RUE BONAPARTE
IMPRIMATUR R. Louis,
IMPRIMATUR Parisiis, die 27=' septembris 1921.
J. Lapalme, v-g-
L'Ecriture a coutume de nous représenter Tattitude des jttstes comme un respect, comme un hommage perpétuel que la pensée, la parole et l'action humaines rendent à une divine présence.
« Marcher devant Dieu »^ « se tenir en présence de Dieu », « réitérer la face de Dieu », « évoluer sous le regard de Dieu », c'est le vœu ou c'est la prétention de l'âme biblique. « Le Dieu en présence duquel nos pères ont marché y>, ce sera l'expression aimée de la tradition relio^ieuse. On dira du pécheur qu'il a « rejeté Dieu de devant ses yeux » / au contraire, le juste « cherche la face de Dieu ». On verra le travail, la prière, le sacrifice comme un spectacle offert à Celui qui de là-haut nous regarde. •L'intimité de cette présence céleste sera marquée avec une souveraine profondeur le jour oii le docteur de l'Aréopage, après avoir figuré l'effort de l'humanité vers Dieu comme une marche à tâtons, ajoutera : « Et pourtant^ il n'est pas loin de chacun de nous y car c'est en lui que nous avons la vie, le fuouvement et l'être. » (Actes, xvii, 28.)
Nous ne sommes pas seulement devant Dieu, nous
sommes en lui ; il nous enveloppe comme une atmosphère; il nous déborde et pénètre en nous comme Téther vibrant ; il est pour nous sous tous les rapports ce qu'est pour notre corps la nature universelle, dont nous ne sommes, physiquement, que l'un des points de concentration. Bien éloignés de lui échapper jamais, nous ne sommes dans la nature qu'un moment de sa durée et une forme de sa substance; nous ne vivons que de soumission à ses lois, et d'autant plus que nous prétendons à plus d'indépendance et de richesse. Notre vie en cette large vie, notre souffle en ce rythme incommensurable réalisent une communion plus étroite qu'on n% peut l'exprimer entre nous et ce mystérieux océan -dont on ne soupçonne pas le bord. Ainsi notre être entier, âme et corps, respire, se meut, subsiste en Celui que saint Jean Damascène appelle « une mer de substance sans détermination et sans bgucne ».
Nous sommes en Dieu comme les Anciens disaient que toutes choses sont dans Tâme du monde, cette âme commune et universelle où ils logeaient et baignaient toute réalité, à l'instar de l'âme individuelle où la matière de nos corps trouve sa consistance et, avec elle, la loi de son fonctionnement et son orientation vers les fins humaines.
Les différences sont grandes entre les cas ainsi proposés et le cas ineffable qu'ils cherchent à figurer pour l'intelligence ; mais toutes les différences viennent en diminution et contribuent par conséquent à nous donner une plus haute idée de la divine présence. La nature est avec nous, mais elle n'y est pas toute, et Dieu, qui ne se divise pas, est tout entier présent à chaque être et à chaque parcelle d'être.
Notre âme fait partie de nous, l'urne du monde faisait partie du monde; or Dieu, qui ne fait partie de rien, est de ce fait plus présent à ce qui lui est uni ; car une partie d'un tout n'a pas en ce tout de présence indépendante ni par suite totale : au contraire, la transcendance de Dieu permet à Dieu d'être présent à tout sans se mêler, sans abdiquer par des liens rien de sa libre et souveraine assistance.
Et puis, surtout, la présence de Dieu a un attribut qui la place incomparablement au-dessus de tout exemple, qui en fait un cas unique autant que Dieu même, car il s'agit de ce qui est pour nous comme la raison d'être de Dieu : cette présence est une présence créatrice.
L'être que les créatures se partagent ne leur appartient pas; cet être est propre à Dieu plus qu'il n'est propre à chacun de ses bénéficiaires ; la communication que ceux-ci en reçoivent est tellement mystérieuse que nul ne peut marquer de quelle façon Dieu et nous sommes distincts, et que les plus hauts penseurs se voient forcés de dire, avec saint Thomas d'Aquin : L'être de Dieu et le nôtre ne font pas addition, et avec saint Augustin : Dieu est intime aux choses plus que les choses à elles-mêmes. En eftet, Dieu n'attend pas que les choses soient pour les aborder ; il les touche, si je puis dire, pour les mettre en possession d'elles-mêmes; il fonde leur possibilité, puis leur être, et c'est seulement ensuite, comme par réflexion, que cet être emprunté sera présent à soi. Bien mieux, notre présence à nous-mêmes est encore une présence de Dieu ; car Dieu occupe par nous cette place de son empire ; Dieu ne s'écarte point de l'endroit où nous subsistons, ni
de l'être que nous détenons : il est par nous comme au dehors de lui-même ; il est par nous diffusé comme la lumière dans l'air et dans les corpuscules de Fair; c'est bien vraiment en lui, non par confusion, mais par une compénétration ineffable que non seulement nous sfwons et nous nous mourons, mais nous sommes.
Il suit de là — notre vie tout entière n'étant jamais qu'un contact avec nous-mêmes et avec tout — que nous sommes en présence de Dieu non seulement à titre direct, comme nous l'exprimions, mais par l'intermédiaire de tous nos objets, y compris cet objet immédiat qui est nous-mêmes. Nous traitons avec Dieu en traitant avec la nature; nous traitons -avec Dieu davantage en traitant avec les humains; nous traitons avec Dieu au maximum lorsque ,nous consentons à revenir en nous, à y plonger, à pénétrer un peu profondément dans ces arcanes de la vie intérieure que la plupart désertent.
Dieu est présent dans tout ce qui se voit et dans les yeux qui voient, dans ce qui se touche et dans les mains qui le touchent, dans ce que l'esprit comprend et dans l'esprit qui comprend, dans ce qu'on aime et dans le cœur qui aime, et dans la volonté qui consent. Entre ce Dieu et nous, nous, dis-je, dans la conscience qu'il en faudrait prendre, il n'y a que le brouillard dés formes visibles, l'opacité des images mentales, le réseau inconsistant de l'espace, la trame fluide et mobile du temps, qui nous le révèlent à la fois et nous le cachent.
Étrange aveuglement de la chair! Nous traitons comme lointain ce qui vit et nous précède en nousmêmes. La formation, de nos sens, fils d'un lourd
pétrissage de matière, nous condamne à cette nuit. Ce serait le cas de dire, comme Jacob après son extase nocturne : « Le Seigneur est vraiment dans ce lieu-ci, et je ne le savais pas. » (Genèse, xxviir, 16.) Notre vie est un sommeil, et nos rêves fuligineux obstruent notre vision intérieure, qu'il faudrait appliquer aux objets hors la vie et hors le monde. Ne devons-nous pas regarder là où nous allons? Tout notre effort est d'atteindre à ce Dieu qui dès maintenant nous touche. Le posséder par la vision claire et en vertu d'une participation de tous ses pouvoirs, c'est à nos yeux, chrétiens, une fois munis de sa grâce, l'espoir éblouissant de la vie. Et ce but n'exige pas, tout au moins quant à l'essentiel, un changement de domaine. Nulle part Dieu n'est présent plus qu'il ne l'est ici; il suftit que sa présence éclate; il est partout pleinement; il est présent en nous comme dans un temple où il nous convie à entrer; il veut que nous préparions, par un contact éclairant et sanctifiant, le contact béatifiant qui s'annonce. Nous sommes, sans l'éprouver, le paradis de Dieu : il faut penser et agir de telle sorte que Dieu, à son tour, soit notre paradis.
La présence ineffable est d'autant plus nécessaire à garder qu'elle répond, par ses effets, à toutes les requêtes de la vie catholique. Dieu vit en nous et en tout avec ses attributs; là où il est, il déploie sa richesse, et chaque être l'a pour soi seul comme si, pour l'assister. Dieu retirait sa providence du monde. Là où est Dieu est aussi sa puissance, qui actionne et conforte; sa sagesse, qui régit, conseille, exhorte et juge; sa bonté, qui pénètre et console dans l'épreuve
utile; sa munificence qui donne et, pour donner encore, sollicite le retour; sa sainteté, qui se fait sentir dans Tinstinct moral et les inclinations surnaturelles; sa justice, qui consacre l'ordre; sa longanimité, qui attend nos vouloirs et paraît y adapter ses propres conseils ; sa miséricorde, qui procure au pécheur une intime audience et, au moment même où ce pécheur s'accuse, le proclame innocent; sa patience, enfin, cette sublime et affarante patience, calme à en suggérer l'effroi quand elle n'oppose au mal et à ses provocations audacieuses qu'un silence vaste, où de légers bruits avertisseurs précèdent seuls le tonnerre du jugement.
Si notre âme agitée de passions n'était pas comme une eau que le vent ride et trouble, tellement que l'image du ciel ne s'y reflète plus, nous trouverions dans ce voisinage intime du Seigneur tout ce qui convient à nos situations, et au lieu de ce divertissement permanent où Pascal voyait le mal foncier de l'homme, nous réaliserions une concentration de nos ressources qui fjrofiterait à nos destinées terrestres et célestes.
A se tenir vers son Dieu, l'âme se hausse et se déprend d'elle-même ; le moi haïssable fond ; le « vieil homme » peu à peu cède ; l'esprit se nourrit des hautes vérités ; les motifs supérieurs prennent la place des petites considérations qui à l'ordinaire nous guident; notre émotivité pécheresse est contenue par le respect ; le devoir prend une voix et sort de l'abstrait où sa condition ordinaire l'enferme; le travail a un témoin et un juge qui lui intime le souci de soi ; le repos se raccorde aux divines prudences et aux divines patiences devenues nos intimes ; nos délasse-
ments mêmes ont leur place et leur sens divin ; nos familles sont peuplées ; Dieu y double toutes les présences, y confirme les dévouements, y amortit les rancœurs ; nos rapports entre nous en toute circonstance ont un médiateur qui en inspire la loi; nos amitiés sont consacrées par l'Ami suprême; nos charités sont reconnues comme sœurs des charités de Dieu; notre apostolat et notre vie religieuse commune réalisent la promesse du Maître « Partout oh deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. »
Le moyen de prévariquer, en toutes ces choses, quand le péché doit nécessairement devenir, en présence de Dieu, un mépris formel ! Une majesté du temps pourrait-elle tolérer une pareille audace? Offenser de loin paraît plus hypocrite ; mais offenser en face, c'est une bravade qui s'oppose davantage au culte d'honneur. Or, Dieu qui voit nos actes les plus cachés, nos intentions, et aussi leur racine, k savoir l'odieux amour-propre ou l'amour divin, que penset-il de ce flagrant outrage ? Ce qu'on ne voudrait faire devant aucun homme, on le fait devant Dieu; ce qu'on devrait épargner à un cloaque, on le commet en plein paradis invisible, et la sainteté de Celui qui remplit tout ne nous intimide pas! C'est que, d'abord, notre folle incrédulité ou notre aveuglement volontaire ont éteint le divin regard, et nous péchons alors dans la nuit ; mais la nuit voit, car c'est Lui, le Jour vivant, qui est aussi la divine Ténèbre.
En la présence de Dieu, notre misère morale doit éprouver, même dans l'innocence, une sorte d'horreur sacrée ; mais le péché devrait être impossible, et ce qui serait normal, c'est que, la volonté suivant
le regard, nous nous prêtions de plein cœur à l'union de charité qui est la loi surnaturelle de notre être.
La présence de Dieu est un rendez-vous ; il y est question d'une œuvre commune ; cette œuvre inaugurée dans le Christ, poursuivie en nous tous, qui est la vie catholique, tel doit en être en nous l'effet principal. Sans cela, cette présence ne serait qu'un témoignage contre nous. Au contraire, quand elle se scelle dans la charité, l'union de présence devient une communion perpétuelle. « Celui qui demeure dans la charité, a dit Jean, celui-là est en Dieu et Dieu est en lui. » Dieu ne fût-il point ailleurs, il serait encore là ; car c'est l'amour qui réalise le mieux la mutuelle adhésion des êtres. L'égoïsme sépare ; le don mutuel unit. Fussions-nous tiraillés par le dehors et en butte, au dedans, à ces obscurités qui arrachent de nous en apparence les objets auxquels nous tenons par les plus solides libres de l'âme, nous serions, par la charité, en la présence de Dieu la plus salutaire.
Les mystiques parlent d'une présence de Dieu par le vide de son absence : ce ne sont pas que des paroles; il y a là une réalité, et des plus profondes. Ne pouvoir penser Dieu, ne pouvoir ni le sentir, ni communiquer d'une âme claire avec lui, mais rester attaché à sa volonté comme désespérément, avec l'humilité de son cas et le regret de son impuissance, c'est une présence crucifiée dans laquelle tous les saints ont grandi et que les docteurs attribuent à Jésus en croix, y voyant l'une des phases les plus efficaces de la rédemption.
Celui-là est toujours présent, que nous voulons nous être présent, s'il s'agit d'une présence d'amour ; car la présence est alors cette volonté même. En
matière d'affection, vouloir et pouvoir ne sont qu'un.
Or, si le vouloir est uni à Dieu par la charité, la sécurité de notre vie chrétienne est acquise; l'instinct du Saint-Esprit nous actionne ; ce Serviteur, comme l'appelle sainte Catherine de Sienne, fait en nous l'œuvre de Jésus et l'œuvre du Père. Il n'est plus nécessaire de rechercher laborieusement les voies de notre vie, car l'Esprit est là qui « nous enseigne toutes choses )) (Jean, xiv, 26). L'Esprit du Christ est pour la conduite comme un art divin, et l'art, dit Arislote, ne délibère point; si l'artiste délibère, c'est en raison de l'imperfection de son art; si le chrétien délibère, c'est en raison de son imperfection comme fils de l'Esprit. Toujours est-il que l'intime présence où préside l'Esprit tend à établir notre vie dans la perfection sans effort qui est celle même du Père : « Soyez parfaits comme s^otre Père céleste est parfait. » (Matt., M, 48.)
Idéal inaccessible, évidemment, mais dont se rapprochent le mieux ceux pour qui Dieu et la présence de Dieu sont une obsession, comme ils le furent pour les patriarches, pour les prophètes, pour les fidèles de l'ancien Testament, pour les saints du nouveau, pour toute cette théorie en marche devant Dieu, selon l'expression biblique. « Le Dieu en présence duquel nos pères ont marché » veut que nous marchions encore et toujours devant sa face ; il passe du haut de son immutabilité la grande revue des générations de la terre, et il entend que la procession des âges sente au-dessus d'elle son éternité qui coïncide avec tout instant du temps et relève du néant pécheur ou du néant douloureux tout ce qui passe.
Les disciples d'Emmaiis, marchant avec Jésus,
avaient le cœur « tout brûlant » ; les martyrs ne sentaient plus rien, quand Témoi de la divine présence les soulevait et qu'ils disaient, comme Etienne proche des pierres de sa lapidation : « Je {>ois les deux ouverts ! » (Actes, vu, 56.) Avancer dans la vie sous une telle lumière et dans un tel rayonnement d'influences sublimes, quelle force 1 Quel appui intérieur dans ce sentiment : Dieu ne me quitte pas ; Dieu est avec moi et en moi , et il m'aime ; je suis uni à son Christ cœur à cœur ; son Esprit souf- 11e en moi comme la brise légère du prophète; je n'ai qu'à écouter et à suivre; je n'ai qu'à reconnaître et à goûter ; je n'ai qu'à faire confiance et à espérer ; ma vie n'est pas une étrangère que je doive délaisser pour aller à la suite du Maître : lui-même l'adopte et la fait sienne en me prenant pour sien ; je vais de compagnie avec elle et avec lui, ne répudiant que le mal, n'écartant que le moins bien, et la présencç.de l'Ami céleste, au lieu de me distraire des tâches quotidiennes, m'y applique avec force, avec joie et avec ténacité, car mon œuvre est son œuvre.
Présence de Dieu, je suis ébloui de ce que tu donnes de grandeur à la vie terrienne, de ce qui coule de toi, ciel des cieux constamment ouvert, dans ce ciel de la terre, dans cette éternité du temps qui sont nôtres ! Voir Dieu, l'aimer et le louer dans une présence pleinement éprouvée et inamissible, c'est toute l'occupation éternelle : ce que la foi nous en procure est une béatitude en secret. Je veux goûter ce bonheur méritoire, en attendant l'autre ; j'y trouve une liberté à l'égard de tout qui me permettra de me donner davantage à tout, n'étant esclave que de Celui en qui tout trouve son sens, son ordre, sa
hiérarchie, son orientation, sa pleine utilité, puis sa consommation dans le « parfait » où les fils de Dieu se dirigent.
Les vues de Dieu sur chaque être sont à cliafiue être sa vérité; le regard de Dieu est notre mesure, notre unique loi. Avançons, ainsi que nos pères, dans cette clarté qui. nous guide et qui nous rassure. C'est dans le jour, a dit Jésus, qu'il convient de marcher. Voici le jour! car le psalmiste a dit : « Dans ta lumière^ Seigneur, nous verrons la iu^ mière, qX auprès de toi est la source de ne. » (Ps. XXXV, 10.).
Les historiens et les archéologues ont mis en évidence la place considérable occupée par les saints dans la vie catholique de nos pères. Certains y'insistent pour blâmer, selon l'esprit de la Réforme, et ils ne manquent pas d'observer, ce qui est vrai d'une certaine façon, que la dévotion populaire à l'égard des saints a remplacé jadis les cultes païens — bonne occasion pour insinuer que c'est la même chose. Une survivance du paganisme autrefois compréhensible et excusable peut-être, aujourd'hui anachronique : tel serait notre culte des saints.
Ce n'est pas ici le lieu de répondre à un tel reproche. Si j'en avais la charge, mon plaidoyer pourrait sans doute s'appuyer de cette observation que si les saints ont remplacé les divinités païennes, c'est tant mieux. Faut-il redire qu'on ne supprime utilement que ce que l'on remplace? Les divinités païennes n'étaient pas sans attaches avec la réalité religieuse et n'étaient pas hostiles à toutes ses requêtes ; elles étaient le sens humain dévoyé, le divin émietté ; mais le besoin du cœur qu'elles représentaient voulait une satisfaction; la fausse théologie de leurs doc-
leurs pouvait faire place à une autre où nulkî superstition ne survivrait, tout au moins dans la doctrine même — car s'il s'agit de faiblesses individuelles, on les abandonne ! nous savons trop que nul groupe n'y échappe jamais et que, à ce titre, le paganisme est éternel.
Quoi qu'il en soit, il est certain que les saints furent populaires, dans le passé chrétien, à un degré donttémoignent les chroniques nationales ou locales, la langue, les institutions, les compilations du genre de celles que composaient au temps de saint Louis les dominicains Vincent de Beauvais et Jacques de Voragine, et, plus que tout, nos incomparables livres de pierre.
Le moyen âge est, à cet égard, un point culminant; avant ou après, c'est la montée ou la descente en pente légère. La vie d'un homme du moyen âge est tout entière peuplée par les saints ; ses démarches s'en recommandent, sa personne s'y consacre, sa profession s'y rattache par des liens publics, sa destinée temporelle en réclame l'appui, sa vie morale y puise l'enseignement et l'exemple, les belles images des porches et les légendes profondes des vitraux le renseignent sur des faits qui ne sont pas toujours certains, qui, du moins, lui offrent en action la pensée chrétienne. La texture du calendrier, la topographie, l'histoire, la médecine et Thygiène, les aphorismes proverbiaux, les prescriptions des géorgiques chrétiennes, les dictons de la sagesse et ceux de la malice populaire, l'art des voyages, les secrets de métiers, les recettes culinaires, tout se réfère aux saints et se suspend à leur culte ou à leur souvenir.
Si l'on se rappelle que le moyen âge représente
un état (lu christianisme déjà largement développé et par ailleurs non encore laïcisé, comme il y tendra chez beaucoup après la Renaissance et sous des influences diverses, on est amené à penser que les saints sont une pièce capitale de l'organisme religieux catholique. Et c'est ainsi.
Saint veut dire séparé , retiré de ce qui est bas et rapproché des sublimités qui dominent la vie humaine. A ce titre, le saint par excellence et le principe de toute sainteté, c'est Dieu. Aussi la Bible encenset-elle le nom de Jéhovah de cette triple doxologie qui, selon l'hébreu, est une répétition d'excellence : Saint, saint, saint est le Seigneuf\' C'est même à Dieu à peu près exclusivement, quand il s'agit de personnes particulières, que l'ancien Testament a coutume d'appliquer cette appellation. Les anges sont appelés saints comme compagnons de Dieu, les prêtres comme représentants de Dieu, les rois comme élus de Dieu et les Hébreux collectivement comme peuple de Dieu; mais c'est là Dieu qui est surtout visé, et Dieu n'est pas encore venu dans l'homme.
C'est par le Christ, que le nom comme la réalité vont se diffuser. Le Christ est sainteté de Dieu; en tant qu'homme, il réalise la sainteté humaine dans sa plénitude ; ceux qui marchent sur ses traces sont appelés saints parce qu'ils nous en présentent le reflet. Aussi, dans la pensée chrétienne, la sainteté n'est-elle pas une spécialité ; il n'y a point là une option particulière, permettant d'autres orientations et répondant à une sorte de division du travail moral. La sainteté est pour tout le monde ; la sainteté n'est que le christianisme appliqué ; la sainteté, c'est la
charité, à savoir l'amour de Dieu et du prochain avec toutes leurs conséquences. Et il est bien vrai que la charité prise ainsi en son sens plein, c'est la perfection; mais la perfection, en aucune matière, est-elle donc une spécialité ? Y a-t-il des hommes de l'art qui ont pour métier de bien faire et d'autres de mal faire? des savants pour la science, d'autres pour l'ignorance? et à la guerre, y a-t-il des légions de lâches et d'autres de héros? En droit, partout où une chose est requise, la perfection de cette chose est requise, pour celte raison que l'imparfait est proprement de l'inexistant, et toute chose veut être.
« La volonté de Dieu, dit saint Paul, est que i>ous soyez saints » ; la sainteté est le but de la vie, de la vie catholique, dis-je, et par suite de la vie tout court, qui ne s'en distingue que par faute ou par ignorance. C'est un païen qui disait déjà, définissant la sainteté à sa manière, que « l'activité selon la vertu » est le but non seulement de l'individu, quand sa raison l'a amené à prendre une pleine conscience de soi-même, mais de tout le travail du genre humain et de toute l'activité politique (1).
Ce qui fait illusion ici, c'est que des saints en grand nombre ont été engagés dans des troupes particulières. Les vocations doctorales ou sacerdotales, monastiques, virginales ou martyres sont on effet des spécialités. Mais la sainteté ne doit pas être confondue avec ses cadres, voire les plus fréquents. La sainteté est un état de vie qui concerne toute la vie, qui en admet toutes les formes, pour cette
(1) Aristote. Éthique à Nicomaque, I, x.
raison qu'il en affecte les sources et n'influe que de là dans ses domaines disparates.
Nos anciens ne s'y trompaient pas, eux qui trouvaient au calendrier, qu'alors on savait lire, des rois, des reines, des ducs, des empereurs, des moines, des religieuses, des marchands, des maîtres d'école, des agents du fisc, des jardiniers, des laboureurs, des avocats, des médecins, des soldats, des magistrats, des artisans de tout genre, voire un cabaretier, d'anciens geôliers et un ancien bourreau. La question, à leurs yeux, n'était pas là, et leur pensée sur ce point nous enseigne. Le saint, c'est le chrétien; on pourrait dire- équivalemment : c'est l'homme, à savoir riiomme selon Dieu, c'est-à-dire l'homme réel. De sorte que cette formule moderne : Sois ce que tu es, pourrait passer pour le code même de la sainteté. Mais il suffit que quelqu'un soit vraiment ce qu'il est, dans un monde où la déficience est le cas le plus ordinaire, pour que ce soit un spécialiste apparent, un être hors cadre, au titre de héros dans la troupe humaine.
Les saints se présentent ainsi bien clairement comme un idéal. Après le Christ, noti'e idéal parfait en humanité; après Dieu, idéal suprême des êtres, ils sont la chaîne des hauts sommets, au-dessus des vallonnements et des dépressions terrestres. Saint Paul avait marqué cet échelonnement quand il écrivait aux Corinthiens : « Soyez mes imitateurs comme je le suis du Christ »; Jésus lui-même avait poussé à fond et touché au terme en disant : « Soyez parfaits comme cotre Père céleste est parfait. » Par cette montée en Dieu et cette venue de Dieu en l'homme, les saints et leurs imitateurs se trouvent
invités à une sorte d'aliénation qui ne doit pas être confondue avec je ne sais quel nirvana bouddhique. Les saints s'aliènent et nous poussent à nous aliéner afin que Dieu règne en nous, comme à notre place ; mais cela se fait sans déperdition, au contraire dans la pleine exaltation de ce qui nous est propre. Dieu, quand il s'introduit, n'annihile rien, il crée, et, au surnaturel, quand il recrée par son Esprit, ce qui vient ainsi à lui ne s'en trouve que mieux donné à soi-même.
Aliénés, ils le sont, les saints ; mais la divine folie que nous suggère ce mot ne fait nul tort à l'humanité en ce qu'elle a de vraiment homme. Aliénés, ils le sont au sens étymologique {Aliénas, étranger) en ce qu'ils se rendent étrangers à la réalité inférieure pour se réfugier dans l'autre ; mais comme la réalité supérieure est la vraie et que d'ailleurs elle inclut la première, sauf ce qui la déprave et la tue, ces aliénés sont les clairvoyants, ils ont la vraie notion, et gardent la vraie proportion des choses ; le ciel remplit leurs yeux et la terre y est un grain de poussière ; aveugles du néant, ils sont les clairvoyants de l'être ; ce sont donc eux les sages, et c'est nous qui sommes les fous.
Somnambules! a-t-on dit encore, ils vivent dans le rêve. Oui, mais un rêve divin, et comme le rêve divin représente la réalité en sa source, au lieu de notre hallucination déformante, ils ont raison de rêver, ou plutôt ils ne rêvent pas, ils voient, et c'est nous qui rêvons, c'est nous qui sommes les somnambules.
Leur détachement de tout ce qui ne concerne que soi paraît les rejeter hors de toute vie personnelle ; mais comme notre vrai moi n'est pas le moi égoïste
VIE CATHOI.KJUK. — II. 2
et comme vouloir sauver sa vie c'est la perdre, ce sont eux les égoïstes supérieurs, et c'est nous qui nous abandonnons nous-mêmes.
Leur mort à tout paraît les évincer de tout, et de chacun d'eux l'on pourrait dire :
Tu t'es enseveli tout vivant dans le ciel (1) ;
mais puisque la vraie vie est au ciel et que cette vieci laissée à elle seule est une mort, puisque rien ne revit que pénétré de ciel et régi sous l'influence du ciel pour se reverser un jour dans le ciel, ce sont eux les vrais vivants, et c'est nous qui sommes les morts.
Enfin, ils ne sont pas de ce monde, bien qu'ils vivent en ce monde et qu'ils soient généreusement disposés à y faire leur œuvre ; mais comme être de ce monde, c'est-à-dire en adopter les sentiments instinctifs et les actes, c'est se laisser corrompre par lui et se rendre impuissant sur lui ; comme au contraire y renoncer, c'est-à-dire aller chercher plus haut ses inspirations et orienter ailleurs son action c'est se donner les moyens de le relever, de l'éclairer, de le sauver, ce sont eux, les saints, les meilleurs amis du monde et les meilleurs éléments du monde, et c'est nous qui y renonçons.
En résumé, la sainteté n'est pas une diminution, c'est une augmentation, augmentation de la personnalité supérieure, augmentation de valeur pour autrui, élévation au-dessus de la route humaine en vue de la mieux juger et de se précipiter au secours de ce qui tombe.
(1) Emile van Arenberg, L Annonciateur,
Exemple, et par^là même, secours effectif à la manière d'une force propulsive agissant au dedans : c'est donc le premier bienfait que notre vie avec les saints est destinée à tirer de leur commerce. Ils nous sont comme une incarnation nouvelle et plus proche, où le Dieu açec nous se fait voir; ils nous émiettent Jésus et le réalisent non plus seulement en humanité, mais en humanité pécheresse, dans une chair en révolte contre l'esprit, dans des âmes passionnées et fragiles, dans des circonstances de vie où toutes les nôtres ont leur reflet, avec des incidents et des reprises, des conversions et des chutes qui nous révèlent d'un peu plus près à la fois nos misères et notre grandeur.
Utile leçon, en vérité, s'il est exact que le bien réalisé, le mal vaincu exercent sur nous, à la différence des règles abstraites, une action persuasive et entraînante. Nous n'aimons à vrai dire que le bien; nous ne prisons que les grandes âmes; nous avons beau commettre le mal et frayer quotidiennement avec ce qu'il y a en autrui de plus médiocre, sinon de pire, nous savons bien que seule la vertu a notre applaudissement intime et suscite ces bofidissements admirables qui, à certains moments, en présence d'une action ou d'un sentiment sublimes, nous exaltent.
L'assurance qu'il y a là près de nous des êtres de beauté, et que tout n'est donc pas tromperie, vilenie, bassesse ou inconscience, dans le pauvre monde où nous circulons, quel appui intérieur, quand nous serions tentés de scepticisme et, par une conséquence certaine, de lâcheté morale! Chacun a fait une fois du moins cette expérience. La vie le
décevait, la vérité lui semblait lointaine, la vertu impossible, les défections se multipliaient autour de lui, tout lui était noir, il se sentait menacé de ce découragement qui prépare les grandes chutes morales. Mais un être entre tous, un être aimé, un être admiré maintenait ses certitudes et affermissait ses velléités chancelantes. Tout n'était pas trompeur, puisque celui-ci, celle-ci était là; tout n'était pas corrompu, puisqu'un être- était pur et avait le droit d'exiger l'absolue confiance. Pour qu'on ne méprise pas l'homme et qu'on ne puisse en venir à douter du ciel, il suffit de voir briller une claire conscience. Ainsi, les saints vivants et les saints qui revivent auprès de nous par le souvenir nous rassurent. Leur présence certifie le bien ; elle nous apprend la vie et son sens sublime. Ne sont-ils pas ceux qui vivent tout le temps les minutes solennelles, ceux qui tout le temps sont dans de grands états d'âme, en rapport avec les grandes lois, les grands êtres et les suprêmes fins? Ils sont les héros constants et indéficients, les visionnaires d'une permanente apparition divine. Ce que nous éprouvons dans le saisissement d'un fait surhumain, ils l'éprouvent toujours ; ce que fait luire à nos yeux le fiambeau de la mort ils le voient sans cesse ; ils sentent tout le temps que Dieu passe et que peut-être il ne revient pas.
Les moralistes païens voyaient dans le juste une règle vivante. Notre juste à nous est le Christ; mais chaque saint l'est à son degré, pour son compte et aussi pour le nôtre. Les saints sont des regards par où le courant de grâce qui traverse le monde s'aper(;oit, et leurs imperfections même, ou plutôt la
façon dont ils les constatent, les déplorent, en souffrent ainsi que d'immenses malheurs et s'estiment, à cause d'elles, les plus misérables des créatures, cela aussi fait notre instruction.
On sourit quelquefois de cette humilité, qui ne serait pas loin de paraître à certains ou puérile ou même vaguement pharisaïque ; car, comment tant gémir avec sincérité quand, mis au pied du mur, on n'avoue que des vétilles? Mais au vrai, ce sont eux, les chers saints, qui ont raison, quand ils se trouvent « des abominables », ainsi que dit Pascal, et la vérité de leurs outrances vertueuses, dont le seul tort — c'est-à-dire la grandeur — est de se placer au point de vue de l'absolu, c'est la leçon de nos jugements faciles.
Avecl'exemple et la stimulation, les saints sont appelés à exercer, sans qu'ils aient à le vouloir — et de fait ils ne le veulent point — une magistrature. Jésus a dit : « Quand il (l'Esprit) se/a ^>enu il convaincra le monde au sujet du péchés de la justice et du jugement »;, et sans doute cet Esprit a son jugement propre ; mais il juge partout où il est, et puisque à titre spécial les saints nous l'incarnent, il juge en eux le monde et l'accuse d'une accusation incessante. Accusation terrible, à ne regarder que le mal et ses causes en eux-mêmes; accusation douce et miséricordieuse pour nous comme celle dun frère aîné lorsqu'il reprend son plus jeune qui s'égare.
Puis, en raison de leur rang dans l'échelle des grâces, les saints, en même temps que nos modèles et nos propulseurs, en même temps que nos juges.
22 LA \m CATHOLIQUE.
sont nos intercesseurs. Ils nous (iépaigsent,et précisément à cause de cela, il y a entre eux et nous une égalité secourable, régalîté de l'amitié plus riche et de la fraternité qui est un droit d'aînesse, l'égalité de lasouifrance et delà tentation toujours éprouvées, autrement portées, l'égalité du petit au grand dans une destinée variable ici-bas, finalement identique.
Ils obéissent, eux, à cette loi d'échange que notre propension permanente est de négliger entre nous. S'ils n'y étaient fidèles, ils ne seraient pas saints; s'ils n'étaient pénétrés de notre unité dans le Christ, ils ne seraient pas les suivants du Christ. Ils suivent le Christ ici, ils le suivent de plus près làhaut ; ils ne peuvent donc manquer d'exercer et de pousser au maximum, dans leur gloire, leur rôle de coopérateurs de la rédemption. Quand Dieu attendri les regarde, reconnaissant en eux son Fils imité, son Esprit agissant, sa paternité obéie, peut-il ne pas écouter déjà leur invocation muette qui lui parle de la petite terre malheureuse et faible; peut-il surtout écarter leur prière formelle, quand nous chargeons leur cœur de la présenter et par là de multiplier, d'embaumer la nôtre ?
La prière par les saints, la contemplation affectueuse et admiratrice des saints, la lecture de leurs vies, l'évocation de leurs mérites et le rattachement de nos petites œuvres aux exploits de ces héros du surnaturel, c'est donc une des nécessités de notre vie catholique. Ce commerce est fondé sur ce qu'il y a de plus profond dans notre loi unitaire, dans notre communion fraternelle appelée communion des saints.
Et au fond, tous y consentent. Les docteurs d'hé-
résie ont beau protester, l'âme chrétienne de toute chrétienté voue un culte secret ou public à tout ce qui dépasse, religieusement, les normes courantes. La venue d'un saint, que ce soit en personne ou en souvenir, en influence manifestée, en miracle, en pieuses reliques, en récit quelque peu vivant, c^est pour toute âme que le divin travaille comme l'ouverture d'une porte du ciel. On y accourt, avec cette impression de « troupeau sans pasteur » qui émut si fort le Maître, et cette apparition d'un de ses fidèles de choix nous donne précisément une vue impressionnante et utile du suprême Pasteur.
La vie d'un saint, disais-je, est comme un nouvel avènement du Christ; en lui, la lumicre qui éclaire tout homme venant en ce monde est de nouveau apparue ; on veut le voir parce qu'on veut voir Dieu ; on veut subir son influence parce qu'elle sauve de la part de Dieu; on veut frayer avec cet humain qui n'est pas comme les autres, qui dépasse l'homme et qui, prenant au ciel, où il atteint, peut donner à la terre, à laquelle il touche, f^a chrétienté s'approprie cet homme-là, elle l'obsède, elle le sort de chez lui, son chez lui céleste ou terrestre, elle le tyrannise de son âpre et indiscret amour, de son désir intempérant et plein de déférente tendresse: elle le sent fait pour elle, comme son Christ dont il est l'image.
Cet homme représente à la foule ce qu'elle devrait faire et qu'acné ne fait pas; alors, elle se rattrape par l'admiration et par l'humble hommage ; cet homme lui donne à espérer ce qu'elle désire et qu'elle n'atteint pas : elle s'y raccroche comme à une planche de salut, dans le naufrage de sa vie matérielle et morale.
Il arrivera, et ce sera même fréquent, qu'on impose à ces intercesseurs et à ces modèles des spécialités, soit que leur vie y ait prêté, soit que des motifs quelconques y invitent la confiance. On compte bien qu'ils n'hésiteront pas; ils céderont à ces injonctions, car le cœur est sans résistance, et Dieu non plus ne résistera pas, puisqu'il nous les donne. Il y en aura pour nos possessions, pour nos maladies, pour nos accidents, pour nos professions, pour nos situations, pour nos entreprises, pour nos déplacements, pour les objets qui tiennent à nous, pour les bêtes comme pour les personnes, pour les maisons et pour les contrées, pour les villes et pour les patries, pour la guerre et la paix, pour la vie et la mort, pour chaque église et pour toute TEglise, pour chaque individu et pour les collectivités qui honoreront leurs patrons. Ce mouvement dé confiance fraternelle et quasi filiale sera si puissant que l'autorité religieuse le suivra, laissant envahir sa liturgie par des fêtes particulières de saints qui avaient même, en ces derniers temps, menacé de tout absorber, tellement qu'il a fallu réagir; mais on ne réagit point par des exclusions, on opère des rangements qui ménagent l'harmonie des saisons religieuses, la gradation des valeurs et l'utilité.
L'Église veut que la vie avec les saints facilite pour nous la vie avec le Christ et la vie divine. On ne se sauve pas seul, et comme on doit sauver, quand on le peut, son prochain, ainsi doit-on se faire sauver — bien entendu en coopérant de toute sa force propre — par ces forts d'Israël qui sont dans notre armée spirituelle ce qu'étaient pour David ses trente vaillants hommes.
Les gestes de Dieu par les saints, tout humbles et invisibles qu'ils soient quelquefois, sont les plus grands événements de l'histoire. Collaborant à Tunique nécessaire, ces héros réalisent les lins vers lesquelles nous marchons. Et de plus, comme l'histoire impartiale le reconnaît, ils actionnent pour leur compte la roue du progrès dans une mesure difficilement mesurable. Un saint Paul ou un saint Augustin, un saint Martin ou un saint Nicolas, un saint François d'Assise, un saint Thomas d'Aquin ou un saint Vincent de Paul ont plus de part à la vraie civilisation que tels destructeurs ou même tels bâtisseurs de villes. Ainsi, dans nos vies personnelles et nos groupes restreints, les éclosions spirituelles, outre leur primauté, préparent et soutiennent les autres. Si les saints y contribuent puissamment, il faut les croire nos bienfaiteurs et nous dire, en Jésus et en l'Esprit de Jésus, leurs clients fidèles.
ni
Un sentiment de vénération et de recueillement prend aussitôt le fidèle quand, expliquant la vie catholique, on en vient à nommer celle qui y tient une si grande place, celle qui charme et embaume le foyer chrétien : la Vierge.
11 est remarquable que les siècles les plus catlioliques : le quatrième, le treizième, le dix-neuvième, et j'ose dire par anticipation le vingtième ont été les plus dévots à Marie. Les convertis de ce temps vont d'emblée à cette dévotion, comme à une pierre de touche. Là l'esprit catholique leur paraît se révéler comme la sève dans la fleur. Un Newman, un Verlaine, un Charles Péguy, un Joseph Lotte, un Huysmans ou un Francis Jammes ne s'y sont pas trompés. Entrant dans la maison, ils saluent sa Dame; fils désormais soumis, ils ne peuvent oublier la Mère. Un sûr instinct les avertit qu'il y a là un cas religieux unique et sublime. Que le protestantisme l'ait méconnu, c'est à leurs yeux ce qui prouve le plus nettement à quel point le protestantisme s'est éloigné de la nature et par là — Dieu ne faisant que couronner par la grâce ce que suggère l'ordre
LA VIE MARIALE. 27
humain — de la surnature elle-même, a C'est un fils qui n'a pas connu sa mère », dit un Genevois revenu à Rome (1). L'Ecriture avait dénoncé « la race qui ne bénit pas sa mère » (Proverbes, xxx, ii) et par opposition elle avait dit : « Celui qui honore sa mère, celui-là thésaurise » (Eccli., m, 5). Thésauriser, dans le sens religieux, c'est se donner des sécurités, des accroissements, des recours, et c'est donc pénétrer au cœur même de la vie à nous communiquée par le Maître .
Le cas de Marie est à cet égard beaucoup plus important que celui des saints, et l'erreur y est donc plus pernicieuse. La vie avec les saints est une aide ; on peut dire que la vie mariale est une nécessité. Non que le Christ ne nous suffise ; mais le Credo relatif au Christ s'incorpore Marie; linfluence du Christ se rattache à Marie à titre essentiel ; le rapport de Marie est unique avec Dieu le Père, dont le Fils est aussi son lils; avec Dieu le Verbe, qui est son Fils du temps; avec l'Esprit, qui procède de son Fils comme Dieu et le sanctifie, puis le rend sanctifiant comme homme.
La relation maternelle, en Marie, ne saurait concerner uniquement la chair. « La chair ne sert de rien », dira le Maître : cette sentence frapperait-elle «elle qui l'a mis au monde? « Il fallait au contraire, a écrit d'elle Bossuet, qu'il lui servît d'avoir un Fils qui fût l'auteur de sa naissance. » Créant cette mère, le Verbe fassocie au plan rédemi)teur. Son devoir iilial, si l'on peut ainsi parler, consiste, ayant reçu d'elle ce qui est de l'homme, à lui donner, autant que
\. Tliéodorc de la Rive, Viiujt-cinq ans de vie catholique, p. îi'». Pion, éd.
la créature le comporte, ce qui est de Dieu. Dès lors, venant au Christ, on ne pourra négliger Marie ; on ne pourra oublier le siège vivant, le ciel conjoint que sa providence se donne.
Marie a été sur terre comme la première naissance de Jésus ; durant des mois ils paraissaient un seul être; Jésus, en elle selon la chair, la met en lui selon l'esprit, et dans un degré de proximité tout semblable. On ne pourra donc trouver Jésus au spirituel en le dissociant de celle qui ne fait avec lui qu'un unique principe. S'il est le rédempteur, et si de lui seul, par autorité et par mérite, procède le salut, elle seralacorédemptrice. Mère de Dieu et en état de tout obtenir, elle sera constituée mère des hommes pour tout accorder. Son amour pour son Fils et l'amour de son Fils pour elle lui créent un rôle universel. Elle nous donna Jésus qui nous donne la vie, et puisque c'est au spirituel qu'elle Le donne et non pas seulement selon la chair, elle donne aussi la vie.
Toute la vie catholique procède donc d'elle d'une certaine façon ; elle en est la mère, parce que, mère de Jésus, elle est mère de Jésus tout entier. Ne disonsnous pas sans cesse que Jésus vit en nous ; que tous ses fidèles ne sont, au spirituel, que le prolongement et comme l'intégration de sa personne ; que l'Eglise est son corps, dont sa personne individuelle est la tête? Marie, mère de Jésus et associée spirituelle de l'incarnation, est donc mère des humains au spirituel, mère de l'Église et mère de chaque âme. Par elle le Christ a touché terre; par elle Celui qui devait venir est venu : par elle aussi Celui qui vient sans cesse doit toucher la terre de notre âme et y produire
LA VIE MARIALE. 29
les germinations delà grâce. Elle a nourri Jésus de son lait, l'a protégé, réchauffé, porté, initié tendrement à la vie : transposez le tout au spirituel et appliquez-le aux frères de Jésus qui ne sont avec lui qu'une famille et comme un seul être, vous retrouvez les mêmes rôles.
