes. Tous les paysages du maître se lèvent, toutes les heures de son grand poème d’amour, toutes les bénédictions de la Flandre. On voudrait doucement s’éteindre ici, oublier la vie dans la paix divine, dans le grand rêve éveillé des paysages.
Je ne fais rien, je n’écris que des notes rapides. Je me laisse vivre; je ne suis plus l’homme que j’étais hier, que je redeviendrai demain, le vieil homme chargé de souvenirs, d’écritures, de passé — l’homme qui fait des livres.
Non, pas de Wagner aujourd’hui, pas d’héroïsme, mais de tendres et subtiles musiques, l’âme des maîtres d’ici, comme le nuage, comme le fleuve, comme la vie des Flandres, les airs de songe d’un Benoit, les petites chansons d’un Mesdagh.
L’après-midi de septembre délicieusement s’achève sous un ciel qui n’a pas cessé d’être rose depuis le matin. L’air est haut, tendre, va-
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poreux et verse en moi une vie légère. Le jardin odore le miel, les flox, les essences doucement expirantes de la fin de l’été. Près du troène, sous l’auvent, la ruche au dessin primordial, le cône blond et torse, ouvre ses entrées comme une bouche où des grappes d’abeilles mettent la mobilité bourdonnante d’un rire. C'est tout près le parc des grands dahlias, un tulipage de noies peintes, vives et composées. Je pense aux belles dames de Hollande, dans les toiles de Hais, de Mierevelt, de de Keyser, aux matrones laiteuses, charnues, d’une chair nacrée d’huître, engoncées dans leurs hautes collerettes tuyautées. Et voici les hortensias en bouquets rose tendre, du rose délicat de l’espace au-dessus de moi; voici le cœur jaune soufre, jaune cadmium des escholsias ; voici les blancs tabacs en fleurs grasses et l’anémone du Japon.
On s’entend mollement palpiter à travers la palpitation sensible de la terre. La terre bat en moi comme mon cœur. Mes fibres prolongent ses feuillages, ses frémissantes ramures. 11 fait au fond de moi le silence énorme d’une mer. Je ne me pèse pas, j’ai perdu tout sentiment de la pondérosité de la vie. Dans l’herbe vibre le sistre saccadé du grillon. Des vols d’étour-
neaux, parmi les roseaux du bord de la rivière, ont un sifflement lent, prolongé, très doux comme le vent et l’eau qui glisse. J’aspire délicieusement un suint musqué, l’évent froid du lait et de la bouse, l’odeur des grandes vaches rousses dans la prairie.
Et puis le soir tombe, une boule rouge croule du poids d’un monde dans un ciel de roses et de jonquilles pâles, aux petites nuées comme des flammes. Un vent léger coule comme un ruisseau. La vie est si profonde qu’on ne se sent plus vivre.
Une grappe de roses sur la cheminée, de grosses roses blondes d’une grâce diaphane, légère et grasse, lourdes comme un sein dans la main.
L’étoile la plus lointaine retentit en moi comme moi-même je me sens nécessaire à son évolution dans l’espace.
Matin léger, vaporeux, lilas, teinté de rose. Des soies pâles flottent, ondulent, rasent la ri-
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yière toute verte de lentilles comme un long tapis. Devant moi, sur l’autre rive, par delà les roseaux et les polygonies aux pointes carminées, les grandes prairies dans des houles d’air jusqu’au bois bleu, là-bas. Une cloche de paroisse coule ses ondes d’argent clair dans le frisson de l'heure. C’est doux, profond, lointain comme un songe. Le vent en oraison remue les petites feuilles des peupliers comme des mains. 11 vient du pays de Flandre; il souftle avec une bouche d’enfant. 11 s’est levé avec le jour; il est plein d’oiseaux ; il m’apporte l’arome musqué des vaches cornant derrière les saules.
Je m’écoute vivre ma vie sans penser, baigné dans ce lait de nature. Mon cœur bat près de la terre; toute ma vie est dans mes mains. Quelquefois le tlot monte, lourd, immense, une petite éternité divine mêlée à toute l'éternité verte devant moi. Je suis une parcelle de la grande vie qui palpite dans le vent, l’eau, l’espace. Je suis un humble atome emporté sans secousse dans le tourbillon de la substance. Tout cela était là depuis des siècles avant moi, continuera
pendant des siècles après moi. Ma vie, dans un bref vertige, s’égale à toute la durée. Pourtant je suis sans force, j’ai mollement l’âme assoupie, silencieuse, bucolique du troupeau qui pâture près des eupatoires.
Le vent se gonfle. Une petite flottille de canards blancs rame à travers les lentilles, creusant un sillage bleu où remue tout le ciel. La chaleur monte avec le soleil; le brouillard ondule, fume, floconne en ouates violettes vers les fonds. L’ombre, à la lisière du bois, se chauffe de carmin. La vie qui dormait encore s’éveille ; les mouches ronflent ; des vols d'abeilles tournent autour des tanaisies, aux corymbes d’or. A la surface de l’eau, sous le crépitement des lentilles, crèvent des bulles d’air.
Il fait doucement dimanche. La petite paroisse des abeilles chante matines. C’est le bourdon qui tient l’orgue. Dans la campagnes sonnent les petits alléluias d’argent. Les hommes prient dans l’oraison des cloches. Le son monte bleu, fluide, léger, couleur du matin gris-perle, pastellé de rose. Pas un bruit; les fermes jusqu’au
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soir vont dormir leur grand sommeil lourd derrière la digue.
11 fait aussi silencieusement dimanche en
moi.
C’est un orgueil pour moi de me comparer au brin d’herbe : nous sommes, lui et moi, indispensables à l’ordre du monde.
Le silence bat comme un cœur. Il vit à côté du bruit; tous deux ont une vie distincte qui ne se confond pas. Un coup de hache dans l’arbre ne trouble pas les grandes voix muettes des bois.
Lundi. — La maison amie fait silence dans l’ombre fraîche, matinale. Une clarté verte monte du verger, glisse sur le lait de chaux du pignon. Les volets aussi sont verts, d’un ton mouillé d'aquarelle, comme aux petites maisons de Hol lande. Tout le paysage frémit dans le miroir bleu et vert des vitres comme des prunelles de bœuf. A peine on voit le toit sous l’or violet des feuillages. Des pommes, comme des boules de cuivre rouge et vert, constellent
l’épaisseur rouiliée des pommiers. Et au-dessus il n’y a plus que le ciel laiteux, soyeux et gras.
C’est bien là la maison d'un peintre et cette maison s’appelle « Zonneschyn », plus que du soleil, toute la lumière à flots d’une fêle de nature et d'intime bonheur. Au fond du jardin, par delà les tanaisies, les chardons d'argent bleu et les pommiers. La porte de l'atelier se chape de lierres lourds et pourpres.
Que tout cela est bon, franc, honnête! Une àme ici compose avec l’air, la lumière, le vent ses claires églogues humides de matin, ses floralies où rit le grand rêve des âges du monde.
Claus est sur le banc près de moi et je le regarde, je l'étudie. Sa maigre, mobile et nerveuse silhouette, calcinée de soleil, mordue par les haies, aux brusques détentes, s’accorde bien avec son art sensible, agile, frémissant. C'est le peintre aux yeux gris de paysan toujours tournant, bornoyant sous l’arc fléchi du sourcil et qu’émeuvent une ride de vent sur l'eau, un frisson des feuilles, la facette miroitée d'un clair dans le paysage. 11 fume là tranquillement, sa
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pipe vissée aux dents parmi la broussaille courte de la barbe couleur de chanvre roux. Autour de nous, c’est l’ombre claire, bruissante, du grand châtaignier, persillée de ciel lilas dans la roue d'or des mouches. A un pas coule comme une lumière liquide la belle Lys entre ses berges de saules et de prairies. Le peintre vit le rêve de cette nature heureuse, féconde, élyséenne, et me dit : — Voyez-vous, un tableau est un tourbillon autour d’un axe, tout tourne en cercles rapides, vertigineux comme la terre elle-même. Et c'est cela qu’il faut peindre, oui, la terre qui se meut dans l'espace, le ciel qui bouge, la minute entre deux effets, dans cette rotation éternelle d’une grande meule en feu.
Est-ce que le fait de plaindre les morts n’est pas une preuve que nous tenons la vie pour le plus grand des bienfaits?
Le seuil humide au matin, le verger givré de rosée, une poire qui tombe, et doucement commencer sa journée comme les sarcleurs là-bas
qui, sur un rang. à genoux, s'avancent à travers les navets, comme les petits canards à la file qui descendent à la rivière, comme les bonnes vaches tranquilles qui gonflent leur pis dans la prairie. Jammes. virgilien Jammes, je pense à vous.
Sous l’abat-jour de cuivre en ailes de papillon, la dame de la maison, blonde comme un matin d’été, simple, gracieuse, souriante, remue les soies de pourpre dont elle décore un canevas. Les deux chiens, Yreind et Rapi, en boule, somnolent sur la carpette. Les petits cadres au mur, signés de noms d’amis, Taulow, Le Sidaner, Buysse. Duhem, d’élèves aussi, jeunes filles et jeunes femmes, Mmes Montigny, Anna De Weert, Antoinette Marcotte, Robvns, regardent avec des yeux de soleil, avec des cheveux d’arbres en or. La bonne journée s’achève dans de la confiance, du rêve, des propos légers et graves. On entend le silence pas à pas monter l'escalier. Et puis Marieke, la petite servante au front busqué de chèvre, apporte les bougeoirs.
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Quelquefois j’ouvre un journal : je lis qu'il y a à Bruxelles un Salon. Un étrange, fertile, ingénieux artiste, Lévêque, y expose des Ouvriers tragiques , le jardinier, le fossoyeur et le boucher. Bouhélier, déjà, avait écrit cela en d’admirables pages, avec le sens enflammé et pathétique de l'héroïsme quotidien.
Claus, depuis une semaine, part au petit brouillard matinal dès six heures. La rame grince au trolet, la barque sille à travers les lentilles grasses. Il traverse la prairie mouillée, comme tendue de lessives paiement azurées. Il y a, par delà la barrière, une petite ferme aux volets verts, au toit de tuiles flambant roses. Le verger s’étend devant avec ses arbres lourds de pommes et ses ombres bleues, ocellées, et qui font la roue en queue de paon. Une branche penche plus près de la terre que les autres. Le peintre s’assied là, regarde s'éveiller et rire au soleil la vie ingénue des petites pommes. Elles ont un cœur vert et frais; elles ont une chair de belles filles vermeilles. Une à une il les peint dans leur sève : elles semblent rouler de l'arbre
sur la toile. La vache à pas pesants traverse l’herbe grasse; sa prunelle duvetée de buée violette reflète les vermillons et les carmins. D’un mufle humide, elle hume les huiles claires, froides et qui sentent la pomme.
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Edmond Picard.
Il y a des noms qui résument un état de la vie mentale et de la race : Constantin Meunier. Edmond Picard, Emile Yerhaeren.
