‹ La vie d'un poète: ColeridgeChapitre 1 sur 194 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

COULOMMIERS Imprimerie Paul Brodard.

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2 S. T. COLEUIDGE.

Goleridge et c'est là aussi ce qui nous écliappc. Nous pourrions tenter des généralités sur TAngleterre au xvm*' siècle, nous ne le pouvons pas quand il s agit d'une famille et d'un village. Dans cet essai de biographie, nous nous en tiendrons toujours au plus proche, à ce qui a eu quelque écho distinct dans la vie de l'homme qui nous occupe. Ainsi ne parlons pas de l'Angleterre, car alors comme aujourd'hui il y avait plusieurs Angleterres, ne parlons pas du caractère national anglais, car nous trouverions peut être que Goleridge n'avait pas le caractère national anglais, ne parlons pas enfin du mouvement général des esprits au xviif siècle, puisqu'il semble évident que rien n'en avait pénétré dans ce village somnolent qu'était Ottery- Saint-Mary. On a souvent parlé de faire l'histoire naturelle d'un esprit, mais on ne l'a jamais fait : les documents manquent toujours. Nous connaissons l'existence mais non les modes d'action de l'hérédité, première inconnue irréductible qui suffirait à nous empêcher d'arriver à une solution. Tout au plus pouvons nous essayer de rechercher dans le milieu immédiat où s'est passée l'enfance ce qu'ont pu garder les premières impressions, ce qu'a pu retenir l'âme de l'homme. Nous connaissons un peu le père de Goleridge, c'est h peu près tout ce que nous pouvons saisir de cette vie de la famille, antérieure à la vie de l'individu, qui en garde toujours quelque empreinte.

Samuel Taylor Goleridge naquit le 21 octobre 1772, treizième enfant du Révérend John Goleridge, vicar de la paroisse d'Ottery-Saint-Mary et directeur de l'école du village. Le trait le plus caractéristique qui nous soit rapporté de ce très digne clergyman, c'est son extraordinaire ignorance du monde et sa foi naïve dans l'érudition théologique et classique. Gole-

ridge lui-même, qui hérita dans uno large mesure de ces deux vertus, se considéra toute sa vie comme infiniment supérieur en sagesse pratique à son père, qu'il se plaisait à appeler, pour ses amis, « un Israélite sans malice, un véritable Parson Adams * w.

Arrêtons nous un instant dans la contemplation rétrospective d'un homme qui visiblement a cru qu'un sermon fait suivant les règles était une des œuvres les plus utiles qu'on puisse accomplir, qui a écrit un volume de près de trois cents pages sur deux chapitres du livre des Juges, et une Grammaire latine critique où le nom de l'Ablatif était changé, pour simplifier, en celui de quale-quare-quiddilive case. Quelle honnêteté, quelle délicieuse atmosphère de pédante simplicité respire la vie d'un homme qui faisait en chaire de nombreuses citations de l'Écriture à ses paroissiens, en hébreu, « pour retenir leur attention, dit un biographe, et leur faire connaître le langage même de l'Esprit saint ». Ses distractions étaient légendaires. On raconte que parti un jour pour un petit voyage il était revenu portant sur le corps une demi-douzaine de chemises, parce que sa femme lui avait recommandé d'en mettre une chaque jour, mais avait oublié de lui dire d'en ôter une en même temps.

La mère de Coleridge était une femme pratique, et détestait les <( dames à clavecin » comme elle disait (your harpsichord ladies). Un loyalisme absolu vis-à-vis de l'Église d'Angleterre, à laquelle appartenait le père, était sans, aucun doute la règle de la maison. Dans la suite, deux des flls se firent clergymen, et le dernier, Samuel Taylor, fut destiné dès l'enfance à le devenir. Il vécut donc dans une atmosphère religieuse et toutes

1. Allusion au célèbre type de clergyman, tenant à la fois de Don Quichotte et de Sancho Panca, que Fielding a représenté dans Joseph Andrews.