Marie nous nourrit en attirant la grâce par ses intercessions comme l'organisme maternel attire les sucs de la nature et en fait la nourriture des hommes. Elle nous protège contre le mal et elle nous protège, si l'on ose dire, contre son Fils, comme la mère de famille s'interpose au moment des colères viriles; car, comme le dit gracieusement saint Bernard, « elle ne peut souffrir de querelle entre ses enfants ». Elle nous réchauffe contre son sein en calmant nos peines, en jouant son rôle de Mère des sept douleurs, c'est-à-dire de toutes les douleurs ; car si les grâces descendent et elle les communique, les douleurs viennent à elle et elle les reçoit. Celle qui assista J ésus à la crèche l'assiste en nous ; celle qui le veilla à la croix veille, dans les agonies do nos cœurs et de nos corps, la faiblesse qui est sienne. . [/initiation à la vie spirituelle peut sans doute avoir lieu sans que sa main paraisse : ainsi Jésus apprit de Dieu sans Marie; mais, même dans ce cas, elle n'y est pas étrangère, puisqu'elle est associée à l'action de Dieu, et, dans le cas le plus normal, elle contribue explicitement à l'initiation; plus que saint Paul elle peut dire : « Mes petits enfants, que fen^ faute de nouveau jusqu'à ce que Jésus soit formé en vous, » (Galates, iv, 19.)
Ne savons-nous point par toute notre expérience catholique que l'attachement au culte mariai signifie
parmi nous progrès, harmonie intérieure, pureté, tendresse de cœur, générosité, zèle et paix qui rayonne? « Je l'atteste par mon expérience des âmes, écrit le Père de Ravignan, quand un cœur a reçu du ciel le don de recourir à Marie dans ses peines, ses épreuves et ses dangers, ce cœur est toujours pacifié, reposé, béni. La voie d'une âme qui se confie habituellement à Marie est toujours une voie plus libre, plus paisible et plus simple (1). »
Dans tous les cas, si l'on est allé à Jésus sans Marie, c'est lui qui nous conduit à elle : si Ton va d'abord à elle ou si Jésus y mène, elle nous reconduit à lui, car c'est lui qui est le terme. Marie en possession de notre âme ne la garde pas ; Marie n'existe pas -pour elle-même ; comme cette Vierge d'Albert que les Allemands ont renversée, puis effondrée, elle tend son Fils et se confond tout entière en ce seul être. Ce qu'elle reçoit, elle le prend pour son Fils; ce qu'elle donne, c'est de la part de son Fils; elle est le canal, elle est le lien, elle est le secours pour que le salut nous vienne. « Qui me trouve, trotn^e la çie », lui fait dire la liturgie en empruntant les paroles de la Sagesse (Prov., vin, 35) ; mais afin qu'on ne croie pas qu'elle s'attribue le salut par elle-même, le texte ajoute : « et celui-là obtient le salut du Seigneur ».
Une dévotion sensible à l'égard de Marie n'est d'ailleurs pas indispensable. Ce qu'il faut inévitablement, c'est ce qui répond à la raison théologique tout à riieure exprimée, à savoir une dévotion théologique aussi et, en conséquence, liturgique.
(1) Entretiens spirituels, p. i'2'2.
LA VIE MARIALE. 31
La liturgie est ici un témoignage qu'on ne peut récuser, et c'est une loi à laquelle on ne peut se soustraire, dût-on n'en pas éprouver la douceur. Liturgie quotidienne, liturgie hebdomadaire, liturgie annuelle, tous les cycles dont se compose la prière publique à laquelle doit s'unir plus ou moins explicitement la prière des cœurs sont peuplés de Marie ; le parfum des Aç>e Maria et de leur commentaire s'y répand partout. Ayant à louer le Christ et à seconder son œuvre en nous tous, le rituel se souvient que c'est par l'yl^e Maria qu'a commencé le salut du monde.
« Tu rendras honneur à ta mère tous les fours de ta çie^ dit le livre de Tobie (iv, 3, k'^et tu te souviendras de ce quelle a souffert pour toi. » Tous les jours de la vie chrétienne, la liturgie nous remémore Marie, ses souffrances, et aussi ses joies, ses privilèges, ses mystères, ses vertus ; elle en décore l'ollice du matin et du soir ; elle en réjouit la nuit ; elle en fleurit l'aurore, à laquelle est comparée cette pure annonciatrice du grand jour. Lq Magnificat retentit à chaque vêpres, même dans les fêtes de douleur, parce que dans l'âme unie à Dieu il y a une joie perpétuelle dont Mau'iecst le poète et la cause. Par trois fois, à midi et à la tombée du jour, V Angélus interrompt les heures, les incline" et consacre à Marie leur décours. Quand les cloches des campagnes ou celleb des villes que le bruit n'assourdit point égrènent leurs tintements en tercets et la volée joyeuse qui les rassemble, une douceur se répand. L'àrae en est apaisée; des visions calmes, pareilles à celles d'Angelico eu son cloître Uoreatin, vous visitent. Quand de la colline de Fiesole on descend, le soir, dans le creux où gîte Floreuc-e,
quittant les bois de cyprès qui, sur le blanc du ciel, donnent un effet de clarté ; quand on circula à travers cette ondée sonore qui coule dans l'atmosphère une saveur de lait, on se sent envahi par une joie tranquille dont la céleste maternité est la gardienne.
Jeanne d'Arc goûtait ainsi, à genoux dans les champs, la paix mariale, sauf que, pour elle, l'ange des Ave prenait forme et répondait à sa prière en lui intimant son propre message, sa propre annonciation. Mais d'ailleurs, l'annonciation n'est pas un privilège exclusif, ni rare ; chacun de nous a la sienne ; tous nous devons concevoir Jésus : il faut qu'on nous l'annonce, et chaque âme doit répondre, inspirée par Marie et à son exemple : Voici la servante du Seigneur.
Tous les samedis appartiennent en principe à la Vierge mère. Mai et octobre lui sont offerts. Ses fêtes reviennent et s'intercalent en toutes les saisons. Il y en a pour le printemps, qui symbolise de Marie le charme et les espérances, pour l'été qui nous dit son ardeur d'amour et ses mâles vertus, pour l'automne qui exprime sa fécondité et l'annonce des peines, pour l'hiver triste et blanc, image de ses douleurs et de sa pureté. Les Pères de l'Eglise n'ont pas manqué de relever tous ces symbolismes ; ils se sont faits poètes pour y adapter leur cœur.
Les dévotions innombrables ajoutent d'ailleurs à l'officiel de la liturgie les libres effusions de l'âme chrétienne. Le Rosaire jette ses fleurs dans tous les sentiers. Grâce à lui, la chrétienté respire des Ave et ne les trouve jamais encombrants plus que notre air lui-même; elle reconnaît que s'il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit, il n'y en a point pour le
LA VIE MARIALE. 33
cœur (1) et que, selon la phrase célèbre de Lacordaire, « l'amour n'a qu'un mot, et en le disant toujours il ne se répète jamais (2) ».
L'intervention de Marie dans la liturgie et dans toutes nos prières de louange a une portée que nous pouvons préciser, ayant dit que Marie ne fait rien de son seul chef ni ne retient rien pour elle. Il n'y a qu'un être adorable : Dieu ; il n'y a qu'un seul adorateur : le Christ. La louange de Dieu attire à elle toutes les autres, les absorbe et les unifie, et d'autre part, la louange de Dieu n'est que par le Christ une louange vraiment digne. Toutefois, unie à celle-ci, toute louange, même infime, devient acceptable ; combien plus celle qui s'y unit avec une plénitude faite de l'intime union des personnes 1
Marie fut le premier temple où Jésus adora son Père, et ce temple vivant, vide des échos terrestres, vibrait à l'unisson de sa voix. L'Esprit divin qui animait le Christ entraînait au même rythme l'àme virginale; à la religion parfaite de Jésus, il joignait la religion de ce cœur. Jésus vivait en sa mère créée comme au sein de son Père, et la louange infinie du Verbe, où se reflète parfaitement le Bien divin, trouvait en elle, comme en l'humanité qu elle portait, sa réplique.
Marie, sans doute, ne peut pas dire par autorité ce que dit à Dieu son Fils, mais elle le répète ; de même qu'elle ne sauve point par elle-même, mais qu'elle
(t) Mol de Champfort.
{'2) Vie de saint Dominique, ch. vi.
VIK CATIIOLIQUi:. — II. 3
coopère. Elle est une associée parfaite, en discours comme en œuvre, en louange comme en don. En elle, Jésus homme et Dieu mène une vie inconnue qui est le plus délicat de ses mystères. Mais au fait, c'est le même que veut réaliser en nous tous le « premier-né de beaucoup de frètes «^ le Verbe à la voix innombrable, à la voix àe grandes eaux mQUtionné par l'Apocalypse (xiv, 2). Et c'est pourquoi nous devons nous attacher à cette première répétitrice des divines leçons où le Christ est notre maître. Lorsque l'eucharistie nous unit, en vue d'une plus parfaite religion, à l'Auteur de la religion sur terre, nous devons ne jamais oublier de communier à Marie selon l'esprit, pour communier de plus, près selon l'esprit à son Fils. C'est elle la mère de ce s>rai corps né de la vierge Marie ^y\Q VAçe ç>erum célèbre et invoque. De son cœur nous vient le sang de la croix; de son cœur nous vient donc le sang de nos calices. De ce cœur au cœur de Jésus et du cœur de Jésus à nos lèvres, c'est une même coulée : que la louange qui sort de ce sang et que la vie qu'il porte repassent donc par elle, comme par celle qui relancera les louanges et qui multipliera la vie par un nouvel emprunt à son trésor.
La vie de nos âmes, en môme temps que leur louange, doit en effet se relier à Marie comme à la source cachée fille elle-même de la nuée céleste. Adorant par elle, nous devons progresser par elle, nous relever par elle, y trouvant, puisqu'elle est le miroir du Christ, un modèle, puisqu'elle est sa coadjutrice, un secours. Elle peut sauver du mal ceux que le mal séduirait et que sa pureté immaculée ramène au sentiment des beautés morales. Elle peut tendre la main
LA VIE MARIALE. 35
à celui qui se perdait, voire à celui qui abusait des grâces, parce que sa grâce à elle — je veux dire celle que son cœur appelle et qu'il nous destine — revêt, comme toute clémence vraiment maternelle, le caractère d'un suprême recours.
« Les prières à Marie, disait Péguy à J osepli Lotte, sont des prières de réserve. C'est ça! des prières de réserve. 11 n'y en a pas une dans toute la liturgie, pas une, tu entends, pas une que le plus lamentable pécheur ne puisse dire vraiment. Dans le mécanisme du salut, VA^e Maria est le dernier secours. Avec lui, on ne peut être perdu (1). » Cette pensée est ancrée en effet dans le pbis intime de l'âme catholique. Elle réconforte notre espérance ; on s'y accroche, pécheur, avec une confiance de naufragé, et les âmes innocentes, émues toujours parce quil leur manque le bonheur des autres, y voient le motif de leurs tenaces espoirs fraternels, en même temps qu'une douce gloire pour celle qui foule en se jouant la tête du dragon.
Celle qui a le Seigneur' açec elle et dont l'amour n'a pas charge de la justice empêche qu'on dise jamais à ce Seigneur avec Isaïe, dans la traduction de la Vulgate : « Il ny a personne qui se lève et qui s'ous retienne. » (Isaïe, lxiv, 7.)' Elle le retient, et vers lui en même temps elle nous pousse. Elle sollicite notre misère en appelant ses bontés. Elle fait comme à Cana, s'adressant tour à tour à Jésus pour lui dire : « Ils n'ont plus de vin », c'est-à-dire plus de force, c'est-à-dire pas de joie durable, et à nous.
(1^ Entrelions de Joseph Lotte avec Cliarles Pépuy, d*tns T/j compagnon do Charles Péguy, par Pierre Pacary, p. 347.
avec un sourire : Faites tout ce quHl vous dira; attendez, s'il est besoin, un miracle.
(c O Dame, s'écriait Dante, tu es si grande et si puissante, ^ue souhaiter une grâce et ne pas s'adresser à toi, c'est vouloir que le désir vole sans ailes. » Sur les' ailes du désir, sur le cœur de Marie, la prière monte ; Jésus là reçoit. Celle qui a été sa mère peut bien être la nôtre ; ce n'est pas plus difficile ; c'est la même chose ; ici et là on attend le même fruit : la déification de nos âmes, comme en Jésus la déification de sa chair. Elle fit l'incarnation par son fiât : elle peut faire que le Verbe s'incarne en nous, et que l'Esprit nous pénètre ainsi qu'elle-même et que son fardeau divin. Elle n'est mère de Jésus que pour être la nôtre. Elle nous doit cette maternité, il faut bien que sa gloire nous la paie. Le droit d'aînesse que possède Jésus signifie que dans l'éternité cet aîné a été constitué à cause des plus jeunes. Vous ne seriez pas la Mère de Dieu, ô vous, s'il n'y avait les hommes et si vous ne deviez par Jésus être mère des hommes. Votre honneur est fondé sur nous, votre rôle est à nous, c'est l'eiTot de notre misère et c'en est le trésor.
Souffrez donc, mère gracieuse et forte contre le mal, toute puissante par exoration pour le bien, souffrez que nous vous disions, comme dans votre Salve Regina, ce chef-d'œuvre sublime et doux : « Allons, notre avocate! eïa ergo advocata nostral Tourne vers nous tes yeux de miséricorde, illos tuas miséricordes oculos ad nos couverte. » Nous nous adressons à ta grandeur, qui est infiniment humble ; à ta beauté, qui est infiniment modeste; à ta richesse qui est infiniment bienfaisante; à ta noblesse, qui
LA VIE MARIALE. 37
est infiniment accueillante; à ta hauteur, qui est infiniment condescendante ; à ton bonheur, qui est le salut des soufîrants de la vallée de larmes. Quelle douceur ne devons-nous pas supposer dans la mère du plus doux des enfants des hommes ; quelle bonté, dans la mère du Bon Pasteur! A ta grâce nous demandons quelle nous gratifie par intercession; à ton éloignement, nous qui sommes exilés, nous demandons qu'il soit proche par le -cœur. Allons! Eïal toi qui as tant reçu, donne! Sauve-nous maintenant; sauve-nous, oh! sauve-nous à Theure de notre mort, à cette heure décisive, centrale, l'heure entre les deux mondes, l'heure du double cadran temporel et éternel, l'heure que marquent concurremment le soleil qui brûle et s'éteint et le soleil inextinguible. Sauve-nous quand nous partirons, Mère, et pour cela sauve-nous sur la route. Vita, diilcedo et spes nostra, toi notre i^i'e, notre douceur et notre espérance, notre vie et notre espérance par Jésus-Christ, notre douceur par toi-même, par vocation spéciale, comme une mère, sauve-nous! Notre vie catholique avec toi, c'est la sécurité, la joie, la paix, la certitude céleste et terrestre. Tu exauceras tes soupirants, tu consoleras tes gémissants, tu relèveras tes défaillants, tu pardonneras jusque à tes ingrats, tu guideras de ta douce main la main tremblante, résistante, faible et rebelle qui fait tomber dans lurne du temps, à ses risques et pour tout à fait, l'inexorable bulletin de vote, le oui ou le non éternel.
La vie catholique étant toute la vie adoptée et sanctifiée, on ne peut songer à la dépeupler de ses objets, de ses occupations et de ses êtres ; elle n'est pas une vacuité ni une solitude; elle n'est pas un silence; elle est encore moins une mort. Toutefois, tous les contraires, en cette vie, étant faits pour se prêter un mutuel concours, une certaine vacuité et une certaine solitude, un certain silence et une certaine mort nous sont nécessaires. Il n'est jusqu'au néant qui ne vienne au secours de l'être; car le néant de ceci profite à l'être de cola. Précisément, dans le silence et la solitude, dont j'entends parler, gisent les plus hautes valeurs de la vie.
Je n ai plus besoin de dire, après cette déclaration, que le silence en question n'est pas un silence purement matériel et inerte, ni davantage un silence extérieur qui ne tendrait qu'à favoriser les divagations du dedans, les rêvasseries, la misanthropie, les bouillonnements de passion romanesque ou coupable. Il s'agit d'un silence qui apaise, qui amasse nos richesses intérieures et les met en ordre, qui
s'ouvre donc aux grandes influences mystérieuses, celles qu'elfarouche le bruit.
Le silence est une lumière. Quand le soleil s'éteint, la lampe de la maison s'allume, et Ion sait que les intimités brillent alors davantage, dans le réduit calme et le mystère du foyer.
Le silence nous aide à nous connaître. Cette part d'inconnu qui est spéciale à chaque être, qui décide de sa vocation, qui commande sa destinée ne se révèle qu'à l'âme silencieuse. Dans l'action extérieure et dans la parole, nous avons l'obligation de nous répandre, nous tondons à nous aliéner. L'action traîne l'attention à sa suite ; là où est notre action, là nous sommes; nos objets nous tirent; nous risquons d'aboutir au « divertissement » pascalien, à l'oubli de nous-mêmes. Si l'essentiel de nous est dans l'invisible, où il faut le rejoindre ; si tout est dérisoire, hors nous réaliser, nous, d abord, et notre destinée, et si le dehors lui-même doit venir au contact intérieur atin d'y être pesé dans une juste balance, on voit combien un peu de solitude et de silence est indispensable.
Comment donc nous régir, ne nous connaissant pas, ne nous rejoignant pas? Nous serons la proie de tout; il n'y aura dans notre activité aucun ordre vrai. Sans cesse la vie nous bouscule et nous désoriente. 11 en est comme du bateau que le Ilot porte, mais aussi dévie constamment par ses courants et par les secousses des vagues. 11 faut que l'homme de l)arre ait sans cesse l'œil et la main à la manœuvre. Kt que met-on sur l'écriteau proche de la roue et de la cabine où se tient l'homme? « Défense de parler au pilote! » Silence pour l'attention au but, pour la
vue des obstacles, pour Taction préservatrice et directrice.
Notre vie ne se passe loin du bien et loin de Dieu que parce qu'elle se passe loin de nous-mêmes. « Pourquoi ne fixez-vous pas le miroir de vos âmes? » disait sainte Radegonde à ses filles. Dans ce miroir, on voit tout et Ton peut mesurer tout, une fois instruit des grands objets et maintenu à leur contact par une droite conscience. On peut donc décanter ses pensées, en établir la hiérarchie, construire son âme, comme la nature, cette grande silencieuse, construit ses êtres et réalise le cosmos.
Les perpétuels échanges extérieurs n'organisent que la dissipation ; ils habituent aux jugements superficiels en faisant exprimer aussitôt qu'on pense. On ne se concentre plus; on ne se contrôle plus; l'esprit se grise de mots et d'images rapides ; il se contente de cette petite électricité qui jaillit dans le babil, au lieu du courant fort et régulier d'une mâle réflexion. Au moral, cette dissémination tient constamment en éveil l'amour-propre, le provoque à faire effet, à paraître, au lieu d'être, à jouir de soi-même et d'autrui sans effort, à rechercher l'applaudissement sans travail, à s'adapter complaisamment ou à s'opposer orgueilleusement, afin de s'affirmer ou de plaire, à subir le milieu tel qu'il est, au lieu d'y choisir, à énerver ainsi sa personnalité et à la compromettre en de perpétuelles petites aventures. La profonde gravité de notre être y est noyée; nous ne la reconnaissons plus. Nul plus que le bavard n'est ignorant et inconscient de soi-même.
Le prochain n'est pas mieux connu. On pourrait croire qu'à le fréquenter tant, on l'observe ; mais
suflit-il à l'abeille de courir de fleur en fleur pour avoir du miel? Cueillir et se recueillir est aussi nécessaire à la connaissance d'autrui qu'à un vrai sentiment de soi-même. On ne soupèse qu'au dedans ses objets; on ne prend conscience que là de ses vrais liens; pour accéder à autrui, quelque paradoxal que cela puisse paraître, il faut rentrer en soi, autrement on ne voisine qu'avec des fantômes. Le dehors donne une apparence; mais le sens profond des êtres est dans la pensée, et pour que la pensée le saisisse, il faut qu'elle se saisisse elle-même.
Les poètes et les saints nous donnent à cet égard les plus hauts exemples. S'ils pratiquent la retraite, c'est pour les lîns les plus sociables et les plus universelles; ils y apprennent à éprouver ce que les hommes sont, à voir ce qu'ils nous cachent, à révéler ce qu'ils ignorent d'eux-mêmes, à confesser ce qu'ils aiment à méconnaître, à entendre ce qu'ils ne disent pas.
Pour être en paix avec le prochain, n"est-il pas nécessaire aussi, ce détachement provisoire qui se recueille? Le dehors laissé à lui-même nous sépare souvent; nos appétits s'y aiguisent; notre unité profonde cède à des antagonismes passionnés; nos égoïsmes s'affrontent et s'irritent; on part en guerre, alors que la fraternité et la douceur sont nos lois. Retrouver dans le calme cette unité et cette commune éternité qui fait le fond de nos vies, n'est-ce pas la vocation du silence?
Elargissez et demandez d'où nous viennent les grandes impressions qui dominent la vie, qui la dégagent, l'aèrent et la mettent en rapport avec les
immensités qui de toutes parts l'enveloppent : vous reconnaîtrez que c'est du silence que ces biens nous viennent. Le silence ferme les portes de Tillusion, et la porte du réel s'ouvre. 11 faut le silence, pour que la vérité envahisse l'esprit et pour qu'elle s'y épanouisse à sa taille, pour que nous nous sentions dans ce « cercle infini dont le centre est partout et la circonférence nulle part », pour que dans la nuit sacrée nous puissions apercevoir les étoiles et que, circulant sur les hauts plateaux de la contemplation, nous mesurions l'horizon et voyions se dévoiler les mystères.
Les lois du monde agissent tout le temps, mais leur intimité nous échappe; les petits effets nous dérobent les causes admirables; l'objet nous cache le monde et le monde nous cache Dieu; sous la fragile écume de surface, quand le réel s'agite, nous ne savons pas sentir les mouvements de la mer. Il faut plonger en esprit dans cette immensité, notre éducatrice; il faut entrer en soi, pour ramener des pensées qui ne viennent que rarement sur le seuil.
La foi nous parle, la science nous renseigne, l'expérience nous instruit, tout nous dit ce que nous devons savoir pour bien vivre ; mais ce qu'on nous dit n'a de valeur que si nous le recevons et le remémorons dans le silence, que si nous le faisons nôtre, ou pour mieux dire notiSy à la façon de l'aliment subtilement élaboré dans notre être. Nous pouvons tout savoir sans avoir rien acquis, parce que nos réservoirs de silence n'ont reçu ni les filets d'eau de la terre, ni les pluies du ciel.
Bien mieux, une certaine curiosité, une certaine science sont ennemies de la vie parce qu'elles sont
les ennemies du silence. Vouloir savoir, entendre et voir, vouloir se renseigner sur tout, fut-ce sur les choses divines, si ce n'est pas pour g-uider ses œuvres au moyen de silencieuses réflexions où le savoir s'utilise, c'est un abus ; c'est le cas de celui qui mange sans assimiler, et qui s'intoxique. « La science enfle yi, ditl'ApôtreflCor., viii, 1), précisément parce que le silence intérieur n'en fait pas l'aliment divin, en soumettant ce qu'elle offre à l'Esprit de vie qui est notre Ame céleste.
Aux heures tout à fait graves, sous le coup d'une grande douleur ou d'une joie trop forte, à côté d'un cercueil, au moment d'une découverte heureuse, dans l'amour, le silence s'impose à nous de sa propre autorité et notre instinct le reconnaît pour maître. Lui seul nous paraît vrai, toute autre manifestation est mensongère; lui seul est adéquat, seul il monte de nos profondeurs et rejoint des événements ou trop vastes ou trop mystérieux pour le contour des paroles. Nos royaumes intérieurs se dévoilent alors, et aussi ceux de la destinée; les voiles du monde s'ouvrent; Dieu apparaît; car le silence, a écrit Carlyle, « porte plus haut que les étoiles et plus profond que les royaumes de la mort ». -
C'est dans la mort surtout, dans la mort éprouvée ou subie en autrui que se découvrent les traits et que s'exerce la fraternité du silence. La mort, c'est le silence qui vient au-devant de nous, et ce silence est plein de ciel, Dieu le peuple et tous nos astres spirituels y mêlent leurs rayons. Mais comme, dans le rite, il y a la communion réelle et la communion spirituelle, ainsi le silence do la mort étoilée peut
devenir en tout temps notre possession, avec ses invisibles présences. Et l'impression qu'il nous apporte est certes la plus salutaire que nous puissions ressentir; elle nous libère, nous épure et nous élargit; elle nous rend sages comme, ceux qui marchent au bord des abîmes ; elle nous mène au mystère, qui est le vrai, au lieu du papillonnement quotidien qui nous trompe ; elle organise nos relations en fondant la relation suprême, celle qui nous lie à TKtre des etr^s, à la Loi vivante, à l'Univers de notre univers, au Contenant éternel du temps.
Souviens-toi, homme, de ce que tu es, de ce que tu vaux lié au surhumain, de ce que pèsent peu ta condition et tes objets laissés à ce qui passe; souviens-toi que ta fréquentation est au ciel (Philipp., III, 20) et que de tes mains si faibles tu touches Dieu. La mort vient : ne l'attends pas, crainte qu'elle ne te surprenne; anticipe sur elle et franchis-la pour entrer dès maintenant dans ta destinée immortelle. Au lieu de fuir vers les apparences et de folâtrer vainement, au lieu de ne vivre que des moments, oublieux de la grande coulée majestueuse qui nous entraîne, accède à la durée sans terme, accède à Celui qui t'attend patiemment, et que les êtres surnaturels, que les grandes lois du monde, que le royaume de Dieu où ta place est marquée, où ta tâche est requise te soient présents assez pour te révéler ta propre nature et la portée des actes du temps.
Ce silence religieux, pareil à une eau calme, où tout ce qui compte se reflète et où tant d'influences heureuses peuvent surgir, c'est le secret des grands êtres. Leur recours est dans cette apparente immo-
bilité qui est une vie si active. A ces moments où rien ne leur arrive, ils ont loisir de penser à ce qui arrive toujours. Ils s'unissent à l'Esprit qui anime notre univers et se propose aux âmes. A la nature qui noue ses actions et à Dieu qui la mène, à l'âme qui déroule ses faits intérieurs et à Dieu qui l'inspire et l'attend, ils ne sont pas étrangers comme tant de ces soi-disant actifs qui n'ont le temps ni de se découvrir eux-mêmes , ni de vivre. Un visage est dans les ténèbres : ils le voient ; dans leur nuit est le soleil de l'âme ; le chant des sphères et des chants plus divins encore viennent peupler leur Songe de Scipion; ils chérissent cette demeure obscure dont la porte ouvre sur la vie, la fenêtre sur rinfini, où l'œil habitué à l'ombre n'en mesure que mieux les clartés et, n'en étant point ébloui, peut les graduer avec sagesse.
Mais il y a mieux encore que de la lumière, dans ce silence vibrant, il y a de la force. Le silence est le père de tous les bruits qui ne sont pas vains; il est le père du travail, le père de la science, le père de la prière et aussi des paroles efficaces.. Ce n'est pas pour rien que la tradition dominicaine appelle le silence le père des Prêcheurs : pater Praedicatorum. Dans la parole du sage et de l'apôtre, il y a plus de silence que dans le silence agité du bavard ; dans la parole profonde, exactement mesurée, toute en âme, il n'y a aucune dissipation ; mais cette parole elle-même veut un arrière-fond où elle doit
s'élaborer et où elle prend toute sa densité, toute sa plénitude. Aussi parle-t-on dans nos Constitutions de la « ti'ès sainte loi du silence », du silence qui est « une belle cérémonie, piilchra cœrenionia » et qui « confère beaucoup à la rélormation, à la paix, à l'étude ». On menace pour « le jour du Christ » ses « téméraires violateurs » ; on l'organise en hiérarchie et on le distribue : « silence continu » en certains lieux du monastère, « silence moyen » partout et à titre courant, « silence profond » à certaines heures spécialement recueillies. Un « circator » est chargé d'inspecter le couvent pour veiller à ce rite; on charge la conscience du supérieur sur son observation.
C'est que parler c'est dépenser, se taire c'est acquérir, et ceux-là doivent s'efforcer plus que tous d'acquérir qui sont préposés aux grandes dépenses. Le silence du prêcheur fait un bruit de foule entendue en rêve ; il est un calme et il est une rumeur. Le silence du penseur fait comme un bruit d'ailes. Quand l'action devient le devoir, on y a été préparé par des amoncellements d'énergie, par de secrètes dispositions qui font votre force.
Le succès ne se donne pas à ceux qui ne jettent dans l'action que les débordements dune âme appauvrie. Le succès veut des points de départ, ainsi que des fondations sous la terre. Le succès est un fruit, mais sa sève vient des racines, qui distillent et que nul ne voit. Les silencieux, ceux qui pensent en se taisant, ceux qui travaillent et s'isolent, du moins pour un temps, sont dans l'humanité la partie noble et productrice ; toutes les grandes choses viennent d'eux; de la légèreté et de la mobilité d'esprit ne
r.A VIE DE SILENCE. 47
vient que la balle, au lieu du grain qui s'amasse dans la grange humaine.
Le moyen de se détendre avec énergie, si Ton ne s'est premièrement ramasse sur soi-même! L'expansion est fille de la concentration. L'homme le plus fort est celui qui sait vivre seul. Non qu'il s'agisse proprement de s'isoler : l'isolement tue, l'isolement fait la nuit dans l'ame; il s'agit de se grandir en gardant le sentiment de tous ses liens. L'homme qui s'éloigne du monde orgueilleusement s'annihile et insulte à ses frères; l'homme qui s'éloigne du monde en l'aimant monte et veille au salutdu monde comme la Geneviève de Puvis qui veille sur sa ville. Le monde se plaint d'un mépris insolent et il s'en irrite; mais un humble mépris, si je puis dire, une retraite vers de plus hautes régions où l'amour vous suit trouve le monde édifié et complice. Le monde méprise secrètement qui l'estime trop, sachant bien tout au fond sa puérilité et sa misère; il estime qui le méprise avec grandeur d'âme. Un grand cœur n'est jamais à sa place dans le bruit, il s'y étiole et s'y stérilise ; on croît et Ton se donne dans le secret, comme une source à Tombre.
Le silence est le pays des sources. Le silence est le secret de la plénitude. « Si tu es avec un autre, disait Léonard de Vinci, tu n'es plus que la moitié de toi-même; seul, tu es toi-même tout eatier. » « Le sauvage, ajoutait-il, jouant un peu sur le mot, est celui qui se sauve soi-même. » Nos sauveurs, nos magnifiques soldats savent d'instinct ce qu'il en est. Avant l'attaque le soldat se tait; le feu cesse ; un frisson court les rangs; tous les bruits sont ouatés;
des ordres brefs sont des gouttes de bruit dans un lac de silence ; les forces nerveuses et les forces morales se ramassent, elles refluent; on prend en main la tâche et Tévénement ; en serrant son fusil, il semble qu'on étreigne la fortune des armes. « En avant!... » Alors, c'est un cri ; la détente de la force vous entraîne, et l'élan est proportionnel à l'ardente immobilité du départ.
Notre Sauveur divin plus que tous illustre une vérité qui est une part de son enseignement et qui imprime sa marque avec énergie tout le long de son oeuvre. Trente ans de silence et trois seulement d'action; trente ans d'obscurité et trois ans d'éclat. Encore, dans cet éclat se trouve-t-il de grandes parties d'ombre. Dans ses voyages apostoliques, dans ses matins et ses soirs, dans ses repos, dans ses contemplations prolongées, le silence s'étend, le silence de la Divinité, son propre domaine. Le silence l'aide à déclarer sa majesté, celle des causes pour lesquelles il vit, pour lesquelles il meurt, pour lesquelles il survit. Silence de Nazareth , silence d'une vie publique encadrée de mystère, silence de la montagne éblouie de prières et d'étoiles, silence devant Caïphe, Hérode, Pilate, silence du Gethsémani et de la croix aux sept paroles espacées, silence du tombeau et silence du tabernacle : tous les silences nous sont enseignés.
Jésus nous dit que le verbe intérieur sans entraves est celui qui ne se commet point dans les paroles oiseuses, qui sait attendre et croître avant le don, qui sait agir en ménageant ses réserves, qui sait prier et souffrir en secret, qui cherche dans la paix la tranquillité de l'ordre, qui se joint à
Dieu, le grarwl silencieux, à la nature qui travaille sans bruit, à Tâme qui n'çst pas verbeuse, qui se tient derrière les sens et liniaginalion comme un srave témoin.
On pourrait dire que notre silence marque notre niveau et que notre aptitude au silence est déjà en notre faveur un glorieux indice. Savoir se taire, c'est savoir exister ; savoir parler ne prouve pas toujours grand'chose, car la parole est emprunteuse et pillarde; le silence vit de soi, et c'est là que se révèle surtout la différence des êtres. Le silence de chacun garde sa couleur ; les paroles vont et viennent. On modifie les mots selon les cas ; on ne modifie le silence que lors des cataclysmes intérieurs, des grandes crises de l'âme.
Le silence est l'ami des vérités suprêmes et des résolutions fortes. Aussi, les petites âmes n'aimentelles pas le silence ; elles en ont peur; on dirait que le silence les menace ; elles le harcèlent de loin avec toute l'artillerie, toute la mousqueterie des paroles; quand il approche, il les intimide ; sa majesté les gêne comme la présence d'un géant chez des nains, d'un génie chez des sots, d'un héros chez des lâches ou de Dieu dans un cœur pervers. La plupart des camaraderies n'ont pour but que de chasser, d'expulser le silence ; seule la vraie amitié le recueille et le convie à l'intimité. Aussi ces mêmes bavards toujours répandus sont-ils impropres à la plénitude des communications, comme l'agité est impropre au tra-
YIE CATHOLIQUE, — U. 4
vail. Un vrai labeur est une espèce de repos; une intime et profonde parole garde une âme de silence; son passage fait un bruit d'abeille.
Appliquez cela au surnaturel, et vous verrez que nos rapports avec Dieu ne sont intimes que dans la mesure de notre attachement à ce silence intérieur qui fait de nous un temple. Le silence est le père de la prière, disions-nous : plus la prière est pénétrante, plus elle est silencieuse, plus les paroles la quittent, plus ses murmures s'assourdissent et défaillent. A l'extrême, elle ne dit plus rien, elle se tient cœur à cœur avec l'Ineffable.
Dans la prière publique, nous mêlons nos voix; mais dans l'âme de chacun, un silence de méditation tend à s'établir, et la prière est efficace dans l'exacte proportion de ce silence. Dans le privé et la pofte close, ainsi que dit l'Évangile — porte de la maison, surtout porte des sens, la prière croît lorsque croît notre éloignement de ce qui bruit et de ce qui apparaît, lorsque toutes les images, voire toutes les pensées trop précises s'effacent pour laisser place à cette immense apparition, à cette idée qui n'en est plus une, qui en est seulement la mère, à savoir la Vérité éternelle associée à l'Esprit d'amour.
Les idées et les faits sont petits, leur valeur n'est qu'évocatrice ; s'ils mènent en balbutiant au bord du mystère, reste le mystère lui-même ; s'ils nous exercent à la grimace des gestes, reste le repos de l'ineffable immobilité. La prière va toujours au delà. Le grand mystique trouve tous les gestes et toutes les paroles vides; son élan les distance. Il passe sitôt qu'il peut du vestibule au sanctuaire, de l'autel jus-
qu'au delà du voile, ad interiora çelaminis ^W quitte le temps morcelé et comme anémié pour des instants qui ont la valeur d'un siècle. Là où le bruit du créé s'arrête, là où les images défaillent, le silence prend son rôle et conduit plus loin.
En ces temps agités, on estime volontiers que les mystiques mènent une vie insignifiante et inutile, et que le silence doit faire place à la seule productivité. Mais ces jugements légers procèdent d'un entraînement dont la banalité est notoire. Ils valent contre l'oisiveté et invitent à songer que le silence lui aussi a ses bornes; quand le réservoir est plein, il faut qu'il déborde et, l'action préparée, elle doit s'accomplir. Mais la préparation silencieuse, qui est une loi de la vie, s'impose aux siècles de grande activité plus qu'aux autres.
Par ailleurs, l'action n'est pas tout. La louange du génie, la louange de la philosophie, de la science désintéressée, de l'art doivent profiter à la mysticité. Les plus grandes choses sont celles qui ne servent de rien, qui se contentent d'élargir, d'exhausser notre être. La plus haute vie est la vie contemplative. C'est un païen qui a dit que tout le mouvement du monde et la politique môme sont destinés à procurer au plus grand nombre qu'il se peut les rares instants de la plus haute pensée, qui s'attache au divin, notre objet suprême.
Il n'est pas vrai que la vie intérieure soit sans prix, ni qu'elle soit subordonnée à l'autre et que la pensée soit la graine, l'action le fruit. Cela peut se justifier à certains égards; mais il est encore plus vrai que Faction est la graine des pensées et des
sentiments et qu'en ceux-ci est la valeur dernière.
Le royaume de Dieu est en s>ous, nous dit l'Evangile. L'essentiel est ce que nous pensons, ce que nous voulons ; nos idées et nos choix, nos affections d'esprit et de cœur, tel est pour nous le vrai monde. Notre âme est tellement plus précieuse que ce qu'elle fréquente et tellement plus précieuse que ce qu'elle fait! Or elle s'aborde elle-même et se forme avant tout dans le silence. Que le silence soit plein de Dieu, nous sommes donc au sommet de la vie ; toutes nos enquêtes au dehors ne devraient que nous préparer à cette glorieuse retraite. La parole et l'action n'ont rapport qu'au temps, le silence et le secret à l'éternité. La parole et l'action sont l'enfance, le silence est l'âge mûr. Dans le dialogue insaisissable avec' Dieu et avec tout en lui gît la plus haute concentration et la plus haute expansion d'une vie qui ne vaut que par cette somme des relations sublimes.
Trouvons donc là notre vie éternelle commencée, notre conversation céleste amorcée, la meilleure part dont parlait à Béthanie notre Maître. Il n'y aura plus après cela qu'à rompre le lien, comme le ballon captif qui abandonne son câble.
Dans le silence des cieux, nous retrouverons notre silence religieux avec plus d'ampleur, mais ce sera lui, et la pleine vie ne sera que la dernière éclosion de cette lleur, dont les racines plongeaient dans l'essence même de notre âme fille du silence créateur, sœur de tous les silences qui sont le fond de la nature et la trame des bruits^
Il faut soumettre à l'esprit catholique tout ce qui est de notre vie, tout ce qui fait corps avec Tensemble de pensées, de manifestations et d'actions qui s'appelle l'existence humaine.
Or, nos rapports avec la nature ne sont-ils pas dans ce cas? Nous ne savons plus, tellement ils sont devenus instinctifs, quels liens étroits nous unissent à cette mère et maîtresse^ quelle influence elle exerce sur nous, quelle force elle peut nous communiquer, quelle lumière, quelles stimulations, et à quel niveau elle nous ferait monter, si nous suivions les inspirations qui se dégagent de ce drame silencieux dont le poète est Dieu même.
La nature fait partie de nous et nous faisons partic d'elle ; mais aussi elle est reliée à Dieu comme nous y sommes reliés, et comme on parle du Dieu intérieur, celui que nous éprouvons en recueillant nos pensées dans leur centre, ainsi Ton doit invoquer le Dieu des cieux, celui qui se cache et se fait reconnaître en son œuvre, et qui du reste, quand on l'aborde ainsi qu'il convient, nous ramène à l'autre. On ne fait un bon usage du dehors qu'en le référant
au dedans ; nous ne resserrons nos liens universels qu'en vue de nous cultiver nous-mêmes ; nos mouvements intérieurs ont plus de prix que la rotation des astres. Périssent les levers et les couchers de soleil, s'ils ne jettent leur gloire que sur notre nuit.
Pour que nos rapports avec la nature soient féconds, il faut que nous y apportions une préparation et que nos dispositions personnelles n'aillent pas nous faire verser dans les défauts accoutumés de l'âme païenne. Le naturalisme, le panthéisme, le dilettantisme jouisseur, le pessimisme : tels sont nos périls. Cette même nature qui nous grandit peut nous faire choir, si nous allons à elle sans sauvegardes. Les mêmes fréquentations élèvent l'âme ou bien l'empoisonnent ; un cœur trouble extrait de partout du trouble ; une âme d'ombre appellera ténèbres les clartés mytérieuses dont la nature fait l'auréole de Dieu; un méchant en vient à nier ou à méconnaître obstinément comme principe ce qu'il a négligé ou méprisé comme vie, et son commerce avec les grandes forces vérifiera une fois de plus cette loi permanente : on voit d'après ce qu'on aime, d'après ce qu'on veut, d'après ce qu'on est.
Abordons par conséquent la nature dans un esprit religieux, bien gardés contre les rêveries dissolvantes et décidés à trouver dans cette source de vie des leçons de vie.
Au spirituel, notre indigence la plus fréquente, c'est que nous nous enfermons dans le sensible et que le divin, oblitéré dans notre esprit par nos petites évidences immédiates, ne joue plus le rôle qui lui reviendrait; l'attirance des passions et l'accapa-
rement du besoin nous réduisent à de petits efforts d'utilisation qui enlèvent à la nature son grand sens, à la révélation son empire; nous devenons pratiquement a-religieux, alors que tout est religieux et que nulle présence n'est aussi immédiate et active que l'éternelle présence.
Or, quand on se livre à l'intuition, en face des beaux spectacles, en face du prodigieux et perpétuel fonctionnement du créé, il arrive que cette opacité du réel se dissipe, que la pensée se donne prise et perce de part en part, que la forêt et la montagne, la mer, la plaine, l'eau qui court, le nuage. qui vogue ou qui séjourne aux rives de l'horizon nous disent des choses profondes où l'émotion religieuse trouve son aliment.
Ce n'est pas là proprement le sentiment de l'artiste, et je n'invite pas à une sorte d'esthétisme étranger à l'effort chrétien. Honneur à ceux qui extraient la beauté du monde et qui nous la livrent; j'honore aussi ceux qui en tirent des utilités ; mais je refuse de ne voir dans la nature que la productrice du blé ou le peintre paysagiste ; elle est de plus un prophète, un annonciateur; die nous révèle le Dieu qui la constitua, qui l'habite et qui dans toutes ses forces prouve la force infinie, dans ses beautés la splendeur première, dans ses immensités l'océan sans bords, dans ses intimités les secrets de la vie ineffable, dans ses libéralités la divine munificence dont elle est à la fois le symbole et le moyen.
Quand vous sortez et que le vent vous frappe au visage, dites-vous : cette force souple, animée et familière qui me caresse ou me violente un instant, cette force a derrière elle la force des mondes; la
mystérieuse gravitation en est le départ, et derrière la gravitation il y a le réservoir premier d'où toute force arrive.