Celui d’Edmond Picard sonne les batailles et les victoires : il est de ceux qu’on ne peut prononcer sans voir se lever une vie entière, nécessaire à l’honneur d’un pays. Quarante ans du plus passionné et du plus haut labeur intellectuel l ont fait entrer dans lame profonde du pays. Il adhère à ce bloc d’humanité supérieure qui est la gloire d’un temps et d'une nation. D’ores et déjà il fait partie du patri-
moine national qu’une époque lègue aux générations. On reste confondu de l’ampleur et de la beauté d’une telle existence.
Edmond Picard culmine dans l’effort intense que la Belgique, depuis un demi-siècle, n’a cessé de réaliser. Une mentalité universelle, un don de pénétration étonnant, les plus rares qualités de l’orateur et de l’écrivain, lame concentrée d’un chef lui ont assigné, dans l’ordre des esprits, une sorte d’archontat qui s’est imposé même à ceux qu’écarta l’intransigeance de son personnalisme. Il s’est intéressé à toutes les manifestations de la conscience et de la pensée modernes. Il a eu l'inquiétude de tous les problèmes qui agitèrent le monde. On peut dire que sa large et sensible humanité s’assimila tout le tourment de son temps : il en assuma la recherche fiévreuse, les aspirations ardentes, le besoin de foi et d’idéal.
Ce sont là des traits généraux : ils n’expriment encore qu’un des côtés de cette grande et multiple ligure. Edmond Picard échappe aux catégories : il déborde par-dessus les spécialisations.
HORS CADRE
Son œuvre emplirait plusieurs existences d’homme et semble avoir suffi à peine à occuper ses extraordinaires puissances vitales. Edmond Picard est un de ces vivants puissants en qui la vie bouillonne, parallèle à la vie du siècle. La culture, le savoir, un dandysme artiste et raffiné, le goût des jouissances de la pensée se parallélisent en lui à la décision, h l'autorité, aux allures d’un homme d’action. Son œuvre n'est pas seulement dans les soixante volumes de jurisprudence, de sociologie et de critique que représenteraient ses infatigables collaborations, ni dans la contribution magnifique qu’avec ces livres de sagesse et de beauté, /’ Amiral, la Forge Roussel, Mon oncle le jurisconsulte, le Juré, Imogènc, Vie simple, il apporta à la littérature. Cette vaste dépense de substance qui se canalisa dans l'expression écrite des mouvements de sa pensée, cette part de son intcllectualité fixée dans les nobles symétries du style et à laquelle, est assurée la durée, tout cela n’apparaît encore que le commentaire de cette autre œuvre illimité que par le geste et la parole il multiplia partout où il y avait une vérité à dire, une cause à défendre, une beauté à magnifier.
L’action, la joie et le besoin de se communi-
- ~ vV
quer, l'ivresse de remuer de l'idée, voilà bien la loi de cette âme persuasive et rude, exaltée et sage, maîtresse d’elle-même et emportée, toujours combative, et par moment insurgée. Aux écoles, aux prétoires, dans les assemblées, par le livre, la conférence, la harangue, le plaidoyer, le pamphlet, le journal, et plus récemment par le théâtre, elle se transféra en élans passionnés, en lucides et calmes enseignements, en à-coups violents de colère, d’indignation et d’éloquence.
Sous l’action des forces, Picard a été passionnément une force prodigue d’elle-même. Il se dénonce le professeur d’hommes dont parle Carlyle. La foi, qui est l'une des clartés et l’une des flammes de son magnifique foyer de vie, il la transmit si généreusement autour de lui que, dans un peuple réservé et défiant comme le peuple belge, elle devait finir par avoir raison des résistances natives. Ne le vit-on pas réaliser le prodige de réchauffer à son ardeur une nation qui assistait avec indifférence à la déréliction de ses poètes? Il lui persuada qu’elle était mûre pour l’acceptation respectueuse d’une race d’esprits nouveaux à côté de ses peintres, de ses sculpteurs et de ses musiciens.
HORS CADRE
Personne n'a subi plus subtilement le magnétisme des idées en suspens. Constamment il s’aimanta h ce signe de perfectibilité indéfinie qui est l’élargissement du cerveau humain et l’extension des formes de la conscience. Il dut à cette sensibilité de sa nature d'être averti avant les autres des mystérieuses variations qui agitent l'atmosphère morale. Edmond Picard fut un des révélateurs de la mobile àme nouvelle, large, pressentante, inquiète et souple, faite de toutes les aspirations d’un âge, sans distinction do nations, dans un état de civilisation supérieure. Il assuma l’annonciation de cet ordre de vérités qui sont comme la clarté du jour entre deux nuages et qu’en raison de ses signes prémonitoires on peut appeler des vérités prochaines.
Il se propose en Belgique l’ouvrier levé avant le jour et qui, de son large pas, sans connaître la trêve ni la lassitude, marche jusqu’aux horizons, ouvrant à mesure la main et lançant la graine. 11 est le laboureur et le bon semeur de la parabole : il a semé à tous les vents la beauté, la foi et l’héroïsme.
Je crois bien que, dans un temps où le sens de l'héroïsme s’est déplacé, il méritera d’être
tenu pour l'un des héros intellectuels de la race. Un esprit singulièrement moderne et souvent en avance sur l'époque se manifeste dans s s ardeurs de prosélytisme et de combat, dans sa soumission aux ordres de la vie, dans son incessant effort pour se réaliser, et peut-être aussi son penchant naturel à se dépasser. Il y a dans sa nature une bonté rude, des puissances d'émotion contenue, une larsre tolérance compréhensive des entraînements humains et les hères mansuétudes dont se tempère le haut orgueil des êtres volontaires et passionnés.
Ce créateur d'énergies ne cessa de projeter autour de lui en tous sens celle dont lui-même se sentait transporté. Il tint son esprit haut et clair, brandi comme une épée de Saint-Georges. C'est la force des « humains ». comme celui-là, de demeurer des hommes à travers tout ce qu'ils font. Ils ne disent pas : Je suis la lumière, je suis le verbe, je suis la vérité. Pensez comme moi. » Mais plutôt : « Je ne suis qu'un esprit sujet à errer, je suis plein de défaillances : peut-être un autre en sait-il plus que moi. J essaye simplement mon âme devant vous. À vous de voir si vous n'auriez pas raison de penser autrement. » Nul dogmatisme, mais un
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esprit qui cherche en soi et autour de soi, s'inquiète, incessamment s’alimente de tout l’entour de faits, d’idées et de principes que, comme une transmission d’ondes sonores, suscitent et prolongent les grandes questions auxquelles est attachée la destinée des hommes.
On a tout dit sur l’éloquence d'Edmond Picard; et cependant elle est de celles qui se définissent par leurs effets mieux que par la définition qu'on en peut donner. Ses ressources sont inépuisables et elle varie selon les conditions où elle se manifeste. Elle n’est jamais la même : fougueuse et âpre, elle est ailleurs serrée et didactique : elle condescend alors à n'être plus que le ton d’une argumentation souple et brillante. Elle a toutes les notes, les fureurs et l’attendrissement, la causticité et la persuasion ; elle n'ignore que les périodes laborieuses, l'emphase, les mouvements ampoulés des rhétoriques. C’est une éloquence spontanée, vivante, et qui a tous les entraînements de l'improvisation. Elle est le rythme d'une âme portée par ses seules puissances. Je crois que c’est bien
là la notion de la vraie éloquence, attentive à rémotion qu'elle suscite, modelant la forme et les nuances du discours d’après les indices partis de l'auditoire.
Il me fut donné d’assister à une des plus merveilleuses plaidoiries de ce grand orateur. Elle fut un chef-d'œuvre 3e dialectique, de documentation. de persiflage et de courtoisie à l’égard d'un ministère public qui, sans doute ignorant du redoutable adversaire qui allait se dresser devant lui, préluda à son réquisitoire par d'imprudentes et assez perfides attaques. C'était le jour du verdict d'Eekhoud, à Bruges, dans l’air glacé Je la cour d'assises, voisine de l'antique chambre des supplices. Une coulée de ciel bas et sourd tombait des hautes fenêtres gothiques où les ors d'un marronnier à demi dépouillé semblaient enchâsser de fulgeseents vitraux.
L'heure était grave, lourde, pathétique. Le défenseur visiblement luttait contre les défiances du jury. Onctueux, insinuant, agressif, en des tactiques souples, mobiles, rapides, il cherchait la fissure qui lui livrerait l'accès de ces cœurs hermétiques. D'abord, le bloc d'ombre que ces visages d'humanité simple massaient dans la
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demiTténèbre demeura immobile. Et puis, presque sans transition, à ce miracle d’une plaidoirie où, simplement, par la sincérité de l’émotion et l’abondance de l’argumentation, un homme plutôt encore qu’un orateur cherchait à se faire comprendre d’autres hommes, un frémissement passa; les yeux s’avivèrent d’intérêt et de sympathie.
Ce fut admirable : le livre et l’écrivain qui était poursuivi cessèrent d’exister. 11 n’y eut plus là que l’art humilié, la pensée et la conscience traînées sur la claie. La grande ombre attentive des siècles par les verrières regardait le drame qui se jouait là, l’esprit humain luttant pour d’incompressibles droits.
D'un mouvement suprême, se tournant vers le ministère public qui assumait, sous les charités du grand Christ cloué les bras en croix, le rôle du tourmenteur, on le vit adjurer l’homme des casuistiques professionnelles de reconnaître son erreur et d’abandonner l’accusation.
Un suspens lourd plana pendant lequel, sous l’émotion poignante de la minute, s’agitèrent les jurés; et le procureur royal, les mains crispées au bord de son pupitre, tout à coup baissa la tête, pâle, accablé, sembla-t-il, sous l'impla-
cable rigueur de sa fonction. Tout le monde sentit que l’écrivain qui était là allait être acquitté.
Or, cette cause de l'art et de la conscience que, dans les silences sans écho d’une ville provinciale, Edmond Picard, indifférent au bruit, soucieux seulement de la beauté de sa mission, venait plaider devant un jury de braves gens, il l avait plaidée dix fois déjà pour moi-même et pour d’autres, d’une âme intrépide et haute, devant d’autres cours, dans des milieux retentissants. C'est qu’il est bien l'homme du Droit tel qu'il le promulgue et l'enseigne. La robe, sur son cœur, palpite de toutes les effusions sacrées de la Justice. 11 ne s’est jamais lassé de recommencer son ministère secourable de médiateur entre les coalitions sociales et les libertés outragées.
La liberté! il semble qu'il ne l’ait réclamée si souvent pour les autres que parce qu’il en sentait en soi-même l’impérieux besoin. Nul ne s’exprima avec une plus grande liberté sur toute chose : elle fut la règle de sa vie dans le droit, l'art, la science sociale. Elle l'induisit en cette passion de la personnalité qui, parmi tant de marques de sa supériorité, est celle qui semble
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commander à toutes les autres. Elle s’affirma dans ce droit à l’évolution qu’il défendit à l’égal des autres droits de la conscience. 11 ne ressembla qu’à lui même et ne se ressembla pas toujours. Nul ne fut davantage un homme en renouvellement d’âme et de pensées au point d’en paraître contradictoire. Il ne s’en soucia point, vivant la vie et on pourrait dire les vies contenues en lui d’un large dédain tranquille pour le jugement des hommes, insoumis à toute atténuation des mouvements intérieurs.