4 S. T. GOLERIDGE.

les expériences de sa vie intellectuelle ne purent l'en faire sortir. Bien plus, il garda toute sa vie Tempreinte de rÉglise. « Ne m'avez-vous jamais entendu prêcher? » demanda-t-il un jour à Charles Lamb. « Je ne vous ai jamais entendu faire autre chose », répondit son ami. Le sens, non passant de la religion que de la théologie, plus particulièrement le sens du texle, cette idée que la vérité doit finalement sortir de quelque livre par une illumination subite, la foi à la Révélation, qu'elle soit collective (foi révolutionnaire) ou individuelle (foi dans TAbsolu), c'est un trait de l'esprit de Coleridge, sans doute un héritage du passé, traditionnel et professionnel. Par là il échappa toujours à la prise de l'esprit utilitaire et positiviste, resta toujours vieille Angleterre, et fut très mal préparé à suivre un des courants d'idées les plus puissants de son temps. Naturellement, cette tournure d'esprit ne devait apparaître que plus tard, quoiqu'il ne jsoit pas impossible qu'elle ait commencé à se former inconsciemment dès l'enfance, quand Coleridge pouvait encore entendre les conversations de son père qui, le destinant à l'Église, lui parlait comme à un homme fait, alors qu'il n'avait pas neuf ans. Plus tard, revenant sur son enfance, vers 1796, dans des lettres qui renferment à peu près tout ce que nous en savons, Coleridge l'a peut-être représentée plus triste qu'elle ne fut en réalité. On a remarqué que tous ses souvenirs d'enfance, dans ses poésies, sont des souvenirs de bonheur. Notre passé lui même ne nous appartient pas comme une propriété

immuable, il est refait et modifié sans cesse par la vie présente. Mais ces pages nous apprennent au moins comment il imaginait sa propre enfance.

Hélas, a-t-il écrit, j'avais toute la docilité, toute la simplicité d'un enfant^ mais aucune des habitudes de

Tenfant. Je n'ai jamais pensé comme un enfant, je n'ai jamais parlé comme un enfant.

Je lisais tous les livres qui me tombaient sous la main, sans distinction. Mon père m'aimait tendrement et avait riiabitude de me prendre sur ses genoux et d'avoir de longues conversations avec moi. Je me rappelle qu'à huit ans j'allais à pied avec lui, un soir d'hiver, revenant d'une ferme à un mille d'Ottery, et il me dit les noms des étoiles, et que Jupiter était mille fois plus grand que notre terre, et que ces autres étoiles qui scintillaient étaient des soleils, qu'il y avait des mondes entre elles et nous, et quand nous arrivâmes à la maison il me montra comment elles tournaient en cercle. Je Técoutai avec enchantement et admiration, mais sans le moindre mélange d'étonnement ou d'incrédulité. Car mes lectures précoces de contes de fées et de génies avaient habitué mon esprit à l'Infini (to the Vaut), et je ne considérai jamais mes sens, d'aucune façon, comme critérium de ce que je devais croire. Je réglais toutes mes croyances d'après mes conceptions, non d'après ce que je voyais, même à cet âgé *.

On sent très bien ici que le jeune homme qui écrit cette lettre (il a vingt-quatre ans) cherche à persuader à son correspondant et à se persuader à lui-même qu'il a reçu une première éducation le préparant exceptionnellemeat h être métaphysicien et poêle, une éducation qui n'était pas (( rationnelle )), comme il dit ironiquement un peu plus loin, mais qui stimulait à la fois rimagination et rintelligence. Mais s'il n'est peut-être pas mauvais qu'un enfant de huit ans, regardant les étoiles, sache déjà que ce sont des mondes, la question des contes de fées qu'il résout dans la même lettre est tout autre. S'il faut que l'imagination joue, il est très important aussi que ce jeu s'établisse dans des conditions normales, c'est-à-

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