Quand vous voyez quelque chose de grand, ditesvous : Dieu est plus grand. Dieu est au delà des grandeurs et de toutes leurs mesures. Qu'est-ce que grand et petit? Qu'est-ce que cet « ample sein » dont parlait Pascal et qu'est-ce, aussi, que ces profondeurs intrasubstantielles où les atomes répètent les univers ? Ce sont là des relations du créé qui déjà nous effarent; mais nous savons que ces relations s'évanouissent, quand il s'agit de la Substance sans contour et sans rives, du Vivant qui est sans taille, étant un infini que reflètent en deux sens les grandeurs.
Quand vous voyez quelque chose de beau, ditesvous : c'est une ileur de l'être, c'est le nénuphar qui vient s'épanouir en surface; mais sous les eaux invisibles et dormantes il y a la racine ; toute beauté trouve sa sève au delà de ce qui se voit; la création, c'est Dieu qui fleurit et qui s'offre.
Etes-vous témoins des changements et des répétitions qui sont tout le jeu des forces naturelles; voyez-vous le glacier qui s'avance, puis recule, le flot qui monte et puis descend, l'orage qui gronde, s'apaise, reprend, les stratifications qui témoignent des âges de la terre, l'astre mort qui nous avoisine, les astres palpitants du lointain qui s'épuisent comme des cœurs et eux aussi mourront : prenez dans tous ces changements qui se répètent, dans les cycles, dans les saisons, dans les jours et les nuits, dans les vies et les morts, dans les renaissances et les rechutes, une impression de l'éternité qui est toujours la même, de ce maintenant qui ne meurt pas,
que la vie de Dieu remplit et que la nôtre, un jour, doit peupler de sa gloire.
Partout Dieu se voit, Dieu transparaît, Dieu s'explique mystérieusement, Dieu se révèle à qui sait comprendre. Il n'y a qu^à élargir la vision, à franchir les étapes de nos impressions, à pousser à fond. Dieu est le terme dernier de nos démarches en tous nos domaines. Un peu de science élémentaire y aidant, celle qui est à la portée de tous, voici le palais des êtres qui s'ouvre à nous et le Grand Roi y habite.
Les points de départ intimes ou grandioses n'y feront rien ; il n'est pas nécessaire, pour admirer, pour prier, d'aller voir se lever le soleil au Rigi, ni de gravir le Mont Blanc, ni de courir vers la baie de Naples ou à la Corne d'Or. Tout est beau ; tout fait est éloquent; toute la nature est à ma fenêtre; seule l'habitude émousse mon esprit et banalise mon regard. Pour peu que je sois en état de contemplation tout redevient neuf; si j'apprends à regarder, c'est comme si je n'avais pas l'habitude de voir. Je comprends, alors, que cet univers est comme une symphonie permanente dont j'oubliais la richesse. Le ciel est au-dessus de ma maison , et c'est le même qui enveloppe les mondes et qui est le pavillon de Dieu. Gc sol qui attend mes pas et qui porte mon véhicule est la solidification des fluides millénaires, l'accolement d'une poussière d'infini animée par de grandioses lois, et Dieu règne sur ce trône de sa majesté qui est le globe et qui est mon domaine.
Cette chose toute proche et familière, cette chose multiple et une où je circule et agis, c'est pourtant le cosmos, et j'attends son Maître. Cette ileur que
58 LA VIE CAÏHOUQUE.
je froisse, cette mouche qui me frôle, c'est la vie, et le Maître de la vie s'y fait découvrir. Dans cet homme qui s'en va, dans la rue qui grouille, dans l'atelier ou le magasin, dans l'anonyme silencieux ou dans le voisin qui me parle ainsi qu'un mystère, c'est toute la destinée et le Maître de la destinée qui se dévoilent.
Or, cette présence universelle qu'exprime la nature et qu'elle nous suggère a une signification. Quand Dieu se montre, ce n'est pas pour contenter une vaine envie de connaître; il s'agit de notre action, et chacun de nous doit élever son âme, à voisiner avec les énergies immortelles. La nature nous apprend Dieu ; mais elle nous apprend aussi l'homme, elle prêche son devoir à l'homme ; on pourrait dire que l'homme est le vrai sujet des thèmes qu'elle fournit et qu'elle ne vise à rien autre chose. L'œuvre qui se fait là, l'ordre qui y règne, l'obéissance aux lois, la recherche du meilleur, l'unité et la solidarité de toutes choses, la patience séculaire, la paix, ne sont-ce pas des leçons ?
Je me dis parfois que si la philosophie naturelle était écrite comme il convient, on n'aurait plus besoin de morale, elle serait une morale, et elle serait une religion naturelle où l'autre s'appuierait comme l'étage sur le fondement. L'univers tout entier nous pousse à notre tâche, spirituelle ou charnelle, et détermine notre attitude en face de la vie.
La nature est obéissante ; elle travaille pour le bien que nous laissons en souffrance ; elle est fidèle à Dieu quand nous le délaissons ; par sa lidélité à
elle-même, par la constance de ses enchaînements, par le déploiement impeccable de ses ressources, par son ingénuité et sa rectitude, chaque chose étant ce qu'elle est, chaque chose en faisant acte, elle nous suggère le fondement du devoir et sa règle : sois ce que tu es! homme, sois homme! chrétien, aie souci de ta dignité et sache ce que tu pèses, ce qui t'incombe, où tu t'en vas.
Et quelle leçon d'activité ! Cette nature qui en certains de ses cantons paraît immobile, qui l'est autant que la mort au regard ignorant, quel effarant labeur est le sien ! Notre esprit éclaterait à s'en représenter les prodiges. Ce n'est pas seulement de la nébuleuse à la terre, de la masse en ignition à la fraîcheur des sources et à l'éclat des verdures, des germes primitifs à l'humanité que se déploie cette genèse étonnante et innombrable, c'est dans chaque pulsation de la durée, dans chaque case de l'être. Un pré, un vivant vu au dedans, une roche, une molécule chimique sont des abîmes où les forces universelles roulent incessamment. La nature est comme une force infinie appliquée à un travail indni. Si le paresseux, au dire de saint Paul, est indigne de manger, est-il digne seulement d'occuper une place dans cette création active et lidèle ?
Nous faisons la même œuvre, au fond, que l'univers ; la destinée est une, parce qu'il n'y a qu'un Dieu, qu'une pensée créatrice ; ce que l'astre et la Heur font sans le savoir, nous devons le faire sagement, à notre rang, avec une même fidélité prompte et probe.
Rt de cette activité de la nature, la folie et les agitations sont absentes ; l'impatience n'y a pas cours ;
le temps y est mesuré sans dissipation et sans hâte ; chaque chose taille dans la durée ce qu'il lui faut pour son éclosion ; la marée apprend au batelier, les saisons au laboureur, la haute montagne au guide, la rivière au pêcheur qu'il ne faut pas violenter le temps, qu'il ne faut pas devancer Dieu, qu'il faut seulement le suivre. Toutes nos montres à trotteuses, accordées à nos fièvres, prendraient au disque du soleil des leçons : d'un bout du champ à l'autre il ne se presse pas, mais son parcours intègre ajoute lejouraujour, l'année à l'année, et l'incommensurable durée fera la somme. Nous, citoyens de l'éternité, nous n'avons pas non plus à nous troubler, à nous hâter ; il faut marcher seulement, et, en dépit de ce qu'il peut avoir de pénible et de raboteux, choisir le sentier qui monte.
La nature monte toujours ; la nature suit une voie de progrès; si l'évolutionisme chrétien est la vérité, il y a en elle plus de leçons encore que ne croyaient nos pères. Elle s'efforce du minéral à la vie, de la vie à la sensation, de la sensation aux substructions et aux préparations de la pensée, nous incitant par là, noUs qui avons le pouvoir d'allonger la spirale montante, à passer de l'homme charnel à l'homme spirituel, de la bête intelligente à l'homme, pour aboutir enfin, comme nous y sommes appelés, à l'homme céleste en qui se réalise « le parfait ».
La nature, en toutes choses, réalise le meilleur de ce que permettent les conditions de son travail : il convient que l'homme, supérieur de par la raison, ne soit pas inférieur en tant que déraisonnable. Si la
nature Técrase de son poids, il peut lui répliquer par la liberté; à la grandeur anonyme et inconsciente, qu'il oppose l'effort responsable. Après avoir créé, Dieu achève : l'homme, son collaborateur, n'achèvera-t-il pas? ne s'achèvera- t-il pas tout le premier, et ne voudra-t-il pas aider la nature à obtenir sa véritable fin, qui est proprement et exclusivement spirituelle?
Nous y efforcer ensemble, au moyen de l'aide mutuelle, sous le régime d'une charité fraternelle dont les liaisons de la nature sont l'image, c'est aussi la loi. Toute l'eau du globe ne forme qu'une seule mer, tous les gaz et toutes les vapeurs une seule atmosphère, tous les solides une seule masse, et toutes les âmes aussi ne doivent former qu'une seule âme. L'ouvrier mystérieux qui pétrit la terre en harmonise toutes les forces; la loi de gravitation enchaîne tous les astres ; tout se prête à tout et se coordonne avec tout pour l'œuvre éternelle : l'œuvre éternelle des esprits créés en marche douloureuse vers l'Esprit incréé ne doit pas se mener d'autre sorte. Il faut aimer et concourir, puisque tout concourt et que l'amour a dans la nature des milliers de symboles ; il faut entrer dans le courant de la sagesse et y entraîner ce qui nous avoisine. Nos âmes aussi sont des constellations ; nos destinées ont des voies conjointes ; notre vie est une marée où le flot à côté du flot émerge, s'appuie et porte. Trouvons dans la nature, où il y a tant de leçons cruelles, la leçon essentielle dont toutes les cruautés apparentes ne sont que des cas obscurs, à savoir le concours des forces, l'unité du travail, la solidarité, l'afhour.
Et enfin, à voir ainsi magnifique et souverain ce que Dieu met sous nos yeux, ne devons-nous pas augurer grandement de ce qu'il nous prépare ? Dans ce visible éblouissant nous pouvons régénérer et comme illustrer nos espoirs. Saint Paul nous dit que « Vœil de l'homme n a point sni, son OJ^eille n*a point entendu, son cœur n'a point compris ce que Dieu prépare à ceux qui l'aiment »; mais les symboles ont pourtant leur poids ; les anticipations nourrissent l'espérance ; ce que la nature nous montre nous apprend à nous confier à notre Père pour ce que nous ne voyons pas. Si la nourricière inépuisable, économe et servante de Dieu qui dit à l'homme : Viens, qui, à chaque application de son effort et de son intelligence, lui donne cent pour un lui enseigne ainsi la divine munificence, ne devons-nous pas l'en croire, et nous abandonner, espérer grand, nous qui sommes si petits, mais que les vagues de Tinfini portent et soulèvent ? La belle parole d'un enfant contemplant le ciel, le soir, est la leçon de toute âme : « Que serace, le ciel, si l'envers est si beau! »
La nature est un sacrement; c'est une promesse comme notre eucharistie ; c'est une consolation, un remède. Vous la retrouvez quand le monde vous abandonne ; elle endort maternellement les douleurs ; elle sert de refuge à ceux qui sont las de lutter, de s'efforcer, de vivre et qui disent, comme Lamartine fléchissant :
Repose-toiy mon âme, en ce dernier asile.
L'impression d'instabilité et d'amertume qui s'empare du désabusé après de longues expériences se calme là, dans la sécurité des grands rythmes, dans
le grandiose enveloppement qui prépare à l'ame triste comme lin doux linceul. Mais celui qui vieillit avec sérénité n'en trouve pas moins dans la nature une amie puissante ; elle le repose des futilités après qu'il épuisa leurs promesses; nos affaires d'intérêt, de situations, de relations, de parade et de courtes jouissances cèdent à cette aïeule qu'il négligea dans le feu de la jeunesse et qui sourit au calme retour ; elle le porte plus haut quand ses forces défaillantes auraient de quoi le laisser choir ; elle se présente à lui comme le champ d'aviation d'où l'on part pour le le voyage céleste ; dans les beautés qu'il y perçoit, il voit une représentation, la surface éclairée pour nous des mystères que le temps dérobe, l'empreinte du sceau divin qui signa notre appel là-haut.
Nous savons que le Sauveur aima intensément cette mère de son humanité, ce symbole de sa vérité qu'était la nature. Cet évangile muet préludait au sien et il l'y incorpora ; les paraboles en sont imprégnées; sa poésie passe dans les récits et dans la trame entière du Saint Livre. La verdure, les fleurs, les oiseaux, les travaux des champs, les collines a ceintes d'allégresse », les pâturages a revêtus de brebis », toute sa terre qui était comme un « cri de joie », .lésus en eut la dévotion avec celle de son Père. Dans l'œuvre, il voyait l'ouvrier, il voyait l'habitant, ilse voyait lui-même prolongé, puisque toute la nature n'est, dans le plan divin, que le manteau do gloire et le moyen d'action du Sauveur et de ses frères.
Devant Pilate, un jour, après ses paroles dites, il sembla consacrer le procédé par lequel la nature
nous enseigne ; il imita son sublime silence et rendit muettement, comme elle, témoignage à la vérité.
Selon la pensée de Platon, l'univers visible est comme une grande ombre qui annonce le soleil derrière nous : retournons-nous de temps en temps et saluons de l'esprit, du cœur, des œuvres le Soleil de justice et de vérité, de munificence et de beauté, de vie et d'immortalité qui se reflète sur l'espace et le nombre et qui, dans son mystère, nous attend.
On ne rélléchit que fort peu, disions-nous, aux miracles quotidiens de la nature. Comme Fenfant trouve tout simple, né au xx° siècle, de badiner avec les merveilles du télégraphe, du téléphone, du phonographe, de la télégraphie sans fil, du cinématographe, demain de l'aviation : ainsi chacun de nous néglige le drame continu de ce monde et laisse sans y penser se lever le soleil.
Il est un autre et aussi profond prodige familier que nous' dédaignons de même. Les livres ont entre nos mains un sort bien peu proportionné, d'ordinaire, à ce que comporte de valeur, bien utilisé, un tel bienfait providentiel.
Songez-vous à ce que signihe pour l'esprit, pour la vie ce volume qui traîne sur votre table ou, mieux encore, cette bibliothèque où se rangent des œuvres apparentées à toutes les connaissances et à tous les représentants de la pensée? Cela signifie qu'avec des traces légères et sous le couvert d'heureuses conventions, l'écriture réalise l'unité des temps, la communion des génies et l'interdépendance des âmes. Grâce à elle nous étendons notre société aux âges disparus,
Vllî CVTIIOI.IOLK. — II. 5
aux humains ignorés ou lointains, à la culture, à la vie, à rémotion, à la rêverie, aux relations, bref, à l'activité universelle. Ces signes muets tout à coup loquaces, dès que le bon plaisir de nos regards les a réveillés, nous mettent en communication avec les vivants et les morts, avec les hommes d'expérience et de savoir, avec ce qu'il y eut de plus noble et de plus haut si nous le voulons, pour peu qu'il ait plu à ces sages de se placer ainsi en disponibilité, à notre service. Ils nous attendent, nous accueillent et, sans orgueil, dans l'égalité, sans attenter en rien à nos libertés, ils nous entretiennent.
Grâce à ce commerce, un esprit peut devenir le foyer où se rassembleront les rayons dispersés des plus grands esprits. En quelques heures, je puis extraire tout le meilleur d'un siècle ou toute la sève d'une grande existence; le fruit des recherches et les méditations des grands hommes deviennent ma richesse. 11 dépend de moi de me faire un sénat conmic n'en virent jamais ni Sparte, ni Athènes, ni Cartilage, ni Rome, un sénat dont les délibérations à huis clos me prennent pour bénéficiaire et pour juge.
Socrate, Platon, Sophocle, Arislote — Epictète, Marc-Aurèle, Sénèque — saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Bernard, saint Thomas d'Aquin — Dante, Montaigne, Shakespeare, Cervantes, Milton — Bossuet, Corneille, Racine, La Fontaine, Pascal — Descartes, Newton, Leibniz, Gœthe, Cuvier, Pasteur, Claude Bernard... Quelle société! Et pour servir de lien à toutes les vérités qu'ils m'apportent, pour les redresser quand ils font erreur, pour enchâsser leurs beautés et orien-
ter les stimulations qui m'en viennent, portant le tout bien au delà des pouvoirs humains, j'ai les inspirations de l'Esprit divin, j'ai la Bible.
N'est-ce pas dans l'écriture que, après la parole vivante dont l'Église est dispensatrice, se trouve cette source dont les quatre fleuves du jardin d'Eden distribuaient les ondes? Saurais-je la vie et y pourraisje marcher sans de tels auxiliaires ? Une grande part de l'humanité, de ses ressources et de ses espérances ne m'échapperait-ellc pas, si dans ces grands miroirs, des images comme il n'en brille nulle part ailleurs n'avaient mission d'éblouir noblement la conscience humaine ?
L'eucharistie nous donne Dieu en substance et la Bible en idéalité ; les grands êtres envoyés de Dieu, inspirés par Dieu, même dans Tcclat d'un génie en apparence profane, offrent aussi à leur manière un tabernacle et une Bible à l'humanité. Ils nous commentent le discours divin ; quand ils disent vrai, quand ils inclinent au bien, leur voix s'y raccorde; providentiellement ils nous l'élargissent pour des applications plus précises et plus abondantes.
Tout vient de Dieu. En plus des apôtres, quiconque profère le vrai et s'emploie au bien joue un rôle d'apôtre. « Comme mon Père m'a enyoïjé, ainsi je \>ous envoie », disait le Sauveur aux siens. Le Fils est envoyé; les apôtres sont envoyés, et telle est la mission première; mais les apôtres en participation sont aussi envoyés par la Providence ; ils empruntent à l'Esprit qui renouvelle incessamment la face de la terre, au Verbe qui illumine tout homme venant en ce monde. Ils sont les hérauts d'une vérité diffuse qui les utilise comme la harpe où s'accroche le vent.
Eux aussi, s'ils sont justes et droits, font l'œuvre du Père.
Sainte Catherine de Sienne disait des apôtres de tout degré qu'ils ont mission d' « administrer le soleil 1) ». Le soleil de vérité se distribue en effet, sa chaleur se répand au moyen d'organes. Il a plu à Diei; de communiquer à ses élus, en plus des dons que lui-même leur accorde, une puissance de don. 11 se révèle, et il complète du dehors sa révélation par nos découvertes ; il presse sur notre cœur par ses grâces, et il charge des humains de nous gratifier de sa part, soit par autorité, soit par le jeu libre des spontanéités et des échanges. Dieu pourrait dire, adaptant à tous les cas qui relèvent de sa providence ce qu'il disait du cas tout spécial et unique de sa révélation par les Douze : « Ce nest pas cous qui parlez, c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous. » Matth., X, 20.)
L'écriture nous rattache ainsi, comme la parole et tous les signes expressifs, à l'éternelle et souveraine vérité créatrice. A cause de cela, sans doute, elle a été, dans toute l'antiquité, l'objet d'un culte religieux. Aujourd'hui encore, dans certaines races nègres, l'écriture est considérée par ceux qui ne savent pas lire comme quelque chose de surnaturel. Il y a là une confusion, mais aussi un. instinct profond; cela signifie qu'on se sent, par l'écriture, en rapport — direct croit le sauvage, indirect en tout cas, avec la source de vérité qui est unique et qui seule inspire. Plus l'écriture est impersonnelle, plus elle suscite cette dévotion, éclairée ou fétichiste. De
^) Dialogue, t. H, page 2. Edit. Hurtaud. I.elhielleux, éd.
LKS LIVRES. 69
là peut-être un culte populaire bien dangereux, mais utile aussi, à l'égard de la lettre imprimée. On croit un livre ou un article, alors qu'on ne croirait pas son auteur. Le culte des on dit a la môme racine.
Grâce à sa haute nature et à son efficacité, le livre, s'il est bon, joue le rôle d'éducateur autant et même davantage que nos père et mère, autant et plus que nos maîtres^ qui puisent en lui pour la plus grande part ce qu'ils nous reversent. Il est le moyen de la tradition, en raison de laquelle, dit Pascal, l'humanité est comme un homme unique qui subsiste toujours et apprend continuellement. Comme un pavois, il porte chaque nouveau venu au niveau qu'atteignirent ses pères ; il initie et il perfectionne ; toutes les paroles vivantes s'y appuient et toutes les influences s'y corroborent.
Ce qu'il faut demander aux livres en raison de cette insigne puissance, et ce qu'en tirent avant tout les vrais amis de ces confidents muets, c'est, outre l'érudition ou l'instruction qu'ils confèrent, un sentiment plus vif, une conception plus humaine et plus chrétienne de la vie. En lisant les Pensées de Pascal, vous n'apprenez ni la chimie industrielle ni le commerce ; un ouvrage comme V Imitation ne nous apprend pour ainsi dire rien ; mais quelle révélation de la vraie humanité et de ses attaches sublimes! Quel niveau et quelle atmosphère ! Nous hausser à cette compréhension supérieure et circuler ainsi sur les hauts plateaux, au lieu de céder à tous les glissements que les banalités coutumières nous infligent, c'est le fruit principal des lectures.
Nous sommes petits à côté des grands hommes;
pourtant, à leur contact, nous pouvons devenir grands ; nous éprouvons la grandeur native et percevons comme à notre oreille les voix qu'ils ont^ euxmêmes entendues. L'Esprit qui parle en eux est aussi notre hôte. La faculté de perception qui est en nous, bien supérieure à nos talents, nous permet, alors même qu'un livre nous dépasse, et même après que son contenu a plus ou moins sombré dans l'oubli, d'en garder l'impression d'ensemble, d'en mesurer l'altitude, et, si elle le vaut, d'y maintenir partiellement notre âme.
Quand le livre ajoute l'exemple aux vérités, la suggestion qu'il opère a une valeur d'entraînement supérieure encore à ce qu'on attend des vues doctrinales. « La doctrine en paroles, dit saint Jean C'nrysologue, ce n'est que science; dans des faits,, c'est de la force. » Voyez ce que fut pour saint Augustin l'exemple d'Antoine, pour Charles XII celui d'Alexandre, pour Napoléon celui de Charlemagne, pour tout un groupe de jeunesse catholique celui d'Ozanam. L'exemple humain est une harmonie que le cœur humain est adapté à percevoir et à retraduire; l'âme noble en est ravie, comme le fut le genre humain, dit sainte Catherine de Sienne, « quand le Christ, sur la croix, exhala un si doux chant (1) ».
Pour que les livres exercent leur action, et pour qu'ils ^ient vraiment, selon le mot de Montaigne,
(i) Dialogue. Erl. Hurtaud, t. H, p. 2i7
la meilleure munition de cet humain voyage, il faut qu'ils soient bien utilisés. La règle première, dont le sens tout relatif n'échappera point, est celle-ci : Lire peu. L'hygiène deTâme et l'hygiène du corps se répondent; or chaque jour les médecins nous disent : On mange trop; nourrissez-vous avec modération ; levez-vous sur votre appétit; la nutrition, ce n'est pas la déglutition, c'est l'assimilation; ce qui n'est pas assimilé empoisonne ; ce qui est mal assimilé surcharge et entrave.
Hobbes disait que s'il avait lu autant que certains autres, il eût été aussi ignorant qu'eux. On s'abêtit par l'excès tout autant que par le manque. On s'engourdit l'esprit d'autant mieux quon le livre à do perpétuelles excitations qui Ténervent et annihilent ses profondes ressources. A force de fréquenter des gens sous prétexte que la société a du charme, il ne reste plus de temps pour converser avec ses amis, moins encore pour se recueillir en soi-même.
h'n parlant du silence, je disais que certaines personnes en ont peur : le silence intérieur fait peur aussi à ces lecteurs effrénés qui ne quittent un imprimé que pour se saisir d'un autre, qui se fuient eux-mêmes et se perdent en effet dans cette course quasiment sans but, qui trempent leurs yeux et leur esprit dans des phrases comme la main dans une eau courante. Fort souvent ces gens-là ne sont pas intelligents; en tout cas ils ont toujours un petitcaractère; ce sont des abouliques, des têtes faibles, incapables do discipline et qui aggravent leur état dans ces séances perpétuelles à'aliénatîon — je prends le motdansson sens étymologique — par suite de débilitation spirituelle et pratique.
La lecture doit être sobre, ainsi que nous-mêmes ; elle doit rafraîchir l'âme et non la noyer; la nourrir, non l'intoxiquer. 11 faut lire de façon à recueillir et à utiliser, ce qui ne se peut que dans la retenue et la sobriété des lectures.
Je ne parle pas du choix, qui reviendra en question d'une façon spéciale ; mais lire peu en vue de lire bien, c'est déjà choisir. Aj^ant choisi et dosé, il faut, disje, employer, et c'est-à-dire se relier véritablement, par le moyen d'un auteur qui se met à notre service, avec la vérité, la beauté, la -bonté de ce monde ou de l'autre monde. Les livres ne sont faits que pour les choses dont ils parlent et qu'ils doivent faire nôtres. L'écriture est un signe; le doigt levé de l'écrivain ne doit pas nous retenir, mais nous diriger vers les objets ou vers les horizons qu'il prit à tâche de nous découvrir. En poussant tout à fond, on pourrait dire, sans vouloir tomber, philosophiquement, dans les illusions de Malebranche : les livres ne sont faits que pour nous aider à lire en Dieu, en la nature qui le représente, en l'homme qui reflète son image et à qui le divin original doit rester uni.
Pour que cette lecture directe et individuelle soit procurée, des conditions sont indispensables. 11 faut que l'application du lecteur soit sérieuse, tellement que, le livre fermé, il puisse rendre compte du contenu et de ce ^qu'il en pense. 11 faut que l'orgueil se taise et que la personnalité égoïste ne s'interpose point. Il faut qu'on soit devant l'écrivain non comme un juge, un critique ou un esprit moqueur, mais comme un sujet; sujet non pas de lui à proprement
parler, mais de la vérité qui nous est commune et du bien qui nous domine tous.
Le Sauveur nous a dit : « N*appelez personne maître » ; « vous n'avez qu'un seul Maître. » L'autorité des livres est céleste ou n'en est pas une; l'auteur fut éclairé peut-être avant nous, mais la lumière ne lui appartient pas, elle est nôtre, étant celle de Dieu. Toutefois, puisque c'est avec son aide que nous devons nous l'assimiler, puisqu'il est, lui, pour co cas — ot de notre aveu, puisque nous le lisons — notre initiateur, il faut lais'ser l'auteur exercer son rôle. Il jette une graine : recevons-la dans une terre fidèle; n'en jouons pas ainsi que des enfants; ne tournons pas en dérision ou en critique ce qui peut féconder notre âme. Supportons les défauts de l'écrivain, n'y opposons pas les nôtres. Evitons les partis pris d'école,-de groupe, qui rétrécissent et qui obstruent la compréhension. Sachons aimer même ce que ûous n'aimons pas, si les formes qui nous déplaisent cachent un fond profitable.
Je connais des gens qui ne peuvent pas lire saint François de Sales, parce qu'ils y trouvent des phrases doucereuses et quelques puérilités verbales. Quelle légèreté! N'est-il pas désastreux de se fermer un pareil trésor, parce que le coffre est clouté ou peint d'une façon qui vous indispose?
Ne croyons pas trop facilement que nous avons raison, quand nous ne sommes pas d'accord avec notre auteur ; n'affectons pas une supériorité que peut-être nous serions embarrassés de justifier, qui en tout cas n'est pas de mise, si nous songeons que derrière cet auteur, il y a, il peut y avoir, à cette seule condition qu'il pense juste et dise bien, la
vérité souveraine. Saint Paul conseille à notre humilité d'accorder toujours aux autres une supériorité relative. « Jugez^çous supéî'ieurs les uns aux autres en toute humilité », nous dit-il : c'est une règle pratique dont les lectures, aussi bien que les rapports entre les personnes, devraient s'inspirer. Mais peutêtre est-il encore mieux de ne s'occuper en ce cas nullement des personnes, d'aller au vrai et au bien à travers tout, de les recevoir volontiers de toute voie, puisque aussi bien il n'y en a qu'une seule.
Enfin, il ne faut pas, devant un texte, accuser trop de passivité. Un organisme sain réagit à la nourriture ; une bonne terre s'empare de la graine et on fait une plante. Notons bien que la plante ainsi formée, la nourriture assimilée ne sopt plus à la fin ni nourriture ni graine, elles sont vie : ainsi les choses lues doivent-elles, en nous, parune^soigrieuse et vigoureuse assimilation, devenir vie et pensée qui nous appartiennent.
Un auteur est un serviteur; ce qu'il nous dit — secret de science ou secret d'expérience, indication, exhortation, révélation de beauté ou signe avertisseur pour l'humain voyage, tout cela nous appartient avant qu'il nous l'ait dit, tout cela est notre bien, et quelque chose dans notre cœur l'appelait, autrement nous ne l'eussions pu comprendre.
On ne comprend véritablement que ce qu'on connaît d'avance d'une certaine façon, ce qui est chez vous en creux, en exigence, en besoin, en possibilité définie et réelle. De sorte que, si au lieu de nous laisser devancer, nous eussions par nous-mêmes lu axi livre de la nature ou de Dieu, dans la figure
de ce monde ou dans les yeux des homme?;, nous en eussions tiré cela môme qu'on nous dit, et nous saurions que cela est à nous. Mais cela est à nous de toute façon : recevons-le comme une possession propre, comme une vie de notre vie dont nous cherchons à épuiser toute l'ardeur.
Il s'ensuivra que de chaque livre on retiendra non pas précisément ce qui a le plus de valeur, le plus de portée en soi-même, ni à plus l'orte raison ce qui brille ou séduit, mais ce qui s'adresse à nous, ce qui répond à nos dispositions, à notre rôle, et qui peut donc conférer à nos tâches. Chaque livre contient ainsi une part de confidence qui est son vrai sens pour nous. Il en est comme de la Bible au dire de saint Aug'ustin. La Bible a uix sens dogmatique, historique ou mystique qui est commun à tous, que l'Eglise reconnaît et quelle nous propose; maison outre, quand on la lit pieusement, elle rev-ét pour chacun un sens vivifiant que nos propres inspirations lui confèrent. Ce sens est le sien à ce moment, pour ce cas, et le Saint-Esprit lui-même le revendique.
Le Saint-Esprit étant partout, et tout vrai ou tout bien le reconnaissant pour père, il faut étendre aux lectures profanes, en l'y accommodant, la théorie augustinienne. Il faut tout lire, à certains égards, comme on lit la Bible ; il faut se livrer à l'inspiration à l'occasion de chaque thème proposé du dehors et qui demeurerait sans cela étranger, inerte, inutile. Toute ame est un rocher d'ÏIoreb : lorsque Moïse frappe, il faut que l'eau jaillisse. Puisqu'un livre édifiant ou génial n'est jamais que cette ba-
guette du prophète, d'où par délégation et par mission partent les divins effluves, soyons, nous, la pierre miraculeuse et fidèle qui librement, mais aussi studieusement — car recevoir, disions-nous, est aussi produire — laisse sourdre et fraîchir en elle les sources de Dieu.
La nutrition de Tàme, ainsi que celle du corps, repose essentiellement sur un choix. Se nourrir, c'est choisir, car c'est rechercher, en vue de se l'assimiler, ce qui peut entretenir la vie, l'accroître, la relever au besoin, la pousser dans la direction que sa nature détermine. Si donc, par la lecture, nous exerçons ce pouvoir d'assimilation qui est la vie de l'esprit, que penser du hasard accepté comme loi, de l'oubli permanent d'une hiérarchie de valeurs qui distribue sur des niveaux si différents les productions de l'intelligence?
Le hasard, en toute occasion, est un mauvais guide. On ne cueille pas ses amis à l'aventure; on ne part pas en voyage en s'installant dans n'importe quel train ; on prend mesure d'un habit, d'un logement; on distingue ses hôtes. Et pour les livres on s'en rapporterait à un titre alléchant ou à l'annonce payante d'un libraire? Dans un kiosque ou une bibliothèque de gare, quantité de gens prennent sans y songer, lisent, rejettent, et les idées ainsi incorporées, les faits, les images ont toute licence de travailler à leur façon, sans qu'on se soucie de ce tra-
vail muet dont la matière est pourtant nous-mêmes, dont le résultat aussi est nous-mêmes.
Il y a des livres qui sont pour nous nécessaires, essentiels; d'autres nous seraient utiles; d'autres sont des passants, des étrangers, prédestinés à demeurer inconnus; certains sont nos ennemis et quelquefois des ennemis mortels : traiterons-nous e.xœqao cette foule disparate?
Combien de chances avons-nous, puisant à même dans l'immense production actuelle où l'esprit peut se noyer comme dans un déluge, de tomber sur ce qui nous conviendrait, sur ce qui pourrait élargir nos vues et servir nos desseins les meilleurs, amplifier notre vie et la porter plus haut, comme nous reconnûmes qu'une lecture doit faire? Comptonsnous sur la quantité, pour que, à la fin, le nécessaire ou l'utile soit acquis? Nous avons signalé le danger de cette multiplicité anarchique. Trop de lectures nous encombrent, se combattent, et comment feronsnous, en cette courte vie, pour employer du moins quelque peu ce que l'humanité pensante et sublime a fixé pour nous?
Composer une bibliothèque, ce devrait être assembler autour de soi toute l'élite du monde, l'élite des penseurs et des hommes de bien, l'élite des idées et des faits, de telle sorte que l'image d'une création épurée, surélevée apparût à nos yeux pour juger et servir à dominer l'autre.
Et certes, parler ainsi, ce n'est faire montre d'aucune étroitesse, ni écarter quoi que ce soit qui mérite l'éloge ou appelle notre attention. J'admets ce qui édifie, ce qui instruit, ce qui distrait, ce qui répond
à un talent et se classe dans un genre quelconque. Les œuvres d'imagination, qui empêchent l'âme de se dessécher et peuvent lui donner des ailes; les œuvres d'information qui nous apprennent la vie et le genre humain; les œuvres dépensée qui construisent en nous le monde et révèlent la liaison des idées créatrices, j'admets tout; j'écarte seulement ce qui corrompt ou qui diminue, et je ne pense pas que ce soit là réduire ni soustraire.
Certains livres nous haussent par eux-mêmes et nous entraînent aux grands horizons; d'autres sourient et nous délassent : tout cela est bon; mais ne faut-il pas éloigner de nos mains et les médiocrités fastidieuses, et les erreurs, et les perversités?
Ce qui prétend à nourrir nos vies ne peut se juger que par cette seule et unique considération : en quel rang nous place-t-il? à quel niveau nous aide-t-il à monter, à nous maintenir ou à porter autrui quand nous avons charge/ Ce critérium doit guider nos choix, et il condamne ceux de nous qui achètent et lisent sans soin ni sagesse.
On est prarfois obligé de voisiner avec le mal, comme la police avec les malandrins; ce qui ne vaut rien exige parfois un geste de rejet qui un instant nous occupe, et par ailleurs, certains ouvrages, mauvais au principal, ont des parties qui les rendent uliles, voire nécessaires à l'étude ou bien à l'action. Dans tous ces cas la règle est de limiter le voisinage à ce qui précisément le justifie et de prendre ses sauvegardes. En des matières particulièrement scabreuses, la prudence sera particulière aussi. Je dis toujours à mes jeunes amis, quand ils sont coutu-
miers d'études délicates : Lisez, puisqu'il le faut; mais lisez chrétiennement, dans un esprit d'utilisation, défendus par le bon vouloir, et, afin d'être sûrs que ce n'est pas en vous une secrète malice qui vous guide, lisez plutôt la page périlleuse au moment où vous n'en avez pas envie : le devoir tout seul a chance alors de mener votre lecture.
Ce qu'on choisit librement, hors de toute obligation positive, ne peut plus bénéficier de cette transaction, il ne doit plus appartenir qu'à la classe élevée et pure des ouvrages de l'intelligence. Ignorez-vous ce qu'il en est? n'achetez pas sans discernement. Bien des rtioyens de vous renseigner sont placés à votre portée et peuvent servir à vous éviter à la fois des périls, des mécomptes et d'inutiles dépenses. Vous, avez, à Paris, la Société de Bibliographie; ^ vous y avez, rue de Luynes, la Reçue des Jeunes et son service de librairie qui mettent à votre disposition des compétences dévouées et nombreuses.
Savoir que lire, dans tel cas, pour tel objet, à tel âge, après telle préparation, c'est une science : n'allez pas vous improviser vos propres docteurs, ni lire au petit bonheur, sur on dit, alors que le péril est partout, que la masse des inutilités est débordante et que la vie s'écoule.
Je dénonce un sophisme employé quotidiennement pour justifier des lectures ou puériles ou perverses. On dit : c'est bien écrit, et sur ce mot aussi peu vérifié qu'il est prompt, on se lance, on livre son âme. Si vraiment il en était ainsi et que l'ouvrage fût de main
LES BO>'S ET LES MAUVAIS LIVRES. 8l
d'ouvrier, si par ailleurs vous étiez de ceux qui, par métier, travaillant littérairement, ont à se tenir au voisinage des maîtres, on pourrait voir s'il n'y a pas lieu de déclarer que, sous ce rapport, et quitte à apporter toutes les précautions convenables, le livre est bon. L'Eglise excepte de ses prohibitions certains écrits de l'antiquité classique « pour l'élégance de leur forme », en dépit de leur fond méprisable; nous pouvons imiter sa largeur d'esprit. Mais le cas n'est pas fréquent; ce qui est quotidien, c'est qu'on déclare bien écrit précisément ce qu'on aime à fréquenter et qui sans cela ne serait pas avouable. On se rejette sur la forme parce que le fond est jugé ; on se fait amateur de style, n'osant dire- qu'on se plaît à tout autre chose. Ou bien alors on est dupe d'une opinion intéressée et cauteleuse qui ne met l'art en avant que pour dissimuler ses faiblesses.
Les livres « bien écrits », à supposer qu'ils le soient, ne sont souvent que des drôles bien habillés ; ils peuvent servir pour des leçons de coupe ; mais n'étant pas professionnel en costume, laissez-les donc à leurs élégances ; méprisez-les deux fois, pour l'abus de la beauté et pour l'impudeur; ne leur faites pas une publicité lucrative, qui peut-être est l'espoir et par suite l'encouragement de leur cynisme.
Nous avons ainsi soutenu de nos louanges et entretenu de nos deniers, en ces derniers lustres, d'ignominieuses réputations ; il serait temps d'assainir et de relever notre production par un emploi plusjudicieux, plus consciencieuxftussi des lauriers et des verges. Ne louons pas ce qui doit être flagellé ; ne flagellons pas non plus de nos sarcasmes et de nos moues dédaigneuses ce qui n'a que le tort, irrémissible il est vrai ,
de ne pas joindre à des mérites éminents le petit ragoût de perversité qu'on exige, avant de classer un auteur parmi les écrivains « sérieux ». Le sérieux, pour certains critiques, consiste à avoir traîné partout et à en rapporter, pour en salir les meubles de nos salons, toutes les boues fétides.
Je mets en garde aussi le jugement du lecteur contre le préjugé du nouveau, de Tinédit ou soi-disant tel, qui est parfois le critérium des lectures. Actualité et vérité, nouveauté et supériorité paraissent à maints lecteurs synonymes; « Vient de paraître », on dirait que cette manchette flambante, sur un livre exposé en vitrine, constitue en sa faveur la suprême recommandation. Comme si le temps conférait au génie par lui-même, et comme si un Corneille avait été grand parce qu'il venait après Lope de Véga ou Guilhem de Castro !
Croit-on vraiment que l'esprit de l'homme et l'Esprit de Dieu suivent le calendrier et se précipitent au bruit de la réclame? Pense-t-on que pour leurs apparitions magnifiques ils aient fait choix du dernier bateau? Sophocle est fort ancien; or Œdipe roi est supérieur à toutes nos pièces neuves, et Macbeth, qui a quatre cents ans, peut faire pâmer tous nos auteurs de drames truculents. Les quelques pages d'Albert le Grand sur V Union à Dieu valent mieux que toutes les pommades mystiques débitées dans des boutiques juives, et les Prières de saint Thomas dominent de bien haut nos tièdes oraisons.
L'actualité doit avoir sa part, car on ne peut vivre en étranger parmi ses contemporains, et d'ailleurs.
en affirmant que Dieu et l'homme sont de tous les temps, nous n'allons pas en exclure le nôtre. Mais l'actuel risque toujours d'c'tre l'accidentel, l'occasionnel; on y reconnaît souvent du vieux neuf : alors, pourquoi nous y attacher aux dépens de la substance éternelle? Les livres se répètent; le plus grand nombre ne font entendre qu'un écho affaibli des grandes voix. On réédite, on commente, et en commentant fort souvent on altère ou l'on édulcore. Allons plutôt à la source, où se trouve le flot pur et la veine authentique.
Aie bien prendre, l'ancien qui a survécu est autrement actuel que le libelle passager dont le silence s'emparera demain ; Plutarque est plus près de nous que tels romans tapageurs qui, en bruissant dans nos cailloux, font oublier l'océan et les fleuves. L'actualité humaine, c'est dans l'éternité qu'elle respire. L'éternité de Dieu et celle du génie humain nous enseignent dans tous les temps, et c'est dans les grandes œuvres, où elles rayonnent pour nous, qu'il faut aller chercher leurs oracles.
Ce qui nous intéresse — je dis au principal — n'est pas dans nos journaux quotidiens. Dans les Pensées de Pascal, dans V Imitation y dans la Bible, dans Shakespeare et Corneille est la figure de l'homme ; là se reflète la nature, là Dieu se montre ou se fait pressentir. Le quotidien, c'est ce qui dure toujours.
Quand donc vous méditez : que lirai-je? où irai-je chercher ma nourriture, mon cordial ou le parfum de mes jours? allez tout droit à ce qui ne passe pas, à ce que le temps, ce rêveur farouche, ce juge qu'on ne corrompt point, cet arbitre à l'oreille sévère a rangé sous son geste lent, accueillant et réservant
pour une postérité besogneuse la parole géniale, la sentence profonde, le discours saint et sanctifiant qu'un fils de Dieu avait prononcé.
De telles valeurs sont nécessairement rares; Dieu agit toujours, mais ses grâces éminentes sont mesurées ; c'est à nous de les reconnaître et de capter leurs forces. Les petits livres courants nous abusent, ils nous distraient des ouvrages de fond, des grands êtres et des pensées larges ; nous grignotons leur fragile substance, et la mort vient «sans que nous ayons goûté à ce qui contenait pour nous la santé de Fintelligence, l'élan du cœur, la foi humaine et surnaturelle, l'enthousiasme.
Quand il s'agit d'information immédiate, ou de ces connaissances positives dont les éléments sont trouvés et rangés successivement par la science dans des cadres toujours accrus, il faut bien s'en rapporter aux derniers travaux; mais en matière littéraire, mystique, philosophique, en grande histoire et en science même s'il s'agit de choses fondamentales, ne lisez pas les bluettes du jour, allez aux chefs-d'œuvre. Des civilisations entières se sont nourries d'un seul livre : vous en avez un choix merveilleux que peut-être, à ce jour, vous avez à peine entamé, dont vous avez négligé l'inventaire, qui est pour vous presque lettre morte : rattrapez-vous et faites à nos géants l'honneur de mesurer leur ombre.