Son don de rajeunissement dans l’expression de sa mentalité correspondit à ces formes actives et mobiles du phénomène vital. Naturellement, par un abandon irraisonné aux impulsions de l’heure, de la circonstance et de l’état de son esprit, on le vit, à une période de la maturité où l’esprit se continue plutôt qu’il ne se recommence, attiré vers cet art net, substantiel, bref et saisissant du théâtre qui est encore de l’action. Il y déploya une verve, une ardeur, une expérience des hommes qui ne se préoccupaient ni de l’extrême simplicité des moyens ni des inégalités d’une forme dédaigneuse de belle tenue. 11 s’exprimait comme il sentait, avec le goût de frapper fort et le besoin de casser qûelque chose où se
reconnaît une trempe combative et irréductible. Ce fut, dans sa pensée, un théâtre d’idées, mais ce qui vaut encore mieux, ce fut un théâtre d’humanité. Celle-ci seule subsiste quand déjàles idées se sont résorbées dans l’énorme courant de la vie intellectuelle d’une époque. Et cette humanité fut dans ses pièces rude, nombreuse, contrastée comme elle l’était chez lui-même.
On ne cessait pas de le sentir dans la coulisse. Il était par moments à lui seul tout l’argument de son théâtre, donnant l’attaque et la réplique. Dans Jéricho et Ambidextre , la salle d’audience déborda sur la scène. On assista à une farce énorme où, de la verve caricaturale et tragique d’un Daumier, il fit le plus terrible des réquisitoires et des pamphlets. Peut-être fut-il plus simplement un homme aux écoutes de la vie immédiate en écrivant la grande agonie poignante de Fatigue de vivre et de la vie ultérieure en s’abandonnant à la conjecture frissonnante de P saké . Voici que l’image terrible et superbe de son Charles le Téméraire soudain le révèle l’un des grands portraitistes de l’histoire portée sur les planches.
Je m’imagine qu’un autre grand peintre d’hommes trouverait à son tour matière à un
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peu ordinaire portrait en peignant, avec ses rehauts de lumière et ses pochons d’ombre, dans le jeu souvent déconcertant de ses lignes, cette figure de l’auteur lui-même, tout d’un bloc sous ses complications extérieures et que sa destinée, à l’égal de celle de son héros, voua à être un maître, d’emprise subjuguante et irrésistible.
Constantin Meunier.
J'ai dit dans le livre que publia Floury (Constantin Meunier, sculpteur et peintre* le prodige de cette sorte de réexistence féconde et plus jeune d’avoir indéfiniment reculé la vieillesse.
Meunier travaillait avec calme, rapidité et décision : la trouvaille de la statique et de l’accent chez lui semblait spontanée, dans un bonheur rare d’improvisation toujours fraîche et qui ne connaissait pas la lassitude. Son atelier était simple et nu comme toute sa vie, destituée d'orgueil et d’emphase. Au soir, après l’œuvrée de tout un jour, les visiteurs le surprenaient juché sur un escabeau et mouillant lui-même ses terres.
Pendant dix ans, les rigueurs de la vie le
contraignirent à occuper un poste de professeur à l’École des Beaux-Arts de Louvain. Je l’y revois toujours dans Bétonnant atelier que l’édilité lui avait fait aménager. C’était un ancien amphithéâtre de dissection, en forme de lanterne hexagonale, éclairée par six fenêtres. Ii semblait vivre là parmi les morts ; un silence énorme pesait. 11 y travaillait solitairement, si seul que c’était lui qui était obligé de monter de la cave, par cet escalier qui semblait descendre chez les ombres, ses charges de glaises et ses seaux de combustible. Un béret en travers de sa tête à grands plans, martelée de reliefs puissants et tassée entre ses épaules montueuses, le flottement d’une longue blouse grise par-dessus ses énormes chaussures de feutre, il emplissait toute la tour de sa vie concentrée et volontaire, rallumant vingt fois une pipe qui toujours s’éteignait, sifflant à demi-voix une bribe de Wagner et travaillant ses terres avec ses doigts, par mépris des beaux outils.
11 vivait là hermétiquement son art, comme un saint dans sa Thébaide. La retraite était profonde comme les cryptes d’humanité douloureuse d’où il extrayait l'Ecce homo , le Grisou , la Femme du peuple, /’ Hécatombe, etc. Aux
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heures de ses cours, il lirait sur soi la lourde porte dont le vantail, en retombant, prolongeait cbes échos dans la profondeur, et se mettait à suivre d’un pas rapide les memes rues par lesquelles il revenait ensuite, en apparence distrait et cependant, l’œil sous la saillie violente du sourcil aux aguets de ce qui passe et de ce qui est inamovible, les formes du travail et les aspects de la vie quotidienne, le portefaix, le maçon, le charpentier, le boucher, le paveur, l'homme des petits métiers, le séminariste, l’errance en guenilles des plèbes minables, les panaches noirs et les lanternes allumées d’un corbillard devant un porche d’église, tandis que dans la tour les trois cloches cassent du bruit et de la douleur.
« 11 longeait des venelles étranglées et tournant sur des ponts, de vieilles halles, des places à édifices orfévris comme des reliquaires. Le long d’un canal bordé de vieux platanes, dans un passage resserré entre des façades rouges de tanneries et des murs clôturant de petites cours silencieuses, il voyait le cordier marcher à reculons en dévidant sur le peigne de fer l'étoupe qu’à mesure tresse, au bord de l’allée, le vironnement du rouet.
« Ces simples occupations, la vue des humbles industries parmi les quiétudes de la vie provinciale l’intéressaient. Quelquefois il prolongeait sa promenade jusqu’au Béguinage. 11 errait entre les petites maisons saintes aux plâtres verdis, aux niches festonnées bordant des sujets de piété : la plupart ont des enclos fleuris comme des jardins théologiques. Çà et là, une béguine en robe à plis droits, le fronteau empesé sur les yeux, passe clans le bruit d’osselets des grains du rosaire et se dirige vers la chapelle. Lui, très doux, avec sa grande barbe d’apôtre qui lui tombait dans la poitrine, il apparaissait là aussi comme une âme du temps où les sculpteurs et les peintres pratiquaient religieusement leur art. De loin lui arrivait la sonnerie mélancolique des carillons.
Ce fut une trêve, une minute de grande paix active dans sa vie. Son Marteleur qu’il envoyait à l’Exposition universelle de Paris, lui valait la médaille d’honneur. Louvain lui commandait pour son Parc un monument à la mémoire d’un héros évangélique, le Père Damien. 11 se mit à son bas-relief de l’Industrie et sentit tressaillir la genèse de l’édifice définitif que dès ce moment il projeta de dédier au Travail. En même
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temps il ne cessait pas de peindre. Sa peinture, par le sujet et les grandes lignes, approximait son art de sculpteur. A l’huile, à l’aquarelle, au fusain il exécutait des paysages cabossés de terris et enchevêtrés de charpentes industrielles, des carcasses éventrées et farouches de vieux charbonnages. D’une habileté impérieuse, avec ses fortes mains raides d’argile, il se mettait aussi à manier le fragile pastel. Ce fut une cuisine neuve, topique, improvisée, avec des hachures de crayon, des éclaboussures de gouache et des rehauts pastellés, et qui aboutissait à de mordants et savoureux accents d’estampe en couleur. Sans rien perdre de sa manière farouche et burinée, il subit l’évolution de la lumière. Sa peinture s’éclaircit, frissonna d’atmosphères légères, vibra de poussières hautes, aériennes, tourbillonnantes.
Cependant, l’atelier, dans la maison des ombres, était devenu pour les artistes un but de pèlerinage. De France, de Norvège, d’Allemagne on venait à la lueur de ce foyer d'art qui rayonnait au loin, par-dessus les pays. Tranquille, pensif et grave, la légende se propagea d'un vieil ouvrier faisant sa création dans un silence de ville gothique comme un Kraft ou un Yisscher.
J’ai été mêlé à la vie de ce grand artiste : j’ai vécu de ses peines, de ses défaites, de ses triomphes et de ses joies. Je ne puis dire qu'il fut jamais heureux : il avait entre les sourcils le pli terrible du destin; sa grande vie auguste 11e fut que l’expiation anticipée de ce qui pour un autre eût pu être le bonheur et resta pour lui la mélancolie même de vivre.
— Ah ! me disait-il, que ne suis-je encore au temps où nous manquions de pain, où on ne voulait pas de ma peinture!... Mes (ils au moins vivaient !
J’écris ceci au lendemain de sa mort. Je ne puis croire qu’il nous ait quittés : il semblait y avoir chez lui une matière d’éternité. Son corps, qui d’un poids si lourd lui pendait des épaules, était bâti comme la charpente de ses usines. Usé par le temps et les maux, il reverdissait sous la ruine. Sa stature était basse, carrée, noueuse, écrasée par la tête, lourde comme un mont.
À la voir, cette tête massive, dans ses Ilots de poils, d'un volume qu’exagérait le rendement du sinciput, elle évoquait l’idée d’une humanité élémentale. Meunier avait le torse et le crâne d'un homme des âges mégaliques qui
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aurait été fauché aux genoux. Aux bras s’attachaient de grandes mains nerveuses, cordées, d’un magnétisme délicat et puissant. Quand on les voyait pétrir l’argile, elles avaient l'air d’accoucher de la vie.
Ses hanches cassées et larges donnaient l’idée d’un labeur exténué d’ouvrier : dès sa voie retrouvée, il ressembla à ses tape-à-la-veine, dans l’horreur écrasée d’un bouvreau. Déjà alors il portait sa vie comme une croix; un de ses bras sous le faix avait tléchi jusqu’à toucher terre. Il avait souffert dans sa force et sa fierté : toutes les humiliations, il les avait subies; un peu partout, la maladie l’avait tâté, à la tête, dans les reins, aux poumons. Mais surtout la meule lui avait passé sur le cœur. Toujours cependant, il renaissait par en haut; il était le chêne qui, ses pieds à nu, sans terre, semble de toutes ses ramures avoir pris racine dans le soleil et le vent.
Il y a deux ans, une grande figure voilée s’assit à son chevet : toute la maison trembla ; on l’avait reconnue. Là haut, à l’étage, quelque chose qui tout à coup l’étranglait, de longs étouffements des râles... 11 me serrait la main sans parler, le visage terreux roulé au blanc des oreil-
lers avec des yeux pâles de petit enfant malade.
L’atelier près d’un mois fut mort; derrière les portes fermées, les bruits s’étouffaient. Et puis un jour elles se rouvraient à la vie, à la délivrance, aux rires en tumulte de ses petits-enfants. Très simplement, comme si un drame terrible ne s’était pas joué dans la maison, un énorme bonhomme commença de monter sur la grande selle, un de ces admirables assemblages d’os, de muscles et de chairs qui, avec ses creux et ses reliefs, suggérait l’idée d’une espèce d'homme primordial, pétri d’après les formes de la terre. C’est le grand Pudleur accroupi qui devait faire une impression si profonde au Champ de Mars.