Commencez au besoin par ceux qui sourient : lisez La Fontaine, Cervantes, Swift, Perrault ou Andersen ; de là vous passerez à Socrate, à saint Augustin, à Bossuet, à saint François de Sales et à Lacordaire, à Gratry et à Newman, à la Bible.
Parmi les bons livres, lisez d'abord, je le veux bien — je vous le conseille même volontiers — ceux que vous préférez. En amitié, la valeur n'est pas tout; il faut de la sympathie, pour que la valeur ellemême s'utilise. Dans un repas, on ne choisit point exclusivement d'après l'échelle dressée par le manuel d'hygiène. Un élément personnel d'appréciation s'introduit ici ; cet élément est de poids ; mais il reste que la nutrition, l'amitié, la lecture ont à choisir dans ce qu'il y a de meilleur.
Lacordaire, âgé de vingt-six ans, écrivait à Foisset pour lui demander les livres capitaux à lire en philosophie. « J'ai toujours remarqué, disait-il, qu'on apprenait plus dans un original que dans vingt copies. » Plus tard, ayant mûri et fixant son expérience dans ses Lettres à des Jeunes gens, il disait : « A part le besoin des recherches dans un but utile, il ne faut lire ici-bas que les chefs-d'œuvre des grands noms ; nous n'avons pas de temps pour le reste ; à plus forte raison ne devons-nous pas en avoir pour ces écrits qui sont comme le cloaque de l'intelligence humaine et qui, malgré leurs Heurs, ne recouvrent qu'une effroyable corruption. »
Ce serait le cas de dire avec saint Paul : Induamur arma Incis, revêtons-nous des armes de lumière. Lq^ livres aussi sont des armes, et ils portent lumière, à moins qu'ils n'aient coapablement ou sottement fait pacte avec la nuit.
Pour finir, on peut remarquer que toutes choses égales d'ailleurs, comme disent les mathématiciens, toutes conditions étant posées de la part d'une volonté qui choisit ou subit suivant les occurrences,
c'est au fond le bon lecteur qui fera le bon livre. Tout est pur pour les purs ; tout corrompt le corrompu ; tout est intéressant pour qui donne du sien ; tout est fastidieux pour Fàme banale qui ramène tout à son niveau et que rien ne réveille.
Que peut un texte insigne à lui seul? Dans la cité sacrée de l'humanité religieuse ou profane, il y a des temples et de glorieux palais; leur porte est là, mais fermée et muette tant qu'une main pieuse n'a point poussé et rejoint les splendeurs. Un texte vaut par la compréhension, par l'interprétation ; sa résonance en nous lui donne toute sa valeur de vie, et cela est notre œuvre.
La servante de Beethoven avait pris la Messe en ré pour support des chaussures, dans sa cuisine : la Messe en ré ne valait pour elle que cela, comme le Plutarque du bonhomme Chrysale était un étui à rabats. Pour Charles XII, Plutarque était l'excitateur des grandes œuvres, et pour le musicien moderne la Messe en ré est une perpétuelle source.
Il suit de là que, les livres choisis, il faut donner de son cœur et de son intelligence assez pour les multiplier, si je puis dire, par soi-même, et que, ne choisissant pas, lisant soit par devoir, soit par absence d'un meilleur butin, il faut donner aux livres une valeur qui soit celle de nos réflexions, de notre bon vouloir et de la grâce que Dieu y dérobe.
Il y a toujours une grâce dans ce que nous abordons d'un cœur droit; Dieu est penché sur le livre avec son lidèle, et Jésus-Christ appliquerait à cette association d'un lecteur et d'un écrivain, d'un lecteur et d'une pléiade pensante mise à son service cette parole dite aux siens : « Partout où deux ou
trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. »
Que ce soit donc au nom du Seigneur, d'un esprit droit et mus par un désir d'ascension chrétienne, que dans les livres, et surtout dans les grands, nous écoutions les voix de la nature et les voix des hommes, l'écho du ciel qui se répercule et veut Ijruire dans la création.
La signification profonde et l'attrait de la conversation ont intrigué plus d'un psychologue; son analyse, si nous pouvions songer à la tenter, nous ferait entrer profond dans la nature humaine, dans les arcanes individuels aussi bien que dans ces courants où toutes les veines de la vie collective sont mêlées.
La conversation est comme une vie légère, détendue, ample cependant, qui nous donne au voisinage d'autrui un profond sentiment de nous-mêmes, qui nous invite à jouir de notre humanité sans effort, nous repose de nos travaux, nous distrait de nos soucis, nous déploie et nous utilise sans trouble, rafraîchit nos pensées, tonifie nos courages, nous relève de nos tristesses par la sympathie, organise entre nous des ententes exquises ou, sans amères querelles, des débats exaltants.
Il y a un bel hommage, dans le fait de prendre un être comme confident de cette vie familière qui ne se surveille ni ne se contraint, de jaser avec lui comme avec soi-même ou de le traiter, dans une
conversation sérieuse, comme une intelligence avec qui l'on disserte du sens de la vie.
A ce titre, la conversation intéresse plus que le discours, parce qu'elle exprime plus immédiatement la personne, parce que l'anonyme et le convenu s'y interposent moins et que la spontanéité créatrice y a plus de place, parce qu'elle est un jaillissement et que la prairie aime mieux les bondissements de la source que le débit d'un savant arrosage.
L'individu a un charme que l'instinct devine au premier contact, que le romancier ou le portraitiste étudie avec passion, y rencontrant dans une clarté mêlée d'ombre un cas unique d'humanité, un représentant sans pareil au monde de cette lignée diverse et fuyante où la race se dévoile.
I/individu est ineffable, disaient les anciens philosophes. Ineffable, c'est-à-dire inexprimable. Or, c'est de cette richesse impénétrable du moi humain, où l'inconscient et le demi-conscient jouent un rôle immense, que nous avons le sentiment plus ou moins confus lui aussi et que nous jouissons délicieusement dans les conversations qui vraiment s'engagent. Il nous est arrivé à tous d'éprouver pour un inconnu, dans un train, dans une foule, dans une rapide villégiature, un élan de fraternité profonde, du fait seul qu'on avait confronté un instant deux conceptions de la destinée, deux vies, deux âmes qui par leur face intellectuelle ou sentimentale se trouvaient voisines.
Une conversation intime et nouvelle est vraiment un voyage aux pays inconnus ; une conversation reprise et poussée plus loin est un retour vers des plages aimées qui n'ont pas dessiné toutes leurs anses. Un calme exquis est goûté dans ces paysages
d'âmes, OÙ nous découvrons à chaque détour, dans un humble spécimen passager, toute la nature humaine.
Malheureusement, la plupart de nos conversations sont banales, comme nos visites aux grands sites et aux grands spectacles se résolvent souvent en piqueniques et en clabauderies vaniteuses. Les hautes conversations sont rares autant que les hautes vies ; nos communications se mesurent à nos âmes ; cellesci ont toujours l'infini en soi, mais non seulement elles ne s'y égalent point, elles trouvent moyen de se rétrécir, par la réaction d'un égoïsme effaré de ce que cet infini lui réclame. Nous nous fuyons nousmêmes afin de mieux fuir Dieu; alors, dans nos conversations, au lieu de la haute tenue d'une vie consciente de ses sources, au lieu du noble écoulement de sympathie et de valeurs où deux êtres s'enrichiraient, nous ne savons plus rechercher que le divertissement et la folle dissipation, qui dissocient l'âme.
Dans la conversation sérieuse — et je n'appelle pas ainsi celle où l'on s'ennuie — la vie humaine est toujours présente ; on trouve en soi comme en autrui ce qu'on n'y connaissait pas ; les idées se corroborent ou se redressent, le contact y décèle de nouveaux trésors, on les compare, on vérifie leur frappe, on en contrôle le poids; les âmes s'électrisent; un fonctionnement ignoré active et multiplie l'une par l'autre des forces de vie qui par là s'accroissent. En rapprochant nos façons d'agir, nos études, nos lectures, en mettant nos projets à l'épreuve d'un jugement ami, en confrontant nos caractères, nous pouvons, sans aucune pression ni indiscrète querelle, aider beaucoup au progrès mutuel.
Une bonne conversation est une expérience. La formation de chacun est toujours partielle et souvent .partiale ; nous avons une culture de clocher : entendre un autre son, échanger nos pensées et nos influences secrètes, c'est une utilité inégale probablement, mais commune. Deux hommes qui causent sont comme deux semeurs à la limite de leurs champs et qui jettent de la graine l'un chez l'autre. La culture générale y pourra aussi gagner, par suite le bien commun ; mais en tout cas notre propre acquis en devient mieux assuré ; nous le possédons davantage à le répandre et, peut-être, à le voir apprécié. La netteté de la chose dite ajoute à celle de la chose pensée; la vibration de nos sentiments en autrui fait retour sur nous-mêmes. Quand un membre du corps agit, ses muscles sortent et le modelé comme les énergies en deviennent plus fermes : ainsi en est-il de la forme intérieure de l'âme et de la musculature de l'esprit.
Sainte Catherine de Sienne disait que Dieu nous force pour ainsi dire à la charité, par le besoin qu'on éprouve les uns des autres : cette pensée est applicable à la conversation ; en elle aussi Dieu assure, en dépit de nous-mêmes, la communication de nos cœurs. La conversation est un besoin, un besoin aussi impérieux que Tair ou que la nourriture ; ceux qui en sont privés complètement tombent dans la folie ; ceux qui s'en sèvrent trop versent dans des défauts et des bizarreries que nous avons signalés à propos du silence. La conversation nous appuie les uns aux autres et constitue de ce fait un admirable allégemeiit ; elle permet de reposer son dîne
sans s'imposer, ainsi que dans le sport, une fatigue nouvelle; si du reste, par un sport léger, telle une promenade, on écarte la fatigue de l'immobilité, notre être est satisfait pleinement.
Mais peut-être est-ce à table, comme fit Jésus avec les siens quand il voulut établir les plus grands mystères, que la conversation humaine revêt tout son sens. On est alors plus que jamais dans la simplicité de la nature ; on communie dans le réel comme dans l'idéal ; on rejoint tous les mondes ; on est le pauvre terrien et le client des rêves infinis ; on mendie de la substance pesante et Ton déploie des ailes. L'humble action à laquelle on se livre vous oblige doucement à déposer les artifices, la défiance et les inquiétudes, à prendre une humeur calme et sociable ; chacun est plus vrai et toute la destinée est présente.
Les plus célèbres conversations de l'antiquité ont été des banquets ; les plus nobles ensuite furent les promenades sublimes du péripatétisme. La vie de Socrate, ce savant qui ignora la « Science », ne fut guère qu'une conversation supérieure, à moins que ce ne fût une solitude. Et la vie de notre Sauveur lui-môme est-elle autre chose ? Il parle quelquefois avec véhémence et aborde la foule; mais la plus importante partie de son apostolat se passe en des conversations familières, sur les chemins, sous les portiques du temple ou à table. L'Evangile n'est que l'humble conversation de l'Infini avec les plus lointains habitants de sa sphère, la visite solennelle et douce du Seigneur des cieux qui se traduit et se fixe pour la vie de l'humanité.
De tels exemples suggèrent ce que devraient être, chrétiennement et humainement, nos échanges. Ils devraient nous grandir et nous aider à circuler sur les sommets de la vie. En révélant à chacun ses ressources, en les stimulant, ils devraient nous apprendre de quoi nous sommes capables pour nous et pour d'autres, quelles hautes aspirations nous contentent, quels chemins nous sont ouverts dans la direction de la beauté, de la vérité, du bien, quelles clartés peuvent percer nos ténèbres et à quelles nobles invitations correspondent les ouvertures, les confidences dont nous sommes gratifiés.
Assurément, cela ne suffirait pas ; la vie est plus exigeante ; converser ce n'est ni intégralement vivre ni éclairer la vie; converser ce n'est qu'effleurer; mais n'est-ce donc rien que d'efffeurer avec liberté tout ce que ce monde nous offre, d'associer familièrement les ornières et les cimes, les menus faits et les chocs de civilisations, les nouvelles minuscules et les plus hauts résultats de la sagesse, le ruisselet et la mer, les susurrements de l'intimité et le fracas des jeux olympiques?
Rien et tout yoisinant comme des frères, c'est la conversation, et dans ces lueurs d'univers qui accompagnent des scintillements de paillettes, nous pouvons pressentir l'âme universelle, éprouver mieux la nôtre et revenir au réel ingrat avec plus de fermeté dans les gestes, plus de netteté dans le regard.
Il faut seulement que les conditions y soient, et
tout d'abord que la mesure soit observée ; car une chose en excès tourne en inconvénients et en nuisance ses qualités mêmes. Nous avons dit suffisamment ce qu'il en est en parlant du silence, en traitant du travail, de l'étude, de la prière, toutes choses qui sont incompatibles avec des causeries trop fréquentes ou intempestives.
Il faut encore, pour que les conversations soient fécondes, que les personnes conversantes soient quelqu'un. Tous sont quelqu'un, au fond ; car Dieu n'a pas tracé son image dans une chair sans qu'il en puisse sortir un éclat, sans que lui-môme, un jour, y puisse transparaître. Mais si tous sont quelqu'un au point de vue des ressources essentielles et de la destinée, tous ne le reconnaissent pas. et ne sont pas disposés a en faire acte. Alors, qu'allez-vous faire avec ces nullités spirituelles qui ne vous entretiennent que de riens?
Leur assemblée ou leur intimité paraît-elle brillante? Ont-ils des dehors? Leur théâtre de vie at-il un riche magasin d'accessoires? Qu'est-ce que cela! On ne converse pas avec des tapis, des glaces, des tentures et des automates. Cherchez donc les grandes âmes, et non pas le grand monde.
Je reconnais que la société des sots a quelques avantages. 11 est bon d'expérimenter le vide ; ensuite, on se réfugie. Au contact de la légèreté d'esprit, de la niaiserie et du gaspillage des heures, on se confirme dans le prix de l'âme et dans celui du temps. Mais un tel bénéfice est vite épuisé ; il ne faut pas le payer trop cher ; il ne faut pas s'exposer soi-même à la contagion. « Celui qui fréquente les sages devient sage ; mais celui qui se plaît avec les insensés leur
déifient semblable », a dit T Écriture. (J^roverhes, xiH, 20.)
Choisissez donc vos hôtes. Là où il n'y a rien à choisir, fuyez, à moins qu'un devoir ne vous retienne, mais alors le principe du devoir est une suffisante valeur. Hors cela, il faut briguer la conversation des élites. On ne gagne à fréquenter que les sujets qui vous sont supérieurs, sinon en toutes choses, du moins en ce qu'ils découvriront à votre envie de connaître ou de faire, du moins en cette capacité et cette avidité de recevoir qui est elle-même une sublime grandeur. Une âme élevée n'en aborde une moins haute que par le côté où celle-ci est néanmoins plus haute, car toute âme a une taille divine. Quant à ceux qui recherchent leurs inférieurs pour leur en imposer et les éblouir, ce sont des âmes basses; ils ne grandiront pas et nul ne grandira à leur contact.
Essayez bien plutôt de découvrir, là où ils se dérobent, ceux qui ne se livrent pas et ne bavardent pas, ceux qui paraissent impropres au discours non par infériorité et par vanité, mais par plénitude. Le grand Corneille n'était pas causeur; il ne fallait l'entendre, disait Condé, qu'à l'hôtel de Bourgogne, c'est-à-dire dans ses pièces. J'imagine cependant que dans les coins, loin des regards indiscrets et des oreilles moqueuses, on dut tirer de lui parfois quelque chose ! Certains êtres, en société élégante et verbeuse, sont comme un moteur d'aéroplane dans un salon; ils se mettent à l'arrêt; mais qu'une main les actionne, et tous les petits moucherons d'alentour s'évanouissent.
L'insôciabilité est un manque d'adaptation; mais on peut être inadapté par supériorité comme par
indigence : cherchez ces isolés et ces récalcitrants de nos transactions banales; informez-vous du trésor caché, de la source scellée qu'exalta Tinfaillible sagesse.
Ensuite, faites dans le discours une place aux grands objets qui doivent pour nous, chrétiens, dominer et régir tous les autres. Je ne rétrécis pas plus la conversation que je n'ai rétréci les lectures ; je le voudrais encore beaucoup moins, vu qu'à mes yeux la qualité essentielle delà conversation est l'ampleur, dans la liberté. Mais toutes leà libertés ont un pivot et toutes les ampleurs leur centre. Aucune conversation n'a de prix si directement ou indirectement elle ne mène à ce qui seul suffit, à ce qui achève la vie en tous ses domaines. Aussi ne saurais-je admettre, entre des croyants, cette sorte de parti pris qui autorise à parler de tout excepte de Dieu, excepté de ce qui touche à Dieu. C'est là un respect humain qui, à le bien prendre, est aussi peu respectueux de riiomme que de Dieu même.
Dans les conversations des saints, Dieu passe à chaque instant ainsi qu'une grande ombre; dans la conversation du poète ou de l'artiste, on sent ainsi passer la nature et la vie. Or, de ce fait seul, la conversation des saints devient chose admirable, où le profane se complaît autant que le mystique le plus pénétré ; car notre humanité est d'autant plus intéressante et plus belle que le rayonnement de l'infini l'enveloppe davantage et qu'on voit nos cortèges défiler sous la voûte du ciel comme sous une grande arche.
Les entretiens des Pères du désert nous donnent
à cet égard une poignante leçon. Ces hommes se taisent presque constamment; ils s'enfoncent dans la nuit d'eux-mêmes ; ils ne parlent que pour exprimer Dieu, pour répandre Dieu, pour s'aider à jouir de Dieu. Ils sont pour la parole ce qu'ils veulent être en tout: des porte-drapeau, des spécialistes effrénés qui poussent jusqu'aux extrêmes et parfois exagèrent ce que d'autres oublient, espérant l'imposer par une héroïque réclame, comme la mort de Chavez ou les folies insignes d'un Guynemer imposent l'admiration du vol.
Ils exagèrent, ai -je dit : je leur demande pardon de cette mesquine sentence; eux-mêmes, pourtant, nous accorderaient qu'à titre ordinaire, il faut tenir ouvertes au discours toutes les avenues du créé. Seulement, si tout est bon, exclurons-nous et mépriserons-nous la bonté souveraine? Si la conversation est un univers, doit-elle être un univers sans Dieu? Des chrétiens ne devraient jamais converser sans que la grande apparition se tînt proche de leur cénacle, sans que parfois il y fût recouru pour juger nos fantômes, écarter nos futiles hallucinations, rectifier nos mouvements, ramener nos écarts, pour faire qu'on soit dans le vrai, dans le louable, et que le vrai partiel ou le bien singulier emprunte au vrai total et au bien souverain sa proportion juste.
Je dirai quels vices on susbtitue parfois à cette rectitude empruntée là-haut, quels bavardages inconsistants, quelles faiblesses, quelles perversités quelquefois. La langue vicieuse des hommes, la langue perfide des femmes, la langue inconséquente de tous, nous les dénoncerons; mais ce ne sera que pour
ViK CATHOLIQUE. — II. 7
dégager la vision meilleure que je voudrais ici suggérer.
La conversation a un champ large comme la destinée; elle peut monter sans effort et nous donner l'impression d'un milieu comme jamais dans la vie réelle nous n'en avions encore rencontré ; elle peut nous enrichir comme les revenants du Nouveau- Monde sur leurs caravelles ; elle peut nous stimuler comme les plus beaux succès du travail.
Voulant utiliser tout ce que Dieu lui donne et se porter aussi haut que le permettent ses efforts solitaires ou associés, le chrétien ne peut négliger une activité si importante par l'étendue qu'elle occupe et par ses conséquences ; il doit donner à la conversation toutes ses qualités religieuses et humaines, et y introduire l'ordre, la hiérarchie de valeurs que fournit notre esprit de foi.
La conversation est proprement un acte de société; le mot lui-même l'indique, car con^ersovy en latin, signifie vivre avec, fréquenter, il n'est donc pas étonnant que dans la conversation puissent se trouver, avec toutes les qualités, tous les défauts, voire les vices que redoutent ou entraînent nos rapports.
Comme notre humanité est surtout légère, comme l'inconscience et l'inconsistance sont nos tares les plus profondes, la légèreté des conversations est à prévoir comme un fait, alors que le droit nous a paru la juger de si haut.
Chez les enfants, dont la vie est presque tout entière accaparée par le jeu, l'intérêt des rapports est avant tout dans l'abondance des images mentales, dans leurs combinaisons, leurs chocs, leurs recoupements et leurs contrastes imprévus, leur travail de kaléidoscope. La poupée et les soldats de plomb sont des symboles et offrent des appuis pour. le rêve ; mais le vrai jeu est au dedans, et il s'extériorise, se nourrit, se prolonge par les mille riens qui composent les discours d'enfants.
Or, développez quelque peu le cerveau puéril, agrandissez poupées et soldats sous le nom de personnes vivantes dont les évolutions, prétendues sérieuses, seront jugées au même niveau de pensée et avec les mêmes visées buissonnières, vous avez la conversation banale. Ne la proscrivons pas tout à fait : elle détend ; on peut lui concéder des moments ; elle peut devenir vertueuse, si elle est appelée par les circonstances ; mais aller librement et solennellement voir quelqu'un ou le recevoir chez soi pour cela, sans que nul bénéfice spirituel ou intellectuel, charitable ou professionnel compense l'abandon du temps et le prêt de sa personne, c'est du gaspillage. La vie est trop précieuse et notre formation trop partielle toujours, pour laisser nos contacts à une telle inutilité, au lieu d'en faire des conjonctions d'astres.
Rien n'est plus favorable au travail que la causerie de travailleurs amis qui échangent leurs expériences ; rien ne donne plus de courage dans la vie en tous ses domaines et n'illumine davantage nos chemins que des communications bienveillantes, libres, variées et de niveau correspondant à ce que doit être la vie elle-même. Mais le babil qui déguise notre destinée en jeu de marionnettes, qui cache les âmes derrière leurs grimaces et noie dans le bruit toutes leurs nobles capacités, quel en sera le gain?
Une telle conversation ne sert qu'à étourdir ; il s'en exhale une fumée qui intoxique et qui abat les forces ; chacun s'oublie dans son discours et nul ne l'y retrouve ; comme l'imagination y entre seule en cause, l'intelligence se voit méprisée et se retire silencieusement; tous sont inexistants, à moins que.
ici ou là, dans cette vague société bourdonnante, quelque être d'envergure et de poids ne se sente pathétiquement seul.
L'être profond et qui songe éprouve une impression qui confine à l'écœurement, dans de telles agitations verbales ; solidaire malgré tout du groupe, il s'y sent compromis, diminué ; il fait figure d'Hercule près du rouet, d'un Pascal qu'on forcerait à enfiler des perles. S'il trouvait son pareil, il serait seul encore, tout au fond — on est toujours seul ; — mais il enrichirait sa haute solitude et il la peuplerait fructueusement au niveau où elle rejoint nos échanges.
N'allons donc pas confondre un délassement verbal qui régénère la vie avec un déliement, un débridement qui la stérilise ; le premier est une acquisition, le second une perte.
Et qu'on ne croie pas donner le change au critique ou à soi-même en invoquant je ne sais quel entrain qui prête à la causerie un air d'animation fulgurante. Animer signifie infuser une âme; si la conversation n'en a pas, s'il ne s'agit que de nerfs, d'émotivité de surface et de bruit, qu'on n'abuse pas des mots : l'assemblée n'est qu'une cantine où l'on vous verse une liqueur grisante, un music-hall où l'on s'enchante en se troublant, en se désorbitant, tellement qu'on sort de là moins reposé spirituellement qu'en y entrant et moins apte à remplir ses tâches.
Beaucoup de femmes, et quelques hommes aussi, sont passionnés de ces séances d'énervement où l'on perd délicieusement, paraît-il, la conscience de soi, perte précieuse pour ceux qui n'ont pas de moi habi-
table et ne peuvent se supporter que dans les bazars surpeuplés et sur les routes.
L'inconvénient moral qui en ressort, outre la perte de temps et la diminution de la personne, c'est que, à s'oublier ainsi, on risque de livrer un facile passage à la vanité, à la jactance, à l'envie de triompher sans peine, aux simulations et aux justifications astucieuses, à l'étalage de puériles exploits, aux jalousies, à l'insincérité orgueilleuse ou bouffonne. L'abus des mots entraîne souvent celui des sentiments et celui des faits; une certaine conductibilité pécheresse fait qu'en ouvrant l'écluse aux paroles, on délivre des vices latents pour qui toute négligence est une occasion de prouesse.
Une conversation où l'on se jette en avant, au lieu d'ouvrir ses trésors avec quiétude, est une séance de prévarications, petites ou grandes; le salon attend le confessionnal ; tous les reptiles qui sommeillent en nous glissent et s'insinuent, leur venin se dépose, et le fils de Dieu inconséquent tire du prochain et lui apporte le contraire de ce qui était préparé aux uns et aux autres : de l'erreur au lieu d'une lumière, des écarts au lieu d'un progrès.
Je veux aussi dénoncer une fausse sympathie, dont le propre est de rabaisser les meilleurs au profit d'un certain nivellement qui n'a rien d'une courtoisie, qui est une abdication d'une part, une absurde exigence de l'autre.
Danâ aucun groupe il n'y a égalité de pensée, de connaissances, de renseignements ni de valeur morale. Il est une hiérarchie invisible que la cordialité atténue, mais qui ne disparaît point et qu'on ne
peut sagement méconnaître. Il est de droit que le meilleur, sans nulle prétention offensante et antifraternelle, laisse s'orienter vers lui les aspirations qu'il peut contenter.
Notre démocratie n'aime guère les supériorités; une femme frivole ou sotte peut aimer gouverner le logis mieux qu'un génie moral ou qu'un saint; mais ce sont là des excès et des incompréhensions dont leurs auteurs les premiers pâtissent. L'ordre veut, l'intérêt commun veut que notre égalité amicale se fasse par en haut, c'est-à-dire que le supérieur ne s'abaisse pas, que l'inférieur se hausse; ils veulent aussi que par cette fausse sympathie molle et pusillanime, nous ne jetions pas sur nos opinions, nos croyances, nos tendances vertueuses un voile d'inquiète pudeur, sous lequel notre être apeuré ne se sent plus lui-même, n'agit plus, ne rayonne plus et ne paye donc pas un loyal écot au festin où il siège.
Nous ne devons mettre en commun que nos valeurs : encore faut-il qu'elles demeurent actives, qu'elles ne se terrent point par un faux respect et que de l'autre côté un respect vrai sollicite les meilleures communications, au lieu de tirer le mérite à sa remorque.
Mais tout cela n'est encore que secondaire d'une certaine façon. Deux péchés capitaux des conversations restent à accuser, bien que déjà nous ayons aperçu leurs traces. Je les dénonçais sous cette forme un peu schématique et par suite inexacte, injuste, comme toutes les sentences : la langue
vicieuse des hommes, la langue perfide des femmes.
Je reconnais que ce dyptique partage fort mal les attributions entre les partenaires féminins ou masculins de nos conversations pécheresses. Les femmes fréquentent le vice elles aussi, et aussi chez les hommes on se déchire. Pourtant, il est vrai en gros que les hommes sont plus libertins, les femmes plus médisantes.
Voyez donc ces dernières, par troupeaux, emmenant avec elles, partout où elles conduisent leur malignité, ce monstre au pied léger qu'elles savent faire admettre, qui n'est pas assez rébarbatif pour être chassé, qu'elles s'entendent à attifer, à rendre coquet, qui caresse volontiers et ne lance qu'à travers du velours son coup de griffe si souvent redoutable. On a reconnu la médisance. '
11 arrive que la plaie ainsi formée soit mortelle; des vies entières y peuvent succomber; des familles, des amitiés, des situations, des héritages, tout ce qui dépend, de soi ou occasionnellement, de l'opinion favorable ou hostile est en danger de périr du fait de ces attaques minuscules dont les auteurs responsables ont parfois des airs innocents, et volontiers même, sans se douter de ce qu'il y a de blasphématoire dans une telle prétention, des allures de justicier.
Une femme du monde disait : « J'adore la médisance, c'est la justice de Dieu qui court les rues. » La justice et les rues n'ont rien à démêler ensemble, Madame; leurs points de vue ne cadrent pas; l'autorité de l'une est absente de l'autre, et la justice de Dieu a le moyen de s'exercer, soit par elle-même, soit par ses mandataires, sans que des incompétences
brouillonnes et perverses cherchent à usurper son verdict.
Médire en disant le vrai ou médire en disant le faux, ce qui est proprement calomnier ; médire sans s'inquiéter si le dire est vrai ou faux, c'est être injuste inégalement, mais c'est l'être en tout cas, vu que rinjustice peut résulter de l'incompétence du tribunal aussi bien que de ses prévarications, d'un manque de proportion entre le délit et la peine autant que d'une peine imméritée et d'une accusation inique. Or, en toute médisance se retrouve un ou plusieurs de ces vices du tribunal mondain.
Le tribunal dressé par nous-mêmes est incompétent; nous ne sommes pas juges d'autrui; des torts réels ou supposés ne relèvent pas indifféremment de tout arbitre qui passe. Le prochain est justiciable de Dieu; il l'est aussi des hommes, mais selon un certain ordre et dans des conditions définies ; ces conditions et cet ordre ne sont pas réalisés à l'ordinaire dans les conversations : elles sont donc un abus de pouvoir, ces séances d'aréopages qui du fait seul qu'elles ébruitent ce qui était secret, qu'elles corroborent ce qui était douteux, qu'elles fixent dans les mémoires ce qui était flottant, appliquent une sentence.
Beaucoup ne songent pas que le mal publié et les malins propos colportés provoquent des dommages ; qu'on n'a pas le droit d'asséner ces coups de l'opinion sur des coupables prétendus qui ne nous sont pas soumis ; que d'ailleurs la nuisance des propos lancés avec cette légèreté ou cette malveillance injuste est pour nous indéterminable. Les paroles pèsent selon les gens, selon les cas , leurs rebondissements sont
parfois tragiques et leurs effets peuvent être irréparables; elles courent et ne se rattrapent pas. « La langue est peu de chose ^ dit l'apôtre saint Jacques, ce n'est q'une étincelle^ mais quels incendies n'ailame-t-elle pas! » (Epître de saint Jacques, c. m.)
Qu'il y a donc, ici, à réfléchir, et chez les meileurs! A quelles iniquités on se laisse entraîner, à quelles cruautés, l'apparence anodine et badine de la conversation vous laissant le cœur léger, la conscience allègre! La médisance est admise partout; elle s'arrange de toutes les croyances et de toutes les pratiques ; elle est de toutes les confréries ; elle a sa place, souvent une place de choix, jusque dans les réunions que l'on consacre à l'honneur de Dieu; elle souille la langue qui prie et qui reçoit, à la table sainte, le Dieu de charité.
Que les chrétiens le sachent bien : il y a là une sentine à sonder et à épurer, un coin sombre où il faut de temps en temps promener la lanterne qui, sur nos cathédrales, brille dans la main de Dieu, quand il visite, comme au livre d'Isaïe, les iniquités de son peuple.
Mais tout autant et plus encore il faut signaler, dans les conversations qui se relâchent, l'incongruité de certains propos, la liberté licencieuse de certaines allusions et ces plaisanteries qu'on appellerait â plus juste titre bouffonneries, pour marquer l'abaissement qu'elles infligent à notre commerce.
« Ne ^ous y trompez pas y dit saint Paul, les mau-
çais entretiens corrompent les bonnes mœurs » (1 Cor., XV, 33), sur quoi la glose de saint Jérôme fait remarquer que cette sentence n'est pas de saint Paul lui-môme; il l'a empruntée à Ménandre, et c'est donc un païen qui, par l'intermédiaire d'un apôtre, fait la leçon aux inconscients chrétiens.
S'il est vrai que la bouche parle de l'abondance du cœury on pourrait se demander ce qui s'agite dans certaines consciences, pour que spontanément, en tout cas sur la moindre invitation d'un milieu trouble ou infecté, elles se répandent en paroles équivoques ou trop claires.
Du reste, il n'est pas besoin de chercher d'où viennent ces discours; il sudit de se demander où ils vont, à quel résultat ils exposent, ce qu'ils pèsent pour la vie que nous avons à mener en commun : on reconnaîtra que s'y abandonner légèrement ou malicieusement c'est prendre une responsabilité redoutable.
Les idées que nous jetons, et plus encore peut-être les représentations, les images que nous évoquons ne vont pas se loger dans l'esprit d'autrui comme une chose inerte ; elles y font un travail de vie, elles pullulent, elles déclenchent des forces, elles sont des composantes qui influencent l'orientation de nos vouloirs et comptent comme éléments de notre action. On ne sait pas à quoi tient un état d'esprit, une poursuite intérieure, un entraînement, une hantise, et c'est peut-être à un mot entendu, à un phantasme pernicieux infiltré en nous au cours d'une causerie dont peut-être aucun souvenir ne nous reste.
Le souvenir est autre chose que le dépôt dont je souligne l'intluence. Le souvenir implique le passé,
et il se peut que celui-ci échappe absolument au présent sans que pour cela ses scories, les sédiments que son flot déposa sur les terres de l'âme soient ^ moins réels et moins aggravants.
C'est bien assez de la nature première, dont les tendances nous entraînent vers les basses régions ; c'est bien assez des inévitables fréquentations de la faiblesse et du crime dont une société corrompue en tant de ses domaines ne peut nous éviter le malheur : est-ce à nous et entre nous, honnêtes gens, "^ chrétiens, de renchérir librement et d'alourdir encore une pesante chaîne?
Il y a en nous tous une puissance de suggestibilité qui nous permet d'être ému du bien et comme de le capter au passage; mais le mal bénéficie de cette plasticité; il peut aussi nous modeler à son image, et il est imprudent d'exposer soi ou d'autres, en des séances éminemment suggestives, puisqu'elles sont intimes, puisque souvent elles sont amicales, à l'impression avilissante des images du mal.
Des paroles bouffonnes, disait saint Bernard à ses frères dans le sacerdoce, sont dans votre bouche comme autant de blasphèmes. Mais il n'y a pas que le sacerdoce qu'on puisse blasphémer : blasphémeronsnous, et plus gravement, notre dignité d'hommes, notre insigne qualité de chrétiens?
Les discours dissolus, scabreux, légers ou simplement imprudents, comme aussi les discours médisants ou offensants doivent être expulsés de nos lèvres; il faut brûler celles-ci avec le charbon du prophète que du reste, à la table sainte, nous expérimentons en son ardente douceur.
Notre conversation n'est pas faite pour nous dé-
voyer, ni pour susciter entre nous des querelles; elle n'est ni une complicité, ni un combat : elle est un acte de société qui doit choisir son terrain et ses pratiques en harmonie avec ce qu'il y a de plus élevé dans notre nature, de plus impérieux dans notre vocation, de plus sublime dans nos attaches. Sa loi, comme la loi de toute la vie dont elle est un échange, est d'être dans le Christ et dans son Esprit, pour que, revêtus de la pureté du Christ et de sa charité, élevés par sa grandeur, nous lui devenions semblables et que, quand « deux ou trois » nous sommes réunis en son nom, il puisse être au milieu de nous.
L'étude des fondements et des circonstances capitales de la vie catholique, celle de ses voisinages sublimes nous donnèrent d'amples occasions d'en scruter les principaux caractères. Pourtant, certains de ces caractères veulent être envisagés à part, et au premier rang, non comme valeur en soi, mais à titre de condition primordiale, vient l'humilité.
Qu'on ne s'étonne pas, l'humilité est bien vraiment le point de départ et la pierre de touche de toute l'activité catholique, la marque du ^>éritable anneau^ dit un converti, le joyau des fiançailles entre l'âme et son Dieu, entre l'humanité religieuse et son Christ.
A vrai dire, il faut se garder de confondre avec l'humilité des sentiments étroits qui par leur infériorité pourraient tourner à la louange de l'orgueil. « Il y a, écrivait Chamfort, un orgueil qui contient tous les commandements de Dieu ; il y en a un autre qui contient les sept péchés capitaux. » Mais de telles confusions verbales ne sont pas à favoriser. Une faut pas laisser accoler le nom d'un vice à la magnanimité, ni celui d'une vertu à la timidité, à la petitesse d'âme,
encore moins à la bassesse ou à une certaine humilité hypocrite.
L'humilité véritable est un sentiment de notre réelle situation dans l'ordre divin et une adaptation à cet ordre; c'est l'attitude qu'on prend quand, selon l'esprit, on a reconnu son propre néant, le tout de Dieu, l'action providentielle dans le monde et dans les âmes et que, soumis à ses relations transcendantes, on ne compte plus pour rien le « moi haïssable » et ses prétentions.
L'orgueil, dans son essence profonde, n'est qu'une méconnaissance de l'ordre suprême; c'est la forme que prend l'cgoïsme après qu'il a corrompu l'esprit, incitant l'homme soit à s'attribuer ce qu'il n'a pas, soit à se l'attribuer exclusivement quand il le tient en premier de Dieu et en second de maintes collaborations fraternelles, soit à s'en attribuer tout au moins le mérite, lorsqu'il est une miséricorde, soit à le produire indiscrètement dans le but de se grandir aux dépens du bien. L'humilité réduit ces abus et substitue à ce qu'ils ont d'odieux la beauté méritoire de l'ordre.
L'humilité est donc tout d'abord relative à Dieu, et elle sera, par voie de conséquence, l'ordonnatrice de tous nos rapports. L'humilité met Dieu à sa place et nous à la nôtre; elle confesse que toute notre suffisance \>ient de lui (11 Cor., m, 5), car de nousmêmes, nous ne serions pas même suffisants à conce^>oir quelque chose en nous-mêmes (ibid.)y que de tous ses dons, nous ne tirons que bien peu par notre propre initiative, sennteurs inutiles môme dans les rares circonstances où nous accomplissons toute la loi (Luc, XVII, 10).
A côté des largesses de Dieu, si l'on songe aux limites qu'il lui a plu d'y marquer pour l'épreuve terrestre, on doit se trouver invité à- reconnaître sa basse condition et ses dépendances. Physiquement, qu'il est donc fragile, ce petit être humain qui se dresse sous la menace des grandes forces, entre les deux infinis qui effrayaient Pascal, n'ayant, pour ses exploits de néant, que les rapides instants d'une durée éphémère, sans recours auprès des agents dont les évolutions formidables vont, sans souci de lui, vers des buts que sa science ignore!
Et moralement, à côté des largesses de Dieu dans l'ordre des grâces, que mettons-nous? Notre apport spirituel et notre dévouement effectif, une fois ôté tout ce qui vient de l'égoïsme, quels sont-ils? Quand on s'observe à la lumière d'une vraie humilité, on s'aperçoit que toutes les qualités et les vertus qu'on s'octroie avec tant de complaisance sont traversées de^ vices cachés, si l'on n'y voit, proprement,- des vices. Que do prudences ne sont que subtile malice et réserve cauteleuse ; que de justices ne sont qu'ostentation ou crainte d'autrui ; que de forces d'âme animées d'orgueil et sans résistance profonde ; que de tempérances gourmandes et sensuelles en secret !
Nous nous cachons à nous-mêmes et aux autres ; nous aimerions nous cacher de Dieu ; mais Dieu voit, et une vraie humilité daigne y consentir, une vraie humilité prend au regard divin de quoi se faire justice à soi-même : justice sévère, justice confiante pourtant parce qu'elle s'appuie à un confiant amour.
L'amour de Dieu est en effet avec l'humilité dans
des rapports que tous les saints ont reconnus indissolubles. Pas d'humilité sans charité, car on ne prend rang de son libre mouvement dans un ordre que par amour de cet ordre et de son chef. Pas de charité non plus sans humilité, car des relations d'amour ne peuvent s'établir sur une méconnaissance du droit, sur un oubli du fait humain, du fait divin et de leur harmonie essentielle.
L'orgueil sépare de Dieu. A cet égard, il est la cause de tout mal et la ruine de tout bien, car il s'attaque aux sources, car il sape dans notre âme ce qui est le soutien de tout : la conception et l'acceptation affectueuse de l'ordre. C'est la même chose de dire que la charité est le fondement des vertus et que l'humilité en est la condition première. L'une est la reine, l'autre l'introductrice. Nous savons bien de quoi sont capables les surhommesy ceux qui poussent leurs visées pa?- delà le bien et le mal, se haussant au-dessus de tout, créant le droit au lieu de lui obéir, faisant de l'ordre un serviteur de leur moi érigé et avide, se plaçant donc à un niveau quasiment divin et expulsant ainsi le Dieu authentique de son trône, c'est-à-dire bouleversant l'économie de toutes les valeurs, célestes et terriennes. L'orgueil est vraiment pour l'âme et pour la vie une maladie générale, et son contraire est donc une condition de santé primordiale et universelle.
A l'égard du prochain, l'humilité vertueuse est une conséquence. Il n'y aurait pas de raison pour être humbles les uns en face des autres, si on ne l'était d'abord devant Dieu. Mais ce qu'on accorde à Dieu rejaillit aussitôt sur tout être en sa dépendance.
VIË GÀTHOUQUfi. — u. 8
L'ordre est un; soumis à l'ordre, nous sommes « soumis à toute créature » selon qu'elle représente cet ordre; nous nous sentons « supérieurs les uns aux autres » en ce que chacun porte en soi de l'ordre éternel. Nous ne serons pas tentés, en nous comparant, de faire acception de personne : Dieu est Dieu en tout, et si son image est imprimée en chacun, cela ne crée pour aucun de nous, en face d'autrui, aucun privilège.
Si nous avons un parti pris bienveillant, qu'il soit plutôt porté vers nos frères, car il est vertueux de considérer dans le prochain surtout ce qu'il possède, en nous «urtout ce qui manque. Ainsi ferons-nous preuve de fraternité et tendrons-nous à équilibrer nos propensions égoïstes. Se mépriser soi-même et surestimer le prochain est le signe d'un noble cœur, d'un cœur qui cherche Dieu et en trouve partout la trace. La voie de progrès est dans cette constante découverte de valeurs qu'on tente d'imiter et de faiblesses propres dont on s'accuse, afin de les mieux vaincre. Se comparer à son détriment, c'est au fond se comparer à Dieu et l'appeler à l'aide.
Qu'ils seront loin, dès lors, ces petits moyens sournoisement employés pour nous grandir par le vrai ou par le faux, dans des rapports qui sont une lutte perpétuelle d'amours-propres ! Certes, recevoir avec simplicité des louanges fraternelles, ce n'est pas un vice. Bien des utilités en ressortent. On y goûte la justice et la charité de celui qui loue ; on pèse les ressources de celui qui est loué ; on prend courage, si la louange est méritée, pour mieux faire encore; si elle ne l'est pas, pour rendre vrai à l'ave-
nir ce qu'on nous prête par erreur ou par indulgence. D'ailleurs, l'estime est un moyen d'action; mieux appuyé par son entourage, on se sent plus fort pour entreprendre ou pour résister.
Mais combien rarement nous employons ainsi les louanges ! Le plus souvent elles nous corrompent. Se louer soi-même et se raconter soi-même inlassablement ; fourbir son moi devant témoins avec pertinacité ; attirer les hommages par une fausse modestie qui est une œuvre d'art; concéder tel défaut pour insinuer qu'on n'en a point d'autres, ou qu'on mérite l'éloge de la sincérité ; craindre moins que les aveux où notre moi retentit le silence qui le néglige, oublieux de cette parole si profonde de Fénelon : « Il est meilleur de se taire humblement que de parler humblement», quelle méconnaissance, en tout cela, des grandes lois de la vie, des lois divines qui nous relient, à travers tous les faits humains, au fait seul important, à l'Être seul digne de louange !
« Pourquoi m'appelles-tu bon, disait Jésus au jeune homme riche, un seul est bon: Dieu. » (Matt., xix, 17.) Pourtant, lui, le Fils de l'Homme, avait droit à toute louange humaine, et la louange de Dieu revenait aussi à cette Personne cachée que nous dérobait l'humilité de la chair. Mais Celui qui, étant en la forme de Dieu, n'avait pas retenu avidement son égalité avec Dieu, mais s'était anéanti lui-même, prenant la condition d'esclave... se faisant obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix (Philipp., ii, 6), celui-là devait faire de l'humilité sa compagne assidue et il saurait la parer de toutes les grâces. L'imiter, ce serait la vie ; marcher toujours plus loin dans ses humbles traces, ce serait le progrès ; car si
It6 LA. VIE CATHOLIQUE.
l'orgueil a détruit le monde moral dès sa première heure, l'humilité permet qu'il soit reconstruit par Dieu et par nous pièce à pièce. Gardienne des dons divins, elle conserve et utilise aussi notre effort humain. Elle ne dilapide point. Elle ne tend pas des pièges, comme l'orgueil, « au bien même afin qu'il périsse, les autres vices s'attachant au mal pour qu'il se produise (1) ».
« Mieux vaut le péché avec l'humilité que l'orgueil avec la justice », dit saint Jean Ghrysostome. Quiconque s'abaisse par l'humilité sera élevé par la miséricorde et le mérite ; quiconque s'élève par l'orgueil est digne de confusion et il la prépare. L'orgueil ne produit rien; de lui ne procèdent que des propos sans réalisation et des vertus purement apparentes. Le ver est à la racine de l'arbre et y dessèche tout ; la silhouette fallacieuse demeure, mais tout le chrétien n'est plus bientôt qu'un simulacre. Se dépouiller de soi-même, ce sera au contraire se reconquérir soi-même en se revêtant de Dieu ; désespérer de soimême, ce sera mériter de se confier en Dieu; se mépriser tout bas, c'est attirer l'estime éternelle et la louange de ce ciel qui lui aussi n'a pu grandir et servir sa gloire qu'en s'abaissant.
L'humilité, c'est la vraie grandeur ; c'est le fait de ceux qui^ atteignent les profondeurs de l'âme, qui ne sont point dupes de l'orgueil immanent de la vie, de
(1) Règle de saint Augustin.
l'hallucination du moi, mais obéissent à l'Esprit d'en haut et lui soumettent leurs appréciations avec leurs œuvres.
L'homme n'est grand que rattaché à ce qui seul est grand. L'homme n'échappe à l'aveuglement et à l'abaissement qu'en renonçant à être et à paraître grand par soi-même. Au regard d'un juge élevé, comme l'orgueil nous rapetisse! Aussitôt, c'est une chute. « Rien n'est petit comme un grand dominé par l'orgueil », disait Clément XIV.
Tous les grands êtres l'ont senti. S'ils furent tentés, ainsi que tous, par cette superbe qui a corrompu Je sang de la race, ils surent, aux grands moments, se ressaisir, et ils nous disent de ces mots qui montrent l'humble aveu et la prosternation de l'âme. « J'ai fait ce que j'ai pu, écrivait Léonard de Vinci sur son épitaphe, pardonne-moi, postérité ! » Michel- Ange, sur la fin de sa vie, accablé de gloire, se rend un jour au Colisée pour y relever un motif d'architecture. Un de ses amis le rencontre : « Où allez-vous ?» — « A l'école, pour essayer d'apprendre quelque chose. » « Je ne sais, écrit Newton, ce que le monde pensera de mes travaux ; mais quant à moi, il me semble que j'ai été comme un enfant au bord de la mer, trouvant tantôt un caillou un peu plus poli, tantôt une coquille un peu plus brillante, tandis que l'océan de la vérité s'étendait inexploré devant moi.» Voilà les vrais grands hommes; les autres sont des dupes, les pires de toutes les dupes, puisqu'ils se dupent eux-mêmes.
Or, dans l'ordre moral, il en est comme dans les sciences et les arts. « Devant Dieu, disait sainte Thérèse,' l'honneur se perd dès qu'on le recherche. »
Par contre, qui y renonce et s'abaisse a tout le ciel avec soi; il a le ciel en soi, et avec cette immensité dans le cœur, comment faire pour n'être pas grand !
Ne croyons pas que les orgueilleux eux-mêmes, ou le vulgaire, ou qui que ce soit puisse manquer du sentiment de ces choses. Le sentiment peut être enfoui : il se dégage dès que la vraie humilité apparaît. L'humilité est toujours cachée à son possesseur; mais elle éclate au dehors. Ne comptant point pour elle-même, elle révèle d'autant mieux son essence sublime. Elle est un envoyé de Dieu. Celui qu'elle tient a des allures inspirées; sa démarche même est particulière ; le son de sa voix dénote l'hôte intérieur; tout ce qu'il dit s'en ressent; c'est comme la voix d'un autre monde. Ses points de vue ne sont pas ceux qui ont cours; ses objets de conversation sont plus haut, d'autant que lui-même s'étal)lît plus bas. On sent son dépouillement à ceci que rien de ses dires ne tend à l'embellir, lui, à glorifier son cas, à enguirlander sa vie, et l'on est étonné d'un tel phénomène. Ce relent de personnalité que chacun répand et laisse sur ses pas cède ici à un parfum d'une fraîcheur céleste.
L'homme humble parle uniquement en faveur de la vérité ; il parle en vue du bien ; il nous oblige à nous retourner vers la divine lumière, et il s'ensuit que devant nous il monte lui-même au plan des vérités qu'il proclame.
Chose étrange I un homme humble intimide. En sa présence, nous nous sentons mesquins ; nous nous sentons dans le faux ; un jugement pèse sur nous, et
LA YIB HUMBLE. 11»
ce n'est pas le sien, car l'homme humble ne juge pas, mais c'est celui de cet Esprit dont il a été dit qu'il arguera le monde de péché y l'accablant par un muet témoignage. Cet Esprit rayonnant impose le respect; il inspire une paisible crainte à l'égard du vivant qui est devenu son temple; car, quand un être se tient avec Dieu, qui ose approcher?
L'humilité, qui est la vraie grandeur, est aussi la vraie originalité et la vraie puissance. Les conventions ne la gouvernent point ; elle a des normes supérieures; on prend à son contact un sentiment plus vif du réel, un sentiment tout neuf de ce qui est accoutumé, et c'est cela, l'originalité véritable. Les mouvements de la Divinité à laquelle l'humilité s'adapte sont toujours nouveaux. Dieu ne se répète pas, bien que toujours le même; il ne ressasse pas; il vit, et qui le suit dans sa vie échappe à l'abstrait et au convenu qui fait le fond des banalités coutumières.
L'efficacité de l'action suit ; car la sagesse supérieure de l'humilité a des effets que la ruse ne peut produire. Qui n'est pas encombré de sa propre personnalité peut passer partout ; qui suit les plans divins peut déjouer ceux des hommes, ceux des événements, ceux du hasard, car le hasard aussi obéit à Dieu. La valeur vraie, la valeur de fond que suppose une telle vertu doit se publier d'elle-même et se frayer ses chemins. « La sagesse crie dans les rues, dit le saint Livre, elle élcs^e la çoix sur les places. » (Prov., I, 20.) Un hpmme agit sur son milieu selon ce qu'il est, non selon ce qu'il veut paraître. L'être
agit, le simulacre se contente de figurer. « La prétention peut siéger, dit Emerson, elle ne peut pas agir (1). »
La liberté d'esprit pour juger, la fermeté pour exécuter ne seront-elles pas dans ces conditions Tapanage de l'humble? L'humilité ne s'effarouche d'aucune situation, car elle sait qu'elle circule chez Dieu et que chez Dieu tout s'arrange toujours, quand on paie à la porte. Elle est donc préparée à toutes les tâches ; elle ne s'attarde à aucune crainte ni à aucun espoir vain; elle dit devant tous comme elle a pris l'audace de dire devant Dieu avec le patriarche : « Je parlerai à mon Seigneur, quoique cendre et poussière. » (Genèse, XVIII, 27.)
Le amis de Dieu ont été en tout temps les plus audacieux, les plus forts, les plus fermes, les plus fiers, quand il s'est agi de défendre en eux-mêmes ou en autrui la dignité humaine et chrétienne. Ce sont eux qui savent le mieux que « l'homme a été mis en honneur » (Ps. xlviii, 13). Ce sont eux qui n'ont pas peur. On n'a de raison de fléchir que quand on craint ou désire pour soi-même. Ne cherchant pas à se faire un sort personnel, on se réserve et l'on se trouve fort pour les cas divins, sachant que tout est divin de ce qui s'appelle le bien, de ce qu'on fait pour le bien.
Au fond, c'est dans l'humilité que se trouve l'orgueil sublime. Faisant œuvre divine, on la fait comme des dieux. Et dans cette œuvre, on ne manque
(4) Sept essais d'Emerson. Ed. Paul Lacorabler, Bruxelles, p. 103.
LA VIE HUMBLB. 121
jamais de concours ; car on a écarté ce qui rebute et déçoit : le moi haïssable. Chacun déteste l'orgueil, surtout s'il en est plein; l'humilité, qui a fait place à l'hôte merveilleux, attire et retient les collaborations magnanimes.
L'humilité unit, l'orgueil divise. L'humilité pacifie, l'orgueil envenime. L'humilité invite aux sentiments généreux, l'orgueil excite l'envie, d'où il advient que celui-ci nous dessert et que l'autre est utile.
Que sera-ce, s'il s'agit des utilités que Dieu seul procure et qui nous viennent de ce cœur non irrité, de cette bonté reconnue et souveraine dont nous dépendons! L'orgueil, en fuyant Dieu et en s'élevant comme au-dessus de Dieu, en refusant l'ordre que Dieu règle et en essayant de jouer des coudes pour se faire place au festin de Dieu, l'orgueil, dis-je, se trouve rejeté dans un véritable néant dont sa chétive personnalité cache l'abîme. Néant, ce n'est pas assez dire : c'est une hostilité qui l'enveloppe; car l'orgueil, en troublant l'ordre qui contient tout, devient un ennemi de tout etjl sera brisé par les lois du monde.
Si notre vie est possible et peut espérer, au milieu de tant de périls qui la guettent : périls du corps, périls de l'âme, périls de la vie qui côtoie l'abîme, périls de la mort qui trébuche devant un double gouffre infini, gouffre de nuit ou gouffre de lumière; si une chance nous reste, en dépit d'une telle disproportion de notre être à tout ce qui l'entoure et avec quoi il lutte, c'est parce qu'il y a au-dessus de nous, représentée en nous et tout autour de nous, une pensée créatrice qui se déclare, une volonté divine
qui se défend, qui règne et qui, comme à Pierre marchant sur les eaux, nous dit : Viens ! Mais si notre âme n'est pas avec ce Maître de la vie et de la mort, de la nature et de l'âme ; si nous prétendons vivre seuls, hors des arrangements divins, hors de l'ordre, et si nous venons à penser que c'est par nous-mêmes et par notre force que nous marchons sur les eaux, Dieu nous lâche et le flot nous happe.
L'orgueil nous noie dans l'univers; Thumilité nous raccorde à Dieu, et c'est comme par l'effet d'une justice immanente que se réalise la parole évangélique : « Quiconque s'élè^fs sei^a abaissé; quiconque s'abaisse sera élevé. » (Matt., xxiii, 12.)
Xï LA VIE VERIDIQUE
L'humilité fraye la voie à toutes les vertus ; mais il paraît tout indiqué que la véracité, qui exige un si grand dépouillement de soi et un tel culte pour l'ordre éternel, soit spécialement favorisée par l'attitude supérieure de l'homme humble.
Quelle belle vertu que la véracité, et quel vice humiliant s'y oppose ! On supporte bien des choses plutôt qu'être traité de menteur. D'après Platon, cette susceptibilité et l'exigence en vertu de laquelle chacun veut qu'on le croie tiennent à ce que notre société est fondée sur la confiance mutuelle et que, avouer qu'on ne peut être cru, c'est implicitement renoncer à la société des hommes.
11 est de ce fait une autre raison, c'est que le mensonge est la honte de l'esprit : on ne signe pas volontiers sa honte. La vérité est notre loi ; altérer la vérité, c'est fausser le jeu de l'intelligence, en créant le désaccord de son être intime et de ses manifestations, de la lumière et de son reflet que notre liberté projette devant elle. L'intelligence ellemême est le reflet de Dieu; nous concevons bien que si l'intelligence est faussée, et si c'est librement que
la déviation se produit, l'offense au Dieu de vérité est toute directe. Dans le mensonge, elle est indirecte, mais elle subsiste; notre parole reflet de nos pensées et nos pensées reflet de Dieu veulent la même rectitude.
Ajoutez que le mensonge commet la même offense à l'égard d'autrui ; il propose une erreur, c'est-àdire un poison de l'esprit, un virus ; il s'attaque à un organe du vrai ; il fausse un instrument de la vérité éternelle. Par surcroît, selon la pensée de Platon, il altère nos rapports; il nuit à la fraternité confiante qui nous lie. Pour cette raison, certains ont cru que l'intention de tromper était indispensable au mensonge ; mais c'est une illusion : il suffit au mensonge que le menteur se propose d'altérer le vrai ; Terreur d'autrui, qui en est la conséquence normale, crée, si elle est voulue, une malice particulière, selon laquelle le mensonge est une injustice.
Je ne vais pas insister sur le cas particulier des différentes espèces de mensonge : mensonge Joyeuse, mensonge officieux^ mensonge pernicieuxy mensonge qui nuit, mensonge qui sert, mensonge qui amuse. Je mentionne seulement que T « amusement » du mensonge est une bien triste perversion, et que l'utilité prétendue recherchée là est une nuisance. I^intention d'être utile à autrui ou de récréer autrui est sans doute à l'actif du menteur; mais une bonne intention, quelque bonne et efficace qu'elle soit, si elle se greffe sur une autre intention vicieuse, qui est ici celle de dire le faux, ne l'innocente point; la racine et la sève demeurent. Vous mentez pour le bon motif : c'est tant mieux en ce qui concerne
le motif, mais c'est tant pis que vous mentiez, même pour ce motif, car l'Apôtre vous dit : « Ne faisons pas le mal pour qu'il en sorte un bien. » (Rom., III, 8.)
L'acte mauvais une fois qualifié et posé dans son espèce ne se redressb point par une intention ultérieure. Voler pour faire la charité, ce n'en est pas moins voler : laissez la charité à ceux que la Providence a munis. De même, mentir et dérober de la vérité pour un bien, c'est un larcin bienveillant, mais c'est un larcin tout de môme : laissez le service à ceux qui peuvent le rendre en respectant tout.
Périsse le monde, nous disent sans hésiter nos docteurs, plutôt que de le sauver par un mal. Nul ne doit croire que le salut de quoi que ce soit, de qui que ce soit dépende en vérité de la transgression des hautes lois morales. Le salut n'est que dans l'ordre — je dis le salut dernier, celui qui vient non d'incidents qui de toutes parts nous échappent, mais de ces fins suprêmes qui ont à leur service la suprême intelligence et le suprême pouvoir.
Il se peut qu'en mentant vous sauviez un homme; mais de quoi le sauvez-vous et de quoi vous sauvezvous en [secourant cet ami? D'un mal temporel, et vous payez pour cela un prix éternel ; c'est un métier de dupe. Alors même que ce serait d'un mal éternel que vous prétendriez le sauver, je vous dirais : Ici, c'est lui qui a charge, et votre charge à vous, avant toute charité, c'est d'éviter le mal en ce qui vous concerne. Rien n'est utile à nous et au prochain comme la rectitude parfaite. Tout ce qui est du temps dépend de l'ordre moral, et dans l'ordre moral rien ne profite que ce qui est moral. Le bien seul est lé-
cond. Il ne faut pas, pour prendre un poisson, empoisonner une source, pour rendre un petit ou un grand service, rendre au groupe des humains le service à rebours de fausser les rapports, d'altérer les maximes sur lesquelles nous vivons, de couper le lien qui nous tient ensemble. « Déposant tout men^ songBy dit saint Paul, que chacun dise la {hérité ai^ec son prochain^ car nous sommes membres d'un seul corps. » (Ephés., iv, 25.)
Il n'y a donc pas, au vrai, de mensonge officieux; il n'y a pas de mensonge joyeux; tout mensonge est pernicieux et triste.
Ajoutons aussitôt que ce jugement, pour être maintenu, exige qu'il y ait un mensonge formel. Toute contre-vérité apparente n'est pas un mensonge. Certaines paroles, matériellement contraires à la vérité, ne froissent point la vérité, parce qu'elles bénéficient d'un sous-entendu consacré par le consentement des meilleures consciences, en vue de ménager la prudence, la discrétion, les intérêts légitimes et tout l'ensemble de nos devoirs.
Les vertus ne sont pas isolées ; elles se doivent le respect mutuel. Pour être véridique, il ne faut pas tomber dans la grossièreté, dans l'indélicatesse, dans l'indiscrétion ou dans la sottise. Il faut que la rectitude ait des lois qui lui permettent de rejoindre les faits et de s'adapter aux circonstances sans se combattre elle-même.
Que puis-je répondre à un importun qui me demande : Serez-vous à la maison demain, si demain je ne puis pas le recevoir et si je le sais réfractaire à toute explication, décidé à toutes les effractions morales? si d'ailleurs je lui dois le respect, ou si j'ai
un grave intérêt à ménager ses susceptibilités, même illégitimes? Je ne puis que dire : Excusez-moi, je n'y serai point. Tout honnête homme comprend que cela sous-entend : pour des visiteurs. Si ce sousentendu était purement arbitraire, s'il n'était justifié par un intérêt de vertu, j'aurais tort; car l'arbitraire n'a pas cours entre gens de bien, et la fausseté matérielle des paroles que j'emploie demeurerait donc sans correctif. De plus, la vérité matérielle est de grand prix ; c'est entre nous un idéal, ou pour mieux dire c'est une règle courante dont on ne peut s'écarter sans de sérieux motifs. « Que votre langage soit : Cela est, cela n'est pas, nous dit l'Evangile, tout le reste est du Malin. » (Matt., v, 37.) Il se peut que le Malin soit ici représenté par le péché ou la faiblesse d'autrui, et il faut bien que j'en tienne compte; mais on me demande de ne pas favoriser pour ma part l'insincérité, de tendre à m'exprimer avec une cordiale et loyale franchise, le regard aussi clair que le ciel. '
Quelle belle sécurité s'établirait, si chacun agissait ainsi, et comme la vie en serait transformée! Quelle confiance pour agir, et quelle estime mutuelle! La convention la plus élevée qui puisse se contracter entre deux êtres est celle-ci î que le vrai soit entre nous. Un homme qu'on croit sans preuve et sur qui l'on se repose, c'est bien beau! Plus de ces déguisements, de ces feintes, de ces précautions, de ces prudences qui inquiètent, de ces habiletés qui ont des allures d'ennemies et par lesquelles notre société n'est pien moins qu'une société de frères. Frères sans conliauce, qu'est-ce que cela signifie? Et con-
fiance sans vérité, qu'est-ce que ce métier de dupe?
Cette vérité qui est la propriété de tous, tous la trahissent, tous l'amoindrissent. On la saccage comme un verger où s'introduit un troupeau sans règle. Même en famille, on vit en beaucoup do choses sur de la fausseté, sur des lâchetés, sur des conventions, ne s'abordant l'un l'autre qu'avec un masque, ne laissant voisiner ni les âmes ni les vérités, risquant de n'aimer — car on s'aime malgré tout — que des fantômes.
Et pourtant, la religion de la vérité est dans tous les cœurs; on applaudit à qui nous en fait voir le visage ; une vague d'enthousiasme nous envahit, dès qu'une sincérité généreuse apparaît. On sent qu'on touche à Dieu dès qu'un filet de la vérité éternelle coule vers nous, à partir du divin glacier où des trésors de vérité nous invitent. La vérité n'est pas chose terrestre ; la vérité ne nous appartient pas ; la vérité est un dépôt dont nous ne sommes que les trésoriers. Quand un de ses créanciers la réclame au nom de rapports également établis là-haut, il faut qu'elle se montre et qu'elle soit elle-même. Si elle ne le fait pas, Dieu est trahi. Si elle le fait, Dieu a satisfaction, Dieu circule et agit dans son œuvre ; notre véracité lui a livré passage et il a disposé de nos lèvres. Dieu se révèle et converse comme avec lui-même, quand deux hommes disent le vrai.
Mais pour que cette sainte conversation soit possible, on doit comprendre à quel point les vertus sont requises, non pas seulement la vertu de véracité, mais toutes celles qui permettent son déploiement en combattant les vices qui renchaînent. Le moyen
d'être vrai, si l'on est ambitieux, avare, orgueilleux, injuste, voluptueux, si l'on a quelque chose à cacher, quelque chose à obtenir à tout prix, si Ton craint et si l'on espère sans règle !
La véracité est le fait d'une âme libre, qui n'aspire et ne travaille qu'au bien, qui ne tient à ménager que le bien, qui n'a d'amis et d'ennemis que ceux du bien, qui n'a donc à ruser avec rien ni avec personne, qui va droit, sans reproche et sans peur.
C'est dire que la véracité, comme la justice et la charité, veulent la vertu intégrale. Et d'ailleurs, la vertu, en quelque domaine que ce soit, est-ce autre chose que la vérité de la vie, je veux dire le règne de la vérité dans la vie ? Qui aime la vérité non seulement la dit, mais la « fait », ainsi que dit l'Apôtre : ilnentvers la lumière en action autant qu'en parole ; il est sincère avec Dieu et avec soi-même comme il l'est avec le prochain. Sincère, en latin, veut dire intègre, pur, et seulement par dérivation, loyal et vrai.
Par où l'on voit que tout ici se tient. Une loyale conduite intime est le fondement de nos loyaux rapports, et réciproquement la loyauté avec autrui apprend à se donner en dedans une attitude de droiture. La vérité est une. Toutes nos relations intérieures et extérieures ont la même loi. Nous ne devons pas ruser avec nous-mêmes plus qu'avec autrui, ni avec autrui plus que Dieu ne permet que nous rusions avec sa vérité en nous-mêmes. Nous ne devons pas penser une chose, en dire une autre, en faire une troisième. Le Menteur de Corneille, le Tartufe de Molière, le vicieux de toutes les comédies de la vie offensent la vérité chacun à sa manière.
Être ce que nous sommes et en convenir nettement, agir en conséquence, être de parole sûre et de franche attitude, parler selon sa pensée, penser selon le vrai et payer la dette du vrai dans ses œuvres, c'est tout le fond d'un grand caractère.
Un tel homme déteindra sur autrui; car prendre une attitude vraie c'est y obliger aussitôt l'interlocuteur dans une certaine mesure, c'est déchirer le voile d'hypocrisie qui se tendait. Deux âmes se regardent, et alors, comme le regard du vrai, quand on pense à mal, est insupportable, un redressement instinctif se produit, le meilleur a imposé sa loi, le commerce s'établit sur le meilleur domaine et le vaincu se trouve forcé de tirer de soi tout ce qu'il garde de respect de soi-même et d'autrui, de sincérité et de vérité.
Qu'il serait donc heureux, en vue d'améliorer des rapports qui sont toujours sujets à tant de misères, que les amis de la vérité prissent sur eux de s'imposer ainsi, dans toute la mesure que permettent la charité et la sagesse chrétienne ! On croit parfois qu'une certaine conformité lâche est une charité ; que s'adapter à son milieu et vivre aussi de conventions, de flatteries et de petites hypocrisies, c'est exercer la sociabilité naturelle aux hommes. Mais faut-il donc, afin de se rencontrer, descendre? N'est-il pas mieux de rester, chacun, aussi haut qu'on peut, forçant doucement à l'ascension l'âme qui vous aborde?
Quand deux êtres de vérité se rencontrent, ils le
savent tous deux, ils se reconnaissent comme des patriotes sur une terre lointaine, et leur commerce est délicieux autant que magnanime. Or, en tous il y a un être de vérité ; si en chacun il se tient en éveil et s'il sort pour aller au-devant de son frère, ce sera la mobilisation des valeurs morales.
Le « monde », le monde menteur et pervers maudit par Jésus n'en est pas d accord; mais le monde est pour les grands cœurs comme Tenfant, à qui l'on ne permet pas de donner des ordres. C'est aux chrétiens et aux hommes de bien qu'il appartient d'être des pédagogues. Leur adhésion à la rectitude et le choix qu'ils ont fait de la vérité leur donne une position inexpugnable. Ils sont les magistrats du vrai; ils sont l'objet, dès qu'ils sont reconnus, d'un respect religieux, à moins qu'une malice tout à fait invétérée ne leur attire une haine qui ellemême ne va pas sans respect.
Les hommes de vérité se trompent comme chacun ; nul homme n'est infaillible; mais comme on sent, même dans leurs erreurs, qu ils vivent et parlent en esprit de vérité! Le sens moral inné en tout homme ne s'y méprend pas. On a tôt fait de démêler Tessentiel et l'accidentel. Longtemps après qu'on a oublié ce que disait l'homme, vrai ou faux, on sait que l'esprit du vrai était en lui, que la vérité de la vie était son guide.
Ainsi comprise, la véracité est vi'aiment une vertu royale; elle force la conviction et l'estime; elle gagne tout aussitôt les meilleurs, et elle gagne Dieu, le Dieu de vérité à la cause de notre faiblesse.
Avec Dieu — et aussi avec les hommes à la fin —
ce qui compte, c'est ce que nous sommes réellement, et c'est ce que sont toutes choses qui nous concernent. La tromperie ne trompe finalement personne. L'ordre définitif, vers lequel tout s'avance, redressera nos faussetés et chassera d'autrui comme de nous toutes les illusions. L'idéedu jugement dernier reposé sur cette foi. Le soudain dévoilement de tous les êtres, de toutes les vies et de chacune d'elles en sa vérité, c'est ce que nous attendons et c'est, dans l'ampleur du dogme chrétien, l'une des plus sublimes conceptions morales.
Dieu est là-haut, et sous son regard tout est découvert ; un jugement permanent est porté sur les individus et les groupes ; la Loi du monde siège toujours sur son tribunal. Mais à nos yeux à nous, les vraies relations et les valeurs réelles sont cachées ; l'illusion embrume le ciel et la sainte vérité n'apparaît que par éclairs. Vienne la fin, et les éclats du jugement écarteront ces vapeurs, la vérité totale brillera : heureux seront ceux qui en pourront supporter les affres.
L'homme véridique est celui qui vit sous l'impression de ce vrai définitif et suprême, qui se tient sans cesse, si je puis dire, en état de jugement dernier. L'absolu de la vérité est sa recherche ; la vérité qu'il peut atteindre est sa loi. Il lui arrive de provoquer la crainte et d'être mal venu dans des milieux où l'on vit sur de l'hypocrisie et des conventions cauteleuses ; mais il n'importe que la corruption nous délaisse ou qu'elle nous haïsse, quand nous avons pour nous le Juge éternel.
La véracité est déjà une justice, et pour l'intégrité de notre vie, dire le vrai et prendre une attitude vraie est une condition première. Mais évidemment, la véracité et la justice ne coïncident point ; cette dernière a un champ beaucoup plus vaste, surtout si le mot justice est pris dans son sens le plus étendu, celui qu'on sous-entend quand on parle d'une vie intègre.
L'homme intègre est un homme d'une probité absolue, incorruptible; mais au delà, nous le voyons entouré d^une auréole de vertus qui premièrement sont indispensables à une justice parfaite et durable, puis nous présentent elles-mêmes un aspect de justice qui doit avoir satisfaction dans nos vies.
L'homme intègre est celui qui agit en toute matière selon ce qui est juste, qui fait droit aux choses comme aux personnes, à lui-même et à autrui, aux hommes et à Dieu, sachant que tout cela, c'est vraiment la vie humaine. Nos devoirs d'intégrité ne doivent-ils pas se mesurer à ce que nous sommes? Nous ne pouvons répudier nos immenses relations et oublier que Dieu, l'humanité unie en Jésus-Christ,
l'âme et le corps qu'habite l'Esprit-Saint, la matière extérieure même font partie de notre cas et se retrouvent, quand nous savons vivre, dans notre biographie.
Intègre veut dire complet, où rien ne se voit négligé de ce qui compte; or, tout compte, dans une vie que l'infini borde de toutes parts et entend prolonger sans lacune.
A cet égard, l'intégrité est une vertu générale. Et elle Test encore, disais^je, d'une autre façon, parce que, pour être assurés de faire justice à qui que ce soit,^«\ quoi que ce soit, nous devons être en état de résister aux vices et de pratiquer les vertus contraires. Tout est dans tout, et Ton sait bien qu'on ne garde une vertu spéciale qu'en habitant la région haute, la région sereine de toutes les vertus.
Aussi Jésus, le modèle des vertus parfaites, se voitil attribuer comme suffisante et adéquate à sa sainteté la louange du juste. Il est le Juste par excellence ; les prophètes le saluent de ce nom, et à la croix, la confession du centurion n'en connaît pas d'autre : « Vrai-^ meiity dit-il, cet homme était un juste », et ce disant, explique saint Luc, il glorifiait Dieu.
D'un autre côté, notre morale catholique distingue toujours entre ce qu'elle appelle justice particulière, commuiative ou distributive, et ce qu'elle appelle la justice sociale. Nous ne devons pas seulement la justice aux particuliers, nous la devons aux groupes, nous la devons à la société dont nous sommes les membres. Et la première chose que nous devions en justice à ce grand corps, c'est de lui donner en notre personne des garanties de bon fonctionnement, de santé et de sagesse. Étant donné que toutes les
vertus y concourent, il se trouve que le juste — au sens strict du mot s'il est question de justice collective — sera l'homme de toutes les vertus.
L'intégrité a ainsi devant elle, de quelque part qu'on l'envisage, tout le bien humain; elle en est la gardienne et la procuratrice ; elle représente la Providence sur terre par l'intérêt qu'elle porte à toute loi, par son respect religieux pour tout l'ordre, sans oublier qu'à l'intérieur de l'ordre et des lois que détermine la nature des choses, il y a encore le droit fondé sur de légitimes conventions.
L'homme intègre garde sa parole, considérant que, librement donnée, elle fait partie dès lors d'un ordre établi. On trouve cet homme toujours prêt à réaliser ses promesses; s'il change, c'est pour faire mieux et pour donner plus ; car retirer ce qu'il concéda, il estime que ce serait reprendre un terrain à bâtir après que l'intéressé y a planté sa demeure. Quand il échange avec quelqu'un, il donne tant pour tant; quand il a mission de distribuer, il distribue selon l'exacte proportion des personnes. 11 a souci, en même temps que des intérêts, de la dignité, du repos, de la sécurité, des légitimes susceptibilités, de la paix et des affections d'autrui. Il ne se permet aucune injure, ouverte ou secrète, voire aucune plaisanterie ou ironie d'un mauvais aloi. A tous il donne la vérité avec une prudente droiture. Ne mentant jamais, il ne peut à plus forte raison calomnier personne. 11 ne médit ni avec légèreté ni avec malice, étant homme bienveillant et de poids. Il accorde de l'honneur à ceux qui sont haut, de la crainte révérentielle et 4c l'obéissance à ceux qui commandent.
Il pratique la reconnaissance et le retour pour les bienfaits reçus, la bonté et l'affabilité envers quiconque l'approche.
Quand il est engagé dans des liens, il obéit à la loi nouvelle qui en ressort pour son esprit, son cœur, ses œuvres. 11 est fidèle ami, bon époux, fils pieux, bon maître, parent loyal et père vigilant. 11 est bon citoyen et attentif à porter sa part des charges publiques. Il n'estime pas qu'il puisse s'exonérer de ce qui incombe à tous et qui devrait, s'il se récusait, retomber sur d'autres épaules. Il est humain et juste à l'égard de l'étranger. Il comprend la diversité des races, des civilisations, des coutumes, voire des préjugés qu'on n'évite point; patriote pour son compte, il admet le patriotisme d'autrui. Aussi est-il modéré dans ses critiques, dans ses revendications, dans ses colères, dans ses sévices et généreux avec sagesse pour l'ennemi vaincu.
Au niveau de tous ses devoirs, il ne pèse pas avec acrimonie les devoirs concernant les autres ; il laisse chacun à ses responsabilités et sent sur tous le jugement du ciel. Homme droit à sa droite place, comme disent les Anglais, mais dans un sens plus élevé encore, il ne déborde sur rien et n'est inférieur à rien ; les situations autant que les êtres le trouvent fidèle.
Et puis enfin, comme à la base de tous nos devoirs et de toutes nos vertus il y a la charité en sa double forme : amour de Dieu et amour du prochain, l'homme intègre aime son Dieu et, à cause de Dieu, ses frères; il est comme cette figure de Giotto, à Assise, qui tend son cœur au ciel et se tient sur un brasier, symbole de charité universelle. Même dans ses tractations
les plus positives et les moins sentimentales, il fait la part du cœur; même dans l'humain, il songe au divin, et même dans ce qui est rétribué à prix d'argent il sait n'être pas mercenaire. Au fond, rien ne se paie; car la personne, constamment mêlée à la chose, est sans prix; car des fils de Dieu ne peuvent traiter en oubliant Dieu, leur lien, ni leur propre valeur divine. Prétendre payer la fidélité, le dévouement, la confiance, la soumission volontaire, le zèle, l'affection de cœur qui se mêle toujours plus ou moins à nos services, c'est une simonie antihumaine et antichrétienne. Il y a un sens divin qui pour les cœurs bien nés relève nos échanges terrestres ; il y a de l'immortalité dans tous nos services du temps.
Que c'est donc beau, un homme qui montre ainsi au complet tout ce qui est de l'homme et tout ce qui est du chrétien fidèle à soi-même, un homme qui compte et sur qui l'on compte, qui lui-même sagement, humblement, peut faire fonds sur soi! Que c'est beau, un humain qui est devant les humains comme une règle vivante, qu'on ne peut surprendre en faute, qu'on trouve à toute minute dans le droit chemin, dont la conscience est si limpide, si transparente, qu'à travers elle on croit apercevoir tout l'ordre moral ! C'est tellement beau, qu'il y faut une inspiration et une force divines. L'idéal est trop haut, les tentations de biaiser et de déchoir trop puissantes. L'égoïsme féroce de la nature, qui est en nous, tire trop constamment. Pour tenir tête, il faudrait un vouloir assez fort et assez tendu pour se créer au dedans une nécessité pareille à celle qui entraîne les astres. Encore ne serait-ce pas assez,
car les puissances de la nature se dressent contre nous et il faut les vaincre.
Le juste doit lutter contre les forces qui se donnent un rendez-vous dans sa chair, qui se croisent dans les milieux multiples où il est engagé, qui sont autour de lui, en lui, qui sont lui et qui toutes conspirent. Qui peut ainsi échapper à l'emprise du monde? Qui peut tenir une attitude de Titan qu'écrasent des montagnes? Celui-là seul qui éprouve en soi la force dont il a été dit qu'en effet elle soulève les montagnes; celui-là seul qui est relié, pour vaincre le monde, à Celui qui a dit : « Ayez confiance, fai vaincu le monde. » (Jean, xvi. 33.) Loi vivante qui domine toutes les lois, l'Esprit de Dieu nous confirme dans la loi du bien et nous donne, si nous l'accueillons, de remporter sur la « loi des membres »^ sur les lois opprimantes du milieu humain ou terrien les victoires que nous ne saurions remporter par nous-mêmes.
Il est vrai, ce ne sera pas sans efforts. Et précisément, la plus haute dignité de l'homme intègre est faite de l'âpreté inaperçue de ses luttes. Quand on y songe, on doit bien se figurer ce qu'il y a d'héroïque vaillance sous sa tranquille vertu. Sa fortune spirituelle est faite de valeurs accumulées lentement, comme un trésor d'ancienne date. Ce qu'il fait dans le présent ne l'égale point ; son caractère déborde en avant et en arrière sur ses actes. Toutes ses vertus passées rendent témoignage pour lui. Ses actes d'aujourd'hui sont les fils d'une lignée vénérable, et l'on sent qu'à leur tour ils vont engendrer. Il est le héros qui revient d'un champ de bataille et qui y
retourne; il est le vieillard chargé de jours et d'une éternelle jeunesse. Derrière son front et au fond de ses yeux on sent un amoncellement et une puissance toujours neuve de victoires morales.
A côté du talent et du charme, qui ont leur prix, l'intégrité se présente comme tellement supérieure, que nul n'hésiterait à préférer tel paysan intègre à un génie rapetissé par un caractère bas. Le premier est plus proche de la loi des êtres. On apprécie la différence d'autant mieux qu'on avance davantage dans la vie, où tant de choses et de gens font banqueroute. L'intégrité fait l'homme, et l'intégrité fait de l'action de l'homme une solide armature où chacun trouve appui. L'intégrité est une totalisation, une intégration de la valeur humaine, et qui n'aime, en vivant, à trouver des hommes ? Tout le monde désire avoir affaire à ce qui ne fléchit pas, à ce qui ne trahit pas, au bon vaisseau porté sur l'eau calme.
L'injustice écartèle nos groupes; elle sème au milieu de nous l'insécurité. L'intégrité nous relie comme la force attractive des planètes. L'homme intègre est un étai de la société ; il consolide les lois ; il maintient par une influence cachée la confiance des hommes. « La grande force de conservation, dit sainte Catherine de Sienne, c'est la sainte justice » ; tout se disloquerait, si elle disparaissait tout à fait; tout tient dans l'exacte mesure où elle persiste. Qu'elle nous donne ici, là, ailleurs des intégrités qui se répondent et qui font la chaîne, aussitôt les intérêts et les sentiments se rassurent, les esprits et les groupes prennent leur cohésion.
Et des rapports ainsi fondés se perfectionneront toujours davantage; car le juste, ainsi que le véridique, déteint; il s'impose à l'injuste dans une certaine mesure et il remonte le cœur de celui qui fléchirait, si l'idéal n'avait son prophète. La vue de 1 homme juste exalte et apaise; son âme embaume comme une fleur à maturité, comme une terre loyalement productive. La confiance qu'il provoque, il la rend, et la confiance ainsi échangée est une force du bien, car elle s'adresse au point d'honneur en ce qu'il a de plus généreux et de plus accessible.
Ceux qui ne trouvent pas de quoi poser leur confiance, c'est qu'eux-mêmes n'en méritent point; ceux qui ne rencontrent pas de grandeur dans la vie, c'est qu'ils n'en ont pas en eux-mêmes. L'image du bien est en chacun de nous ; l'immensité et l'éternité nous habitent. Fort peu d'êtres se font voir insensibles à l'influence d'un grand homme de bien.
Par malheur, ils sont peu nombreux, ceux qui méritent ce titre! Et qui sait si nos groupes à nous présentent eux-mêmes le spectacle qui conviendrait, eu égard à nos origines, à nos lois et à nos attaches célestes! Nous sommes les fils du Juste par excellence, de Celui dont l'intégrité fut sans tache et qui porta si haut notre idéal qu'il nous dit, après avoir réalisé sa parole : « Soyez parfaits comme cotre Père céleste est parfait. » Or, combien souvent nous sommes ici confondus dans la masse commune! Que de catholiques déclarés, quelquefois fervents — fervents, dis-je, quant aux rites — sont de loyauté douteuse et donnent à leur prochain peu de sécurité, qu'il s'agisse des affaires, des échanges familiers,
des héritages, des contrats, de la politique, des rapports avec les amis, avec les parents, avec le personnel ouvrier ou domestique, etc.
Quand j'ai parlé d'apostolat, j'ai signalé une apologétique tendancieuse qui ne fait justice ni à l'adversaire ni à la vérité. En polémique courante et en critique quotidienne, dans les débats de la vie collective ou de la vie privée, les mêmes tares s'aperçoivent. On justifie les moyens par la fm ; on pense avoir raison et l'on en conclut que tout ce qu'on dira ou fera en vue de triompher en devient légitime.
Ah! l'hallucination du moi, qui prend pour l'un de ses droits personnels ce qui revient à un principe ou à une sainte cause ! Comme nous savons détourner l'honneur, l'intérêt des causes que nous servons au profit d'individualités égoïstes ou superbes ! Le bien veut être bien servi, et les pensées religieuses devraient être entre nous, ou de nous aux incroyants une garantie d'intégrité irréfragable. Nous en sommes loin, et toutes nos étiquettes, au fond, ne sont-elles pas trompeuses? Dans notre chrétienté, où est donc le chjrétien ? Dans notre humanité, où est l'homme?
L'intérêt vrai n'est cependant pas loin de coïncider ici encore avec la vertu. Cultivée avec suite, l'intégrité porte des fruits que ne goûtent ni la violence ni la ruse. 11 arrive qu'un acte droit soit sans récompense ; mais il n'arrive guère et il n'arrive jamais à la fin que la droiture constante soit déçue. Les accidents, nombreux, n'empêchent pas que l'ensemble des forces du monde et de la société n'aillent dans le sens de la rectitude. « Le diable n'est qu'un âne »,
dit un proverbe. L'homme intègre, éloigné du mal, relié à la source du bien, sait qu'il ne doit rien redouter ; que s'il souffre, sa récompense du temps n'est peut-être pas loin, et qu'en tout cas, il y en a une autre.
« Le génie de la vie, écrit Emerson, est bienfaisant aux âmes nobles et leur amène mystérieusement des amis de loin. » Puis, craignant sans doute d'avoir laïcisé un peu, d'avoir versé dans cet optimisme excessif dont il est coutumier et d'avoir oublié ce que lui-même répète si souvent, à savoir que le bien et l'exemple du bien ne sont pas mercenaires, il ajoute : « Craignez Dieu, et partout où vous irez, les hommes croiront marcher en de saintes cathédrales. »
Oui, la justice et la crainte de Dieu donnent à notre vie une ampleur et une majesté religieuses ; on y respire un parfum d'encens, et la sainte liturgie qui s'y mène suggère à tous une foi qui ne s'inquiète plus beaucoup des effets terrestres.
Après tout, qu'importe, si l'intégrité paie! Le bien est sa sanction à lui-même. Nous attendons comme prix de l'intégrité du temps l'intégrité éternelle, et nous aurons toujours le suffrage de la vie, si nous allons par un chemin droit là où se redresse tout homme, là où s'allume et s'embrase l'éternelle vie.
Une vie pure» selon la teneur complète du mot, ce serait une vie sans mélange nuisible, une vie sans souillure, toutes les vertus concourant à constituer cet ensemble harmonieux qui qualifie le juste. Mais l'usage donne à cette expression un sens plus restreint. La vie pure, c'est, dans le langage courant, la vie chaste, et la raison en est dans l'intérêt particulier qui s'attache à une vertu chargée de refréner les propensions les plus véhémentes de la nature, propensions qui s'expliquent elles-mêmes par l'importance d'une fonction constitutive de la race et sauvegarde de l'avenir.