Les manœuvres de ce puissant ouvrier étaient calmes et décidées, d'une activité lente, continue et définitive II attaquait sa figure par tous les côtés à la fois. L’argile à mesure s’animait, maniée par ses pouces larges, flexibles, excurvés et qui goûtaient une sensualité à caresser la substance. Il tournait autour de la masse, façonnant une boulette qu’il ajoutait ensuite au bloc à petites fois fortes, précises et caressantes. Puis il s’écartait, embrassait d’un plissement des yeux le jeu entier des formes, la tête de côté, un sifflotement léger au bout des lèvres. Et la
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vie affleurait, grandissait, jouait aux saillies, avec des fleurs d’ombre et de lumière aux retroussis de la peau.
C’était généralement l’affaire de quatre ou cinq mois, pas davantage, au bout desquels toute cette énorme matière humaine, avec ses nœuds de fibres, ses remous de sève, ses lacis frémissants de nerfs, était sur pied.
Presque toujours il commençait par dégrossir au crayon gras, sur de larges feuilles de papier grenu, taillé au rouleau, la silhouette ou tel détail de son personnage. C’était large, sobre, concret, puissant; ses dessins sont parmi les plus beaux que nous aient laissés les maîtres. D'un trait appuyé il obtenait le volume, le contour et la couleur. L’architecture définitive déjà dardait mobile, grasse, nerveuse, de ces quelques lignes initiales où courait la vie.
Je le vis ainsi travailler à ses dernières œuvres. À peine avait-il terminé son Pudleur qu’il rêva de refaire un Semeur en lui donnant, cette fois encore, les proportions de la grande statuaire. C’était, ce fils des glèbes, une des figures représentatives auxquelles sa pensée attachait une valeur de symbole. Jamais il ne parut plus près de la vie; jamais il ne marqua mieux l'éter-
nelle beauté d’un geste qui évoque le renouveau éternel du monde. Lui-même, aux pentes de la vieillesse, si la vieillesse n’avait été pour lui lage héroïque pérpétué, sembla avoir rajeuni en pétrissant le bel ouvrier des semailles, fendant d’un large pas rythmique la plaine qu’il ensemence. Il avait donné à la figure la grâce juvénile, souple et forte d’un dieu descendu de la nue.
L’homme dévalait un sol légèrement déclive, portant en avant le poids d’un torse cambré par le hanchement. La statique fut merveilleuse comme le doigté dont avaient été modelés la cuisse, les reins, la poitrine et le dos. L’antiquité, mais une antiquité sans le savoir, de nouveau se révéla dans ce qu’elle a d’essentiel, sa simplicité, son équilibre, ses volumes nourris, image de l’harmonie et des pondérations du monde.
On espéra, celte fois, que Meunier allait se reposer un peu de temps; sa force n’avait pas défailli ; ses énergies étaient toujours admirables; mais d’inquiétants symptômes s’étaient renouvelés. Lui, dont le souffle avait animé un peuple spirituel, parfois pantelait, sans haleine, dans des spasmes de vraie agonie. Le grand
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moteur alors pour un instant s'arrêtait, ce cœur qui s’était usé à saigner, à rebondir sur les calvaires, à battre, ce semblait, la durée et la souffrance d’une humanité millénaire.
La mort encore une fois l’ausculta, lui plongea ses poings au flanc. Quand il dut cesser tout travail, ce fut, chez cet exemplaire travailleur qui jamais n’avait perdu une heure, comme si déjà elle était maîtresse de ses suprêmes résistances.
Le cœur parfois n’était plus qu’un frisson qui va s’arrêter; il fallut l’activer artificiellement; les médecins n’attendaient plus rien que de précaire à la fois et d’irrémissible. Cependant, touché partout, il redressa encore la tête. Je le trouvai un matin à son atelier, un peu plus cassé seulement. Il ne mangeait presque plus; il redoutait toujours une de ces surprises de l’étouffement où il demeurait parfois des heures. Ah! le sourire dans la grande barbe, le bleu limpide et avivé des yeux, la large main chaude dont il vous accueillait! Quelqu’un, le jour du grand départ, put dire avec raison que jamais plus on ne les retrouverait après lui! Il était devant son Zola qu'il avait repris, sa petite calotte noire en travers du front, un col de
chemise mou sortant de son éternel gilet de tricot brun, à peine vieilli d'ailleurs, les cheveux abondants et colorés, des faufilures pâles à travers les poils blonds de sa barbe.
— Tu vois, je m’y remets, me dit-il.
Ç’avait été, on peut bien le dire à présent, la grande souffrance de la fin de sa vie, ce monument quitté et repris, seul ou en collaboration, nt qui était si peu fait pour son réalisme grandiose. L’œil avait des dessous noirs quand il en parlait; la bouche s’amertumait.
— J'en crèverai! criait-il, d’une colère qui le secouait tout entier.
Il l'avait conçu simplement, avec grandeur : une mère allaitait son enfant ; un de ses rudes marteleurs s’appuyait au soubassement : à deux ils symbolisaient le travail et la race. Mais on lui avait demandé par surcroît une Vérité , une Vérité nue, une allégorie callisthénique. Cet « humain » irréductible, ce pétrisseur de vie frémissante n’en put venir à bout. Il s’était décidé finalement pour l’idée d'une figure de fille du peuple qui, le masque déchiré par l'hiatus de la bouche, proférait une clameur. Il y travaillait avec sa noble ardeur égale et calme, revenu lui-même à la vérité de sa nature.
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Tout le monde autour de lui avait repris confiance..
Et un jour on arrivait m’apprendre qu’il était mort! Il avait passé la veille une journée de labeur joyeux; il nourrissait des projets; il parlait de la vie comme d’une durée sans limites ; et au matin, tout à coup, sans cassure, sans choc, le cœur s’était arrêté comme il s’habillait pour descendre travailler avec le modèle. Un vieil ami, le peintre Verheyden, lui voyant les yeux très grands et la bouche fléchie, lui posa la main sur la poitrine et ne sentit plus rien. L'autre, celle qui rôdait, l’y avait mise avant lui.
J’arrivai presque aussitôt; je le vis étendu sur le petit lit de fer où allaient venir à lui les derniers hommages du monde. La piété touchante d’une de ses filles déjà l’avait enseveli et lui, pour qui la vie si longtemps n’avait été qu’une course harassée, lui qui même plus tard, aux heures d’aisance et de sécurité, ne dormait que des sommeils toujours réveillés par la pensée de son art, il reposait sous les draps, dans l’énormité tranquille de la cessation de tout. Son visage aux longues paupières avait gardé la beauté égalisée delà pensée et du travail : il ressembla à un de ces austères trappistes que, au commen-
cernent de sa carrière, il avait aimé peindre. Du masque, légèrement empâté aux narines, sortait le haut front labouré sous les arches chevelues du sourcil. Et tout était fini : gloire, fécondité, génie. Une des forces du monde gisait là, expirée. Mais l’âme, chez ce mort, avait été forgée d’une trempe si irréductible sous les marteaux de la vie qu’elle semblait palpiter encore au reflet des cierges, dans l’ombre illimitée de la chambre.
Émile Verhaeren.
Les Flamandes avaient paru chez un éditeur de Bruxelles qui ne publia que trois livres : celui-là, le Kees Doorik dEekhoud et le Scribe de Giraud.
Un moût puissant tout à coup, après des siècles, fermentait. On eut la sensation de quelqu’un entrant, la serpe d’or au poing, dans les vignes autrefois saccagées par l’ivresse des peintres panthéistes et à son tour vendangeant le meurtre et l’amour. Un spasme convulsait les rythmes, grappant au long des vers les images forcenées. Mangeailles, buvailles, copula-
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tions et tueries se débridaient en ces rouges kermesses allouvies de vin et de sang. La priapéeflamande fut restaurée, la grande fête des symboles païens qui fit la joie des maîtres de Flandre. On perçut le bouillonnement d'une sève âcre et longtemps recuite, le coup de sang aux tempes d’une hérédité épaisse et pétulante. Ce fut l’explosion d’un tempérament épris d’outrances dans le coloris et la sensualité. Une race se délivrait en ce bouquet d’essences enragées aux arômes de marais et de terreau gras, aux fleurs poivrées et crues odorant la sueur et le blé mûr, les râbles et l’herbe foulée. Les Flamandes mémorèrent les bacchanales copieuses de Rubens et de Jordaens comme ces éponymes de la bombance et de la luxure eux-mêmes avaient, en les ruralisant, mémoré les furieuses mythologies.
Emile Yerhaeren n’a pas recommencé ce livre : celui-ci garde dans son œuvre une valeur d’exception; il a la signification d’un retour aux origines; il libère l’être vierge régi par l’instinct et l’atavisme. Il fut le livre qu’il fallut qu’il fît avant d’écrire les autres. Tout ainsi s’ordonne
dans la destinée de ceux qui sont voués à laisser de leur passage une expression qui vive après eux. Verhaeren écrit les Flamandes ; il y scelle, sous les métaux lourds, la part de son âme qui lui vient des ancêtres; mais elle renaît sous d'autres formes, et il y a toujours de la mort et de l'amour à cette âme magnifique et barbare. Elle était épique déjà dans la joie; celle-ci se déchaînait si forcenée qu’elle en hurlait plutôt de douleur ; le vers éclatait comme un cri et comme un râle; toutes les roses de l’amour étaient écarlates de ressembler à des caillots de sang; la pastorale était barrée de croix comme les routes d'un cimetière. Eh bien, c’est la mort seule qui va rester après les violons, cassés de rire jusqu’au sanglot. Elle est comme le vertige énorme de cette œuvre du poète qui commence par l'ivresse rouge et se poursuit à travers les hallucinations noires. Ne cherchez plus ici son image voluptueuse et fardée; nous sommes dans le cycle de l’horreur. Elle est la mort bruyante qui va devant les tambours, la mort cauteleuse qui guette au fond des puits, la mort ironique qui danse sur les routes en agitant son trousseau de vers... C’est elle qui; sous le froc et la cagoule, trouant les crânes de ses bruits de
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cloches, affolant les âmes d’un vertige de damnation, usant les genoux aux pentes de la révolte et de la pénitence, passe dans les Moines , la croix aux poings. C'est elle encore qui, au seuil des Soirs.,' ce porche merveilleux qui ouvre le monde hanté où va séjourner le poète, se dissimule, à l'affût de lame déjà chancelante, et, avec des paroles insidieuses, lui persuade de la suivre aux ombres sans espoir :
Je veux marcher vers la folie et ses soleils,
Ses blancs soleils de lune au grand midi, bizarres,
Et ses lointains échos mordus de tintamarres Et d'aboiements, là-bas, et pleins de chiens vermeils.
Celui qui avait été le passant de la démence phallique, d’un songe lourd de sensualité animale, est devenu le pénitent de la démence des âmes, le poète visionné par l’ironique et fragile fantôme de la raison humaine. Le Flamand des jardins de la joie qui, d’une serpe ivre, vendangeait le vin et le sang, s’est frayé avec la hache les halliers de la désespérance. Parti des confins de l'humanité élémentaire, il franchit les territoires intermédiaires pour aboutir aux hautes spiritualités, aux domaines du rêve et de l'hallucination. LesSozVs, les Débâcles , les Flam-
beaux noirs , les Apparus dans mes chemins sont les étapes de cette progression vers des horizons sans cesse élargis, vers la Chanaan de son terrible et sombre idéal. C’est alors qu’il s’atteste un des poètes absolus de ce temps, un de ces redoutables autochtones qui demeurent isolés parmi les langages courants... Il y a là d’effrayants puits d’affliction où quelqu'un se lamente et hurle avec une voix comme chez Dante et Jérémie. Il s’entend là des cavernes de vociférations et de sanglots comme ressuscités des Prophètes. Il en descend les spirales, il en veut sonder le tréfonds.
La Douleur partout crie matériellement en ses vers qu’on dirait étirés sur des claies, strapassés sur des chevalets, et qui sont vraiment de la chair vivante aux nerfs régrédillés, aux muscles tordus comme le câble d’un cabestan. Un symbole, physique à force d’intensité, tangibilise, chez ce poète d’une race si plénièrement physique, jusqu’aux plus subtiles nuances de l’abstrait. François de Nion, dans une étude singulièrement intuitive du génie littéraire belge, avait déjà remarqué ce phénomène de visibilité idéale qui est le signe de la race et la voue à subir durablement, dans le sentiment et l’expression, l’action réflexe des matérialités.
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La décroissance de la raison revêt ici, au fond d'une chambre de tortures, les apparences d’un supplice corporel où l ame est sa propre tortionnaire et inexorablement se scarifie et se dépèce, recommençant sur elle-même les furieuses imaginations d'un Jan Luyken. Des trois volets de ce tryptique de l'orgueil, de la folie et de l’effroi, une odeur d’in-pace et de pourrissoir émane lourde, férine, vertigineuse, comme émanait des Flamandes la senteur viride et fauve des animalités au giron des étés. Par des schémas outrés, par des correspondances essentielles d'images et de couleurs, s’avère le don prodigieux de tout incorporer et d'exprimer, à l'égal d’un organisme, l'inorganique même, les pures entéléchies spirituelles.
Yerhaeren est le poète optique des régions de l’Etre et du Mystère. C’est par là qu'il ne cesse de s’affilier aux extraordinaires peintres de ses Flandres et qu’il persiste lui -même le plus substantiel et le plus féroce des coloristes. Sa vision est comme le foyer même de son art concret, réalisateur, synthétique : elle a l'inten-
site brûlante, la force d’attirance et de centralité d’une lentille ; elle est le creuset où, en vue des transfigurations idéales, se résorbe le Réel. Et cette vision toujours est forcenée, hallucinée, paroxyste, signalant d’inouïes aptitudes à transposer dans le rêve les évidences, à vivre l’anormal, les épouvantes de la raison sur les margelles de l'abîme, les interlaps des cataclysmes, le frisson de l’imminent, en sorte qu'elle devient, cette vision, l’expression exacerbée de la Panique.
Dans le cirque en proie aux mimes et aux histrions, parmi nos mièvres langues de rhéteurs, Yerhaeren est le barbare plein de mépris pour les esthétiques byzantines et qui pousse une clameur d'art sauvage. Ses vers se congestionnent de fracas rauques et lourds; ils évoquent des gongs de beffrois, des tumultes de laminoirs, des ronflements de meules, de puissants chariots roulant dans un port. Ils ont des polychromies d’ors et de pourpres, brasiers llambants où furent concassés des vitraux et des pierreries, où rutilent du soleil et du sang. Instinctif, spontané, touffu, tourmenté, irréductible, le poète se propose le violateur du temple, le briseur des vases sacrés. 11 apparaît, dans le tour-
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billon de ses images, un grand ingénu violent.
Mais ce n'est encore là que de la littérature et une telle àme échappe aux procédés par lesquels on voudrait la définir. Elle va plus haut et plus loin ; c’est sa beauté de défier les esprits symétriques qui, pour la comprendre, se souviennent encore d'eux-mêmes. Elle est grande de tous les excès qui la font dissemblable des autres ; elle a le vertige de ne ressembler à aucune ; et elle demeure, dans sa grandeur, infiniment solitaire et triste. Par là, elle échappe à la mesure ; ceux qui espérèrent l'amoindrir en la mesurant n'aboutirent qu'à mieux faire sentir qu'elle les dépassait... Yerhaeren s'apparente à la famille des Tragiques. Il est hanté par le mystère perpétuellement et les destinées. Il a les pleurs de la douleur, il en a bien plus « les abois )>. Elle est flsis noire de ses cryptes, gemmée des lourdes et précieuses joailleries de sa terreur et de son adoration.
Le paroxysme est son génie spécial ; c'est la flagellation sans trêve dont il fait saigner son àme parmi les calvaires et les charniers. Il a le
goût do la mort et du sang, des fontaines rouges comme chez Rubens et Ribera, de la hideuse mort putride et verte annelant à ses doigts des chapelets de viscères ou, comme la mort du moyen Age, pesant en scs balances d’os la fragilité des Dominations. Elle traverse ici tout te Cycle» Elle est la main effrayante qui nous fait signe de la suivre, et elle ressemble à la folie; (die rit et sanglote; elle porte sur sa face camuse le masque de la grande épouvante. Elle était déjà dans la vigne luxurieuse; elle nous ouvre les seuils d’ébène des Soirs; elle nous fait descendre les marches de la crypte qui se prolonge sous les Débâcles et les Flambeaux noirs... Vous la verrez paraître une dernière fois dans les Campagn es lia Ih i c inées .
La mort a bu du sang
Au cabaret des Trois Cercueils.
Mais déjà c’est la farce macabre de Klauber, de Dolbein et deRethel; ce n’est plus la Dame noire ni le spectre qui sonnait le glas de la raison ; ce n’est plus le destin vers qui montaient les abois de la Douleur. La Mort s’est extériorisée : l’Ame bientôt va guérir. Rappelez-vous dans les Appa-
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ms, les deux pièces finales : Celle du jardin et Très simplement. C’est le signe annonciateur ; tout le mal ne s’est pas encore en allé, mais un commencement de paix signale l’alanguissement délicieux de la souffrance. Elle ne rugit plus du fond des cavernes, comme un lion altéré. Il passe un murmure léger d'oraisons. Peut-être l’excès de la souffrance était encore de l’orgueil ; le poète s’est humilié ; il s’écoute espérer en du silence : on sent la douceur d’une délivrance prochaine.
Si dans les Campagnes une convulsion de l'ancien mal perce encore, ce n’est déjà plus que le lancinement d’une blessure qui se ferme. La douleur va mourir d’avoir touché à la mort et de n’être plus que le dernier cercle des ondes pardessus le gouffre où l’âme sombra et d’où elle est remontée. Ainsi s’achève le grand Cycle noir ; la Mort, ménétrier de la kermesse des Flamandes, mène ici, d’un suprême coup d’archet, la grande chorée des affres et de la douleur. Et ensuite elle s’en va ; on la voit, troubadour militaire, trimbalant sur son cheval bonhcrmme, décroître au lointain. Elle n’est plus qu'un symbole terrible et ridicule qui annonce la venue des autres, consolateurs. Le patient des Soirs et des
Débâcles s’en amuse comme d’une poupée surannée ; il la raille et la bafoue, et toute peur cependant peut-être n’est pas partie. Quand paraîtront les Villages illusoires , vous n’apercevrez plus par-dessus la haie que son suppôt, le funèbre et machinal fossoyeur.
L’ère de la douleur est révolue ; le poète sort des ombres et interroge les vivants. Il va par les berges, il va par les bourgs. Lui, le pèlerin de la mort, il devient l’hôte du chemin des hommes. Ce ne sont que bonnes gens comme aux vieilles estampes : manouvriers, artisans et petits métiers de la vie. Mais prenez garde à leurs gestes minutieux et sournois, à leurs yeux clandestins ; ils ne disent rien; ils en demeurent hagards et inconnus d’eux-mômes. Et c’est la parabole. Ils ont un sens dans la destinée humaine ; leur labeur est essentiel comme les vérités éternelles. Ils sont l’ombre de quelqu’un qu’on ne voit pas et qui est devant eux...
Les Villes tentaculaires ensuite ne sont plus qu’un dernier spasme de cette âme amère qui, du fond d’un tombeau de marbre et de métaux,
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hurlait vers la Douleur. 11 la transporte chez les hommes ; il doute maintenant qu’elle soit éternelle.
Et tandis que la foule abat, dans la douleur,
Ses pauvres bras tendus vers la splendeur,
Parfois, déjà, dans le mirage où quelque âme s’isole, La beauté passe — et dit les futures paroles.
Je retiens ces deux vers admirables; ils ont pour moi un sens de prophétie. C’est bien la délivrance cette fois; le cor rauque et dur qui sonna l’hallali de la mort s’est effacé au lointain de la paix enfin venue. D’autres musiques, depuis, ont été entendues, simples et grandes, puisque c’est le génie d’un tel poète de ne rien faire que de grand.
Le chemin qui fut un calvaire s’est fleuri d’essences fraîches et simples. L’ombre est remontée et n'a plus laissé que ces limpides Heures claires où famé et la vie apparaissent enfin définitivement réconciliées. Tout est paix, tendresse, espérance, dans un immense oubli. Une femme, une épouse a fait le miracle d’ondoyer à une fontaine baptismale celui qui avait sombré aux eaux morbides. Il renaît de la mort, dans une lumière d’éternité : c’est le malin ; c’est, enfin, la vie>
et il parle doucement comme s’il craignait de s’éveiller d'un songe. Ses vers sont un jardin d'images heureuses, légères, subtiles, presque fluides. Que s'avance, aux pentes du ciel, le jour, il ne craint pas la nuit qui vient derrière, et voici ees Heures cf après-midi ingénues et nuptiales où c'est un vieux cœur pressuré qui redevient enfant et dit les litanies du bon amour.
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Ces pages sont surtout des souvenirs ; je suis un témoin qui écrit au passé. C’est à de plus jeunes, c’est aux nouveaux à raconter le pays que nous sommes devenus. Moi j’arrivais de loin, du désert, quand j’écrivis ma Belgique , et elle n'a pas de conclusion : c’est la vie, ce sont les événements qui sont en train de la faire. Demain viendra un écrivain qui ne s'attardera plus aux paysages; les rivières et les monts seront restés à la même place ; mais, sans sortir de ses limites, le pays aura grandi jusqu’à briser ses anciennes circonscriptions spirituelles. Celui-là aura à reprendre mon livre par un autre bout ;
j'aurai simplement fleuri de branchages un petit chemin de procession pour le bon Dieu des hommes de mon temps.