Cette seule façon de s'exprimer indique que la fonction en cause n'est pas dépréciée en elle-même et encore moins condamnée par le jugement catholique. Cette fonction est sacrée. Soumise à la raison et reliée par la grâce à l'Esprit créateur, elle est une part de cette sainteté à laquelle nous incorporons tout ce que Dieu a fait. Il faut seulement comprendre qu'une valeur essentiellement dépendante, comme celle-ci, doit être maintenue dans son ordre, et que
dans la mesure où elle est périlleuse elle exige la sanction du devoir.
Il s'agit là premièrement, non de plaisir, non d'égoïstes inclinations, mais de la nutrition de l'espèce : que l'espèce en décide! et que les conditions de la croissance humaine telle que Dieu l'entend déterminent la moralité sexuelle. Ce n'est pas à l'égoïsme individuel d'en fixer les lois.
Pour cette raison, une vie pure est celle qui renferme dans la sage organisation de la famille la jouissance des fonctions qui procurent la vie, de telle sorte qu'avant le mariage, l'abstention vertueuse soit la règle; dans le mariage, l'usage avec le respect des fins, et hors mariage, l'abstention encore, comportant cette fois, surtout quand il s'agit de vocation supérieure, le remplacement de la paternité temporelle par des utilités ou par une fécondité spirituelle qui n'est pas moins nécessaire que l'autre à' l'ascension individuelle et au genre humain.
Ce programme très simple et si éminemment rationnel se complique dans le fait à cause de la passion dévoyée. Le péché d'origine pèse sur nous. Reconquérir à travers les chemins delà matière notre Eden spirituel nous est difficile. Reprendre empire sur la chair révoltée est le fait d'une volonté victorieuse, et les victoires de la volonté sont ici-bas l'exception, à moins qu'il ne s'agisse d'une volonté employée précisément à satisfaire la chair et animée par là de sa puissance.
Le résultat le plus fréquent de cette bataille, c'est la défaite. Beaucoup qui se montrent capables d'éner-
gie en toute autre chose cèdent ici, et ce n'est pas en vain que les Romains avaient inscrit sur le fronton d'un temple à Vénus : Victrici Vlctorum, Vénus triomphe des forts ; elle en fait ses victimes de choix ; ni la massue d'Hercule ni la chevelure de Samson ne lui imposent; elle désarme d'autant mieux celui qui se tient pour invulnérable.
Les êtres purs sont ici-bas comme les trois jeunes hommes dans la fournaise de Babylone ; autour d'eux les âmes et les corps brûlent; pour échapper aux atteintes de ce brasier vivant, ils n'ont de ressource que de se confier au Dieu qui les garde et de concourir à cette protection par une vigilance tenace.
On dirait que c'est en cela surtout que consiste cette « maîice » en laquelle le monde est posé, au dire de l'Apôtre. Malice par excellence, malice source des autres : telle semble bien la concupiscence charnelle; car l'appétit de jouissance qui se manifeste ainsi en son maximum est la cause accoutumée de nos prévarications. Le reste s'interrompt, cela demeure; c'est chez beaucoup un état constant, qui de leurs premières années jusqu'à la dernière les tient en fièvre perpétuelle, active ou latente.
La jeunesse est naturellement la première atteinte ; elle obéit aux passions comme le courant à la moindre déclivité. Par un étrange désordre, le moment où l'intelligence s'éveille dans la chair est celui où la chair s'exalte ; la croissance de l'esprit active le feu qu'elle devrait calmer. On croit que c'est inexpérience, et l'on dit : « Si jeunesse savait! » Jeunesse sait très bien ; il n'est pas difficile de savoir les risques, les hontes, les esclavages des passions et
YIB CATHOLIQUE. — II. 10
leurs aboutissements les plus ordinaires ; la loi non plus n'est pas ignorée; mais une fureur l'emporte. Cette fureur n'anime-t-elle pas aussi des vieillards, dont la jeunesse renouvelée chasse devant elle la sagesse confondue et impuissante?
La passion est aveugle par elle-même : il faut la guérir; il ne faut pas compter sur le temps, qui souvent travaille pour elle. En nous est le mal, dit le poète ancien, et nous ne pouvons nous fuir : In culpa 0st animas y qui se non effugit unquam.
« L'homme qui a lâchement abandonné les rênes de son âme, a dit Lacordaire, qui a compté sur l'âge et non sur la vertu, ne reçoit de la vieillesse que l'opprobre, au lieu du secours (1).» « Ne te fie pas à une chasteté passée », écrivait au désert saint Jérôme : à plus forte raison ne te fie pas, chrétien, à une déchéance passée. Etre esclave très longtemps, ce n'est pas une raison pour devenir libre.
Le fond des choses ne consiste pas ici dans un état transitoire de notre sensibilité, état qui varierait et qui substituerait par ce fait seul la vertu au vice ; il consiste dans le rang que nous attribuons délibérément à la chair, à l'esprit dans notre hiérarchie intérieure. L'homme normal met en tête la raison, le chrétien la raison animée de foi. Par un retournement qui altère tout, l'homme de passion met en tête le corps et ses satisfactions fugitives. L'esprit asservi fait retour à la matière ; tout le vivant semble devenir chair; son horizon se rétrécit; ses destinées se dérobent; il vit pour ici-bas et pour les objets bas, il ne voit plus en haut.
(1) Conférences de Notre-Dame. 69« Conférence.
Livré à ce qui périt, il doit subir les impressions de toute vie périssable : inquiétude, agitation, folle espérance, crainte de la mort, toutes les passions de la bête, dit le saint Livre, que le pécheur éprouvera sept fois davantage. (Eccli., xi, 2-11.)
Au point de vue de la destinée, la logique de cette situation semblerait être que l'esprit devenu chair eût le sort de la chair et s'abîmât avec elle dans une commune chute; « car tout ce qui sort de la terre retourne à la terre, comme toutes les eaux {tiennent de la mer et y retournent » [Ibid.). Le pécheur même ne désire-t-il pas cela? 11 le désire, tout en le redoutant; il craint à la fois la mort et l'immortalité; il voudrait éterniser ce qui passe. Mais l'esprit ne peut périr; il ne peut abdiquer tout à fait; la chair ellemême participe de son immortalité et de sa royauté : alors, le retournement aboutit à quelque chose de pire que la mort et de pire que la ruine, il détermine la mort spirituelle, la mort au deuxième degré, la mort multipliée par la vie, multipliée par l'esprit, c'est-à-dire, ici-bas, la dégradation, au delà une privation douloureuse de ce qui était notre fin et une possession douloureuse, parce que désordonnée, de ce qu'on a choisi.
Ne pensons qu'à ce monde, et réfléchissons que notre appétit infini ne peut manquer, une fois dévoyé, de nous précipiter aussi bas que l'idéal nous eût porté haut, si nous avions suivi ses invites. L'âme ne peut renoncer à ses propres dimensions; nos facultés d'expansion sont incoercibles. Quand nous montons,
quelque chose dit en nous : Plus haut ! encore plus haut! Quo non ascendani : où ne monterai-je pas? lorsque nous choisissons de descendre, nous tendons du même branle aux derniers excès ; nous recherchons dans cette direction ce que nous laissons dans l'autre ; l'âme plonge au fond des eaux en poursuivant avec démence l'image fallacieuse du soleil. Mais le fond n'est pas loin ; elle s'y heurte et se meurtrit, elle s'enlise et suffoque.
Il y a parfois une excuse à cet emportement; du moins on l'invoque ; on décore une recherche vile, perverse ou infirme, du beau nom d'amour; mais l'amour est en haut et il y appelle la passion sanctifiée; la volupté est en bas, et si l'amour l'y accompagne il s'abaisse et souvent succombe. Dans la fureur des sens que je décris, il n'y a pas amour, mais fermentation malsaine, instinct égoïste, « semblable à celui qui ferait manger de la chair humaine dans une disette », écrit Lacordaire.
L'amour d'un être pur est un vol; celui d'un être impur est une chute, chute plus rude et plus lamentable si elle est partagée. L'étonnement douloureux qui suit presque toujours l'assouvissement, cette déception, cette amertume secrète qui se transforme si souvent en hostilité prouvent bien que l'attachement vrai est étranger à la fureur jouisseuse.
La vie ardente non plus n'y est pas intéressée. On croit vibrer et concerter dans une sonorité supérieure, quand à la vérité on s'épuise. Les effets de la luxure sont affreux; ils ruinent le composé humain en toutes les pièces de son agencement, à tous ses étages.
Intellectuellement, c'est la cécité de l'esprit, la précipitation du conseil ou l'absence de conseil, la perversion du jugement, dès que le désir, habituel ou actuel, la passion avec ses exigences ou ses refus sont en cause. Moralement, c'est le dessèchement du cœur, l'égoïsme croissant et chez certains féroce, rindifférence à tout ce qui est élevé, la perte du respect, notamment celui de la femme et pour la femme celui d'elle-même, l'esprit de fausseté développé par la nécessité d'une perpétuelle dissimulation, l'obscurcissement de la conscience et la haine du précepte ou des autorités qui le portent, y compris le Législateur souverain, dont les décrets viennent contrecarrer les licences charnelles. Physiquement, c'est la décrépitude prématurée, l'atonie des organes, le désordre nerveux provoqué par de trop fréquentes secousses, les maladies caractérisées quelquefois, en tout cas l'aptitude à accueillir et à cultiver dans la débilité tout germe morbide.
Toute la vie est ainsi affectée. La vie succombe précisément à des pratiques que par une ironie démente on sous-entend dans cette formule aimée de l'âge contemporain : vivre sa vie.
La volupté offense tout le présent et elle dissipe l'avenir; au lieu de le préparer, elle fait refluer le temps et le dévore; au lieu d'en ménager le cours, elle oblige la durée à s'engouffrer dans ces instants avides qui prennent tout au futur et ne lui rendent rien .
C'est ainsi que des jeunes gens se donnent un air de vieillards et se condamnent, pour avoir « vécu », à ne plus vivre; ils n'auront ni vieillesse honorée ni fertile âge mûr, mais à la place la sénilité précoce et hideuse.
Je ne décris pas les effets sociaux de ce vice : il bouleverse le genre humain, chacun le sait. Puisqu'il perd l'individu et empiète sur le foyer, que peut-il fournir aux groupements en fait de valeur, sinon une valeur de ruine?
La tolérance générale des sociétés pour le vice antisocial par excellence a quelque chose de bien étonnant! L'hypocrisie, la lâcheté, la politique des yeux clo» ou des yeux égrillards, de la part des vigilances préposées à la santé publique, c'est là un crime qui coûte aux sociétés plus que les guerres et que les contagions. L'opinion n'a pas de quoi réagir, parce qu'elle-même est coupable; elle est complice du fait de sa débilité ; sa mauvaise conscience lui ferme la bouche ; la « première pierre » lui tombe des mains, pour la lapidation du mal.
La chasteté, qui passe auprès de certains pour une vertu mystique, une vertu de cloître ou d'initiés, est à la vérité une vertu sociale autrement nécessaire que celles prônées par les sociologues ; elle est la force du genre humain; là où elle fléchit, les institutions cèdent; familles, patries, individualités éminentes ou communes s'étiolent ; le respect meurt, le progrès s'affaiblit, l'expansion s*arréte ; tous les maux passent par cette porte.
Et pourtant nous rattachons à la mysticité en effet ce qui est ainsi le nerf du visible : preuve que le visible et le mystique ont une même racine et que le créé ne se soutient pas de lui-même.
La chasteté n'est la parure habituelle que de la chair annexée à celle du Sauveur, que de la chair sanctifiée par une étroite communication de l'Esprit, et cette parure céleste établit la nature dans sa beauté et dans sa consistance, autant qu'elle l'achève.
Vie catholique, vie pure et vie selon la nature bien jugée ne sont, à cet égard, qu'une seule chose. Quand nous vivons dans le Christ, nous sommes dans la nature, car il est la voie; quand nous vivons dans le Christ, nous sommes dans la pureté, et la pureté nous y fixe, il y a équivalence et réciprocité de ces contacts. C'est pourquoi nos docteurs et nos saints, à commencer par nos apôtres, ont rattaché avec tant d'insistance la pureté de la chair à cette habitation en Dieu et en Jésus-Christ qui est la vie catholique essentielle .
Manquer de respect à notre chair, c'est à leurs yeux offenser la chair du Seigneur ; c'est violer le temple de l'Esprit qu'il fut avant nous et que nous sommes ; c'est mépriser l'eucharistie et ne pas discerner le corps sacré qui s'unit au nôtre ; c'est profaner par avance notre éternité et par suite y renoncer, car elle n'est faite que d'un saint contact entre nous et Celui qui nous est tout, pour la gloire comme pour la souffrance.
« Prendrai-je donc les membres du Christ pour en faire les membres d'une prostituée ? dit saint Paul. A Dieu ne plaise! » Lui s'est livré à la douleur pour vaincre le mal ; Homme de douleurs, il s'y est abandonné tout entier parce que nous, tout entiers, nous gisions dans le crime; son esprit le crucifie et se fait le bourreau de ses membres parce
que le nôtre satisfait et courtise la chair. Voudronsnous inutiliser ce redressement laborieux et replonger une part du Christ dans la fange ? C'est lui que nous humilions; c'est lui qui redevient « péché », après s'être miséri-cordieusement « fait péché » pour nous dégager, et, par nous tous, le genre humain renonce à sa rédemption, renie son Sauveur, se précipite de nouveau dans l'ancienne chute, du fait qu'il laisse la chair dominer et l'âme se salir.
Que si la pureté est si nécessaire, et si Tincorruption d'une chair corruptible, ainsi que dit saint Augustin, est la marque d'une adhésion à Dieu qui intéresse nos corps comme nos cœurs, cherchons là où il se trouve cet esprit de pureté qui nous affilie à la sainte humanité et à sa « Tête ». Cet esprit se trouve dans la vie de la foi, dans la fréquente méditation des choses célestes, dans la prudence et dans la mortification sur lesquelles nous reviendrons, dans le travail qui écarte les pièges et accroît le courage, dans la prière, et plus que tout dans l'eucharistie, qui nous procure les forces de Dieu, forces victorieuses, fût-ce à l'égard de la plus forte des forces de la vie.
Lorsque l'homme ou la femme échappent à la puissance de Dieu, ils tombent sous celle de l'amour dévoyé; ils s'abaissent l'un l'autre. Leur rectitude en Dieu fait au contraire la grandeur de chacun, sauve le monde et glorifie le Seigneur dont ils sont les membres, en communiquant à l'univers matériel et moral sa divine vertu.
La vie pure, étant celle qui soutnet à la raison chrétienne les fonctions de la nature, est conjciliable avec toutes les vocations ; le mariage ne l'exclut point ; le mariage revêt par elle, quand elle y fleurit, une beauté morale qui est un des ornements de la cité de Dieu.
Toutefois, l'état de virginité représente pour la vie pure une condition privilégiée ; il en est le cas maximum, et s'il est démontré que la virginité n'excède point, à elle revient ici la louange pleine.
La virginité est une volonté d'abstention perpétuelle à l'égard des réalités de la chair. Pour qu'elle soit vertueuse, il faut évidemment qu'elle soit dans l'ordre de la raison, tout comme l'usage des réalités qu'elle écarte.
Or, quel est l'ordre de la raison? C'est que, en toute matière, on subordonne les moyens à la fin", et à l'essentiel l'accessoire. La hiérarchie des valeurs de vie, sauvegardée, réalise une harmonie qui est la vertu même.
Quelles sont ici les valeurs de vie et quel est leur
ordre ? Il y a les biens extérieurs, comme la richesse et tout ce qu'elle procure ; il y a les biens du corps, comme la santé, la beauté, l'adresse, la force ; il y a enfin les biens de l'âme, parmi lesquels les qualités actives, individuelles ou sociales, viennent au second rang ; tout au sommet se trouvent la science, l'art, les lettres, l'enseignement, l'apostolat et la vie spirituelle en Dieu.
La raison, juge des hiérarchies, maîtresse d'ordre, voudra donc que s'il y a conflit entre les richesses et les biens du corps, entre les biens du corps et les biens de l'âme, entre les biens inférieurs de l'âme et ses biens supérieurs, l'inférieur cède. C'est pourquoi l'Evangile nous dit : « Le corps ne \>aut-il pas mieux que le vêtement et la vie que la nourriture? » et encore : « Si ton œil te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi », « si ta main ou ton pied te scandalisent, coupe-les et jette-les loin de toi. » En conséquence, si en tel cas et à l'égard de telles personnes, la virginité favorise la vie supérieure, rien ne pourra faire juger la virginité déraisonnable; elle sera dans la loi de l'action, comme en tempête on jette sagement à la mer des marchandises encombrantes, comme on dépense pour sa santé, comme on sacrifie sa santé à son honneur ou à son devoir.
Le tout est de bien juger de ce qu'il en est, chacun pour son compte. Il s'agit là évidemment d'un cas exceptionnel, surtout en dehors des grâces et de l'organisation que procure la vie religieuse; mais nous jugeons de la virginité en elle-même, et sa louange est fondée sur un ordre de valeurs qu'on ne peut contester.
Mieux vaut hausser la vie que la multiplier. Le
mariage la multiplie ; c'est son rôle ; par là seulement il se distingue des autres états ; par le côté où il travaille aussi à la hausser il n'est plus proprement lui-même, il est une amitié, une association d'efforts et de ressources. Le mariage en tant que mariage est procréateur, toutes les activités qu'il encadre sont relatives à l'expansion de la vie et aux moyens de la vie plutôt qu'à ses fins. On veut se survivre; on veut satisfaire aux instincts vitaux ; on veut gagner pour ses enfants ; on veut fonder un établissement qui défie quelque peu la durée; mais on ne travaille en tout cela que pour le temps, qui est court, et quant à la multiplication de l'espèce, dont l'éternité même recueillera le fruit, elle est sublime, mais elle n'en est pas moins secondaire par rapport à une action qui envisage d'emblée les sommets de la vie et décide de s'y installer pour son propre compte.
Un virtuose ne fait-il pas mieux de cultiver son art et de déployer son génie que de consacrer toute sa vie à ses élèves? Reporter sur autrui des valeurs que Ton portait en soi et que l'on pouvait exalter, c'est un leurre. Si autrui en faisait autant, la vie se chercherait toujours et l'on ne vivrait jamais. Les élèves de Michel-Ange furent médiocres, sa famille déplorable; il est douteux que huit enfants, s'il les eût laissés, eussent valu pour l'avenir ce que valent le Moïse ou les Prophètes de la Sixtine.
Platon voua la virginité ; qui penserait que ce fût une perte humaine? Son disciple Aristote put l'en louer, lui qui affirmait que» tout le train du monde n'est fait que pour favoriser, chez ceux qui y tendent et qui en sont capables, la plus haute contemplation. Il est vrai que pour s'excuser de contredire ainsi à
la pratique commune, Platon affecta d'offrir un sacrifice à la Nature ; mais la Nature dut agréer, mieux que son bélier ou son taureau enrubannés, la grandeur d'âme et le génie qu'il consacrait ainsi à son service.
Le nombre des humains n'a pas d'intérêt, si ces humains ne sont pas de ceux qui valent et en qui s'épanouit notre race. Le nombre se tient du côté de la matière, disaient les anciens philosophes ; ce qui importe, c'est la forme, c'est l'idée humaine, autrement dit le règne de l'esprit. Celui qui peut accroître nos biens, augmenter nos trésors spirituels, nous grandir et justifier ainsi à un plus haut degré l'initiative créatrice, celui-là est fondé à écarter de lui tout obstacle. Si la famille doit l'enchaîner, le « diviser », ainsi que dit saint Paul, si les soins d'ici-bas le détournent des hauts soucis de la beauté et de la vérité, de la contemplation sous toutes ses formes et surtout de la céleste, s'il en devient moins humain et moins divin, moins utile à la divinité et à l'humanité répandues en nous tous, qu'il écoute ce conseil de l'Apôtre :
« Frères, je i>oudrais que vous fussiez sans sol' Ucitude. Celui qui n'est pas marié a souci des choses du Seigneur, il cherche à plaire au Seigneur; celui qui est marié a souci des choses de ce monde, il cherche à plaire à sa femme, et il est divisé. De même la femme qui n'a pas de mari, la vierge a souci des choses du Seigneur, elle cherche à être sainte de corps et d'esprit; mais celle qui est mariée a souci des choses du monde, elle cherche à plaire à son mari. » (I Cor., vu, 32-35.)
Saint Paul ne parle ici que du célibat religieux ;
mais la doctrine est générale, elle s'applique à la haute vie en tout ce qu'elle a de supérieur à « ce monde ». Ce monde, c'est tout ce qui passe, c'est ce qui brille et s'évanouit, c'est ce que guette la mort, dût la mort différer ses sévices durant un temps qui suffise à nos illusions. La vie passe, la fortune passe, les établissements passent, les constructions sociales et politiques passent; la vérité ne passe pas, la beauté ne passe pas, le progrès moral en toutes ses formes, cela ne passe pas ; cela concerne donc non les moyens de la vie et ses phases transitoires, mais son fond éternel, ses caractéristiques essentielles, son but.
Il est, bien entendu que le but ainsi marqué ne se réalise pleinement que dans une autre existence; mais ici il est figuré, ébauché, possédé en son germe. Or, un germe de l'éternel a plus de poids que toutes les réalisations passagères ; l'ébauche sublime est préférable au tableau banal ; la figure de la vie est plus précieuse que la réalité de la mort.
C'est là, au fond, ce qu'on entend, quand on dit de la virginité qu'elle nous fait vivre une vie angélique. 11 ne s'agit nullement de mépriser la chair. Qui viserait à une vie angélique en ce sens-là mériterait l'ironie de Pascal : c< Qui veut faire l'ange fait la bête. » Nous avons notre espèce et ne prétendons pas en sortir. Mais préférer l'esprit, ce n'est pas nier notre espèce, puisque précisément notre espèce est caractérisée par l'esprit; ses ressources sont destinées à l'esprit; ses fonctions visent l'esprit; avant tout nous sommes des êtres spirituels et immortels. Donc, quand il en est besoin, qu'on sacrifie tout à l'esprit, c'est l'ordre par excellence.
158 Lk VIE CATHOLIQUE.
Ce sera sans doute un héroïsme ; mais un grand psychologue l'a dit : « C'est dans l'héroïsme que se tient caché le mystère de la vie (1). » De la vraie vie, c'est l'héroïsme qui trouve le sens; en s'y donnant, il pousse l'humain à la plus haute réalisation de lui-même, et de ce fait seul il sert la race et prépare l'avenir; car toute valeur éminente est à l'égard des masses un ferment.
Il faut apprendre a ce temps affairé, si affairé qu'il en oublie les affaires suprêmes, si positif qu'il cultive l'utopie d'en bas, celle qui s'éloigne du réel non moins que la chimère ; il faut lui apprendre que les individualités sacrifiées en apparence au point de vue de la productivité humaine sont en réalité les plus productives. Jean-Baptiste au désert a plus de fécondité humaine qu'un mauvais mari ; Pascal à Port- Royal combat la dépopulation plus efficacement que le ministre paillard ou l'insouciant prolétaire dont la nichée s'égare aux ruisseaux de Montmartre. Mettez un bon prêtre dans une paroisse ou un groupe de missionnaires dans un pays, leur action moralisatrice, si elle est acceptée, aura des effets dans chaque conscience individuelle, dans chaque foyer, dans chaque hameau, et l'ascension régulière de la population y trouvera plus de gages que dans une législation affolée ou une propagande criarde. Marier de tels hommes, croit-on que co serait ajouter à nos chances de repeuplement?
Les sources de la vie ne sont pas toutes où les situe l'évidence grossière. Directement, c'est la
(1) William James, Le* Variété» de l'Expérience religieme.
famille qui produit des hommes, mais indirectement c'est la vertu, en famille ou en solitude.
C'est un enfantillage de penser que plus il y aura de familles, plus il y aura d'hommes, surtout d'hommes qui comptent. Cela n'est vrai que des familles saines, intactes physiquement, intellectuellement, moralement, et fécondes. Des avortons, il y en aura toujours trop, des crétins aussi, des malandrins encore bien plus, et les familles stériles, multipliées, à quoi servent-elles?
Or, pour la multiplication des familles saines, fécondes et utiles, la virginité joue un rôle de premier plan. C'est tellement vrai — saint Ambroise le remarquait déjà — que plus il y a de vierges dans une contrée, plus la population augmente. On ne s'en doute pas ; mais on se doute de si peu de choses I Les grands observateurs ont noté que toutes les manifestations de la vie sont étroitement solidaires, que la hausser sur un point, c'est forcer la vie générale à monter. Quand vous soulevez une maille d'un filet, tout se soulève. Introduisez dans une société soit un saint, soit un très grand homme, aussitôt notre univers croît. L'art d'une époque tient à trois ou quatre individualités qui ont entraîné les autres ; toute la chimie moderne est fille de Lavoisier et de Paâteur ; les sports reposent sur les grands champions, les industries sur quelques réussites géniales. En toute spécialité, la masse suit, les élites dirigent.
Pourra-t-on nier que dans le domaine moral, un grand renoncement et une orientation de toute la vie vers des fins supérieures jouent un rôle d'entraînement?
r>e libre célibat a pour premier avantage de consoler et d'encadrer les célibataire^ forcés, de soutenir leur courage en leur montrant que sans foyer, sans amour, on n'est pas pour cela sans bonheur et sans fruit. Vertueux, il prouve la possibilité des disciplines sexuelles imposées à tous les états et sans lesquelles la société se corrompt. Ne pourra-t-on pas se vaincre là où se vaincre est reconnu nécessaire, lorsque le célibat se vainc toujours ? Le jeune homme avant mariage, les époux hors des limites de leur droit, les délaissés, les veufs, les navigants et les itinérants trouveront là une conviction vivante, un encouragement, un exemple.
Le milieu moral où se développent les familles sera ainsi purifié ; il sera élevé du fait des préoccupations supérieures qui animent les vierges ; les vices et les médiocrités exerceront moins d'action; les héros de la vie sexuelle seront les porte-drapeau autour desquels se rangent de plus fidèles et de plus ardentes troupes.
Qu'on soit bien persuadé de ceci, qu'oublient nos repopulateurs à outrance et que savent seuls les sociologues adonnés à l'action morale : le mariage n'est socialement utile que s'il est vertueux; tout ce qui le conserve en sa vertu, le redresse ou le favorise est donc utile de son utilité à lui, outre ce qu'il y ajoute de soi-même. Le célibat, supérieur de soi dès qu'il s'oriente vers la haute vie, mérite encore la louange du mariage, quand, au profit du mariage,
il rayonne la beauté morale, la prêch<i, la facilite, exerce avec noblesse le renoncement nécessaire à toute situation et, remportant une victoire constante, aide aux victoires partielles et obsédantes du foyer.
Le célibat n'a vraiment contre lui qu'un argument un peu spécieux, dont se contentent, après Jean-Jacques Rousseau, les esprits légers ou passionnés, que d'ailleurs ils ont soin, par une curieuse partialité qui les trahit, de n'appliquer qu'à la virginité catholique. Pour savoir ce que vaut cette institution, dit Jean- Jacques, il suffit de se demander, à supposer qu'elle fût généralisée, ce que deviendrait le genre humain.
Or, saint Thomas d'Aquin avait répondu depuis bien longtemps par une question de même forme : que deviendrait le genre humain si tout le monde était soldat, magistrat, armurier, laboureur? Il y a des rôles sociaux différents, et beaucoup de choses sont nécessaires auxquelles il n'est pas nécessaire que chacun prête son cœur. A la nécessité commune il est donné satisfaction par le fait que l'un vaque à tel soin, l'autre à tel autre. La procréation est un rôle d'espèce, puisque c'est la nutrition de l'espèce; c'est donc un de ces rôles qu'on peut se partager, au lieu que chacun, cumulativément, les assume.
Cette réponse invincible a convaincu tous les gens sérieux ; mais les esprits ailés : tel saint Augustin, tel saint Thomas d'Aquin lui-même et, de nos jours, au milieu de ses aberrations, Tolstoï ont voulu aller plus loin. Ils ont admis l'hypotlièse ; ils ont envisagé
ce qui se passerait si le genre humain tout entier venait à vouer la virginité, et hardiment, sans redouter le scandale des Homais, qui ont toujours de l'Humanité plein la bouche sans bien savoir ce que c'est qu'une humanité, ils ont dit : Plût à Dieu que tous les hommes en vinssent là, et que pour le royaume des cieuocy c'est-à-dire pour la vérité, la beauté, la conquête morale et l'achèvement humain qui en ressort, tous fussent disposés à oublier la chair !
L'univers périrait ? Sans doute ; mais l'univers est comme Pascal malade se disant à lui-même : « Les médecins ne te guériront pas, car tu mourras à la fin ; c'est Dieu qui rend l'âme et le corps immortels. « L'univers périt chaque jour ; il périra un jour tout a fait ; ce n'est qu'un moribond un peu tenace auquel on administre au hasard des drogues qui le soutiennent sans le sauver : ne vaudrait-il pas mieux qu'au lieu de se traîner dans de perpétuels recommencements toujours dérisoires, il pérît en beauté, dans un moment de perfection épanouie et encore avide?
La société arrivée tout entière à ce point d'ennoblissement et de pure aspiration aurait rempli son rôle ; sa mission serait achevée ; les siècles préfixés pour son évolution utilitaire seraient révolus ; l'humanité, décidée à valoir et non pas seulement à durer, à se déployer en qualité et non pas seulement en nombre, pourrait être transportée sans dommage là où elle doit monter et où il y a intérêt qu'elle monte au plus tôt, si elle n'attend plus rien du temps qui s'écoule. On lui dirait : Ta préparation est finie, ta vie adulte commence, tu as vaincu le péché d'origine, tu as reconquis l'Eden spirituel, tu as retraversé la matière et tu consens au règne de l'esprit qui était le
but de ton stage terrestre : va! attachée déjà et attachée sans contradiction à ce qui est ta fin, tu mérites de te voir ouvrir ce trésor que voile ta condition mortelle ; le « parfait » peut venir pour toi; tu mourras, mais comme le soleil du soir, en gloire et pour briller dans un autre monde ; entre et épanouis-toi dans la joie de ton Seigneur (1).
Ainsi envisagée, la virginité n'est plus seulement ce moyen d'élévation et de purification dont nous plaidions tout à l'heure l'efficacité ; elle est un but, ou plutôt elle est un moyen supérieur vers lequel s'oriente le moyen inférieur du mariage. On se marie afin que le monde, imparfait maintenant et livré à la chair, arrive, par la chair même sanctifiée et contenue, par la chair multipliée en de nouveaux êtres, là où d'emblée la virginité se plante, à savoir le royaume de Dieu et ce qui le définit : la vie spirituelle.
En d'autres termes, le mariage c'est le temps ; la virginité chrétienne c'est l'éternité dans le temps; « ce qui est de Dieu », « ce qui est du monde » ; tels sont leurs deux domaines, et comme le monde coule vers Dieu et le temps vers l'éternité, le mariage chrétien est le serviteur de la virginité chrétienne, serviteur qui reçoit les plus hauts services, comme nous servons, nous, humains, en perpétuelle dette, le Dieu qui nous donne tout.
(1) Sailli Augustin, dans son traité du Bien conjiujal (c. x) résume ainsi ces pensées : « .l'en entends qui murmurent. Quoi! diseiitils, si tous voulaient s'abstenir de toute œuvre de chair, comment suhsisterait le genre humain? — IMût i\ Dieu (|ue tous le voulussent '. pourvu que ce fut dans la charité, d'un cœur pur, dune conscience droite et d'une fol sans feinte. Beaucoup plus vile la cité de Dieu serait remplie, tandis que serait accélérée la fin do ce monde. »
La vie pure est un don de Dieu ; la vie pure est en même temps un résultat et une conquête : c'est ce que sous-entend la double prescription du Seigneur plus que jamais opportune en une matière où le péril abonde : « Veillez et priez, afin de ne pas entrer en tentation. » (Mattli., xiv 88.)
Nous ne pouvons à nous seuls escompter la victoire, là où il s'agit de terrasser, ainsi que portait l'inscription antique, la Victorieuse des {>ainqueurs; mais nous devons déployer de notre part, outre un elîort de résistance au moment de l'attaque, un effort de prévention, de prudence avertie, de vigilance.
La vigilance s'imposera d'autant mieux qu'une seule défaite en un tel combat peut décider de la guerre. Rien d'insolent comme une passion après un premier succès. Ceux qui croient se délivrer en capitulant s'illusionnent. Toute passion a un cœur d'esclave : résistez-lui, elle se range; cédez-lui, elle abuse. La passion entre toutes servilc est plus que toutes sous cette loi. Les médecins de l'âme, et aussi ceux du corps savent que se prêter aux provocations génésiques, c'est les exaspérer ^et s'acheminer vers
la servitude. Là surtout il est vrai de dire : « Qui commet le péché est esclave du péché. »
Par contre, quiconque s'abstient et soutient les assauts devient plus libre. Le succès réussit. La discipline est cause de discipline. On veut ; on triomphe de soi; on veut ensuite plus aisément et l'on triomphe avec moins de risques. Des concessions faites à l'ennemi l'enhardiraient, une réaction décisive l'apaise.
Or, cette réaction et la vigilance qu'elle suppose doivent se caractériser d'après les dangers spéciaux qui menacent la vertu, d'après les pièges de l'adversaire. Saint Thomas, qui a si profondément étudié le cœur humain et dont les travaux sur les passions sont parmi les chefs-d'œuvre de la pensée et de la charité doctrinale, cite trois obstacles à la pureté do la vie : les délices corporelles^ les cogitations malsaines, les aspects, colloques et imprudentes fré^ quentalions de l'autre sese.
Les remèdes seront donc, dit-il : contre les délices corporelles, la surveillance et la macération de la chair; contre les cogitations malsaines, la prière, la contemplation des choses supérieures, l'étude, la pensée sainte, la fuite de l'oisiveté, le travail et l'acceptation des gènes salutaires ; enfin, contre les imprudentes fréquentations, le choix et la solitude. Programme oîi la sagesse de Dieu et celle de l'homme se rencontrent, où peuvent entrer et se ranger sans lacune toutes les observations de la perspicacité et les leçons de l'expérience (1).
Qu'entend notre docteur par ces délices du corps
(1) Cl. Saint Thomas, opusc. xvni, c. xix.
dont il parle avec quelque emphase où se cache la plus précise et la plus positive sagesse ? Il vise la satisfaction des sens, dont le rôle est de servir et qui promptement, si on leur permet de se servir euxmêmes, en viennent à des complicités qui nous perdent.
Les yeux qui errent sur tout objet, sur toute personne qui parfois les guette, sur tout spectacle tentateur — cas fréquent à une époque oùla licence des exhibitions, des étalages de toute espèce, des kiosques, des boutiques, des murailles illustrées, des films et des toilettes s'aggrave d'hypocrisie en invoquant le nom sacré de l'art; les yeux au départ simplement curieux, à la fin pleins d'adultère, selon le mot effrayé de l'apôtre saint Pierre (IlPetr., ii, 14); les oreilles qui se prêtent aux discours douteux, aux envahissements et aux enveloppements d'une musique lascive, aux harmonies anémiques dont les blandices détendent la volonté en exaltant le cœur ; l'odorat qui recherche, ou en tout cas rencontre, au delà de ses griseries, les suggestions perverses ; le g'oùt qui aspire et fait se répandre en nous les fumées delà matière, préparant cet enivrement qui annihile la vie supérieure au profit de la chair ; le toucher qui se satisfait dans les délicatesses, les mollesses, les paresses et les multiples complaisances, attentif au bien-être et ennemi de toute bienfaisante rigueur : tels sont nos adversaires ; dans leurs machinations gît le secret detoute luxure; le reste en partira et y fera retour.
La chair, qui est par destination au service de l'esprit, peut devenir ainsi, par toutes ses puissances, hostile à l'esprit; elle « conç'olte contre l'esprit »
kA VIGILANCE SUR SOI-MI-.ME. 167
(Galates, v, 17); elle devient une « chair de péché »,
selon l'expression de l'Epître aux Romains (viii, 3)
et au lieu d'être « spirituels même dans la chair,
comme un mot d'Augustin nous y invite, nous risquons
d'être charnels môme dans notre esprit (1) ».
Contre cet amoindrissement qui par nature est progressif à un double titre : pour chaque sens, du fait d'un entraînement qui se précipite toujours davantage; pour tout l'être, en raison de l'influence de chaque sens sur tous et de tous sur chacun, que faut-il? Des habitudes de vigilance, de fermeté, de virilité un peu coupante au besoin, d'hygiène rude à la façon des athlètes et des hommes de sport; un sommeil mesuré, des exercices, de l'hydrothérapie tonifiante, de l'action au lieu des longues paresses et de l'oisiveté tentatrice ; ensuite, un pacte rigoureux avec ses yeux, avec tous ses sens, un refus de s'attarder dans des impressions jouisseuses, fussentelles exemptes de reproche, uniquement parce qu'elles s'opposent à une rigueur Spartiate indispensable à notre vertu ; enfin, un sage régime alimentaire dont l'importance est ici capitale.
Je ne m'excuse point de rappeler cela à ceux qui croient que la vertu ne réclame de restrictions que sur son propre domaine. Tout se tient; tout se tient dans la société, disions-nous, tout se tient à plus forte raison dans l'homme.
La prudence médicale et la prudence chrétienne sont en ce point d'accord. On nous empoisonne sciemment, avec ces menus qui, au lieu de force réelle,
(1) Saint Augustin, Cité de Dieu, XIV, xv, 1.
nous donnent Texcitation factice et les rhumatismes, et au surplus, selon l'expression brutale d'un médecin excédé de nos pratiques absurdes et sensuelles, « on nous nourrit comme des étalons ».
« La plus petite habitude d'empire sur soi en ce qui concerne la nourriture, écrit Emerson, a des effets heureux qu'on ne saurait estimer facilement (1). » Tous les maîtres de la vie spirituelle ont affirmé que c'est par là qu'il faut commencer, et ils nous recommandent tout autant que les hygiénistes l'aliment sain, léger, principalement végétal, inférieur en quantité à ce qu'un appétit pleinement obéi appelle son dû, écartant tout mets excitant et toute boisson enivrante.
Saint Jérôme n'a pas craint d'exprimer avec énergie cette dépendance mutuelle de la vertu et de l'alimentation austère. Il écrit (Contre Jovinien,* livre H) et à sa suite saint Thomas répète : « Sine cerere et Bacchoy f'"')^^^ Venus »; ce que je traduis décemment ainsi : chassez l'abus dans les viandes et le vin, la luxure s'apaise (2).
« Cogitations malsaines », ajoutait notre grand docteur. En effet, l'ébullition permanente de l'imagination n'est pas compatible avec la discipline des mœurs. Une tête fraîche est la garantie d'un cœur calme et d'une vie correcte. Un cercle pernicieux s'est vite installé entre ce que le Père Lacordaire appelle le sens dépravé et le cerveau en fièvre. Un savant n'ignore pas et un chrétien doit savoir qu'une étroite liaison existe entre l'image et le fait en pareille
(1) Emerson, La Conduite de la vie, trad. Dugard, p. 138, Colin, éd.
(2) S. Th. lia. Ila^ (|. cxLvii, art. 1.
matière. L'image pousse à raction; l'aclion réagit sur l'imagination; le rêve morbide est le pourvoyeur du vice. La raison catholique doit enrayer dès son point de départ ce qui lui est si grièvement contraire; elle doit veiller sur les ardeurs d'une faculté traîtresse, comme la gardienne d'un l'eu.
C'est en relevant ce danger qu'un psychologue a parlé de « chasteté psychique ». Il entend dénoncer certaines rêveries, mais aussi les conversations où elles s'alimentent, les lectures et auditions qui les relancent et fournissent leur matière d'éclosion.
En France particulièrement, nous paraissons affectés de cette plaie. Dans certains cercles, dès qu'on ne daube plus le prochain et à moins qu'on ne traite rapidement de ses affaires, on ne parle que dé cela; ce ne sont que potins, historiettes, plaisanteries grivoises, récits de prouesses réelles ou imaginaires, propos vifs ou grossiers que les plus distingués, parfois, affectionnent.
Notre littérature reflète et satisfait cette propension; notre théâtre la met en œuvre. Je ne parle pas des lieux et des œuvres de perdition ; je mets à part les « moulins », les brasseries, les cafés-concerts, les casinos peuplés de nudités et la pornographie littéraire qu'un chrétien abhorre; mais le théâtre mondain et la littérature à la mode, ceux que fréquentent et absorbent les honnêtes gens, que couronne l'Académie, que la gloire récompense, font ce qu'ils peuvent pour incendier l'imagination et entraîner la vie là où ils en ont montré la figure.
Vous lisez le livre et vous regardez la scène : peh dant ce temps pactise en vous un acteur secret. Les maladies morales qu'on dépeint vous gagnent; leur
contagion est secondée par Teffet du beau, à supposer que le beau ne soit point contaminé par certaines outrances. Plus l'artiste a de talent, plus il saura ou pourra séduire; l'eau-forte mordra plus profondément dans les tailles savamment croisées. Tout est là comme dans la vie la plus passionnée, tout y est comme dans nous-mêmes ; l'auteur nous livre à nous et à autrui dans ce quïl y a en nous et en autrui de plus périlleux. Mieux vaudrait qu'on nous exilât, par une heureuse diversion digne de l'art, des régions basses où nous ne sommes que trop ramenés ! Du moins, si l'on ne nous défend pas, qu'on nous respecte, et quant à nous, sachons dédaigner et condamner, fussent-elles belles de forme, toutes ces images réduites et exaltées du désordre humain.
Ceux qui prétendent que cela ne leur nuit pas sont peut-être sincères, de cette demi-sincérité qu'on a envers soi-même ; mais à coup sûr ils sont bien inconscients. Une suggestion permanente, des images mentales à foison et toutes dans le même sens, des maximes insinuées et indéfiniment variées, desaphorismes répétés qui surprennent le jugement, l'égarent et désorientent l'intelligence, des tableaux de vie qui sont pour la pensée comme un logement gratuit, un garni où elle est invitée à s'installer après l'avoir distraitement traversé, je n'imagine guère que cela soit anodin ! Que chaque conscience s'interroge ; mais on sera prêt, je crois, à concéder qu'on trouverait une sécurité plus grande dans les occupations d'esprit conseillées par saint Thomas : la prière, la méditation des choses élevées, l'étude, les saines pensées, le travail, l'acceptation des gênes laborieuses.
L'aveu s'impose en tout cas tout à fait formel s'il s'agit non plus d'imprudences verbales ou imaginatives, d'approches lointaines du feu, mais du danger immédiat provoqué par des fréquentations sans sagesse.