Tout a bien changé depuis les jours où Scholl, ponctuellement, commençait ses chroniques sur Bruxelles par le fameux: « Savez-vous? » Le parler belge était une des facéties goûtées du boulevard. ATortoni, on s’ameutait autour d’Arthur Stevens racontant l’histoire du « parapluie trop court et de la malle contraire ». Quand j’entrais quelque part, on me disait en riant :
— Parlez-nous donc belge !
C’était aussi le temps où on venait voir le Belge chez lui. On ne dépassait pas sensiblement la grand’place de Bruxelles; quand on était allé boire un verre de faro au Cygne ou à la Louve, on croyait avoir découvert la Belgique. Le « garde-ville » et la marchande de crabes fournissaient l’étiage de notre mentalité.
A Paris, ma nationalité fut longtemps un grief à mes livres. On ne lisait pas, mais on disait :
— Ça. c’est un Brusseler I
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J ’étais jugé; et puis un jour on se décida tout de même à me considérer sous un aspect un peu moins spécial. Ce fut un progrès. Il y eut des articles qui commençaient ainsi : «Pour un livre belge, ça est une fois un livre qui n’est vraiment pas trop mal écrit. » Au fond, il restait toujours de la défiance.
Non, vraiment, cela n’alla pas sans peine. J’étais un des premiers qui franchissait la frontière avec de la littérature qui n’élait pas de la contrebande; mais la douane avait saisi tant de brochures subversives, que des dames passaient dans leurs jupons, qu’un livre belge, même écrit, avait toujours l’air d’être simplement de l’imprimé introduit en fraude. Un jour, il arriva ceci : Ivistemackers publia le Mâle ; les éditions coup sur coup partaient; et cette fois tout le feuilleton de la critique avec entrain donna; on sembla avoir oublie que j’étais un « petit Belge ». Je m’estime heureux d’avoir ainsi frayé la route à d’autres qui ne connurent pas mes ennuis.
Aujourd’hui personne ne s’inquiète de savoir
si Maeterlinck, Verhaeren, Eekhoud sont d'autre part que de la grande patrie littéraire. Ou plutôt on sait qu’ils sont Flamands, et on les fête comme s’ils étaient Français.
Le pays ne saura jamais assez reconnaître ce que les écrivains belges ont fait pour lui : ils donnèrent l'envie d’aller visiter chez lui un peuple qui inspirait de si beaux livres. Cela devint une habitude : on prit goût au voyage; on commença à voir plus spacieusement la Belgique. Anvers, Gand, Bruges eurent des clientèles qui rapportaient l'impression d’une race antique et d’un pays jeune. Les écrivains de là-bas arrivaient visiter ceux d’ici; nos livres, enfin, avaient trouvé le cœur d’une vraie France.
Il en résulta des contacts d’esprit et des intimités de camaraderie. Bruxelles fut sur le chemin de tous les conférenciers. On parlait au Cercle littéraire de Bruxelles d’abord ; on partait ensuite en tournée dans les autres cercles du pays, Anvers, Gand, Liège, Tournai. C’était un billet de mille ‘facilement gagné. Il y avait encore la légende d’un public bon enfant et pour
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lequel il n’était pas nécessaire de se mettre en frais. Ce fut un étonnement quand, avec le temps, on se trouva devant des salles que de simples moulinets ne faisaient plus partir.
A l’Esthétique, on allait voir les peintres impressionnistes, entendre Mallarmé et goûter la musique nouvelle. Octave Maus fut le diligent ouvrier d’un échange de sensations et d’idées qui influa fortement sur la mentalité belge. L’express, qui mettait encore cinq heures à faire le trajet de Paris à Bruxelles, fut dépassé par le rapide des esprits : on put dire que Bruxelles était aux portes de Paris.
Cependant, à l’usage, il fallait bien reconnaître que Bruxelles n’avait avec Paris que des ressemblances de surface. Les esprits étaient simples, droits, réfléchis, tranquilles, résolus. Ils partaient moins vite, mais arrivaient plus sûrement. Pas de fièvre : une volonté calme qui ne se rebutait pas et réalisait ce qu’elle avait en vue. Ce peuple ne sacrifiait pas aux apparences : une âme profonde pensait et s’agitait en lui. S’il y avait climatologiquement un degré de latitude en moins sur Paris, on remontait, en revanche, de plusieurs degrés vers celte conceplion sérieuse de la vie qu’ont les gens du Nord.
Les mœurs aussi étaient plus près de la vraie vie avec un goût plus modéré de la dépense. C’était l’étonnement des hommes d'argent, qu’on pût avoir ici, pour la moitié du prix, un train de maison égal à celui qu'ils avaient chez eux. Tous les forbans des affaires et de la finance rêvaient d’un petit hôtel à l’Avenue, près du bois, où attendre une tranquille et honorable vieillesse.
— Ah ! que vous êtes heureux, vous autres ! me disait-on. Vous avez réellement le temps de goûter la vie sans que cela vous coûte les yeux de la tête! Et puis Bruxelles est charmant! C’est Paris à bon marché, et plus sain, plus frais, aérisé par le vent des campagnes !
Le changement des conditions de l’existence était plus sensible encore chez les écrivains qu’on arrivait voir. Une après-midi Brisson trouvait Maeterlinck fumant sa pipe près de ses ruches, si détaché de la littérature qu’il éprouva d’abord quelque peine à l’en faire discourir : comme un paysan, le doux et virgilien Flamand toujours lui reparlait de ses abeilles, Brisson put écrire une page délicieuse.
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Un jour Th. Braun, le poète des Bénédictions , m’amena Francis Jammes ; je n’oublierai jamais l’étonnement de celui-ci en me voyant à ma table de travail dans une chambre que rien ne spécialisait. Il me dit à plusieurs reprises :
— C’est extraordinaire, il n’y a ni tapis de Smyrne ni potiches ! Il n’y a pas même un palmier. Ça ne sent pas l’écrivain !
Yerhaeren, lui, faisait ses vers dans une pièce où l’on retirait les livres de la table pour dresser le couvert. Eekhoud, dans son cabinet soigneusement rangé, avait l’air d’un chef de bureau ponctuel et précis, écrivant sur de l’acajou. La plupart travaillaient où ils pouvaient, mêlés à la vie de la maison.
La littérature n'étant en Belgique ni une profession ni, encore moins, une situation, on ajoute une page à une autre, le soir, sous la lampe qui éclaire le cercle de la famille, comme on peut.
Le malheur, c’est que cela ne se lise pas dans les livres qu’ils font ainsi. L’écrivain n’a pas l’air de s’apercevoir lui-même de ce qu’il y a
là de simple, de candide et de touchant. Le roman belge, en général, vise au pittoresque plus qu’aux intimités. Le paysan, l’ouvrier, l'homme du peuple, les petits métiers, les types populaires d’un relief peut-être plus naturellement saisissant ont eu Eekhoud, des Ombiaux, Krains, Virrès, Marius Renard, Courouble, Chot. Quelques-uns seulement, de Reuil, Van Zype, Rency, Garnir, Paul André, Morisseaux, ont fait le roman de la famille, du ménage, de l’amour, des joies et des peines de la journée quotidienne. Une âme exquise, repliée sur elle-même et toute de silence, de songe, de recueillement, Blanche Rousseau, écouta délicieusement s’effeuiller en elle la vie comme des pétales de pivoines rouges et blanches.
Le livre terminé, il faut bien se résigner à le faire imprimer soi-même. Il n’y a guère d’éditeurs : il n’y a que des firmes qu’il faut acheter. La petite épargne du ménage y passe ; quand elle fait défaut, c’est la femme qui se privera d’une robe, le boucher qui attendra, ou le boulanger, ou le propriétaire. Et tout de même, à la fin, le bouquin paraît. Les revues, trois ou quatre journaux font des articles. On sait qu’on peut toujours compter sur Picard au Peuple , Gilbert
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à la Revue générale , D union t-Wilden au Petit Bleu , Solvay au Soir, Rency à V Art moderne , Gilbart à la Meuse , Paul André à la Flandre libérale. Avec de la chance, il est possible de vendre jusqu'à 150 exemplaires. Un auteur connu en vend 250 à 300 : c’est l’exception. Le surplus du tirage passe aux amis, qui, naturellement, n'achètent jamais. Et voilà la gloire.
Je ne parle ici, bien entendu, que de la littérature pure, du livre à couverture jaune, contes et romans. U y a cette différence avec les poètes que ceux-ci se vendent un peu moins : Deman faisait des grands livres de Verhaeren des tirages à petit nombre pour les bibliophiles. Ce n’est pas qu’on ne lise. Mais la Belgique, qui, avec les dix sous qu'elle payait les petits volumes de la contrefaçon, eût permis d’édifier un socle d’argent massif à la gloire de Dumas et de Soulié, se défend, par économie, d’un entraînement qui irait jusqu’au trois cinquante du format Charpentier. Elle ne répugne pas au petit frisson de l’idéal, mais à bon marché, et elle se le procure au cabinet de lecture. C’est la contrefaçon
qui lit les grandes réputations mondiales : les génies universels sont les génies qui ne coûtent pas cher. Le jour où, par impossible, on la rétablirait, tout le monde, en Belgique, mettrait la main à sa poche.
Il y a, toutefois, une littérature qui ne chonre jamais : c’est le livre qui instruit, qui apprend à l'homme quelque chose sur lui-même, qui lui déroule un aspect de l'univers. Vous reconnaître/. là un peuple grave, studieux, pratique, volontiers défiant des écarts d’imagination. Quand mon livre sur la Belgique passa devant la commission de perfectionnement de renseignement moyen, Émile de Laveleye, qui en faisait partie, trouva que l’ouvrage, par le style et l’allure générale, était de nature à exciter trop vivement l' imagination des jeunes gens.
En réalité, la vie littéraire n’existe pas en Belgique : on y fait des livres, en sachant qu’on ne sera pas lu. 11 y a là une certaine beauté d'orgueil fier et mélancolique. Le libraire, lui, se désintéresse. Sa vitrine n’est déjà pas trop grande pour tout ce qui se publie à Paris. El
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les années se passent : on a une pelite bibliothèque où on range ses « premières éditions » avec l’espoir qu'un jour on pourra en tirer une seconde; mais rien ne vient, ni les t ii âges, ni l’argent, ni le renom. La littérature est un grand columbarium où les auteurs ont, vivants, leur épitaphe. Si encore les journaux vous prenaient votre copie! Mais les journaux ont bien assez déjà de tout ce que leurs traités avec Calmann Lévy ou les Gens de Lettres leur permettent de reproduire. A l’époque du renouvellement de l'abonnement, la plupart déclarent qu’ils « ne reculeront devant aucun sacrifice », et ils annoncent la collaboration des plus grands noms de la littérature française. Le public , qui les croit sur parole, ne se doute pas que cette gloire, ils se la paient un peu moins de mille à douze cents francs par an. Il n'y a que l’auteur reproduit qui s’en aperçoit. Avec ce bas prix des traités, un roman de huit à dix mille lignes à la répartition lui rapporte de douze à quinze francs. Dans de telles conditions, les écrivains de Belgique qui donneraient bien leurs romans pour rien ne parviennent pas même à être publiés. S’ils se plaignent aux directeurs, ceux-ci remuent doucement les épaules et disent : « Qu’y faire? Il faut
bien utiliser nos traités ! » L’écrivain aussi hausse les épaules et dit comme eux : « Qu'y faire? »
La vie, en Belgique, est faite d’acceptations comme celle-là. Tous les dimanches, au Marché aux oiseaux, sur la grand’place de Bruxelles, qu’il y ait des amateurs ou pas, par centaines les pinsons tirelirent dans leurs petits logis. C’est le cas pour les pauvres auteurs : ils filent leurs airs de flûte et de violon, qu’on les lise ou qu’on ne les lise pas.
Cependant plusieurs de ces journaux sont des forces. Songez à l’emprise puissante d’une feuille comme le Sow sur l'esprit public; sa publicité est considérable; il a trouvé le moyen d’avoir des écrivains de talent qui, pour vingt francs, écrivent des articles de trois ou quatre colonnes. Tous les jours, le seul des journaux belges, il publie une chronique de tête sur des sujets de science, d’art, d’utilité publique. Il est une des créations les plus remarquables du journalisme européen. Ce que, il y a quelque trente ans, un maître journaliste, qui signait Ménippe, avait fait pour le journal à deux centimes, « à une cens », comme on dit à Bruxelles, un autre homme, qui n’était pas même journaliste, le fit pour le journal qui ne coûtait plus rien. Oui, un simple typo se
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trouva pour créer le journal gratuit et obligatoire : ce fut justement le Soi?\ « journal pour demain! ». On le fourrait sous les portes; il poussait entre les pavés; il semblait dire : « Si vous ne me lisez pas, prenez-moi au moins comme papier. » Et maintenant tout le monde l'attend et le lit : toutes les après-midi, une petite foule, employés sans emploi, domestiques sans places, propriétaires sans locataires, locataires sans propriétaires, le guette tout frais d’encre, devant les bureaux. A côté du quotidien politique avec lequel on se fait une conscience par jour et même deux fois le jour, il est devenu, dans un pays où il semblait qu’un journal dût être avant tout politique, un quotidien qui ne l’est pas et qui intéresse en parlant de tout ce qui se rapporte à la vie générale.
Ah! s’il voulait sérieusement, celui-là, faire quelque chose pour les hommes de lettres !
Peut-on nier que le pays se soit intellectualisé? En haut, en bas, on lit; partout règne un immense goût de savoir. Il y a des abreuvoirs pour toutes les soifs. Les conférences publiques,
les écoles du soir, les cours populaires, lçs universités qui vont à domicile dans les petites villes et les villages, sont les fontaines Wallace où se boit avidement l’inconnu du monde. Un dimanche, passant à Wasmes, je vis, sur le pas de son buron, un vieux houilleur perclus qui se faisait lire un livre par un enfant de dix ans.
— J’ai point fait mes classes, me dit-il, mais les jours où le petit ne va pas à l’école, il me fait la lecture. Quelquefois il lui faut relire dix fois la même chose sans que ça m'entre dans la caboche et tout de même à la fin ça passe.
C’était un livre de Benoit Malon que l’enfant lui lisait.
Dans toutes les sciences les maîtres abondent : une gloire s’attache aux travaux d’Edmond Picard, Guillaume de Greef, Hector Denis, Pirenne, Yan der Kindere, etc. Le renom d’un enseignement libre sur une terre libre fait affluer aux universités l’étudiant à pommettes kalmouk et Pétudiante qui parle cacatois. Aux cours publics, souvent un auditoire presque entièrement féminin. La dame belge, longtemps ménagère et potau-feu, s’est prise à la vie des idées : c’est bien l’indication d’une Belgique nouvelle. On pense, on sent, on veut. L’âme de la femme s’est
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affranchie : elle est sage, réfléchie, tranquille et courageuse. Elle aspire moins à un rôle social qu’à la reconnaissance de ses droits d’épouse et de mère. Ce n’est pas une révoltée, et ce n’est plus une résignée. Elle sera la faiseuse de consciences de demain.
Je regarde l’effort collectif de tout un pays : on verra plus' tard d’où soufflait le bon vent. Qu’il vienne d’un côté ou d’un autre, pour le moment l’essentiel est qu’il souffle : il fait tourner les moulins ; le pain se cuit de la farine qu’il moud. On arrivera peut-être un jour à croire que la différence des idées et des sentiments n’entraîne pas nécessairement une différence dans la structure des cerveaux. L’Alma malter, la grande université de Louvain, tint sur ses fonts baptismaux Rodenbach, Verhaeren, Giraud : cela ne les empêcha pas de devenir d’admirables poètes. Personne, hors de la paroisse, ne conteste non plus que lvurth, Pol Demade, Vanden Bossche, Cyrille Yan Overbergh, Carton de Wiart ne soient des valeurs. C’est un progrès sur le temps où on était jugé d’après le drapeau
bleu ou rouge qu’on laissait passer de sa poche.
Il y a donc aujourd’hui une mentalité catholique comme il y a une mentalité socialiste, et, mêlées à d'autres, elles forment une mentalité belge : la France, dont on reconnut toujours l’empreinte sur nos routes, y cul une part. C'est que la France en voyage ne fut pas seulement celle qui débarquait avec le petit sac Où Proudhon, Charras, Quinet et Hugo entassaient leurs manuscrits : elle fut aussi celle qui arriva prooessionnellement avec la croix et la bannière. Lacordaire, Dupanloup, Havignan marquèrent de leur pouce pastoral les fronts; mais peut-être le pouce qui pénétra le plus avant fut celui de Montalemberl . 11 s’était allié aux de Mérode : il passait des étés au château de Hixensart, à quatre lieues de Bruxelles. 11 se retrouvait chez lui sitôt qu'il avait passé la frontière. Son influence sur le haut armorial tout de suite avait été décisive: à Paris il aimait recevoir les jeunes et ardents néophytes de Belgique. Le grand catholicisme belge sortit de lui, de Dupanloup et de Lacordaire, dont le frère, en même temps que Sainte-Beuve, occupait une chaire à l’Université de Liège, mais obscurément. Ce fut l’école des catholiques libéraux.
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Veuillot, qui était à Bonlez l’hôte du comte du Val de Beaulieu, n'eut qu’une influence toute secondaire. Avant lui étaient venus aussi Henry de Riancey et le comte de Coux. Celui-ci professa à Louvain et eut pour élève Charles Perin, qui lui succéda. Mais la France n’arrivait pas toujours en personne et alors c’élait, aux mains d’un Armand de Pontmartin et d’un Alf. Nettement, la plume qui devenait le bourdon du pèlerin. Au Journal de Bruxelles , où ils collaborèrent, on ne se défendait pas d’un goût de littérature. Haulleville y continua la tradition. Ce fut grâce à lui que Rodenbach, en émigrant pour Paris, put emporter comme viatique le traité qui l’instituait l’un des semainiers de la chronique au journal, là-bas.
LA POUSSÉE SOCIALE
En réalité, depuis 1870, le pays n’a cessé de prendre connaissance de lui-même et de ses destinées. Jusque chez l’ouvrier, le tâcheron, le petit patron, on est frappé de l'effort pour s’égaler à l’humanité de haute culture. Par la conférence, les cours publics, les expositions d’art et les bibliothèques populaires, la montée des cerveaux élémentaires se fait continûment. Un ministre d’Etat, l’ancien ministre de la Justice, M. Lejeune, à maintes reprises parla à la Maison du peuple de Bruxelles; Wagner, Bach, Haydn, Franck y sont joués par des maîtres comme Isaïe et De Greef. Dans la salle des fêtes, trois
mille personnes peuvent s’asseoir à l’aise. Le jour où on y joua Le Mort , Krauss me dit avec émotion que jamais il ne s’était produit devant un public plus réceptif. Gomme c’était lui qui jouait le personnage de Balt, la force aveugle et brute, ces êtres simples de loin le menaçaient de leurs poings furieux : il faillit être écharpé.
Celui qui n’a pas visité le Vooruit de G and et la Maison du peuple de Bruxelles, ne sait rien de la puissance d’organisation d’un parti comme celui-là. Ce sont de vastes ruches où fonctionne un organisme très complet, bourses du travail, chambres syndicales, coopératives, etc. : le peuple y fait lui-même ses affaires. Elles ont des salles de lecture, des salles de conférence, des salles de fêtes et de réunions. A Bruxelles, il y a une école d’orateurs où l’ouvrier apprend à se communiquer aux foules. Et partout, dans les villes et les villages, il se crée des maisons nouvelles : toutes ensemble constituent le foyer de la grande famille des prolétaires. — Ons Huis ! (notre maison) disent-ils. Il faut admirer cela en dehors de tout esprit politique.
LA. POUSSÉE SOCIALE
Une âme ardente, justicière, passionnée, César de Paepe présida à leurs origines. Ce fut ensuite Jean Volders, l’organisateur initial : il gagnait au Peuple , le journal du parti à Bruxelles, le salaire d’un terrassier, moyennant quoi il faisait chaque jour son article et cumulait à peu près tous les services. Pamphlétaire et orateur, ce grand garçon violent et doux, au front de rêve et qui savait rire et pleurer comme un enfant, dégageait le magnétisme des grands humains. Je le rencontrai pour la première fois à un de nos dîners chez Edmond Picard : il me serra les mains comme il eût embrassé une femme et tout de suite se mit à me tutoyer. Il avait, en causant, des effusions de sensibilité candide, juvénile et caressante. Sa haute tête mystique, tendue en avant au bout d’un col très long, me rappela le buste du saint Jean de Donatello : il en avait les joues fiévreuses et émaciées, fleuries d'une bouche sensuelle et mobile. Il eût vécu de sauterelles au désert, en prêchant. Ce fut lui qui donna au parti son nom actuel, le Parti Ouvrier belge. Quinze ans plus tôt, Picard, au nom de ce même parti encore en formation, avait rédigé le fameux manifeste des ouvriers qui signala l’avénement d’un élément social nouveau.
Volders mourut d’ardeur blessée, d’amour et de travail prodigués, ayant donné jusqu'au bout sans compter toutes les puissances sensibles et actives de son être. On sait quels hommes, depuis, ont continué son œuvre : Vandervelde, tacticien impétueux et froid, dialecticien redoutable, homme de parole et d'action, la décision et l’autorité d’un chef; Anseele, le tribun gantois, une force naturelle; De Brouckere, Denis, Destrée, Bertrand, Furnémont, Demblon, des valeurs, des dévouements et des consciences. C'est l'une des formes profondes de la Belgique nouvelle.
D’autre part, des femmes, des mères, des sœurs se firent les ouvrières des âmes féminines et les modelèrent. La plupart appartenaient à la grande bourgeoisie comme, du côté des hommes, les annonciateurs de l’évangile socialiste, De Fuisseaux, Vandervçlde, De Brouckere, Destrée, Yolders lui-même, également étaient fils de bourgeois. Le féminisme belge, qui parle moins qu’il n’agit, eut là son ministère des charités et des initiatives généreuses.