Les moralistes catholiques ont déployé une subtilité merveilleuse dans l'analyse des ressorts délicats et redoutables mis enjeu dans certaines assiduités. Je sais telle page de saint Bonaventurc qui jetterait dans l'admiration les plus aigus de nos psychologues. Saint Augustin, en quatre paroles, enferme beaucoup de sens, quand il dit : « Un amour spirituel en engendre un alîectucux, l'afTectueux un complaisant, le complaisant un familier, le familier un charnel. » « On commence parye crois en Dieuy disait saint Grégoire, et l'on termine par la résurrection de la chair. »
Cela n'est point fatal ; mais ce qui l'est, c'est que affronter le péril sans sauvegardes entraîne la cliute et engrène l'habitude mortelle. « Le serpent est trop enlacé à leur cou, disait des femmes le Père Lacordaire, pour qu'on s'en approche sans crainte (1). » La réciproque est vraie, et le proverbe espagnol dit la vérité complète en ces mots un peu rieurs, mais profonds : « L'homme est d'éloupe, la femme de feu, et le diable souffle dessus. »
Qu'on sache donc pratiquer en ce point une réserve austère ; qu'on s'assure par la vigilance et d'autrui et de soi; que les libertés permises soient permises en effet non seulement par les convenances extérieures, qui sont ici de très utiles barrières, mais par les
(1) Lacordaire, Lettres à des Jeunes gens. Lettre 21*.
sentiments qu'on y met; que l'âme commente, quand les gestes parlent; que les discours soient limpides, sans équivoques et sans secrètes invites ; qu'on choisisse ses relations; qu'on ne s'attarde pas en d'interminables et trop intimes colloques; qu'on aime la solitude laborieuse, non le désœuvrement qui laisse la voie ouverte à tous les excès.
Les amitiés permanentes, plus à redouter, quand elles sont dangereuses, que les fréquentations de passage, doivent plus encore éveiller notre circonspection. « Toute notre vie. écrit Lacordaire, dépend des personnes avec lesquelles nous vivons familièrement. La familiarité accoutume aux choses en même temps qu'aux personnes, et ce qui d'abord nous paraissait odieux, abject finit par entrer dans nos habitudes. L'oreille se blase; le cœur perd de sa prudence, l'esprit de sa clarté; on finit par aimer ce qui repoussait, et des paroles on arrive aux actes, qui achèvent de nous corrompre. C'est l'histoire de la propagation du mal sur la terre (1). »
Pour cette raison, et puisqu'enfin la sauvegarde par excellence, en matière de passion sexuelle comme en toute passion, c'est d'élever le débat et de se défendre des envahissements inférieurs par l'envahissement du sublime, l'essentiel est de se jeter dans l'amour divin.
« Celui-là est chaste, dit saint Augustin, qui exclut le feu par le feu, l'amour par l'amour (2). » « On ne
(1) Lacordaire, Lettres à des jeunes r/ens.
(2) Saint Augustin, De Bono, conjug., c. ii.
peut vivre sans plaisir, ajoute saint Thomas ; celui qui se prive de plaisirs supérieurs en vient aux charnels (1). »
Les plaisirs supérieurs se trouvent dans la nature, dans l'art, dans l'étude fructueuse, dans la vie de famille, dans l'action noble et dans d'heureuses relations avec nos semblables ; mais ils fleurissent au sommet dans l'amour de Dieu. Tel est le feu dont parle saint Augustin, tel l'amour qu'il propose. Dans la fréquentation divine, dans l'amour divin et, humainement, dans tout ce qui reflète authentiquement l'objet ineffable — mais à la condition de relier tout à l'amour divin pour que tout y trouve sa mesure et sa forme, — nous possédons la garantie souhaitée, la certitude qu'un vil appétit n'aura pas raison de la dignité chrétienne.
De toute manière il faut vivre haut ; mais la hauteur de nos pensées, de nos fins et de nos activités n'est jamais plus importante que lorsqu'il s'agit d'éloigner des bas-fonds un être enclin par ses deux natures à tous les extrêmes, qui veut monter dès qu'il prend conscience de soi, et qui pourtant hésite ou retombe dès que le moteur aérien qui le soulève cède à la pesanteur qui accroche à sa nacelle toute la m^sse de la terre dont il est issu.
(I) Somme théol., Ua \\x, (|. xxxv, art. 4, ad-2m.
La vie pure est incompatible avec une âme débridée et une chair sans contrainte ; les impulsions les plus dangereuses ne peuvent être enrayées que si l'on a réduit auparavant les obscures volontés qui procèdent en nous de la déviation originelle et qui en perpétuent les effets.
Théoriquement, on pourrait croire que ne pas céder suifit et que résister au courant est tout l'office du rameur; mais l'expérience fait voir cette attitude trompeuse, et ne pas se violenter, ne pas ramer en arrière, c'est aller à la dérive promptement. La tempérance veut l'abstinence et l'abstinence la mortification.
Contentons-nous de ce dernier mot, sous lequel on a coutume de ranger ce qu'exige à cet égard la vie catholique, et disons, sans nous enfermer désormais dans la considération de Tunique chasteté, quelle raison d'être générale, quels motifs, quelles occasions, quelles formes la mortification peut présenter à notre pensée réfléchie et à notre bon vouloir.
LA VIE MORTIFIEE. 175
La raison d'être générale de la mortification, c'est de nous dépouiller de nous-mêmes, afin de revêtir Jésus-Christ, ainsi que dit l'Apôtre. Nous-mêmes, dis-je, non en nos valeurs et en nos heureuses acquisitions, mais en notre égoïsme, en nos défectuosités, en cet amour intempérant qui milite contre le bien et prépare nos défaites morales.
Je dois aimer en moi tout ce que Dieu y a fait; mais je dois détester et tenter de détruire ce que j'y ai fait, à savoir le mal et ce qu'y a fait le mal commun répandu dans la race sous le nom de concupiscence.
En dépit de son accent cruel qui paraît évoquer la mort, le mot mortification ne vise donc pas un amoindrissement, mais une plénitude ; il n'est pas question de détruire, mais de créer; on ne veut pas abaisser, mais grandir ; cette mort est pour la vie ; c'est la mort de la mort en expectative, en réalité partielle et en perpétuelle menace ; c'est la destruction de l'obstacle et l'écartement de la broussaille qui obstrue le chemin. On brise pour restaurer ; on coupe pour faire croître; on émonde la ramure, on pince le bourgeon, on taille l'arbre.
Aussi doit-on se garder de laisser la mortification empiéter, comme on se garde, par elle, de laisser empiéter ce qu'elle comprime. Tout veut sa mesure. Il est une fausse mortification qui diminue l'homme et qui par contre-coup accroît, au lieu de l'atténuer, sa misère morale, surtout son orgueil. Cette sorte de mortification est un suicide ; c'est un holocauste aux dépens de la vraie vie, c'est l'olfrande d'une rapine, disait saint Jérôme. L'autre est une double hygiène dont protitent l'âme et le corps; ceux qui
Font pratiquée en ont goûté les effets et ont laissé dans l'histoire la trace de ses œuvres.
On connaît la longévité des ascètes anciens ; on sait aussi leur fermeté et leur pureté d'âme.
On raconte que la cour romaine étant saisie d'un projet d'adoucissement à la règle des chartreux, une délégation composée de centenaires partit pour Rome, y apportant, pour soutenir son intention de persévérer dans les us anciens, l'argument de sa présence.
Saint Antoine vécut 105 ans, ne se nourrissant guère que de pain et d'eau, auxquels il ajouta sur le tard des légumes. Avec un régime presque pareil, Jacques l'ermite vécut 104 ans, l'abbé Théodose 105, saint Paul d'Egypte 113, et tous furent des ardents, des agissants. La mortification corporelle a l'ait de ces hommes des forts ; la mortification spirituelle unie à l'autre en a fait des saints.
Sans parler de ces héros, qui sont les porte-fanion de l'armée pénitente, il est certain que la vie dure offre sur la mollesse et le facile contentement une supériorité incomparable. L'austérité est une gardienne; elle assainit, allège et assouplit; elle rend plus résistant, plus alerte et plus vigoureux; en réduisant les besoins, elle brise les servitudes ; elle rejoint la nature et coupe court à cet infini du désir que nulle satisfaction passagère ne contente jamais.
Pièce à pièce et en toute notre vie, spirituelle ou temporelle, la concupiscence nous dévore ; le sentiment du besoin nous accable : la mortification nous délivre et nous sauve du mal; elle nous préserve
des excès; elle rétablit les conditions de la poussée naturelle et surnaturelle des êtres ; elle nous conduit, comme saint Paul, à ne pas nous attarder dans la considération de ce qui nous manque, car nous savons, à son exemple, nous suffire avec ce que nous avons, vwre dans le dénuement ou dans r abondance, être rassasiés ou avoir faim, être en joie ou dans la détresse. On est bien fort quand on est ainsi, et l'esclavage de la chair ou de l'esprit dévoyé ne nous fait plus risquer les derniers malheurs.
Il convient de distinguer trois raisons particulières pour lesquelles la mortification s'impose au chrétien : rompre en nous de pernicieuses attaches, expier nos fautes, en réparer les efïets.
Même quand notre volonté est droite, il y a toujours au fond de notre être une complaisance pour les choses d'en-bas, une attirance à laquelle provisoirement l'homme vertueux se soustrait, mais qui le laisse en constant péril et alourdit sa marche. Là est cette inquiétude dont parle l'Ecriture, qui afflige les hommes, le Joug pesant qui courbe les fils d'Adam depuis le jour ou ils sortent du sein de leur mère jusqu'à celui de leur sépulture dans le sein de la mère commune. (Eccli., xl, 1.)
La mort chrétienne nous exonère tout à fait de ce fardeau; elle donne satisfaction au vœu de l'Apôtre: Qui îue délivrera de ce corps de mort (Rom., vu, 24) : avant elle, la mortification opère une délivrance partielle et dissipe quelque peu cet alourdissement qui aggrave notre vie morale.
VIE CATIlOF-IQrK. — II. 12
La mort, en retournant toute Tâmevers sa source, abolit l'attraction redoutable infligée à Tesprit par son alliance avec l'impure chair ; à son tour, la mortification nous dégage, et c'est aussi en nous retournant, en nous reliant, par la charité, à Celui qui est le maître des éléments dont nous fûmes esclaves.
INIais pour que la purification soit complète, la mortification terminale pousse plus loin, elle livre aux dissolvants de la nature et au scalpel du ver sépulcral ce qui reste de nous, pour qu'ils le mortifient encore et l'amènent au quasi-néant de cette matière pure avec laquelle tout se construit.
Sous la terre, dans le secret que la verdure ou la dalle recouvre, un suprême détachement s'accomplit ; l'égoïsme fondamental désarme ; cette sensualité dont chaque cellule vivante est complice, dont chaque organe du corps était l'instrument est vaincue jusqu'en sa dernière palpitation ; la chair tombe, minée par cette force amie qui lui avait donné l'être en son temps et qui en son temps le lui retire; le corps, en s'évanouissant, achève son service, après avoir trouvé dans l'essor de l'âme l'assurance de son propre avenir.
Quel mystère et quelle consolation, dans ce désarroi dernier, dans ce sauve-qui-peut de la nature physique où le croyant voit une chute d'entraves ! Elle est réduite à rien en apparence, la fragile construction immortelle; mais comme l'ascète qui \qt cent ans et ne détruit en soi que de la mort, notre chair abattue touche la suprême force : dans son quasi-néant elle trouve Dieu; par la mort elle vivra. Toutefois, c'^st à la condition d'avoir accepté la mort lente et la mort dernière, et d'avoir anticipé, dans la mesure
LA VIE MORTIFIEE. iVê
qui convient à chaque destinée, le travail salutaire de dissolution.
Les énergies pécheresses doivent être anéanties : en attendant qu'elles le soient tout à fait, on les modère, on les contracte. Se mortifier, c'est devancer librement le tombeau et se rattacher à la vie qui ne meurt pas en renonçant partiellement et vertueusement à la vie qui meurt; c'est opprimer la chenille rampante et venimeuse dans les gaines de la nymphe et de la chrysalide, en faveur du papillon.
Nos péchés exigent aussi une mortification qui à leur égard prend le caractère d'un énergique désaveu et d'une réparation prévoyante. Nous ne pouvons trop dire non à ce qui est pour nous le mal suprême et paraît comme un mal de Dieu; un non effectif, déclaré par une opposition à ce qui causa et peut causer encore notre chute est la coupure la plus nette et le plus eOicace regret.
D'autre part, il faut réparer; il le faudra, quelque jour, immanquablement; tout se paie; le volontaire dévoyé de la jouissance coupable appelle l'involontaire douloureux. Le pécheur le sait; s'il est juste et s'il aime la justice de Dieu, comme une charité recouvrée l'y engage, il doit y consentir et s'associer tout au moins de cœur à ces reprises de l'ordre éternel qui ne laisse sans réaction nulle action perturbatrice. Mais s'il est sage, il voudra anticiper librement, comme librement il anticipe la mort.
Du reste, le motif en est le même; car comme la mort est une purification, elle est aussi une expiation. « Siipendiun? peccaii mors : la mort est le
salaire du péché », dit l'apôtre. L'ouvrier malfaisant, en acceptant librement de mourir, que ce soit sous la forme dernière ou sous la forme atténuée d'une vie pénitente, se rachète à de moindres frais ; il utilise les grâces de ce monde, sachant que dans l'autre il n'y a que des rétributions exactes ; il profite de sa chute pour se hausser ; la beauté et le mérite d'une libre justice le décorent ; en réparant, il gagne ; en guérissant son organisme spirituel, il Taccroît; ses larmes lui deviennent un pain, ainsi que dans le psaume; en ajoutant ce qui manque à la passion du Christ, il sauve et lui et ceux que le Christ lui associe — car il ne faut jamais oublier, même en matière si étroitement personnelle, les effets d'une surabondance damour.
Enfin, les ruines que nos fautes réitérées accumulent en nous, cette dégénérescence morbide qui en résulte, ces habitudes qui s'aggraveront, ce déterminisme entraîné par une loi d accélération ainsi que dans toute chute, cette débilité que notre conscience contracte à chaque degré de son envahissement par le mal, la mortification y pourvoit. Le sacrifice volontaire redresse et ranime, enraye les habitudes, régénère les vertus, fait revivre les mérites; cette mort crée vraiment de la vie. « Sans cesse, écrit saint Paul, nous portons en notre corps la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus aussi se manifeste en nos cojps. » (II Cor., iv, 10.)
Les occasions de la mortification sont innombrables et infiniment varices. On y peut distinguer celles
que le devoir suscite, celles que la Providence nous prépare, celles que nous nous créons à nous-mêmes.
Les mortifications du devoir sont de toutes les plus fructueuses, et sans doute elles s'imposent au titre de devoirs, mais quant à l'intention pénitente elles sont libres.
Qui dit devoir dit renoncement; le bien a son cortège de peines, il ordonne des sacrifices ou oblige à traverser des difficultés que la volonté de mortification la plus raffinée aurait peine à rendre plus rudes. Le devoir professionnel, la fidélité quotidienne aux règles de vie, les vertus familiales, la croix pesante des rapports mutuels, la bonne humeur et la prévenance quand volontiers nous serions aigris ou moroses, c(3 sont là des exigences qui ne chôment pas et ne nous épargnent pas; le chrétien généreux en devrait faire sa pénitence permanente ; il y gagnerait de protéger son esprit de mortification contre les périls de caprice et d'orgueil qui sont toujours à redouter hors de ces cadres rigoureux et modestes.
La Providence se charge, en surcroît, de nous imposer ses volontés. Quand elles sont mortifiantes, ces volontés ne peuvent devenir nôtres et travailler à notre bien qu'au prix d'un renoncement, car l'esprit propre et la spontanéité n'y pourraient suffire.
Tout recevoir de la main de Dieu et envisager les éi)reuves cdrnme un échange d'amour entre lui et nous, lui les chargeant de nous former et de nous gratifier, nous les accueillant avec une paix et une filiale soumission qui sont un témoignage, telle est alors la mortification. Seulement après, il convient d'ajouter de son cru. D'ailleurs, ce sont les mêmes
qui disent oui et qui se trouvent entraînés par la générosité de cette acceptation à des œuvres libres. Le bien aussi entraîne.
Quand on en est là et que sous le contrôle de l'obéissance on s'est bien exercé contre soi, il arrive qu'on vous prenne au mot et que de là-haut, anxieux de votre progrès, on vous dise comme Jésus à saint Pierre en lui annonçant ses prochaines épreuves : « Quand in étais plus Jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais oii tu coulais^ mais quand tu seras neux, tu éten^ dras les mains... et un autre te ceindra et te mènera Qii tu ne s>oudras pas, » (Jean, xxi, 18.)
Observons, pour finir, que la mortification peut revêtir trois formes fondamentales sur lesquelles il n'est pas nécessaire d'insister ici, car toutes requièrent le même esprit selon qu'elles sont rapportées à la vertu d'une âme pénitente. 11 y a la mortification des sens et de fémotivité; ïa mortification de l'esprit par l'humilité et le refrènementdes curiosités vaines; la mortification du vouloir par le détachement du cœur, labnégation, le rejet de cet amour-propre qui est la plaie de la spiritualité et, dans le temporel même, pour la science comme pour la pratique, recueil de tout progrès.
L'inconscience coutumière et le paganisme contemporain auront donc beau jeu; ils pourront se rebeller, se refuser dans de multiples occasions, et ils pourront maudire cette gêneuse qui entrave tout et qui obscurcit tout : l'Église pénitente. Mais
l'Eglise pénitente continuera sa route, précédée de la croix. Quoi qu'e^ pense la folie humaine, la mortification est une fructification^ et c'est à ce titre qu'on y exhorte. I^à sont les sources, ou si l'on veut les conditions de la vraie vie. Les païens mêmes l'ont reconnu ; on retombe au-dessous d eux en dégénérant de la vertu stoïque; un Hippocrate, un Démocrite, un Socrate, un Platon, voire un Epicure, qu on présente comme un jouisseur, feraient la leçon à notre vie sensuelle.
L'Eglise a dû se relâcher beaucoup, en matière corporelle, de ses anciennes rigueurs; j'ai dit que l'hygiène n'en est pas d'accord; elle l'a fait parce que les lois ne sont jamais bienfaisantes quand les mœurs et les libres spontanéités ne s'y adaptent point. L'Église attend; elle se contente d'un bataillon sacré pour mener la lutte ardente contre la chair. En tout cas, pour l'esprit, elle n'admet pas de délais et ne connaît pas de dispenses.
De toute manière, exigible ou non, sous une forme ou sous une autre forme, la mortification est une nécessité de la vertu; elle en est un couronnement; elle procure à la vie catholique ses sauvegardes et au champ du Seigneur la haie d'épines lleuries qui le défend, l'embaume et en achève la beauté au nom des sacrifices de l'amour.
La vigilance et la mortification protègent, à elles deux, la vie catholique; elles préviennent, elles réparent et elles fortifient; elles soulagent la vertu en écartant ses plus graves périls, tout au moins ceux en face desquels le secours de Dieu et notre propre énergie devraient manquer, puisqu'une imprévoyante lâcheté en serait responsable.
Toutefois, il ne faut espérer d'aucune pratique ni d'aucune précaution une pleine assurance. La tentation est une fatalité ; comme la maladie, elle nous menace et nous arrive de partout. La santé de l'âme pourrait-elle être mieux garantie que celle du corps ? Elle l'est d'une certaine façon, car la vertu, de sa nature, est stable, elle s'enracine dans l'esprit et met en cause le Saint-Esprit, où il n'est point de caprice ; mais en raison des mille accidents de notre vie morale et de la débilité du vouloir, la santé de l'âme est souvent plus fragile que celle du corps. Nous sommes toujours en péril de maladie; nous sommes toujours en danger de chute.
« Autrefois, disait un homme d'esprit, je comptais sur moi ; maintenant, je compte avec moi » ; « sans
moi, je me porterais à merveille », insistait un autre ; tous deux marquaient la cause qui rend pour nous les crises et les tentations toujours imminentes. Nous sommes nos propres ennemis. Quelque péril que je voie devant moi et quelque monstre qui m'apparaisse, je ne puis rien rencontrer de pire que moimême. Rien plus que moi ne saurait s'opposer à moi. Et la raison en est dans cette étrange contradiction relevée par saint Paul quand il dit : « Je prends plaisir à la loi de Dieu selon l'homme intérieur ; mais je çois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de ma raison et qui me rend captif de la loi du péché, qui est dans mes membres. » (Rom., VII, 23.)
C'est là seulement qu'est la source des dangers qui nous viennent du dehors ; l'échange vital nous est onéreux parce que d'intimes complicités nous trahissent. La citadelle de l'esprit, si la défense n'était divisée, serait imprenable.
Mais le fait est ainsi; le mal est lié à nous comme le cadavre au vivant dans le supplice antique. La tentation nous suit, nous harcèle et prend toutes les formes; elle trompe l'intelligence, elle séduit l'imagination, elle dévie le cœur, elle enchaîne ou précipite le vouloir, elle excite ou amortit les sens, elle construit des romans dans les tètes et organise leur réalisation au rebours d'une droite vie. Quand la conscience ne l'accueille pas, elle utilise l'inconscience; quand la violence lui réussit mal, elle exploite la ruse. Le charme, l'artifice, l'entraînement, la fureur sont déployés tour à tour et parfois ensemble. Tout ce manège se répète à chaque phase du jour et, plus en large, à chaque phase de la vie.
186 LA VIE CÀTHOLIQUEi
En effet, les occasions de la tentation sont celles de la vie même ; la tentation s'accommode de la paix autant que du tumulte, de la société comme de la solitude, du silence comme de la parole, de Toisiveté comme des œuvres, de la grandeur comme de l'humilité, de la richesse et de la pauvreté, delà douleur et de la joie, du sommeil et de la veille, de la vie la plus ardente et des extrémités de la mort.
La tentation ne craint personne; elle s'attaque aux puissants comme aux faibles et aux saints comme aux pécheurs. 11 est bien vrai que les pécheurs l'excitent déplus en plus à mesure qu'ils y succombent; mais l'homme vertueux la provoque aussi d'une certaine façon, car les réactions d'une nature contrainte sont parfois redoutables. Habile à se déguiser, elle sait se plier aux temps, aux lieux et aux personnes; elle est oiseau et souris, elleestloup et brebis, elle vogue en plein azur et elle grignote dans l'ombre, elle protège et dévore, elle est bonasse, elle est perfide, elle est dévote, elle est zélée, elle est dévouée, et elle tend à ruiner tout ce qu'elle touche.
Ajoutez à cela que Satan, dont le chef-d'œuvre, a-t-on dit, a été de faire douter de lui, mène sous le fanion de la tentation, en liaison avec toutes les troupes qu'elle peut assembler, sa guerre immortelle. Salir en nous l'image de son Dieu, parce qu'il ne peut l'atteindre en lui-même, et cracher à la face du Christ en ses membres vivants et innombrables, c'est là son triomphe. Nul n'échappe à ses perfidies, les saints moins que les autres. Aussi ne faut-il pas croire que le vrai chrétien diffère du tiède chrétien en ce qu'il est moins tenté, mais en ce qu'il est mieux averti, mieux armé, plus décidé contre la tentation.
Les précautions imposées par une telle accumulation de menaces ont été relevées. Je n'en ai parlé qu'à l'égard des tentations do la chair, mais la portée de l'avertissement était générale. J'ajoute seulement qu'il faut se garder de la fausse sécurité. « Rien n'est plus tranquille qu'une poudrière cinq minutes avant l'explosion », a dit quelqu'un.
Uœiif a Vair d'être en marbrée aidant d'être casséy
prononce, dans son panier, la vieille poule de Chantecler. « Quelquefois, observe le Père Lacordaire, la sécurité même est un péril, parce qu'on ne veille pas sur son cœur (1). »
Je n'insiste pas non plus sur ce que j'ai dit de la nécessité d'une résistance initiale; elle nous est inculquée par le proverbe : principiis obsta, faites obstacle ailx principes des choses.
Le mal, en commençant, crée un petit modèle,
dit encore la vieille poule, a Un mauvais penchant est d'abord un passant dans notre âme, puis il devient un hôte, puis il ordonne en maître », ainsi s'exprime le Talmud. C'est de tous côtés que nous arrive ici la sagesse.
A regard des grands assauts, on ne peut recommander que deux tactiques, mais conjointement, l'une sans l'autre étant de la plus certaine et de la plus radicale impuissance : il faut s'armer d'une énergie indomptable et recourir à Dieu.
(1) Lettroa à il en jeunes gêna. Lettre il«.
Les saints nous ont donné de ces exemples d'énergie où se prouvent tout à la fois la véhémence de la tentation et l'opportunité du remède. Saint Benoît se jetait dans un buisson d'épines, et le type du moine moderne, Lacordaire, renouvelait volontiers cet exploit, dont la tradition avait semblé perdue. Saint Thomas poursuivait une tentatrice avec un tison. Saint François disait à une autre, en se couchant contre un brasier : « Si vous m'aimez comme vous le dites, venez avec moi sur ce lit. » Saint Jérôme a traversé toute l'histoire de l'art en dévoilant son corps décharné, une tête de mort à côté de lui, un caillou dans sa main, prêt à frapper et au besoin à déchirer sa poitrine, tout tendu vers son crucifix, comme s'il disait : J'ajouterai mes blessures aux vôtres, Seigneur, afin que la vertu de vos souffrances secoure mes alarmes.
En cette image d'une résistance héroïque et suppliante, nous trouvons tout le programme du chrétien en tentation. Le chrétien ne doit pas compter sur Dieu sans compter sur soi ; le chrétien ne doit pas lutter en ne s'appuyant que sur soi. Être fort, c'est supputer et utiliser toutes ses ressources propres ; mais ce n'est pas nécessairement avoir en soi toute sa force. L'homme seul n'est jamais fort; comment le serait-il, si d'abord il n'existe pas? L'homme seul n'existe pas. Notre être est suspendu à tout l'ensemble de l'univers et à Celui qui le porte ; notre puissance consiste en notre alliance avec les forces de l'univers et avec la force de Dieu. La chaleur, la lumière, la cohésion des corps, l'expansion des fluides, l'électricité, le magnétisme, les radiations
obscure^, les chutes d'eau, les marées, les courants, la force de gravitation, voilà ce qui nous rend forts, et au moral il y a les forces invisibles, et au départ de toutes les forces, il y a Dieu.
« Ma grâce te suffit )>, dit le Seigneur à Paul : elle suffit avec Paul ; aussi Paul, plein de courage en dépit de son apparent désespoir, Paul, après avoir crié et, si j'ose dire, hurlé de détresse en cette clameur d'un accent si poignant : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort! » Paul en revient, apaisé, à ces confiantes déclarations où la grâce triomphe : « Je puis tout en Celui qui me fortifie » (Philipp., iv, 13); « Quand je me sens faible^ c'est alors que je suis fort » (II Cor., xii, 10).
La tentation est « une lutte toute divine », disait Epictète. II l'entendait quant à son enjeu, car il s'agit de la royauté de l'âme et de son avenir; mais c'est aussi une lutte divine parce que Dieu y intervient. Dieu, notre moi supérieur, si l'on peut ainsi parler, notre transcendante et intime force.
La prière sera donc ici l'indispensable recours ; il faut s'y jeter comme le chien à la nage, en luttant et en regardant la rive. La Bible est pleine des appels angoissés, jamais découragés de l'âme en bataille. « 0 Dieu, viens à mon aide, hdte-toi de me secourir)) (Ps. Lxix, 2). « 0 Dieu, je souffre violence, réponds pour moi » (Isaïe, xxxviii, 14). « J'étends mes mains vers toi, mon âme est devant toi comme une terre sans eau » (Ps. cxlii, 6). « Délivre-moi, Seigneur, et sers-moi de caution auprès de toi-même ; qui donc me frapperait dans ta main » (Job. xvii, 8).
Quand pieu se dérobe et paraît lointain, il faut le
tirer et nous l'adapter comme un engin de sauvetage ; quand le Christ dort en nous, il faut le réveiller pour qu'il apaise la tempête intérieure comme il calma l'autre. Quilserassaisisse, lui, notre « tête » auréolée, en ses membres troublés, parfois presque vaincus ; qu'il verse et entretienne en nos cœurs humiliés sa gloire et sa force.
A ces conditions, il ne conviendra pas au chrétien d'user de timidité dans les épreuves de sa vie morale. Il faut avoir peur de chercher la tentation; il ne faut pas avoir peur de la rencontrer. Il arrive que les maladies épidémiques atteignent les peureux et qu'elles épargnent les autres. « Personne, dit Dieu dans le Dialogue de Catherine de Sienne, ne doit avoir peur d'aucune bataille, parce que j'ai fait de tous des forts ; je leur ai donné une volonté intrépide en la trempant dans le sang de mon Fils (1). »
-Les charnels, qui cèdent toujours, se croiraient volontiers le jouet d'une fatalité. Que peuvent-ils ? le péché est leur vraie nature. Dans de telles pensées, on en vient à douter de la vertu des autres. Hypocrites, sournois, ou bien alors empotés, ratés, oies blanches, rêveurs hors la vie : telles sont les épithètes qu'on hasarde à l'adresse des lutteurs et des triomphateurs du devoir. Pour un peu, l'homme intègre ne compterait point, aux yeux de vrai vivant et de ses historiographes, et si lui-même invite à la lutte morale, on s'en rit.
{\) Dialogue. Trad. Hurtaiid, vh, xui; Lethiefleux éd.
La vie des saints ne cadre point avec ce trop facile pessimisme. La tentation a visite les saints et ils l'ont vaincue ; les vrais chrétiens, qui sont de leur lignée, peuvent la vaincre à leur suite. Le sang du Christ, c'est-à-dire ses mérites, et la grâce, seconde nature viennent à bout de la nature corrompue. 11 y a en nous, Dieu ne nous désertant pas et nos cœurs lui restant attachés par une fidélité courageuse, une « volonté intrépide ». La croix est Tétai qui ne permet pas à nos oscillations d'atteindre au brisement, au froissement fatal. La croix nous garde, quand nous gardons la croix. Comme le disait naïvement le Père Barré, minime, à saint Jean-Baptiste de la Salle, «le parfait chrétien est comme le coq du clocher, qui tourne à tous les vents sans quitter la croix. »
Les avantages de la tentation découleront de ce qui détourne sa nocuité et l'oblige donc à travailler pour nous, car une telle force ne peut être inerte. « Qui trébuche sans tomber fait un plus grand pas. » La tentation nous éprouve comme l'eau froide l'acier : elle nous trempe. En obligeant à se défier de soi, elle purifie, détache, humilie utilement, instruit; en exigeant le recours à Dieu, elle dévoile ses bontés, rappelle sa protection et resserre lamitié entre lui et l'àme. La tentation éprouve Dieu en nous, comme elle nous éprouve en lui.
A ce double point de vue, les passions et les attaques du dehors sont nos éducatrices ; nos côtés faibles nous fortifient; nos dangers nous sauvent. La connaissance, Tamour s'accroissent à mesure que par la menace, Tappel, le secours et la libre coopé-
ration, nous avons échangé avec Dieu toutes les lumières et tous les sentiments qui animent la vie morale.
La tentation et l'amour de Dieu, c'est Feau et le feu; mais l'eau, quand elle tombe sur le feu d'une forge, sur un feu qui réagit, elle-même devient un feu ou un adjuvant du feu; elle est un combustible pour une part, un comburant pour l'autre; le charbon s'oxygène; l'hydrogène brûle; le fer devient ardent, et le marteau fait de la barre informe l'œuvre d'art ou l'objet utile. Ainsi se conforme à Jésus- Christ l'âme attisée et aspergée tour à tour par la grâce et par les eaux de la tribulation, hier transie, aujourd'hui brûlante.
Il s'ensuit que plus la tentation aura été redoutable, plus aussi, n'étant pas vaincus, nous en aurons de profit. Surmonter un entraînement, c'est capter sa force, comme un courant entraîne l'autre et en grossit son flot. Ne sait-on pas que toute vitesse de chute peut devenir une heureuse impulsion d'où l'action tire ses ressources? La marche n'est autre chose qu'une chute en avant; le marcheur, toujours titubant, se reprend et progresse. Creuser, tailler, fendre, frapper, n'est-ce pas utiliser la chute de l'outil ? Le marteau-pilon se précipite dans un effort d'écrasement, et l'art oblige sa masse à modeler un métal grossier, à estamper une pièce. La terre, la lune, les comètes, le soleil, tout l'essaim des étoiles et tout l'orbe inconnu de l'univers tombent dans leurs trajectoires d'une chute éternelle que compense un éternel et égal redressement.
Admirons donc l'amoureuse sagesse qui, dans un
LA VIE TKNTEE.
monde racheté, laisse subsister cet ennemi apparent, cet ami réel, cet agent du mérite, ce voisin de la grandeur qui s'appelle le péril. La tentation et ses effets, sous le régime de la grâce, c'est l'amour qui s'en va et qui revient, mais qui, en s'en allant, demeure ; car partir par amour et revenir par amour, c'est être toujours là.
L'amour est là où l'on aime. L'amour de Dieu est dans la tentation parce qu'il est dans le chrétien tenté, dans ses ressources pour la résistance, dans l'emploi qu'il en fait, dans le progrès qu'il en retire, dans le mérite qui en est le fruit, dans la joie de cette victoire à deux qui fait dire à l'Apôtre : « Volontiers, je me glorifierai dans mes infirmités, afin que la vertu du Christ habite en moi. » (II Cor., xii, 9.)
Nous ne pouvons pas échapper à la tentation. Du moins, pourrons-nous toujours nous garder de ses pièges? Ne pas tomber et tirer du péril les utilités que nous avons déduites, ce serait tout gain ; un pareil succès devrait nous faire bénir la bataille. Malheureusement, c'est là un résultat peu en rapport avec notre être et avec les conditions de notre vie. Nous sommes trop exposés; nous sommes trop faibles. La chute, évitable en théorie, ne l'est en fait que pour une vertu confirmée ou sauvegardée comme celle du Christ et de Marie : pour nous, tentation et péché s'avoisinent, et nous sommes obligés de souscrire à cette parole de l'apôtre saint Jean : « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, » (I Joan., i, 8.)
C'est un proverbe parmi les chrétiens que le juste pèche sept fois le jour, et que plus on se purifie, plus on voit en soi de souillures. Le paysan juge sa maison propre quand il y a passé le râteau; la femme du monde veut qu'on époussète jusqu'à ce qu'elle croie expulsé le dernier grain de poussière. Or, qu'à ce moment un rais de soleil pénètre en ce
LA VIE J>ECHBRESSJE. 196
logis parfait, et Ton voit qu'une nuée impure enveloppe et saupoudre tout; la danse d'atomes, pareille à un essaim de moucherons subitement éclos, défie nos prétentions impuissantes.
Saint Grégoire disait que lorsqu'une âme est pure et sainte, elle pèche toujours, c'est-à-dire qu'elle se sent en faute permanente, du fait de propensions imparfaitement vaincues. Nos vertus mêmes, à cet égard, ne sont que de moindres vices ; nous n'opérons que de demi-conversions. Nous voyons le bien et nous lui donnons une approbation pleine — s>ideo melioray proboque; mais le plein vouloir ne suit pas ; d'autres vouloirs se mêlent en nous aux impulsions vertueuses ; l'égoïsme orgueilleux ou sensuel demeure là, et c'est assez que nous n'ayons pas à avouer finalement, comme le poète latin, que le meilleur cède au pire :
Video meliora proboque^ détériora sequor.
Aussi, notre vie en son ensemble est-elle une vie pécheresse, même sous le règne de la grâce. « Le royaume de Dieu est en nous », et aussi le royaume du mal. Nous sommes en déficit constant par rapport à nos dettes. Un inlini de perfection nous attire et un infini d'imperfection nous retient, pénétrant d'une malice secrète nos fugitifs et lamentables instants.
11 y a pourtant des degrés, ou pour mieux dire, il y a deux cas de vie pécheresse radicalement différents : celui qui laisse subsister nos attaches célestes et celui qui les brise, celui qui obscurcit la lumière chrétienne et celui qui l'éteint, celui qui nous met dans une situation vénielle, c'est-à-dire ré-
parable au moyen de la grâce conservée en nous, et celui qui aboutit à la mort de l'âme, Dieu, qui est notre vie, ayant été contraint de déserter.
Les anciens appelaient l'initiation baptismale Vil^ lumination; ils entendaient figurer sous l'image de la lumière la reviviscence de l'âme envahie par la grâce et reliée ainsi à Dieu, son soleil. Le péché véniel, mélange de nos concupiscences et de nos orgueils avec la vertu spirituelle issue du baptême, rend la lumière de vie plus ou moins fumeuse ; une combustion incomplète fait que la nature perverse n'est pas toute résorbée par l'Esprit. Mais si le charnel envahit tout et entrave complètement l'action vivifiante, la lumière de grâce s'éteint et l'âme retombe dans sa nuit mortelle.
N'avons-nous pas dit que le Christ est notre vie, en ce qu'il nous rétablit par un lien permanent dans l'amitié de son Père et fait couler vers nous, avec la plénitude d'autrefois, la source où puise toute créature pour naître et pour subsister ? Briser avec le Christ par la faute mortelle, c'est donc perdre contact avec la Réalité qui contient les autres, qui les porte, qui les anime ; c'est, autant qu'il dépend de nous, saper la branche où nous sommes juchés et risquer de tout précipiter, âme, corps, biens, possibilités, espérances, dans le malheur sans limite et sans terme.
Âassi les saints ont-ils été stupéfaits de voir que le pécheur, son crime commis, ne soit pas rejeté aussitôt à son néant propre, plongé dans cette seconde mort dont ils ne parlent qu'avec une impression d'épouvantement. Dieu supporte le pécheur;
Dieu le soutient; il le confirme dans son être et dans tous ses biens, ceux du moins qu'il apprécie et auxquels il sacrifie les valeurs suprêmes ; Dieu, par une étrange patience, accorde au contempteur des lois le bénéfice des lois, alors que lui, par sa prévarication, s'est exclu, équivalemment, de la société des êtres.
Toujours est-il que le lien essentiel est brisé, que la vie de l'âme n'est plus communiquée et que, n'était l'espoir d'une résurrection ici-bas toujours possible, ce serait un enfer.
En quoi consiste l'enfer ? En la séparation de Dieu et en notre échec douloureux au sein des forces que nous avons troublées, dans ce « feu*» de la nature qui consume ce qu'il n'anime point, qui tue, quand l'harmonie de son action ne fait pas vivre. La peine du dam et la peine du sens sont le lot définitif du pécheur ; le pécheur y est dès maintenant soumis ; il en est passible [reus] ; il en est même frappé d'une certaine façon, car le vide de Dieu qui s'est creusé en lui implique, de soi, un éternel malheur et un éternel esclavage.
Cela ne se sent point, et c'est pourquoi le pécheur, par la bouche ironique du prophète, a le pouvoir de dire : « J'ai péché, et que m' est-il arrii^é de triste ? » (Eccli., V, 4.) Mais que cela ne se sente point, ce n'est pas un allégement véritable, c'est un malheur de plus. Quand un enfant imprudent rit et folâtre au bord d'un gouffre, qui ne se précipite saisi do peur ? Quand le radium vous brûle et que sans nulle douleur les tissus sont détruits, la chair amortie, est-ce un bienfait que l'on ne souffre point? La douleur est un avertisseur électrique : plût à Dieu que
198 LA VBE Catholique.
dans les plus grands périls Favertisseur fonctionnât selon sa pleine énergie. Son silence, quand il s'agit de notre tout, n'est -il pas tragique ?
Le péché a par nature quatre effets dont la manifestation peut être plus ou moins différée, mais qui ne manquent jamais, et cela tient à ce que nous sommes engagés dans quatre ordres dont chacun applique cette loi d'après laquelle un équilibre troublé réagit contre son perturbateur.
Nous sommes soumis à Tordre de la raison ; nous sommes soumis à la nature extérieure ; nous sommes dans l'ordre humain, et nous sommes un cas de l'ordre universel, qui est l'ordre de Dieu.
Tout péché dérange Tordre de la raison en faisant prédominer la « loi des membres », et l'anarchie ainsi causée doit provoquer une vindicte intérieure qui s'appelle ou s'appellera un jour le remords.
Tout péché dérange la nature, en dévoyant ses forces qui de soi sont servantes du bien et dont le pécheur ose faire des complices : il sera normal que la nature réagisse et soit ici, soit là-bas offense son offenseur.
Tout péché bouleverse Tordre humain, en ce que, tous solidaires, nous ne pouvons manquer de subir un détriment dès que Tun de nous, à découvert ou en secret, pervertit les maximes de vie qu'il applique, les éléments d'humanité qu'il détient, les choses en son usage, l'atmosphère même où il respire et qui après lui n'offre plus la fraîcheur, la pureté dont les âmes ont besoin pour éviter Tasphy-
xie morale. En conséquence, l'humanité voisine ou lointaine, le milieu familial, amical, professionnel, social est fondé à brimer d'une façon ou d'une autre, maintenant ou plus tard, et ne fût-ce qu'aux assises du jugement dernier le violateur de leur harmonie, de leurs lois et des biens dont ils héritèrent.
Enfin, tout péché, en s'opposant à Dieu, viole la loi essentielle de l'être, offense le tout dont Dieu est le lien et mérite que la force infinie se retourne contre lui, au lieu de se maintenir favorable. Le pécheur trouvera en Dieu sa peine, quand il y devait trouver son bonheur; tout ce qui est lui devient ennemi, prédestiné à lui être ami jusqu'à la plénitude du service.
Rien de tout, cela n'est très apparent ? Sans doute ! Mais ce qui est apparent n'est qu'une bien faible partie de ce qui est, de ce qui se verra, plus tard. Une étoile qui s'éteint au ciel brille encore à nos yeux durant des années, et si elle s'allume un jour, ce n'est que des années après que sa lumière nous arrive. L'ordre céleste est un ordre à retardement. Nous habitons de grands orbes, et les effets sont parfois loin des causes, mais la majesté de leur déroulement n'est qu'une garantie nouvelle de leur infaillibilité. Tout se paie, jusqu'au dernier quadrans, nous dit l'Évangile : « usque ad uldnium quadran^ tem » (Matth., v, 2()).
D'ailleurs, ce serait une grave illusion et la preuve d'un profond aveuglement, de croire que les effets du péché sont tous reportés dans l'autre existence ;
celle-ci en est remplie, et quand nous nous plaignons qu'elle nous soit si lourde, notre inconscience songet-elle que son poids le plus écrasant vient de cette « croix du démon » dont parlait sainte Catherine de Sienne, croix fatale que nous avons substituée à la douce croix de Jésus et dont nous sommes « les martyrs »?
Si vous enleviez de ce monde les maux causés par les péchés, les nôtres, et si vous pouviez nous restituer ce que nous dérobent quotidiennement les faillites de notre action, quel changement! Ce ne serait pas un Eden, car la souffrance et la mort ne sont pas notre œuvre exclusive; mais l'adoucissement serait tel que dès maintenant nos vertus auraient leur ample récompense.
11 ne se peut point que le péché n'ait pas des conséquences immédiates. Tout avilissement intérieur a ses stigmates, peut-être ignorés, je veux dire non identifiés, mais visibles ; tout désordre a ses retentissements. On ne peut nous diminuer moralement sans que quelque chose diminue dans notre être intime, dans notre Ame, dans notre corps, dans notre aspect, dans notre force, dans notre dignité, dans nos liens, dans nos établissements, dans notre état de vie tout entier.