En moins de vingt ans, au coup de lancette des éducateurs, la croûte du farouche prolétariat primordial s’est déchirée. Je me rappelle un
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meeting au Pays noir en temps de grève où, tandis que Volders leur parlait de la nécessité d’organiser les syndicats, moi, venu là avec lui pour voir de près l’ame d’un peuple, je me trouvai, dans la demi-ténèbre d’une salle de bal piquée par le lumerolement des pipes, entouré de ténébreux et rigides visages me demandant : « Où qu’y est, le citoyen Syndicat? On parle toujours de lui, et on n’el voit point. »
Oui, vingt ans, et à présent leurs syndicats fonctionnent partout : ils ont aux Chambres des orateurs qui sont d’anciens ouvriers. Ceux-là apportent avec eux une éloquence brève, documentée, corrosive et claire. A un avocat de Parlement qui l’avait raillé pour un solécisme, Anseele un jour, à la pointe des dents, comme on déchire une cartouche, jetait le cri indigné d’un homme qui avait été toute sa jeunesse manouvrier, prenant sur le sommeil de ses nuits le temps de lire et d’étudier ; et toute l’assistance, sentant passer le souffle des plèbes, frémissait.
LYime belge ! La grande voix d’Edmond Picard la propagea par delà les limites du pays : il eut raison contre la Belgique môme, trop portée à la nier. C’est qu’il règne ici, principalement dans les classes moyennes, un esprit funeste d’ironie singulière et de blague : cela porte môme un nom, swanzer.
Eh bien! elle existe, celte âme belge, faite des deux tronçons, jadis coupés et depuis réunis, de deux races qui malgré la dualité des modes d’expression, ont un môme battement de cœur, de deux territoires dont l’un, la plaine, est comme une traîne d’or cousue au bas de la robe
des monts. Elle existait déjà dans le pascé et cependant elle apparaît toute neuve, née du sang. Lisez, regardez, écoutez : l’art, la pensée écrite sont le pouls sensible d’un peuple. Les peintres, les musiciens, les lyriques du vers, les génies en couleurs, en reliefs et en rythmes, viennent surtout du côté où souffle le vent de Flandre, où verdissent les grands pâturages, où tournent les moulins, où passent les bateaux comme du rêve. De l’autre côté, dans la région des rocs et des antres sonores, la terre partout violée, les éléments asservis et appropriés, un monde de fer, de flammes, de pierres mugissant par-dessus l’antique genèse refoulée, sembleraient incliner plutôt les esprits aux arts mécaniques si tout de même la sensibilité, le don imprescriptible d’humanité ne gardait ses droits. Mockel, Séverin, des Ombiaux, Garnir sont Wallons si Yerhaeren, Eekhoud, Maeterlinck, Yan Lerberghe sont Flamands. Partout une âme enivrée d'elle-même, du sol, de la race, incompressiblement éclate. Il est loin le temps où il fallait prendre un déguisement pour être accepté de son propre pays. Un poète belge qui se serait déclaré belge eût été hué comme un chie-en-lit. Il n’y avait que les oies qui accep-
taient d’être traités comme des écrivains. « Belge comme une oie », était dit couramment. Et voici qu’on est belge avec passion, avec outrance et jusqu’à l’injustice.
indéniablement, l’outil littéraire bénéficia d’avoir été repassé sur la meule française. Mais même chez les sans frontières apparentes, Maubel, Dumont- Wilden, Fontainas, Ruyters, la trempe reste d’ici. Plus particulièment, toutefois, d’une pièce et faite d’un métal sans fêlure, elle éclate chez les écrivains français d’essence flamande. Ceux-là sont les plus vraiment originaux , les plus impressionnés de nature et d’ancestralité. Leur art, comme les somptueux vitraux d’une basilique, éclaire en transparence les lointains fonds sensuels et mystiques de la race.
La littérature néerlandaise proprement dite revendique, je le sais, Guido Gezelle, un poète ample et grégorien, l'incisif intimiste Styn Streuvels, Cyriel Buysse, Pol de Mont, Yerriest, De Bom, Vanlangendonck, Yermeylen, Teirlinck, Yermeersch... Cependant Elskamp, Eekhoud, Yerhaeren, Demolder, le Maeterlinck des petits drames auraient -ils été plus Flamands s’ils avaient écrits dans une langue
au fond peu souple aux nuances de l’esprit moderne? Ceux-là, il est vrai, je parle des autres, ne furent pas obligés de recourir à des transpositions pour demeurer proches de leurs origines. L’énorme courant de la France, comme un gulf-stream, ne se jeta pas en travers de leur cours naturel. Ils cultivèrent précieusement leurs différences en restant fidèles à des sentiments, à des idées, à une conception de la vie qui trouvaient leur expression rationnelle dans une langue musicale et colorée, dans un art simple, « genuine » et particularité.
Le miracle, c’est que, sans vie littéraire, sans public, sans encouragement de la part des pouvoirs et de la presse, cette littérature qui ne fait pas vivre ses écrivains, soit devenue, malgré tout, une littérature ayant ses cadres complets. A côté de poètes comme Sévcrin, Mockel, Gille et Marie Closset, il y a place pour des essayistes comme Baie, Fierens-Gevaert, Abel, Joly et Gilbert. Ln livre de Demolder, de Maubel, de des Ombiaux, de Virrès, de Rency, de Krains, est
composé de portioncules ethniques qui lui font un air de nature et d’humanité spécial. Comme un tableau de Leys, de De Braekeleer, d'Ensor, de Stobbaerts, de De Groux, de Laermans n’a pas d’équivalent dans l’art des voisins, la race distille son essence dans l'œuvre de l'artisleécrivain.
Chacun, au surplus, a l’air de travailler pour soi, dans son coin. Nulle part on ne s'occupe moins du succès et de la réclame. Bien que presque toujours on ait fait les frais de son livre, on le laisse partir tout seul à travers le monde. Ce sont des mœurs simples et naturelles sur lesquelles n'a pas déteint l'homme professionnel. On accepte d'être un peu plus pauvre avec un métier qui ne donne ni le pain ni la notoriété et l’on est, pour vivre, professeur, employé, commerçant, journaliste. Je connais un délicat poète wallon qui tous les matins va vendre du lait à la ville. Cela fait deux existences, l'une qui est pour le rêve, l’écriture, l’idéal, l'autre qui est pour le ménage et la réalité. On se marie, il vient un petit enfant et on n’a pas de protêts. S’il s’en déduit un état d'âme un peu court, on reste du moins fidèle à l'esprit tranquille et probe des ancêtres. On est des écri-
vains qui consentent à passer pour des amateurs.
Il n’en allait pas tout à fait ainsi à l’époque des Jeune Belgique. Les esprits étaient ardents et chimériques : on aspirait à l’héroïsme, au sacrifice; on croyait à la gloire. Au Sezino, en purotant des vertes et sirotant des alicantes, on avait toujours l’air de se disputer des trophées comme des paladins. Waller peut-être mourut de n’avoir pu réaliser son idée d’une vie littéraire. Après lui, il en périt d’autres, pour avoir trop regardé du côté des étoiles. Aujourd’hui, les jeunes ont des esprits plus rassis : combien vont à contre-rames dans la vie ! Voilà tout de même le malheur, c’est qu’à ce métier l’art et la foi s’usent plus vite qu’ailleurs.
La crise du livre est un état normal chez un peuple où toutes les activités intellectuelles sont assurées de réussir, hormis la littérature. Les Universités, les grands collèges, les emplois publics alimentent les efforts et l’existence matérielle du savant. Mais les lettres ménagent à l’écrivain une situation auprès de laquelle celle
L’AME BEI, GE
du casseur de pierres est encore enviable.
Il y a bien une Académie royale qui s’appelle Académie des Lettres, des Sciences et des Arts : elle possède, en effet, des hommes d’art et de science. Quant à des poètes, des romanciers, des écrivains de livres, point. C’est à l’Académie d’en face, à celle qui s’appelle la Libre Académie et plus familièrement l'Académie Picard, c’est là que s’est réfugiée la littérature : elle n’est pas pressée d’en sortir.
Ne dédaignons pas, pour ces ombres légères, un pays qui, si décourageant qu’il ait été souvent pour ses plus nobles génies, après tout mérita d’avoir des poètes comme Yerhaeren ; des écrivains comme Maeterlinck ; des professeurs d'hommes comme Edmond Picard ; des sculpteurs comme Meunier, ; des peintres comme les deux Stevens, Leys, De Braekeleer, Yerwée ; des architectes comme Poelart et liorta, des musiciens comme Peter Benoit. Toute la race, ses énergies, son héroïsme, sa structure mentale et physique aboutissent à cet épanouissement magnifique d’un petit pays devenu, en moins d’un siècle, la force sociale d’un grand peuple ayant une vie personnelle puissante dans l’ensemble des activités d une époque.
C’est le patrimoine qu’ Aujourd'hui léguera à Demain ; c’est l’âme double et une qui, dans les villes séculaires et les cités neuves, chante, médite, invente, crée, cependant que par les places toujours se déroulent les ommegancks, les processions, les chevauchées et les cortèges de géants; que, à Mons, le saint jour de la Trinité, se célèbre le combat fabuleux du Doudou et de Gilles de Chin; que, par les routes poudreuses de l’Entre-Sambre-et-Meuse, au crépitement des fusillades, les fameuses marches rurales et militaires de Gerpinnes et de Fosses amalgament bersaglieri, kaizerliks, schutters, gardes françaises, reitres, pandours et miquelels; que le dernier dimanche de juillet, en sinistres files processionnaires comme au temps des autodafés, se déroulent par les rues de Fûmes les théories de pénitents en cagoules, de Madeleines en satin, d’anges à ailes de perroquet et de Jésus à faces de cire; que, le long des raidillons liégeois, va, biaise, ondule, frémit et rit la farandole des cramignons; que, d’un bout à l’autre du pays, les frairies de kermesse et de ducasses ameutent, dans le sang, la bière et la bâfre, les farauds des paroisses, — afin qu’il soit visible pour tous que Flandre et Wallonie
ne déméritèrent point des ancêtres et de même qu'une relique très précieuse se garde aux parois gemmées d’une châsse, fidèlement recueillirent l’ardente, joyeuse, grave et mystique tradition des âges.
Pages.
La terre et les hommes 1
Le Bruxelles d’autrefois 29
Le Bruxelles nouveau 51
La France en exil. 59
Les proscrits 75
Hugo à Bruxelles 83
Paysages urbains . . 91
Mœurs locales 101
Les initiateurs littéraires 115
Pleine nature 131
Une littérature 145
Les maîtres peintres 175
Chez Émile Claus 207
Hors cadre 221
La vie littéraire 259
La poussée sociale 277
Lame belge 283
Pans. — L. Mabethkux, imprimeur. 1, rue Cassette.
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ari - fcooks
Ru* d* la Madeleine 20
1000 Br u s sel s
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