Et il s'ensuit qné jusqu'en ces domaines où la fatalité paraît seule maîtresse, l'agent secret sera souvent cette faute ou cette série de fautes qui ont atteint notre santé, ravagé notre visage, atrophié notre esprit, abaissé notre idéal, modifié nos manières extérieures, troublé, notre assurance, dissipé nos ressources, altéré les sympathies qui nous entouraient, miné nos situations et qui, par ces dé-
tours, causent à la fin cet effondrement dont nous disons : c'est le sort. C'est le sort en effet, mais un sort que nous avons ménagé, que nous avons déclanché, dont nous sommes responsables; c'est notre sort, celui qui nous convient, parce que nous l'avons taillé sur mesure.
Les cas extrêmes prouvent à l'évidence ces répercussions, et chacun de nous en pourrait cueillir dans son expérience ; mais ce qui éclate quelquefois est vrai toujours, même s'il n'éclate point. Notre action, c'est nous, et réciproquement, nous, c'est elle ; elle nous transforme en elle ; elle nous communique sa nature et nous rive à ses conséquences, heureuses ou fatales. Chacun se change peu à peu dans ce qu'il fait, dans ce qu'il aime. « Dis-moi ce que tu aimes, écrivait saint Augustin, je te dirai ce que tu es. » Cela est vrai déjà à titre de signe, car ce que nous faisons prouve ce que nous sommes et ce que nous valons ; mais cela est vrai aussi à titre d'effet, car ce que nous faisons prépare ce que nous serons après l'avoir fait. L'action est le lien entre notre être d'hier et celui de demain. Seulement, la relation, en avant et en arrière, n'est pas identique. Avant d'agir, nous sommes libres de précipiter ou d'enrayer les effets de nos dispositions antérieures; l'action posée, nous ne pouvons maîtriser ses suites ; celles-ci courent, et c'est une postérité dont la puUulation ne s'arrêtera ni en nous ni autour de nous jusqu'à la vje éternelle.
On ne triche pas chez Dieu, et comme c'est dès maintenant que nous sommes chez Dieu, dès maintenant on doit voir les effets de l'ordre et ceux du
désordre. Le péché est un désordre, c'est même sa seule notion : donc, s'il existe, au-dessus des troubles partiels, un ordre suprçme, on doit considérer comme normal que cet ordre joue, qu'il réprime par des réactions plus ou moins rapides le désordre éclos en lui et que les effets d'éternité attribués au péché ne soient que le cas extrême de cette répression.
Le bien et le mal se comportent à la façon d'une graine; nous semons pour l'éternité. Mais avant même d'être semée, une graine peut agir, elle agit, parce qu'elle est, et que tout ce qui est déploie de l'activité. Une fois semée, la graine produit cent pour un; avant les semailles, elle nourrit déjà ou elle empoisonne, elle pèse, elle se prête à divers emplois, elle est objet d'industrie et d'échange, elle joue son rôle de réalité. Ainsi la graine de l'immortalité heureuse, qui est la grâce, produit en nous des fruits temporels, et la graine de damnation, si l'on peut ainsi parler, la faute, a aussi dès maintenant ses effets de destruction.
Il est bon de rappeler ces vérités. Les fins dernières seront toujours l'essentiel; mais leurs prodromes nous tiennent de trop près pour ne pas mériter une considération qui profite aux fins dernières elles-mêmes. Les fins dernières ont contre elles leur éloignement. Hélas! ce prétendu éloignement est bien proche! mais elles sont éloignées de nos pensées ; par leur nature elles échappent à nos intuitions : c'est donc un grand bienfait de les voir figurées, amorcées dans ce qui nous est sensible.
LA VIE PÉGHERBSSB, 208
Il est des vies où circule comme une atmosphère du ciel; il en est d'autres où paraît rougeoyer Tenfer. Dans la plupart, je crois bien qu'on verrait des feux de purgatoire. Elles ne sont pas damnées, mais elles sont pécheresses ; un recul intérieur les éloigne de Dieu, et de ce fait une foule de déficiences s'y révèlent dont on rend responsable ceci, cela, quand on devrait les inscrire au compte de cette « justice immanente » dont certains font une sorte de Dieu, qui est du moins une avant-courrière.
« Dieu, pour punir le mal, n'a qu'à le laisser faire », a écrit Lacordaire (1). ïlry a en nous une justice qui ne défaille jamais. Cette justice a des effets soudains, elle a des effets reportés ; mais ce qu'elle diffère est déjà en nous substantiellement, et le triomphe de l'impie, qui fait notre éternel scandale, n'est qu'une grossière apparence. L'impie ne triomphe jamais. L'impie est une victime méconnue et d'autant plus infortunée qu'elle s'ignore ellemême.
En péchant, l'homme souhaite de vivre avec ce qui ne peut pas nous faire vivre ; il prend pour du froment ce qui n'est qu'une balle vide ; il veut que ce qui est ne soit pas et que ce qui n'est pas soit; il prétend décréter que ce qui passe soit durable, que ce qui meurt vivifie. C'est pourquoi lui-même meurt; son Ame n'a plus la vie qui fait vivre, elle traîne une vie qui fait mourir, et son corps n'est plus rattaché qu'à un principe de désordre et de douleur.
IjC pécheur est un cadavre ambulant; de sa vie l'apôtre dirait : Vivens mortua est (I Tim., v, 6) ; il
(1) Correspondance, par H. Villard. fG* lettre.
est tenu en réserve pour la mort à la fois corporelle et spirituelle qu'il subira un jour avec l'atroce acuité d'un supplice total, comme si un mort sentait la désagrégation de tout son être.
Chose étonnante et bien digne des terreurs d'un esprit chrétien ! c'est au moment où le péché nous dévore ainsi' et nous dépouille jusqu'à la nudité essentielle, que la folie jouisseuse où il puise sa force entonne en nous son hymne de joie. Nous exultons de notre intime détresse; les vices nous blessent et nous ne gémissons point; les passions nous consument et nous ne fuyons point ; nos chutes nous précipitent chaque jour un peu plus bas, loin de nos sublimes recherches, et c'est elles que nous recherchons.
11 est vrai, un acquis partiel a de quoi nous abuser; nous gagnons, et le gain dissimule la perte; mais ne pas totaliser et dire : je m'enrichis, quand on touche deux piécettes aux dépens de tout son patrimoine, n'est-ce pas fou?
Etrange aberration ! toute notre ardeur s'épuise à cultiver le désira l'encontre des objets du désir, j'entends ses objets vrais, ceux qui ne tombent ni ne se dissipent. Mais les aberrations n'arrêtent point les pas lents de la réalité. Le pécheur, jour par jour, voit avancer cette cadavérisation morale que l'intuition des saintes âmes a parfois perçue. « Je sens le péché », disait un jour sainte Catherine de Sienne après une certaine visite. Le curé d'Ars tint souvent le même propos. Comme Lazare enseveli depuis quatre jours, le pécheur « sent àé]k^ jajn fœtet », il sent déjà la mort immortelle.
Le pécheur n'a qu'une chose pour lui, c'est qu'il peut revivre; il peut fléchir encore ce terrible créancier qui s'appelle demain ; il peut anticiper sur le temps ^ù sera vrai pleinement ce qu'affirme le proverbe celtique : « Dieu lui-même ne peut pas faire de bien au méchant. » Mais que le pécheur se hâte, et qu'il redoute, en même temps que le mal, la progression du mal; qu'il se souvienne de ceci : la conscience engourdie prépare à la conscience endurcie; la sagesse méconnue devient folie ou cécité incurable, et la prudence terrienne elle-même y peut succomber, car les démarches déterminées par le faux sèment le faux ; un va-et-vient s'établit entre la fausse vision, la fausse décision et la fausse affection qui s'aggravent l'une l'autre; c'est un cercle d'enfer qui va se resserrant, en spirale icontinue, jusqu'au précipice.
Que le pécheur se ressaisisse donc ; qu'il écoute les appels où l'Évangile introduit, à côté des terribles avertissements, les sublimes tendresses. Son Seigneur ineffable lui dit : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. » (Apec, m, 20.) Qu'il n'hésite pas ; qu'il ne temporise pas ; qu'il n'attende pas de franchir tout à coup l'instant inexorable, l'instant que nul horoscope ni nul calendrier ne prédit, l'instant qu'on n'évite point, qu'on ne diffère point, qui nous happe ainsi qu'un abîme et qui nous fait tomber ou au rebut des êtres ou aux bras de Dieu.
Puisque le mal s'introduit constamment en nous et que tous sont pécheurs, il faut à notre vie cathoique un pouvoir de relèvement, faute duquel ce ne serait plus un ^ègne temporaire et une sorte de droit de passage qu'aurait en nous le péché, ce serait une durable emprise.
Rien, dans le monde moral, ne tombe ou ne disparaît de soi-même ; pour ne pas se perpétuer, le mal doit se transformer en bien ; le passé, qui engage toujours l'avenir jusqu'à la vie éternelle, veut être combattu là où il est ennemi; le présent doit s'en ressaisir et le vaincre. A cela s'emploie la pénitence.
« L'innocence est une goutte d'eau dans le monde, écrit Lacordaire ; le repentir est l'océan qui l'enveloppe et le sauve (1). » Un tel salut, s'il prouve notre faiblesse et nos risques, évoque aussi nos ressources et nos espérances. Nous pouvons presque nous consoler d'être pécheurs par la capacité que nous avons d'être des repentis. Tout notre espoir repose sur ce qui fait notre fragilité : notre instabilité-
(1) Lacordaire, Vie de sainte Madeleine.
redoutable. Cette versatilité de la chair, qui noas expose au pire quand nous sommes dans le meilleur, nous laisse, si le pire survient, une perspective ouverte. Heureuse débilité, qui ne nous fixe pas dans la chute, qui permet les recommencements, là où le définitif atteint à l'absolu du malheur !
Les créatures spirituelles n'ont pas cette fortune ; elles ne connaissent que le péché éternel. Nous, pauvres terriens, déshérités et favorisés tout ensemble, nous vacillons et nous nous redressons; nous pouvons remonter à la lumière, quand notre globe a chu dans ses ombres; le soleil de Dieu se couche et se lève sur notre âme comme sur l'horizon ; à la mystérieuse volonté qui nous a créés faillibles nous devons la miséricorde qui nous absout, comme des enfants coupables. Le temps, dont ne disposent que les êtres liés à la matière, est le sentier de retour pour retrouver Dieu.
Qu'on ne croie pas cependant à un relèvement qui aurait pour principe premier notre initiative. Dans l'œuvre de salut, c'est Dieu qui commence; dans l'œuvre de restauration après le salut Compromis, à plus forte raison Dieu a-t-il lieu de précéder, car il est plus diflicile de ressusciter que de naître et de réparer un effondrement que de bâtir. La ruine n'est pas une facilité, c'est un obstacle.
Tout naturellement nous péchons ; mais naturellement nous ne guérissons pas du péché, il faut qu'on nous traite. « Ta perte est de toi, ton salut est de moi », dit le Seigneur à son peuple (Osée, xiii, 9).
Admirable puissance de la pénitence chrétiemie.
qui pour ses premières armes, en Marie-Madeleine, a su rendre grande même une femme flétrie, qui d'un Augustin a fait un apôtre et d'un Paul l'une des deux colonnes maîtresses du temple immortel! Du mal, Dieu fait un bien; de ce néant résistant il fait de l'être. Les puissances de la vie tirent de nouvelles ramures de l'humus amoncelé sous le couvert des bois ; mais il y faut une graine : Dieu crée la graine par laquelle tout renaît dans le cœur inanimé, à savoir la grâce, et cette création est plus merveilleuse, écrit saint Thomas, que celle d'un autre monde, et elle est plus ardue, avait dit saint Augustin, que la résurrection d'un mort.
La coopération humaine n'en est pas moins, ici comme partout, nécessaire. « Dieu qui nous a créés sans nous, dit encore saint Augustin, ne nous sauvera pas sans nous. » Ayant eu le pouvoir dépêcher, comment n'aurions-nous pas celui de perpétuer le péché en opposant à Dieu une obstination invincible ? Dieu fait ce qu'il veut ; mais il ne veut que l'harmonie de son action avec la nôtre; il nous sauve à deux, et nous pouvons faire échouer son œuvre en éludant ses invitations, en méprisant son amour.
Aussi, quel triomphe avoué, quand un de ces potentats de la défaite morale veut bien se laisser hisser et remonter de ses bas-fonds vers les cimes anciennes! Le pécheur est reçu là-haut comme si c'était lui le bienfaiteur, le ciel entier le bénéficiaire. On l'attendait, on le sollicitait, et sur le seuil, comme dans la parabole, le Père venait pour voir au loin et, l'heure venue, se précipiter au-devant du fils prodigue. « En vérité y je \>qus le dis, il y aura plus de joie au
ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n*ont pas besoin de repentir. » (Luc, xv, 7.)
Ce n'est pas que la pénitence en elle-même vaille mieux que l'innocence ; mais le Seigneur s'explique : c'est que le fils était mort et qu'il est revenu à la vie, c'est qu'il était perdu et qu'il est retrouvé. Dieu a eu peur, si l'on peut ainsi parler, et le danger a réveillé dans son cœur le sentiment du prix infini de ce trésor : une âme immortelle. Le trésor récupéré, l'âme de nouveau rachetée, quel poids d'allégresse!
Les autres, on ne les pèse point, on ne les apprécie point, on les aime. Cela va de soi. Mon flls^ tu es toujours aç^ec moi, et tout ce que j'ai est à toi, dit le père au frère jaloux dans la parabole du Prodigue. Une mère et son enfant bien portant, un vivant au sujet de sa chair intacte, un homme qui rompt son pain quotidien ne font pas de réjouissances dramatiques; tout est bien; tout va bien. Mais la perte du pain, d'un lambeau de chair ou de l'enfant, c'est autre chose ! La perte, cela réveille ! Dieu allait perdre son enfant; le Christ perdait un membre ; cette nourriture que nous ne connaissons pas et qui est la volonté salvatrice du Père, l'avidité amoureuse de Jésus en était frustrée : cela change les proportions de la joie.
L'espérance de Dieu et celle de son Christ avaient été ébranlées par la faute, elles se rassérènent par la pénitence ; Dieu se retrouve père; le Christ redevient frère; ni l'un ni l'autre ne sera le justicier malgré soi; le meilleur attribut de tous deux : la miséricorde, peut s'exercer; l'amour a satisfaction; Je ciel se repeuple; l'échec de la Passion est réparc.
VIE CATUOl-K^DE. — 11. 14
210 LA VfE CATHOLIQUE.
O grandeur! la pénitence n'est pas tout occupée à restaurer l'homme, elle restitue un rayon et une flamme à la gloire et à l'amour de Dieu.
La pénitence est définie par saint Thomas : la douleur du péché commis, avec la volonté de sa destruction. Parler de douleur, ce n'est pas ici faire appel à un sentiment violent, bien que le type de la pénitence, ce soit Pierre pleurant amèrement après avoir renié son Maître. A tout le moins, il s'agit d'une aversion de l'âme à l'égard de ce qui nous séduisit et nous entraîna. Le pécheur doit regretter, autrement ne serait-il pas toujours du côté du mal? L'orientation qu'il adopta doit être remplacée par une orientation de sens contraire ; il se complut dans ce qui était hostile à Dieu et à lui-même, hostile à toute l'humanité solidaire, hostile à la nature fille de Dieu : le déplaisir de ce multiple désordre est le mouvement intérieur exigé de lui.
Quant à la volonté de destruction, elle se rapporte aux conditions imposées pour la réparation du mal, c'est-à-dire : l'aveu, dont l'autorité religieuse a établi les formes; les résolutions d'avenir, qui sont la contre-épreuve du regret, et la satisfaction de la justice par des œuvres de pénitence volontairement acquittées ou subies.
Si l'on se souvient que le péché nous sépare de Dieu et nous met au service de nous-mêmes, je dis le nous-mêmes orgueilleux et sensuel, on doit penser que la pénitence est avant tout un rejet de soi pour
Dieu, donc avant tout une œuvre d'amour. Aussi l'amour, petit ou grand, y est-il nécessairement requis, et le degré d'amour lui sert de mesure. Du côté de Dieu, l'Esprit-Saint ou Esprit d'amour est l'ouvrier de la réparation; du côté de l'homme, l'amour créé doit répondre.
La pénitence est l'amour en larmes, comme le pardon est l'amour en renouvellement et en joie. Celui qui pardonne à un être aimé ne songe pas au pardon comme à un sentiment à part; il aime, cela suffît; l'amour déborde la faute et ne la regarde point; l'amour enveloppe la faute et ne la voit que toute noyée en soi, et tel est le caractère des pardons divins. De même, les repentirs humains doivent être une charité appliquée à la réparation et à la satisfaction, non une froide et banale opération utilitaire. Celui qui revient par crainte, ou par dégoût de son ancienne vie, en réalité ne revient pas, si vraiment il n'inclut dans sa démarche nul amour du Bien souverain. S'il n'en offre qu'un minimum, il se relève et il pourra marcher quelque temps; mais vienne de nouveau la tentation, il esta craindre qu'il n'y succombe et ne revienne à son vomissement, comme dit l'Écriture.
La persévérance d'une telle âme n'est pas garantie, parce que, en elle, l'amour-propre n'est pas vaincu; elle ne s'est pas rejetée; elle ne s'est pas donnée, et qui sait si, du fait de cette tiédeur apportée à une démarche qui de soi exige l'amour, le pire n'arrivera point 1 Le pardon lui aussi pourrait être un piège. Une présomption coupable ancrera dans les vices celui qui compte sur la facilité des absolutions.
Combien de chrétiens vont de pâques en pàques, de confession en confession sans jamais s'amender véritablement, sans se le proposer avec sérieux, sans détester le mal, pour cette raison qu'ils n'aiment pas le bien et ne sont attachés qu'à eux-mêmes. Un vague esprit de procédure appliqué au surnaturel, des habitudes, des convenances familiales ou sociales décident de tout, et là-dessus on se rassure. « L'Église pardonne toujours, explique Joseph Lotte, c'est sa fonction, sa vocation. C'est la mère : elle pardonne. Alors, joyeux pécheurs, nous en profitons. C'est trop commode ce pardon automatique. Et au lieu que ce pardon toujours accordé soit le cordial où nous puisions de nouvelles forces, il devient je ne sais quelle drogue, quelle potion calmante, calmante des remords vivifiants, des repentirs régénérateurs (1). »
Une véritable pénitence est une conversioriy en prenant le mot dans son sens étymologique : conversio, [xETdtvota, c'est-à-dire retournement. Il faut se retourner le cœur, se détacher du mal, de ses causes, de ses occasions volontaires et déraisonnables, et s'attacher à Dieu sous les espèces du devoir.
Or, puisque à tout moment le péché s'introduit dans nos vies et vient vicier même nos meilleures œuvres, à tout moment l'esprit de pénitence doit nous visiter. Il faut nous retirer du mal à l'instant même où nous y glissons, nous en repentir jusque dans cette horrible complaisance que nous lui accordons, le condamner fût-ce en l'aimant, opposant à ses lamentables attraits cette partie de l'âme qui
(1) Joseph Lotte dans Un compagnon de Péguy, par Pierre Pacary, p. 81.
LA VIE PENITENTE. 213
émerge et regrette la misère de l'autre. S'il faut toujours prier, selon l'Evangile, c'est-à-dire toujours désirer et appeler les vrais biens, il faut aussi toujours déplorer et repousser les vrais maux, que dissipe la pénitence.
Si nous avons fait une chute grave, n'attendons pas le sacrement; recourons à celui-ci au plus tôt : il ne faut pas retarder négligemment de satisfaire à la justice complète; mais en attendant l'opportunité, souvenons-nous que Dieu est toujours là, que Jésus- Christ interpelle sans cesse pour nous et que le ciel ne méprise à aucun moment le cœur contrit et humilié, ainsi que dit le Psaume. Le baptême de pénitence coule toujours ; il y a un sacrement permanent que les sacrements proprement dits symbolisent et appliquent, sans que lui-même soit lié à leur réalité, ni surtout à leur date. Quiconque se repent dans son cœur et se soumet aux lois du salut, prêt à l'aveu, prêt à la réparation par amour surnaturel du bien, est aussitôt purifié par cette onde invisible qui coule du cœur constamment ouvert.
On ne peut compter sur la facilité du relèvement si on ne l'entend que d'un pharisaïque recours à des rites; le rite tout seul ne répare rien. Mais si le cœur y est, quelle facilité en effet, quelle voie ouverte. et en même temps quelle beauté morale, quelle grandeur !
La pénitence catholique est, après l'eucharistie, la plus magnifique et la plus émouvante marque de la loi d'amour. La nature sanctionne l'action par des réactions fréquemment brutales, toujours inexorables; la société frappe aussi du dehors, comme une
fatalité, sans que l'homme soumis à la sentence soit appelé à en délibérer ni à joindre aux justices imposées sa propre justice : seule, la pénitence catholique est une œuvre de liberté. Elle implique soumission, mais tout d'abord et principalement une coopération réparatrice ; c'est une acceptation réciproque d'amitié, en vue d'un bien qui est celui du délinquant comme il est celui de l'ordre et par là celui de tous.
Etrange, étrange justice que celle qui se rend dans le prétoire appelé entre nous — par ironie émerveillée je suppose — le tribunal de la pénitence ! Les rites y sont nouveaux, les coutumes inédites. Le Christ a inventé pour nous cette justice introuvable. Le pénitent vient au tribunal, on ne l'y traîne point; il s'accuse, on ne l'accuse point; il se condamne, on ne le condamne point. On l'absout, mais d'un commun accord, et son âme justifiée a de quoi s'absoudre elle-même. Il paie, parce qu'un homme, un homme d'honneur ne veut pas qu'on lui refuse de payer. Payer, c'est se grandir. Qui paye ses dettes s'enrichit. Les dettes morales, payées, nous rapprochent de celui qui nous fit solvables afin de marquer en nous sa ressemblance.
Mais contrairement à l'adage juridique « habemus confitentem reum, l'aveu prouve le coupable », celui qui s'accuse là, au moment où il s'accuse est reconnu innocent; la sentence lui est toujours favorable; son acquittement est sûr ; quand il s'échappe de là, il n'est pas un gibier de prison, mais un juste. Pas de casier judiciaire : la page blanche. Que dis-je ! S'il lui convient, c'est une splendeur qui brille sur les fautes magnifiquement réparées, comme la lumière jaillit des plaies du Sauveur. La Icii de sursi», qui
LA VIE PÉNITKNTE. 216
passe pour si indulgente, est bien dépassée! Les mérites revivent, les culpabilités non. Notre liberté, unie à celle de Dieu, est ici souveraine ; le mal lui cède et se tient devant elle, lui oppresseur jusqu'à l'extrémité de la ruine, comme un ami et un serviteur*
« Que j'ai commencé tard à vous aimer, ô beauté si ancienne et si nouvelle, s'écrie saint Augustin... Faut-il que je vous aie si tard connue, si tard aimée, si tard servie ! Permettez-moi du moins de charger d'imprécations et d'anathèmes ces longues années de ténèbres et de dureté où j'ai été pour vous, et d'en effacer la mémoire par labondance de mes larmes (1). »
Il faut pleurer le passé, mais il ne faut pas s'y attarder par une sorte d obsession qui serait peu confiante et de bien des façons nuisible. Se remémorer le mal en lui-même, y insister pour lui-même ne peut que nous amoindrir et nous troubler, voire nous avilir. La vie reconquise est en-haut, non en bas; elle se porte en avant, non en arrière. « Oubliant ce qui est en arrière, dit saint Paul, Je m'étends ^ers l'avenir. » (Philip., m, 13.)
Par nature, le mal est malsain; il est dangereux de voisiner avec lui. A son sujet, il faut seulement se ressouvenir de ce qu'il nous donne occasion de médit(3r et qui est, de l'avis de tous les saints, le double pivot de la vie spirituelle : notre néant et lamour de Dieu. « Par l'expérience de la bonté de Dieu, dit sainte Catherine de Sienne, Tâme connaît Dieu
(1) Soliloques, XXXI. ,
davantage, et dans ce doux miroir de Dieu elle contemple tout à la fois sa dignité et sa bassesse (1). »
Celui-là seul qui sent la grandeur de sa faute peut devenir plus grand qu'elle. Celui-là seul qui en soupesant sa faute se rend compte de ce qui lui est épargné par lès divines sauvegardes est en état de conserver riiumiiité qui engendre la prudence et attire la grâce, ce Je confesse, mon Dieu, que vous m'avez remis non seulement le mal que j'ai fait, mais aussi celui que grâce à vous je n'ai pas fait » : ainsi parle le pénitent d'Hippone.
Tout homme pourrait tout faire; celui qui a mal fait le sait deux fois. Tout pénitent doit donc être un reconnaissant et un humble, et c'est par là que la pénitence pénétrée de charité et fondée sur l'humilité a tout autant de valeur pour le salut que n'importe laquelle des vertus innocentes. Que peut-on lui demander de plus! elle inclut les valeurs suprêmes. A la place d'une jeunesse d'âme qu'éteignit le péché, elle active et fait croître en nous la flamme immortelle, la charité qui demeure, au dire de l'Apôtre. Au lieu de l'innocence morte, nous aurons ce pardon implicite et surabondant qui est l'amour éternel.
(1) Dialogue, ch. xii.
La pénitence étant fondée de notre part sur l'humilité et l'amour, de la part de Dieu sur l'indissoluble unité de la justice et de la miséricorde, il ne se peut pas que la confiance n'en procède point. Le découragement, Dieu étant ce qu'il est, ne peut venir, en nous, que de l'égoïsme et de l'orgueil; la désespérance non seulement ne serait pas une pénitence vraie, mais serait le pire des péchés, celui qui coupe entre Dieu et nous tous les câbles, le péché qui perdit Judas, dont le déicide même n'eût pu réussir à faire un damné.
Après le péché, Dieu attend de nous l'abandon plus encore que le paiement de nos dettes. Il veut que nous réparions, mais quelle meilleure réparation que de tomber dans ses bras? La confiance est un hommage à Dieu, une reconnaissance de ses attributs, une foi dans son règne. Ce règne qui est en nous, selon l'Evangile, Dieu a le pouvoir de le maintenir; il a le dessein de le préserver; il fait crédit aux dispositions que lui-mùme crée avec la coopération de nos libertés vacillantes. Les fruits de notre jardin ne mûrissent que sous son soleil; mais s'il
est là et si nous y sommes nous-mêmes avec des intentions droites, de sincères regrets, de généreux et virils propos, que peuvent l'aridité éprouvée de nos cœurs ou les ennemis même les plus redoutés de notre vie morale? Les expériences d'hier n'engagent pas demain; le temps ne lie pas l'éternité; les chutes partielles peuvent, par Dieu, collaborer au salut total ; « pour ceux qui aiment Dieu, dit saint Paul, toutes choses concourent au bien » — même les péchés, ajoute audacieusement saint Augustin.
Bien peu de sentiments nous sont recommandés par les Écritures avec plus d'insistance que la confiance en Dieu dans notre faiblesse. Isaïe va jusqu'à insinuer que tout progrès vient de cette espérance. « Ceux qui se confient dans le Seigneur, dit-il, prennent de nouvelles forces, ils élèveront leur vol comme les aigles, ils courront et ne se fatigueront point, ils marcheront et ne se lasseront point, » (Isaïe, XV, 31.) « N'allez pas, dit saint Paul, perdre votre confiance, à laquelle une si grande récom^ pense s'attache. » (Hebr. , x, 35.)
La vertu d'espérance est ici intéressée, et cette fidèle intermédiaire entre la foi et la charité, cette cadette qui tient ses deux sœurs par la main ne saurait être séparée de ses compagnes sans que l'une d'elles périsse et que l'autre en devienne inutile. On peut croire sans espérer, mai« cette foi-là n'est plus salvatrice, et l'on ne peut, en tout cas, aimer sans espérer, car dans l'amour de Dieu est inclus le sentiment filial qui compte sur le pardon, sur l'appui, et la confiance dans la réalisation de perpétuelles promesses. L'espérance allume dans
es ténèbres du péché ou le crépuscule des fragilités une lampe qui ne s'éteint pas.
Quel culte, quel hommage plus probant, en dehors de notre intégrité, l'amour humain peut-il rendre à son objet adorable? Dieu seul est assez saint pour pardonner toujours, élevé au-dessus du mal et étranger à ces complicités qui rendent le mal impitoyable à lui-même : goûter le pardon et ne pas lui opposer nos défiances, c'est donc s'unir à ce chant de l'éternité : Saint! Saint! Saint est le Seigneur! Dieu seul est assez fort pour nous assurer de nous-mêmes : compter sur lui quand nous avons toute raison de ne plus compter sur nous, c'est affirmer l'universalité de sa providence et l'efficacité de sa grâce. Dieu seul, surtout, est assez bon pour envelopper dans son cœur toute faiblesse qui y consent, toute malice qui se désavoue elle-même : fonder sur cette bonté tout l'espoir de sa vie morale, c'est confesser que Dieu est Dieu, qu'il est le « Père des miséricordes » ainsi que lui-même s'appelle (II Cor., i, 3).
« Quand Thomme s'excuse, Dieu l'accuse; quand l'homme s'accuse, Dieu l'excuse », dit saint François d'Assise. Quand l'homme voit son péché. Dieu sait voir sa miséricorde. Nous-mêmes, estimons-nous rien de bon comme de relever, de consoler, de pardonner, de remettre à Ilot une vie, de jouer une sorte de rôle créateur et sauveur? N'est-ce pas le plus haut emploi de la grandeur d'àme que de servir la bonté victorieuse du mal? Si donc, nous qui sommes mam'ais, comme dit l'Evangile, nous savons apprécier cette sublimité, la refuserions-nous au Père des cieux, qui l'inspire aux hommes?
Dans nos familles, c'est là un fait quotidien. Tout père frappe à côté, a-t-on dit; tout enfant, même indigne et en apparence rejeté, garde au cœur une confiance secrète. Fût-ce après ces conflits où le sentiment filial a semblé périr et la paternité desarmer, un espoir demeure : à plus forte raison dans la famille sacrée que nous formons, Dieu et nous, et après la réparation de la faute, n'y a-t-il pas lieu de s'abandonner aux regrets découragés, au sentiment d'irréparabilité qui immobilise certaines âmes.
Il faut maintenir que la colère de Dieu est sur le pécheur ; le mal et Dieu ne sauraient se concilier ; ne versons point dans ce romantisme complaisant qui édulcore la doctrine et parsème de fleurs le terrain de nos prévarications. Mais comme le dit Dieu même dans le Saint Livre, l'indignation est d'un moment et la miséricorde est constante : « Dans un accès de ma colère, je fai caché un instant mon Visage, mais avec un amour éternel j'ai eu compassion de toi. » (Isaïe, liv, 8.)
Dieu ne se divise pas ; il est justice, il est amour ; sa justice satisfaite, son amour triomphe seul ; mais sa justice, au contraire, ne va jamais seule, car « la miséricorde est plus forte que le jugement ». (S. Jacques, ii, 22.)
Aucune méfiance servile ne peut donc s'accorder avec la qualité d'enfants de Dieu que nous a conférée le baptême et que nous restitue le baptême renouvelé qui a nom la pénitence. Le désespoir est une injure au sentiment créateur, au sang rédempteur. « Celui qui nous a donné son Fils, que ne don~ nera^t-il pas avec lui? » (Rom., vin, 3) et celui qui se donne constamment lui-même, introduisant en
LA VIE CONFlArSTK. 221
nous ie juge dont nous relevons et nous procurant son intime audience, veut-il que nous marchions d'un cœur triste, abattu et inquiet?
Après tout, en quelque état que nous soyons, justes ou pécheurs, vivons-nous jamais d'autre chose que de miséricorde? Nous dépiter et nous décourager de nos misères, ne serait-ce qu'un biais pour nous empanacher de nos succès ? Orgueil caché, disais-je, amour-propre froissé qui n'avoue ni ne désarme. N'allons pas oublier ce qui nous est dit avec tant d'insistance : « Qu' avez^vous que cous n* ayez reçu? % (I Cor., IV, 7.)
L'âme la plus grande doit, devant Dieu, se reconnaître petite; l'âme la plus forte est faible ; l'âme la plus pure est pécheresse. Inversement, il n'est pas d'âme si dépourvue qu'elle n'occupe Dieu en son éternité et ne tienne dans l'univers son unique place ; il n'est âme si débile que la force de Dieu ne la puisse soulever, ou si coupable qu'il n'y ait point pour elle d'avenir réparateur. Tout homme a une grande histoire, d'immenses ressources, des espérances illimitées ; tout homme est assuré, s'il le veut, des succès suprêmes.
Hélas ! si l'on ne faisait de la vertu, si l'on ne faisait de la sainteté, si l'on ne faisait du ciel qu'avec de l'innocence, il n'y en aurait pas assez. Heureusement il s'en fait avec du péché, du péché qui se répare, de l'eau vaseuse qui, filtrée, devient pure, de l'eau du torrent bourbeux qui, absorbée par la terre de Dieu, devient source et jaillit jusqu'à la vie éternelle.
Si Dieu ne recevait pas les pécheurs, qui donc, qui
donc pourrait-il recevoir! C'est toute la chrétienté qui est pécheresse ; c'est l'univers, qui est posé dans la malice^ dit l'apôtre (I Jean, v, 19) ; l'état de pécheur est parmi nous comme l'état normal, c'est la loi, c'est-à-dire que c'est le fait constant, et Jésus qui établit sa demeure parmi nous, son Esprit qui nous guide se donnent-ils pour cela des airs désabusés? Ils sont là, tous les deux, entre nous et notre faiblesse, entre nous et notre douleur, entre nous et notre péché. Les saints tout les premiers ont besoin de cette entremise; car les saints eux aussi sont pécheurs; ils sont pécheurs, disions-nous, jusque dans leur plus haute sainteté ; ils le furent quelquefois avant jusqu'à l'extrême outrance.
Que dis-je? Jésus même, par solidarité avec nous, par acceptation mystérieuse de son Père, par substitution de personne et par unité d'amour a éjté rangé parmi les pécheurs. 11 a été le pécheur par excellence, si j'ose ainsi dire, le pécheur collectif, l'homme de péché, comme il était, pour la réparation et pour le relèvement, Fhomme de douleur.
Bossuet a prononcé à cet égard d'éloquentes paroles. Saint Paul lui avait fourni le thème en disant : « Celui qui n'a point connu le péché y Dieu Va fait péché pour nous. » (II Cor., v, 21.) Dès lors, quand Jésus dit avec nous et au nom de nous tous : Notre Père, cela veut dire et ne peut point ne pas vouloir dire : le Père des pécheurs. Jésus en le disant se tient uni à nous, il ne nous quitte pas, il ne quitte pas le péché, de peur que le péché ne demeure seul et que Dieu ne se détourne.
Lui ne peut pas être rejeté; il est toujours exaucé; il a été pardonné dans le péché qu'il avait assumé;
il a été aimé pour cette charité plus que pour tout le reste. Quand donc il dit conjointement avec nous et en nous dictant l'audacieuse parole : « Notre Père », Dieu est contraint de nous entendre comme il l'entend, de nous exaucer comme il l'exauce, de nous pardonner nos offenses comme il pardonne en Jésus l'offense collective. Qu'il nous supporte après cela, c'est le droit; qu'il nous reçoive, c'est un engagement qu'il a pris en nous rendant les frères de Jésus. Que cela se sente donc aux battements de nos cœurs humiliés. Le regard du Père céleste, en tombant sur l'Élu de ses complaisances et des nôtres, €^t une clarté qui se répand partout ; elle ne connaît de coins d'ombre que là où la bonne volonté se refuse et n'adhère pas au Christ. Notre nuit en est éclairée, notre langueur en est réconfortée et notre élan intérieur, sous cette touche céleste, doit ressembler à ce que provoque un soleil levant.
Quant à la crainte d'opposer précisément à Dieu cette mauvaise volonté qui le désarme et qui annule ses grâces, il faut la conserver, mais non pas y noyer notre assurance et notre optimisme pieux, fondés sur ceci que Dieu a plus de force que nous n'avons de faiblesse et de bonté que nous n'avons de malice. Croyons que, en dépit de nous, notre salut est possible, notre vertu garantie de ses moyens, notre progrès sans obstacle invincible. Notre nature, au-dessous de nos défauts, est intacte; notre baptême, grevé de nos infidélités, est toujours riche des richesses du Christ.
Dieu ne nous a pas créés pour nous perdre ; il ne nous a pas rachetés pour nous délaisser. Le traiterons-nous comme un imprudent, qui a placé ses trésors dans une banque véreuse et versé l'eau de sa grâce dans des citernes percées? Il nous sauvera, dès que nous le voudrons sérieusement nous-mêmes; mais aussi nous pouvons le vouloir dès que sa grâce est là.
Lui, de son côté, ne nous fait-il pas confiance? il a confiance, puisqu'il a monté cette pièce de la vie dont le dénouement l'engage comme il nous engage, puisqu'il a proposé le précepte, qui n'est pas un piège et appelé sa loi une loi de douceur et d'amour. « Apprenez de moi que... mon joug est doux et mon fardeau léger. » Lui qui nous aime ne nous eût pas livrés à nous-mêmes, remis aux mains de notre propre conseil, si avec sa grâce nous ne pouvions nous sauver nous-mêmes. Lui qui aime le Christ n'eût pas confié à chacun de nous la cause du Rédempteur, si nous étions condamnés à inutiliser sa croix.
Ayons donc foi, non à nous tout seuls, non à nous à cause de nous, mais à nous en Dieu et à Dieu en nous, à nous avec Dieu et à Dieu avec nous, à nous à cause de Dieu qui répond pour nous. Notre être et nos moyens individuels sont l'œuvre de Dieu; ils sont bons; quels que soient leurs manques, il y a sûrement à côté de quoi équilibrer notre caractère : soit un autre don naturel, soit en tout cas un concours d'événements et un secours de grâce. Si tous les cheveux de nos têtes sont comptés, à plus forte raison les ressources de notre âme et les possibilités de notre destin.
En conséquence, renonçons en même temps qu'à l'amour déréglé de nous-mêmes, à la haine et au mépris déréglés de nous-mêmes ; abandonnons l'orgueil des regrets et le rabâchage des déceptions faussement spirituelles ; cessons de nous acharner, de nous retourner le fer dans la plaie, d'être nos propres tortionnaires. Si nous devons supporter autrui, ne devons-nous pas supporter cet autrui récalcitrant ou indolent que nous portons en nous ? La patience, exigée au dehors, ne serait-elle pas démise au dedans?
La charité, là ou elle existe, n'a pas pour rôle de détester le sujet charitable, ni la vraie humilité de le mépriser. Charité vraie, humilité vraie se réconcilient l'être égaré qui revient, l'être faible qui se fortifie en Dieu, et le repentir d'amour les invoque. Quand nos yeux s'ouvrent, les ombres mêmes de notre âme peuvent révéler en elle son soleil ; Dieu l'éclairé de nouveau, Dieu l'anime, laissons-la se ressaisir et revenir à la joie, comme le pauvre assis près d'un feu.
Ensuite, ne craignons pas d'une crainte désespérée les péchés à venir. Rompons avec le mal par des actes décisifs, énergiques et prompts; mais après cela, reposons-nous sur Dieu ; « Dieu est fidèle, dit saint Paul ; Une souffrira pas que vous soyez tentés au-dessus de votre pouvoir, mais avec la tentation il vous préparera une heureuse issue, de telle sorte que vous puissiez vaincre, » (1 Cor., x, 13.)
Tenons-nous dans le moment présent; l'avenir, qui offrira ses difficultés, apportera aussi ses grâces. Si un grave péril survient, il est certain qu'il nous
VIK CATHOLIVUL. — 11. 15
trouvera faibles, mais il est encore plus certain qu'il trouvera Dieu fort, et « si Dieu est avec nous, gui sera contre nous P » (Rom., viii, 31.) « C'est me tenter plus que t'éprouver, dit le Seigneur dans le Mystère de Jésus, que de penser si tu ferais bien telle ou telle chose absente. Je la ferai en toi si elle arrive. «
L'essentiel est d'être de bon vouloir . L'essentiel n'est pas d'éviter tous les coups, c'est de se battre. « Je suis couvert de boue, mais je me bats bien », écrivait Péguy. Ce n'est pas tant le péché qui nous nuit que l'attache au péché. Détestez-le, et le péché ne vous fait presque plus de mal. Bien mieux, par la grâce qui déjà vous inspire cette haine, il peut vous faire du bien. Nous avons tous des dettes envers nos défauts. Dans bien des occasions nous avons lieu de nous réjouir de nos malheurs, de nos maladies et, {>our la même raison, de nos fautes. « Feiia: culpa », ditla liturgie à propos du péché d'Adam : Félix culpa, heureuse faute, pouvons-nous dire, quand nous ra* massons, ainsi qu'il arrive souvent, des perles rares dans la poussière de la défaite, a On dit que les meilleurs sont formés par leurs fautes », écrit Shakespeare. « 11 y a des défaites triomphantes à l'envi des victoires », avait dit Montaigne. Le naufrage fait quelquefois découvrir des îles nouvelles et la coquille typographique suggère à l'écrivain plus d'un mot de prix. L'humilité, le détachement, le retour constant vers Dieu, l'indulgence pour autrui, le zèle ne sont-ils point pour une part le résultat de nos erreurs y •
Le péché, si j'ose dire, a son gîte et sa tâche à l'intérieur de la cliarité. Le péché, ce bandit, et l'innocence, cette sainte, peuvent tous deux nous servir,
et Dieu seul décidera lequel des deux, à la fin, nous aura servi davantage. L'amour change tout, l'amour utilise tout ; après la chute comme en dehors d'elle, on peut dire avec saint Augustin : « Aimez et faites ce que vous voudrez », et certes, ce n'est pas un satisfecit, encore moins un programme ; mais quelle consolation merveilleuse ! et quelle louange ne devons-nous pas à Dieu, lorsque le mal nous cède et que notre âme délivrée entonne un chant!
« Je vous laisse la paix, je cous donne ma paix », dit le Seigneur aux siens à l'heure suprême où il leur annonce précisément leurs difficultés, leurs souffrances, leurs tentations, leurs chutes. Sa paix, il la pousse tendrement en eux à petits coups insistants. « Que votre cœur ne se trouble pas, leur dit-il, qu'il n'ait pas peur, croyez en Dieu et croyez en moin; il leur dit cela à propos de leurs défaites ; il s'agit du reniement de saint Pierre, du lâche sommeil et de la fuite des autres. Jésus a peur du péché pour nous, car il sait que le péché entraîne la mort; mais il a peur surtout de nos découragements, qui empêcheraient la résurrection.
Ne pas pécher, c'est le vœu, ne pas se relever et ne pas se confier, c'est la ruine. Confions-nous, et que dans la paix du Christ nous soyons comme dans un lieu de refuge, comme dans le pronaos ombreux et délectable, à l'entrée du temple éternel.